Nico
Femme fatale
Nico fut mannequin, actrice, muse, chanteuse du Velvet Underground avant de construire son esthétique propre, cette biographie rend hommage à son art.
Un livre-pĂ©pite indĂ©passable, qui brĂ»le et enchante, au plus prĂšs du corps des Ćuvres, de leurs foyers brĂ»lants.
VĂ©ronique Bergen â Nouvelle Quinzaine littĂ©raire
Nouvelle édition augmentée
Enfant de la guerre, Nico est lâamante, lâĂ©gĂ©rie des plus grands, mais ne peut se contenter dâĂȘtre un joli visage. Princesse des nuits dĂ©cadentes de La dolce vita, superstar warholienne et modĂšle des films expĂ©rimentaux de Philippe Garrel, elle interprĂšte avec le Velvet Underground des classiques du rock comme « Femme Fatale » et « All Tomorrowâs Parties ». Par ailleurs compositrice dâalbums, entre folklore et avant-garde, oĂč son harmonium est central, Nico chante dans les théùtres antiques, les cathĂ©drales et les clubs les plus sordides, mĂȘlant lyrisme romantique et expĂ©rimentations linguistiques et sonores.
Revue de presse
- Interview Feray - Nico (1938 â 1988), les cicatrices intĂ©rieures Patrick Boudet France Culture // Une vie, une Ćuvre 30 juin 2018
- Nico Maxence Grugier New Noise Mai 2016
- Nico, femme fatale Nio Lynes Chroniques Visuelles 17 juin 2016
- Nico, femme fatale Stéphane FougÚre Rythmes Croisés 10 août 2016
- Nico, femme fatale Cécile Desbruns Culturellement VÎtre 8 août 2016
- Entretien avec Serge Féray - Nico, un requiem allemand Véronique Bergen Diacritik 5 août 2016
- Arrache-cĆur 573 Nikola Delescluse Paludes 1 juillet 2016
- Interview deuxiĂšme partie bonus Maxime Lachaud ObskĂŒre Magazine Avril - Juin 2016
- L'étoile mystérieuse Julien Broquet Focus Vif 3 juin 2016
- Interview Serge FĂ©ray Maxime Lachaud ObskĂŒre Magazine DeuxiĂšme trimestre 2016
- Nico Maxime Lachaud ObskĂŒre Magazine DeuxiĂšme trimestre 2016
- Nico, femme fatale par Serge Féray Sébastien SuperFlux 20 mai 2016
- Le premier album du Velvet Underground fĂȘte ses 50 ans Benjamin Cocquenet Culturopoing.com 23 avril 2016
- « Lou Reed amoureux, câest un concept un peu abstrait », John Cale // Interview de Serge Feray Antoine Couder Toute la Culture 16 avril 2016
- Deux facettes d'une mĂȘme dĂ©cennie : Nico et Karen Dalton // Interview croisĂ©e Maxime Delcourt Noisey-Vice 14 avril 2016
- Serge Féray en interview Ellen Ichters Couleur 3 // pl3in le poste 07 avril 2016
- Nico. Femme fatale Les Obsédés Textuels 13 avril 2016
- Nico. Femme fatale François Girodineau Silence is sexy 6 avril 2016
- Nico. Femme fatale Jean Rouzaud Novaplanet.com 31 mars 2016
- Tout savoir sur le Velvet Underground Philippe Richard Ouest-France 31 mar 2016
- Lâunivers du Velvet Underground Ă la Philarmonie de Paris Pauline Leduc Livreshebdo.fr 29 mars 2016
- Livre du mois Olivier Valerio Radio P.FM // Easy Rider 13 mars 2016
- Nico, inusable icĂŽne Jean Rouzaud Novaplanet 14 mars 2016
- Litt List : 10 histoires de style Sophie Rosemont Glamour.fr 1 mars 2016
Amante de Jim Morrison, la chanteuse Nico avait trouvĂ© en lui lâĂąme sĆur qui lâinspirait. Leur communion spirituelle fut telle quâelle partagea presque la mĂȘme fin.
La derniĂšre fois quâelle lâa aperçu, câĂ©tait avenue de lâOpĂ©ra, Ă Paris, dans la nuit du 2 au 3 juillet 1971, deux ans jour pour jour aprĂšs la mort de Brian Jones, son amant avant lui. Il Ă©tait assis Ă lâarriĂšre dâune voiture noire. Elle lui a fait signe, mais il nâa pas rĂ©pondu. Il regardait droit devant lui. La mort en face.
Elle raconte cela avec un regard bleu glacier, puis se tait. Tire sur sa cigarette, crache un nuage de fumĂ©e si dense quâon y devine un ectoplasme : « Câest mon destin, de mourir Ă la mĂȘme Ă©poque de lâannĂ©e. »
Pour Morrison, Nico sâĂ©crit Icon
Nico fait la connaissance de son prince charmant au Castle, un chĂąteau de conte de fĂ©es situĂ© Ă Los Angeles. Un an plus tĂŽt, Jim Morrison sâest offert un pantalon de cuir (celui dâAbsolutely Live) aprĂšs avoir vu Gerard Malanga danser autour dâelle lors dâun concert du Velvet Underground, mais en 1967, la blonde femme fatale a Ă©tĂ© chassĂ©e du groupe de Lou Reed. Elle a quittĂ© New York et la scĂšne minuscule, Ă©touffante du Dom, oĂč elle interprĂ©tait derriĂšre le bar les chansons que dâautres â Bob Dylan, John Cale, Lou Reed, Jackson Browne, Tim Hardin â Ă©crivaient pour elle. MalgrĂ© un petit rĂŽle remarquĂ© dans La Dolce vita, malgrĂ© les films de Warhol dont elle est lâune des superstars, ses quelques apparitions sur grand Ă©cran nâont pas convaincu, et elle ne supporte plus dâĂȘtre mannequin (« Câest une vie tellement con, dâĂȘtre covergirl ! »). Nico se cherche un second souffle, et les toits du palais mauresque oĂč elle joue Ă chat avec Morrison, qui danse au bord du vide pour ses beaux yeux, le dĂ©sert de la VallĂ©e de la Mort oĂč le chanteur shaman lâinitie au culte du dieu Peyotl, comblent son besoin de grands espaces : en une vision dâapocalypse induite par la drogue, le monde se renverse, ciel et terre lui apparaissent sens dessus dessous comme dans le miroir dâun lac. Morrison, son soul brother, bouleverse son nom, donnant un sens au pseudonyme de Christa PĂ€ffgen : pour lui, Nico sâĂ©pelle Icon. Elle qui chantait Ă Lou Reed Iâll Be Your Mirror se reconnaĂźt en son esprit. Il lui fait lire les romantiques anglais, lui apprend Ă noter ses rĂȘves. Solennel sous la lune californienne voilĂ©e de smog, un rien paternaliste, il lui accorde lâautorisation dâĂ©crire ses propres chansons. Pour le remercier, et puisquâil adore les rouquines, le genre mendiante rousse Ă la Baudelaire prĂ©cise-t-elle, elle se fait la chevelure rouge sang.
Le souffle de Jim Morrison
Ecrire. Composer. CrĂ©er pour exister, se rĂ©pĂšte-t-elle inlassablement. Nico tĂątonne, cherche ses marques. Puisquâelle ne sait ni lire, ni Ă©crire la musique, et comme les virtuoses rĂšgnent encore sur le rock, il lui faut jouer dâun instrument que nul autre ne maĂźtrise dans ce petit monde. Lâharmonium indien, que Terry Riley et Allen Ginsberg utilisent dans des contextes trĂšs diffĂ©rents, lui permet de se passer de la compagnie de guitaristes, tout en retrouvant quelque chose de lâorgue de Ray Manzarek, qui souligne la voix de Morrison dans les Doors. Conseil reçu dâOrnette Coleman au passage : jouer la mĂ©lodie dans les basses, lâaccompagnement sur la droite du clavier, dans les aigus. Ciel et terre sens dessus dessous, comme dans le texte quâelle Ă©crit en souvenir de son initiation au peyotl, « It Was A Pleasure Then », seule composition personnelle de Chelsea Girl, son premier disque, quâelle renie pour ses arrangements sirupeux.
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Pendant des semaines, rideaux tirĂ©s et bougies allumĂ©es, Nico rompt ses doigts Ă lâenchaĂźnement des accords, sâentraĂźne, improvise des mĂ©lodies en pĂ©dalant sur les soufflets de son instrument, comme sa mĂšre, dans Berlin dĂ©truite, pĂ©dalait sur sa machine Ă coudre pour la nourrir. Ses nuits, elle les passe allongĂ©e dans la baignoire vide, Ă mĂ©diter ses poĂšmes nourris de visions oniriques et de lectures de Blake, de Wordsworth, de Coleridge. Une douzaine de chansons sous le bras, elle signe en 1968 chez Elektra, le label des Doors, grĂące Ă lâentremise de Morrison, et enregistre avec John Cale, son ancien complice du Velvet, lâun des albums les plus originaux dâune dĂ©cennie fĂ©conde, qui engendrera Ă partir des annĂ©es quatre-vingt toute la famille tĂ©nĂ©breuse du rock et du folk, de Current 93 Ă Dead Can Dance en passant par Sixth Comm / Mother Destruction, Kirsten Norrie (alias MacGillivray), ou la seconde face de Closer, Ă lâissue de laquelle sâest Ă©teinte la voix de Ian Curtis.
Hommages au Roi Lézard
Sur The Marble Index, Nico rend hommage Ă celui qui lâa rĂ©vĂ©lĂ©e Ă elle-mĂȘme. Le Roi LĂ©zard lâa encouragĂ©e Ă Ă©crire sur ses « hĂ©ros » ; elle chantera plus tard Andy Warhol, Genghis Khan, Andreas Baader, Charles Manson, Brian Jones et Philippe Garrel, le cinĂ©aste devenu son compagnon. Pour lâheure, elle Ă©crit sur son fils (« Ariâs Song »), et sur Jim Morrison. Au grĂ© dâune paronymie transparente, et comme il avait anagrammatisĂ© Nico en Icon, elle rebaptise CĂ©sar le roi LĂ©zard : « Julius Caesar » dĂ©crit, au moyen dâarabesques vocales qui relĂšvent du style mĂ©lismatique, sa performance comme un rituel, un festival scĂ©nique sacrĂ© et dionysiaque : du haut de sa noble scĂšne, parmi les statues, les colonnes, les autels de pierre antiques Ă©numĂ©rĂ©s dans le poĂšme (« The End », expliquera-t-elle lorsquâelle reprendra la chanson des Doors, « câest du théùtre grec »), lâofficiant sâincline pour embrasser le sol, dâoĂč sâĂ©lĂšve une colombe, en un mouvement inverse de la derniĂšre scĂšne de Parsifal, oĂč lâoiseau Saint-Esprit descend des cieux pour adouber le nouveau gardien du Graal.
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â Patrick Boudet rĂ©alise pour Une vie, une Ćuvre un documentaire sur la grande Nico. Parmi les intervenants, Serge FĂ©ray, Michka Assayas, Ătienne Daho, etc. â
Figure rimbaldienne, Nico a chantĂ© une Ćuvre poĂ©tique avant-gardiste loin des clichĂ©s dans lesquels on lâa trop souvent enfermĂ©e. Sa crĂ©ation musicale, jugĂ©e crĂ©pusculaire lors de sa parution, se rĂ©vĂšle aujourdâhui prophĂ©tique.
Née Christa PÀffgen, Nico fut mannequin, actrice, muse, Superstar warholienne, chanteuse du Velvet Underground avant de construire son esthétique propre.
Ses crĂ©ations comme ses collaborations appartiennent au panthĂ©on de la culture : Herbert Tobias, Nikos Papatakis, Federico Fellini, Brian Jones, Lou Reed, Andy Warhol, Jim Morrison, Philippe Garrel, John Cale⊠Sa vie sentimentale est un puzzle tragique : un viol Ă lâĂąge de 15 ans, des amants cĂ©lĂšbres, un fils non reconnu avec Alain Delon, des amours destructrices, mais Ă©galement crĂ©atrices⊠Des addictions tenaces aussi. Des zones dâombre.
Il serait tentant de rĂ©duire Nico Ă une tragĂ©die rock et lugubre, image de la dĂ©cadence europĂ©enne de lâaprĂšs-guerre. Mais, cette Ă©numĂ©ration dâĂ©vĂ©nements, de rencontres, de postures ne livre rien de la vĂ©ritable nature de Nico. Elle nâaide pas non plus Ă comprendre son travail artistique et Ă en juger de lâimportance.
Pour cela, il faut saisir la subtilitĂ© de sa mĂ©tamorphose dont le premier acte fut de ne plus ĂȘtre cette dĂ©esse blonde docile, image dans laquelle tous lâenfermaient. La âChelsea Girlâ a créé une mythologie rock fĂ©minine aux antipodes des courants de lâĂ©poque, loin des poses glamour et de la dĂ©bauche gestuelle.
Exigeante, Nico a Ă©crit et chantĂ© une poĂ©sie inspirĂ©e des romantiques anglais oĂč le vent communique avec les dĂ©serts, oĂč les figures mythologiques hantent les ruines. Si ses ritournelles incantatoires fascinent et envoĂ»tent, câest parce quâelles racontent tout ce qui est obscur dans lâexistence et auquel nous nâavons pas accĂšs.
Nico nâa jamais renoncĂ© Ă ce quâelle souhaitait ĂȘtre et, ce, quel quâen fut le prix Ă payer ! Son histoire est Ă la fois une longue libĂ©ration et la construction mĂ©thodique dâun enfermement.
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« Femme fatale » pour les uns, « reine des junkies » pour les autres, « sorciĂšre », mais aussi (et surtout) « artiste solo, amazone indĂ©pendante dans le milieu machiste du rock » (dixit son biographe Serge FĂ©ray qui a bien connu son sujet), Nico, Christa Paffgen de son vrai nom, incarne lâalpha et lâomĂ©ga du rock de la fin du XX^e^ siĂšcle. Enfant de la guerre, violĂ©e Ă 13 ans (par un Gl amĂ©ricain), sa trajectoire ne pouvait ĂȘtre que fatale, mĂȘme si, comme le dit lâauteur de cette trĂšs belle biographie : « Il est tentant de chercher dans cette tragĂ©die lâorigine des obsessions macabres de Nico. » Tentant, et donc trop facile, car de son abandon par Alain Delon qui lui laisse un fils Ă Ă©lever seule, Ă la consommation intensive de nombreuses drogues, lâanxieuse diva a toujours Ă©tĂ© le jouet de la tragĂ©die.
Tour Ă tour mannequin androgyne (elle pose pour le magazine berlinois Bunte dĂšs lâĂąge de 16 ans), actrice (elle « illumine La Dolce Vita »en 1960), Ă©lĂšve de IâActors Studio, chanteuse effectuant ses dĂ©buts au Blue Angel en 1963, oĂč elle rencontre Bob Dylan, avec qui elle aura une aventure) ou muse, lâexistence de Nico bascule rapidement du Berlin en ruine de lâaprĂšs-guerre aux fastes pas toujours bienveillants du milieu du showbiz des annĂ©es 50. Au fil des pages, on croise les usual suspects : Fellini, Delon, Edie Sedgwick, Andy Warhol et la fine Ă©quipe de la Factory, Brian Eno, Philippe Garrel, Serge Gainsbourg, Alain Pacadis, Jim Morrison, les Stooges, Brian Jones, Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire, The The ou Tangerine Dream, une constellation de comĂštes Ă©phĂ©mĂšres et de planĂštes stables au firmament des annĂ©es Pop art et rock dark (dont le premier album du Velvet Underground reste bien sĂ»r une pierre angulaire). Entre Rome, Paris, New York, Berlin, Manchester et lâIbiza (« dâavant les Hippies et de la techno », prĂ©cise lâauteur), sont Ă©voquĂ©s sa participation aux films expĂ©rimentaux de Warhol, son importance dans ceux de Garrel et ses albums : de Chelsea Girl (en 1967) Ă Camera Obscura (en 1985), en passant par le mĂ©connu The Frozen Borderline et les classiques que sont The Marble Index (1968), Desertshore (1970) et The End ⊠(1974), qui annonce « lâĂšre glaciaire de la cold wave ». Sans oublier les grands moments, comme le concert de la cathĂ©drale de Reims en 197 4 qui prĂ©cĂšde les annĂ©es dâerrance, sa tournĂ©e en France, la drogue, la dĂ©chĂ©ance de ses droits de mĂšre, puis Ă nouveau, les voyages : Amsterdam, Berlin, Los Angeles⊠Suivra la lente dĂ©crĂ©pitude sur fond de brume opiacĂ©e et de magie noire (une obsession tardive) Ă laquelle succĂšde le sursaut crĂ©atif autodestructeur des annĂ©es 80 (Drama of Exile, Camera Obscura et Behind the Iron Curtain, qui la voit frayer avec la scĂšne « magick » industrielle de lâĂ©poque) jusquâĂ la fin (forcĂ©ment) tragique et solitaire (hĂ©miplĂ©gie, insolation, hĂ©morragie cĂ©rĂ©brale?) Ă Ibiza, aprĂšs « une chute de vĂ©lo ». *Un destin marquĂ© du sceau du singulier donc, que nous fait trĂšs bien partager Serge FĂ©ray dans un
style extrĂȘmement Ă©crit, plus proche du roman que de la biographie. Bel hommage.*
Lâhistoire de Nico serait digne dâun film sâil Ă©tait seulement au niveau de lâaura du personnage. Nico joua dans des films pourtant. Mais non pas basĂ©s sur elle-mĂȘme mais Ă chaque fois un personnage⊠proche dâelle et auquel elle apporte une substance personnelle. Câest La dolce vita de Fellini oĂč de second rĂŽle, elle semble se fondre comme une piĂšce essentielle du dĂ©cor en parlant sans fin plusieurs langues diffĂ©rentes devant un Marcello un peu sidĂ©rĂ© et hallucinĂ©. Câest bien sĂ»r les films de Garrel dans sa pĂ©riode la plus expĂ©rimentale, films encore peu disponibles voire pas du tout (Le berceau de cristal). Câest aussi le modĂšle glacĂ© chez Warhol et les films de la Factory tout comme lâĂ©gĂ©rie du Velvet sur leur premier disque. Câest enfin une musique qui ne fait que rĂ©flĂ©ter une personnalitĂ© sombre, mĂ©lancolique et en marge du monde.
âLâexil nâest pas moins temporel que spatial. Elle joue avec lâidĂ©e de redevenir blonde, mais se trouve âtrop vieille, maintenantâ. Elle a beau dire quâelle nâa âpas le temps de devenir un clichĂ©â, oĂč quâelle aille, on lui demande de rĂ©interprĂ©ter les classiques du Velvet Underground, dâĂ©voquer les ombres de Lou Reed, de Warhol, de Jim Morrison. A Berlin, oĂč elle habite chez les parents de Lutz, David Bowie est en train dâenregistrer Low et âHeroesâ. Depuis des annĂ©es, Nico Ă©coute en boucle âCygnet Committeeâ. Dans lâespoir quâil produise son prochain album, elle glisse un message sous la porte de lâappartement de Schöneberg quâil partage avec Iggy Pop : âJe veux te voir.â Le Thin White Duke lui fait rĂ©pondre : âJe ne veux pas te voir.â (p. 180)
De son vrai nom, Christa PĂ€ffgen, Nico aura un peu tout vĂ©cu. Les privations de la seconde guerre mondiale dans un Berlin en ruines. Le fait quâelle fut violĂ©e Ă lâadolescence par un soldat amĂ©ricain noir et que celĂ aurait suffit Ă jamais Ă la rendre raciste (on nâa jamais retrouvĂ© de preuve directe pouvant identifier le soldat en question par contre !). Les annĂ©es dâerrance et la difficultĂ© de vivre de son art musical. Avoir un fils quâon lui retire parce que son pĂšre, Alain Delon, ne daigne pas le reconnaĂźtre. Se shooter constamment Ă lâhĂ©roĂŻne et faire en sorte que les lieux oĂč sâen procurer deviennent les lieux de passages des concerts (ambiance). Serge FĂ©ray montre tout ça, les hauts, les bas et bien sĂ»r un personnage qui nâĂ©tait ni blanc, ni noir.
âOriginal et simple. Il nâest pas question pour Nico de rivaliser avec les virtuoses du rock des annĂ©es soixante. Elle se choisit un instrument encore vierge de tout karma rock, quâelle va pouvoir sâapproprier, marquer de son empreinte. En outre, lâharmonium, ceux qui ont vu Allemagne annĂ©e zĂ©ro le savent bien, câest le son, la musique mĂȘme des ruines de Berlin (Ombra mai fu).â (p. 77)
Surtout, lâouvrage sâavĂšre essentiel pour qui sâintĂ©resse Ă la chanteuse car il dĂ©cortique avec prĂ©cision ses textes, les sonoritĂ©s, la façon de les chanter, les titres, les albums, la musique en somme, entiĂšrement. Il montre aussi les liens complexes qui existaient entre Nico et ceux qui lâinspirent, ces proches comme ceux, plus Ă©loignĂ©s. Une continuelle histoire dâamour-haine, de rapprochements et dâĂ©loignements. On apprend par exemple que malgrĂ© son admiration pour Cale par exemple, avoir un album avec Brian Eno ne lâaurait pas gĂȘnĂ© (ce dernier Ă©tant prĂ©sent sur son album âThe Endâ de 1974 toutefois). Elle voudrait composer un album avec Christian Vander, leader du groupe Magma, mais les deux se brouillent trĂšs vite. Admirant David Bowie elle cherche Ă le rencontrer plusieurs fois, ça sera non. Car Nico fascine autant quâelle fait peur. Son univers glacĂ© est de ceux dont on peut se perdre facilement. Nico, la femme qui mĂ©prisait sa propre beautĂ© et semblait vouloir se dĂ©tester du monde entier.
Enfin bien sĂ»r, et câest Ă©galement lĂ le but dâun tel livre, donner envie dâĂ©couter, de se réécouter, de redĂ©couvrir lâoeuvre musicale de Nico. Probablement brĂšve et chaotique sur deux dĂ©cennies comparĂ©e Ă de nombreux autres artistes, mais intense, forte, noire comme la bile bien souvent. Une oeuvre que jâai redĂ©couvert en mĂȘme temps que la lecture et que je vous propose Ă©galement de ressentir depuis le post prĂ©cĂ©dent et probablement encore dâautres Ă venir bientĂŽt.
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Sans doute la pire des croix Ă porter pour un artiste est dâĂȘtre rĂ©duit Ă lâimage quâil a donnĂ© Ă une Ă©poque de sa carriĂšre, que sa notoriĂ©tĂ© soit rĂ©duite Ă un disque, voire une chanson, voire une pochette. La chanteuse, actrice et modĂšle allemande Christa PAFFGEN, alias NICO, nây a pas Ă©chappĂ©, et il y a fort Ă craindre quâon la rĂ©duise pendant longtemps encore (au moins au niveau du « grand public », si cette notion existe) Ă lâimage de lâĂ©gĂ©rie et chanteuse du premier album du VELVETUNDERGROUND, et notamment de la chanson qui semble la dĂ©signer le plus directement, Femme fatale. En reprenant ce titre pour son livre sur NICO, Serge FĂRAY use du poncif pour mieux le saborder. Non, sâacharne-t-il Ă clamer le long de ces quelques 300 pages, la valeur artistique et musicale de NICO nâest pas rĂ©ductible Ă sa participation, somme toute congrue, à « lâalbum Ă la banane ».
Il y a eu une NICO avant le VELVET, il y a eu encore plus certainement une NICO aprĂšs le VELVET, et dont lâĆuvre musicale est autrement plus riche et profonde, et Ă multiple entrĂ©es, qui a vu lâimage de NICO passer de « pop girl » warholienne Ă la pythie tĂ©nĂ©breuse flanquĂ©e dâun instrument austĂšre (lâharmonium), la sorciĂšre mĂ©diĂ©vale, la prĂȘtresse gothico-romantique, la rockeuse orientalisante, la voix avant-gardiste nĂ©buleuse⊠Et puis il y a eu la NICO modĂšle pour photographes et cinĂ©astes, la NICO actrice pour films dâauteur underground, la NICO amante de plusieurs stars du rock et du cinĂ©ma, la NICO junkie, la NICO blonde, la NICO rousse, la NICO brune, la NICO des abĂźmes et la NICO tutoyant les sommets, la beautĂ© glacĂ©e et glaçanteâŠ
Câest cette personnalitĂ© multifacette que Serge FĂRAY met en Ă©vidence dans son ouvrage. Il a connu NICO dans les derniĂšres annĂ©es de sa vie, sâest longuement et maintes fois entretenu avec elle, et a Ă©pluchĂ© moult articles et entretiens publiĂ©s le long de sa carriĂšre pour reconstituer son parcours, son Ă©volution dans les moindres dĂ©tails, en tenant compte du fait que NICO, dans ses entretiens, sâest souvent amusĂ©e Ă rĂ©inventer son histoire, son passĂ©, comme si elle nâavait dĂ©jĂ pas eu assez de vies durant son existenceâŠ
DĂ©jĂ auteur dâun premier essai sur NICO dans les annĂ©es 1990 paru dans les Cahiers de nuit, *Serge FĂRAY livre ici une somme autrement ambitieuse et exhaustiv*e sur celle quâAndy WARHOL avait surnommĂ© « la plus belle femme du monde ». Il explore sa vie cĂŽtĂ© cour comme cĂŽtĂ© jardin, cĂŽtĂ© scĂšne et cĂŽtĂ© coulisses, les deux univers ayant Ă©tĂ© souvent mĂȘlĂ©s chez NICO, lâun sâexpliquant volontiers par lâautre.
Mais surtout, Serge FĂRAY se livre Ă de denses et florissantes analyses dĂ©coupĂ©es au scalpel de la moindre Ćuvre discographique de NICO. Tous ses albums y sont scrutĂ©s en profondeur, avec une exigence de mise en relief qui donne presque le vertige. Sâil sâaccorde Ă reconnaĂźtre, comme dâautres, que le premier LP de NICO, Chelsea Girl, nâest pas vraiment celui qui la dĂ©finit le mieux, ni mĂȘme celui dans lequel elle se reconnaĂźt le plus (la faute Ă une production bornĂ©e et unilatĂ©rale qui ne reflĂšte pas vraiment les rĂ©elles visions artistiques de NICO), il sâattarde plus volontiers sur lâexigeante trilogie The Marble Index / Desertshore / The End, qui constitue lâessence mĂȘme de lâart de NICO â du moins pour les annĂ©es 1970 â et dont les Ă©clats Ă©sotĂ©riques, les parures atonales, les relents mĂ©diĂ©vaux et nĂ©o-classiques et les stances venimeuses et cryptiques continuent Ă fasciner comme sâils venaient juste dâĂȘtre conçus aujourdâhui.
Il semble que le temps nâait guĂšre eu de prises sur ces Ćuvres hors du temps et de lâespace communs, puisant Ă des sources antiques autant quâĂ des expressions trĂšs contemporaines, tant en ce qui concerne les musiques (conçues avec John CALE) que les textes. Mots et sons sont dĂ©cortiquĂ©s par lâauteur de lâouvrage avec une passion et une Ă©rudition assez fascinantes. Les choix instrumentaux et musicaux, les constructions, les mĂ©triques et les inventions poĂ©tiques sont dĂ»ment scrutĂ©s sans rien laisser au hasard, dĂ©bouchant sur des interprĂ©tations et traductions de lâĆuvre qui en dĂ©multiplient les hauteurs et les profondeurs. Une chronique de disque qui sâĂ©tale sur une trentaine de pages, ce nâest plus une chronique, câest une Ă©tude scientifique de haut vol ! On nâĂ©coute plus ces disques de NICO de la mĂȘme façon aprĂšs avoir lu cet ouvrage.
Il en va de mĂȘme pour lâanalyse des disques des annĂ©es 1980 (The Drama of Exile, Camera Obscura, Fata Morgana), rĂ©putĂ©s plus accessibles parce que plus orientĂ©s « rock » mais finalement plus tortueux quâils ne paraissent, car exploitant des gammes orientales et lorgnant au bout du compte vers un avant-gardisme mĂȘlant acoustique, Ă©lectrique et Ă©lectronique qui trouve un aboutissement stratosphĂ©rique avec le fameux « dernier concert » de NICO paru sous le titre Fata Morgana, au rĂ©pertoire quasi intĂ©gralement inĂ©dit, et qui ouvrait encore de nouvelles perspectives⊠Quand on sait que les mĂ©dias de lâĂ©poque ne voyaient encore en NICO que la chanteuse du VELVET, on se dit quâil y a dĂ©cidĂ©ment plein de mĂ©tros Ă rattraper ! Mais lâĆuvre de NICO ne sâattrape pas comme cela⊠Et la force de cet ouvrage de Serge FĂRAY est prĂ©cisĂ©ment de nous donner suffisamment de clĂ©s pour se lancer dans lâaventure.
Dâautres rĂ©alisations discographiques de NICO (NICO en personne en Europe, Chelsea Live, Nico-Icon, Behind the Iron Curtain, Live in TokyoâŠ), plus confidentielles et mĂȘme moins « officielles », parues sur diffĂ©rents supports (K7, LP, CD, VHSâŠ), font Ă©galement lâobjet de commentaires pertinents et Ă©clairants de lâauteur, qui nâa dĂ©cidĂ©ment rien nĂ©gligĂ© de toute trace discographique laissĂ©e par NICO, allant jusquâĂ parler de ses collaborations Ă des disques dâautres artistes (Kevin AYERS, Lutz « LĂŒĂŒl » ULBRICHT, NEURONIUM, Marc ALMONDâŠ)
La carriĂšre cinĂ©matographique de NICO y est aussi dĂ©voilĂ©e avec minutie. Serge FĂRAY dĂ©crit les scĂšnes et les « rĂŽles » de NICO dans des films obscurs ou expĂ©rimentaux dâAndy WARHOL que peu de monde a dĂ» voir ou a mĂȘme entendu parler, et il explore avec autant, sinon plus, dâintĂ©rĂȘt les films du rĂ©alisateur Philippe GARREL (La Cicatrice intĂ©rieure, les Hautes Solitudes, Un ange passe, le Berceau de cristalâŠ), qui a partagĂ© la vie de NICO pendant une dizaine dâannĂ©es.
Si, sur le papier, NICO nâa vĂ©cu quâun demi-siĂšcle, la lecture de NICO â Femme fatale fait amplement comprendre quâelle a vĂ©cu plusieurs vies en une, et que toutes ces vies se sont bousculĂ©es les une les autres. Lâouvrage ne dĂ©voile peut-ĂȘtre pas tous les secrets de NICO, mais il dĂ©voile de large pans de ses parts dâombre tout en remettant quelques pendules Ă lâheure.
Au final, on rĂ©alise que NICO a Ă©tĂ© bien, bien plus que la Femme fatale quâelle a chantĂ©e au sein du VELVETUNDERGROUND, mais quâelle a bel et bien Ă©tĂ© fatale pour nombre de ceux qui ont croisĂ© sa vie et, surtout, quâelle a Ă©tĂ© aussi fatale Ă elle-mĂȘme. Les traces discographiques et cinĂ©matographiques quâelle a laissĂ©es restent dâune incroyable modernitĂ©, et câest tout Ă lâhonneur de Serge FĂRAY de nous inciter Ă les redĂ©couvrir de plus prĂšs.
Retrouvez lâarticle sur Rythmes CroisĂ©s
Alors que lâexposition-Ă©vĂ©nement de la Philharmonie de Paris, Velvet Underground : New York Extravaganza est encore accessible jusquâau 21 aoĂ»t pour les retardataires qui nâauraient pas encore eu lâoccasion de venir la dĂ©couvrir, nous avons plongĂ© dans lâessai de Serge FĂ©ray aux Ă©ditions Le Mot et le Reste sur celle qui fut la chanteuse du groupe sur quelques titres et lâinterprĂšte inoubliable du morceau « Femme Fatale », qui donne son titre au livre : Nico, Christa PĂ€ffgen de son vrai nom.
Redécouvrir Nico au-delà du Velvet Underground
DĂ©jĂ auteur dâun prĂ©cĂ©dent essai sur la chanteuse, Nico in Camera (Cahiers de Nuit, 1997), FĂ©ray livre ici autant une biographie quâun essai critique sur la vie et lâĆuvre dâune artiste quâon a souvent rĂ©duite Ă sa participation au Velvet Underground (oĂč elle nâĂ©tait, disait-elle, quâune « invitĂ©e »), Ă sa brĂšve liaison avec Alain Delon, qui lui donna un fils, Ari, que lâacteur français ne reconnut jamais ou encore Ă son addiction Ă lâhĂ©roĂŻne. On en oublierait presque que la sublime mannequin allemande, promue au rang de muse warholienne dans les annĂ©es 60, a par la suite sorti plusieurs albums solo, dont une belle et sombre « trilogie » (The Marble Index en 1969, Desertshore en 1971 et The End⊠en 1974), avec des morceaux composĂ©s par ses soins, produits et arrangĂ©s par le co-fondateur du Velvet, John Cale, qui sâĂ©cartaient des structures traditionnelles et ont eu une influence sur bien des musiciens, de Siouxsie and the Banshees Ă Patti Smith, en passant par Morissey.
Clairement fascinĂ© et Ă©mu par son sujet, mais jamais aveuglĂ©, Serge FĂ©ray prend le parti de dresser un portrait tout en nuances de cette personnalitĂ© complexe et souvent insaisissable, dĂ©nuĂ©e de toute modestie, souvent touchante mais ouvertement raciste â ce qui ne transparaĂźt cependant pas dans son oeuvre â qui dĂ©clara un jour (câest cette citation qui ouvre le livre) « Le vĂ©ritable artiste se doit de sâautodĂ©truire ». Ce quâelle fit, sâenfonçant tardivement dans une addiction Ă lâhĂ©roĂŻne (elle ne se droguait pas Ă lâĂ©poque du Velvet), qui pesa autant sur sa santĂ© mentale et physique que sur sa beautĂ© Ă la fois grave et Ă©thĂ©rĂ©e. Morte Ă 49 ans dâune hĂ©morragie cĂ©rĂ©brale suite Ă une chute de bicyclette, elle se sera auparavant produite sur scĂšne pendant plus de 20 ans, aura sorti 6 albums solo, tournĂ© dans 32 films (pour Andy Warhol, Philippe Garrel, mais aussi Fellini ou Vincente Minelli), publiĂ© un recueil de poĂšmes, une autobiographie inachevĂ©eâŠ
Ascension new-yorkaise et affranchissement
De son enfance allemande, marquĂ©e par la Seconde Guerre Mondiale Ă ses premiers pas en tant que cover girl Ă Paris, avant sa rencontre dĂ©cisive avec Andy Warhol Ă New York, Serge FĂ©ray raconte comment Christa PĂ€ffgen est devenue Nico â un nom qui lui fut donnĂ© par le photographe Herbert Tobias, en hommage Ă un producteur quâil avait aimĂ© sans retour â semant ici et lĂ quelques indices permettant de comprendre son Ă©volution, tout en revenant sur certains mythes rĂ©currents la concernant. Sâil est impossible de savoir si son viol durant la guerre aux mains dâun soldat afro-amĂ©ricain est vĂ©ridique ou une invention principalement destinĂ©e Ă justifier son racisme anti-noir, ce qui est indĂ©niable, câest le magnĂ©tisme qui se dĂ©gage de sa personne et lui ouvre grand les portes de la Factory de Warhol aprĂšs avoir passĂ© un screen test concluant oĂč elle devait juste rester dans le champ sans parler pendant quelques minutes. Elle deviendra lâune de ses muses et tournera dans ses films The Chelsea Girls, The Closet et bien dâautres, avant quâil ne lui demande de poser sa voix sur quelques titres afin de lancer un nouveau groupe de rock expĂ©rimental cafardeux et pas assez glamour au goĂ»t du pape du Pop Art, le Velvet Underground.
On connaĂźt la suite : le mythique « album Ă la banane », The Velvet Underground and Nico (qui fut un Ă©chec commercial Ă sa sortie en 1966), sur lequel elle chanta de sa voix grave « Femme Fatale », « All Tomorrowâs Parties » et « Iâll Be Your Mirror », sa liaison avec Lou Reed, puis John Cale, avant son Ă©viction, pour cause de diffĂ©rents aussi bien artistiques (Nico ne pouvait plus se contenter de jouer les utilitĂ©s) que personnels⊠Ce que lâon sait moins sur lâartiste, en revanche, câest comment elle rĂ©ussit Ă sâaffranchir du carcan du groupe, puis de celui dâAndy Warhol, pour devenir une musicienne accomplie, composant des titres expĂ©rimentaux et novateurs puisant dans le romantisme anglais et germanique tout en sâaccompagnant Ă lâharmonium, se battant pour pouvoir enfin sortir des albums qui lui ressemblent aprĂšs le massacre de son premier essai solo, Chelsea Girls (1967), sur lequel le producteur Paul Morrissey superposa des arrangements Ă cordes catastrophiques.
Une artiste controversée
Fin connaisseur de lâoeuvre de Nico, quâil rencontra plusieurs fois jeune homme, dans les annĂ©es 80 (lire Ă ce sujet son interview pour ObskurMag), mais Ă©galement de lâhistoire du rock, Serge FĂ©ray analyse avec une grande pertinence et une vraie subtilitĂ© ses albums, ses textes souvent hermĂ©tiques, aux rĂ©sonances Ă©sotĂ©riques, son Ă©volution musicale, son influence, apportant un Ă©clairage rare sur lâartiste et sondant les contradictions de la femme, divisĂ©e entre Christa la petite Allemande et son alter-ego scĂ©nique, Nico. Il replace dans le contexte certaines de ses provocations, comme son choix de chanter les couplets interdits de lâhymne national allemand depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, qui fut souvent assimilĂ© Ă une sympathie nazie, Ă tel point que cette interprĂ©tation apparaĂźt aujourdâhui encore sur la page Wikipedia anglo-saxonne de lâartiste, dans la sous-partie « Racism ». Critique vis-Ă -vis de la reconstruction de son pays natal (lâancien sous-officier SS Hans-Martin Schleyer Ă©tait alors le patron des patrons en Allemagne de lâOuest), Nico dĂ©nonçait en rĂ©alitĂ© une certaine hypocrisie, tout en replongeant, avec son album The EndâŠ, dans certains souvenirs dâenfance, oĂč elle chantait tous les jours Ă lâĂ©cole lâhymne national dans sa version dĂ©sormais interdite.
LâidĂ©e de lâalbum aurait dâailleurs germĂ©e dâun rĂȘve oĂč elle se revoyait enfant en train de chanter le fameux hymne, avant de se recueillir sur la tombe de sa mĂšre, dĂ©cĂ©dĂ©e dans la solitude en 1970. Fille dâun officier volontaire de la Wehrmacht qui lâabandonna elle et sa mĂšre avant dâĂȘtre abattu par les nazis, hantĂ©e par la dĂ©chĂ©ance et la mort de sa mĂšre, quâelle dĂ©laissa sur la fin de sa vie, habitĂ©e par la guerre qui marqua ses jeunes annĂ©es, Nico rend visite Ă ses dĂ©mons sur cet album crĂ©pusculaire comportant une reprise du cĂ©lĂšbre titre des Doors, et fait de lâhymne national un fil rouge parcourant les diffĂ©rents morceaux. Reprendre lâhymne national tel quâil Ă©tait chantĂ© sous le TroisiĂšme Reich revenait pour elle, comme elle lâexpliqua Ă lâĂ©poque, à « mettre en Ă©vidence lâancien sentiment, cachĂ© derriĂšre le nouveau ». En revanche, Serge FĂ©ray critique son aveuglement lorsquâelle dĂ©die cet hymne au terroriste Andreas Baader, qui bĂ©nĂ©ficiait dâune certaine complaisance auprĂšs des sympathisants dâextrĂȘme-gauche en raison, entre autres, de son opposition Ă la guerre du Vietnam.
Un essai pertinent, loin de tout sensationnalisme
Outre cette finesse dâanalyse, lâauteur Ă©vite par ailleurs tout sensationnalisme, au contraire de la rĂ©alisatrice Susan Ofteringer, dont le documentaire Nico Icon (1995) sâattardait plus que de raison sur sa liaison avec Alain Delon et certains scandales, ramenant de maniĂšre assez facile lâartiste aux hommes quâelle a connus et Ă sa toxicomanie, tout en adoptant un ton moralisateur. Si Alain Delon est (trĂšs) briĂšvement Ă©voquĂ© dans Nico femme fatale â principalement pour parler du fils de Nico, Ari, et du traumatisme rĂ©sultant du refus de lâacteur de reconnaĂźtre lâenfant â, Serge FĂ©ray sâattache surtout Ă lâalchimie crĂ©ative qui lâunissait Ă Jim Morrison, qui fut briĂšvement son amant, ainsi quâĂ Philippe Garrel, son compagnon durant de nombreuses annĂ©es, laissant de cĂŽtĂ© les potins et le voyeurisme des tabloĂŻds pour mettre en avant la maniĂšre dont ces relations ont nourri son art. De mĂȘme, il met en Ă©vidence lâinfluence de Nico sur lâoeuvre de Philippe Garrel, dont elle fut la muse.
Nico, femme fatale est donc un essai essentiel pour aborder lâoeuvre de Nico, finalement assez mĂ©connue au-delĂ du Velvet Underground, voire incomprise. Rendant Ă CĂ©sar ce qui lui revient, Serge FĂ©ray permet enfin dâenvisager lâartiste autrement que comme une jolie blonde, piĂšce rapportĂ©e du groupe de Lou Reed, sans cesse ramenĂ©e aux artistes masculins avec lesquels elle fut liĂ©e, que ce soit dans sa vie privĂ©e ou artistique. Il nous invite Ă plonger dans ses albums solos (plus particuliĂšrement ceux sortis entre 1969 et 1974, donc), bien accueillis par la critique française Ă lâĂ©poque, mais trop souvent oubliĂ©s aujourdâhui, que nous dĂ©couvrons en partie, Ă©tonnĂ©s et Ă©mus par cette voix hantĂ©e et ces accords spectraux, cette approche sans compromis, audacieuse, qui fait quâaujourdâhui encore ces disques restent uniques.
Biographe mĂ©ticuleux et connaisseur passionnĂ©, FĂ©ray ne cache pas sa fascination et son empathie pour son sujet, sans se laisser aveugler pour autant. Si son attachement Ă Nico est perceptible, tout comme son investissement dans la réévaluation de son oeuvre, lâauteur ne perd jamais de vue la rigueur de mise dans une telle entreprise, offrant dâun bout Ă lâautre une argumentation et des analyses solides qui lui permettent, en toute fin dâouvrage, de sâautoriser une conclusion poĂ©tique oĂč il imagine une autre fin possible au destin tragique de cette femme tourmentĂ©e, quâil nâhĂ©site pas Ă comparer, avec une certaine emphase, Ă PhĂšdre ou MĂ©dĂ©e. Sous sa plume, Nico renaĂźt de ses cendres pour une derniĂšre apparition, hallucinĂ©e et vacillante, avant le rideau final. On referme son livre avec le sentiment dâavoir dĂ©couvert une autre artiste, une autre femme, profonde et mystĂ©rieuse, derriĂšre la chanteuse Ă frange qui susurra jadis « Femme Fatale », deux mots qui lui seront restĂ©s collĂ©s Ă la peau, Ă©clipsant la formidable complexitĂ© dâune oeuvre solo qui mĂ©rite dâĂȘtre redĂ©couverte.
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AgrĂ©gĂ© de Lettres Modernes, ayant rencontrĂ© Nico entre 1985 et 1987, Serge FĂ©ray livre dans son essai Nico â Femme fatale un voyage Ă©blouissant dans les sous-bois de lâunivers de Nico, un tombeau en forme de chant dâamour. Ce livre rĂ©ussit la gageure de sĂ©crĂ©ter une magie sĆur de lâhypnose, de lâalchimie noire que dĂ©gagent les albums de Nico : The Marble Index, Desertshore, The End. Ă pas de loup, Serge FĂ©ray est entrĂ© dans le labyrinthe nicoesque, a sondĂ© les innovations expĂ©rimentales que la dĂ©esse de la lune (dixit Andy Warhol) apporta Ă une scĂšne rock dont elle sâĂ©loigna pour incarner dans une texture sonore inĂ©dite ses fantĂŽmes, ses dĂ©mons, son pĂšre Ă©vaporĂ©, ses fĂȘlures, le spectre de lâAllemagne nazie, le bruit des bombes.
Avant Nico â Femme fatale, vous avez dirigĂ© les Cahiers de Nuit oĂč vous avez publiĂ© Nico in Camera et oĂč Ari, le fils de Nico, a publiĂ© Nico from Saeta to Neutrino, catalogue dâune exposition. Pouvez-vous nous dire dâoĂč vous vient votre engouement pour Nico et dans quelles circonstances vous lâavez rencontrĂ©e ?
Jâai dĂ©couvert le visage et la musique de Nico lorsque jâavais quinze ans, en 1983. Le premier choc a Ă©tĂ© The Marble Index, que je tiens encore aujourdâhui pour son chef-dâĆuvre. Ses contributions au Velvet Underground me paraissaient mineures. Je prĂ©fĂ©rais nettement le Velvet incendiaire, purement Ă©lectrique, de White Light / White Heat, Ă la chanson « Iâll Be Your Mirror », qui me paraissait â mais jâavais tort â une innocente bluette. La chanson « All Tomorrowâs Parties », câĂ©tait autre chose, plus proche des audaces inouĂŻes de « Venus In Furs ». Mais Nico, pour moi, câest la brune â ou rousse â pythie des albums solo, pas la blonde Ă©gĂ©rie de Warhol. Jâai reçu sa musique comme une rĂ©vĂ©lation mystique. Saint Paul sur la route de Damas. Sa beautĂ© me terrassait. Jây voyais le visage de la Mort, la Mort romantique avec un grand M, et je me suis mis Ă noircir des cahiers sur elle, sur sa musique, sur les rĂȘves quâelle mâinspirait. Pendant cinq ou six ans, jâai rĂȘvĂ© dâelle pratiquement toutes les nuits ! Je vivais dans son monde. Jâai Ă©crit un roman dont elle Ă©tait lâhĂ©roĂŻne. Mais il me fallait confronter lâidĂ©e que jâavais dâelle et celle quâelle Ă©tait rĂ©ellement. Je lâai vue pour la premiĂšre fois au Ronnie Scottâs Club de Londres, au printemps 1985, oĂč elle prĂ©sentait son album Ă paraĂźtre, Camera Obscura. Comme elle Ă©tait trĂšs facile dâaccĂšs â malgrĂ© une prestance, un charisme de star â je suis allĂ© dans les coulisses lui dire que je voulais Ă©crire un livre sur elle. DĂ©jĂ . Elle mâa rĂ©pondu â en français â quâelle pensait quâun livre dans cette langue ne se vendrait pas assez, et que de toute façon, elle travaillait dĂ©jĂ Ă son autobiographie. Mais elle Ă©tait Ă lâĂ©coute, elle Ă©tait chaleureuse, quoique pas vraiment lĂ . Je suis retournĂ© la voir Ă plusieurs reprises, elle me faisait entrer avant tout le monde â « Tu as encore fait des kilomĂštres pour me voir ! » â, elle me disait que jâĂ©tais fou, mais je crois que ça lui plaisait, cette passion que je nourrissais pour elle. Nous passions chaque fois un long moment Ă discuter, en français toujours. Elle me conseillait des livres, des disques, et lorsquâelle se piquait dans les coulisses, elle me demandait de veiller Ă ce que personne nâentre pour lâinterrompre. Inutile de vous dire que je transcrivais nos conversations immĂ©diatement aprĂšs dans mes cahiers, le moindre de ses mots, le moindre silence. DĂ©but 1986, Ă lâissue dâun concert Ă Manchester, elle mâa proposĂ© de mâemmener avec elle en tournĂ©e, avant de se raviser au dernier moment â il nây avait plus de place pour moi dans le van Ă bord duquel se dĂ©plaçait le groupe. Je suis passĂ© Ă cĂŽtĂ© dâune sacrĂ©e aventure. Puisque je ne pouvais pas la vivre, jâai Ă©crit sur elle.
De Nico, nĂ©e Christa PĂ€ffgen, Ă©gĂ©rie de Warhol â fascinant astre blond, du Velvet Underground Ă lâartiste qui a choisi de frayer un chemin de crĂ©ation abrupt â Ă lâĂ©cart du paysage rock, quelles ruptures, rĂ©inventions percevez-vous ? Quel est le noyau obscur, quelles sont les vibrations souterraines qui pulsent la quĂȘte musicale, existentielle, mĂ©taphysique de Nico ? Quelles seraient les lames de fond qui traversent et sous-tendent son labyrinthe aux multiples visages ?
Je distingue deux grands mouvements dans sa vie : une premiĂšre Ă©poque oĂč Nico, fille dâune femme rĂ©pudiĂ©e par son mari, orpheline grandie dans les ruines dâune capitale bombardĂ©e, vise Ă devenir quelquâun : câest la pĂ©riode qui va jusquâau Velvet Undergound, jusquâĂ son premier album solo, Chelsea Girl, inclus : presque trente ans au cours desquels elle acquiert un nom, ce pseudonyme, prĂ©nom et patronyme Ă la fois, qui va lâaccompagner toute sa vie. Câest la pĂ©riode au cours de laquelle elle devient top model, puis actrice, enfin chanteuse. Ascension dâune Ă©toile jusquâau statut warholien de superstar. La seconde Ă©poque est celle de la Chute, mais câest une chute lucifĂ©rienne, la plongĂ©e dans les tĂ©nĂšbres dâune porteuse de lumiĂšre : devenue une star, Nico se lasse des sunlights â quâelle appelait les floodlights â et, dans le creuset de New York, languit de son hĂ©ritage allemand. Remisant lâhabit de lumiĂšre revĂȘtu avec le Velvet â elle y portait souvent du blanc, pour offrir un Ă©cran vivant aux projections warholiennes â, elle se drape de capes noires et, Ă la lueur des bougies, loin des stroboscopes de lâExploding Plastic Inevitable, elle apprend Ă jouer de lâharmonium, plonge dans ce quâelle appelle son fonds germanique. De maniĂšre trĂšs symbolique, elle Ă©crit ses premiers textes, ceux que lâon retrouvera sur The Marble Index, couchĂ©e dans une baignoire, oĂč elle passe des journĂ©es entiĂšres avec un carnet, comme immergĂ©e dans son inconscient, dans une cuve de rĂ©surrection, Ă incuber ce quâon pourrait appeler, en un clin dâĆil au film le plus cĂ©lĂšbre quâelle tournera avec Philippe Garrel, sa crĂ©atrice intĂ©rieure. Elle Ă©tait une image, un nom, une star, elle devient artiste. Le reste de sa vie sera un combat constant entre lâartiste et la femme, que lâartiste nâaura de cesse de dĂ©truire, pour que vive lâĆuvre. A la maniĂšre des grands romantiques, dâun Kleist ou dâun Nerval, elle a littĂ©ralement donnĂ© sa vie pour lâart â et câest pour cela que nous parlons dâelle aujourdâhui, quâelle est devenue immortelle, et non restĂ©e une simple silhouette parmi les filles-fleurs de la Factory warholienne.
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Retrouvez lâentretien dans son intĂ©gralitĂ© sur le site de Diacritik
Une belle chronique du Nico de Serge FĂ©ray Ă retrouver dans lâĂ©mission Paludes #802 ICI
En bonus du #28 de ObskĂŒre Magazine retrouvez une interview de Serge FĂ©ray mise en ligne sur le site du magazine.
Lire lâinterview sur le site
Dans Nico, Femme Fatale, Serge FĂ©ray retrace lâĂ©nigmatique parcours de la chanteuse, actrice et mannequin Ă la voix lugubre et Ă la beautĂ© glacĂ©e introduite par le Velvet.
âIl fallait au groupe quelque chose de beau pour contrebalancer le genre de laideur stridente quâil essayait de vendre et combiner Ă cela une fille vraiment magnifique, debout devant cette dĂ©cadence, Ă©tait ce quâil fallaitâ. Ces mots extraits de Nico, femme fatale, repris de Up-Tight, The Velvet Underground Story, sont de Paul Morrissey, bras droit dâAndy Warhol et une temps manager du Velvet Underground. Ă lâĂ©poque, Morrissey a dĂ» batailler pour convaincre Lou Reed de laisser chanter la splendeur blonde sur trois des onze titres du premier Velvet. Alors que son travail artistique et musical est rĂ©duit Ă peau de chagrin, elle touche Ă elle seule les 100 dollars que les quatre autres membres du groupe doivent se partager.
La manipulatrice, qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© chassĂ©e lorsque apparaĂźt lâalbum culte Ă la banane, nâest que lâune des diffĂ©rentes Nico racontĂ©es par la bio de Serge FĂ©ray. Superstar warholienne, modĂšle des films expĂ©rimentaux de Philippe Garrel, chanteuse, actrice, muse, mannequin, mĂšre dâun des fils dâAlain Delon⊠La longiligne Allemande a vĂ©cu 1000 vies et se fait ici tirer le portrait en long, en large et en travers. NĂ©e le 16 octobre 1938 Ă Cologne et morte Ă mĂȘme pas 50 ans, le 18 juillet 1998, sur lâĂźle dâIbiza, Christa PĂ€ffgen est une Ă©nigme. Une icĂŽne dâautant plus mystĂ©rieuse quâelle a souvent dans ses rĂ©cits pris ses libertĂ©s avec la rĂ©alitĂ©. âSoucieuse de se rajeunir, elle sâest fait naĂźtre en 1939, 1942, 1943 ou mĂȘme 1945, gommant la guerre de sa biographie. Elle sâest inventĂ©e des parents espagnol et yougoslaves, une mĂšre opiomane, des ancĂȘtres russes, mongols, un pĂšre dâorigine polonaise ou turque, archĂ©ologue ami du Mahatma Gandhi, soufi, derviche tourneur, fusillĂ© sur ordre personnel de Hitler aprĂšs avoir dĂ©sertĂ© la SS, mort dans un camp de concentration parce quâil combattait le rĂ©gime.â Quâen est-il dâailleurs de ce prĂ©tendu viol alors quâelle nâa que treize ans par un sergent noir amĂ©ricain conduit Ă la potence et quâelle utilise pour justifier son racisme? Les membres toujours en vie de sa propre famille nâen ont jamais entendu parler.
Vendre le suicide
Tentant de discerner le vrai du faux, Nico, femme fatale raconte ses relations avec Jackson Browne (qui quitte un jour la scĂšne en plein concert), Leonard Cohen, Jim Morrison⊠Il se penche sur sa carriĂšre solo : Chelsea Girl vendu Ă 450 exemplaires entre le 1er septembre 1968 et le 14 fĂ©vrier 1969, The Marble Index, sa dĂ©claration dâindĂ©pendance (âon ne peut pas vendre le suicideâ, dira John Cale quant Ă son Ă©chec commercial). Il dĂ©cortique ces albums, de maniĂšre parfois un peu laborieuse, chanson par chanson, comme il dĂ©crypte le cinĂ©ma de Warhol, revenant dâailleurs sur le presque assassinat dâAndy par ValĂ©rie Solanas. FĂ©rie rĂ©ussit Ă donner une idĂ©e de ce personnage Ă©minemment complexe. Un personnage insaisissable qui dĂ©clare âje pense que les femmes sont inutiles ; jâaimerais dĂ©truite tout le MLF ; elles mâemmerdentâ alors quâelle est âla premiĂšre fille du rock Ă monter sur scĂšne pour chanter ses propres compositions, sans guitares Ă©lectriques comme Suzi Quatro, sans minijupe comme Tina Turner, mais avec sa seule poĂ©sie aux influences dĂ©suĂštes, sa musique lancinante, presque liturgie, et les robes amples dans lesquelles elle cache sa beautĂ©â. Un ouvrage tour Ă tour passionnant et un brin rĂ©barbatif.
Trop souvent cantonnĂ©e Ă sa collaboration avec le Velvet Underground, Nico reste cette Ă©nigme diaphane, drapĂ©e de noir, Ă la beautĂ© hors du temps. Son Ćuvre, entachĂ©e par un premier album sur lequel elle nâa eu aucune emprise, sâest entiĂšrement dĂ©diĂ©e au monde de la poĂ©sie et des tĂ©nĂšbres dĂšs The Marble Index en 1968. Imaginaire dĂ©cadent, mĂ©diĂ©visme incantatoire, visions macabres, dissonances inquiĂštes, romantisme noir, germanisme glacial, le monde sonore de Nico, dominĂ© par les rĂ©sonances de lâharmonium, annonçait les prĂ©occupations et lâesthĂ©tique du mouvement gothique, cold wave et dark folk. Depuis trente ans, Serge FĂ©ray Ă©crit sur cette prĂȘtresse de lâobscur et son livre Nico, Femme fatale tente de dĂ©chiffrer avec sensibilitĂ© et Ă©rudition un langage souvent considĂ©rĂ© comme hermĂ©tique. Lâauteur nous permet ainsi de tracer des lignes cohĂ©rentes au sein dâune discographie parfois difficile Ă apprĂ©hender.
Serge FĂ©ray : Rappelons dâabord que Nico a toujours dit que Chelsea Girl ne comptait pas, que ce nâĂ©tait pas son album mais celui de Paul Morrissey, qui y avait tout dĂ©cidĂ© pour elle, et quâelle considĂ©rait que son Ćuvre commençait avec The Marble Index. Le lien entre les cinq albums studio quâelle a reconnus est mis en Ă©vidence dans le dernier, Camera Obscura, qui forme un condensĂ© de ses diffĂ©rentes pĂ©riodes, de ses diffĂ©rents styles. La cohĂ©rence gĂ©nĂ©rale de lâĆuvre vient dâabord de la maniĂšre dont elle est composĂ©e : mĂȘme les morceaux rock de Drama of Exile ont Ă©tĂ© conçus Ă lâharmonium, bien que lâorgue indien nâapparaisse pas sur lâalbum. Tous ont en commun des textes Ă©nigmatiques mĂȘme si lâinspiration poĂ©tique devient plus urbaine, plus moderne dans les annĂ©es quatre-vingt -, des harmonies complexes, usant et abusant de mĂ©lismes, ainsi quâune absence totale de rĂ©fĂ©rences aux sources traditionnelles du rock, le blues et la country â ce qui a ouvert la voie Ă Cure, Ă Bauhaus ⊠comme Ă la nĂ©buleuse nĂ©o-folk gravitant autour de Current 93, qui se complaĂźt, comme Nico, dans une atmosphĂšre toujours sombre. Puis il y a la voix qui unifie tout, cette voix dâairain, reconnaissable entre mille, mĂȘme une fois quâelle a perdu de sa superbe, dans les derniĂšres annĂ©es.
Nico, figure de lâavant-garde? OĂč peut-on la situer entre musique savante et musique populaire ?
LĂ aussi, Nico est originale : sa musique a parfois la complexitĂ© et la richesse dâun lied, elle sâaventure mĂȘme du cĂŽtĂ© de lâatonal, et pourtant, elle ne savait ni lire ni Ă©crire la musique. Alors, parler de musique savante Ă son propos, cela pose quand mĂȘme problĂšme, mĂȘme si John Cale a raison dâaffirmer quâelle a apportĂ© une contribution inestimable Ă â la musique classique contemporaine , â il en sait quelque chose, lui, lâancien Ă©lĂšve de Xenakis qui a mis en valeur ce quâavait dâexpĂ©rimental, de moderne, lâinspiration de Nico. Je crois quâen elle se sont synthĂ©tisĂ©es de multiples influences, de la musique lyrique â dans son enfance, elle allait Ă lâopĂ©ra toutes les semaines â aux expĂ©rimentations minimalistes dont John Cale Ă©tait familier, du folk au rock, en passant par Zarah Leander, Yma Sumac et la musique arabe, ce quâelle appelait le rock oriental, dont on entend surtout lâinfluence chez elle Ă partir de The Drama of Exile. Musique savante ou populaire? Difficile Ă dire. Nico est un hapax. Ni savante, ni populaire. Ă lâavant-garde de la musique pop, comme on lâappelait dans les annĂ©es soixante-dix, et incroyablement âarchaĂŻque, prĂ©historiqueâ, comme elle se dĂ©finissait elle-mĂȘme.
Passionnant pĂ©riple dans la vie et dans lâĆuvre de Nico, le livre de Serge FĂ©ray prend pour point de dĂ©part la ville de Berlin, lĂ oĂč selon lui tout commence et tout sâachĂšve. Cette ville en ruines, marquĂ©e par le traumatisme de la guerre, fut non seulement une source dâinspiration pour cette
artiste nomade qui a dĂ©libĂ©rĂ©ment choisi de se situer du cĂŽtĂ© des tĂ©nĂšbres, du macabre et de la dĂ©cadence, mais câĂ©tait aussi âle berceau de Christaâ selon lâauteur. Elle y donna son dernier concert et rĂ©pĂ©tait que ses rĂȘves la ramenaient toujours lĂ -bas. Les disques âofficielsâ et revendiquĂ©s de Nico, au final assez peu nombreux (The Marble Index, Desertshore, The End, The Drama of Exile, Camera Obscura), ont tous explorĂ© ces ambiances plombĂ©es et post-apocalyptiques, ouvrant la voie pour un nombre important de formations gothiques et dark folk. Câest lâombre aussi du romantisme noir anglais et germanique, ainsi quâun mĂ©diĂ©visme rĂ©inventĂ© par lâavant-garde qui sert de terreau Ă ces compositions et textes que FĂ©ray dĂ©crit avec minutie et sensibilitĂ©. Seul un passionnĂ© peut aboutir Ă une telle finesse dâanalyse (avec identification des rĂ©fĂ©rences et du fonds culturel, Ă©tude rythmique et stylistique de la poĂ©sie de la chanteuse, etc.), lâauteur Ă©crivant depuis trĂšs longtemps sur Nico. Premier essai publiĂ© en 1997 : Nico in Camera. Câest dâailleurs dans son attachement Ă la force visuelle des compositions de Nico que cet ouvrage offre ses plus belles pages. De son enfance marquĂ©e par la guerre et le viol jusquâĂ son statut dâicĂŽne glacĂ©e dans les annĂ©es quatre-vingt, de sa carriĂšre de mannequin et de cover girl Ă ses films avec Philippe Garrel, de la Factory de New York avec Andy Warhol et le Velvet Underground Ă lâautre Factory, celle du Manchester cold wave mis en sons et images par Martin Hannet et Peter Saville, on suit cette artiste solitaire, profondĂ©ment touchante et tourmentĂ©e. On croise Fellini, Chet Baker, John Cale, Brian Jones, Jim Morrison, Magma, Charles Manson, la bande Ă Baader, Bauhaus ou encore Marc Almond, figures cĂ©lĂšbres sâĂ©tant trouvĂ©es sur son chemin Ă un moment donnĂ©. Ne se complaisant pas dans les histoires de drogue, lâauteur nous montre les innovations considĂ©rables que Nico a apportĂ©es, en dĂ©truisant toutes les structures habituelles du rock et lâhĂ©ritage blues, pour Ă©voquer un onirisme dissonant, teintĂ© de surrĂ©alisme, de symbolisme occulte et de folklore europĂ©en.
On a tout Ă©crit, tout lu, tout dit sur Nico, sa vie et surtout sa lĂ©gende. Petite fille du Berlin en ruines de lâaprĂšs-guerre puis adolescente partie faire carriĂšre Ă New York, Christa PĂ€ffgen devenue Nico sur les conseils dâun photographe amoureux, mannequin dans les annĂ©es 60, actrice, Ă©gĂ©rie dâAndy Warhol dans le contexte hype de sa Factory, ex-chanteuse du Velvet Underground sur leur lĂ©gendaire premier album puis artiste solo, compagne et muse de Philippe Garrel et de son cinĂ©ma expĂ©rimental, hĂ©roĂŻnomane, sex-symbol devenue au fil du temps junkie en perdition, oubliĂ©e puis ressurgie dans les annĂ©es 80 en marraine du mouvement gothique⊠Une vie toute en cassures et en chute libre, finie en une mort absurde et dĂ©risoire en 1988 sur la terrasse dâun hĂŽtel Ă Ibiza, une mort en plein soleil pour celle dont lâĆuvre entiĂšre symbolisera pour toujours le froid, les tĂ©nĂšbres et la glaciation. Un destin rockânâroll, comme tant dâautres ? Peut-ĂȘtre mais pas seulement.
Le livre de Serge FĂ©ray est un objet prĂ©cieux, un objet rare. Fan de longue date de lâartiste, quâil rencontra Ă plusieurs reprises dans les annĂ©es 80 et Ă laquelle il consacra en 1997 une premiĂšre Ă©tude intitulĂ©e Nico in Camera, FĂ©ray livre ici le travail dâune passion et presque dâune vie entiĂšre, une recherche poussĂ©e qui synthĂ©tise et souvent contredit ou nuance lâhistoire « officielle » relayĂ©e par les mĂ©dias, notamment un film comme Nico Icon, considĂ©rĂ© jusque-lĂ (Ă tort) comme le document de rĂ©fĂ©rence sur le sujet. Surtout, il aborde pour la premiĂšre fois ce sur quoi tout le monde faisait lâimpasse : la musique et surtout les textes. Lâouvrage est donc une analyse en profondeur dâun univers bien spĂ©cifique qui jusquâici demeurait peu accessible pour de multiples raisons (discographie Ă©clatĂ©e avec une certain nombre dâalbums longtemps introuvables, multiples versions des mĂȘmes chansons, sans parler de la volontĂ© expresse de Nico de ne jamais imprimer les paroles sur les pochettes afin de prĂ©server jusquâau bout le mystĂšre). Bref, on dĂ©couvre un monde fascinant, bien loin des clichĂ©s de type Paris Match auxquels nous Ă©tions habituĂ©s, pour nous plonger au contraire dans les trĂ©fonds dâune certaine culture underground.
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Tout le monde le sait : Le Velvet Underground a 50 ans. Pour cet anniversaire, CULTUROPOING sâassocie aux Ă©ditions LE MOT ET LE RESTE qui Ă©ditent deux ouvrages essentiels pour saisir lâimportance dâun mythe qui rĂ©sonne encore et qui nâest pas prĂšs de sâĂ©teindre.
En avril 1966, Lou Reed, John Cale, Sterling Morrisson et Moe Tucker, accompagnĂ©s du mannequin Nico, sâenferment dans le studio de Scepter Records de New-York pour accoucher, sous le sceau dâun pacte faustien, dâun album devenu mythique.
Cinquante ans plus tard, malgrĂ© une aura sulfureuse mĂątinĂ©e dâhĂ©roĂŻne, le syndrome du « vieux beau » menace cette piĂšce maĂźtresse du rock contemporain au risque de sĂ©culariser la subversion qui lâanime et de standardiser la crĂ©ation qui lâhabite. Pourtant, lâalbum Ă la banane rĂ©siste : il hante encore nos platines comme au premier jour et accompagne inlassablement les fins de soirĂ©es Ă©thyliques. Objet sĂ©duisant et mystĂ©rieux, il Ă©largit toujours davantage son influence et convertit toujours plus dâadorateurs.
Dâune intensitĂ© qui semble inĂ©puisable, lâexpĂ©rience velvetienne reste une expĂ©rience intime et trĂšs intĂ©rieure, quelque chose Ă la fois dâĂ©vident et dâessentiel pour chaque auditeur dont la vivacitĂ© ne pourra nous ĂȘtre volĂ©e par les musĂ©es et la pipolisation.
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« Sheâll build you up to just put you down (âŠ)
(âŠ) Sheâs just a little tease »
Une rythmique indolente mais Ă la rĂ©gularitĂ© mĂ©tronomique, quelques cordes grattĂ©es en arpĂšge, une guitare Ă©lectrique discrĂštement saturĂ©e qui exĂ©cute une grappe de notes perlĂ©es pour devenir (selon la date et la qualitĂ© des pressages) un tapis sonore Ă la douceur envieuse : Femme fatale sait nous faire les yeux doux et nous accueille dans une ambiance cotonneuse aux charmes opiacĂ©s. MalgrĂ© quâelle ait Ă©tĂ© demandĂ©e Ă Lou Reed par Andy Warhol qui pensait alors Ă sa superstar Edie Sedgwick, cette chanson emblĂ©matique aura finalement hantĂ© Nico jusquâĂ la fin de sa vie â elle sera obligĂ©e dâen ressasser les vers les plus cĂ©lĂšbres jusquâĂ son dernier concert, jusquâĂ la fin, donc, de sa vie.
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Auteur dâune biographie exhaustive sur lâĂ©gĂ©rie du Velvet Underground, Serge Feray Ă©voque la figure de Nico au travers lâexposition New York Extravaganza, Ă la Philharmonie de Paris
Quel est votre point de vue sur la notoriété du Velvet underground ?
Le temps a fini par corriger lâinjustice qui avait laissĂ© le Velvet, de son vivant, dans
lâombre. Mais alors que le groupe ne touchait, dans ma jeunesse, que des initiĂ©s, je mâĂ©tonne quâil Ă©clipse aujourdâhui lâessentiel de lâĆuvre solo de Lou Reed. Il me semble que beaucoup en sont encore Ă opposer ses deux carriĂšres, alors quâelles nâen font quâune, que nombre de chansons inĂ©dites Ă lâĂ©poque du Velvet ont trouvĂ© leur place sur ses albums solo, et que Lou Reed a poursuivi dans son Ćuvre personnelle les expĂ©rimentations des annĂ©es 60 â ne pousse-t-Âil pas Ă lâextrĂȘme, dans Metal Machine Music, le partiÂ-pris de Sister Ray , dont on peut retrouver aussi le souvenir dans un morceau comme Like A Possum ? Il est aussi regrettable que les carriĂšres solo de John Cale, et surtout de Nico, soient toujours Ă©clipsĂ©es par les deux annĂ©es quâils ont passĂ©es dans le groupe. Music For A New Society vaut bien «Venus In Furs, et The Marble Index est un chef ÂdâĆuvre autrement plus authentique que Femme Fatale.
Comment apparaßt Nico sur les photos alors réalisées par Warhol sur le Velvet Underground ?
Le Velvet pose en noir, comme Warhol, et Nico, qui porte souvent du blanc, est la seule Ă ne pas cacher son regard derriĂšre des lunettes noires. Blonde, elle incarne la lumiĂšre (White Light), au milieu dâun groupe manifestement « du cĂŽtĂ© obscur ». Câest une opposition entre lâunivers masculin du Velvet (Maureen Tucker Ă©tait souvent prise pour un garçon) et le modĂšle incarnant lâĂ©ternel fĂ©minin. Il y a de toute Ă©vidence une volontĂ© de la distinguer, esthĂ©tiquement. Elle est lâoutsider, la superstar. Celle qui a tirĂ© le Velvet de lâanonymat.
Quâest-ce doit le Velvet Ă Nico ?
Une attitude, une esthĂ©tique, un son â celui de sa voix â et lâidĂ©e que le Velvet nâĂ©tait pas seulement un mur de bruit, mais pouvait Ă©voluer vers lâatmosphĂšre du troisiĂšme album. Lou Reed aurait-Âil composĂ© « Pale Blue Eyes » sâil nâavait entendu Nico chanter ses ballades ?
De Lou Reed Ă John Cale, lequel lâa le plus aimĂ© et soutenu artistiquement ?
EtaitÂ-il possible de ne pas tomber amoureux de Nico en 1966 ? Nâoubliez pas le mot de Cale : « Lou Reed amoureux, câest un concept un peu abstrait ». Quoi quâil pĂ»t ressentir envers elle, Lou Reed Ă©tait bien embĂȘtĂ© de lâarrivĂ©e de la « dĂ©esse » ⊠Sâil a acceptĂ© sa prĂ©sence envahissante, câest quâil comprenait bien que le Velvet nâaurait pas dâavenir mĂ©diatique sans elle. Jâimagine quâil a fait contre mauvaise fortune bon cĆur en faisant de Nico sa girl-friend.
A lâinverse de Cale âŠ
John Cale est « plus engagĂ© artistiquement », puisquâil a continuĂ© Ă travailler avec Nico sur cinq de ses six albums solo, quâil a contribuĂ© Ă dĂ©velopper son identitĂ© musicale, alors que Lou Reed a refusĂ© de lui Ă©crire des chansons quand elle lui en a rĂ©clamĂ© avant dâenregistrer The End. Câest aussi John Cale qui a rendu le plus dâhommages Ă Nico aprĂšs sa mort, par le biais de reprises, dâĂ©crits, de tĂ©moignages, de spectacles, de musiques de ballet et de films pour Garrel⊠Câest lui, nâen doutons pas, qui a le mieux transposĂ© artistiquement lâamour quâil a peut-ÂĂȘtre ressenti pour elle. Nico ne disait elle pas en 1985 que John et elle sâentendaient si bien quâils auraient dĂ» se marier ?
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Dâun cĂŽtĂ©, il y a Karen Dalton. Une chanteuse folk ayant façonnĂ© la lĂ©gende du Greenwich Village au dĂ©but des annĂ©es 1960 et dont Bob Dylan a dit le plus grand bien dans le premier volume de ses Chronicles. De lâautre, il y a Nico. Muse sexy du grand mĂ©chant Lou et icĂŽne fantomatique du Chelsea Hotel. Ă elles seules, et selon deux pĂ©riodes bien distinctes, ces deux artistes, vont proposer deux visages relativement diffĂ©rents des annĂ©es 1960. Alors que sort Karen Dalton, le souvenir des montagnes chez Camion Blanc et Nico, femme fatale aux Ă©ditions Le Mot et le Reste, on est allĂ© demander aux auteurs, Pierre Lemarchand et Serge FĂ©ray, ce qui pouvait bien rĂ©unir ces deux femmes, intransigeantes et singuliĂšres.
Noisey : Pourquoi avez-vous choisi de réaliser un livre spécialement sur Karen Dalton et Nico ?
Serge FĂ©ray : Il y a trente ans que jâĂ©cris sur Nico. Jâai toujours Ă©tĂ© frappĂ© par lâinjustice du traitement qui lui est rĂ©servĂ© dans la presse rock, oĂč elle nâest prĂ©sentĂ©e la plupart du temps que comme la « chanteuse » du Velvet, alors quâelle nâa enregistrĂ© que trois chansons avec le groupe de Lou Reed, et que sa discographie solo est bien plus originale, bien plus riche que ces trois titres. Jâavais dĂ©jĂ publiĂ©, de maniĂšre relativement confidentielle, un premier essai sur elle il y a vingt ans, et jâavais de nouvelles choses Ă dire sur son Ćuvre et sur sa vie.
Pierre Lemarchand : Pour ma part, câest mon premier livre et celui-ci dĂ©coule directement de ma dĂ©couverte de la musique de Karen Dalton dans un article de StĂ©phane Deschamps dans les Inrocks. CâĂ©tait au moment de la réédition de son premier album et je suis tombĂ© Ă la renverse en entendant sa musique. Ce qui mâa trĂšs vite fascinĂ©, câĂ©tait que Karen Ă©tait une artiste mĂ©connue, voire inconnue, et la majoritĂ© des infos la concernant Ă©taient fausses. Ce cĂŽtĂ© mythique mâintriguait. Du coup, jâai commencĂ© Ă accumuler beaucoup de documentation, comme ça, sans mâen rendre compte. Je suis entrĂ© en contact avec des personnes qui lui avaient survĂ©cu et jâai fini par comprendre que jâavais assez de matiĂšre pour en faire un livre.
Selon vous, quâest-ce qui caractĂ©rise ces deux artistes ?
Pierre : Karen ne faisait pas du folk parce que câĂ©tait la mode au dĂ©but des annĂ©es 60. Elle faisait cela parce que câĂ©tait son langage premier, ce quâelle a toujours connu. Câest aussi pour ça quâelle quelques crises dâangoisse lorsquâelle devait donner des concerts. Selon elle, ça gommer la spontanĂ©itĂ© et la sincĂ©ritĂ© dâune musique jouĂ©e dans une mĂȘme piĂšce par une petite communautĂ© de musiciens.
Serge : Ce qui caractĂ©rise Nico ? Artistiquement, une sensibilitĂ© unique, une vision quâelle sâest donnĂ©e les moyens de transcrire en rejetant tout clichĂ©, se choisissant un instrument pratiquement inĂ©dit dans le rock, en inventant des mĂ©lodies conjuguant folklore et atonalitĂ©, pour chanter des poĂšmes cryptiques puisant leurs sources dans les romantismes allemand et anglais. Psychologiquement, une grande dĂ©tresse sublimĂ©e dans une attirance morbide pour lâabĂźme, pour ce que Michaux appelait la connaissance par les gouffres, une Todessehnsucht dâune intensitĂ© rare, qui lâa menĂ©e Ă sa perte mais lui a permis de construire une Ćuvre incomparable, dont nous nâavons pas fini dâexplorer toute la richesse.
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Ellen Ichters sâentretient avec lâauteur Serge FĂ©ray au sujet de son livre âNico. Femme Fataleâ paru aux Ă©ditions Le mot et le reste.
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Au moment oĂč la Philarmonia de Paris revient sur la carriĂšre du Velvet Underground, Serge FĂ©ray auquel nous devions dĂ©jĂ Nico in Camera (1997) publie ce Nico Femme Fatale qui apparait dĂ©jĂ comme la biographie ultime en langue française de Christa PĂ€ffgen. Celle qui se rĂ©vĂ©la au monde comme frontwoman du Velvet eut plusieurs vies dans lesquelles elle se rĂ©inventa chaque fois faisant trace souvent au pĂ©ril de sa vie. Que doit-on retenir du parcours de âla plus belle femme du mondeâ comme lâaffirmait Andy Wahrol ? LâĂ©gĂ©rie collectionneuse dâhommes extraordinaires â sorte de Carla Bruni avant la lettre ! â vue aux bras de Dylan, Brian Jones, Morrison, Delon (dont elle aura un fils Ari que lâacteur ne reconnaitra jamais) ou Iggy Pop ; lâartiste underground qui, du Velvet Ă ses derniers albums, proposa sans cesse une musique et des textes en dĂ©calage des modes et des tendances â des apparitions blanches du Velvet aux concerts liturgiques seule Ă lâharmonium en passant par les prestations rock crĂ©pusculaires et droguĂ©es des derniĂšres annĂ©es ; le personnage extrĂȘme, blessĂ© dĂšs son plus jeune Ăąge par un viol, qui se qualifiait dâanarchiste nazi et ne cachait pas son rejet des Noirs (son violeur lâĂ©taitâŠ) vivant sous lâemprise de lâhĂ©roĂŻne quâelle consommait avec son compagnon (le cinĂ©aste Philippe Garrel) et son propre fils lâobligeant Ă tourner dans des conditions prĂ©caires pour satisfaire son addiction. Difficile de faire le tri tant la Chelsea Girl marqua chacune de ces postures. Le livre, Ă lâinstar des parutions de cette collection, parcourt la biographie de lâartiste en lâĂ©maillant du dĂ©cryptage de ses albums (et de ses films moins indispensablesâŠ) qui se dĂ©couvrent sous la plume de FĂ©ray beaucoup plus importants que lâidĂ©e quâon en garde. Lâauteur ressuscite avec brio une artiste maudite, talentueuse, souvent dĂ©terminĂ©e mais fatale⊠particuliĂšrement Ă elle-mĂȘme.
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Le Velvet nâaurait sans doute pas Ă©tĂ© le mĂȘme sans la prĂ©sence de cette femme fatale, comme lâindique si justement le titre. La mode, le cinĂ©ma, la musique, les goths et Alain Delon non plus, assurĂ©ment. Nous avions dĂ©jĂ eu un aperçu intime de la vie tragique de cette lĂ©gende Ă travers lâautobiographie saisissante de son fils Ari (Lâamour nâoublie jamais), il nous manquait un versant plus dĂ©sincarnĂ©, pour savoir ce quâelle recelait vĂ©ritablement et pourquoi son parcours est passĂ© du glamour au sordide. Câest aujourdâhui chose faite grĂące Ă Serge FĂ©ray, dont le style romanesque et empathique nous rapproche Ă chaque page un peu plus de la femme fragile quâĂ©tait Nico. Il commence son rĂ©cit dans les rues de Berlin, lĂ oĂč tout a commencĂ© et oĂč tout finira pour elle, qui aime tant « lâimage de lâempire dĂ©chu » de son pays et de sa propre existence, cet autre champ de bataille. NĂ©anmoins, FĂ©ray rĂ©ussit Ă se concentrer sur lâessentiel : lâart et lâhĂ©ritage de la chanteuse, sans jamais pencher du cĂŽtĂ© pathĂ©tique que la vie peut revĂȘtir par moments.
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Jean Rouzaud parle du livre de Serge Féray dans le Nova Club de David Blot.
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Un style un peu fleuri et une Ă©vidente fascination pour son sujet ne nuisent pas. Une toute nouvelle bio, trĂšs documentĂ©e, sur lâex-mannequin allemande briĂšvement propulsĂ©e au sein du Velvet Underground, puis devenue musicienne culte, glaçante et fascinante. Une femme torturĂ©e, dont la vie est un sombre roman, dĂ©cĂ©dĂ©e en 1988 dans un accident de vĂ©lo Ă Ibiza, lâĂźle dont elle Ă©tait tombĂ©e sous le charme dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1960.
Niveau de fan requis : 3/5
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Plusieurs livres accompagnent le 50Ăšme anniversaire du cĂ©lĂšbre âalbum Ă la bananeâ, qui suscite, au MusĂ©e de la Musique du 30 mars au 21 aoĂ»t, une exposition âimmersiveâ retraçant le parcours du mythique groupe de rock amĂ©ricain, The Velvet Underground.
âComment un groupe boudĂ© par le succĂšs durant sa brĂšve existence (1965-1970) sâest il progressivement rĂ©vĂ©lĂ© jusquâĂ devenir la lĂ©gende rock par excellence ?â Câest Ă cette question que se propose de rĂ©pondre lâexposition âThe Velvet Underground â New York Extravaganzaâ qui sâouvre mercredi 30 mars, et jusquâau 21 aoĂ»t, Ă la Philharmonie de Paris. Pour ce faire, le MusĂ©e de la Musique propose aux visiteurs un parcours en six Ă©tapes, autant chronologique que thĂ©matique, permettant dâapprĂ©hender lâunivers dâun groupe mais aussi dâune Ă©poque. Une exposition immersive tant elle sâappuie sur de multiples supports : photos, musique, films, Ćuvres dâartistes contemporains, archives tĂ©lĂ©visuelles, etc.
Pour accompagner cet Ă©vĂ©nement et pousser plus loin lâimmersion, plusieurs livres permettent aux fans comme aux nĂ©ophytes dâapprĂ©hender les multiples facettes du groupe. Le trĂšs beau catalogue de lâexposition est une coĂ©dition La DĂ©couverte-Dominique CarrĂ©-Philharmonie de Paris, signĂ©e par ses deux commissaires, Christian Fevret et Carole Mirabello. En librairie depuis le 24 mars, il sera suivi dâune version album disponible le 14 avril.
Chez Actes Sud, avec The Velvet underground, Philippe Azoury et Joseph Ghosn, signent une histoire du groupe qui se mĂȘle Ă celle du New York des annĂ©es 60, parue le 26 mars. Câest sur la personnalitĂ© dâune de ses figures emblĂ©matique que se concentre Philippe Margotin dans Lou Reed et le Velvet underground, un beau livre richement illustrĂ© prĂ©vu le 20 mai chez Chronique.
Deux ouvrages ont par ailleurs Ă©tĂ© consacrĂ©s au groupe par les Ă©ditions Le Mot et le reste : la réédition, en novembre 2015, de White light, white heat : le Velvet Underground au jour le jour de Richie Unterberger, biographie parue initialement en 2012 mais Ă©puisĂ©e depuis lors ; et Nico : femme fatale, en librairie depuis le 19 fĂ©vrier, un portrait de la chanteuse du Velvet Underground que lâauteur, Serge FĂ©ray, a plusieurs fois rencontrĂ© avant sa mort.
Retrouvez cet article sur le site Livreshebdo.fr
LâĂ©quipe de Easy Rider vous parle de bandes-dessinĂ©es, de biĂšre et de livres dont celui de Serge FĂ©ray.
à réécouter ICI
Dans une biographie dĂ©taillĂ©e et analytique, Serge FĂ©ray nous raconte les scintillements et les ombres de Christa PĂ€ffgen, la future NICO, enfant de la guerre, top model en Allemagne, future Star de lâUndergroundâŠ
Son aura , son physique de Valkyrie va dâabord attirer lâĆil en Europe. Federico Fellini lui demande de jouer dans sa Dolce vita, Paris lui offre un autre film et un essai de disque, Gainsbourg la croise⊠Câest Nico Papatakis* qui la baptise de son prĂ©nom, Brian Jones (Stones) et Andrew Loog Oldham la produisent sur vinyle.
LâAmĂ©rique va la rĂ©vĂ©ler, Bob Dylan va lâinspirer, Jim Morrisson lâaimer, puis Iggy Pop et les Stooges lâauront pour groupieâŠ( on raconte quâelle tricotait pendant les sessions de Raw Power). Andy Warhol en fait la star de la Factory, puis la chanteuse du Velvet Underground. Un tourbillon ascensionnel !
MalgrĂ© ces succĂšs rĂ©pĂ©tĂ©s, dĂ©jĂ son originalitĂ©, son indĂ©pendance et ses exigences la conduisent ailleurs. LassĂ© de lâAmĂ©rique et du rock, elle ne gardera que JOHNCALE , le gallois du Velvet, fĂ©ru comme elle de musique savante, orientale et mĂ©diĂ©vale ! Il va contribuer Ă faire dâelle lâauteur et interprĂšte dâune Ćuvre musicale Ă part.
Elle Ă©tait partout Ă la fois, et ou il fallait ĂȘtre dans la Jet Set Pop des sixties et chaque fois les stars flashaient sur elle. (Elle aura un enfant de Alain Delon, Ari, quâil ne reconnaitra pas).
Ă lâaube des annĂ©es 1970 elle a 30 ans, et elle engendre dĂ©jĂ un culte. Philippe Garrel, â comme Warhol avec Chelsea Girls ou _Imitation of Christ_â, ne va cesser de la filmer. Des heures de pellicule ou elle ne joue quâelle-mĂȘme.
Avec Garrel , La Cicatrice intĂ©rieure_, Le Berceau de cristal sont des odes Ă sa prĂ©sence, filmĂ©s dans des dĂ©serts ou des bouts du monde, vĂ©ritable trips dâacide esthĂ©tisants, accompagnĂ©s par sa voix grave de Diva germaniqueâŠ
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Lisez lâintĂ©gralitĂ© de la chronique sur Novaplanet.fr
Blonde, puis rousse, parfois brune. Peu loquace, Ă©lancĂ©e, le visage parfait et la voix grave. Un regard triste, lointain⊠Personne nâa pu oublier lâactrice et chanteuse allemande, qui a irradiĂ© des films comme La dolce vita, et, surtout, fait du premier album du Velvet Underground, le fameux âĂ la bananeâ un concentrĂ© de sensualitĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e et vĂ©nĂ©neuse. Elle est nĂ©e Christa PĂ€ffgen le 16 octobre 1938. Issu dâune famille aisĂ©e de Cologne, son pĂšre divorce de sa mĂšre avant son arrivĂ©e afin de mettre court Ă la mĂ©salliance⊠Le dĂ©but dâune longue sĂ©rie de dĂ©ceptions. Trente ans plus tard, câest la reine de la scĂšne arty de New York, la chouchoute dâAndy Warhol. Parmi ses amants : Bob Dylan, Jim Morrison, Lou Reed, Philippe Garrel ou Alain Delon, qui ne reconnaĂźtra jamais leur fils Ari. En juillet, elle meurt dâune insolation Ă Ibiza. Avec cette biographie prĂ©cise et passionnante, Serge Feray nous fait aimer plus encore cette âFemme Fataleâ.
Retrouvez la liste proposée par Sophie Rosemont sur le site de Glamour