Parution : 14/11/2013
ISBN : 9782360541058
416 pages (148 x 210)

24.00 €

Commander

Rap, hip-hop - Nouvelle édition

Trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future

C’est toute la force du livre, des incontournables classiques aux opus les plus underground. On apprend beaucoup sur les albums mythiques, et on découvre de petites perles quand l’auteur déploie sa fine connaissance du rap indé.

Paul Muselet – Clutch

My Vinyl Weighs A Ton. Mon vinyle pèse une tonne. Ainsi le producteur hip-hop californien Peanut Butter Wolf avait-il nommé son premier album, en référence à « My Uzi Weighs a Ton », un titre emblématique de Public Enemy.
C’est aussi ce que ce livre souhaiterait prouver : de nombreux albums hip-hop pèsent une tonne, ils sont d’un impact et d’une importance capitales. Quels que soient les enseignements sociaux ou politiques qu’on a pu en tirer, quel que soit le message qu’il véhicule, ce genre bientôt quadragénaire est d’abord une musique. Il a produit des classiques. Il a livré des albums riches et solides, appréciables en dehors de leur contexte de naissance. Des chefs-d’œuvres que même ceux dont l’oreille n’a pas été éduquée au rap sauront apprécier à leur juste valeur, après un léger effort d’immersion, moyennant la patience nécessitée par tout apprentissage.
Ce livre s’adresse à tous : fans de rap encore jeunes souhaitant compléter leur discothèque ; fans de rock, de jazz, ou de quoi que ce soit d’autre soucieux d’en trouver la clé d’entrée…
Après une solide introduction qui brosse l’histoire du hip-hop et du rap, ses différentes périodes et sa propagation au monde entier depuis son foyer américain, une analyse de 150 albums phares, choisis sur des critères de qualité formelle et de représentativité de toutes les tendances et styles du rap, permet au lecteur de déambuler à l’aise dans les boulevards comme les sentiers du hip-hop.

Revue de presse

- Rap, Hip-Hop Noé Gaillard Daily Books 02 décembre 2014
- Anthologie Raphaël Brun L'Observateur de Monaco Décembre 2013
- De Lou Reed à Johnny Hallyday, 5 beaux livres à offrir aux mélomanes à Noël RTBF 27 novembre 2013
- L'embourgeoisement du hip-hop Libération // Next 05 octobre 2013
- La faillite (5/5): Gangsta rap et gros sous. La faillite du label de rap US « Death Row » Marie Richeux France Culture // Pas la peine de crier 20 septembre 2013
- Rap, Hip-Hop Paul Muselet Clutch Mars 2013
- Musiques de toutes les couleurs (noires) Stéphane PICHET LIBRAIRIE PANTOUTE 22 janvier 2013
- Une belle idée cadeau pour les fêtes ! Les 8 plumes L'Express 5 décembre 2012
- Rap, Hip-Hop T.SKIDZ Noise Octobre 2012
- L'encyclopédie du Hip-Hop GQ novembre 2012
- Interview de Sylvain Bertot Greg L'Abcdr du Son juillet 2012
- Visages du Rap Guillaume Sbalchiero NON FICTION 13 juillet 2007
- Rap, Hip-Hop Sylvain Bourmeau France Culture // Tout feu tout flamme 5 juillet 2012
- Rap & Hip-Hop, l'interview Benoît HARTZINE juillet 2012

- Rap, Hip-Hop

Avec un sous-titre clair : 30 années en 150 albums de Kurtis Blow à Odd Future. Signalons tout d’abord que ce gros livre risque de ne pas plaire à tout le monde. Au moins parce qu’il est annoncé : « … cette sélection doit être faite avec modestie, en se souvenant que toute anthologie est nécessairement partielle, imparfaite, qu’elle n’est qu’une photographie, un état de part destiné à être contesté, révisé, amélioré, actualisé en permanence. » L’auteur s’est imposé une deuxième condition: « préciser les critères de sélection » et en a choisi deux incontestables : représentativité et esthétique. Mais avant d’établir sa liste, son catalogue, Sylvain Bertot dresse un historique du mouvement, du genre musical. Et l’on peut constater deux choses. D’abord le fait que la technique, l’innovation influencent énormément la création… et ensuite le fait que comme tout mouvement ou art son évolution est cyclique (schématiquement : balbutiements, reconnaissance, expansion, stagnation/régression, balbutiements, etc.). Je vous laisse le soin de découvrir les albums qui marquent et traduisent ces phases. Vous verrez que le livre est bien fait pour les non initiés (le lexique et l’index sont précieux). Mais personnellement j’aurais bien aimé qu’il soit accompagné de textes, ou d’extraits de textes pour donner une idée du discours de certains rappeurs. Car si nous connaissons assez bien les francophones je ne suis pas sûr que les textes argotiques des Américains nous soient directement accessibles à la simple audition.

Vous avez en tout cas là un excellent moyen de vous constituer une bonne discothèque rap et de mesurer l’importance du mouvement dont l’arbre francophone pouvait cacher la forêt…

Bonne écoute.

Noé Gaillard
Daily Books 02 décembre 2014

- Anthologie
Se faire une culture rap à travers 150 albums, voilà ce que propose Sylvain Bertot. Membre historique du magazine en ligne POPnews.com pour lequel il signe les articles consacrés au hop-hop, il anime aussi le blog Fake For Real. Après une introduction sur l’histoire du rap et du hop-hop, 150 albums triés sur le flet sont disséqués. Un livre essentiel pour mieux comprendre le poids social, politique et culturel de ce genre musical venu des États-Unis qui a fêté ses 40 ans en 2013. Indispensable au vu de la méconnaissance qui entoure encore trop souvent cette musique.
Raphaël Brun
L'Observateur de Monaco Décembre 2013

- De Lou Reed à Johnny Hallyday, 5 beaux livres à offrir aux mélomanes à Noël

L’ouvrage de Sylvain Bertot fait partie de la sélection de fin d’année de la RTBF.

Pour voir l’article c’est ICI

RTBF 27 novembre 2013

- L'embourgeoisement du hip-hop

En 2010, Tyler the Creator, petit prince du rap cynique, arborait un étrange « Free Earl » sur ses tee-shirts de skateur. Le Earl en question, ” Sweatshirt ” de son surnom, 16 ans à l’époque et déjà l’un des prodiges du collectif Odd Future, avait disparu des trottoirs de Los Angeles où il avait l’habitude de traîner avec sa bande. Direction : une école spécialisée pour enfants dif­ ficiles qui n’avait rien d’une maison de correction. Cet établissement hybride, le Coral Reef Academy, mi-camp de vacances mi-école de la dernîère chance, est située sous les tro­ piques, en Polynésie, dans un cadre idyllique et fort onéreux. La mère de Earl, professeur de droit à la prestigieuse UCLA, avait choisi de l’y envoyer en espérant qu’il abandonne le rap pour embrasser un cursus plus académique. Au progrannne du « stage de reconver­ sion » : nage avec les baleines, sessions thérapeutiques et immersion dans la culture samoane. Loin du ghetto où il n’a finalement jamais habité. Car le garçon, qui vient de publier Doris, l’un des meilleurs albums de la rentrée, illustre la montée en puissance d’une nouvelle génération de rappeurs issus de milieux favorisés.
Invité à rapper sur le brillant ” Super Rich Kids ”, tube 2012 de son ami Frank Ocean, Earl Sweatshirt disséquait le désenchantement de la jeunesse dorée de la côte ouest. Ces « problèmes » de gosses de riches contrastent avec les grands récits presque épiques qui ont sous-tendu l’œuvre d’une majorité de rappeurs, de Tupac à Jay Z, et qui garantissaient leur street credo -leur crédibilité « de la rue ». Sur ce genre de CV, un passé sordide, une arrestation, une fusillade et un passage en prison semblaient obligatoires pour avoir droit de cité dans le hip-hop, et accrocher l’attention d’un public friant d’écrits autobiographiques. Certes, deux des meilleurs albums 2012 ont été réalisés par des enfants du ghetto comme A$AP Rocky (Harlem) et Kendrick Lamar (Compton). Et certes, aussi bien Eminem, éternel white trash né dans une banlieue misérable de Kansas City, que Jay Z (lire l’encadré) rappellent dans tous leurs albums leur itinéraire _« rags to riches » (ou comment passer de la « misère aux millions »).

POLOS PASTELS ET BLACKGEOISIE
Mais la « blackgeoisie » comme on I’appelle, incarnée par Kanye West, s’est emparée d’une part de marché non négligeable dans le hip-hop. Fils d’un Black Panther devenu photographe à Atlanta et
d’une professeur d’université, Kanye West n’a jamais eu de complexe quant à son manque de proximité avec les quartiers, amplifiant même le décalage à ses débuts, il y a dix ans, puisqu’il portait les polos pastels preppy des fils de bonne famille.
Rejeté au départ par les maisons de disques qui ne voulaient rien miser sur un artiste n’ayant pas le « profil » gangsta rap, West a vite renversé la tendance. Dès sa trilogie universitaire (un album égale une année d’études. The College Dropout, Late Registration et Graduation) sortie à I’orée des années 2000, ” Yeezy ” abordait les thèmes chers à son cæur: carriérisme, matérialisme et complexes identitaires de la classe moyenne noire, alors en pleine expansion. Plus crooner mais tout aussi opporluniste, Drake, 26 ans,né dans le showbiz au sein d’une famille de musiciens (son père fut le batteur de Jerry Lee Lewis) est devenu en quatre albums un artiste qu’on adore ou qu’on déteste. Originaire de Toronto, au Canada, il a toujours cultivé I’ambivalence quant à ses origines et dans ses premières mixtapes, en 2006, il dissertait sur la sottude, ou les peines de cœur des riches et célèbres. Avec « Started From The Bottom » son single sorti en février, retournement de veste en satin ! Le même Drake tentait de faire croire qu’il avait, lui aussi trimé
pour s’en sortir, réinventant ainsi, comme tant d’autres avant lui, le mythe de ses origines. Mais la blogosphère musicale s’est chargée de lui rappeler qu’on ne la lui faisait pas…

UN HIP-HOP GENTRIFIÉ
De fait, les rappeurs bourgeois s’emparent des histoires de cœur, de mode, de swap. « Les rappeurs issus de la classe moyenne et de milieux huppés ne cherchent pas à représenter le ghetto, dont ils ne viennent pas. Ils se concentrent sur leurs démons intérieurs, constate Sylvain Bertot, auteur de Rap, hip-hop : trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future. Ils s’éloignent du matérialisme du gangsta rap, et de la description des réalités sociales du rap engagé, pour rejoindre les préoccupations sentimentales plutôt associées au rock et même au folk. »
Comme le rappelle Macklemore dans White Privilege, _« le hip-hop s’est gentrifié ». Ce rappeur blanc de la banlieue chic de Seattle a vu sa notoriété exploser cette année grâce à Same Love, plaidoyer pro-mariage gay (et gentiment niaiseux). Contrairement à ses aînés, Macklemore, 30 ans, ose questionner sa légitimité, lui qui a eu « la chance et le privilège d’avoir des parents qui pouvaient [l’envoyer] à l’université » rappe-t-il. Du côté de Beverly Hills, Jaden, le fils de Will Smith, est loin de se poser ce genre de questions. Richissime, déjà star, people parmi les people, il se lance dans le hip-hop premier degré. Comme Kanye West ou Drake avant lui. Il se définit comme un wannabe ghetto kid. Du haut de ses 15 ans il brode, façon Snoop Dogg des débuts, sur le spleen des héritiers tout en jouant les caïds, en bandana et débardeur noir à la Justin
Bieber. Dans sa mixtape sortie en octobre 2012, il nargue ceux qui « bavent parce qu’il est super-riche ». Le pire, c’est que cela pourrait bien lui valoir le succès.

Libération // Next 05 octobre 2013

- La faillite (5/5): Gangsta rap et gros sous. La faillite du label de rap US « Death Row »

Sylvain Bertot était invité pour évoquer la faillite du Label Death Row à l’occasion de la réédition de son livre.

À réécouter ICI

Dernier moment de cette semaine entièrement construite autour du mot faillite. Economie, géographie, littérature, sculpture… la semaine fut, comme à son habitude, pluri- et trans-disciplinaire. Mais comme à notre habitude, nous la concluons en musique et en sons. Qui a déjà hoché la tête au son du fameux “California Love”, avant d’onduler sur les premières notes du morceau, sait presque déjà de quoi il en retourne aujourd’hui. Une époque. Les années 1990. Une côte. Les États-Unis, à l’ouest. Une musique, le rap que l’on dit gangsta. Le label de rap Death Row est créé en 1992 par Suge Knight, massif bonhomme devenu patron, et Dr Dre massif rappeur resté rappeur. Au cœur de la culture gangsta rap, le label semblait pousser la logique d’autodestruction provocante jusqu’au bout, en comptant à son actif ( en plus des millions d’albums et de dollars ) au moins un mort, de lourds soupçons de blanchiment d’argent de la drogue, des amitiés troubles avec policiers douteux, et une faillite économique en 2006. Le label dont le logo en chaise électrique illustre le nom, est l’un des plus sulfureux de l’histoire de la musique, mais c’est aussi l’un des plus fameux puisqu’y furent signés quelques grands classiques du gangsta comme Snoop Dogg ou 2Pac.

Marie Richeux
France Culture // Pas la peine de crier 20 septembre 2013

- Rap, Hip-Hop

Des ouvrages attendus et stéréotypés sur le rap, il y en a eu un paquet. Celui-ci n’en fait pas partie. Sylvain Bertot décrypte 30 années de hip-hop d’une façon très personnelle, s’attachant à cesser un panorama “fidèle” du chemin parcouru tout en affichant opinions et partis pris. Car disons-le, mettre ABN et Run DMC côte à côte en couverture, c’est une petite provocation. C’est toute la force du livre, des incontournables classiques aux opus les plus underground. On apprend beaucoup sur les albums mythiques, et on découvre de petites perles quand l’auteur déploie sa fine connaissance du rap indé.

Consulter les différents numéros de Clutch Toulouse

Paul Muselet
Clutch Mars 2013

- Musiques de toutes les couleurs (noires)

J’ai fait ici à l’occasion l’éloge des excellentes et marseillaises éditions Le Mot et le reste. Poétique, esthétique, création littéraire mais, surtout, musique sont les jalons de son superbe catalogue. Musiques, devrais-je dire; musiques savantes ou populaires, « ethniques » électroniques ou acoustiques d’avant-garde… Toutes les musiques, ou presque, quoi.

La collection « Formes », en particulier, fait le bonheur du mélomane en mal de découvertes; si vous êtes comme moi, vous trouverez là plusieurs discographies commentées qui sont autant de chemins musicaux pour joyeusement se perdre en terre de Musique, pour continuer de se former la jeunesse avant que les oreilles ne nous sèchent. Dernièrement sont parus deux de ces guides discographiques qu’à première vue on pourrait croire opposés, mais qui au fond ont des liens bien enracinés (il n’y a pas si longtemps on aurait dit « organiques »). Je parle ici de Africa 100, de Florent Mazzoleni, et de Rap, hip-hop : trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future, de Sylvain Bertot.

Les deux me plaisent tout autant, mais différemment. Quand Africa 100 me rappelle les rares soirées de mes années d’étudiant où j’ai tenté d’apprivoiser le soukous tant bien que mal (plus mal que bien), Rap, hip-hop m’aide à ne pas devenir un vieux grincheux de mélomane, dont le discours consisterait en des variations sur le thème de « c’était mieux avant et puis c’est même pas des musiciens ».

« Primitive », la musique africaine, vous croyez? Si elle est en quelque sorte la mère des musiques populaires mondiales, n’oublions pas qu’elle s’est constamment actualisée, réintégrant même souvent en son sein les grands courants de la musique noire hors Afrique (rumba, jazz, reggae), inventant ainsi mille fusions modernes. La « traversée sonore d’un continent » que nous propose Mazzoleni est intrigante, enrichissante, mais parfois frustrante : plusieurs disques seront difficiles à trouver. Mais cette façon très XXe siècle de faire des découvertes musicales, où on ne peut pas télécharger immédiatement une chanson qu’on aimerait bien entendre, a son charme. Il n’y a pas que Sting dans la vie!

Eh non! le hip-hop n’était pas qu’un mode passagère des années 1980! (Avouez que vous l’avez pensé, vous aussi.) Son importance dans l’histoire populaire ne fait plus de doute aujourd’hui; non seulement comme phénomène purement musical, mais aussi, peut-être surtout, par la lecture sociohistorique qu’on peut (et qu’on devrait) en faire. Le rap, l’improvisation vocale et poétique, l’échantillonnage (sampling) ont forgé, de concert avec la « démocratisation » des moyens techniques qui le permettaient, une façon « futuriste » de faire de la musique. Ce fut une véritable révolution du D.I.Y. (do it yourself — faites-le vous-même). Mais je m’égare : pour aborder les enjeux sociologiques et musicologiques du hip-hop voyez Can’t stop, won’t stop, de Jeff Chang, chez Allia.

Mais revenons au livre de Sylvain Bertot. Avec son introduction très intéressante, qui fait 70 pages, et son glossaire, Rap, hip-hop a une certaine portée pédagogique en démystifiant le phénomène. Mais le cœur du livre est ici aussi sa riche discographie. L’auteur réussit à couvrir l’essentiel du terrain, incluant même un Canadien (blanc), l’excellent Buck 65, qui serait ma recommandation personnelle, si vous en vouliez une. Non seulement parvient-il en quelques paragraphes à mettre chaque œuvre en contexte, mais il n’oublie pas, en véritable critique, de nous parler de la musique elle-même (styles, moyens de production, sons) et des paroles.

Dans les deux cas, il s’agit d’instruments de navigation musicale efficaces bien que subjectifs, ou plutôt parce que subjectifs, qui vous en feront connaître assez pour avoir envie d’en connaître plus. Voilà un beau programme!

À consulter:
— Florent Mazzoleni, Africa 100, Le Mot et le reste.
— Sylvain Bertot, Rap, hip-hop : trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future, Le Mot et le reste.
— Jeff Chang, Can’t stop, won’t stop, Allia.

LIBRAIRIE PANTOUTE

Stéphane PICHET
LIBRAIRIE PANTOUTE 22 janvier 2013

- Une belle idée cadeau pour les fêtes !

Rap, Hip-Hop, peut être ces mots ne vous disent rien, ou peut-être vous font-ils peur, évoquant pour vous les gangs américains, la violence et la drogue. Autant de clichés traînant aux basques d’un courant né au début des années soixante dix dans le Bronx, qui recouvre non seulement la musique, mais aussi la danse et toute la mouvance du graffiti (ou graf). Toute une culture donc, une culture issue des villes et de ses rues, une culture vivante et très loin de se réduire au seul “gangsta rap”. Dans ce livre tout à la fois passionnant et remarquablement bien construit, Sylvain Bertot revient aux racines de la musique rap (ou hip-hop, les deux termes étant synonymes), racines qu’il situe dans les quartiers noirs et latinos de New York. C’est là, au cours de l’année 1973, qu’un jamaïcain, DJ’Kool Herc, amena avec lui le principe des « sound systems », nom donné aux sonorisations ambulantes destinées à écouter la musique dans la rue. Vous avez sans doute tous en tête l’image de ces jeunes traînant dans la rue avec de monstrueux objets sonores qu’ils portaient sur l’épaule… C’était avant les iPods, iPhone et autres smartphones qui inondent maintenant la planète, où l’on voit ces mêmes jeunes avec un casque sur les oreilles. Mais DJ’Kool Herc ne se limita pas à cela. S’inspirant des sons de l’époque, il créa le principe de faire tourner deux exemplaires d’un même disque sur deux platines, répétant à l’infini les breakbeats, ou breaks, ces solos de percussions dont la musique funk était si friande. Break, un mot synonyme de fondement de la culture hip-hop, reprise dans la danse avec ce que l’on appelle la breakdance. Puis d’autres, comme Grand Wizard Theodore, eurent l’idée de manipuler un peu plus les vinyles, modifiant leur vitesse de rotation avec leurs mains, produisant ainsi des sons improbables. C’est ce que l’on appelle le scratch. Enfin, d’autres encore eurent l’idée de haranguer les foules — nous sommes toujours dans l’idée de manifestations de rue — produisant des mots sur un rythme rapide et soutenu, ce qui donna le rap (de to rap, cogner, ou frapper en anglais). Frapper les mots, les décliner sur un rythme qui cogne, nous somme en plein dans la musique hip-hop, qui prendra le nom plus tard de musique rap.

Tout cela est bien intéressant me direz-vous, mais je n’y connais rien à cette musique. Erreur ! Car certains morceaux ont fait le tour de monde, comme ce morceau de Run DMC « Walk this Way », l’un des 150 albums cités par Sylvain Bertot, Sylvain Bertot qui nous fait parcourir 30 années de musique rap, depuis la » old school » de Kurtis Blow et d’Afrika Bambaataa, jusqu’au “dirty south” des années 2000, avec Outkast, en passant par le gangsta rap, le criminal minding ou le sampladélia… Tout un programme, donc, d’une musique qui a ses propres codes, une musique beaucoup plus riche et complexe qu’il n’y paraît, et que nous fait un peu mieux connaître Sylvain Bertot. En somme, un très beau cadeau à mettre sous le sapin, pour tout amateur de musiques contemporaines.

L’EXPRESS – les 8 plumes

Les 8 plumes
L'Express 5 décembre 2012

- Rap, Hip-Hop
“J’aime l’opéra. ça parle de sexe, de viol, de violence, d’inceste et de suicide. Et c’est apprécié par les mêmes gens qui veulent censurer le rap.” (Bushwick Bill des Geto Boys). Ex-rédacteur en chef de plusieurs webzines dédiés au hip-hop (Nu Skool, Hip-Hop Section), Sylvain Bertot est également l’un des co-fondateurs du site POP-news et s’épanche régulièrement sur son blog Fake For Real dans lequel il avait déjà publié un horizon du hip-hop indé en 100 chroniques d’albums (remis à jour et augmenté tout récemment). N’ayant d’autre prétention que celle de donner une vision la plus large possible de la planète hip-hop cette fois et d’en offrir les clés via une complete story, une sélection chronologique et un lexique, il signe un bouquin récapitulatif privilégiant l’approche esthétique basée sur les évolutions stylistiques (attitude, lyrics, production, diffusion), représentatives de toutes les tendances à travers les différentes époques. L’historique développe son propos sur 70 pages découpées en courts chapitres aux titres explicites (“Two Turntables And A Microphone”, “Old School Hip-Hop”, “Golden Age”, “Gangsta VS Alternative Rap”, “Get Rich Or Die Tryin’”...) nous contant la naissance du mouvement hip-hop avec l’importation du principe des sound-systems jamaïquains dans le Bronx par Kool Herc(ule), le développement de cette culture urbaine à travers la Zula Nation et ses quatre principes fondateurs (MC, DJ, break dance, graff), puis son évolution par à-coups, symbolisés par des albums forts et des artistes phares, signant le grand écart entre le “Message” de Grandmaster Flash et le “Am I Even Really A Rapper Anymore?” de Lil B, chacun redéfinissant à sa manière l’image d’une musique que l’on a déclarée morte à peine moins souvent que le rock, mais qui continue malgré tout sa progression vers de nouveaux territoires. Comme la story, le choix des 150 albums chroniqués s’intéresse à 90% au rap US (un peu de français, très peu d’anglais) et revient autant sur des classiques incontournables, que des albums nettement moins connus (voire connus pour leur éprouvante médiocrité, cf. la tentative de réhabilitation de Soulja Boy) ou moins en vue dans la discographie d’artistes reconnus (le “showtime” de Dizzee Rascal plutôt que de son infiniment supérieur prédécesseur). Et ce, en essayant de susciter la (re)découverte et de revaloriser et rétablir l’apport au genrre, à l’histoire et au business ; chaque chronique étant agrémentée d’autres pistes d’écoutes.
T.SKIDZ
Noise Octobre 2012

- L'encyclopédie du Hip-Hop

Avec la house, le rap est sans doute le genre musical le plus excitant de ces trente dernières années. Mais si l’on en connaît les stars et les tubes, on ignore en revanche souvent toute la richesse stylistique de ce mouvement protéiforme. Du G-funk de la côte ouest au son dark et minimaliste de Houston, en passant par la nébuleuse internationale du rap “alternatif” et les classiques new-yorkais. Sylvain Bertot offre une sélection aussi variée qu’instructive pour qui souhaiterait se plonger dans ce monde foisonnant mais trop souvent caricaturé par les profanes.

GQ

GQ novembre 2012

- Interview de Sylvain Bertot

Abcdr du Son : Sur ton site Fake For Real, tu as fait pas mal de recensions de livres publiés par Le Mot et le Reste, l’éditeur chez lequel sort Rap, Hip-Hop. On suppose que c’est de là que l’idée du bouquin t’est venue… Mais quelle est plus précisément l’origine du projet ? Tu as soumis un manuscrit à l’éditeur ou c’est lui qui t’a contacté après avoir lu tes chroniques ?

Sylvain Bertot : C’est moi qui lui ai soumis, mais c’était alors un projet complètement différent. Sur Fake for Real, POPnews et les autres sites auxquels j’ai contribué, je parle du hip-hop en général, mais surtout de la scène rap indé apparue à la fin des années 1990 : c’est le sujet que j’ai pas mal creusé ces dernières années, et à l’origine je voulais surtout écrire là-dessus. J’étais pas complètement sûr que ça intéresse beaucoup – c’est quand même une micro-scène, un micro-sujet, ça concerne pas forcément beaucoup de monde – mais j’ai tenté le coup, avec un premier bouquin, non publié, qui était plus ou moins une compilation de chroniques que j’avais faites par le passé, plus une introduction, mais qui portait vraiment sur le rap indé de la fin des années 1990 : Fondle’Em, Def Jux, Anticon, etc.
Quand j’ai voulu soumettre ça à des éditeurs, j’ai tout de suite visé Le Mot et le Reste parce que j’aimais bien ce qu’ils avaient fait par le passé. J’avais chroniqué les livres de Philippe Robert qui étaient pas mal et j’aimais bien le format, sobre et austère, ça me va bien… Je les ai contactés directement, il y a environ un an [l’interview a eu lieu en mai 2012, NDA]. Ils étaient intéressés, sauf qu’eux cherchaient quelqu’un qui puisse faire la même chose que Philippe Robert, mais sur le rap. Ils m’ont donc proposé de faire quelque chose qui ne porte pas seulement sur le rap indé, mais plutôt sur l’histoire du rap en général. Sur le coup j’ai pas tout de suite dit oui : c’était tout de suite un autre projet, d’une autre ampleur. L’histoire du rap je la connais bien, mais ça me faisait sortir de ma zone de confort, il y a des scènes que je connais moins bien… Et puis en discutant je me suis laissé convaincre, je me suis bien pris au jeu et ça m’a motivé.

A : As-tu aussi envoyé le projet à d’autres éditeurs qui font des bouquins de qualité sur l’histoire de la musique, comme Allia ?

SB : J’avais aussi pensé à Allia et au Camion Blanc mais en visant en priorité Le Mot et le Reste, tout simplement parce que j’aimais bien ce qu’ils faisaient, notamment les bouquins de Philippe Robert. J’aimais bien leur maquette, et j’avais opté dès le départ pour une présentation similaire, c’est-à-dire une introduction sur l’histoire du genre puis une sélection d’albums. Ils m’ont recontacté rapidement et ça a bien fonctionné, donc je n’ai pas eu besoin d’aller voir ailleurs.

A : Une fois que tu as soumis à l’éditeur cette deuxième mouture ”élargie”, comment ça s’est passé ?

SB : On a surtout eu pas mal de discussions en amont. Une fois que je lui ai envoyé la première version vers Noël dernier, il m’a laissé libre. Il a seulement eu quelques remarques de forme, quelques suggestions aussi, une notamment sur le rap français…

A : ... J’allais justement y venir : tu n’es pas connu pour être spécialement bienveillant envers le rap français, pour le dire gentiment… A-t-il une place dans le bouquin ?

SB : J’en parle assez peu, pour deux raisons. D’une part parce que je voulais vraiment avoir une optique internationale, or autant le rap français c’est important en France, autant au niveau global ça l’est nettement moins. D’autre part parce que le rap français, personnellement, sans rejeter tout, c’est beaucoup moins mon truc que le rap américain ou même d’autres pays. Il y en a un peu quand même : 5 albums de rap français sur 150 albums en tout. Et dans l’intro il y a un passage sur le rap français. J’en dis pas toujours que du bien… mais pas que du mal non plus.

A : Comment as-tu choisis ces cinq albums ? La sélection a-t-elle été difficile ?

SB : Oh non, parce que j’en aime pas tant que ça, donc il n’y avait pas un choix monstre ! [rires] Il fallait quand même essayer d’être représentatif, mais je ne suis pas sûr de l’avoir été. J’ai simplement pris cinq albums de rap français que j’aime bien [NDA : il s’agit de Métèque et Mat d’Akhenaton, Conçu pour durer de La Cliqua, Mauvais œil de Lunatic, Peines de Maures – Arc en ciel pour daltoniens de La Caution, Des lumières sous la pluie de Psykick Lyrikah].

A : Qu’est-ce qui te bloque dans le rap français ?

SB : Je pense qu’on a de très bons rappeurs, en termes de pur rap, des gens qui ont de la gouaille, du flow… Mais très souvent je suis moins convaincu par les beats. Il y a, je crois, un héritage de la variété française et de la chanson réaliste française, avec une survalorisation du texte qui conduit à ce que ça ne soit pas au niveau musicalement. Et puis je trouve souvent (même s’il y a des exceptions) le rap français très premier degré, alors que dans le rap américain, même le plus dur, il y a plus d’humour, de second degré. Au final j’y trouve rarement mon compte. Des gens qui avaient les mêmes goûts que moi en rap américain ont essayé de me convertir à l’époque de Hip-Hop Section, ça a marché de temps en temps mais rarement [rires]. Aussi, joue sans doute le fait que quand tu comprends immédiatement les paroles, tu te rends compte que les rappeurs français ne sont pas forcément de grands penseurs… C’est pareil en anglais mais ça choque plus dans ta langue.

A : Quelle est la part, plus généralement, du rap hors États-Unis dans ta sélection ?

SB : J’ai pas compté, mais il y a pas mal d’albums de rap anglais, peut-être six ou sept, deux albums de rap japonais, pas mal d’albums canadiens puisqu’il y a là-bas une grosse scène de rap indé, un album de rap australien… Mais au total c’est pas énorme, l’essentiel ça reste quand même le rap américain/états-unien.

A : À propos de cette scène rap indé américaine que tu connais très bien, on a l’impression d’un enthousiasme puis assez vite d’un essoufflement…

SB : Ça dépend si on parle de la scène “alternative” américaine ou de ce qui a été plus ou moins son équivalent en France. Hip-Hop Section traitait des deux. À l’origine il y a eu d’abord NuSkool, qui ne parlait que de rap indé américain, ensuite une petite communauté s’est formée autour, ça s’est donc étendu et on a essayé de parler de la scène qui tentait de se créer alors, autour de TTC & Co. par exemple. Cette scène indé ”à la française” n’a pas vraiment duré, même si la plupart des artistes concernés ont une postérité et continuent à faire des choses : ils font des choses différentes, la scène a un peu explosé... Les acteurs ont survécu mais la scène en tant que telle, non, et moi-même d’ailleurs je m’en suis un peu détaché.
La scène nord-américaine, elle, où le Canada est très présent, a survécu, mais elle a aussi beaucoup changé. Le rap new-yorkais “puriste” de la fin des années 1990 porté par des labels comme Fondle’Em et compagnie, bon, ça existe encore, mais c’est plus ce que c’était. Il y a eu une suite au milieu des années 2000 avec une phase genre “rap de blanc expérimental intimiste” à la Anticon, c’est une scène qui a donné de très bons disques mais qui a été très peu médiatisée – d’où la création de Fake for Real. Moi c’est des artistes qui me parlaient pas mal, parce qu’en général ils sont marqués par le rock et j’écoute autant de rock que de rap, ma discothèque c’est moitié-moitié, donc je m’y retrouvais. Maintenant cette scène est morte aussi, faute d’exposition et de relais. Mais je défends l’idée que, même si c’est à la fin des années 1990 que le rap indé a surtout été sous les feux des projecteurs, en fait ça a été plus intéressant après.

A : Tu parlais tout à l’heure d’être “représentatif” : c’est parce que l’idée était d’emblée de ne pas seulement faire une sélection purement subjective, même très argumentée ? Tu t’étais fixé un certain nombre de critères pour essayer de faire le panorama le plus complet possible ?

SB : À partir du moment où l’éditeur m’a convaincu de faire un livre sur le rap en général, ça s’imposait un peu. Mais je me suis posé pas mal de questions. Au début, j’ai pensé faire un peu comme Philippe Robert dans Pop, Rock : faire un classement alternatif, c’est-à-dire citer des albums qui ne sont pas habituellement dans les listes des meilleurs albums de tous les temps. Ce qui m’embêtait, c’est que je pouvais trouver pas mal de trésors cachés pour certaines époques ou certains sous-genres, y compris le rap new-yorkais des années 1990, mais je n’aurais pas pu couvrir tout de la même façon, dans des styles que j’aime bien mais que j’ai moins creusé comme le G-Funk par exemple. Et puis si je prenais le parti de faire connaître des trésors cachés, ça me faisait presque revenir à mon projet de départ.
Par ailleurs il fallait quand même que ça interpelle les gens. Des bouquins sur le rap, en France, il n’y a en pas tant que ça finalement. Or, il y a des gens qui veulent se renseigner sur le sujet, qui écoutent d’autres musiques mais veulent un peu mettre le nez dans le rap : ces gens-là, on ne va pas leur imposer directement des albums introuvables. Au final j’ai donc opté pour un mélange des deux, avec des disques coup de cœur, mais en incluant aussi beaucoup de classiques reconnus (même s’il en manque), et en couvrant différentes époques et géographies. C’est donc autre chose que Fake for Real : il y a des albums dans le livre dont je n’ai jamais parlé sur le site.

A : Est-ce qu’en écrivant le livre tu avais en tête un “public cible”, par exemple des amateurs d’autres musiques qui ne sont pas complètement hostiles au rap mais conservent encore pas mal de préjugés ?

SB : J’ai visé plusieurs cibles. La première, la principale, c’est effectivement des fans de musique, ou simplement des gens qui s’intéressent à la musique en général et qui sont assez ouverts pour aller voir ce qui se passe dans d’autres genres ; notamment un lectorat plutôt rock, mais pas borné, curieux. En fait c’est déjà à eux auxquels je pensais à l’époque de NuSkool et Hip-Hop Section, j’avais pas toujours le public que je visais d’ailleurs ! [rires] Il y a aussi une deuxième cible venue plutôt au fur et à mesure des discussions avec l’éditeur, qui faisait remarquer le peu de livres qu’il y avait sur le sujet, d’autant que certains comme ceux de Cachin sont épuisés : ce sont les “jeunes qui débarquent”, des jeunes amateurs de rap qui cherchent à se faire une culture.

A : Olivier Cachin avait lui aussi fait paraître un livre basé sur un classement de disques qui visait large : qu’avais-tu pensé de ce bouquin ?

SB : Je ne me souviens plus trop : celui où il commençait avec les Last Poets ? Il y avait pas mal de rap français dedans, non ? [réfléchit] Je l’ai lu, mais il y a longtemps et je l’ai pas chez moi, donc j’en ai pas un souvenir très précis… En tout cas je me suis pas positionné par rapport à Cachin pour tout dire, il vise sans doute un public encore bien plus large que moi [rires]. J’avais ce genre de livres en tête, mais mes sources sont principalement en anglais et je m’adresse quand même plus à de vrais fans de musique.

A : Comment as-tu déterminé le titre de ton livre ? Il est très large et en même temps un peu incertain sur le rapport entre “rap” et “hip-hop”, et c’est le sous-titre qui explicite l’objet du livre…

SB : Oui, il y a même deux sous-titres ! [rires] Ce titre, je l’ai pensé dans la foulée de certains de Philippe Robert et compagnie. J’aurais pu mettre seulement “rap” ou “hip-hop”, mais j’ai voulu mettre les deux avec une virgule plutôt qu’un “et” pour signifier que c’était devenu la même chose, à peu de chose près… Je précise tout ça dans l’introduction. Ça me fait d’ailleurs penser à un autre public auquel j’ai pensé, à travers mon ancien voisin du bureau : un fan de musique mais qui ne connaissait absolument rien au rap. Il m’a un peu servi de test. En discutant, pour lui ça a été une révélation complète que le rap et le hip-hop c’était grosso modo la même chose. L’idée qu’il avait en tête, comme souvent, c’est que le hip-hop c’est noble, c’est de la culture, alors que le rap c’est un truc agressif… Il y a pas mal de gens qui te disent ça : “je déteste le rap, mais j’aime bien le hip-hop”. C’est aussi pour ça que j’ai voulu recoller les deux mots : ils n’évoquent pas les mêmes choses chez les gens et je voulais brasser large.

A : Pourquoi une sélection de 150 albums, et pas 100 ou 200 ? Est-ce parce que tu actualises parallèlement ta liste des meilleurs albums de rap indé sur Fake for Real en passant justement de 100 à 150 ?

SB : Pour le rap indé, dans la première version du projet, j’étais encore plus ambitieux : j’en avais 250 ! Avec une introduction beaucoup plus courte, puisqu’on ne croule pas sous les sources. Je ne sais plus comment on en est arrivé à 150, mais en tout cas je voulais en écrire beaucoup, rendre compte de la diversité du genre. C’est aussi quelque chose que j’ai testé auprès de mon voisin de bureau : le convaincre à quel point le rap pouvait être divers, autant que le rock, le jazz… Il ne me croyait pas !

A : Quatre albums figurent en couverture : pourquoi ceux-là ? La sélection a-t-elle été difficile ?

SB : Ah ça oui, je me suis arraché les cheveux ! [rires] C’était compliqué... J’ai essayé de trouver le meilleur compromis. Je voulais que toutes les époques soient représentées, et là c’est le cas : les années 1980 avec Run D.M.C., les années 1990 avec Dr. Dre, 2000 pile avec Antipop Consortium, et la fin des années 2000 avec ABN. Je voulais également que toutes les régions du rap des États-Unis soient abordées, et là il y a à la fois du rap new-yorkais, sudiste et californien. Je voulais aussi avoir un album archi-connu, comme The Chronic, à côté d’une pochette marquante du rap indé, connue aussi d’un autre public, comme celle de Tragic Epilogue, et d’une pochette d’un groupe connu seulement par les connaisseurs, ABN. Bref, être représentatif en termes d’époque, de géographie et de notoriété.

A : Et à partir de ces critères, tu es arrivé directement à ces quatre là, où tu avais des possibilités alternatives ?

SB : En fait j’avais proposé plusieurs possibilités à l’éditeur à partir de ces trois critères ; lui de son côté voulait aussi prendre en compte l’impact visuel des pochettes : c’est celles-là qu’ils ont préférées et ça m’a convenu.

A : Quelles sont alors les couvertures auxquelles on a échappé ?

SB : [réfléchit] Je sais plus trop, ça fait déjà deux ou trois mois… Maintenant je suis habitué à ces quatre-là... J’avais dû mettre des choses plus connues pour le rap sudiste et moins pour le rap californien, genre Compton’s Most Wanted. J’avais dû mettre aussi le We can’t be stopped des Geto Boys, pour bien montrer que le bouquin ne parle pas du tout seulement de rap indé intello ! [rires]

A : Sur FFR, tu ne chroniques pas seulement des disques, mais aussi des livres, notamment (mais pas seulement) sur le rap. Tu te souviens du premier livre que tu as lu sur le sujet ? Et le dernier en date ?

SB : En fait je me suis mis tard à la lecture de bouquins sur la musique, ça doit dater du milieu des années 2000, pas avant. Le premier c’est donc le Jeff Chang (Can’t Stop Won’t Stop), en anglais. J’ai pas tout aimé d’ailleurs. Il va un peu vite vers la fin ; il explique très bien les débuts, la naissance, mais après, quand le rap devient d’une certaine manière plus intéressant esthétiquement, il parle du côté politico-social engagé mais beaucoup moins des genres, des œuvres, de la dimension esthétique, c’est dommage.
Le dernier, je l’ai pas encore fini, c’est The Big Payback de Dan Charnas, qui raconte l’histoire du rap par le business. C’est intéressant mais c’est un pavé, c’est presque de la micro-histoire par moments, il faut avoir du courage pour le lire ! Mais il a un positionnement très intéressant dès le début : dans l’introduction, il renvoie dans les cordes ceux qui accusent le rap d’être un retour en arrière, d’avoir gaspillé tous les acquis de la lutte pour les droits civiques, de renvoyer une image négative de l’homme noir… Et répond : qu’est-ce qui a permis à des Noirs d’avoir des positions importantes dans l’industrie du disque, facilité les connexions entre Blancs et Noirs en touchant massivement les banlieues blanches, etc. ? C’est le rap. Il est peut-être “scandaleux”, mais il a contribué au progrès de la condition noire. C’est son point de départ, c’est une thèse un peu provocatrice et j’aime bien ça [rires].

A : Même question pour les disques : quel est le premier disque de rap que tu as vraiment écouté ? Et le dernier ?

SB : Waouh ! [réfléchit] Les premiers disques de rap que j’ai écoutés, c’était ceux qui plaisaient aux auditeurs de rock, donc Public Enemy, De La Soul et A Tribe Called Quest, à cause du sample de Lou Reed. Un peu les Beastie mais pas tant que ça, je m’y suis mis plus dans la période Check Your Head et Ill Communications que dans celle de Licensed to Ill. Ce qui m’a vraiment fait basculer dans le rap, le moment où je me suis mis à ne plus acheter que ça, c’est plus tardif, c’est le Wu-Tang, qu’en plus j’ai découvert après coup avec les albums solos en 1995. Là ça a été le choc. J’ai jamais aimé un groupe autant que le Wu-Tang. J’avais passé la vingtaine mais ça m’a fait à nouveau aimer la musique comme quand j’étais ado. Le premier que j’ai écouté c’était celui d’ODB. Je me suis dit : mais c’est quoi ce truc de dingue ! Je l’ai acheté, j’ai adoré, et après je trouvais que chaque solo était encore meilleur que le précédent.
Le dernier… Eh bien en fait je ne suis pas l’actualité au jour le jour, c’est un truc de jeunes et moi j’ai bientôt quarante berges… Dernièrement j’ai bien aimé Action Bronson : il y a sans doute un côté nineties qui m’a interpellé, on retrouve avec lui Ghostface et donc le Wu-Tang, sachant que j’ai préféré Blue Chips à Dr. Lecter. Ou même des trucs un peu gothiques comme Lil Ugly Mane, j’aime bien. Côté indé j’aime bien le dernier Blue Sky Black Death & Nacho Picasso par exemple. Mes gamins aiment bien les trucs anglais genre Dizzee Rascal, ça marche bien pendant les anniversaires [rires].

A : Est-ce qu’en faisant ta sélection, tu t’es surpris en changeant d’avis sur un album avec le recul ?

SB : Ça m’a fait ça, mais avant le bouquin. L’écoute ça réclame une certaine éducation : quand tu viens du rock avec un certain moule ça t’apprend à apprécier certains sons, mais pour d’autres, il faut un certain temps. Moi au début, très clairement j’étais plus rap new-yorkais puis rap indé : plus c’était bizarre plus ça me plaisait, ou plus c’était intimiste-émo-à guitare plus ça me parlait, et c’est sur le tard que je me suis mis au rap west coast et sudiste, à part les “gros”, comme OutKast que j’ai toujours adoré parce qu’il y avait un côté rock qui m’interpellait. Plus tard je me suis surpris à aimer des trucs comme Compton’s Most Wanted, B.G. Knocc Out & Dresta…

A : Tu as évoqué plusieurs fois les livres de Philippe Robert : avais-tu d’autres références ou points de repères pour l’écriture ou la construction, y compris des repoussoirs, des trucs que tu voulais éviter ?

SB : Sans penser à un bouquin ou un auteur en particulier, ce que je voulais absolument éviter c’était quelque chose de trop factuel. Les biographies par exemple, même d’artistes que j’aime bien, je m’en fiche. L’approche biographique je m’en fiche si ça éclaire pas le disque dont on parle. Ce qui m’intéresse, c’est les disques. Je voulais aussi qu’il y ait des convictions. Sur Fake for Real je peux dire ce que je veux et me permettre d’être polémique ; dans le livre je suis plus diplomate, mais il y a quand même des convictions : par exemple sur le rap français, dont je ne dis pas que du bien.

A : As-tu un regret pour ce livre : quelque chose que tu n’as pas pu caser, ou que tu remets à plus tard ?

SB : Ah, j’en ai plein : dès que j’ai rendu le livre, j’ai eu des doutes sur ma sélection ! Pourquoi j’ai pas mis tel ou tel disque que j’aime bien, etc. Au bout d’un moment, il faut savoir s’arrêter. Mais j’ai presque peur de relire le bouquin une fois qu’il sera sorti : si ça se trouve je ne serai déjà plus d’accord avec des choses que j’y ai mises [rires]. Sachant que je l’ai fait lire avant à des gens dont l’avis compte, même si on n’est pas forcément d’accord.

A : Vu ton expérience à long terme sur différents sites, est-ce que tu sens des changements dans le lectorat, un renouvellement ou des décalages générationnels, qui font que tu n’as pas les mêmes retours sur Fake for Real que sur Hip-Hop Section par exemple ?

SB : Je pense en fait que la génération a vieilli avec moi : dans Hip-Hop Section il y avait pas mal de gens (très) jeunes, sur Fake for Real ce sont les mêmes, enfin pas exactement les mêmes mais la même génération. Je n’en suis pas sûr, mais je pense pas qu’il y ait eu beaucoup de renouvellement, c’est souvent le même profil. Sur HHS il y avait des gens qui avaient quinze ans. Aujourd’hui sur Fake for Real ce n’est pas le cas, ça m’étonnerait.

A : C’est important : ça joue beaucoup sur l’état des goûts dominants à une époque donnée…

SB : Oui, quand tu as 15 ans et que tu commences à te faire ta culture musicale, tu la fais par rapport aux gros médias. Si tu as un site qui n’est pas lui-même relayé par les gros médias et qui ne parle pas lui-même des choses dont parlent les gros médias, il y a aucune chance que la connexion se fasse.

A : À ce propos, est-ce que tu évoques dans l’intro la façon dont les médias généralistes, ou même plus spécialisés, traitent du rap ?

SB : J’en parle mais surtout concernant les livres, à propos du fait que l’appréhension spécifiquement esthétique du rap est en fait assez récente, ou plutôt qu’elle s’est effacée à partir du moment où le rap s’est mis à véhiculer des messages, ce qui est regrettable. C’est pour ça que je voulais me centrer sur le genre lui-même. Le rap c’est un objet esthétique pour moi. Sociologiquement le rap ça me dit rien : j’habite à la campagne, je suis “gaulois”, je réponds pas au stéréotype du fan de rap que les gens ont en tête…

L’ABCDR DU SON

Greg
L'Abcdr du Son juillet 2012

- Visages du Rap

Comme une paresse de l’esprit, beaucoup de commentateurs et d’auditeurs déconsidèrent encore sans ménagement le rap et la culture hip-hop dans son entier. Ils n’y voient que vitupérations, jeux de mots simplistes, glorification matérialiste et misogynie diaphane. Or, si parfois le rap se vautre en effet dans sa propre caricature, il n’en demeure pas moins un objet culturel de premier plan, complexe et protéiforme, présent au creux de l’espace public depuis près de 40 ans.
Pour répondre à ces idées reçues, à cette confusion généralisée, en somme pour déconstruire tout un édifice exégétique factice, Sylvain Bertot se livre à un exercice équilibré, alliance du cœur et de la raison, à mi-chemin du discours analytique expert et de l’éloge fanatique.

La première partie de l’ouvrage, sorte de vaste panorama majoritairement centré sur les Etats-Unis mais aussi soucieux de considérer d’autres cas (France, Grande-Bretagne, Canada…), lance des pistes et balise la route sinueuse de la compréhension de l’objet. L’objet ? Plutôt une pluralité, tant le rap et le hip-hop, au fur et à mesure de leur évolution, ont changé de visage et emprunté diverses orientations. D’abord, comme une confusion originelle à écarter, rap n’est pas hip-hop, et vice-versa. Si le hip-hop recouvre une pluralité de disciplines artistiques (art du dessin, breakdance scratching ou manipulation de vinyles, MC’s, Beatboxing), le rap quant à lui – bien que multidimensionnel – concerne spécifiquement un geste musical, une manière de poser sa voix (le flow) sur une instrumentation composite, empruntée ou originale.

Né via l’importation du sound system (système de sonorisation permettant de diffuser de la musique en plein air) du jamaïcain DJ Kool Herc vers 1973 jusqu’au cœur du Bronx, le rap éclot ainsi au creux d’une cité bouillonnante mêlée de disco et de glam-rock, de bohême et de funk. Ce côtoiement avec d’autres horizons musicaux lui insuffle une vitalité singulière. Très vite, à mesure que les concerts à l’arrachée s’organisent, portés par les harangues des MC’s (Masters Of Ceremony), le rap conquiert de plus vastes territoires. Planet Rock d’Afrika Bambaataa est à cet égard emblématique.
Ouvert, coloré, le rap des origines se mue vite en un chant contestataire. En 1982, la parution de The Message de Grandmaster Flash & The Furious Five change la donne. Finis le divertissement et le frivole. Place à la chronique urbaine, à la revendication sociale: “A sa suite, le rap empruntera progressivement la voix du réalisme social” .
Dès lors, le tiraillement central, sorte de contradiction dorsale du rap, fait jour. D’un côté, des groupes vendent de l’amusement, de la légèreté et ne désirent rien d’autre que faire danser le plus de gens possible. De l’autre, des voix orageuses promulguent des valeurs, des textes engagés, “conscients” des malaises et des inégalités.
Bertot le repère à juste titre : un parallèle peut être tracé avec le rock. Comme lui, le rap procède avant tout d’une révolution du corps. D’une libération sensorielle. D’une volonté d’insoumission, d’un plaisir sans bornes. Comme lui, le rap résulte d’une collusion. D’une rencontre entre divers courants musicaux noirs. Et comme lui, le rap tangue. Entre projections individualistes et matérialistes d’une part, et poings levés et préoccupations sociales d’autre part.

Au creux de ces années, rock et rap ainsi se répondent, se croisent, et s’interpénètrent. Des producteurs comme Rick Rubin, des formations comme Run-D.M.C (le fameux duo avec Aerosmith sur “Walk This Way”) ou les Beastie Boys… les deux courants s’embrassent, l’un tentant de se revitaliser, et l’autre, de s’y substituer: “Le rap devenait disque d’or, il faisait la couverture de Rolling Stone, il tournait à travers le pays et passait en boucle sur MTV. Le hip-hop d’après Run-D.M.C ne serait plus un simple avatar de la black music, réduit à la portion congrue à la variété blanche. Il prendrait toute sa place, il serait tout à la fois : la nouvelle musique noire, mais aussi pour deux décennies au moins, le nouveau rock’n’roll”

Après de nombreux déboires avec le conservatisme ambiant, censures et autres tentatives de musèlement, le rap affiche une tendance prononcée pour la provocation. Le Gangsta, initié par les californiens de N.W.A (formé entre autre par Dr.Dre), ne lésine pas sur la surenchère. Cylindrées rutilantes, poitrines opulentes, bijoux surdimensionnés, champagne par litres…la recette fonctionne à merveille, et l’impact culturel décuplé.
Ostentatoire, virulent, outrageusement sexualisé, le gangsta se révèle rupture et continuité, sorte d’héritier révolutionnaire de la black music. Puisant ses racines au sein de la soul et de la funk (Dr.Dre sur son album The Chronicle sample du George Clinton), il se démarque aussi en radicalisant son nombrilisme, et en refusant l’idéalisme de ses pairs. “Avec le gangsta, le matérialisme faisait une entrée fracassante dans le milieu traditionnellement idéaliste, doublé d’un individualisme qui n’était que l’aboutissement logique du “moi-je” au cœur du rap depuis les origines”
La vision gangsta a contaminé l’imaginaire rap. Jusqu’à en devenir, avec le temps et les réussites commerciales, la tonalité dominante. Bien sûr, beaucoup d’artistes refusent de se vautrer dans le bling bling. Bien sûr, un rap indépendant subsiste, un rap underground conscient, engagé, concerné. Néanmoins, la victoire du gangsta est sans appel. Malgré son embourgeoisement et un retour marqué vers les clubs et le dansant (encore un trait commun avec le rock), le rap mainstream actuel conserve les traces, les prolonge, de cette mouvance née à la fin des années 80. Et ce ne sont pas les carrières impressionnantes de Snoop Dogg, Jay-Z qui diront le contraire.

De là, les confusions et les préjugés s’éclaircissent. Les observateurs peu scrupuleux, armés de leurs armures de chevaliers moralistes, disent vouloir combattre le rap au nom de valeurs essentielles (vertu, tolérance, respect des femmes et de l’ordre…). Mais comprennent-ils simplement que le rap, à l’instar du jazz, du rock, du cinéma, est un moyen, un terrain d’expression artistique ? Et que ces représentants se jouent des codes et investissent des rôles ? Bertot le signale. L’usage de pseudonymes, les découpages d’albums en chapïtres… tout ceci n’est que du spectacle. A quelques exceptions près. Les meurtres de Tupac Shakur et Notorious BIG en sont de sinistres illustrations…

La partie inaugurale de l’ouvrage dessine le visage du rap. Un visage en perpétuelle évolution, jamais figé. Et la liste de la seconde partie, 150 albums répertoriés, et rapidement analysés, parachève ce tour d’horizon. De Kurtis Brown à Odd Future, d’Outkast à Kanye West, de Dizzee Rascal à Danny Brown, l’œil se promène à travers un répertoire dense, sans cesse invité à écouter de plus prés, à ne pas céder à la facilité de rejet. Voilà la leçon professée, sans dogmatisme, mais avec passion, par Sylvain Bertot.

NON FICTION

Guillaume Sbalchiero
NON FICTION 13 juillet 2007

- Rap, Hip-Hop

Dans sa chronique “Tout feu tout flamme” sur France culture, Sylvain Bourmeau présente Rap & Hip-Hop.

REECOUTER L’EMISSION

Sylvain Bourmeau
France Culture // Tout feu tout flamme 5 juillet 2012

- Rap & Hip-Hop, l'interview

Il n’est pas aisé de trouver un bon livre sur l’histoire du rap. Contrairement à d’autres genres, celui qui naquit dans le Bronx au milieu des années 70 n’a finalement suscité que peu et de trop de mauvaises analyses, certains le réduisant au travers d’essais pseudo sociologiques à sa seule dimension sociétale tandis que d’autres, tentant d’emprunter une perspective esthético-historique certes louable, se fourvoyaient dans d’innombrables lieux communs. Aujourd’hui, seuls quelques ouvrages discrets peuvent prétendre être essentiels. Seulement, ces derniers ont été écrit il y a déjà quelques années, ne sont pas traduits et restent difficiles à se procurer. Il est d’ailleurs invraisemblable qu’en France, où pourtant les amateurs avertis de rap ne manquent pas, au-delà de ses faiblesses et ses partis-pris discutables, le néanmoins excellent Can’t Stop Won’t Stop du critique américain Jeff Chang (URB, Vibe, Spin) reste encore à ce jour la seule véritable référence littéraire. Heureusement, ceux qui ont grandi avec le rap, qui ont suivi de près son évolution, ont aujourd’hui la maturité et le recul nécessaires pour éviter au genre le vide littéraire qui lui était jusqu’à lors promis.

Le récent ouvrage (Rap, Hip-hop – Trente années en 150 albums de Kurtis Blow à Odd Future, Le Mot et le Reste) que consacre Sylvain Bertot au rap est donc à plus d’un titre un petit évènement. D’abord parce qu’il est le premier à venir combler cette longue période de disette, ensuite parce qu’il est écrit par le plus éminent critique du genre en activité et enfin parce que sa forme permet à la fois aux néophytes et aux connaisseurs de ressortir de sa lecture avec une vision apaisée, affinée et constructive du hip-hop. Après une longue, documentée et exigeante introduction en forme d’analyse pertinente sur l’évolution du rap et qui donnera à ceux qui en doutaient encore une belle leçon sur l’importance de l’influence de ce dernier sur l’évolution de la musique moderne, notre auteur s’immerge ensuite au cœur de son sujet au travers une sélection de 150 albums qu’il commente, chronique et met en relief avec une plume minutieuse, addictive et pédagogique. La longue interview qui suit est à l’image de ce livre et finira j’en suis sûr par vous convaincre de plonger tête baissée dans cet ouvrage pour le moins indispensable.

Qu’est-ce qui t’a décidé à publier ce livre ?

C’est venu progressivement, il n’y a pas eu d’élément déclencheur. Il y a dix ans déjà, au temps du webzine hip-hop que j’animais alors, toute la rédaction avait eu l’idée de capitaliser ce qu’on avait découvert et écrit par un livre. Un peu plus tard, à la fin des années 2000, je me suis mis à lire de plus en plus d’ouvrages sur la musique. Le Web devenant de plus en plus gadget, de moins en moins riche en articles de fond, et la presse musicale papier suivant la même pente, ces livres sont devenus indispensables aux fans de musique, je crois. J’avais notamment beaucoup aimé ceux de Philippe Robert. En les lisant, ainsi que d’autres ouvrages parus dans la même collection, je m’étais déjà plus ou moins dit : « Pourquoi pas moi ? ».

Vers 2010, j’ai donc commencé à écrire un premier livre, sur la base de mes articles passés, que j’ai proposé à Yves Jolivet de Le Mot et Le Reste, courant 2011. C’était à l’origine un livre focalisé sur une époque récente, sur cette scène indé que j’ai suivie de vraiment près ces dernières années. Yves Jolivet, voyant que ma culture rap était sans doute plus large que cette niche, m’a encouragé à étendre le périmètre à toute l’histoire du hip-hop.

Au-delà des différences de choix, qu’est-ce qui distingue ta liste de celles que l’on peut retrouver dans les ouvrages d’Olivier Cachin (Hip-hop : L’authentique histoire en 101 disques essentiels) ou Philippe Robert (Great Black Music) ?

Olivier Cachin est le Monsieur Rap de la presse française, et à ce titre, il s’adresse à un public beaucoup plus large. Ce qui est aussi une contrainte : il doit se faire plus consensuel, faire une place plus large au rap français, déborder sur les musiques noires en général. Mon angle d’attaque, au contraire, c’est le rap et rien que le rap, et mon point de vue est international : pour ces raisons, je ne vais pas chroniquer de disque des Last Poets, aussi précurseurs soient-ils, et la place que je réserve au rap français est à sa mesure : marginale.

En ce qui concerne Philippe Robert, la différence est encore plus nette. Son livre parle de l’ensemble des musiques black, le mien ne parle que du rap. Aussi, dans ce livre, je le trouve un peu court sur le hip-hop, et je voulais justement corriger cela. Il cite quelques gros classiques seulement, comme les disques de BDP, Eric B. & Rakim, Public Enemy (j’en parle aussi), et des gens comme Mos Def et Saul Williams. Tout ça, c’est un peu trop adult rap, c’est du hip-hop pour la critique rock. Je ne conteste pas ce choix, il est logique, il a choisi des disques rap qui prolongent une certaine tradition black américaine. Mais dans mon livre, je m’inscris un peu contre ça : le rap comme prolongement de la great black music, c’est en partie un mythe, une reconstruction. C’est en fait beaucoup plus compliqué et plus subtil que ça. Et personnellement, je voulais aussi parler de tout, du gangsta rap, de g-funk, du rap sudiste, de l’horrorcore, du rap bling-bling, de l’emo rap de Blanc, du party rap, etc.
Bref, de tout.

S’il en existe un, quel serait le point d’achoppement entre ces 150 albums que tu as sélectionnés ?

Pas certain de comprendre la question… Tu veux parler des difficultés rencontrées quand j’ai préparé cette liste ? Il y en a eu plein. C’était vraiment un casse-tête. Il fallait trouver citer des albums importants historiquement, mais aussi de vrais bons disques qui s’écoutent toujours avec plaisir aujourd’hui. Je voulais parler des incontournables, mais aussi défendre quelques chouchous. Et quelquefois, pour un artiste précis, il était difficile d’identifier le bon album. Avec OutKast par exemple, comment choisir le bon disque, quasiment tous sont excellents !

Avec Tech N9ne aussi. Impossible de zapper un tel personnage, mais il n’est pas forcément évident d’identifier sa grande œuvre, son opus magnus.

Quels sont selon toi les albums qui ont de par leur approche stylistique novatrice permis au genre de se renouveler ?

Oulah. Tous ou presque, vu que cette approche novatrice a été un de mes critères de sélection. S’il faut vraiment en choisir, je risque de lister les albums que tout le monde connaît : Critical Beatdown, It Takes A Nation Of Million et 3 Feet High & Rising pour l’usage du sample, Breaking Atoms et The Chronic pour la richesse de la production, Enta Da Stage et Enter The Wu-Tang qui ont défini le hardcore new-yorkais. Funcrusher Plus pour le rap indé. Il y en a tellement.

Et s’il fallait n’en retenir qu’un ? Objectivement et subjectivement, donc deux finalement ?

Tu veux dire, mon disque de rap préféré ? Ce n’est pas si difficile, et là non plus, je ne serai pas très original. Je dirais soit Enter The Wu-Tang (36 Chambers), soit Liquid Swords de Genius/GZA. Je suis un enfant du Wu-Tang Clan, c’est eux qui m’ont fait passer de fan de rap occasionnel à fan de rap acharné. Je n’ai jamais aimé un groupe davantage que celui-ci, ni avant, ni après, tous genres musicaux confondus. Quant à en citer un sur des critères objectifs, je ne pense pas que cela soit possible. L’objectivité n’existe pas en matière de musique.

Les vrais bons livres qui interrogent le rap en tant que genre musical ou mouvement esthétique ne sont finalement pas légions et surtout anglophones. À l’inverse, les publications prétendues universitaires qui appréhendent le rap comme phénomène endogène d’une certaine crise sociétale remplissent les rayons des bibliothèques. Pourquoi selon toi une telle contradiction ?

C’est une question de temps et de recul. À l’origine, les fans de rap étaient jeunes. Ils n’avaient pas les moyens pratiques, relationnels, voire intellectuels de défendre leur genre de prédilection selon leurs propres critères d’appréciation. Ce sont donc des gens qui ne l’ont pas compris, ou qui ont utilisé les mauvaises grilles de lecture, qui l’ont fait. Mais maintenant que les anciens fans de rap sont trentenaires ou quadragénaires, maintenant qu’ils ont le pouvoir, ça change. Et puis la dimension sociale existe aussi dans le rap, ce genre dit quelque chose sur nos sociétés, il ne faut pas la nier. Et cette dimension est digne d’être étudiée. Les lectures sociologiques sont légitimes, il est juste dommage qu’elles aient été surreprésentées.

Enfin, il y a bien sûr le côté provocateur du rap, son côté verbeux, ses messages ou, au contraire, son nihilisme. Pour quelqu’un qui n’a pas la clé d’entrée, qui ne comprend pas comment on peut aimer une telle musique, qui n’a pas grandi avec, c’est la seule chose visible. Il pense que ce n’est que cela, du texte, un cri du ghetto ou je ne sais quoi d’autre. Il ne se rend pas compte de la diversité stylistique et thématique du genre. Ce qui est marrant, c’est qu’au début des années 80, quand le hip-hop était encore une musique festive qui suscitait l’intérêt et la curiosité des artistes de tous poils, il était jugé principalement sur des critères esthétiques. Ce n’est qu’après Public Enemy et la phase gangsta, à partir de la fin des années 80, quand les rappeurs ont voulu dire quelque chose, qu’on s’est engagé à outrance dans les considérations politiques et sociales.

Au fond qu’est-ce qu’a apporté le rap à l’histoire de la musique moderne ?

Tout. Absolument tout. Le DJ transformé en musicien, c’est le rap. Le principe du do it yourself en musique, c’est le rap. La réconciliation du matérialisme et de la musique, la fin du discours idéaliste hypocrite des années 60 et 70, c’est le rap. La désacralisation de la musique et du mythe de la propriété intellectuelle, c’est le rap. Tout cela avait été annoncé par le punk à la fin des années 70, mais c’est le rap qui l’a réalisé.

Je te connais pour cette passion que tu voues au hip-hop indé dont tu es l’un des principaux exégètes, plus précisément de ses formes les plus atypiques et inventives. Pour autant, peu de ces albums sont représentés dans cette sélection.

En effet. Le sujet de ce livre, c’est le rap en général, pas le rap indé. J’ai dit que j’avais voulu remettre le rap français à sa vraie place et ne pas le sur-représenter : j’ai voulu en faire autant avec le rap indé. Même si, pour la petite histoire, le premier projet que j’avais soumis à l’éditeur tournait davantage autour du rap indé, projet auquel je n’ai pas renoncé d’ailleurs. Aussi, il y a quand même beaucoup de chouchous indé dans la sélection, sans doute bien plus que n’importe quel autre auteur en aurait sélectionnés !

Je me suis spécialisé sur le rap indé dans mes chroniques, par sensibilité, sans doute, et parce qu’il devient difficile de parler de tout le rap aujourd’hui, tellement il est vaste. Mais je ne veux surtout pas m’enfermer là-dedans. J’aime tout le rap. Je trouve de bonnes choses à manger dans tous ses sous-genres. Aussi, pour rebondir sur tes propos, l’inventivité n’est pas, je crois, l’exclusivité du rap indé, loin s’en faut. Le rap sudiste, par exemple, a été extrêmement inventif de 1995 à 2005 au moins. Le rap grand public a lui-même été souvent plus audacieux qu’un rap indé engoncé dans sa bonne conscience underground.

Sur les trente années que tu retraces à travers cette discographies sélective, la dernière décennie, proportionnellement aux deux autres, semble être sous-représentée. Cela traduit-il selon toi un essoufflement du genre ? Et comment l’analyserais-tu ?

Ce n’est pas tout à fait exact. La décennie 2000 est nettement mieux représentée que la décennie 80 dans mon livre. Mais il est vrai que la décennie 90 se taille la part du lion. Et c’est normal, c’est la phase classique du rap, son véritable âge d’or. Un peu comme la fin des années 60 pour le rock. Ceci dit, même si le thème de la mort du rap a été pas mal de mise dans les années 2000, je ne pense pas que le genre ait décliné, bien au contraire. Je pense juste qu’il y a trop de productions, trop de disques et de mixtapes, trop de scènes diverses et concurrentes pour identifier aussi facilement et rapidement qu’avant ses chefs-d’œuvres. Ça demande un travail de patience acharné aux critiques, et aux fans. Ils doivent trier.

Aussi, crois-tu en un possible réveil du genre ? Les rénovateurs sont-ils d’ailleurs déjà à l’œuvre ?

Le réveil a déjà bien sonné, et ce n’est pas moi qui le dis. L’année 2011, de l’avis général, a été un excellent cru. De nombreux critiques l’ont dit, le magazine Spin en a même fait une couverture à la fin de l’année dernière, mentionnant Curren$y, A$AP Rocky, Odd Future, Main Attrakionz, G-Side, Lil B, Danny Brown, Kendrick Lamar du collectif Black Hippy (Jay Rock, Ab-Soul, Schoolboy Q…) et beaucoup d’autres, auxquels j’ajouterais personnellement des gens aussi différents qu’Action Bronson, SpaceGhostPurrp et son Raider Klan, Nacho Picasso. Le hip-hop des années 2010 est très excitant, très divers, très créatif, beaucoup plus que son concurrent rock j’oserais même dire.

Quelles sont selon toi les grandes dates de l’histoire du rap ?

La plus évidente c’est bien sûr 1979. C’est la date des premiers enregistrements rap, notamment celle de Rapper’s Delight. C’est vraiment à partir de là que le rap va devenir une musique pour de bon, que ses premiers acteurs vont réaliser qu’ils peuvent sortir des disques, rencontrer le succès, que le hip-hop peut connaître le même sort que le rock, le funk, etc. C’est un déclic.

1984 est une autre date importante avec le premier album de Run-D.M.C. C’est la première fois qu’un groupe de rap sort un album vraiment 100% hip-hop, bon de bout en bout, sans remplissage, et par ailleurs assez dur, assez minimaliste. C’est la fin de l’ère old school et du recyclage d’instrumentaux funk ou disco, comme chez Sugar Hill Records. À partir de là, le rap n’est plus seulement un genre à singles, mais aussi un genre à albums.

Chacune des années de la décennie 80 après celle-là est importante. Avec l’émergence de LL Cool J, des Beastie Boys, de Rakim, de Boogie Down Productions, de Public Enemy, de De La Soul, de N.W.A., le hip-hop connaît une révolution tous les six mois, il progresse à une vitesse folle.

1992 est une autre date importante avec la sortie de The Chronic, de Dr. Dre. Son succès marque la sophistication croissante de la production rap, le hip-hop devient plus riche musicalement, et également plus mélodique.

1996/1997 sont d’autres années importantes. C’est l’apogée commerciale du rap (enfin presque, 1998 sera sa meilleure année en termes de vente, je crois), mais en même temps, c’est la fin de son ère classique, des grands albums fondateurs qui plaisent à tous. C’est aussi la plongée dans le cauchemar, avec les meurtres traumatisants de 2Pac et Biggie. À partir de là, le rap canal historique deviendra de plus en plus éclatant et inaccessible. C’est l’ère de Jay-Z et du bling-bling. C’est aussi celle de l’émergence du hip-hop indé, avec notamment Fondle’em, et en parallèle c’est la montée en puissance du rap sudiste.

Il est peut-être trop tôt pour le dire, mais je rajouterais aussi 2011 parmi les dates importantes. Après des années 2000 que beaucoup ont jugé décevantes, l’année dernière a marqué un regain d’intérêt de la critique pour le rap, et l’émergence d’un nouvel underground, symbolisée par la hype autour d’Odd Future. J’ignore comment ça se traduit en chiffres de vente, mais depuis quelques mois ou années, les gens semblent avoir à nouveau envie d’écouter du rap.

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Benoît
HARTZINE juillet 2012
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