Sonic Youth
Lâune des originalitĂ©s de ce livre complet est de scruter le parcours scĂ©nique et discographique dâun des groupes rock post-punk les plus influents de ces trente derniĂšres annĂ©es.
Nicolas MollĂ© â Concertlive
FormĂ© en 1981 sur les cendres des mouvements punk et no wave new-yorkais, Sonic Youth a marquĂ© durablement lâhistoire du rock moderne. Dans une dĂ©marche toujours avant-gardiste, Thurston Moore, Kim Gordon, Lee Ranaldo et Steve Shelley ont su accĂ©der au succĂšs avec un noise rock novateur qui sâest renouvelĂ© au fil de leur vingtaine dâalbums. Partisans du Do It Yourself, Sonic Youth a commencĂ© sur des labels indĂ©pendants et privilĂ©giĂ© des collaborations avec une scĂšne artistique Ă©mergente dont Raymond Pettibon, Sofia Coppola, Spike Jonze ou ChloĂ« Sevigny. Câest au dĂ©but des annĂ©es 1990 que le groupe dĂ©colle et accompagne la vague grunge et lâĂąge dâor des clips MTV, gagnant une notoriĂ©tĂ© importante sans pour autant amoindrir son exigence musicale. SĂ©parĂ© en 2011 suite au divorce de Moore et de Gordon, Sonic Youth a contribuĂ© Ă lâĂ©mergence dâartistes comme Nirvana ou Beck et a inspirĂ© et inspire encore de nombreuses formations, de Mogwai Ă Pavement en passant par Liars.
Revue de presse
- Sonic Youth Noé Gaillard daily-books.com janvier 2016
- Interview de Matthieu Thibault Nicolas Mollé Concertlive 4 novembre 2015
- Lu récemment Cédric Bru Les Obsédés Textuels 2 novembre 2015
- La formule Sonic Youth Jean Rouzaud Radio Nova // Novaplanet.com 23 octobre 2015
IMPROJAZZ : Sonic Youth est un livre trĂšs fouillĂ© et regorgeant de renseignements. Il sâagit dâun travail minutieux et remarquable. Tout y est : influences, rĂ©fĂ©rences, rencontres, contextes, labels, contrats, managers, analyse de chaque morceau ⊠Pourrait-on considĂ©rer ce livre comme une biographie alternative ?
Matthieu THIBAULT (MT) : Je dirais que lâouvrage se destine davantage aux amateurs de musique quâaux passionnĂ©s de vie dâartiste. La littĂ©rature musicale, en particulier celle consacrĂ©e au rock, regorge de biographies qui traitent dâanecdotes, souvent divertissantes, parfois fascinantes, apportant un contexte nĂ©cessaire Ă la comprĂ©hension dâune Ćuvre. Pour autant, en se concentrant sur lâaspect humain, voire sociologique, les auteurs nâanalysent pas forcĂ©ment lâacte crĂ©ateur lui-mĂȘme. De mon cĂŽtĂ©, jâai conscience que je nâai pas la verve littĂ©raire pour réécrire lâhistoire Ă la maniĂšre dâun roman rock, donc je tente dâapporter ma pierre Ă lâĂ©difice en dĂ©veloppant une approche plus musicologique et analytique. Certes, je raconte lâhistoire de Sonic Youth, le parcours de ses membres et de ses Ă©vĂ©nements successifs de leur carriĂšre, mais je mâen tiens aux faits et tĂąche de ne pas trop cĂ©der aux mythes et lĂ©gendes. MĂȘme si ces mythes sont indissociables du genre, je crois que dâautres auteurs talentueux en ont dĂ©jĂ parlĂ©. Mon travail consiste donc Ă contextualiser pour mieux dĂ©crire, expliquer et analyser le processus crĂ©atif de Sonic Youth : leur maniĂšre de composer collectivement Ă partir des riffs, leur Ă©criture de paroles inspirĂ©e par la beat generation et la science-fiction, le mĂ©lange dâimmĂ©diatetĂ© punk et dâexpĂ©rimentations libres, etc. Au final, il sâagit sĂ»rement plus dâun parcours discographique qui place le processus crĂ©atif et lâĆuvre musicale au centre de lâĂ©tude.
IMPROJAZZ : Pourquoi dĂźtes-vous de Bad Moon Rising, aprĂšs en avoir fait une analyse intĂ©ressante, quâil a déçu ? Ce disque est trĂšs original et crĂ©atif, lâapprĂ©ciation ne reste-t-elle pas prisonniĂšre de la subjectivitĂ© en fin de compte ?
MT : Absolument, les conclusions dâanalyse consacrĂ©es Ă un album ne reflĂštent que mon avis. Jâessaie nĂ©anmoins dâadopter un Ă©quilibre entre ma propre vision et le consensus de la presse et du public. Il me semble important que le lecteur nĂ©ophyte puisse comprendre rapidement que Daydream Nation reprĂ©sente la quintessence de Sonic Youth Ă plus dâun titre (compositions agressives et ambitieuses, production riche en textures, pĂ©riode historique des annĂ©es 80, etc) et quâil sâagit dâune idĂ©ale reprĂ©sentation du groupe mĂȘme si, Ă titre personnel, je lui prĂ©fĂšre Sister. Ă lâinverse, il me paraissait nĂ©cessaire de rĂ©habiliter NYC Ghosts & Flowers, un album largement sous-estimĂ© qui prouve quâun groupe peut rĂ©ussir Ă innover au bout de vingt ans de carriĂšre en incorporant des Ă©lĂ©ments de rock contemporain, notamment du post-rock de la fin des annĂ©es 90. Pour revenir Ă Bad Moon Rising, il sâagit sans nul doute dâun trĂšs bon album dont lâatmosphĂšre globale, riche de superbes interludes bruitistes, peine parfois Ă rattraper un niveau dâĂ©criture (Ă lâexception de âI Love Her All The Timeâ et âDeath Valleyâ69â Ă mon avis) en-dessous des capacitĂ©s de Sonic Youth. Le disque incarne une transition entre les dĂ©buts sales et urbains de Confusion Is Sex et le songwriting noise rock dâEVOL et Sister, sans atteindre la puissance noire du premier ou la richesse de composition du second. Naturellement, cet avis personnel nâenlĂšve rien de lâoriginalitĂ© et de la personnalitĂ© unique de lâalbum.
IMPROJAZZ : La pĂ©riode 1990/95 (Goo, Dirty, Experimental Jet Set, Trash & No Star et Washing Machine) semble ĂȘtre un sommet. Quelle est votre pĂ©riode prĂ©fĂ©rĂ©e ?
MT : Il existe, Ă mon avis, trois Ăąges dâor dans la carriĂšre discographique de Sonic Youth qui sâillustrent par des trilogies impeccables : la premiĂšre trilogie noise rock des annĂ©es 80 (EVOL, Sister, Daydream Nation), la deuxiĂšme synthĂ©tisant les mouvances des annĂ©es 90, entre grunge, lo-fi et post-rock (Dirty, Experimental Jet Set, Trash & No Star, Washing Machine) et la troisiĂšme illustrant une forme de maturitĂ© du rock avec Jim OâRourke (NYC Ghosts & Flowers, Murray Street, Sonic Nurse). MĂȘme si chacune dâentre elles comprend certains de mes albums prĂ©fĂ©rĂ©s, jâopte pour la deuxiĂšme pĂ©riode, notamment pour lâalbum Washing Machine qui reprĂ©sente, Ă mon avis, le plus bel Ă©quilibre entre songwriting Ă©mouvant et expĂ©rimentations bruitistes. Ă la maniĂšre des meilleurs albums de Can, comme Ege Bamyasu ou Future Days, les expĂ©rimentations soutiennent de superbes compositions (Thurston Moore et Kim Gordon y chantent leurs plus belles mĂ©lodies), traversĂ©s de passages contemplatifs et de transe bruitiste. Toutes les facettes du groupe y sont reprĂ©sentĂ©es et accompagnĂ©es dâune production (prises de son, mixage) qui me correspond plus que celle de Daydream Nation.
IMPROJAZZ : Sonic Yout utilise le studio comme un instrument de musique Ă part entiĂšre. Jugez-vous quâil existe un Ă©cart trop important avec la musique produite sur scĂšne ?
MT: MĂȘme si Sonic Youth utilise les techniques de studio pour Ă©largir ses possibilitĂ©s de composition et de production, il reste un groupe attachĂ© au jeu live. La grande majoritĂ© de leurs albums est enregistrĂ©e dans ces conditions lives, les quatre musiciens rassemblĂ©s dans la mĂȘme piĂšce. Le montage et les effets de postproduction nâinterviennent que ponctuellement durant la premiĂšre pĂ©riode des annĂ©es 80. Il faut attendre Washing Machine pour voir le groupe manipuler les bandes, jouer avec le montage et le mixage, des pratiques quâils dĂ©velopperont avec lâarrivĂ©e de Jim OâRourke Ă la fin des annĂ©es 90. En cela, la musique de Sonic Youth ne varie pas tant que cela entre le studio et la scĂšne. Naturellement, les performances live donnent lieu Ă des versions plus brutales, Ă lâĂ©nergie plus primitive quâen studio, mais au dĂ©triment du soin apportĂ© aux textures de guitares. La diffĂ©rence entre studio et live chez Sonic Youth est suffisante pour tĂ©moigner dâune richesse dâinterprĂ©tations et dâarrangements, mais le groupe nâa jamais revisitĂ© drastiquement ses chansons en live. Dans cet esprit, les passages plus improvisĂ©s apportent une fraĂźcheur aux concerts, mais restent cadrĂ©s dans un format de chanson. Je crois que la principale diffĂ©rence se rĂ©sume finalement Ă lâopportunitĂ© de voir le groupe jouer sur scĂšne, maltraiter ses guitares, revisiter les poses de guitar hero, alors quâune Ă©coute sur disque laisse la musique seule sâexprimer.
IMPROJAZZ : Pourrait-on comparer lâĆuvre de Sonic Youth en musique Ă celle de Jackson Pollock en peinture ?
MT: Sans ĂȘtre un expert de Jackson Pollock, son Ćuvre semble suivre une trajectoire linĂ©aire sâĂ©loignant progressivement dâun figuralisme relatif pour atteindre lâabstraction des annĂ©es 50, pĂ©riode Ă laquelle il signe certains de ses tableaux les plus cĂ©lĂšbres, notamment White Light utilisĂ© comme illustration de pochette de lâalbum Free Jazz dâOrnette Coleman. Ă ce titre, Sonic Youth se montre plus conventionnel puisque, mĂȘme durant ses phases les plus libres et avant-gardistes comme sur NYC Ghost & Flowers, il reste attachĂ© Ă lâidĂ©e de chanson vocale avec paroles. Dâune certaine maniĂšre, le groupe expĂ©rimente avec un certain cadre pop, mĂȘme sâil en distord constamment les contours en bousculant les structures, en jouant avec les textures bruitistes et en sâĂ©loignant du chant mĂ©lodique. Les projets parallĂšles de Sonic Youth, en revanche, rassemblĂ©s sous lâĂ©tiquette SYR, prĂ©sentent des enregistrements plus abstraits, souvent instrumentaux qui peuvent Ă©voquer lâĂ©clatement formel de Pollock.
IMPROJAZZ : Kim Gordon a dit que lâobjectif de Sonic Youth Ă©tait de dĂ©truire le rock ! Le groupe y est-il parvenu ?
MT: Outre son Ă©vident caractĂšre provocateur, une telle formule tĂ©moigne du statut intermĂ©diaire de Sonic Youth. Parmi ses membres, plusieurs niveaux de la technique musicale se cĂŽtoient : Steve Shelley et Lee Ranaldo ont pris quelques cours pour maĂźtriser batterie et guitare, Thurston Moore apprend ses premiers riffs en imitant seul les Ramones, Kim Gordon adopte tardivement la basse aprĂšs un cursus dâartiste visuel. MĂȘme si la formation du groupe se situe dans un sillage punk, une composante arty oriente dĂ©jĂ sa musique pour une ouverture expĂ©rimentale et ambitieuse. Par ailleurs, Sonic Youth sâest toujours engagĂ© Ă lutter contre le sexisme et la misogynie souvent associĂ©s Ă un certain type de rock, ou hard rock, avec des groupes comme Led Zeppelin par exemple. Ă ce titre, le groupe cherche Ă dĂ©truire une certaine idĂ©e stĂ©rĂ©otypĂ©e du rock : celle dâun groupe exclusivement masculin, accumulant les postures viriles sur scĂšne et nourrissant lâambition de jouer devant des milliers de groupies. Les albums de Sonic Youth, tout autant que leurs engagements, leur image dâartistes passionnĂ©s au look ordinaire, cherchent Ă prouver quâun rock alternatif peut exister et quâil peut sâaccompagner dâexpĂ©rimentations. Certes, un quatuor guitares, basse et batterie se situe dans une lignĂ©e rock, mais cela ne signifie pas quâil doit sâinterdire dâen remettre en question les codes. Sonic Youth sâest justement Ă©vertuĂ© Ă questionner le format de chanson (supprimer les refrains au profit dâune progression dramatique plus longue), lâutilisation de guitares (jeu avec des baguettes de batterie ou un tournevis, accords alternatifs), le chant (entre poĂ©sie dĂ©clamĂ©e et chant mĂ©lodique) tout au long de sa carriĂšre. En cela, il a transformĂ© le rock et a participĂ© Ă dĂ©truire une certaine image boursouflĂ©e du genre des annĂ©es 70.
IMPROJAZZ : Y a t-il une rĂ©elle frustration, un drame chez Sonic Youth, celui dâĆuvrer dans lâombre et/ou jaillir dans la lumiĂšre Ă lâinstar de Nirvanna par exemple ?
MT: Il est clair que le succĂšs de Daydream Nation â 100 000 copies Ă©coulĂ©es Ă sa sortie reprĂ©sentent une Ă©tape cruciale pour un album dâune telle radicalitĂ© â arrive Ă point nommĂ© : le groupe, fatiguĂ© des tournĂ©es Ă rĂ©pĂ©tition entre lâEurope et les Ătats-Unis voit ses efforts rĂ©compensĂ©s au bout dâune petite dizaine dâannĂ©es de carriĂšre. Daydream Nation prouve quâil existe un rĂ©el public pour un rock alternatif, ce qui nâĂ©chappe pas aux majors qui proposent rapidement des contrats au groupe Ă la fin des annĂ©es 80, aboutissant Ă une signature chez Geffen et les albums Go et Dirty. Ă cette pĂ©riode, le groupe manifeste un rĂ©el dĂ©sir de sĂ©duire davantage de public en acceptant des compromis durant les sessions dâenregistrement ou en se pliant aux rĂšgles de promotion (interviews, sessions photos, clips, etc). NĂ©anmoins, ayant dĂ©jĂ vĂ©cu une premiĂšre carriĂšre indĂ©pendant de dix ans, le groupe ne sây trompe pas et montre dans les interviews de lâĂ©poque quâil sait quâil bĂ©nĂ©ficie du succĂšs grandissant pour les groupes de guitares et la mode du grunge, quâil a contribuĂ© Ă crĂ©er via son influence sur Nirvanna. Lorsque les ventes du groupe chutent Ă partir dâExperimental Jet Set, Trash & No Star, les membres le vivent certainement comme une lĂ©gĂšre dĂ©convenue, mais il semble quâil se satisfait rapidement dâun statut finalement idĂ©al : celui dâun groupe culte, bĂ©nĂ©ficiant de grands moyens sur une major, citĂ© comme influence par de nombreux jeunes talents (Nirvana, Beck, Bikini Kill, Pavement, My Bloody Valentine, Radiohead, etc) mais libre de crĂ©er comme il lâentend.
Si jâai bien lu, je dois pouvoir Ă©crire que la diversitĂ© dâillustration des pochettes des disques de ce groupe rend compte de la diversitĂ© de leur production. Bon vous ĂȘtes dans le mĂȘme genre de livre dont je vous parlais Ă propos de Dire Straits (mĂȘme Ă©diteur). Je ne sais pas si vous ĂȘtes comme moi mais, dâune part, toutes les musiques ne nous accrochent pas, ne nous touchent pas et celles qui nous Ă©meuvent le font parce que nous avons Ă©tĂ© bercĂ©s par dâautres musiques. Il se peut donc que si vous vous contentez de suivre les modes vous soyez passĂ© Ă cĂŽtĂ© de Sonic Youth malgrĂ© ou Ă cause de la diversitĂ© de leur production. Ce livre vous est donc nĂ©cessaire.
Il prĂ©sente le groupe Ă partir de 1989 comme lâintermĂ©diaire parfait entre lâunderground et le mainstream musical. DâaprĂšs lâauteur : « Le nom de Sonic Youth rend un double hommage Ă Big Youth, chanteur et DJ jamaĂŻcain, et Fred « Sonic » Smith, ancien guitariste du MC5 dĂ©sormais Ă la tĂȘte du Sonicâs Rendez-vous Band formĂ© avec Scott Asheton des Stooges. » Le groupe est constituĂ© de transfuges dâautres groupes⊠Et cela mâamĂšne Ă penser deux choses. Dâune part, chacun amĂšne son vĂ©cu et sa musique inspirĂ©e de son ancien groupe, cela peut aider Ă se diversifier et il est bien Ă©vident que dans ces cas-lĂ un plus un Ă©galent trois⊠Dâautre part, il me semble que pour sâassocier et jouer ensemble, il est nĂ©cessaire dâĂȘtre douĂ©, dâavoir un talent certain. Je vous laisse dĂ©couvrir le parcours de ces musiciens et jâespĂšre que si vous avez, comme il se doit, regardĂ© dans votre discothĂšque pour y chercher du Sonic Youth vous en avez trouvĂ©. VoilĂ un bon moyen de retrouver et dĂ©couvrir leur musique.
Bonne lecture-écoute.
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Ouvrage bien documentĂ© qui puise dans lâabondante bibliographie liĂ©e Ă ce groupe, Sonic Youth par Matthieu Thibault vient de paraĂźtre aux Ă©ditions Le mot et le reste. Lâune des originalitĂ©s de ce livre complet est de scruter le parcours scĂ©nique et discographique dâun des groupes rock post-punk les plus influents de ces trente derniĂšres annĂ©es. Un groupe dont la discographie sâest arrĂȘtĂ©e Ă The Eternal en 2009, au moment de la rupture entre sa bassiste Kim Gordon et son chanteur guitariste Thurston Moore.
Concertlive : Peut-on établir un lien entre cet ouvrage sur Sonic Youth et vos précédents livres sur Miles Davis ou David Bowie ?
Matthieu Thibault : Il sâagit en tout de mon quatriĂšme livre car jâen avais aussi signĂ© un aux Ă©ditions du Camion Blanc consacrĂ© Ă la pĂ©riode Brian Eno de David Bowie, avec sa fameuse trilogie berlinoise. CâĂ©tait un travail universitaire que jâavais un peu revu. Je me consacre essentiellement Ă lâĂ©tude de la musique, des sons, je mâintĂ©resse beaucoup Ă la façon dont les artistes approchent le studio. Mais Miles Davis, David Bowie et Sonic Youth sont des artistes trĂšs diffĂ©rents du point de vue de lâesthĂ©tique. Ce qui mâintĂ©resse aussi, ce sont les jeux dâinfluence, dans les deux sens. Qui les a influencĂ©s, qui ont-ils influencĂ© ?
Concertlive : Une des originalitĂ©s de votre ouvrage, ce sont ses analyses techniques et musicologiques assez poussĂ©es, notamment page 52. Cela permet de renverser certains clichĂ©s autour de lâamateurisme et du âbruitismeâ du groupe. Comment expliquez vous que Sonic Youth reste plutĂŽt apprĂ©ciĂ© des Ă©tudiants en Ă©cole dâart, dâavantage que des ârequins de studioâ ?
Matthieu Thibault : Jâai effectivement une vision musicologue du fait de ma formation (NDLR : lâauteur est musicologue et enseignant). Sonic Youth a la rĂ©putation dâĂȘtre un groupe amateur de âguitares pourriesâ, quâils poussent dans leurs retranchements.
Je voulais montrer en quoi la façon dâaccorder les instruments influe dans le processus de crĂ©ation artistique. Je reste personnellement fan des livres qui dĂ©cortiquent la musique. Concernant Sonic Youth, jâai quand mĂȘme lâimpression quâils arrivent Ă fĂ©dĂ©rer diffĂ©rents publics. Un public proche du monde de lâart, câest mon cas en tant que musicologue car ils sont un des groupes de rock parmi les plus pluridisciplinaires. Mais ce nâest que la face Ă©mergĂ©e de lâIceberg. Sonic Youth compte aussi parmi ses fans de vrais amateurs de rock Ă guitare, qui apprĂ©cient les bonnes chansons. Cela me tenait dâailleurs Ă coeur de montrer quâils savent aussi trĂšs bien Ă©crire.
Concertlive : Ils ont produit peu de hits dans leur carriĂšre. Quelles sont leurs meilleures chansons selon vous ?
Matthieu Thibault : âKool Thingâ est surement un des plus importants succĂšs de leur carriĂšre mais ce nâest paradoxalement pas forcĂ©ment une bonne chanson. Pourtant, pour moi, ils font partie des gens qui ont Ă©crit les chansons les plus marquantes dans les annĂ©es 80. Leur premier classique est Ă mon sens le titre âExpressway to Yr. skull/Madonna Sean and meâ sur lâalbum Evol en 1986. Il y a aussi de purs joyaux noisy pop construits comme tels sur lâalbum Daydream Nation de 1987, avec notamment un titre comme âTeenage Riotâ. Je trouve aussi quâon a un peu tendance Ă oublier les albums avec le musicien Jim OâRourke Ă la guitare comme Murray Street ou Sonic Nurse, qui comportent de trĂšs bonnes compositions. Bien sĂ»r, on est pas lĂ face Ă des hymnes comme âWonderwallâ dâOasis ou âSmells Like Teen Spiritâ de Nirvana. Mais réécoutez la chanson âDrunken Butterflyâ sur Dirty, elle est tout simplement redoutable.
Concertlive : Câest lâun des albums qui correspond le plus Ă une Ă©ventuelle pĂ©riode âgrungeâ de Sonic Youth. Pensez vous que le groupe serait ce quâil est sans Nirvana et Kurt Cobain ?
Matthieu Thibault : Clairement pas. Drunken Butterfly nâaurait pas pu voir le jour sans Nevermind de Nirvana. Jâadore les deux groupes et jâadore In Utero le troisiĂšme album de Nirvana. Câest fou de voir comment ces deux groupes se sont influencĂ©s rĂ©ciproquement. Pavement a dâailleurs aussi Ă©tĂ© un groupe fortement influencĂ© par le Sonic Youth des 80âs. Nirvana a beaucoup empruntĂ© Ă Sonic Youth de son cĂŽtĂ© ânoiseâ tandis que les aspirations mĂ©lodique de Nirvana ont fortement dĂ©teint sur Sonic Youth. Cette proximitĂ© entre les deux groupes est parfaitement perceptible dans le documentaire de Dave Markey 1991 : The year that punk broke. On y voit les deux groupes passer beaucoup de temps ensemble, adopter les mĂȘmes poses, produire les mĂȘmes riffs hard-rock.
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Dans lâhistoire du rock, Sonic Youth est un rĂ©el cas dâĂ©cole. En effet, un groupe dont la carriĂšre sâĂ©tale sur trente ans sâinspirant autant du rock new-yorkais des annĂ©es 70 que du free jazz ou de la musique contemporaine et devenant Ă son tour une formation sĂ©minale dont se rĂ©clama toute la noise music, une partie du grunge jusquâau shoegaze est assez singulier. Sây lâon y rajoute la prĂ©coce acceptation de ne mobiliser quâun noyau dur de cinquante mille fans et de ne spliter â au bout de vingt-sept ans ! â pour la seule raison que son couple leader finit par rompre on touche bien Ă quelque chose dâunique. Câest de cette altĂ©ritĂ© exigeante dont rend parfaitement compte cette biographie de Matthieu Thibault. Par un schĂ©ma narratif basĂ© sur le dĂ©tail des albums, des tournĂ©es et des activitĂ©s solos de ses membres, lâauteur, en musicologue averti, dĂ©gage les marqueurs dâun groupe fondamental qui reste pourtant toujours difficile dâaccĂšs. Il insiste sur une dĂ©marche artistique pointue, programmĂ©e et jamais trahie. Puisant dans tous les genres (cinĂ©ma, art contemporains, littĂ©rature, musiqueâŠ) Sonic Youth fait ici figure de digne descendant et dâaudacieux prĂ©curseur. Les dix-sept albums qui jalonnent la carriĂšre du groupe tĂ©moignent dâun rock total privilĂ©giant presque autant les sons bruitistes que les mĂ©lodies pop, lâenvironnement des majors que les maniĂšres de lâindie rock. FidĂšle Ă ses grands inspirateurs (Velvet, Patti Smith, TelevisionâŠ), les New-yorkais rĂ©ussirent en mĂȘme temps, et respectĂ© par tous, Ă recrĂ©er le rock.
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Intello, donc forcément indépendant?
Si vous posez la question âĂ quelle catĂ©gorie appartient le groupe Sonic Youth ?â On pense rock amĂ©ricain oui, mais aussi Grunge, Punk, IndĂ©pendant, Noise, Hardcore, Folk Ă©lectrique, Cold wave, Psyche, ExpĂ©rimental⊠Avec des traces de Pop, de Rap dâUnderground, dâArty ! Et sâils avaient pu faire du jazz ou du ClassiqueâŠ
Et voilĂ comment de 1981 Ă 2011, ce groupe insaisissable a gardĂ© une rĂ©putation de grand reprĂ©sentant du Rock IndĂ© amĂ©ricain. Ăternels adolescents â bien que tous se marient, parfois entre eux et Ă©voluent -, qui touchent Ă tout et par consĂ©quent sont aurĂ©olĂ©s dâune rĂ©putation de cerveaux, donc de gĂ©nies.
Je nâai rien contre Sonic Youth et leurs bandes de potes fureteurs et curieux, au contraire, mais je suis frappĂ© par cette soif de genres, dâessais, de collaborations autour dâun pauvre quatuor Ă guitares. Chapeau aux artistes !
Le livre de Mathieu Thibault raconte cette longue histoire par le menu : 30 annĂ©es de tentatives, dâinfluences, de rĂ©fĂ©rences, dâĂ©changes autour dâun Rock LĂąchĂ©, planant ou incisif, aĂ©rĂ© ou bruyant. On admire ce quâon ne cerne pas.
Mais ce serait eux, les Sonic Youth qui seraient normaux ? Ils ont vĂ©cu, aimĂ©, partagĂ© tout ce qui sâest passĂ© avant et pendant leur travail. Et ce serait ceux qui ne varient pas ou restent dans leur chapelle qui seraient fous, ou ignorants, ou impermĂ©ables ? La crĂ©ation est plus paradoxale que ça. Lâauteur Ă©galement du livre, me stupĂ©fie : comment fait on pour savoir autant de choses, les moindres histoires de managers, dâattachĂ©s de presse, de contrats, sans compter la description de presque chaque morceau ou ambiance de ce kalĂ©idoscope assez monstrueux au final ? Jeunesse sonique est une hydre aux multiples tĂȘtes.
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