Yes - Nouvelle édition
Le parcours dâune des pierres angulaires du rock progressif analysĂ© par un des spĂ©cialistes du genre.
Lâhistoire de Yes se confond avec celle du rock progressif dans ce quâelle a pu avoir de glorieux (une musique novatrice et populaire), de discutable (la dĂ©mesure conceptuelle) ou de tragi-comique (des querelles dâego dignes dâun soap opera). Ce livre retrace plus dâun demi-siĂšcle de cette saga Ă rebondissements, de la rencontre du chanteur Jon Anderson et du bassiste Chris Squire en 1968 Ă ses survivances contemporaines parfois rivales. Architecte dâune musique spectaculaire, souvent complexe et virtuose, mais aussi porteuse dâidĂ©aux spirituels et philosophiques en phase avec les prĂ©occupations dâune gĂ©nĂ©ration, Yes aura surtout Ă©tĂ©, pendant son septennat dâapogĂ©e crĂ©atif, le théùtre dâune Ă©tonnante et improbable alchimie musicale, transfigurant des talents individuels en gĂ©nie collectif.
Revue de presse
- Entretien avec Aymeric Leroy J.-G. Lanuque & O. Pelletant Big Bang octobre 2017
- Chronique - Le guide du voyageur affirmatif J.-G. Lanuque & O. Pelletant Big Bang octobre 2017
- Yes Jean-Philippe Haas Chromatique.net 29 octobre 2017
- Yes, close to the book Frédéric Goaty Muziq.fr 18 septembre 2017
On croyait tout savoir sur Yes, tout connaĂźtre de sa longue carriĂšre chaotique⊠Pourtant, Ă la lecture de ce nouvel ouvrage (le second en français, aprĂšs celui de Lionel Daloz) sur le mythique groupe britannique, on en apprend des vertes et des pas mĂ»res sur les motivations de Jon, Chris⊠et de tous les autres. Notre confrĂšre Aymeric Leroy a rĂ©alisĂ© un travail monumental et Ă quatre niveaux : recherche biographique, chroniques musicales, analyse des textes des chansons et enfin rĂ©daction de lâouvrage (345 pages).
Pour la bibliographie, Aymeric sâest basĂ© sur plusieurs ouvrages anglo-saxons (ceux Ă©crits par Dan Hedges, Chris Welsh, Tim Morse, Bill Martin et David Watkinson notamment), Ă laquelle il faut ajouter lâinterview fleuve de Jon Anderson que lâauteur avait rĂ©alisĂ© pour la revue Big Bang. La somme dâinformations ainsi recueillie (dans la langue de Shakespeare, sâil vous plait !) est par consĂ©quent impressionnante.
Concernant les chroniques, nulle inquiĂ©tude, on pouvait faire confiance Ă Aymeric pour nous livrer une analyse pointue des albums au regard de sa culture encyclopĂ©dique du rock progressif. On peut ne pas ĂȘtre dâaccord avec lui (et câest souvent le cas dâailleurs, car Leroy a une vision Ă©litiste des âmusiques progressivesâ), mais ses avis tranchĂ©s sont toujours argumentĂ©s et Ă fortiori intĂ©ressants.
Pour lâĂ©tude des structures rythmiques yessiennes â pas piquĂ©es des vers â Aymeric a eu recours Ă lâexpertise de François Labat, batteur dâAndYouAndYes, lâexcellent tributeband français.
Ce que nous nâattendions pas forcĂ©ment de cet ouvrage, et qui nous a agrĂ©ablement surpris et passionnĂ©, câest lâanalyse des textes poĂ©tico- philosophico- nĂ©buleux de Jon Anderson. Il fallait oser se lancer dans le âcommentaire de textesâ et Leroy sâen tire avec les honneurs. Il nous permet de mieux cerner tous ces âmots qui vont trĂšs bien ensembleâ mais dont on ne comprend pas toujours le sens.
Je vous vois venir : 345 pages sur Yes, nâest-ce pas trop pĂ©nible Ă lire ? Jâavoue avoir Ă©tĂ© inquiet, connaissant la propension naturelle dâAymeric dâintellectualiser Ă outrance, dâutiliser un vocabulaire et des tournures de phrases compliquĂ©s pouvant nuire Ă la fluiditĂ© du propos⊠Je vous rassure tout de suite : ce bouquin se lit comme un roman ! Il est clair, net et prĂ©cis. Les anecdotes sont nombreuses et Aymeric fait souvent preuve dâhumour (British, of course). Le rĂ©cit est historique, alternant chapitres dĂ©diĂ©s aux albums et chapitres de transition (intitulĂ©s : âChangesâ) relatant les changements (nombreux !) de musiciens. Bref, pas dâinnovation hasardeuse qui risquerait de âcasserâ les tribulations de nos hĂ©ros. Pour ma part, la lecture sâest Ă©talĂ©e sur 2 ou 3 soirĂ©es et câest bien parce que je devais reprendre le travail le lendemain que je ne lâai pas dĂ©vorĂ© en une seule nuit !
De nombreuses photos dâarchive en noir et blanc â loin dâĂȘtre esthĂ©tiques â parsĂšment lâouvrage, aĂ©rant le propos. Le but de Le Mot et le Reste nâa jamais Ă©tĂ© dâĂ©diter de beaux livres artistiques, mais plutĂŽt des ouvrages de rĂ©fĂ©rence sur des artistes ou des courants musicaux. Objectif largement atteint en ce qui concernce ce Yes qui fait honneur Ă cette maison dâĂ©dition.
Cousin Hub
En dĂ©couvrant ton nouveau livre sur Yes, qui arrive aprĂšs ceux sur Pink Floyd et King Crimson, on en arrive trĂšs vite Ă se demander pourquoi tu n âas pas commencĂ© par celui-ci. Comment se fait-il donc que tu aies tant attendu avant de âtâattaquerâ Ă Yes ?
Yes aurait en effet pu venir avant King Crimson, dans le sens oĂč cette chronologie a Ă©tĂ© en partie dictĂ©e. en concertation avec mon Ă©diteur, par une logique consistant Ă partir de sujets plus accessibles pour prĂ©parer le terrain au projet qui Ă©tait initialement le mien, celui sur lâĂcole
de Canterbury. DâoĂč lâidĂ©e de commencer par Pink Floyd puis de continuer par un ouvrage gĂ©nĂ©ral sur le rock progressif. Yes faisait depuis longtemps partie des possibilitĂ©s mais KC sâest sans doute imposĂ© parce quâau moment de commencer Ă Ă©crire le livre, Robert Fripp avait annoncĂ© sa retraite, dĂ©cision sur laquelle il est heureusement revenu depuis, mais lâidĂ©e Ă©tait plutĂŽt de sâ attaquer Ă des groupes dont la carriĂšre Ă©tait rĂ©volue. Avec Yes, on nâest pas techniquement dans ce cas de figure, mais artistiquement, il en va bien sĂ»r diffĂ©remmentâŠ
Pour rebondir sur la premiĂšre question, en te lisant, on prend assez vite conscience que tu considĂšres Yes comme le groupe progressif par excellence. Est-ce une impression fondĂ©e? Dâailleurs, selon toi, en quoi Yes reprĂ©sente une forme de quintessence du rock progressif ; et en quoi possĂšde-t-il une singularitĂ© irrĂ©ductible ?
Ce qui distingue Yes des autres candidats possibles Ă ce titre, câest quâen prĂšs de cinquante ans de carriĂšre, lâĂ©tiquette ârock progressifâ demeure la plus adĂ©quate pour dĂ©signer lâensemble de son parcours. Autant Genesis, qui a rompu dans les annĂ©es 80 avec le style et le son de ses albums de la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente, pour ne plus jamais y revenir â sans que la dimension progressive disparaisse totalement de sa musique â. autant Yes a rĂ©guliĂšrement Ă©tĂ© tentĂ© de renouer avec son Ăąge dâor des annĂ©es 1970-77, quasi unanimement dĂ©signĂ© comme tel par ses amateurs. Le succĂšs de Yes durant la pĂ©riode Rabin fut considĂ©rable mais Ă©phĂ©mĂšre. laissant une marque trop peu profonde pour faire de lâombre Ă sa pĂ©riode purement progressive. Quels autres groupes pourraient disputer Ă Yes ce titre de âgroupe prog par excellenceâ ?
Concernant ELP, on se beurte Ă la fois Ă une question de longĂ©vitĂ©, mais aussi Ă lâabsence dâunanimitĂ© Ă son sujet y compris parmi les amateurs de prog dĂ©clarĂ©s. Quant Ă King Crimson, malgrĂ© son rĂŽle majeur, et mĂȘme fondateur, la relation de Fripp au rock progressif a Ă©tĂ© trop ambivalente, dans le discours comme dans les faits, pour en faire un ambassadeur dĂ©signĂ© du genre. Pour rĂ©sumer, parmi ces groupes, Yes est le seul que lâon puisse qualifier de groupe de rock progressif sans faire suivre cela de rĂ©serves ou de nuances.
Ă lire ton ouvrage, on sent que le travail de prĂ©paration a dĂ» ĂȘtre considĂ©rable : la dimension informative est trĂšs dĂ©veloppĂ©e, avec quelques anecdotes savoureuses, et des analyses dĂ©taillĂ©es des albums. Quelles ont Ă©tĂ© tes sources ? Sur combien de temps la prĂ©paration et la rĂ©daction se sont-elles Ă©talĂ©es?
Un peu plus dâun an, mais Ă©videmment, la matiĂšre sâest accumulĂ©e sur une pĂ©riode beaucoup plus longue. JâĂ©coute Yes depuis prĂšs de trente ans, Ă©cris sur ce groupe depuis vingt-cinq et Ă©tais, par mes diverses lectures, au fait de son histoire et de ses nombreuses turpitudes. Pour autant, je suis quand mĂȘme allĂ© beaucoup plus loin pour cet ouvrage, en Ă©coutant ou en lisant un nombre considĂ©rable dâinterviews, afin de trouver la matiĂšre dâun rĂ©cit aussi riche en dĂ©tails que possible, mais aussi pour trancher entre les versions pas toujours concordantes racontĂ©es par les uns et les autres. ll y avait presque un aspect dâenquĂȘte policiĂšre, pour
[âŠ]
Suite de lâentretien dans le numĂ©ro dâoctobre de Big Bang
Au fil de ses ouvrages successifs, Aymeric Leroy, cofondateur de Big Bang, est en train de devenir lâauteur français de rĂ©fĂ©rence sur le rock progressif. AprĂšs ses sommes synthĂ©tiques sur le Rock Progressif et LâEcole de Canterbury, il signe une troisiĂšme monographie, succĂ©dant Ă celles dĂ©jĂ parues sur Pink Floyd et King Crimson. Cette fois, câest Ă un groupe symbolisant Ă merveille le rock progressif de lâĂąge dâor des annĂ©es 1970 quâil sâattaque, capable du pire comme du meilleur. Certes, il y avait dĂ©jĂ eu, il y a quelques annĂ©es, lâouvrage de Lionel Dalloz, Yes. Un Sentiment OcĂ©anique Dans Le Rock, mais au-delĂ de ses qualitĂ©s (une grande quantitĂ© dâinformations factuelles), le livre souffrait d âĂȘtre Ă©crit par un fan pour des fans, sans prendre suffisamment de distance critique Ă lâĂ©gard de son sujet. Ce nâest pas le cas de celui dâAymeric Leroy, qui sâefforce de peser le pour et le contre, allant au-delĂ de la simple dichotomie entre le Yes le plus ambitieux et prog, et son double plus commercial et opportuniste.
AprĂšs une introduction insistant entre autres sur la capacitĂ© de la musique de Yes, dans ce quâelle a de meilleur, Ă rĂ©enchanter le monde, le rĂ©cit suit le strict dĂ©roulement chronologique : un chapitre pour chaque album, avec rĂ©guliĂšrement des chapitres intermĂ©diaires consacrĂ©s aux multiples changements dâeffectifs connus par le groupe (et malicieusement intitulĂ©s âChangesâ, du nom dâun des morceaux du rĂ©pertoire de Yes). LâĂ©tude est richement documentĂ©e, pourvue dâun certain nombre dâ anecdotes souvent frappantes. On retiendra. au hasard, que le lieu ayant servi Ă la conception de The Yes Album, est devenu par la suite la demeure de Steve Howe, sĂ©duit par ce souvenir intense ; ou encore que Trevor Rabin a bien failli intĂ©grer Asia en tant que cinquiĂšme membre avant son aventure avec YesâŠ
Tout commence en 1968, par la rencontre entre Jon Anderson et Chris Squire, ce dernier intĂ©grant le chanteur Ă son groupe du moment, Mabel Greerâs Toy Shops ; ils seront ensuite rejoints par Bill Bruford, Peter Banks et Tony Kaye (alias «king of the keyboards» !!). Le changement de nom en Yes sâ est visiblement fait en suivant lâidĂ©e du guitariste, et Ă cet Ă©gard, Aymeric Leroy lui rend un hommage mĂ©ritĂ© en Ă©voquant sa vie aprĂšs Yes, tant ce musicien mĂ©rite mieux que lâombre quâil est devenue au fil du temps. Câest avec lâintĂ©gration de Steve Howe (aprĂšs des dĂ©marches auprĂšs de Robert Fripp) que lâapogĂ©e de la carriĂšre de Yes sâentrouvre, et câest Ă compter du Yes Album que les analyses dâAymeric Leroy sur chaque disque sont plus Ă©toffĂ©es, plus fournies. Ă cet Ă©gard, il faut absolument souligner lâimportance accordĂ©e aux textes, souvent plus profonds que la seule spiritualitĂ© bĂ©ate Ă laquelle on a souvent tendance Ă rĂ©duire Anderson. Il en est ainsi en particulier de âYours Is No Disgraceâ, Ă©voquant tout Ă la fois les folies de la sociĂ©tĂ© consumĂ©riste et les affres de ces soldats contraints dâobĂ©ir Ă des ordres meurtriers. De cet album fondateur, Aymeric Leroy souligne la grande libertĂ© ayant prĂ©sidĂ© Ă sa conception, « (âŠ) point dâĂ©quilibre stylistique jamais vraiment retrouvĂ© par la suite (âŠ) entre un ancrage classic rock garant dâun accĂšs au grand public et une ambition plus progressive. » (p. 65). Pour Fragile, dont la pochette et le concept dâensemble se sont retrouvĂ©s liĂ©s par pur hasard (!), le thĂšme central, la dĂ©licate mais nĂ©cessaire harmonie entre homme et nature ( âRoundaboutâ ), est dĂ©clinĂ©e Ă travers la violence de la nature (âSouth Side Of The Skyâ) et lâaliĂ©nation urbaine (âHeart Of The Sumiseâ), sans oublier une autocritique de lâidĂ©ologie hippie (âLong Distance Runaroundâ ). Musicalement parlant. Aymeric Leroy souligne le rĂŽle crucial jouĂ© par Rick Wakeman, tout juste intĂ©grĂ© au groupe. grĂące Ă sa science des harmonies et son sens des arrangements. Close To The Edge, le chef dâĆuvre incontestĂ©, voit la complĂ©mentaritĂ© artistique entre Howe ct Anderson Ă son acmĂ©, le chanteur insufflant de lâampleur aux idĂ©es musicales du guitariste. Au-delĂ de lâinfluence du Siddharta dâHerman Hesse, lâalbum, et spĂ©cialement sa suite Ă©ponyme, est dirigĂ© contre les religions instituĂ©es, appelant Ă un Ă©veil spirituel alternatif. LâinterprĂ©tation du cĂ©lĂšbre passage jouĂ© par Rick Wakeman Ă lâorgue puis au mini moog est Ă cet Ă©gard lumineuse : lâorgue dâĂ©glise se voit dĂ©truit par la modernitĂ© du synthĂ©tiseur, avant lâintroduction dâun orgue Ă©lectrique, stade supĂ©rieur dâune spiritualitĂ© harmonieuse (p. 106). Sur les Tales From Topographic Oceans, la critique est logiquement plus dure, tant cette Ćuvre mitigĂ©e aurait sans doute mĂ©ritĂ© dâĂȘtre condensĂ©e sur un seul disque. A lâinverse. Relayer voit Yes aller le plus loin dans la rĂ©volution musicale. Lâauteur compare la dĂ©marche du groupe Ă cette date Ă celle dâun Mahavishnu Orchestra, et dĂ©crypte les paroles de âThe Gates Of Deliriumâ, appel Ă la violence dĂ©bouchant ensuite sur le bonheur tant espĂ©rĂ©. A ce sujet, la critique dâ Aymeric Leroy nous semble excessive : âBien quâAnderson se garde de prendre clairement parti, le simple fait de sâen ĂȘtre fait lâĂ©cho peut ĂȘtre jugĂ© sĂ©vĂšrement Ă quatre dĂ©cennies de distance.â (p. 1 61). En 1974. la lutte armĂ©e nâa pas encore sombrĂ© dans les tragĂ©dies italienne ou allemande, et Ă moins dâun parti pris non violent par principe, on peut trouver exagĂ©rĂ© de rejeter tout appel Ă la violence afin de changer le monde. Disons plutĂŽt que Yes, par la voix dâAnderson, a Ă©tĂ© Ă ce moment prĂ©cis de son histoire un rĂ©vĂ©lateur voire un amplificateur de lâesprit dâune Ă©poque (particuliĂšrement sensible en Italie, voir le tĂ©moignage dâAlessandro Stella, AnnĂ©es De RĂȘve Et De Plomb. ou le roman de Mathieu Riboulet, Entre Les Deux Il nây a Rien). Les textes de Going For The One tĂ©moignent dâailleurs Ă lâinverse dâun basculement du monde, fait de âphilosophie de la rĂ©ussiteâ (p. 192) personnelle et dâindividualisme, jusque dans lâintrospection dââAwakenâ. Sur les albums suivants, souvent moins bien considĂ©rĂ©s, Aymeric Leroy fait preuve dâun jugement nuancĂ© et gĂ©nĂ©ralement stimulant. Si, pour Tormato, sa critique du Polymoog de Rick Wakeman va de pair avec une louable volontĂ© dâexpĂ©rimentation, Drama incarne Ă ses yeux une direction prometteuse que le groupe aurait pu suivre dans les annĂ©es 1980, afin de faire pertinemment Ă©voluer sa musique. Quant Ă 90125 ou Big Generator, ils ont droit Ă un certain nombre dâĂ©loges ! (â(âŠ) persistance de ses inclinations progressives. Dâautres Ă©lĂ©ments plus inattendus, novateurs ou expĂ©rimentaux, achĂšvent de faire un sort Ă lâidĂ©e (âŠ) dâune musique calibrĂ©e pour le succĂšs commercial (âŠ) Ne voir en 90125 quâun produit formatĂ© pour le marchĂ© serait injuste : il lâest en rĂ©alitĂ© beaucoup moins que bien des albums dont il affronte alors la concurrence.â, pp. 252-251). Quant Ă Big Generator, certaines de ses chansons tĂ©moignent dâun engagement plus politique vis-Ă -vis des Ătats-Unis et du commerce des armes. A lâinverse, Union se voit dĂ©voilĂ©es des coulisses proprement scandaleuses, dâun producteur plus quâintrusif Ă des parties de Howe ou Wakeman refaites par des musiciens de studio. en passant par des petits arrangements entre maisons de disquesâŠ
Dans une certaine mesure, on allait retrouver des mĂ©li mĂ©los proches pour Open Your Eyes, volte face totale par rapport aux Keys To Ascension dans un but clairement commercial. Si Aymeric Leroy en souligne la « platitude des mĂ©lodies » (p. 301 ), il ne dit rien sur la fausse longue suite finale : le dernier titre du disque affiche en effet vingt minutes au compteur, mais Ă lâissue de la chanson proprement dite, ce ne sont que bruits de relaxation durant un quart dâheure, une vĂ©ritable escroquerie ! Pour Talk, on retiendra en particulier une rĂ©alisation usant largement de lâinformatique (via 24 ordinateurs !) ; et si Aymeric Leroy nous semble un peu sĂ©vĂšre sur son contenu, il en extrait bien sĂ»r son joyau, âEndless Dreamâ, un des meilleurs titres de lâĂšre Rabin avec âHeartsâ, Ă ses yeux.
Bien sĂ»r, on peut trouver quelques manques dans un ouvrage dĂ©jĂ copieux : lâoubli de biographies dĂ©taillĂ©es (sur Steve Howe ou Rick Wakeman, par exemple), un sous-traitement de la dimension visuelle (les pochettes de Roger Dean ou mĂȘme le logo emblĂ©matique), des analyses dâalbums plus succinctes Ă compter des annĂ©es 1990, ou lâabsence de tout album solo aprĂšs la pause du milieu des annĂ©es 70. Mais en lâĂ©tat, cette biographie est indĂ©niablement une Ă©tude de rĂ©fĂ©rence sur le sujet. Dâailleurs, et une nouvelle fois, câest en Ă©coutant les Ćuvres de Yes simultanĂ©ment Ă la lecture de cet ouvrage que la pertinence de celui-ci se rĂ©vĂšle pleinement. Aymeric Leroy a su prendre le recul nĂ©cessaire pour globaliser sa pensĂ©e et affiner sa vision dâun groupe, certes au parcours quelque peu erratique, mais symbolisant Ă lui seul la quintessence des musiques progressives. Ă ce titre, Yes est assurĂ©ment lâun de ses meilleurs (son meilleur?) livres, en tout cas celui oĂč sa passion (plusieurs passages, notamment lâannalyse de âAwakenâ, font mĂȘme preuve dâun lyrisme inattendu) et sa rigueur analytique ne font quâun. Plus quâun livre passionnant, le guide du voyageur âyessienââŠ
Aymeric Leroy a la plume agitĂ©e ces derniers temps. Un an et quelques aprĂšs le volumineux LâĂcole de Canterbury (qui lui-mĂȘme suivait de prĂšs un ouvrage sur Pink Floyd), voici quâil sâattaque ni plus ni moins Ă un autre gĂ©ant du panthĂ©on du progâ : Yes. Et sâil est un groupe sur lequel il y a des choses Ă dire, câest bien celui-ci, tant les remous ont Ă©tĂ© nombreux (et le sont encore) dans cette entitĂ© mythique et multicĂ©phale capable du meilleur comme du pire, dont le grand public ne connaĂźt gĂ©nĂ©ralement que le tube « Owner of A Lonely Heart ».
FidĂšle Ă ses habitudes, lâauteur a Ă©crit un livre incroyablement bien documentĂ©, puisant ses informations Ă de nombreuses sources. AprĂšs une introduction sur la pĂ©riode prĂ©-Yes, ce ne sont rien de moins que trois cents pages qui dĂ©crivent le parcours chaotique de ce monument presque cinquantenaire Ă lâhistoire Ă©maillĂ©e de dĂ©parts et retours en tous genres, de batailles dâegos surdimensionnĂ©es, de petites et grandes trahisons, de dĂ©boires juridiques, le tout sur fond de disques inĂ©gaux, entre chefs dâĆuvre (The Yes Album, Fragile, Close To The EdgeâŠ), albums boursouflĂ©s de prĂ©tention (Tales From Topographic Oceans, Relayer), redites inutiles (Heaven And EarthâŠ) et criants faux pas (Open Your EyesâŠ). MalgrĂ© un amour Ă©vident pour le groupe, Leroy reste lucide et plutĂŽt objectif (si tant est quâon puisse lâĂȘtre en la matiĂšre) sur le contenu artistique comme sur les caractĂšres des musiciens. De nombreuses anecdotes et autres petits dĂ©tails parsĂšment cette riche biographie et font de sa lecture un moment agrĂ©able quand une analyse presque musicologique pourrait la rendre fastidieuse pour le non musicien. Cette dissection quasi maniaque des titres a tout de mĂȘme le mĂ©rite de mettre en lumiĂšre et de revaloriser le parent pauvre des compositions dans le rock progressif : les paroles. On (re)dĂ©couvre ainsi quâAnderson nâĂ©crivait pas (toujours) des paroles Ă©sotĂ©riques et inaccessibles.
En guise de conclusion de ce qui ne peut devenir quâun ouvrage de rĂ©fĂ©rence, Aymeric Leroy rĂ©sume bien ce que reprĂ©sente Yes aujourdâhui : deux entitĂ©s distinctes revendiquant chacune une lĂ©gitimitĂ© quâil nây a plus lieu de se disputer (surtout depuis la mort de Chris Squire), dont la production musicale actuelle ou Ă venir ne peut ĂȘtre quâ anecdotique en regard des piĂšces majeures dĂ©jĂ produites. Car il y a tant Ă (rĂ©)Ă©couter dans ce quâa donnĂ© le groupe, en studio comme en live, quâil ne vaut guĂšre la peine dây ajouter quoi que ce soit.
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Le grand spécialiste du prog rock Aymeric Leroy vient de signer un nouvel ouvrage de référence, consacré à Yes cette fois.
Il fut un temps oĂč il fallait choisir son camp. Dans les cours de rĂ©crĂ© ou en salle de permâ, les discussions allaient bon train, le ton montait parfois : on Ă©tait Beatles ou Rolling Stones, Led Zeppelin ou Deep Purple, TĂ©lĂ©phone ou Trust, Genesis ou Yes.
Aah, Yes⊠Personnellement, jâai toujours placĂ© le groupe de Jon Anderson, Steve Howe, Bill Bruford & Co loin devant Genesis â sorry Peter, mais câest surtout solo que vous adore, et quant Ă vous Phil, câest dans âFace Valueâ, avec Brand X, Brian Eno et, encore lui, Pete Gabâ que je vous aime.
Sans doute parce que sans mâen rendre compte â vous croyez quâĂ quinze ans on prend le temps dâanalyser pourquoi on Ă©coute de la musique ? â, jâĂ©tais dĂ©jĂ en quĂȘte dâexcellence instrumentale, Ă la recherche de solistes capables de me faire basculer dans dâautres dimensions, lĂ oĂč les codes se brouillaient, lĂ oĂč les barriĂšres tombaient.
Et avec Yes, comme avec King Crimson et Emerson, Lake & Palmer dâailleurs (pour rester dans le domaine du rock dit âprogressifâ), jây trouvais plus que mon compte.
La voix diaphane, haut-perchĂ©e, un rien androgyne et Ă©trange de Jon Anderson me fascinait au moins autant que celle de Robert Plant. Les rugissements et les vrombissements de la basse Ă©lectrique de Chris Squire mâemplissaient dâaise â aurais-je dĂ©couvert la basse grĂące Chris Squire ? Allez savoir⊠Les envolĂ©es de Steve Howe me firent comprendre que lâon pouvait ĂȘtre un guitar hero dâun autre genre, dâune autre maniĂšre. Quant Ă Bill Bruford, il incarnait une sorte dâincontestable perfection dans sa façon de faire sonner sa batterie, de tramer et de tisser des arabesques rythmiques dâune rigueur mathĂ©matique et fiĂ©vreuse Ă la fois. Certes, il y avait aussi Rick Wakeman, et certains de mes camarades de classe fĂ©rus dâHistoire adoraient ses disques solos, mais moi, Jon, Chris et Bill suffisaient Ă mon bonheur.
Ainsi, nous apprĂźmes par cĆur âThe Yes Albumâ, âFragileâ, âClose To The Edgeâ bien sĂ»r, mais aussi âRelayerâ et âGoing For The Oneâ â âTales From Topographic Oceanâ ? Jâavoue que⊠(Et puis un double-album, ça coĂ»tait cher !) âDramaâ ? « Celui avec les mecs des Buggles ? » Curieusement, on ne lâaccepta que bien plus tard (et on lâaima mĂȘme, si, siâŠ).
Puis les annĂ©es 80 commencĂšrent, et Ă notre grande surprise, Yes (re)devint pour toute une gĂ©nĂ©ration â la mienne ! â un groupe dans le coup, capable dâassumer son passĂ© glorieux et dâincarner le prĂ©sent. Tout cela grĂące Ă Owner Of A Lonely Heart, tube en or massif. Tout cela grĂące Ă la guitare mordante du nouveau venu Trevor Rabin et grĂące Ă la production high tech de Trevor Horn, futur (et gĂ©nial) sound designer de Frankie Goes To Hollywood (Relax !) et Grace âSlave To The Rhythmâ Jones.
Bref, entre Letâs Dance de David Bowie et Every Breath You Take de The Police, il y avait une place pour Owner Of A Lonely Heart de Yes. Owner Of A Lonely Heart nâavait certes rien de âprogressifâ mais tout de la pop song plus progressiste quâelle en avait lâair, et â90125â, lâalbum dont elle Ă©tait la locomotive, nous accompagna des mois durant.
Jâavoue quâensuite je perdis le fil, laissant Ă dâautres le soin dâapprendre par cĆur âBig Generatorâ et tous les albums suivants â Yes changeait de personnel Ă chaque nouvel album, je nây comprenais plus rien, les pochettes Ă©taient de plus en plus moches, jâavais la tĂȘte ailleurs, et mĂȘme le prometteur âAnderson Bruford Wakeman Howeâ me laissa sans rĂ©action.
Pour autant, je nâai jamais cessĂ© de revenir rĂ©guliĂšrement aux opus citĂ©s plus haut, dâacheter les versions remasterisĂ©es, sans jamais penser que cette musique avait vieilli, quâelle Ă©tait dâune autre Ă©poque ou je ne sais quoi. La musique de Yes a des rides, certes, mais ce sont de belles rides. Elles ressemblent Ă des (micro)sillons gorgĂ©s dâune sĂšve musicale toujours aussi dĂ©lectable.
GrĂące au Yes dâAymeric Leroy, jâai replongĂ© comme jamais dans lâunivers yessien. Aymeric Leroy, il sait de quoi il parle : ses ouvrages font rĂ©fĂ©rence, de King Crimson Ă Rock progressif en passant par LâĂcole de Canterbury. Toujours Ă portĂ©e de main, leur sĂ©rieux, leur prĂ©cision et leur clartĂ© impressionnent. Son Yes ne dĂ©roge pas Ă la rĂšgle. Il pĂšse le pour et le contre, distingue les forces et les faiblesses et mesure les attraits et les excĂšs de cette musique Ă nulle autre pareille. (Comme la nĂŽtre, sa passion yessienne se focalise sur les grands classiques seventies.) Sa façon dâanalyser les paroles et la musique de chaque album rend justice Ă lâhĂ©ritage de ce groupe dâexception, qui mĂ©ritait bien toute cette considĂ©ration. Quarante-six ans aprĂšs âThe Yes Albumâ, voici âThe Yes Bookâ â « Yes, yes, going for the book, going for this book ! »
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