Back in the USSR
Une brĂšve histoire du rock et de la contre-culture en Russie
Câest extĂ©nuant, dĂ©lirant, incroyable, mais aussi documentĂ©, et argumentĂ©, et ça se dĂ©vore dâune traite. Jean-Pierre Simard â Rolling Stone
Back in The USSR est une Ă©tude habitĂ©e et Ă©rudite de la naissance et de lâĂ©volution de la musique rock en URSS. AprĂšs un rapide retour sur les courants artistiques des premiĂšres annĂ©es du rĂ©gime puis sur lâirruption du jazz, on entre de plain pied dans lâhistoire fascinante du rock russe : sa gĂ©ographie, de la tranquille Estonie Ă la remuante Georgie ; ses personnages, des bardes rĂ©voltĂ©s aux groupes autorisĂ©s ; ses conflits ou ses renoncements face au pouvoir de lâĂtat soviĂ©tique.
Cet ouvrage permet la dĂ©couverte de cet espace-temps culturel longtemps restĂ© ignorĂ© de lâOccident, il comporte une sĂ©lection commentĂ©e de groupes et dâalbums.
Revue de presse
- Leningrad, 1980 : le rock au pays des Soviets Amaury Chardeau France Culture // Juke-Box 8 décembre 2018
- Des Sex Pistols aux Pussy Riot, Punks not dead (3/4) Florian Delorme France Culture // Culturesmonde 11 décembre 2013
- Rock au pays des Soviets Sefronia / François BRANCHON blog MEDIAPART 31 octobre 2012
- Toutes des pussy riots ! Nathalie DALVO et Isabelle DURIEZ ELLE 24 août 2012
- Russie : « Les Pussy Riot condamnées, mais le pouvoir a perdu la bataille » Aurélie Champagne RUE 89 17 août 2012
- L'interview qui décrypte Anne Dastakian Marianne - 30 juin 9 juillet 30 juin 2012
- Back in the USSR Jean-Pierre Simmard Rolling Stone juin 2012
- Comment le rock a changé l'Union soviétique Claude-Marie VADROT Politis 3 mai 2011
NoyĂ©e dans une idĂ©ologie quâelle juge asservissante, une partie de la jeunesse de lâURSS dĂ©fie le pouvoir pour rĂ©pondre Ă lâappel de libertĂ©. Certains, comme le chanteur Vladimir Vyssotski, deviennent dissidents malgrĂ© eux : la contre-culture soviĂ©tique, une dissidence artistique Ă haut risque.
Ce matin, nous sommes en compagnie dâYves Gauthier, Ă©crivain et traducteur, il est notamment lâauteur dâun essai biographique consacrĂ© Ă lâauteur-compositeur-interprĂšte et comĂ©dien russe : Vladimir Vyssotski, Un cri dans le ciel russe, paru aux Ă©ditions TransborĂ©al en 2015.
Avec nous aussi, Joël Bastenaire, auteur de Back in the USSR, une brÚve histoire du rock et de la contre-culture en Russie, paru aux éditions Le mot et le reste en 2012.
Ăcoutez le podcast sur le site de France Culture
OĂč comment la PerestroĂŻka lancĂ©e par Gorbatchev en 1985 permit lâĂ©mancipation du rock et de la culture underground.
LâURSS avait bien tentĂ© de limiter la contagion en brouillant les ondes de la BBC ou de Voice of America, la rĂ©volution rock avait rĂ©ussi Ă sauter le rideau de fer.
Pour juguler la menace les autoritĂ©s dĂ©cident, Ă la fin des annĂ©es 1960, dâĂ©dicter des rĂšgles : seuls certains groupes, baptisĂ©s V.I.A., sont habilitĂ©s Ă enregistrer (via le label dâEtat Melodia) et Ă faire payer lâentrĂ©e de leurs concerts. Les autres sont privĂ©s de ressources.
Or Ă cette Ă©poque de nombreux groupes apparaissent, notamment du cĂŽtĂ© de Leningrad. Tout au long des annĂ©es 70 fleurissent les enregistrements pirates Ă©changĂ©s sous le manteau et les concerts en appartements, les Kvartirniki, jouĂ©s en acoustique (pour plus de discrĂ©tion) et pour lesquels des âinvitationsâ sont vendues Ă des gens de confiance.
Puis en 1981 sâouvre le Rock club de Leningrad oĂč, sous lâoeil du KGB, peuvent en thĂ©orie se produire tous les groupes. A condition de soumettre en amont leurs textes Ă un comitĂ© de censure. Mais dans la foulĂ©e, Andropov resserre la vis. Câest finalement lâarrivĂ©e au pouvoir de Gorbatchev au printemps 1985 qui lĂ©galisera la pratique du rock.
Alors que vient de sortir Leto, le trĂšs Ă©lĂ©gant film de Kirill Serebrennikov sur lâĂ©mergence dans cette scĂšne underground de Viktor TsoĂŻ et de son groupe Kino, Juke-Box revient sur cette progressive libĂ©ralisation qui aboutira en juin 1990 Ă la prise dâassaut du stade LĂ©nine de Moscou par 70 000 rockeurs chevelusâŠ
Dans cette histoire on croise une cage dâescaliers enamourĂ©e, des concerts Ă©touffĂ©s, des censures contournĂ©es et la libertĂ© dans le dernier couplet.
Réécouter lâĂ©mission sur le site de France Culture
Le 17 aoĂ»t 2012, malgrĂ© le soutien apportĂ© par une grande partie de lâopinion internationale, trois membres des Pussy Riot, un groupe de musique punk, Ă©taient condamnĂ©s Ă passer deux annĂ©es en camp de travail. Si lâaffaire a mis en avant la rĂ©pression de lâopposition en Russie, elle a Ă©galement confirmĂ© que le punk, la musique punk, restait encore aujourdâhui un moyen de contestation important en Russie. Cette musique, ce style, voire mĂȘme ce phĂ©nomĂšne est loin dâĂȘtre nouveau dans les pays de lâex-URSS, puisquâil fĂ©dĂ©rait dans les annĂ©es 1980 une grande partie des jeunes en mal dâautoritarisme, et la « priĂšre punk » de ces Pussy Riot sâinscrit dans une continuitĂ© culturelle Ă©vidente.
Nous revenons dâabord ce matin sur lâhistoire, la genĂšse de ce phĂ©nomĂšne culturel dans les pays de lâex-URSS : les lieux et les voies dâaccĂšs qui ont permis Ă la musique punk de passer au-delĂ de la censure. Avec JoĂ«l Bastenaire, auteur de Back in the USSR, publiĂ© aux Ă©ditions Le mot et le reste en 2012, nous tentons Ă©galement de dĂ©celer lâidĂ©ologie du mouvement, et ce quâelle est aujourdâhui devenue.
Ensuite, nous donnons la parole Ă Lucile Chaufour, rĂ©alisatrice du documentaire East Punk Memories autour dâun groupe de punks en Hongrie. Les ayant filmĂ©s avant la chute du Berlin, dans lâĂ©mulsion de la contestation et de la transgression, et aprĂšs 1989âŠelle nous montrera les ambiguĂŻtĂ©s idĂ©ologiques du mouvement punk entre rejet du communisme et rejet du libĂ©ralisme.
Enfin, nous entendons depuis Minsk, Kacia Bachan (se prononce Baran), jeune biĂ©lorusse active du mouvement punk. Souffrant dâune grande rĂ©pression, le mouvement parvient Ă survivre de maniĂšre clandestine, comme du temps de lâURSS.
Quelles sont les spĂ©cificitĂ©s de ce punk dans lâex-URSS ? Les spĂ©cificitĂ©s musicales, esthĂ©tiques, voire vestimentaires ? Mais Ă©galement et surtout les spĂ©cificitĂ©s idĂ©ologiques ? De quelle maniĂšre a-t-il perdurĂ© jusquâĂ aujourdâhui ? Comment expliquer que mĂȘme avec la chute de lâUnion SoviĂ©tique il soit restĂ© dans une grande partie des pays de lâancienne fĂ©dĂ©ration une musique de contestation privilĂ©giĂ©e ?
Moscou Calling : vent de rĂ©volte Ă lâest, câest notre sujet de ce matinâŠ
Podcast de lâĂ©mission ICI
Aventure vers lâinconnu ! Du temps de lâURSS dans toute sa splendeur, le rock, sous toutes ses formes â Ă©tait bien entendu banni, puisquâenfantĂ© par le grand Satan amĂ©ricain, symbolisant Ă lui seul la dĂ©gĂ©nĂ©rescence capitaliste et la mauvaise graine dĂ©cadente quâil sâagissait dâempĂȘcher Ă tout prix de laisser germer.
Aussi au pays des soviets, le rock Ă©tait â par nĂ©cessitĂ© â underground et subversif, quâil fĂ»t pop rock, mĂ©tal, punk au fil des lustres⊠et ce jusquâĂ la libĂ©ralisation de Gorbachev Ă la fin des annĂ©es quatre-vingt. Il est intĂ©ressant de constater quâaujourdâhui, alors que le pays retrouve avec Poutine et son pitre Medvedev (grand fan de Deep Purple !) des habitudes dictatoriales de censure et dâemprisonnement arbitraire, le rock redevient un salutaire vecteur de provocation (cf les punkettes Pussy Riots).
Cependant, la lecture du bouquin apprend aussi que lâĂ©quation rock = rĂ©bellion = rĂ©pression ne fut Ă certains moments quâune façade, le KGB, en expert es-manipulations, se servant en sous-main de groupes rock pour instiller dans les esprits âlâinitiative privĂ©eâ, anticipant une sociĂ©tĂ© libĂ©rale au sein de laquelle ses cadres entrevoyaient de se garnir les poches (ce qui arrive sous Eltsine). On ne les imaginait pas si finsâŠ
Cependant, Ă lâinstar du bouquin de Julian Cope sur le rock japonais (chez le mĂȘme Ă©diteur), celui de JoĂ«l Bastenaire, diplomate et attachĂ© culturel dans les pays de lâEst pendant de longues annĂ©es et administrateur de lâIRMA ici en France est avant tout une formidable encyclopĂ©die de groupes quasiment tous inconnus par ici, Ă laquelle le YouTube russe fournira un complĂ©ment indispensable.
Lire lâarticle en intĂ©gralitĂ©
Extrait dâun dossier de trois pages consacrĂ© aux Pussy Riot :
On pense, chez nous, aux mouvements militants reposant sur la dĂ©rision. Au groupe dâaction fĂ©ministe La Barbe, par exemple. âCâest un format neuf pour les RUsses, mĂȘme sâil y a toujours eu dans ce pays une tradition artistique subversive, littĂ©raire, avec une parole trĂšs radicale, remarque JoĂ«l Bastenaire, spĂ©cialiste de la Russie et auteur de Back in The USSR. Une brĂšve histoire du rock et de la contre-culture en Russie. (ed. le mot et le reste). Pour nous, Occidentaux, câest plus lisible : elles sont dans la lignĂ©e du mouvement dada, anarchiste, voire de Mai 68.â
Les punkettes anti-Poutine ont écopé de deux ans de prison. Bastenaire, spécialiste du punk russe, replace le groupe dans le contexte musical et politique du pays.
Les soutiens pleuvent depuis des semaines (de Madonna Ă Yoko Ono, en passant par AurĂ©lie Filippetti) et ce 17 aoĂ»t a Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ© journĂ©e mondiale de soutien au groupe. Pourtant, les trois membres du groupe de punkettes russes Pussy Riot, en dĂ©tention depuis six mois, viennent dâĂȘtre jugĂ©es coupables de hooliganisme et dâincitation Ă la haine religieuse, et condamnĂ©es Ă deux ans de camp pĂ©nitentaire.
Le 21 février, les cinq membres du groupe, ùgées de 22 à 30 ans, avaient réalisé une performance avec cagoules et guitares électriques dans une cathédrale moscovite. Parodiant un hymne marial, elles avaient imploré la Vierge de « chasser Poutine ».
Pour Rue89, JoĂ«l Bastenaire met en perspective le procĂšs ultra-mĂ©diatisĂ© des Pussy Riot. AttachĂ© culturel Ă Moscou puis conseiller culturel en GĂ©orgie jusquâen 2011, JoĂ«l Bastenaire est un fin connaisseur de la Russie.
En 1987, il crée une structure de production dédiée aux artistes de rock russe et publie cette année « Back in the USSR, une brÚve histoire du rock et de la contre-culture en Russie » (éd. Le Mot et le reste).
Rue89 : Le procĂšs des Pussy Riot ferait presque oublier qui elles sont : quelle place occupent-elles au sein de la scĂšne musicale russe ?
JoĂ«l Bastenaire : Dâabord, les filles ne viennent pas de la musique. Elles ont Ă©mergĂ© Ă partir des annĂ©es 2009-2010. A lâorigine, câest un groupe composite qui a cinq membres et qui en a mĂȘme eu neuf Ă un moment. Les trois filles arrĂȘtĂ©es sont les trois idĂ©ologues : ce sont elles qui pensent le plus, qui Ă©crivent les textes. Elles sont plus ou moins en mĂ©nage avec le milieu de lâart contemporain. Notamment la jolie brunette quâon voit partout, Nadezhda Tolokonnikova, qui est la compagne de Peotr Versilov, un membre du groupe VoĂŻna, qui veut dire « guerre » en russe.
VoĂŻna est un groupe dâ« actionnistes » qui font des performances contre lâEtat policier. Au dĂ©but, ils faisaient un peu de lâart brut, des choses agressives et drĂŽles.
Ils ont eu des problĂšmes avec lâEglise, puis avec la police Ă partir des annĂ©es 2007-2009 et se sont acharnĂ©s sur ces deux institutions. Ils avaient fait une exposition trĂšs remarquĂ©e Ă Moscou en 2007 qui sâappelait « Attention, religion ».
A lâĂ©poque, les Pussy Riot nâexistaient pas encore, elles ont dĂ©marrĂ© en collaborant Ă des actions avec eux. VoĂŻna et les Pussy procĂšdent de deux ou trois idĂ©ologues, Ă lâorigine.
Lâun dâeux est lâartiste Oleg Kulik, qui sâest dĂ©guisĂ© Ă poil avec un collier de chien et qui a mordu les passants devant le Parlement de Strasbourg, Ă la fin des annĂ©es 90. Maintenant, il est devenu bouddhiste et est un peu absent du dĂ©bat mais lâinspiration du travail des Pussy et de VoĂŻna, Ă lâorigine, câest lui.
Il y a aussi Plutser-Sarno, un Ă©crivain et sĂ©miologue qui a Ă©crit le premier dictionnaire complet de lâargot russe. Il est spĂ©cialiste du mĂ©susage de la langue russe. Il sâest rĂ©fugiĂ© en Estonie rĂ©cemment car il animait un blog sur lequel il expliquait que la Russie allait exploser avec une merde comme Poutine au pouvoir. Ce sont vraiment des types qui produisent de la doctrine, et les filles sortent de lĂ .
Les personnes de VoĂŻna ont-elles fait de la prison, comme les Pussy Riot ?
Non. Au niveau de la police, il y a eu des condamnations Ă des amendes, mais assez faibles finalement. A lâĂ©poque de Medvedev, la volontĂ© Ă©tait de faire le moins de bruit possible autour de ce genre de choses. Mais tout a changĂ© avec le processus Ă©lectoral : dâabord avec la contestation des Ă©lections lĂ©gislatives en automne dernier, ensuite avec la mise en scĂšne de la passation de pouvoir entre les deux dirigeants. Des millions de personnes se sont exprimĂ©es contre et câest sur ce ras-le-bol quâont surfĂ© les Pussy Riot.
Les Pussy Riot sont issues de la scÚne punk. Sont-elles si radicales que ça ?
Les Pussy Riot procĂšdent dâune activitĂ© extrĂ©miste qui, jusque-lĂ , Ă©tait plutĂŽt mal perçue par la sociĂ©tĂ©. Elles se sont fait connaĂźtre avec leur happening sur la place Rouge, lâhiver dernier.
Dâailleurs, Ă ce moment-lĂ , elles nâont pas Ă©tĂ© inquiĂ©tĂ©es. Le rassemblement a juste Ă©tĂ© dispersĂ© par la police. Ensuite, elles ont chantĂ© une chanson dans la rue, devant la principale prison de Moscou. A ce moment-lĂ , elles sont devenues des soutiens des opposants qui manifestent tous les 31 de chaque mois en Russie. Disons quâelles sont trĂšs pacifiques mais radicales dans le ton.
Mais attention, la Russie, câest pas la dictature communiste. Il ne faut pas croire : les Russes sâexpriment clairement, ça nâest pas le goulag. Si on me permet la comparaison, câest assez comparable au second Empire français : un pouvoir policier extrĂȘmement efficace, manipulateur, qui contrĂŽle toute la sociĂ©tĂ©, mais qui, pour des raisons dâimage, nâest pas tout Ă fait rĂ©pressif. De sorte que les opposants, malgrĂ© de possibles condamnations, sâautorisent une certaine agressivitĂ©. Cette agressivitĂ©, jusquâaux manifestations de dĂ©cembre, Ă©tait trĂšs violente.
Pourquoi, selon vous, le gouvernement de Poutine a rĂ©agi Ă la performance des Pussy Riot dans une cathĂ©drale et pas Ă nâimporte quelle autre ?
Les Pussy et beaucoup dâactivistes dĂ©noncent un rĂ©gime complĂštement mafieux et policier qui contrĂŽle tout, jusquâĂ lâEglise. Quand les Pussy vont dans une cathĂ©drale mettre le souk, elles y vont pour dĂ©montrer que lâEglise est une Ă©manation de la police. Câest ça leur projet, et elles rĂ©ussissent admirablement.
Ce qui est intĂ©ressant, câest que sous Medvedev, il y avait une vraie volontĂ© de ne pas faire attention Ă ce genre de choses ni faire de bruit autour des opposants. Quand il y a eu les manifestations de dĂ©cembre, il y a eu une panique, je pense, au niveau de lâEtat.
Comment réagit le milieu musical russe ?
Dans lâabsolu, lâattitude des Pussy nâest pas vraiment nouvelle. Il existait des phĂ©nomĂšnes de ce genre, avec des artistes qui faisaient des choses analogues, Ă partir de 1983 et jusquâen 90. Et câĂ©taient aussi des gens qui jouaient mal de la musique, qui faisaient de lâanti-musique et faisaient plutĂŽt de lâidĂ©ologie. Il y a une vĂ©ritable tradition en Russie. A cause ou grĂące à ça, il y a une vraie mobilisation en Russie.
Quand on regarde les sites russes, y compris les sites musicaux, tout le monde sâinterroge. Les mecs disent : « Mais on les connaĂźt pas ces nĂ©nettes. » Certains disent quâelles ont montĂ© leur groupe depuis six mois, quâelles ne jouent pas de la musique, quâelles sont nulles.
Mais Ă cĂŽtĂ© de ce mĂ©pris parfois un peu macho pour ces filles, il y a une envie dâĂȘtre solidaire. Les vieux rockers des annĂ©es 80 se sont amplement retrouvĂ©s autour de lâopĂ©ration « LâAlbum blanc », lors de laquelle environ 200 morceaux ont Ă©tĂ© offerts aux Pussy par 170 groupes diffĂ©rents. Câest colossal.
Il y a des petits groupes mais aussi des groupes hyperconnus en Russie, comme les DDT ou le chanteur trÚs en vogue Vasya Oblomov, qui fait aussi des choses trÚs engagées contre le résidu de totalitarisme dans le régime actuel. Lui y va à fond.
On parle beaucoup des Pussy. Masquent-elles dâautres groupes Ă©galement inquiĂ©tĂ©s par lâEtat Poutinien ?
Aujourdâhui, il nây a pas vraiment dâautres attaques de lâEtat poutinien contre la musique. Et câest ce qui Ă©tonne les Russes, quand ils voient Yoko Ono, Madonna ou Sting. Câest comme si, tout Ă coup, on se figurait quâon avait mis les Sex Pistols en prison. Mais ça nâest pas les Sex Pistols quâon met en prison.
Ma thĂ©orie est la suivante : la mise en prison des Pussy Riot et le discours du pouvoir sur le « faut-il ĂȘtre sĂ©vĂšre ou non ? » est au service de la conduite de la politique intĂ©rieure.
En apparence, lâEtat poutinien contrĂŽle tout et sâenrichit, et tout le monde est dâaccord. LâEglise et les riches lui sont favorables, et les pauvres⊠il y en a de moins en moins. En un mot, tout va bien. Mais pendant les manifs de dĂ©cembre, lâEtat sâest rendu compte quâil y avait une partie de la droite et une partie des trĂšs riches qui appelaient Ă un pouvoir plus humain, plus dĂ©mocratique, plus ouvert. Et Ă©ventuellement moins corrompu. Tout Ă coup, des gens qui avaient toujours Ă©tĂ© dans lâEtat et pour lâEtat ont ralliĂ© lâopposition.
Poutine avait besoin de montrer une image de fermetĂ©. Ensuite, il voulait dĂ©montrer quâil protĂ©geait tous les croyants et faire peur Ă la droite conservatrice qui commençait Ă le contester Ă cause de la corruption. Câest une maniĂšre de leur dire : « Regardez, dĂšs quâon va ouvrir la marmite, lâEglise va ĂȘtre profanĂ©e. » Il joue sur les minoritĂ©s religieuses, trĂšs importantes en Russie.
Lâargument du pouvoir est celui-ci : si on nâemprisonne pas les gens qui font ces choses dans les Ă©glises, on aura des problĂšmes dans les synagogues et les mosquĂ©es.
Mais Ă la limite, sur les Pussy Riot, la question nâest plus seulement celle du verdict, mais de lâeffet social quâa eu ce dĂ©bat. Il a exacerbĂ© un dialogue fondamental. Aujourdâhui, beaucoup de gens disent : « Il faut se libĂ©rer de Poutine. » Pas seulement parce que câest un dictateur ou pour des histoires de corruption, mais parce que le rĂ©gime nâest plus efficace. Aujourdâhui, des intellectuels français signent des pĂ©titions contre Poutine, et si une partie des grands bourgeois oligarques, et mĂȘme toutes les Ă©lites (depuis la pĂ©tition lancĂ©e le 25 juin) aimeraient libĂ©rer les Pussy, câest quâils pensent que le rĂ©gime Poutine-Medvedev va dans le mur.
Les élites ont-elles basculé en faveur des Pussy ?
Oui, elles reprochent au patriarche et au pouvoir de faire une montagne des Pussy Riot et affirment quâelles ne reprĂ©sentent rien, que ce quâelles font voir sont des plaies rĂ©elles en Russie mais quâil aurait mieux valu cacher tout ça. Et que lâEglise nâa pas pour mission dâĂȘtre inquisitrice.
Depuis la pĂ©tition lancĂ©e le 25 juin, toutes les Ă©lites disent ça. Les quatre cinquiĂšmes des intellectuels qui nâont pas signĂ© la pĂ©tition sont vraiment ceux qui tiennent le rĂ©gime Poutine. Ce sont les plus puissants mais ils ne sont quâune poignĂ©e.
Du coup, les Pussy Riot délimitent une ligne de fracture trÚs claire.
Absolument. Câest aussi pour ça quâelles sont devenues un vĂ©ritable phĂ©nomĂšne alors quâelles nâont pas dâassise rĂ©elle dans la sociĂ©tĂ©. Aujourdâhui, les Pussy Riot sont condamnĂ©es, mais le rĂ©gime de Poutine a perdu la bataille mĂ©diatique, esthĂ©tique. Il est « has-been ».
Au final, la condamnation qui vient de tomber risque de radicaliser tout discours contestataire, non ?
Oui, bien sûr, tout le monde va y aller à fond.
Marianne : Lors des manifestations anti-Poutine en Russie, on a vu certains Ă©crivains et chanteurs de rock se faire acclamer, et certains politiciens dâopposition se faire siffler. Pourquoi ?
JoĂ«l Bastenaire : La plupart de ces politiciens, ayant Ă©tĂ© au pouvoir au cours des annĂ©es 90, sous Boris Eltsine, sont en effet disqualifiĂ©s, tout comme les extrĂ©mistes, ou considĂ©rĂ©s ainsi, tel lâĂ©crivain Edouard Limonov, chef du Parti national-bolchĂ©vique. Les Ă©crivains, poĂštes, cinĂ©astes et musiciens, sâils ne sont pas âvendusâ au Kremlin, bĂ©nĂ©ficient dâun grand crĂ©dit. En Russie, depuis le XIXe siĂšcle, ils sont perçus comme des porte-voix de la souffrance populaire et des dĂ©fenseurs des libertĂ©s individuelles. Les blogs de lâauteur de polars historiques Boris Akounine ou du poĂšte Dmitri Bykov sont trĂšs populaires.
Dans votre livre, vous expliquez lâimportance des textes de certains groupes de rock Ă partir des annĂ©es 80 et de ceux dâaujourdâhui. Leur discours est-il, pour autant, politique ?
J.B. : En Russie, la politique politicienne ne fait guĂšre recette. Ces artistes essayent de dĂ©velopper une vision citoyenne. Deux cĂ©lĂšbres musiciens moscovites ont lancĂ© un appel Ă contributions pour un âalbum blancâ, en rĂ©fĂ©rence aux rubans blancs des manifestants, et ils ont reçu plus de 200 titres ! LâĂ©crivain Vladimir Sorokine a estimĂ© quâun âdivorce esthĂ©tiqueâ trĂšs profond sâĂ©tait produit entre le pouvoir et la jeunesse. Le cinĂ©aste Alexandre Sokourov plaide sans cesse pour des valeurs humanistes.
Les rockeurs sont-ils encore perçus comme des suppÎts des Etats-Unis?
J.B.: Si les Russes se mĂ©fient de lâOccident depuis la crise financiĂšre de 1998, dâun point de vue esthĂ©tique, la jeunesse se reconnaĂźt dans ses valeurs â mĂȘme Dmitri Medvedev est un fan de Deep Purple ! Et elle est bien consciente que la modernisation de lâEtat russe â gangrenĂ© par la corruption â passe par la mise en pratique de ces valeurs.
VoilĂ un livre sidĂ©rant : les donnĂ©es, la rĂ©flexion et lâhistoire racontĂ©e dĂ©montrent comment le vecteur musical du rock a Ă©tĂ© un ferment de la Glasnost (en en profitant). De 1960 Ă 2010, les acteurs, les sons et la trame historique sont mis Ă nu dans le contexte de leur temps. Voyageant des pays baltes en SibĂ©rie, de lâOural Ă la GĂ©orgie, on suit lâĂ©volution dâun mouvement souvent soutenu (surprise !) par le KGB dans le but de faire passer lâĂ©conomie collective Ă lâĂ©conomie privĂ©e et de virer doucement les apparatchiks. On croise des hĂ©ros de la contre-culture et des artistes autorisĂ©s, pris entre rĂȘve de lâOuest et reniement. JoĂ«l Bastenaire dĂ©voile le pays du mensonge malheureux sous toutes les coutures, en faisant parler les protagonistes. Câest extĂ©nuant, dĂ©lirant, incroyable, mais aussi documentĂ©, et argumentĂ©, et ça se dĂ©vore dâune traite.
Une contre-culture avait émergé en URSS dans les années 1980. Retour sur une épopée mal connue.
câest une histoire peu connue : celle des groupes de rock qui ont commencĂ© Ă secouer le conservatisme soviĂ©tique dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1980, avant lâarrivĂ©e au pouvoir de MikhaĂŻl Gorbatchev en 1985. Le mouvement naĂźt Ă Saint-PĂ©tersbourg, qui se nommait alors Leningrad. Le groupe Kino, dirigĂ© par un Russo-CorĂ©en, Viktor TsoĂŻ, se produit discrĂštement dans quelques appartements, caves et cafĂ©s branchĂ©s de la ville, et connaĂźt trĂšs vite un grand succĂšs. Sur de mauvaises cassettes, les jeunes copient ses tubes, qui brocardent et bravent le rĂ©gime finissant de Brejnev. Dix ans plus tard, le pouvoir politique sâĂ©tant rĂ©vĂ©lĂ© incapable de maĂźtriser ce qui paraissait une «dĂ©gĂ©nĂ©rescence » aux vieux apparatchiks, Viktor TsoĂŻ accueillera lui-mĂȘme le groupe Noir DĂ©sir Ă Saint-PĂ©tersbourg.
Au milieu des annĂ©es 1980, les musiques « autorisĂ©es » par le Parti et les grands concerts encadrĂ©s par la milice, interdisant aux spectateurs de se lever pour manifester leur enthousiasme, nâempĂȘchent pas les nouveaux rythmes et les paroles sacrilĂšges de dĂ©ferler sur le pays. Cela fait alors dĂ©jĂ des annĂ©es que Boris Grebenchikov, crĂ©ateur
du groupe Aquarium, également né à Leningrad, nargue les officiels en déjouant les interdictions de jouer et surtout de distiller des paroles subversives, mal dissimulées sous de nouveaux rythmes.
Ă Moscou, peu avant la Glasnost, un mauvais chanteur, Stas Namin (petit-fils dâAnastase Mikoyan, ancien prĂ©sident du Soviet suprĂȘme), qui avait reçu du Parti la tĂąche de canaliser le phĂ©nomĂšne, est lui aussi rapidement dĂ©passĂ©, laissant les caciques communistes effarĂ©s devant lâexplosion du nombre de groupes.
Ă cette mĂȘme Ă©poque, une partie de lâURSS se pĂąme devant les chansons de Joe Dassin : sa mort, le jour de lâouverture des JO de 1980, est ressentie comme un deuil national (que nâĂ©galera, deux jours plus tard, que le dĂ©cĂšs de Vladimir Vissotsky, le chanteur-poĂšte alors mariĂ© avec Marina VladyâŠ).
Cette revue dĂ©taillĂ©e et passionnante de la contre-culture organisĂ©e autour des premiers hippies russes, puis des groupes de rockers, poĂštes et chanteurs conquĂ©rant une bonne partie de la jeunesse, fonctionne Ă©galement comme portrait dâun mouvement qui a Ă©branlĂ© tout lâempire soviĂ©tique.
Jamais nâavait Ă©tĂ© si bien racontĂ©e, avec tant dâanecdotes et de textes de chansons (qui expriment une rĂ©volte aujourdâhui totalement rĂ©cupĂ©rĂ©e), cette rĂ©volution culturelle se propageant jusquâĂ lâArmĂ©nie, la GĂ©orgie et le Kazakhstan.
Une histoire fascinante qui prouve que la musique peut ĂȘtre annonciatrice de rĂ©volutions.