The LP Collection
Les trésors cachés de la musique underground
Bien plus quâun Ă©norme canular, cette entreprise pose de bonnes questions sur notre rapport Ă la musique, Ă la mĂ©moire, Ă la transmission.
Thibaut Allemand â Magic
Laurent Schlittler et Patrick Claudet, grands amateurs de musique underground, puisent dans leur collection de quelque six mille vinyles pour nous faire dĂ©couvrir de nouveaux territoires musicaux. De Caracas Ă Beyrouth en passant par Wichita, ils ont parcouru le monde Ă la recherche de disques de Mouna Box, La Jezira ou Johnny Staco, autant dâartistes confidentiels qui Ă©toffent une obscure collection. Le choix exclusif du vinyle comme support et une diffusion quasi-inexistante rendent ces pĂ©pites introuvables, voir intraçables, puisquâils nâapparaissent pas sur le Net. Cette sĂ©lection dâalbums, qui est aussi un exercice de style littĂ©raire sur les codes musicaux actuels, offre une galerie de portraits dignes de se trouver dans lâouvrage de Jorge Luis Borges, Pierre MĂ©nard, auteur du Quichotte.
Revue de presse
- Trois bouquins pour les fĂȘtes Marie Fouquet Trax DĂ©cembre / Janvier 2015
- La Fabrique de l'histoire Thibaut Allemand Magic Novembre/Décembre 2014
- La Voie des IndĂ©s Ăric Darsan Libfly // La Voie des IndĂ©s 1 octobre 2014
- Le mot et le reste : cinq ouvrages d'une rentrée musicale Adrien Sourdoreille 21 octobre 2014
- Livre de la semaine Olivier Valerio Radio P.FM // Easy Rider 28 Septembre 2014
- The LP Collection François Girodineau Le Bazar Musikal 2 octobre 2014
MusĂ©e de lâElysĂ©e The LP Company invente groupes et albums qui finissent par prendre corps dans la rĂ©alitĂ©. Rencontre
Il y a deux ans, un curieux ouvrage recensait 50 « trĂ©sors cachĂ©s de la musique underground ». Pochettes et chroniques dĂ©voilaient des albums inconnus, mĂȘme du plus averti des chroniqueurs. Et pour cause : ils nâexistaient que dans lâimaginaire des auteurs du livre, les Lausannois Laurent Schlittler, 48 ans, et Patrick Claudet, 42 ans, cachĂ©s sous le pseudo de The LP Company. «LP» pour «long play», le fameux format du 33-tours vinyle, et pour la premiĂšre lettre de leurs prĂ©noms.
« Nous travaillions dans le mĂȘme bureau et la musique nous a rĂ©vĂ©lĂ©s lâun Ă lâautre », confessent Laurent et Patrick, par ailleurs Ă©crivain et scĂ©nariste qui ne devaient pas toujours sâamuser pendant leurs heures de travail. Depuis, leur projet fictionnel â certains parleraient de canular â a pris de lâampleur. Preuve en est, ce samedi Ă la Nuit des Images du MusĂ©e de lâElysĂ©e, leur prĂ©sentation dâun nouveau groupe, The Project, et de son chant du cygne, lâalbum Elysium de 1999, dont des groupes rĂ©unis par le label Two Gentlemen donnent leur version.
Entre-temps, un Ă©diteur français, Le mot et le reste, a publiĂ© une version augmentĂ©e de cette sĂ©lection de disques improbables, et des musiciens, comme le chanteur Albin de la Simone, lui-mĂȘme amateur de musiques de films qui nâexistent pas, ont commencĂ© Ă rĂ©aliser des reprises de morceaux pourtant parfaitement fictifs. Un festival de Livourne a commandĂ© lâan dernier Ă des groupes de la rĂ©gion la « repris e» intĂ©grale de lâalbum Fiumicino de Scotty Pone et a sorti lâalbum hommage. « Pour nous qui pratiquons lâexercice trĂšs solitaire de lâĂ©criture, câest aussi une occasion en or de faire des rencontres de toutes sortes », se rĂ©jouissent ces spĂ©cialistes en addenda Ă lâhistoire du rock. « Un rĂȘve enfoui de rock stars? »
Pas experts
Mais les complices ne se voient pas en purs fanatiques. « Nous sommes Ă©videmment des amateurs de musique, mais nous ne sommes pas non plus des experts qui pourraient parler pendant des heures de la drone music ou des Dead Kennedys », minimisent-ils tout en concĂ©dant avoir lu qui le dĂ©funt magazine Best, qui Les Inrockuptibles. « En fait, le matĂ©riau dâun album â la photo de la pochette, la liste des titres â est un moyen de parler du monde avec une part personnelle trĂšs forte. Il y a une part poĂ©tique. Ce projet nous permet en fait de dire des choses sur notre bureau, sur notre famille, le MusĂ©e de lâElysĂ©e ou sur Arles. » Le duo prĂ©sente en effet son travail dĂšs juillet aux Rencontres de la photographie.
Pour la Nuit des Images, The LP Company a soignĂ© lâaspect visuel des pochettes de la discographie complĂšte de The Project en puisant au hasard dans la collection du musĂ©e. Des photos de Warhol, dâElla Maillart et de Nicolas Bouvier rythment les Ćuvres du groupe, de 1985 (date de crĂ©ation du musĂ©e) Ă 1999, annĂ©e de son ultime enregistrement, le bien nommĂ© Elysium. Les clins dâĆil Ă lâinstitution se retrouvent mĂȘme dans les titres des chansons. « âTwo Meter Square of Smokeâ fait rĂ©fĂ©rence Ă lâĂ©poque oĂč il Ă©tait encore permis dây fumer.»
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La dĂ©matĂ©rialisation de la musique a transformĂ© le rapport du mĂ©lomane au support enregistrĂ©. Avec ce livre, Laurent Schlittler et Patrick Claudet rappellent lâĂ©poque bĂ©nie dâavant Internet oĂč une collection de disques vinyles se constituait avec minutie. Ces deux passionnĂ©s proposent un parcours dans lâunderground avec une cinquantaine dâalbums plus obscurs et rares les uns que les autres. Ils dĂ©voilent des groupes indie-rock, folk, mĂ©tal, mais aussi IDM (PHO), Ă©lectroclash (Kalatov) ou house minimaliste (Collerette). Autant de noms totalement inconnus, et pour une bonne raison : ils les ont inventĂ©s. Un vrai monde parallĂšle.
Magic consacre quatre pages Ă The LP Collection et donne la parole aux deux auteurs. Quatre pages pour comprendre leur projet.
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AprĂšs ma rentrĂ©e littĂ©raire au lance-pierres, jâai le plaisir de vous prĂ©senter aujourdâhui le premier ouvrage que jâai eu le plaisir de recevoir dans le cadre de la troisiĂšme Ă©dition de la Voix des IndĂ©s, rentrĂ©e alternative organisĂ©e par Libfly qui met en avant lâĂ©dition indĂ©pendante et sâouvre cette annĂ©e aux bibliothĂ©caires et libraires.
Parce que le terme IndĂ© fait souvent rĂ©fĂ©rence Ă la musique, câest trĂšs Ă propos et avec beaucoup de plaisir que je dĂ©bute cette opĂ©ration avec le The LP Collection publiĂ© par les Ă©ditions Le mot et le reste.
Cette excellente maison Ă©dite notamment lâunique traduction digne de ce nom des Ă©crits de Thoreau ou encore le Contre-cultures de Jezo-Vannier que jâavais eu lâoccasion de promouvoir en tant que libraire, ainsi quâun catalogue impressionnant dâouvrages musicaux parmi lesquels la toute rĂ©cente et premiĂšre biographie consacrĂ©e Ă Moondog dĂ©couverte au dernier salon du livre avec de nombreux autres ouvrages dont nous avons eu alors lâoccasion de parler.
The LP Collection, sous titrĂ© Les trĂ©sors cachĂ©s de la musique underground et sorti le 18 septembre, propose une sĂ©lection de cinquante titres « reprĂ©sentative des styles et origines » issus dâune collection originelle de six mille vinyles rĂ©unie par Laurent et Patrick avec pour fil rouge lâabsence totale dâĂ©cho mĂ©diatique et le format LP (ndrl : Long Play, ou album, par opposition au Short Play et Ă lâExtended Play qui sont des enregistrements contenant moins de pistes, donc plus courts). Un long prĂ©ambule esquisse lâidentitĂ© du duo Ă la maniĂšre dâun groupe, Ă travers leurs parcours, leurs goĂ»ts et leurs influences rĂ©ciproques. Lâon dĂ©couvre ainsi les deux journalistes, Ă©galement scĂ©nariste et Ă©crivain, traquant les disques et leur histoire afin dâapprĂ©hender ce « courant esthĂ©tique qui sâignore », tout en posant les raisons idĂ©ologiques et pratiques du silence qui entoure les groupes, celle de la fin et des moyens, celle du rĂ©fĂ©rencement
Les chroniques qui en rĂ©sultent, format propre aux revues et fanzine, sont un modĂšle du genre, abondent en anecdotes, analogies et jeux de mots, et sâenchaĂźnent au grĂ© de transitions fluides et soignĂ©es. Les groupes prĂ©sentĂ©s se composent et se dĂ©composent au grĂ© de leurs membres (de un Ă cent intervenants, de tous Ăąges, de toutes origines, de toutes professions, magasinier, expert en environnement, moine bouddhiste dĂ©froquĂ©), de leurs formations (auteur, compositeur, interprĂšte, guitariste, batteur, chanteur, jâen passe et des meilleures), et des genres explorĂ©s (folk, blues, ethno-rock, grunge, cold ou no-wave, Ă©lectro-psychĂ©, idm, krautrock, lo-fi, shoegaze, grime). Parmi les influences citĂ©es figurent enfin, pĂȘle-mĂȘle, Aaron Tobin, Aphex Twin et Harold Budd, Malher, la Monte Young, My Bloody Valentine, Mudhoney, Sonic Youth, M.I.A. et SĂ©bastien Tellier mais aussi les Femen et les Black Panthers, les hipsters, les hippies, lâutopie ou encore Houellebecq, Perec, Proust, Bret-Easton Ellis, DostoĂŻevsky et Chomsky, tous rĂ©unis Ă la fin de lâouvrage aux cĂŽtĂ©s de Tarentino, Cantona ou encore Clara Morgane dans un Ă©trange index comportant plus de 350 artistes toutes catĂ©gories confondues.
Souvent poĂštes, souvent dĂ©classĂ©s, leurs critiques sociales, lucides et acĂ©rĂ©es, empreintes de mauvaise foi et de second degrĂ©, sont souvent liĂ©es Ă un chemin particulier, alter, qui Ă©claire leur approche toute personnelle dâune musique politique, complexe et lettrĂ©e ou encore grotesque, absurde et vulgaire. A ce point que certains titres « mĂ©riteraient de finir Ă la dĂ©charge » si leurs auteurs nâavaient pas eu de bonnes raisons de les commettre avant de disparaĂźtre par suicide, crise cardiaque, guerre, censure, attentat et autres splits. Reste que, le plus souvent, la complexitĂ© a du bon dans la mesure oĂč elle demeure lâapanage de la virtuositĂ©. Lâon dĂ©couvre ainsi tout un arsenal technique au service de la musique, tout un monde fait de guitares, de violes de gambe, mais aussi et surtout dâondes Martenot, de sĂ©quenceurs, de boĂźtes Ă rythme, de tables de mixage, de synthĂ©s organisĂ©s en couches, de noise gate, de rythme ternaire et mĂȘme dâinfrasons rassemblĂ©s pour crĂ©er ces « mille-feuilles synthĂ©tiques et Ă©chantillons organiques » savoureux et uniques.
Chose rare encore, Ă lâĂ©poque oĂč le moindre guitariste en chambre dispose de son compte Facebook, You Tube, Soundcloud ou encore Myspace, aucun des groupes prĂ©sentĂ©s â de Djo Djo Lapin Ă Ours, en passant par Prince Arthur, Scotty Pone, Katchaturian, Wimbledread ou Gollung â nâest rĂ©fĂ©rencĂ© dans les mĂ©dias ou sur internet. Pour pallier Ă ce manque et au dĂ©sir aussi unanime quâĂ©tonnant de demeurer anonyme, The LP Company ne propose quâune sĂ©rie de reprises de ces artistes pas trĂšs Net par des groupes internationalement reconnus. De la frustration Ă lâenvie de composer soi-mĂȘme la musique Ă©voquĂ©e il nây a quâun pas que jâai moi-mĂȘme allĂšgrement franchi en envisageant de reprendre Ă mon tour certains morceaux sous le couvert de Milky Koala & The Chocolate Flowers, groupe imaginaire créé avec ma femme il y a un an. Un pas supplĂ©mentaire et nous voici remettant en cause lâexistence mĂȘme de ces groupes chroniquĂ© par L&P « comme sâils les avaient Ă©coutĂ©s ». Et si cet ouvrage Ă©minemment conceptuel qui sâappuie amplement sur lâimaginaire lâĂ©tait totalement ?
Câest alors que tout sâĂ©claire, de lâĂ©pigraphe de Borges Ă lâidĂ©e de « braquer les projecteurs » ailleurs que sur le livre et de leurs auteurs. Car, tandis que les mĂ©dias demeurent muet sur les groupes de la LP, ils ne tarissent pas sur le concept Ă lâorigine de ces chroniques : la photo dâun radiateur prise dans un bureau («Jâai lancĂ© que, si un jour je devais faire un album, la pochette serait cette image», Laurent Schlitter, Le Matin, 13 juillet 2013). Un dĂ©sir, une photo, un nom de groupe, un titre, puis une chronique proposĂ©e Ă la maniĂšre dâun synopsis : tel est ce fameux « matĂ©riau Ă lâusage des musiciens » Ă©laborĂ© par L&P. Depuis le mythe est devenu rĂ©alitĂ© puisque plusieurs artistes ayant rĂ©pondu Ă lâappel (et repris, câest Ă dire créé, certains morceaux), The LP Collection a dĂ©jĂ donnĂ© naissance Ă plusieurs EP. Quand Ă ses auteurs, devenus acteurs Ă part entiĂšre de la scĂšne musicale, ils envisagent dĂ©jĂ de passer des photos dâobjets aux portraits de famille, tandis que Milky Koala, nĂ© de la dĂ©couverte dâaccessoires gĂ©ants dans les rues de Paris, dâune capture du cri de lâanimal et dâune traduction Google inĂ©narrable envisage dĂ©jĂ , aprĂšs le visionnage dâun reportage, de se renommer OrnithorynqueâŠ
Je tiens Ă remercier Le mot et le reste, Ă©diteur de qualitĂ© dont jâespĂšre pouvoir vous reparler Ă lâoccasion, ainsi que Lucie, Ăąme de Libfly qui participe Ă sa derniĂšre opĂ©ration en tant que community manager avant de rejoindre lâĂ©quipe Ă©ditoriale du Tripode. Un grand merci Ă elle pour toutes ces annĂ©es dâĂ©changes et de collaborations et encore toutes mes fĂ©licitations ! Quant Ă moi je vous retrouve trĂšs prochainement avec un second titre de cette voie des IndĂ©s.
RENDEZ-VOUSSUR LE BLOG DâĂRICDARSAN
Indiana Jones des musiques underground, les deux auteurs suisses (Laurent Schittler pour le L ; Patrick Claudet pour le P du « Long Play ») ont rĂ©pertoriĂ© les quelques six-mille vinyles de groupes complĂštement inconnus Ă travers le monde composant leur incroyable musicothĂšque. Sâils dĂ©crivent avec prĂ©cision et style ces reliques oubliĂ©es, câest quâelles nâont jamais existé⊠Lâarnaque est parfaite tant les photos dâalbum paraissent vraies, la prĂ©cision et les envolĂ©es lyriques des titres, et la lĂ©gende qui englobe chaque groupe recoupĂ© avec lâimportance de la localitĂ© et des rĂ©fĂ©rences aux Ă©vĂšnements politique et culturel. Lâexercice littĂ©raire est fascinant tout comme la musique dĂ©crite que lâon aimerait avoir Ă©coutĂ©, mĂȘme conscient de la supercherie. Un ouvrage excellent pour un premier avril, et une lecture gĂ©niale pour tous apprentis rĂ©dacteurs.
LA TOTALITĂ DE LâARTICLEEST Ă RETROUVERSUR LE SITE DE LA SOURDOREILLE
The LP Collection est le livre de la semaine chez nos amis dâEasy Rider.
POURRĂĂCOUTER LâĂMISSION CâESTPARICI
Dâabord, on tremble comme une feuille devant un tel livre. On tremble dâexcitation car, bien que certains prĂ©voient dĂ©jĂ sa crise, le vinyle est revenu en force ces derniĂšres annĂ©es. On ne voit plus, dans les vides greniers, que des acharnĂ©s du plastique rond, comme nous, Ă la recherche de la perle rare. Celle qui illuminera notre collection devant des amis jaloux de nos trouvailles Ă prix modiques. « Cet Alan Vega, mec, celui qui a Ă©tĂ© pressĂ© par le label Celluloid, lĂ , pffffffff, mĂȘme pas 5⏠dimanche dernier⊠» Trop fiers de notre coup de gĂ©nie. On tremble, donc, en se disant que ce livre-ci, cet obscure petit grimoire de lâindĂ©, devrait nous permettre de dĂ©nicher de nouvelles piĂšces, dont la valeur aura Ă©tĂ© rehaussĂ©e par lâintĂ©rĂȘt et la prose impeccable de ces deux Suisses.
Dans un deuxiĂšme temps, on se dit quand mĂȘme que, mince, il va falloir se fader la lecture de cinquante chroniques de disques complĂštement inconnus. Cinquante albums annoncĂ©s comme introuvables sur le net, donc impossibles Ă apprĂ©cier par lâoreille avant de courir les brocantes pour faire le tri dans les bacs Ă 3âŹ, le sourire en coin en pensant Ă la naĂŻvetĂ© ou Ă lâignorance du pauvre vendeur. Mais les auteurs nous prĂ©viennent dans leur introduction quâils considĂšrent la chronique musicale comme un exercice littĂ©raire, un lâart de la retranscription du son en verbe et du verbe en mots : « Viendrait le temps oĂč Ă©couter le dernier album de Dinosaur Jr. serait lire la chronique du dernier album de Dinosaur Jr. ».
Dans un troisiĂšme temps, on se dit wow, les mecs sont futĂ©s. Ils parviennent Ă dĂ©gager quelques tendances sociologiques lourdes dâun Ă©piphĂ©nomĂšne quasi invisible quand, Ă lâheure dâinternet, tout peut se voir et sâentendre, dĂšs lors quâun fan se pique de frimer sur Facebook ou Youtube aprĂšs avoir numĂ©risĂ© des musiques improbables. On se dĂ©lecte donc de leur thĂ©orie du musicien ne jurant que par le vinyle pour des raisons avant tout idĂ©ologiques, puisque undergound signifie, la plupart du temps, refus du « chaudron nausĂ©abond » quâest le net, cet objet de « dictature des clics qui Ă©lĂšvent les vidĂ©os de chatons, les scĂšnes de dĂ©capitation ou Gangnam Style au rang de phĂ©nomĂšne viral ». Mais cette posture radicale dĂ©coule parfois aussi, selon eux, du manque de moyens promotionnels liĂ© Ă cette zone grise de la crĂ©ation artistique dans laquelle ils Ă©voluent, et oĂč « cohabitent les Ă©crivains qui font des piges, les plasticiens qui enseignent ou les comĂ©diens qui sont serveurs », faute dâavoir Ă©tĂ© signĂ©s.
Et puis, et puis, on se met Ă avoir des doutes⊠Attendez une minute, un type comme Jean-Louis Costes, le « pape » (il nâaimerait pas ce terme) de lâunderground français, il a bien un compte Facebook, lui ! Alors si ce gars est prĂ©sent sur le net, dâoĂč sortent-ils, ces puristes du vinyle ? Du Moyen-Ăge ? Du prĂ©-post-punk ?⊠Et puis, ces noms de groupes Ă©trangement familiers ressemblent quand mĂȘme Ă une blague (Suzy Spacks, The Nitwists, Prince Arthur, Gang Zero, Johnny Staco, et le meilleur, Scotty Pone). Ou encore ces pochettes, presque toutes semblables et au style abstrait, nâarborant aucun visage humain Ă une ou deux exceptions prĂšs (et encore), quâest-ce que cela signifie ? Sans compter la galĂ©jade ultime : pour quelle raison les noms des auteurs ne sont-ils pas reproduits sur la couverture dans lâordre alphabĂ©tique que commande habituellement la rigueur dâun Ă©diteur ? Laurent Schlittler et Patrick Claudet, le premier romancier et le second rĂ©alisateur. Laurent & Patrick, comme ils se nomment adroitement dans lâintroduction. L & P. LP. LP Collection, donc. Câest Ă dire la somme de vinyles (6 000 !) quâils se vantent dâavoir acquis en quelques mois au creux de quartiers mĂ©connus dâAmĂ©rique, du Moyen-Orient ou dâAsieâŠ
Oui, cher hipster, cher bobo, cher Ă©rudit, tu tâes fait piĂ©ger comme moi, ton frĂšre dâarme. Laurent & Patrick sont les Gilbert & George de la critique musicale, les Houdini du rock. Les auteurs se fendent avec un certain humour dâune critique du snobisme culturel contemporain, poussant lâironie jusquâĂ avoir montĂ© un site internet, sur lequel de vĂ©ritables groupes « reprennent » les musiques dâartistes quâils nous prĂ©sentaient comme impossibles Ă trouver, et pour cause (site internet). Critique sociale, mais pas que. Si cette collection nâest que pur fantasme, si elle nâest que le fruit de leur imagination taquine, les histoires quâils nous racontent collent parfaitement aux propos dâun Philippe ManĆuvre qui, dans une confĂ©rence, avait un jour lĂąchĂ© que la presse rock Ă©tait avant tout lĂ pour crĂ©er du mythe. Et câest en cela quâon ne peut pas leur en vouloir dâavoir si bien créé lâillusion en mĂ©langeant le vrai et le faux : le rock-critic qui crĂ©e du mythe alimente par la mĂȘme occasion lâimaginaire des fans et des mĂ©lomanes, et sa fonction socioculturelle, voire politique, est encore justifiĂ©e Ă une Ă©poque oĂč lâindividu est rĂ©putĂ© consommer sans rĂ©flĂ©chir des Ćuvres tĂ©lĂ©chargĂ©es sur le net, au grĂ© des mots-clĂ© et des suggestions dirigĂ©es par ordinateurs et autres rĂ©seaux sociaux intrusifs ou libĂ©raux.
Un livre déstabilisant et brillant, donc.