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Parution : 19/04/2012
ISBN : 9782360540501
272 pages (148 x 210)

23 €

ÉpuisĂ©

Back in the USSR

Une brĂšve histoire du rock et de la contre-culture en Russie

C’est extĂ©nuant, dĂ©lirant, incroyable, mais aussi documentĂ©, et argumentĂ©, et ça se dĂ©vore d’une traite. Jean-Pierre Simard – Rolling Stone

Back in The USSR est une Ă©tude habitĂ©e et Ă©rudite de la naissance et de l’évolution de la musique rock en URSS. AprĂšs un rapide retour sur les courants artistiques des premiĂšres annĂ©es du rĂ©gime puis sur l’irruption du jazz, on entre de plain pied dans l’histoire fascinante du rock russe : sa gĂ©ographie, de la tranquille Estonie Ă  la remuante Georgie ; ses personnages, des bardes rĂ©voltĂ©s aux groupes autorisĂ©s ; ses conflits ou ses renoncements face au pouvoir de l’État soviĂ©tique.
Cet ouvrage permet la dĂ©couverte de cet espace-temps culturel longtemps restĂ© ignorĂ© de l’Occident, il comporte une sĂ©lection commentĂ©e de groupes et d’albums.

Revue de presse

- Histoire de la Russie secrĂšte Xavier Mauduit France Culture // Le Cours de l'histoire 29 septembre 2020
- Leningrad, 1980 : le rock au pays des Soviets Amaury Chardeau France Culture // Juke-Box 8 décembre 2018
- Des Sex Pistols aux Pussy Riot, Punks not dead (3/4) Florian Delorme France Culture // Culturesmonde 11 décembre 2013
- Rock au pays des Soviets Sefronia / François BRANCHON blog MEDIAPART 31 octobre 2012
- Toutes des pussy riots ! Nathalie DALVO et Isabelle DURIEZ ELLE 24 août 2012
- Russie : « Les Pussy Riot condamnées, mais le pouvoir a perdu la bataille » Aurélie Champagne RUE 89 17 août 2012
- L'interview qui décrypte Anne Dastakian Marianne - 30 juin 9 juillet 30 juin 2012
- Back in the USSR Jean-Pierre Simmard Rolling Stone juin 2012
- Comment le rock a changé l'Union soviétique Claude-Marie VADROT Politis 3 mai 2011

- Histoire de la Russie secrĂšte

NoyĂ©e dans une idĂ©ologie qu’elle juge asservissante, une partie de la jeunesse de l’URSS dĂ©fie le pouvoir pour rĂ©pondre Ă  l’appel de libertĂ©. Certains, comme le chanteur Vladimir Vyssotski, deviennent dissidents malgrĂ© eux : la contre-culture soviĂ©tique, une dissidence artistique Ă  haut risque.

Ce matin, nous sommes en compagnie d’Yves Gauthier, Ă©crivain et traducteur, il est notamment l’auteur d’un essai biographique consacrĂ© Ă  l’auteur-compositeur-interprĂšte et comĂ©dien russe : Vladimir Vyssotski, Un cri dans le ciel russe, paru aux Ă©ditions TransborĂ©al en 2015.

Avec nous aussi, Joël Bastenaire, auteur de Back in the USSR, une brÚve histoire du rock et de la contre-culture en Russie, paru aux éditions Le mot et le reste en 2012.

Écoutez le podcast sur le site de France Culture

Xavier Mauduit
France Culture // Le Cours de l'histoire 29 septembre 2020

- Leningrad, 1980 : le rock au pays des Soviets

OĂč comment la PerestroĂŻka lancĂ©e par Gorbatchev en 1985 permit l’émancipation du rock et de la culture underground.

L’URSS avait bien tentĂ© de limiter la contagion en brouillant les ondes de la BBC ou de Voice of America, la rĂ©volution rock avait rĂ©ussi Ă  sauter le rideau de fer.

Pour juguler la menace les autoritĂ©s dĂ©cident, Ă  la fin des annĂ©es 1960, d’édicter des rĂšgles : seuls certains groupes, baptisĂ©s V.I.A., sont habilitĂ©s Ă  enregistrer (via le label d’Etat Melodia) et Ă  faire payer l’entrĂ©e de leurs concerts. Les autres sont privĂ©s de ressources.

Or Ă  cette Ă©poque de nombreux groupes apparaissent, notamment du cĂŽtĂ© de Leningrad. Tout au long des annĂ©es 70 fleurissent les enregistrements pirates Ă©changĂ©s sous le manteau et les concerts en appartements, les Kvartirniki, jouĂ©s en acoustique (pour plus de discrĂ©tion) et pour lesquels des “invitations” sont vendues Ă  des gens de confiance.

Puis en 1981 s’ouvre le Rock club de Leningrad oĂč, sous l’oeil du KGB, peuvent en thĂ©orie se produire tous les groupes. A condition de soumettre en amont leurs textes Ă  un comitĂ© de censure. Mais dans la foulĂ©e, Andropov resserre la vis. C’est finalement l’arrivĂ©e au pouvoir de Gorbatchev au printemps 1985 qui lĂ©galisera la pratique du rock.

Alors que vient de sortir Leto, le trĂšs Ă©lĂ©gant film de Kirill Serebrennikov sur l’émergence dans cette scĂšne underground de Viktor TsoĂŻ et de son groupe Kino, Juke-Box revient sur cette progressive libĂ©ralisation qui aboutira en juin 1990 Ă  la prise d’assaut du stade LĂ©nine de Moscou par 70 000 rockeurs chevelus


Dans cette histoire on croise une cage d’escaliers enamourĂ©e, des concerts Ă©touffĂ©s, des censures contournĂ©es et la libertĂ© dans le dernier couplet.

Réécouter l’émission sur le site de France Culture

Amaury Chardeau
France Culture // Juke-Box 8 décembre 2018

- Des Sex Pistols aux Pussy Riot, Punks not dead (3/4)

Le 17 aoĂ»t 2012, malgrĂ© le soutien apportĂ© par une grande partie de l’opinion internationale, trois membres des Pussy Riot, un groupe de musique punk, Ă©taient condamnĂ©s Ă  passer deux annĂ©es en camp de travail. Si l’affaire a mis en avant la rĂ©pression de l’opposition en Russie, elle a Ă©galement confirmĂ© que le punk, la musique punk, restait encore aujourd’hui un moyen de contestation important en Russie. Cette musique, ce style, voire mĂȘme ce phĂ©nomĂšne est loin d’ĂȘtre nouveau dans les pays de l’ex-URSS, puisqu’il fĂ©dĂ©rait dans les annĂ©es 1980 une grande partie des jeunes en mal d’autoritarisme, et la « priĂšre punk » de ces Pussy Riot s’inscrit dans une continuitĂ© culturelle Ă©vidente.
Nous revenons d’abord ce matin sur l’histoire, la genĂšse de ce phĂ©nomĂšne culturel dans les pays de l’ex-URSS : les lieux et les voies d’accĂšs qui ont permis Ă  la musique punk de passer au-delĂ  de la censure. Avec JoĂ«l Bastenaire, auteur de Back in the USSR, publiĂ© aux Ă©ditions Le mot et le reste en 2012, nous tentons Ă©galement de dĂ©celer l’idĂ©ologie du mouvement, et ce qu’elle est aujourd’hui devenue.
Ensuite, nous donnons la parole Ă  Lucile Chaufour, rĂ©alisatrice du documentaire East Punk Memories autour d’un groupe de punks en Hongrie. Les ayant filmĂ©s avant la chute du Berlin, dans l’émulsion de la contestation et de la transgression, et aprĂšs 1989
elle nous montrera les ambiguĂŻtĂ©s idĂ©ologiques du mouvement punk entre rejet du communisme et rejet du libĂ©ralisme.
Enfin, nous entendons depuis Minsk, Kacia Bachan (se prononce Baran), jeune biĂ©lorusse active du mouvement punk. Souffrant d’une grande rĂ©pression, le mouvement parvient Ă  survivre de maniĂšre clandestine, comme du temps de l’URSS.
Quelles sont les spĂ©cificitĂ©s de ce punk dans l’ex-URSS ? Les spĂ©cificitĂ©s musicales, esthĂ©tiques, voire vestimentaires ? Mais Ă©galement et surtout les spĂ©cificitĂ©s idĂ©ologiques ? De quelle maniĂšre a-t-il perdurĂ© jusqu’à aujourd’hui ? Comment expliquer que mĂȘme avec la chute de l’Union SoviĂ©tique il soit restĂ© dans une grande partie des pays de l’ancienne fĂ©dĂ©ration une musique de contestation privilĂ©giĂ©e ?

Moscou Calling : vent de rĂ©volte Ă  l’est, c’est notre sujet de ce matin


Podcast de l’émission ICI

Florian Delorme
France Culture // Culturesmonde 11 décembre 2013

- Rock au pays des Soviets

Aventure vers l’inconnu ! Du temps de l’URSS dans toute sa splendeur, le rock, sous toutes ses formes – Ă©tait bien entendu banni, puisqu’enfantĂ© par le grand Satan amĂ©ricain, symbolisant Ă  lui seul la dĂ©gĂ©nĂ©rescence capitaliste et la mauvaise graine dĂ©cadente qu’il s’agissait d’empĂȘcher Ă  tout prix de laisser germer.

Aussi au pays des soviets, le rock Ă©tait – par nĂ©cessitĂ© – underground et subversif, qu’il fĂ»t pop rock, mĂ©tal, punk au fil des lustres
 et ce jusqu’à la libĂ©ralisation de Gorbachev Ă  la fin des annĂ©es quatre-vingt. Il est intĂ©ressant de constater qu’aujourd’hui, alors que le pays retrouve avec Poutine et son pitre Medvedev (grand fan de Deep Purple !) des habitudes dictatoriales de censure et d’emprisonnement arbitraire, le rock redevient un salutaire vecteur de provocation (cf les punkettes Pussy Riots).

Cependant, la lecture du bouquin apprend aussi que l’équation rock = rĂ©bellion = rĂ©pression ne fut Ă  certains moments qu’une façade, le KGB, en expert es-manipulations, se servant en sous-main de groupes rock pour instiller dans les esprits “l’initiative privĂ©e”, anticipant une sociĂ©tĂ© libĂ©rale au sein de laquelle ses cadres entrevoyaient de se garnir les poches (ce qui arrive sous Eltsine). On ne les imaginait pas si fins


Cependant, Ă  l’instar du bouquin de Julian Cope sur le rock japonais (chez le mĂȘme Ă©diteur), celui de JoĂ«l Bastenaire, diplomate et attachĂ© culturel dans les pays de l’Est pendant de longues annĂ©es et administrateur de l’IRMA ici en France est avant tout une formidable encyclopĂ©die de groupes quasiment tous inconnus par ici, Ă  laquelle le YouTube russe fournira un complĂ©ment indispensable.

Lire l’article en intĂ©gralitĂ©

Sefronia / François BRANCHON
blog MEDIAPART 31 octobre 2012

- Toutes des pussy riots !

Extrait d’un dossier de trois pages consacrĂ© aux Pussy Riot :
On pense, chez nous, aux mouvements militants reposant sur la dĂ©rision. Au groupe d’action fĂ©ministe La Barbe, par exemple. “C’est un format neuf pour les RUsses, mĂȘme s’il y a toujours eu dans ce pays une tradition artistique subversive, littĂ©raire, avec une parole trĂšs radicale, remarque JoĂ«l Bastenaire, spĂ©cialiste de la Russie et auteur de Back in The USSR. Une brĂšve histoire du rock et de la contre-culture en Russie. (ed. le mot et le reste). Pour nous, Occidentaux, c’est plus lisible : elles sont dans la lignĂ©e du mouvement dada, anarchiste, voire de Mai 68.”

Nathalie DALVO et Isabelle DURIEZ
ELLE 24 août 2012

- Russie : « Les Pussy Riot condamnées, mais le pouvoir a perdu la bataille »

Les punkettes anti-Poutine ont écopé de deux ans de prison. Bastenaire, spécialiste du punk russe, replace le groupe dans le contexte musical et politique du pays.

Les soutiens pleuvent depuis des semaines (de Madonna Ă  Yoko Ono, en passant par AurĂ©lie Filippetti) et ce 17 aoĂ»t a Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ© journĂ©e mondiale de soutien au groupe. Pourtant, les trois membres du groupe de punkettes russes Pussy Riot, en dĂ©tention depuis six mois, viennent d’ĂȘtre jugĂ©es coupables de hooliganisme et d’incitation Ă  la haine religieuse, et condamnĂ©es Ă  deux ans de camp pĂ©nitentaire.
Le 21 février, les cinq membres du groupe, ùgées de 22 à 30 ans, avaient réalisé une performance avec cagoules et guitares électriques dans une cathédrale moscovite. Parodiant un hymne marial, elles avaient imploré la Vierge de « chasser Poutine ».
Pour Rue89, JoĂ«l Bastenaire met en perspective le procĂšs ultra-mĂ©diatisĂ© des Pussy Riot. AttachĂ© culturel Ă  Moscou puis conseiller culturel en GĂ©orgie jusqu’en 2011, JoĂ«l Bastenaire est un fin connaisseur de la Russie.
En 1987, il crée une structure de production dédiée aux artistes de rock russe et publie cette année « Back in the USSR, une brÚve histoire du rock et de la contre-culture en Russie » (éd. Le Mot et le reste).

Rue89 : Le procĂšs des Pussy Riot ferait presque oublier qui elles sont : quelle place occupent-elles au sein de la scĂšne musicale russe ?
JoĂ«l Bastenaire : D’abord, les filles ne viennent pas de la musique. Elles ont Ă©mergĂ© Ă  partir des annĂ©es 2009-2010. A l’origine, c’est un groupe composite qui a cinq membres et qui en a mĂȘme eu neuf Ă  un moment. Les trois filles arrĂȘtĂ©es sont les trois idĂ©ologues : ce sont elles qui pensent le plus, qui Ă©crivent les textes. Elles sont plus ou moins en mĂ©nage avec le milieu de l’art contemporain. Notamment la jolie brunette qu’on voit partout, Nadezhda Tolokonnikova, qui est la compagne de Peotr Versilov, un membre du groupe VoĂŻna, qui veut dire « guerre » en russe.
VoĂŻna est un groupe d’« actionnistes » qui font des performances contre l’Etat policier. Au dĂ©but, ils faisaient un peu de l’art brut, des choses agressives et drĂŽles.
Ils ont eu des problĂšmes avec l’Eglise, puis avec la police Ă  partir des annĂ©es 2007-2009 et se sont acharnĂ©s sur ces deux institutions. Ils avaient fait une exposition trĂšs remarquĂ©e Ă  Moscou en 2007 qui s’appelait « Attention, religion ».
A l’époque, les Pussy Riot n’existaient pas encore, elles ont dĂ©marrĂ© en collaborant Ă  des actions avec eux. VoĂŻna et les Pussy procĂšdent de deux ou trois idĂ©ologues, Ă  l’origine.
L’un d’eux est l’artiste Oleg Kulik, qui s’est dĂ©guisĂ© Ă  poil avec un collier de chien et qui a mordu les passants devant le Parlement de Strasbourg, Ă  la fin des annĂ©es 90. Maintenant, il est devenu bouddhiste et est un peu absent du dĂ©bat mais l’inspiration du travail des Pussy et de VoĂŻna, Ă  l’origine, c’est lui.
Il y a aussi Plutser-Sarno, un Ă©crivain et sĂ©miologue qui a Ă©crit le premier dictionnaire complet de l’argot russe. Il est spĂ©cialiste du mĂ©susage de la langue russe. Il s’est rĂ©fugiĂ© en Estonie rĂ©cemment car il animait un blog sur lequel il expliquait que la Russie allait exploser avec une merde comme Poutine au pouvoir. Ce sont vraiment des types qui produisent de la doctrine, et les filles sortent de lĂ .
Les personnes de VoĂŻna ont-elles fait de la prison, comme les Pussy Riot ?
Non. Au niveau de la police, il y a eu des condamnations Ă  des amendes, mais assez faibles finalement. A l’époque de Medvedev, la volontĂ© Ă©tait de faire le moins de bruit possible autour de ce genre de choses. Mais tout a changĂ© avec le processus Ă©lectoral : d’abord avec la contestation des Ă©lections lĂ©gislatives en automne dernier, ensuite avec la mise en scĂšne de la passation de pouvoir entre les deux dirigeants. Des millions de personnes se sont exprimĂ©es contre et c’est sur ce ras-le-bol qu’ont surfĂ© les Pussy Riot.
Les Pussy Riot sont issues de la scÚne punk. Sont-elles si radicales que ça ?
Les Pussy Riot procĂšdent d’une activitĂ© extrĂ©miste qui, jusque-lĂ , Ă©tait plutĂŽt mal perçue par la sociĂ©tĂ©. Elles se sont fait connaĂźtre avec leur happening sur la place Rouge, l’hiver dernier.
D’ailleurs, Ă  ce moment-lĂ , elles n’ont pas Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©es. Le rassemblement a juste Ă©tĂ© dispersĂ© par la police. Ensuite, elles ont chantĂ© une chanson dans la rue, devant la principale prison de Moscou. A ce moment-lĂ , elles sont devenues des soutiens des opposants qui manifestent tous les 31 de chaque mois en Russie. Disons qu’elles sont trĂšs pacifiques mais radicales dans le ton.
Mais attention, la Russie, c’est pas la dictature communiste. Il ne faut pas croire : les Russes s’expriment clairement, ça n’est pas le goulag. Si on me permet la comparaison, c’est assez comparable au second Empire français : un pouvoir policier extrĂȘmement efficace, manipulateur, qui contrĂŽle toute la sociĂ©tĂ©, mais qui, pour des raisons d’image, n’est pas tout Ă  fait rĂ©pressif. De sorte que les opposants, malgrĂ© de possibles condamnations, s’autorisent une certaine agressivitĂ©. Cette agressivitĂ©, jusqu’aux manifestations de dĂ©cembre, Ă©tait trĂšs violente.
Pourquoi, selon vous, le gouvernement de Poutine a rĂ©agi Ă  la performance des Pussy Riot dans une cathĂ©drale et pas Ă  n’importe quelle autre ?
Les Pussy et beaucoup d’activistes dĂ©noncent un rĂ©gime complĂštement mafieux et policier qui contrĂŽle tout, jusqu’à l’Eglise. Quand les Pussy vont dans une cathĂ©drale mettre le souk, elles y vont pour dĂ©montrer que l’Eglise est une Ă©manation de la police. C’est ça leur projet, et elles rĂ©ussissent admirablement.
Ce qui est intĂ©ressant, c’est que sous Medvedev, il y avait une vraie volontĂ© de ne pas faire attention Ă  ce genre de choses ni faire de bruit autour des opposants. Quand il y a eu les manifestations de dĂ©cembre, il y a eu une panique, je pense, au niveau de l’Etat.
Comment réagit le milieu musical russe ?
Dans l’absolu, l’attitude des Pussy n’est pas vraiment nouvelle. Il existait des phĂ©nomĂšnes de ce genre, avec des artistes qui faisaient des choses analogues, Ă  partir de 1983 et jusqu’en 90. Et c’étaient aussi des gens qui jouaient mal de la musique, qui faisaient de l’anti-musique et faisaient plutĂŽt de l’idĂ©ologie. Il y a une vĂ©ritable tradition en Russie. A cause ou grĂące Ă  ça, il y a une vraie mobilisation en Russie.
Quand on regarde les sites russes, y compris les sites musicaux, tout le monde s’interroge. Les mecs disent : « Mais on les connaĂźt pas ces nĂ©nettes. » Certains disent qu’elles ont montĂ© leur groupe depuis six mois, qu’elles ne jouent pas de la musique, qu’elles sont nulles.
Mais Ă  cĂŽtĂ© de ce mĂ©pris parfois un peu macho pour ces filles, il y a une envie d’ĂȘtre solidaire. Les vieux rockers des annĂ©es 80 se sont amplement retrouvĂ©s autour de l’opĂ©ration « L’Album blanc », lors de laquelle environ 200 morceaux ont Ă©tĂ© offerts aux Pussy par 170 groupes diffĂ©rents. C’est colossal.
Il y a des petits groupes mais aussi des groupes hyperconnus en Russie, comme les DDT ou le chanteur trÚs en vogue Vasya Oblomov, qui fait aussi des choses trÚs engagées contre le résidu de totalitarisme dans le régime actuel. Lui y va à fond.
On parle beaucoup des Pussy. Masquent-elles d’autres groupes Ă©galement inquiĂ©tĂ©s par l’Etat Poutinien ?
Aujourd’hui, il n’y a pas vraiment d’autres attaques de l’Etat poutinien contre la musique. Et c’est ce qui Ă©tonne les Russes, quand ils voient Yoko Ono, Madonna ou Sting. C’est comme si, tout Ă  coup, on se figurait qu’on avait mis les Sex Pistols en prison. Mais ça n’est pas les Sex Pistols qu’on met en prison.
Ma thĂ©orie est la suivante : la mise en prison des Pussy Riot et le discours du pouvoir sur le « faut-il ĂȘtre sĂ©vĂšre ou non ? » est au service de la conduite de la politique intĂ©rieure.
En apparence, l’Etat poutinien contrĂŽle tout et s’enrichit, et tout le monde est d’accord. L’Eglise et les riches lui sont favorables, et les pauvres
 il y en a de moins en moins. En un mot, tout va bien. Mais pendant les manifs de dĂ©cembre, l’Etat s’est rendu compte qu’il y avait une partie de la droite et une partie des trĂšs riches qui appelaient Ă  un pouvoir plus humain, plus dĂ©mocratique, plus ouvert. Et Ă©ventuellement moins corrompu. Tout Ă  coup, des gens qui avaient toujours Ă©tĂ© dans l’Etat et pour l’Etat ont ralliĂ© l’opposition.
Poutine avait besoin de montrer une image de fermetĂ©. Ensuite, il voulait dĂ©montrer qu’il protĂ©geait tous les croyants et faire peur Ă  la droite conservatrice qui commençait Ă  le contester Ă  cause de la corruption. C’est une maniĂšre de leur dire : « Regardez, dĂšs qu’on va ouvrir la marmite, l’Eglise va ĂȘtre profanĂ©e. » Il joue sur les minoritĂ©s religieuses, trĂšs importantes en Russie.
L’argument du pouvoir est celui-ci : si on n’emprisonne pas les gens qui font ces choses dans les Ă©glises, on aura des problĂšmes dans les synagogues et les mosquĂ©es.
Mais Ă  la limite, sur les Pussy Riot, la question n’est plus seulement celle du verdict, mais de l’effet social qu’a eu ce dĂ©bat. Il a exacerbĂ© un dialogue fondamental. Aujourd’hui, beaucoup de gens disent : « Il faut se libĂ©rer de Poutine. » Pas seulement parce que c’est un dictateur ou pour des histoires de corruption, mais parce que le rĂ©gime n’est plus efficace. Aujourd’hui, des intellectuels français signent des pĂ©titions contre Poutine, et si une partie des grands bourgeois oligarques, et mĂȘme toutes les Ă©lites (depuis la pĂ©tition lancĂ©e le 25 juin) aimeraient libĂ©rer les Pussy, c’est qu’ils pensent que le rĂ©gime Poutine-Medvedev va dans le mur.
Les élites ont-elles basculé en faveur des Pussy ?
Oui, elles reprochent au patriarche et au pouvoir de faire une montagne des Pussy Riot et affirment qu’elles ne reprĂ©sentent rien, que ce qu’elles font voir sont des plaies rĂ©elles en Russie mais qu’il aurait mieux valu cacher tout ça. Et que l’Eglise n’a pas pour mission d’ĂȘtre inquisitrice.
Depuis la pĂ©tition lancĂ©e le 25 juin, toutes les Ă©lites disent ça. Les quatre cinquiĂšmes des intellectuels qui n’ont pas signĂ© la pĂ©tition sont vraiment ceux qui tiennent le rĂ©gime Poutine. Ce sont les plus puissants mais ils ne sont qu’une poignĂ©e.
Du coup, les Pussy Riot délimitent une ligne de fracture trÚs claire.
Absolument. C’est aussi pour ça qu’elles sont devenues un vĂ©ritable phĂ©nomĂšne alors qu’elles n’ont pas d’assise rĂ©elle dans la sociĂ©tĂ©. Aujourd’hui, les Pussy Riot sont condamnĂ©es, mais le rĂ©gime de Poutine a perdu la bataille mĂ©diatique, esthĂ©tique. Il est « has-been ».
Au final, la condamnation qui vient de tomber risque de radicaliser tout discours contestataire, non ?
Oui, bien sûr, tout le monde va y aller à fond.

RUE 89

Aurélie Champagne
RUE 89 17 août 2012

- L'interview qui décrypte

Marianne : Lors des manifestations anti-Poutine en Russie, on a vu certains Ă©crivains et chanteurs de rock se faire acclamer, et certains politiciens d’opposition se faire siffler. Pourquoi ?

JoĂ«l Bastenaire : La plupart de ces politiciens, ayant Ă©tĂ© au pouvoir au cours des annĂ©es 90, sous Boris Eltsine, sont en effet disqualifiĂ©s, tout comme les extrĂ©mistes, ou considĂ©rĂ©s ainsi, tel l’écrivain Edouard Limonov, chef du Parti national-bolchĂ©vique. Les Ă©crivains, poĂštes, cinĂ©astes et musiciens, s’ils ne sont pas “vendus” au Kremlin, bĂ©nĂ©ficient d’un grand crĂ©dit. En Russie, depuis le XIXe siĂšcle, ils sont perçus comme des porte-voix de la souffrance populaire et des dĂ©fenseurs des libertĂ©s individuelles. Les blogs de l’auteur de polars historiques Boris Akounine ou du poĂšte Dmitri Bykov sont trĂšs populaires.

Dans votre livre, vous expliquez l’importance des textes de certains groupes de rock Ă  partir des annĂ©es 80 et de ceux d’aujourd’hui. Leur discours est-il, pour autant, politique ?
J.B. : En Russie, la politique politicienne ne fait guĂšre recette. Ces artistes essayent de dĂ©velopper une vision citoyenne. Deux cĂ©lĂšbres musiciens moscovites ont lancĂ© un appel Ă  contributions pour un “album blanc”, en rĂ©fĂ©rence aux rubans blancs des manifestants, et ils ont reçu plus de 200 titres ! L’écrivain Vladimir Sorokine a estimĂ© qu’un “divorce esthĂ©tique” trĂšs profond s’était produit entre le pouvoir et la jeunesse. Le cinĂ©aste Alexandre Sokourov plaide sans cesse pour des valeurs humanistes.

Les rockeurs sont-ils encore perçus comme des suppÎts des Etats-Unis?
J.B.: Si les Russes se mĂ©fient de l’Occident depuis la crise financiĂšre de 1998, d’un point de vue esthĂ©tique, la jeunesse se reconnaĂźt dans ses valeurs – mĂȘme Dmitri Medvedev est un fan de Deep Purple ! Et elle est bien consciente que la modernisation de l’Etat russe – gangrenĂ© par la corruption – passe par la mise en pratique de ces valeurs.

Anne Dastakian
Marianne - 30 juin 9 juillet 30 juin 2012

- Back in the USSR

VoilĂ  un livre sidĂ©rant : les donnĂ©es, la rĂ©flexion et l’histoire racontĂ©e dĂ©montrent comment le vecteur musical du rock a Ă©tĂ© un ferment de la Glasnost (en en profitant). De 1960 Ă  2010, les acteurs, les sons et la trame historique sont mis Ă  nu dans le contexte de leur temps. Voyageant des pays baltes en SibĂ©rie, de l’Oural Ă  la GĂ©orgie, on suit l’évolution d’un mouvement souvent soutenu (surprise !) par le KGB dans le but de faire passer l’économie collective Ă  l’économie privĂ©e et de virer doucement les apparatchiks. On croise des hĂ©ros de la contre-culture et des artistes autorisĂ©s, pris entre rĂȘve de l’Ouest et reniement. JoĂ«l Bastenaire dĂ©voile le pays du mensonge malheureux sous toutes les coutures, en faisant parler les protagonistes. C’est extĂ©nuant, dĂ©lirant, incroyable, mais aussi documentĂ©, et argumentĂ©, et ça se dĂ©vore d’une traite.

Jean-Pierre Simmard
Rolling Stone juin 2012

- Comment le rock a changé l'Union soviétique

Une contre-culture avait émergé en URSS dans les années 1980. Retour sur une épopée mal connue.

c’est une histoire peu connue : celle des groupes de rock qui ont commencĂ© Ă  secouer le conservatisme soviĂ©tique dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1980, avant l’arrivĂ©e au pouvoir de MikhaĂŻl Gorbatchev en 1985. Le mouvement naĂźt Ă  Saint-PĂ©tersbourg, qui se nommait alors Leningrad. Le groupe Kino, dirigĂ© par un Russo-CorĂ©en, Viktor TsoĂŻ, se produit discrĂštement dans quelques appartements, caves et cafĂ©s branchĂ©s de la ville, et connaĂźt trĂšs vite un grand succĂšs. Sur de mauvaises cassettes, les jeunes copient ses tubes, qui brocardent et bravent le rĂ©gime finissant de Brejnev. Dix ans plus tard, le pouvoir politique s’étant rĂ©vĂ©lĂ© incapable de maĂźtriser ce qui paraissait une «dĂ©gĂ©nĂ©rescence » aux vieux apparatchiks, Viktor TsoĂŻ accueillera lui-mĂȘme le groupe Noir DĂ©sir Ă  Saint-PĂ©tersbourg.
Au milieu des annĂ©es 1980, les musiques « autorisĂ©es » par le Parti et les grands concerts encadrĂ©s par la milice, interdisant aux spectateurs de se lever pour manifester leur enthousiasme, n’empĂȘchent pas les nouveaux rythmes et les paroles sacrilĂšges de dĂ©ferler sur le pays. Cela fait alors dĂ©jĂ  des annĂ©es que Boris Grebenchikov, crĂ©ateur
du groupe Aquarium, également né à Leningrad, nargue les officiels en déjouant les interdictions de jouer et surtout de distiller des paroles subversives, mal dissimulées sous de nouveaux rythmes.
À Moscou, peu avant la Glasnost, un mauvais chanteur, Stas Namin (petit-fils d’Anastase Mikoyan, ancien prĂ©sident du Soviet suprĂȘme), qui avait reçu du Parti la tĂąche de canaliser le phĂ©nomĂšne, est lui aussi rapidement dĂ©passĂ©, laissant les caciques communistes effarĂ©s devant l’explosion du nombre de groupes.
À cette mĂȘme Ă©poque, une partie de l’URSS se pĂąme devant les chansons de Joe Dassin : sa mort, le jour de l’ouverture des JO de 1980, est ressentie comme un deuil national (que n’égalera, deux jours plus tard, que le dĂ©cĂšs de Vladimir Vissotsky, le chanteur-poĂšte alors mariĂ© avec Marina Vlady
).
Cette revue dĂ©taillĂ©e et passionnante de la contre-culture organisĂ©e autour des premiers hippies russes, puis des groupes de rockers, poĂštes et chanteurs conquĂ©rant une bonne partie de la jeunesse, fonctionne Ă©galement comme portrait d’un mouvement qui a Ă©branlĂ© tout l’empire soviĂ©tique.
Jamais n’avait Ă©tĂ© si bien racontĂ©e, avec tant d’anecdotes et de textes de chansons (qui expriment une rĂ©volte aujourd’hui totalement rĂ©cupĂ©rĂ©e), cette rĂ©volution culturelle se propageant jusqu’à l’ArmĂ©nie, la GĂ©orgie et le Kazakhstan.
Une histoire fascinante qui prouve que la musique peut ĂȘtre annonciatrice de rĂ©volutions.

Claude-Marie VADROT
Politis 3 mai 2011