Parution : 20/10/2016
ISBN : 9782360542215
288 pages (14,8 X 21 cm)

Sans fautes de frappe

Rap et littérature

Mais couchée sur les pages d’un livre, la violence des propos pourtant tout aussi intense, devient symbolique et par là, honorable. D’une certaine façon, ce que l’on ne permet pas aux rappeurs est autorisé aux écrivains, le livre jouissant en France d’une place plus respectable qu’un morceau chanté.
« Qui en France prétend connaître le rap ? Quel journaliste peut écrire sans faire de fautes de frappe ? » En 1991, NTM joue de ces interpellations pour s’en prendre à la critique facile d’un genre trop souvent dénigré. Ancré dans le champ musical depuis plus d’une trentaine d’années, le rap français, souvent réduit aux clichés, peine à trouver une pleine légitimité au sein de la culture hexagonale. S’éloignant des éternels débats, Sans fautes de frappe propose un éclairage sans précédent sur un corpus rapologique dont le goût pour la langue fait preuve d’une richesse de figures et de registres en écho à l’histoire de la littérature. Ainsi les noms de NTM, La Cliqua, IAM, Oxmo Puccino, Booba, La Rumeur ou de Casey bousculent ceux d’Edmond Rostand, Jules Vallès, Céline, Aimé Césaire, François Bon ou d’Annie Ernaux. Et le lecteur de découvrir un précieux aller-retour entre ces deux cultures.

Lire un extrait

Revue de presse

Rap, littérature et critique sociale zone-subversives.com 5 février 2017
- Le rap une forme littéraire à part entière Grégory Bekhtari L'Université Syndicaliste magazine 14 janvier 2017
- Interview Bettina Ghio Yvan Amar rfI // Dans des mots 7 février 2017
- Le rap, pas un truc d’analphabètes José Antonio Garcia Simon Le Courrier 3 février 2017
- Des mots qui cognent Dominic Tardif Le Devoir 21 janvier 2017
- Entretien avec Bettina Ghio ESOEP Et si on en parlait 18 janvier 2017
- Interview de Bettina Ghio Élisabeth Quin Arte // 28 minutes 6 janvier 2016
- Extrait en lecture de Sans fautes de frappe Contretemps 23 décembre 2016
- Entretien - Qui a dit que les rappeurs étaient fâchés avec la littérature française? François Chevalier Télérama 20 décembre 2016
- Sans fautes de frappe François Chevalier Télérama 17 décembre 2016
- Le hip-hop en pistes de lecture Benoît Carretier Libération 19 novembre 2016

Rap, littérature et critique sociale

Le rap français permet de renouveler le langage et l’imaginaire. Sa créativité exprime également une critique sociale.


Le rap français reste mal déconsidéré. Les professeurs de lettres et autres intellectuels à la Alain Finkielkraut ne cessent de vomir les textes de rap accusés de mutiler la langue française classique. Cette musique heurte la culture traditionnelle. Les politiques et les médias accusent également le rap d’empêcher l’intégration des jeunes des cités dans la société française.

Bettina Ghio adopte la démarche inverse dans le livre Sans fautes de frappe. Elle estime que le rap permet de renouer avec le plaisir du texte et de l’écriture. Elle entend du rap, mais elle s’y intéresse vraiment à partir de 2005. « Mais cette année-là, marquée par les émeutes des quartiers populaires, j’ai vécu une puissante expérience esthétique au contact de cette musique : le bruit que j’entendais auparavant est devenu du sens, des textes, des rimes, des figures de style, des voix fortes », décrit Bettina Ghio. Le rap ne se contente pas d’évoquer les problèmes des quartiers populaires et les violences policières. Cette musique porte un véritable style littéraire.

Rap et culture française

Le rap est souvent réduit à une simple contre-culture inspirée du hip hop américain. Pourtant, le rap est loin de s’enfermer dans un ghetto culturel et puise son inspiration dans diverses sources. « Car les références ne renvoient pas exclusivement au monde “déviant” de la banlieue populaire, mais tout autant de la culture hexagonale de masse, comme la chanson ou le cinéma, à l’école et contre toute attente, à la littérature », observe Bettina Ghio. MC Solaar, rappeur calme et pacifiste, se réfère souvent à la littérature française. Mais même Ministère A.M.E.R évoque la culture scolaire.

Le quotidien actuel des jeunes des quartiers populaires est parfois évoqué à travers le roman Les Misérables de Victor Hugo. Ce livre permet d’évoquer la marginalité et la discrimination. Les personnages de Gavroche ou de Jean Valjean reviennent dans plusieurs textes de rap. Même le rappeur commercial Booba semble pétrit de culture française classique. « Sur le plus haut trône du monde, on est jamais assis que sur son boule », chante Booba qui ne fait que reprendre Montaigne.

Cyrano de Bergerac, qui s’impose par sa virtuosité verbale, devient un personnage littéraire de référence. Il cultive un art de déplaire qui inspire Khool Shen, mais aussi Casey. Dans « Tragédie d’une trajectoire », elle assume sa misanthropie liée à un racisme subit durant sa jeunesse. Surtout, le duel verbal se confond avec la joute physique chez Cyrano. Le rap compare souvent les mots à des balles ou des armes à feu.
Les clash et les battle permettent à des jeunes des ghettos noirs des Etats-Unis de s’affronter à coups de punchlines et de textes chocs. « Ce sont des rimes qui vise un effet de surprise ou d’efficacité rhétorique très fort pour recueillir l’admiration du public », décrit Bettina Ghio. L’improvisation doit associer des mots et des sons. Elle doit respecter une mesure de battements par minute. L’art de conclure par un bon mot se retrouve autant dans cette culture que chez Cyrano. Oxmo Puccino semble particulièrement attaché à ce personnage littéraire.


Thomas Ravier, dans la Nouvelle revue française, compare l’écriture de Céline et le rap. L’écrivain introduit la langue parlée dans la littérature et s’exprime par scansions. La colère et la bile de haine de Céline n’épargne personne. Ce qui le vaut d’être comparé à Booba. Après les émeutes de 2005, le rap n’hésite plus à dénoncer la France et son Etat. « La France est une garce », chante Monsieur R. Céline exprime également la détestation de la France. « Le ton accusateur de Céline la rend coupable également des violences de la colonisation et des abus de l’industrialisation comme le travail aliéné et le réservoir de la main d’œuvre en banlieue », précise Bettina Ghio. Mais Céline dégage un dégoût mortifère. Le rap exprime davantage un désespoir.

Le rap s’appuie également sur la chanson française. Des morceaux permettent le détournement de textes, à travers les samples. Des extraits d’une chanson française sont repris dans un morceau de rap, souvent de manière ironique. Ensuite, le rap permet des reprise de titres classiques de manière actualisée. Oxmo Puccino reprend des chansons de Jacques Brel.

L’attaque et la moquerie de la police s’inscrit également dans une tradition française, du théâtre de Guignol aux chansons de Brassens. NTM, dans « Police », se moque de l’institution policière qui se réduit à une « machine matrice d’écervelés mandatés par la justice ». Dans « La fièvre » NTM évoque la routine des contrôles de police qui fait rater un rendez-vous. Cette haine des autorités policières s’inscrit dans la tradition du gendarmicide qui valorise l’affrontement avec la police, jusqu’à l’assassinat.

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L’article en intégralité ici

zone-subversives.com 5 février 2017

- Le rap une forme littéraire à part entière
Sans fautes de frappe Rap et littérature, Bettina Ghio propose un éclairage inédit sur le rap français à partir des liens que celui-ci entretient avec la culture littéraire. Cet essai, issu d’une thèse de doctorat en littérature, offre une définition différente du rap en nuançant son appartenance à la contre-culture. L’auteure démontre que les rappeurs sont des auteur et non seulement des voix contestataires. Ils produisent des textes de création dans une langue française qui leur est spécifique tout en la revendiquant comme héritage. Ainsi, l’acte littéraire des rappeurs apparaît, d’une part, en contrepartie au lieu commun du rap comme seul acte de révolte et, d’autre part, il tord le cou aux clichés sur l’idée qu’il participe à la décadence de la culture. Tandis que des élus politiques, des journalistes ou des pédagogues se plaisent souvent à lire dans le rap un signe de non-intégration des jeunes banlieusards à la culture, Bettina Ghio montre à quel point le rap fait partie intégrante de la culture hexagonale par la volonté manifeste de ses auteurs et par les références qu’il mobilise. Ce livre incite à écouter du rap, à « le lire » en se débarrassant des a priori et de la méfiance quant aux frontières que la banlieue créerait avec la culture « traditionnelle ». Les analyses fouillées d’un certain nombre de morceaux, tout comme la problématique qui traverse le rap, font de cet ouvrage un outil nouveau pour les enseignants de français. Si ces derniers sont souvent ébranlés par la versatilité du glossaire banlieusard ou par les saillies violentes des raps, cet ouvrage les invite à y trouver une porte d’entrée vers plusieurs classiques de la littérature (La chanson de geste, La Fontaine, Ronsard, Cyrano de Bergerac ou encore Céline, entre autres), tout comme des exemples pour introduire ou illustrer une variété de thématiques poétiques. Réhabiliter le rap au sein d’une culture lettrée qui supporte mal la chanson et l’oralité et donne au livre toutes ses lettres de noblesse littéraires est le pari, non sans risque, que tente Sans fautes de frappe en rapprochant deux univers bien moins éloignés qu’ils ne le paraissent à première vue.
Grégory Bekhtari
L'Université Syndicaliste magazine 14 janvier 2017

- Interview Bettina Ghio

Yvan Amar reçoit Bettina Ghio dans son émission pour discuter de rap et de littérature.

Réécouter l’émission sur le site de rfI

Yvan Amar
rfI // Dans des mots 7 février 2017

- Le rap, pas un truc d’analphabètes

Dans son livre “Sans fautes de frappe – Rap et littérature”, Bettina Ghio propose une exploration des vertus esthétiques des textes du rap hexagonal.

Voici un livre qui prend à rebrousse-poil «l’image du jeune banlieusard illettré aux propos vulgaires», souvent associée au rap. Dans “Sans fautes de frappe – Rap et littérature”, Bettina Ghio propose ainsi une exploration des vertus esthétiques des textes du rap hexagonal en fouillant un corpus qui s’étale sur une trentaine d’années.
A la différence de la plupart des ouvrages consacrés au genre, le propos n’est pas ici de s’atteler à une approche sociologique, mais plutôt de montrer l’inscription de ce courant dans la tradition littéraire – «Une singularité du rap français qui le distingue plus que nulle autre de son aîné américain, ancré dans la tradition orale de la culture afro-américaine», note l’auteure, docteure en littérature et civilisation françaises et enseignante dans un lycée parisien. Cette prolongation de la littérature dans ses textes scandés rapproche aussi le rap de la «grande» chanson française.

Pour illustrer sa thèse, Bettina Ghio se livre à une étude comparative de l’œuvre des certaines des principales figures du rap français (NTM, La Cliqua, IAM, Oxmo Puccino, Booba, Casey, La Rumeur, etc.) avec le canon littéraire. Une démarche en trois étapes: d’abord en signalant les affinités électives avec soit des classiques (Hugo, Rostand, Rimbaud, Perec, Rabelais, Céline), soit des contemporains (François Bon, Lydie Salvayre, Jean Rolin, Jean-Claude Izzo, etc.). Et, en conséquence, par la mise en évidence des thématique communes: la misère, l’exclusion, la vie dans les quartiers populaires, la violence étatique, l’enfance volée. Pour, enfin, déceler dans le rap toute une série de registres (comptine, dialogue, chronique, théâtre de Guignol) ou encore des procédés (paronymie, hyperboles, anacoluthes, aposiopèses, oxymores) proprement littéraires. Pas étonnant non plus donc le rapprochement avec leurs précurseurs chansonniers: Brel, Brassens, Boby Lapointe ou Renaud.

Le rap vient dès lors s’insérer dans cette longue tradition d’une France «frondeuse, anarchiste, qui hait les figures de l’autorité», où se fondent créativité populaire et littéraire. En ce sens, il est aussi l’une des expressions caractéristiques de cette autre France traversée par la mémoire, les parlers des Antilles, de l’Afrique, du Maghreb, toujours méprisée. Mais qui justement dans les marges puise la force, le génie pour réinventer la langue: «Et si le rap effectivement n’était rien d’autre que le rêve littéraire de Céline?»

Lisez l’article en ligne sur le site du Courrier

José Antonio Garcia Simon
Le Courrier 3 février 2017

- Des mots qui cognent

Peut-on encore ignorer la concordance de temps entre la littérature et la culture hip-hop?

Qu’ont en commun le chanteur Pierre Flynn, le comédien Michel Dumont, l’écrivain Simon Boulerice, l’illustratrice Élise Gravel, le rappeur D-Track et le créateur de beats High Klassified ? Ils participaient tous à l’émission Plus on est de fous, plus on lit le 13 janvier dernier, sur les ondes d’ICI Première, sans que quiconque adopte ce ton ahuri que l’on réserve aux phénomènes de foire pour s’adresser aux deux représentants de la culture hip-hop présents à table.

C’est que les vertus esthétiques des textes de rap, que défend affectueusement l’universitaire française Bettina Ghio dans l’essai Sans fautes de frappe, l’animatrice Marie-Louise Arsenault les célèbre déjà depuis longtemps. « On a toujours voulu décloisonner les genres d’écriture et, à partir du moment où il y a des gens qui écrivent bien et qui ont des choses à dire, qui prennent une parole moderne, nous, on a envie de les recevoir. C’est une évidence qu’ils soient là », explique celle qui accueille fréquemment dans son studio Biz, de Loco Locass, Ogden Ridjanovic, d’Alaclair Ensemble, Yes McCan, de Dead Obies, et Jenny Salgado, de Muzion.

En permettant à la langue parlée de noyauter l’écriture, Louis-Ferdinand Céline aurait peut-être inventé, 40 ans avant son avènement, le flow, ce débit vocal typique au rap. Voilà une des idées aussi stimulantes qu’étonnantes mises en avant par Bettina Ghio, qui s’échine à décoller des running shoes du hip-hop l’étiquette de sous-culture qui y colle depuis longtemps.

Les WordUP ! Battles, ces joutes oratoires durant lesquelles deux rappeurs s’injurient, ne sont qu’une mise à jour des tirades de Cyrano de Bergerac, ajoute-t-elle, avant de noter que c’est à Oxmo Puccino que l’on doit le livret d’un opéra moderne inspiré de l’Alice au pays des merveilles de Carroll, autant d’exemples d’une « appropriation de la littérature française dans le rap ».

Mais le rap ne devrait-il pas être reconnu seulement pour ce qu’il est, et non pour sa filiation avec la littérature ? « La légitimité du rap, je la tiens pour acquise », répond Jérémie McEwen, qui balance lui-même les rimes sous le sobriquet de Maître J et qui accueille ces jours-ci de nouveaux étudiants au collège Montmorency dans son cours « Philosophie du hip-hop », durant lequel dialoguent Machiavel et le défunt rappeur américain Tupac Shakur.

L’intelligence du hip-hop

« Est-ce que ça correspond à un complexe d’infériorité, de vouloir se comparer à une forme d’art déjà légitimée ? » se demande celui qui participera en février à Paris au colloque international Conçues pour durer : perspectives francophones sur les musiques hip-hop. « Peut-être ! Il y a quand même une pertinence à souligner à nouveau l’intelligence du hip-hop. Je pense aussi que c’est important de légitimer le discours hip-hop, parce qu’il fait de plus en plus partie de la société. La génération Y a atteint l’âge adulte, et reléguer le rap à la marge du discours public équivaut à reléguer à la marge la génération Y. »

A-t-on reproché aux groupes NTM, Ministère A.M.E.R. et Booba ce qu’on ne reprocherait pas à la littérature, demande ailleurs Bettina Ghio, en regrettant le traitement médiatique alarmiste dont a souvent été l’objet la culture hip-hop. « D’une certaine façon, ce que l’on ne permet pas aux rappeurs est autorisé aux écrivains, le livre jouissant en France d’une place plus respectable qu’un morceau chanté », signale-t-elle, en évoquant le portrait sinistre de l’autorité policière que dresse le néopolar français, dont personne ne s’offusque, alors que les accusations de « racisme anti-flic » ont plu sur la tête des rimeurs fustigeant le profilage ethnique. La misogynie, la violence, ou même le franglais, dans le contexte d’une chanson rap, correspondent-ils forcément à une adhésion ?

« C’est comme si on ne se rendait pas compte que le “je”, dans une toune de rap, ce n’est pas nécessairement “je”, rappelle Jérémie McEwen. Ça s’explique sans doute par la revendication d’authenticité qui est au coeur du rap, et qui est souvent répétée. Si on écoute vite, on peut penser que celui qui insiste pour dire qu’il est real parle forcément au “je”, alors que ce n’est pas toujours le cas. »

Et au Québec ?

Les maigres blancs d’Amérique du Noir : c’est le titre d’un album du collectif Alaclair Ensemble, remix ludique de la mythique formule de Pierre Vallières. D-Track a déjà envoyé un Message texte à Nelligan, titre d’un disque paru en avril. RCA, de Dead Obies, se réjouissait en 2013 de « sip un cognac dans’ bouette a’ec le Doc’ Ferron », coup de casquette à l’auteur de L’amélanchier reflétant, selon l’édition commentée des textes de Montréal $ud, un « désir de célébrer la vie malgré des conditions parfois peu propices à l’épanouissement ».

« Quand SP prend son gros accent queb, j’ai l’impression d’entendre les madames dans Les belles-soeurs », poursuit Jérémie McEwen au sujet de Sans Pression qui, à la fin des années 1990, libérait le rap québécois d’un rapport délétère à la prosodie franco-française, à l’instar de Michel Tremblay 30 ans auparavant au théâtre.

Maître J entend aussi de l’exploréen chez Ogden, d’Alaclair Ensemble, dans la bouche de qui les syllabes claquent autant que jadis sous la moustache de Gauvreau, et relève une affinité entre Dany Laferrière et Muzion, « qui savent montrer comment la fascination que suscite l’étranger peut être malsaine ».

Marie-Louise Arsenault observe de son côté que Love Suprême, plus récente parution de Koriass, épouse une structure propre au roman, et voit en KNLO le petit cousin de Réjean Ducharme, tous les deux inventant par le langage une québécitude nouvelle.

« Je pense que n’importe quel objet culturel peut être analysé d’un point de vue littéraire ou philosophique, conclut le prof McEwen. Tant que nous, les analystes, ne nous prenons pas pour des gens plus intelligents que les artistes. »

Lire l’article en ligne sur Le Devoir

Dominic Tardif
Le Devoir 21 janvier 2017

- Entretien avec Bettina Ghio

Bettina Ghio est docteure en littérature et civilisation françaises, enseignante au lycée et chargée de cours à l’université Paris 3. Ce témoignage vient en écho aux échanges de la table-ronde « Rap, littérature et poésie … par amour ? » qui s’est tenue le 4 novembre 2016 au Sucre à Lyon dans le cadre des 11èmes rencontres « Et si on en parlait », organisées par l’Université de Lyon.

ESOEP : En développant son argot, son parler-lascar et ses métagores, les rappeurs ont-ils fait éclore un mouvement artistique sur les braises d’une langue qui ne les représentait plus ?

La question de la langue, et notamment de la langue française, est plus que complexe dans le rap hexagonal. Contre toute attente, les rappeurs qui utilisent exclusivement le parler banlieusard dans leurs textes ne sont pas si nombreux que ça. En tant qu’artistes à part entière, ils sont plusieurs à choisir le registre de langue selon les exigences de rythme et de prosodie. Il n’est pas rare que des rappeurs emploient aussi un langage soutenu ou encore des termes désuets. Je pense qu’il y a une distinction essentielle à faire entre le rappeur en tant qu’individu qui a sa façon de parler (s’il vient ou non de banlieue) et son texte en tant qu’objet artistique.

Ce n’est donc peut-être pas la langue qui ne les représentait plus, mais l’expression de cette langue. Ils ont réussi à faire du français une langue littéraire qui parle aussi de la banlieue, des rapports avec les institutions, de racisme, etc. Il me semble que beaucoup de rappeurs s’approprient la langue française à la façon des écrivains de la négritude pour rappeler qu’elle leur appartient – à eux-aussi – à part entière. De là l’idée que je propose du rap comme le « lieu d’une réconciliation » entre l’univers marginal des banlieues et la « haute culture ».

ESOEP : On peut alors déceler une certaine continuité avec l’héritage culturel français, en particulier littéraire. Nombreuses sont les références aux classiques de la littérature et de la poésie française, comme si nous assistions à un mouvement continu des artistes à aller contre les institutions et de les remettre en cause. Est-ce une spécificité française du rap ?

Je ne suis pas certaine que les références à la littérature française soient dans le rap pour remettre en cause les institutions, même si dans certains cas on peut faire cette lecture : NTM avec l’oxymore de Corneille (« l’obscure clarté de l’espoir ») dans un texte où il s’attaque à l’Etat qui néglige les banlieues, « Qui paiera les dégâts », 1993.

Dans la plupart des cas, c’est un élément révélateur que le rap n’est pas une musique de « ghetto », comme se plaisent à insister ceux qui le dénigrent, mais qu’il se nourrit d’une culture et d’une langue commune. Quelque chose m’a marqué à ce propos : que les références à la littérature ou à la chanson françaises soient souvent exprimées comme appartenant à tous. On cite rarement la source car on présuppose que l’auditeur sait bien de quoi il s’agit (Oxmo Puccino, « nous savons tous que personne ne guérit de son enfance » (« L’enfant seul », 1998), cite ici la chanson de Jean Ferrat « Nul ne guérit de son enfance », 1991). On pourra passer des heures à discuter cette question, mais ce « nous » traduit à mon avis l’appartenance à la culture hexagonale commune – en contrepoint au « nous » plus identitaire et revendicatif qui se trouve également dans plusieurs raps. Le bagage lettré sert ici d’outil fédérateur qui tisse des liens, crée des ponts et qui se détache d’un objectif purement contestataire.

Ensuite il y a la question de la mémoire de la langue dont parle Roland Barthes (Le degré zéro de l’écriture, 1953), lorsqu’il dit que nous ne sommes pas seuls quand nous utilisons une langue. Car elle nous intègre dans une communauté et dans un héritage des choses dites auparavant. Ceci sert à expliquer la continuité des textes de rap avec l’héritage littéraire francophone. L’exemple le plus fragrant est à mon avis la ressemblance que certaines formes du rap ont avec la tradition pamphlétaire, dont un écrivain comme Céline se démarque particulièrement. Dans Sans fautes de frappe, il y a des pages consacrées à cette question qui montrent comment le ton, les façons de dire et les figures employées dans certains raps (notamment ceux de NTM) font écho à l’écriture célinienne.

ESOEP : La rage / l’insulte / l’égo-trip … Souvent objets de délectation de la part des critiques du mouvement rap, sa sémantique et le ton employé dans certains textes, sont clairement en détachement du langage institutionnel. Qu’est-ce que cela révèle de ses auteurs et de leurs intentions ?

Il faut approcher ces éléments du point de vue esthétique et non pas psychologique. Ce n’est pas parce qu’il y a de l’insulte dans les textes que c’est de l’injure. C’est la question du « premier degré » qu’on attribue souvent au rap quand on ne le perçoit pas comme de la création. L’insulte n’est pas gratuite mais recouverte d’une esthétique et ceci n’est pas propre au rap : j’en veux pour exemple des écrivains comme Genet ou Céline, certaines formes de la chanson, la tradition carnavalesque, le théâtre de Guignol, etc.

La rage, la violence peut même être parfois plus intense dans des textes où il n’y a pas d’insulte (les morceaux de Casey, par exemple). Il y a beaucoup de choses à dire sur cette question car il ne faut pas oublier non plus la dimension raciale de l’accusation du rap. Par exemple, les rappeurs mis en cause à la suite des émeutes de 2005 insistaient déjà sur le fait que dès lors que des enfants d’immigrés dénoncent des choses dans leurs textes, c’est perçu comme de l’insulte. Tandis que quand quelqu’un d’autre le fera, on considérera d’abord que c’est de l’art et on parlera alors de liberté d’expression.

Il faut comprendre que l’ego-trip, les vannes et d’autres éléments agonistiques, perçus souvent comme de l’insulte et qui sont propres au rap, s’enchainent aussi dans toute une esthétique au fil des siècles : des troubadours au poète qui se vante de sa plume, de Cyrano de Bergerac aux pratiques langagières urbaines afro-américaines.

Enfin, il ne faut pas oublier que tout langage littéraire est détaché du langage institutionnel et il se permet alors certaines licences. On arrive ici à la question qui fâche : pourquoi accepte-t-on ces licences aux écrivains, poètes et chanteurs et non pas aux rappeurs ?

ESOEP : Justement, le rap s’est complexifié à mesure qu’il devenait connu et reconnu ; il parait aujourd’hui difficile de l’envisager et de l’étudier comme un seul et même mouvement. Pourtant comme en contradiction, nous assistons à des dynamiques réfractaires sur le rap dans son ensemble. Le genre artistique qu’il est fait débat et les émeutes de 2005 ont beaucoup participé à une cristallisation des positions sur sa place au sein du vaste ensemble de la « culture française ».

Alors à quel point le rap peut-il être une ouverture nouvelle sur la langue ?

Cette question est la problématique qui traverse Sans fautes de frappe. Le rap est principalement « méconnu » en France et appréhendé par des a priori et des préjugés. Montrer qu’il se nourrit d’une culture littéraire (aimée cette dernière, non pas pour être le signe des élites, mais parce qu’elle fait partie d’un patrimoine dont tous devraient pouvoir se revendiquer), c’est montrer qu’il ne se place pas dans la contre-culture, mais qui fait bel et bien partie de la culture hexagonale chansonnière et littéraire, au même titre que Renaud, Brassens, Rostand ou Verlaine.

Après, il est intéressant d’entendre ce que disent les rappeurs là-dessus car ils sont nombreux à reconnaître que le rap les a rapprochés des textes, du bon usage de la langue, de la consultation assidue du dictionnaire, de la découverte de nouveaux auteurs ou des techniques poétiques. Cet aveu vient à contrepoint des constats de certains linguistes ou pédagogues qui expliquent le langage appauvri des jeunes banlieusards par l’écoute du rap. Par ailleurs, nombreux sont les textes qui revendiquent un emploi plus poussé de la langue et les rappeurs qui se vantent du bon usage de celle-ci, maintes fois dans une démarche d’ego-trip.

ESOEP : Dans quelle mesure alors, doit-il être utilisé dans l’enseignement (à l’image d’autres chansons) comme une porte d’entrée vers l’étude du français et de sa culture ?

Je pense que c’est aux enseignants de juger si le rap peut ou non être utile pour leur cours. Mais ils doivent arriver à ce constat une fois qu’ils en ont écouté avec le même recul que lorsqu’ils écoutent une chanson de Brel ou lisent Baudelaire. Le rap peut être effectivement une porte d’entrée vers certains textes littéraires. Il peut servir à introduire ou à illustrer une variété des thématiques comme la poésie des troubadours, la voix épique ou la chanson de geste, la vocation du poète, le système des rimes et des figures, tout comme un certain nombre d’auteurs et de personnages comme La Fontaine, Cyrano de Bergerac, Jules Vallès, Céline, Aimé Césaire, parmi d’autres.

Lire l’entretien sur Et si on en parlait

ESOEP
Et si on en parlait 18 janvier 2017

- Interview de Bettina Ghio

Une invitée exceptionnelle les rejoindra sur le plateau, l’enseignante et docteure en littérature et civilisation françaises Bettina Ghio, qui vient nous parler de son ouvrage Sans fautes de frappe. Rap et littérature, paru aux éditions Le mot et le reste.

Visionner l’émission sur le site d’Arte

Élisabeth Quin
Arte // 28 minutes 6 janvier 2016

- Extrait en lecture de Sans fautes de frappe

La revue de critique communiste Contretemps propose un extrait inédit de Sans fautes de frappe à la lecture.

En lecture ICI

Contretemps 23 décembre 2016

- Entretien - Qui a dit que les rappeurs étaient fâchés avec la littérature française?

La culture littéraire des rappeurs français est bien plus riche qu’on ne le pense. C’est ce que tend à démontrer un essai de Bettina Ghio, professeur de français dans un lycée de région parisienne.

Le livre Sans fautes de frappe dissèque un corpus rapologique principalement extrait de l’âge d’or du hip-hop français, une période qui a vu éclore quelques-unes des plumes les plus marquantes du genre, au mitan des années 1990 : MC Solaar, Oxmo Puccino, IAM, NTM, Kery James, La Cliqua… Dans cette analyse fouillée, Bettina Ghio, professeur de français au lycée, recense les références littéraires dans les paroles des rappeurs. On découvre que toute une génération revendique l’héritage des auteurs classiques, notamment ceux enseignés à l’école. Cet éclairage inédit tord le cou aux clichés les plus tenaces.

Quand avez-vous démarré vos recherches ?
En 2006, dans le cadre d’une thèse de doctorat en littérature. Au début, je me suis lancée dans une simple analyse stylistique des textes. Ensuite, je me suis intéressée plus précisément à la présence de la culture littéraire dans les figures de styles et les rimes utilisées par les rappeurs.

Pourquoi s’intéresser aux textes des rappeurs français ?
C’était une question de goût personnel. Je les trouvais riches et bien écrits. Plus j’en écoutais et plus j’étais surprise de la façon dont le rap citait la littérature et s’inscrivait dans la continuité de la chanson française, tout en revendiquant cet héritage. En tant que littéraire, ça m’a interpellée car au milieu des années 2000, quand j’ai commencé à écouter du rap, les hommes politiques comme les journalistes non spécialisés critiquaient régulièrement cette musique, au prétexte qu’elle inciterait les jeunes des quartiers à mal se comporter. Peu de gens font l’effort d’écouter réellement les textes, ou au moins de les lire.

Proust, Hugo, Rimbaud… Les auteurs classiques sont régulièrement cités dans les paroles. Peut-on en expliquer l’origine ?
Dans leur parcours personnel, un certain nombre de rappeurs disent qu’ils ont connu l’échec scolaire, mais que les cours de français étaient souvent ceux qu’ils appréciaient le plus. D’autres sont allés plus loin en lisant des auteurs moins classiques, mais on retrouve dans beaucoup de paroles la culture littéraire des livres étudiés principalement à l’école. Ce qui n’a pas empêché le rap des années 1990 de critiquer sévèrement l’éducation nationale en tant qu’institution qui « fabrique des inégalités ».

Reconnu pour sa légendaire dextérité verbale, le personnage de Cyrano de Bergerac est une source d’inspiration assumée…
Les rappeurs sont admiratifs de sa façon de défier un adversaire par les mots, les belles phrases, et ils sont nombreux à revendiquer cet héritage littéraire. Pour Oxmo Puccino, la fameuse scène du nez est une situation rapologique, il y voit un rappeur qui s’exprime.

Comment expliquez-vous la mauvaise réputation du rap français ?
Par une forme de méconnaissance de ce qu’est réellement le rap et une méfiance vis-à-vis de la banlieue, qui crée une frontière avec la culture française dite traditionnelle. Il existe beaucoup d’a priori négatifs dans le milieu littéraire et chez les profs de français en particulier. Je l’entends régulièrement dans mon travail, quand un élève en difficulté cite un rappeur. Comme si s’était la pire chose qui pouvait lui arriver… L’idée que le rap participe à la « décadence de la culture française » est tenace.

MC Solaar semble être quasiment le seul rappeur qui échappe aux critiques…
MC Solaar jouait de façon évidente avec les sonorités, en évitant les mots violents. Il fut l’un des premiers à revendiquer le statut de « poète urbain ». Dans mon livre, j’analyse ses textes en parallèle avec ceux de Booba. C’est intéressant car ils maîtrisent tous les deux les mêmes figures de style sauf que dans le cas de Booba, ses propos sont perçus comme vulgaires. Au final, il est moins bien considéré que MC Solaar car la violence du propos occulte la dimension littéraire de ses textes. Quand les rappeurs sont invités sur les plateaux télé, on donne très peu de place au texte pour parler de ce qui va mal dans les cités et de la personnalité des rappeurs.

La nouvelle génération du rap français est-elle épargnée ?
Les auditeurs qui aiment le rap de « l’âge d’or » supportent mal des groupes comme PNL qui aiment jouer avec des phrases minimalistes et un minimum de mots, ce que faisait moins NTM. Le rap est un genre musical qui ne reste pas figé dans les codes du passé, il est en constante évolution. C’est comparable aux genres littéraires, le lecteur trouve souvent meilleur ce qui a été fait avant, et n’est pas forcément prêt à accepter la nouveauté.

Pourquoi le jugement est-il plus clément envers les auteurs de roman ?
En France, la littérature est sacrée. Tout ce qui entre dans le champ de l’oralité, de la chanson, est moins bien considéré. Dans un roman, un auteur peut se permettre d’écrire ce qu’il veut. C’est un format qui protège. Dans les années 2000, beaucoup de jeunes des quartiers comme Rachid Djaïdani ont écrit des livres. Ils racontent plus ou moins la même chose que les rappeurs, sans être poursuivis par la justice. La société française a du mal à admettre la part de fiction qui existe dans le rap.

Qu’avez-vous appris en écrivant ce livre ?
Le rap m’a fait comprendre beaucoup de choses de la société française. J’aimerais que les lecteurs ressentent ce même plaisir esthétique et littéraire que j’ai ressenti en écoutant du rap pour la première fois. L’approche sociologique du rap se borne à voir les textes comme autant de témoignages d’une souffrance liée à la vie en banlieue, en négligeant l’aspect stylistique des morceaux. Cette analyse a ses limites car elle laisse penser que la banlieue rejette en bloc la culture française. Dans mes recherches, j’ai découvert une réalité bien plus nuancée.

Retrouvez l’entretien sur le site de Télérama

François Chevalier
Télérama 20 décembre 2016

- Sans fautes de frappe

Et si la culture littéraire des rappeurs français était plus riche qu’on ne le pense? C’est ce que tend à démontrer l’ouvrage de Bettina Ghio, professeur de français d’un lycée de région parisienne. Cet éclairage inédit qui tord le cou aux clichés les plus tenaces est le résultat d’une analyse extrêmement fouillée de la part de l’auteur, qui a recensé les références littéraires dans les paroles des rappeurs. Sans fautes de frappe dissèque un corpus radiologique extrait de “l’âge d’or du hip-hop français”, une période qui a vu éclore quelques-unes des plumes les plus marquantes du genre, au mitant des années 1990 : MC Solaar, IAM, NTM, La Cliqua…
Prisonnier de sa mauvaise réputation, le rap français se heurte souvent au refus de principe d’un corps enseignant déstabilisé par la versatilité du vocabulaire banlieusard. Le livre de Bettina Ghio offre une grille de lecture aux non-initiés. On y découvre que toute une génération revendique l’héritage des auteurs classiques enseignés à l’école. Même si certains esthètes de la rime, friands de jeux de mots et de figures de style, admettent avoir connu l’échec scolaire, les cours de français étaient la matière qu’ils préféraient. Au détour d’un couplet, l’érudit MC Solaar cite Rimbaud (“Le dormeur du val ne dort pas / Il est mort et son corps est rigide et froid”), quand NTM décrit le quotidien des jeunes de cités à travers le prisme hugolien dans Le Monde de demain. Au-delà des écrivains récurrents tels que Proust, Céline ou Perec, le personnage de Cyrano de Bergerac a largement inspiré les “lyricistes” par son sens de la tirade. Oxmo Puccino retrouve “l’esprit du rap” dans la virtuosité verbale du héros d’Edmond Rostand. “La pratique livresque est une singularité du rap français qui le distingue de son aîné américain”, écrit Bettina Ghio. Ce constat audacieux sera-t-il suffisant pour réhabiliter les textes de rap auprès des lettrés? On a envie d’y croire.

DEUX T

François Chevalier
Télérama 17 décembre 2016

- Le hip-hop en pistes de lecture

Classement sélectif du meilleur des parutions consacrées à l’univers du rap.

La littératures est-elle soluble dans le rap français? Voilà la bonne questions posée par Bettina Ghio, professeure de français originaire d’Argentine, qui s’interroge sur le désir et l’appropriation de la première dans le second, disséquant les textes du patrimoine rap hexagonal, découvert en 2005, deux ans après son arrivée en France. Convoquant Céline, Jules Vallès, Victor Hugo mais aussi toute le mémoire de la chanson française, l’auteure s’échine à décrire avec intelligence le rapport à la langue, à la grammaire, la perpétuation d’une certaine tradition française du “mort aux vaches”, et l’utilisation du langage comme outil revendicatif. Une démonstration supplémentaire, s’il en était encore besoin, que les rappeurs français ne sont pas que des braillards aux borborygmes haineux.

Benoît Carretier
Libération 19 novembre 2016
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