Sans fautes de frappe
Rap et littérature
Mais couchĂ©e sur les pages dâun livre, la violence des propos pourtant tout aussi intense, devient symbolique et par lĂ , honorable. Dâune certaine façon, ce que lâon ne permet pas aux rappeurs est autorisĂ© aux Ă©crivains, le livre jouissant en France dâune place plus respectable quâun morceau chantĂ©.
« Qui en France prĂ©tend connaĂźtre le rap ? Quel journaliste peut Ă©crire sans faire de fautes de frappe ? » En 1991, NTM joue de ces interpellations pour sâen prendre Ă la critique facile dâun genre trop souvent dĂ©nigrĂ©. AncrĂ© dans le champ musical depuis plus dâune trentaine dâannĂ©es, le rap français, souvent rĂ©duit aux clichĂ©s, peine Ă trouver une pleine lĂ©gitimitĂ© au sein de la culture hexagonale. SâĂ©loignant des Ă©ternels dĂ©bats, Sans fautes de frappe propose un Ă©clairage sans prĂ©cĂ©dent sur un corpus rapologique dont le goĂ»t pour la langue fait preuve dâune richesse de figures et de registres en Ă©cho Ă lâhistoire de la littĂ©rature. Ainsi les noms de NTM, La Cliqua, IAM, Oxmo Puccino, Booba, La Rumeur ou de Casey bousculent ceux dâEdmond Rostand, Jules VallĂšs, CĂ©line, AimĂ© CĂ©saire, François Bon ou dâAnnie Ernaux. Et le lecteur de dĂ©couvrir un prĂ©cieux aller-retour entre ces deux cultures.
Revue de presse
- Sans faute de frappe Emmanuelle Carinos Volume ! La revue des musiques populaires 22 novembre 2020
- Interview de Bettina Ghio Fabrice Drouelle France inter - Affaires sensibles 22 janvier 2018
- Le rap a-t-il encore besoin de légitimité ? Mathilde Serrell France Culture // Le Billet culturel 1 décembre 2017
- Booba de Bergerac : quand le rap s'inspire de la littérature Clémence Gueudre Pensées parisiennes 14 janvier 2018
- Sans fautes de frappe Sylvain Bertot Fake For Real 17 avril 2017
- Interview Bettina Ghio - Le rap, une esthétique hors-la-loi Raphaëlle Tchamitchian Hors-série 29 avril 2017
Booba et Montaigne, mĂȘme combat ? Rap et littĂ©rature Rebecca Manzoni France Inter 5 juin 2017
- Rap et littérature, si loin (pour vous), si proches (pour nous). Juliette Hochberg twentymagazine.fr 28 février 2017
Rap, littérature et critique sociale zone-subversives.com 5 février 2017
- Le rap une forme littéraire à part entiÚre Grégory Bekhtari L'Université Syndicaliste magazine 14 janvier 2017
- Interview Bettina Ghio Yvan Amar rfI // Danse des mots 7 février 2017
- Le rap, pas un truc dâanalphabĂštes JosĂ© Antonio Garcia Simon Le Courrier 3 fĂ©vrier 2017
- Des mots qui cognent Dominic Tardif Le Devoir 21 janvier 2017
- Entretien avec Bettina Ghio ESOEP Et si on en parlait 18 janvier 2017
- Interview de Bettina Ghio Ălisabeth Quin Arte // 28 minutes 6 janvier 2016
- Extrait en lecture de Sans fautes de frappe Contretemps 23 décembre 2016
- Entretien - Qui a dit que les rappeurs étaient fùchés avec la littérature française? François Chevalier Télérama 20 décembre 2016
- Sans fautes de frappe François Chevalier Télérama 17 décembre 2016
- Le hip-hop en pistes de lecture Benoßt Carretier Libération 19 novembre 2016
LâintĂ©gralitĂ© de lâarticle ici
Dâabord approchĂ© par les sciences sociales en laissant peu de place Ă sa dimension artistique, le rap français a fait lâobjet dans les annĂ©es 2000 dâune reconnaissance esthĂ©tique grandissante. Ce processus a largement pris la forme dâune mise en lumiĂšre des qualitĂ©s dâĂ©criture de certains rappeurs : en tĂ©moigne la multiplication de publications telles que des anthologies (Perrier, 2010 ; Jousserand, 2016), et autres approches pionniĂšres mettant en lumiĂšre lâintĂ©rĂȘt stylistique du genre (Marc Martinez, 2008 ; Vettorato, 2008 ; Barret, 2009 ; Rubin, 2012) âau risque parfois dâune rĂ©duction de ses potentialitĂ©s esthĂ©tiques au seul texte. Dans la lignĂ©e de ces travaux, lâapproche de Bettina Ghio, docteure en littĂ©rature, est ici clairement informĂ©e, comme elle lâannonce dĂšs lâavant-propos, par son propre rapport au rap et Ă la littĂ©rature : câest en retrouvant en lâun les plaisirs de lâautre quâelle sâintĂ©resse plus particuliĂšrement aux « dĂ©sirs et appropriations de la littĂ©rature française dans le rap » (p.13). Les termes de « dĂ©sirs et effets dâinscription », empruntĂ©s Ă son titre de thĂšse, dont le contenu a Ă©tĂ© retravaillĂ© de maniĂšre Ă rendre lâouvrage plus proche de lâessai que de lâexercice universitaire, indiquent par ailleurs que son approche ne rĂ©duit pas un genre Ă lâautre.
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Tout au long de ses quatre parties, Sans fautes de frappe tisse des analogies entre la littĂ©rature française et le rap dans la mesure oĂč elles ont rĂ©sonnĂ© via la sensibilitĂ© et la trajectoire de lâautrice. Le rĂ©sultat peut revĂȘtir selon certains un aspect trop personnel mais il a lâavantage de contrer les discours niant toute valeur esthĂ©tique au rap en prenant soin de ne pas rĂ©duire ce genre musical Ă de la littĂ©rature et inversement. PlutĂŽt, il permet dây dĂ©celer des points communs, situant le rap dans une large histoire culturelle française. Ă cet Ă©gard, il est dommage que le corpus de lâouvrage sorti en 2016 ne contienne pas dâalbums rĂ©cents, a fortiori face aux Ă©volutions esthĂ©tiques qui ont marquĂ© le rap dans les annĂ©es 2010. Ces Ă©volutions ont notamment produit du point de vue de la rĂ©ception une division homogĂ©nĂ©isante entre un rap « dâavant », qui, â prĂ©cisĂ©ment â par un dĂ©sir dâinscription littĂ©raire plus visible selon certains, serait plus lĂ©gitime et qualitatif que le rap dâaujourdâhui, moins Ă©crit, moins truffĂ© de figures de style identifiables selon les critĂšres stylistiques scolaires. En espĂ©rant donc que dans la dĂ©cennie Ă venir, de telles analogies ne servent quâĂ augmenter la connaissance de lâun et lâautre â comme câest le cas dans ce livre â et non pas Ă combler le dĂ©ficit de lĂ©gitimitĂ© du genre musical le plus important de ces trente derniĂšres annĂ©es.
Dans le cadre de lâĂ©mission âAffaires sensiblesâ sur le rap du 22 janvier 2018 sur France Inter, Bettina Ghio est interviewĂ©e.
A écouter ou réécouter
Mathilde Serrell chronique la sortie du dernier album de Booba et aborde le livre de Bettina Ghio.
Réécouter la chronique de Mathilde Serrell sur le site de France Culture
« Qui en France prĂ©tend connaĂźtre le rap ? Quel journaliste peut Ă©crire sans faire de fautes de frappe ? » Bettina Ghio, originaire dâArgentine, est docteure en littĂ©rature. ArrivĂ©e en France au dĂ©but des annĂ©es 2000, câest aprĂšs les Ă©meutes des quartiers populaires de 2005 que Bettina Ghio réélabore sa vision du rap français, frĂŽlant presque une expĂ©rience mystique : « jâai vĂ©cu une puissante expĂ©rience esthĂ©tique au contact de cette musique : le bruit que jâentendais auparavant est devenu du sens, des textes, des rimes, des figures de style, des voix fortes. Jâai mĂȘme Ă©prouvĂ© un sentiment de dĂ©jĂ -vu avec des textes littĂ©raires qui me tiennent Ă cĆur. »
« Sans fautes de frappe : rap et littĂ©rature » est lâaboutissement dâun dĂ©clic artistique. Lâauteure tacle dĂšs les premiĂšres lignes tous ces gens qui prĂ©tendent que le rap est dans sa globalitĂ© bon Ă jeter, un genre apparentĂ© Ă une gĂ©nĂ©ration inculte et illettrĂ©e, voire mĂȘme « anti-France », en osant exposer aux lecteurs des comparaisons entre textes littĂ©raires et morceaux de rap. A la base thĂšse universitaire, ce livre (parfois technique â lâauteure nâest pas docteure pour rien â mais toujours comprĂ©hensible) se base sur un corpus de texte de rap sâĂ©talant de 1990 Ă la premiĂšre dĂ©cennie des annĂ©es 2000. On y trouve entre autres des textes de NTM, IAM, Oxmo Puccino, Booba, Kery James. ParallĂšlement, on y trouve des textes dâEdmond Rostand, CĂ©line, Sartre, Jacques Brel, Georges Brassens (la liste est longue).
Avec cette tentative de prendre au sérieux un morceau de rap, de présenter le rappeur non plus comme une machine à produire de la haine ou encore des textes creux, dénués de sens, mais comme un « chroniqueur social », engager socialement mais aussi en recherche artistique, Bettina Ghio soulÚve des problématiques sociétales et esthétiques sans jamais forcer une interprétation ni tomber dans un jugement subjectif.
La mise en parallĂšle des grands thĂšmes de la littĂ©rature, comme par exemple la critique de lâEtat et de ses institutions, est subtilement traitĂ©e. En littĂ©rature, et mĂȘme chez les grands chansonniers français, la critique de lâEtat, de la police, bien que pouvant faire scandale, est glorifiĂ©e et perçue par les bonnes mĆurs comme un acte de rĂ©volution sur bien des points de vue. Pourtant, dĂšs lors que le rappeur tente dâexprimer sa vĂ©ritĂ©, se rĂ©volte, on crie Ă lâappel Ă la haine, sans jamais prendre en considĂ©ration les revendications qui se cachent dans les morceaux, ni mĂȘme les rĂ©fĂ©rences, les arguments dâautoritĂ©.
La tension sous-jacente liĂ©e Ă la question coloniale y est abordĂ©e mais aussi traitĂ©e dâun point de vue linguistique : il nây a pas dans les textes de rappeur un refus de la langue français mais au contraire, de nombreux morceaux de rap sont des tentatives auprĂšs de la sociĂ©tĂ© française de faire reconnaitre rĂ©ellement la prĂ©sence multiculturelle en France, sans pour autant renier la culture et/ou la langue française. La langue parlĂ©e est une ressource stylistique assez propre au rap, de nombreux morceaux se bĂątissent sur la construction dâun dialogue ou dâun Ă©change verbal qui tente de reproduire une situation de dĂ©fi, de joutes verbales, de clash. Le rap est sans doute le meilleur reprĂ©sentant de ce qui rĂ©sulte dâun brassage linguistique : il mĂ©lange les cultures, les niveaux de langue, les rĂ©fĂ©rences. On peut retrouver aussi bien des rimes et des figures de style prĂ©sents chez de grands auteurs dans le rap français de ses dĂ©buts Ă aujourdâhui.
Le rap est une performance de la langue, le reflet de la vraie langue parlĂ©e est bien plus consistant dans un morceau de rap quâailleurs. Les bons rappeurs sont des passeurs de la langue courante, de la sociĂ©tĂ© telle quâelle est rĂ©ellement vĂ©cue et non pas comment elle est officialisĂ©e. AprĂšs la lecture de ce livre, on ne peut plus nier le sĂ©rieux du rap, puisque le nier reviendrait Ă rejeter toute la littĂ©rature qui a fondĂ© les rĂ©fĂ©rences et la culture de cette Ă©loge de lâinsolence.
Ps : cela va sans dire, un morceau considĂ©rĂ© comme « commercial » dâun rappeur dâune qualitĂ© objectivement mauvaise ne reflĂšte pas lâessence profonde du rap.
Retrouvez la chronique en ligne sur le site de Pensée parisiennes
En 2009, dans son ouvrage Book of Rhymes, Adam Bradley, un professeur de lettres amĂ©ricain, utilisait les outils de la littĂ©rature pour dissĂ©quer les techniques et les figures de style utilisĂ©es par les rappeurs. La dĂ©marche se justifiait, car le rap, en partie, est texte, et il mĂ©rite dâĂȘtre comparĂ© Ă tout type de poĂšme couchĂ© sur papier. La question de sa comparaison Ă la littĂ©rature, cependant, ne se pose pas aux Etats-Unis de la mĂȘme façon quâen France. En AmĂ©rique, le rapport entre pop culture et culture savante nâest pas le mĂȘme que chez nous. Il est moins polĂ©mique, moins passionnĂ©. On nây trouve pas les mĂȘmes enjeux politiques et sociaux. Aussi le sujet Ă©tait-il abordĂ© de maniĂšre relativement neutre et apaisĂ©e.
En France, cependant, oĂč le statut social dĂ©pend largement de la maĂźtrise de tout un corpus culturel reposant sur lâĂ©crit, le problĂšme doit ĂȘtre abordĂ© en dâautres termes. Aussi lâouvrage de Bettina Ghio se prĂ©sente-t-il diffĂ©remment de celui dâAdam Bradley. Cette docteure en littĂ©rature et civilisation françaises dâorigine argentine ne se contente pas dâappliquer au rap les grilles de lecture de sa discipline. Elle cherche Ă prouver quâil est un objet littĂ©raire digne de considĂ©ration. A lâanalyse qui Ă©tait celle de Bradley, Ă la recension des figures de style employĂ©es tant dans les livres que dans le rap, que lâAmĂ©ricain opĂ©rait dĂ©jĂ , sâajoute une Ă©tude comparĂ©e des thĂšmes traitĂ©s dans chaque discipline, et de nombreuses pensĂ©es sur le positionnement des rappeurs eux-mĂȘmes par rapport Ă la littĂ©rature classique. Ghio traite pĂȘle-mĂȘle de tout cela, Ă tel point que son livre manque de structure, et quâil souffre parfois dâun dĂ©ficit dâarticulation logique.
DĂšs le dĂ©but, cependant, elle insiste sur lâessentiel. Comme lâavait dĂ©jĂ fait Christian BĂ©thune dans son trĂšs Ă©clairant Pour une EsthĂ©tique du Rap, lâauteure rappelle quâune des grandes spĂ©cificitĂ©s du rap français (son seul sujet dâĂ©tude ici) est son rapport important au texte. DiffĂ©remment de son modĂšle Ă©tatsunien, qui est la manifestation dâune longue tradition de joutes orales dans la culture afro-amĂ©ricaine, le rap de notre pays est marquĂ© par un double hĂ©ritage : celui dâune culture, notamment scolaire et acadĂ©mique, qui accorde une importance fondamentale Ă lâĂ©crit ; et celui de la chanson et de la variĂ©tĂ© françaises, oĂč les paroles sont souvent lâĂ©lĂ©ment primordial, dont la musique nâest que lâornement.
Bettina Ghio sâemploie donc Ă dĂ©busquer les rĂ©fĂ©rences issues de la littĂ©rature classique, qui abondent dans les textes de rap : des tournures et du vocabulaire dĂ©suet, issu dâun français classique et archaĂŻque, qui se mĂȘlent de façon curieuse au parler des citĂ©s ; ou encore des figures de styles et des mĂ©triques qui sont les rĂ©miniscences dâun corpus poĂ©tique acadĂ©mique. Elle note aussi les nombreux parallĂšles, tant dans les thĂšmes que dans les approches, entre le rap et une littĂ©rature nouvelle issue en partie de lâexpĂ©rience des quartiers. Elle rappelle aussi la similitude du rap avec lâĂ©criture dâun CĂ©line, lâauteur qui a introduit lâoralitĂ© dans le roman, une proximitĂ© qui avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© soulignĂ©e par lâessayiste Thomas Ravier dans un cĂ©lĂšbre article de la Nouvelle Revue Française consacrĂ© Ă lâart de Booba.
Comme Bettina Ghio le souligne en conclusion, plutĂŽt que de se construire en opposition Ă la littĂ©rature savante, plutĂŽt quâen ĂȘtre la nĂ©gation, ou lâennemi, comme de vieilles barbes idĂ©ologues et mal renseignĂ©es ont pu le croire ou le prĂ©tendre, le rap en France est au contraire souvent vĂ©cu comme un moyen dây accĂ©der, pour ceux Ă qui nâont pas toujours Ă©tĂ© donnĂ©es les clĂ©s dâune culture vĂ©cue comme absconse. Ses derniers mots parlent dâailleurs dâun âdĂ©sir de littĂ©ratureâ. Et elle remarque que, si beaucoup de rappeurs nâont pas trouvĂ© leur compte Ă lâĂ©cole, les cours de français ont parfois Ă©tĂ© les seuls Ă les satisfaire.
En faisant ce jugement, Bettina Ghio demeure ce quâelle est : une universitaire, une amoureuse des belles lettres. En consĂ©quence, naturellement, elle semble souhaiter cette convergence entre rap et littĂ©rature. Mais faut-il partager ce point de vue ? On serait tentĂ© de rĂ©pondre par la nĂ©gative, en passant en revue les rappeurs qui dĂ©fendent cette parentĂ© avec la littĂ©rature, comme RocĂ© et Oxmo Puccino, dont le travail sur le texte est inversement proportionnel Ă lâimpact musical, voire pire, Abd Al Malik dont le travail caricaturalement scolaire frĂŽle souvent le grotesque. Ce rap premier de la classe appauvrit la musique alors quâil prĂ©tend faire lâexact contraire. Il est, prĂ©cisĂ©ment, trop appliquĂ© et peu spontanĂ©.
Tout diffĂ©rent est le cas de deux rappeurs dâapparences totalement opposĂ©es, et dont Bettina Ghio pointe trĂšs pertinemment les similitudes : MC Solaar, le gentil rappeur lettrĂ© du dĂ©but des annĂ©es 90, et Booba, la caillera infrĂ©quentable de la dĂ©cennie 2000. Lâun comme lâautre se montrent davantage dans lâoralitĂ© que ces rappeurs français qui sâinscrivent, consciemment ou pas, dans la tradition de la chanson Ă texte. Leurs paroles, successions de bons mots, dâimages et de mĂ©taphores Ă©vocatrices, sont plus originales, plus en phase avec les innovations du rap amĂ©ricain quâavec le conservatisme de son homologue français. MĂȘme si le premier cultive une image de bon Ă©lĂšve, avec de nombreuses rĂ©fĂ©rences issues de son savoir scolaire, celles-ci sont utilisĂ©es de la mĂȘme façon que ses allusions Ă la pop culture. Quant au second, il ne prĂ©sente aucune gĂȘne vis-Ă -vis de la culture lĂ©gitime. Il lâignore, il ne cherche pas Ă prendre le chemin de la respectabilitĂ©.
Il est plus moderne en fait. Il a aussi Ă©tĂ© annonciateur dâune nouvelle gĂ©nĂ©ration, plus Ă©mancipĂ©e de lâhĂ©ritage textuel de la chanson française, et dont ne traite pas Bettina Ghio. Celle-ci, en effet, concentre son analyse sur une trĂšs large majoritĂ© de rappeurs des annĂ©es 90, alors que le rap français a depuis largement modifiĂ© son logiciel, quâil a gagnĂ© en fiertĂ©, en confiance en soi, et sâembarrasse moins de son sentiment dâinfĂ©rioritĂ© culturelle, trĂšs prĂ©gnant chez la premiĂšre gĂ©nĂ©ration.
Tant quâon se penchera sur le rap comme objet littĂ©raire, on fera en fait un contresens, on passera Ă cĂŽtĂ© de lâessentiel, on oubliera quâil est avant tout une musique. Le rap est perdant, Ă chaque fois quâil sâagit de lâĂ©valuer selon des critĂšres qui ne sont pas les siens : ses contempteurs ont en fait parfaitement raison de le prĂ©tendre infĂ©rieur Ă la littĂ©rature ; et ceux qui, par bienveillance, voire par jeunisme, prĂ©tendent le contraire, se trompent de combat. Ce ne sont pas les bons termes du dĂ©bat. Il faudrait en fait cesser cette volontĂ© de soumettre le rap aux valeurs de la littĂ©rature classique, et le laisser bousculer une hiĂ©rarchie des cultures qui nâest autre quâarbitraire. AprĂšs ce livre de Bettina Ghio, qui explore de maniĂšre pertinente les rapports entre rap français et tradition de lâĂ©crit, il faudra en Ă©crire un autre, plus capital, plus au fait de la nature profonde de cette musique, et qui sâefforcera de dĂ©montrer en quoi le rap NâEST PAS littĂ©rature.
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Bettina Ghio est sur le plateau de Hors-série en compagnie de Christian Béthune pour parler de son ouvrage.
Moi, jâaime pas tellement le rap. Chaque fois quâon mâen conseille, ou que tout le monde sâenthousiasme pour un(e) artiste, je me dis : allez, va voir, le rap, câest LA musique populaire dâaujourdâhui, tu ne peux pas passer Ă cĂŽtĂ© de ça. En plus, moi qui suis si passionnĂ©e de culture africaine amĂ©ricaine, il nây a aucune raison que je ne tombe pas dedans : le rap est un hĂ©ritier direct du jazz, des musiques noires, et plus largement de toute la culture africaine amĂ©ricaine, des dirty dozens (un jeu qui consiste Ă sâinsulter mutuellement pour rigoler) Ă la figure du gangster/hustler (lâarnaqueur) quâon retrouve depuis les contes folkloriques des esclaves, en passant par ce rapport si particulier Ă lâoralitĂ©, comme lâexplique bien Christian BĂ©thune.
Et puis je suis marseillaise. Toutes mes annĂ©es collĂšge ont Ă©tĂ© bercĂ©es par IAM et la Fonky Family (la FF !). Dans le rap français, on trouve des trĂ©sors dâinvention langagiĂšre, explorĂ©s en dĂ©tails par Bettina Ghio. Qui aurait cru que lâon puisse tracer une filiation directe entre Booba et les troubadours mĂ©diĂ©vaux ? Que Doc GynĂ©co sâidentifie Ă Cyrano de Bergerac ? Bien des morceaux sont de vĂ©ritables poĂšmes (mĂȘme si les premiers intĂ©ressĂ©s prennent soin de sâen dĂ©fendre) qui nâont rien Ă envier Ă Georges Brassens ou LĂ©o FerrĂ© (avec qui Bettina Ghio fait aussi des rapprochements). Est-ce que ce nâest pas Ă cause de leur attitude âhors-la-loiâ, selon Christian BĂ©thune (Ă qui jâemprunte le titre de cette Ă©mission), plus quâĂ cause du contenu de leurs textes, que les rappeurs sont disqualifiĂ©s dâoffice du monde de lâart ? Est-ce que ce nâest pas leur maniĂšre de scander plus que ce quâils scandent qui rebute ? Car, finalement, ce qui fait politique dans le rap, câest moins le contenu des paroles ou le positionnement explicite de ses auteurs que sa forme, lâesthĂ©tique Ă contre-courant quâil propose, et qui remet en question notre vision de âlâartâ.
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Le livre de Bettina Ghio âSans fautes de frappe â Rap et littĂ©ratureâ vise Ă prouver que les paroles de rap ont toute leur place Ă cĂŽtĂ© dâĆuvres littĂ©raires jugĂ©es plus nobles.
Bettina Ghio sâest penchĂ©e sur les paroles de morceaux de rap Ă©crits entre 1990 et 2010. Mais cette chronique sâouvre avec une chanson de 1937 interprĂ©tĂ©e par Ray Ventura et ses CollĂ©giens : âQuâest-ce quâon attend (pour ĂȘtre heureux)â. Bettina Ghio explique que ce morceau a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© par NTM en 1995. Ce qui a donnĂ© âQuâest-ce quâon attend pour foutre le feu ?â.
Ă tous ceux qui croient que le rap français nâest quâune pĂąle copie de celui venu des Ătats-Unis, Bettina Ghio rĂ©pond Ă quel point le rap dâici sâinvente en piochant dans le patrimoine de la chanson française. Pour lâĂ©criture des textes, mais aussi pour les musiques : dans son titre âPitbullâ paru en 2006, câest sur les notes de âMistral Gagnantâ de Renaud que Booba pose son phrasĂ©.
Alors que le rap est souvent traitĂ© avec un regard de sociologue (quâest-ce quâil raconte de la banlieue ? quâest-ce quâil nous dit de la jeunesse ?), Bettina Ghio se demande comment il le fait. Avec quelles inspirations ? Quels moyens littĂ©raires ? Dans son livre, Bettina Ghio aborde les textes de rap comme des Ćuvres Ă part entiĂšre. Une dĂ©marche qui fait Ă©cho aux propos tenus par Malek Boutih au micro de France Inter le 16 novembre 2016. Malek Boutih, ancien PrĂ©sident de S.O.S. Racisme et actuel dĂ©putĂ© de lâEssonne avait dĂ©clarĂ© :
âVous savez pourquoi je suis rĂ©publicain ? Je suis rĂ©publicain parce quâil y avait une bibliothĂšque en bas de chez moi, et pas une salle de rap. Câest ça la diffĂ©rence.â
Une « salle de rap » serait donc le contraire absolu de la bibliothĂšque, ce qui laisserait supposer que les rappeurs nâont pas de lettres. Or, il apparaĂźt que dans son titre âPitbullâ, Booba cite Montaigne. Il dit :
âSur le plus haut trĂŽne du monde, on nâest jamais assis que sur son boule.â
Ce qui nâest ni plus ni moins quâune version XXI^e^ siĂšcle des Essais, dans lesquels Montaigne Ă©crit :
âSur le plus haut trĂŽne du monde, on nâest jamais assis que sur son cul.â
Bettina Ghio Ă©claire les liens entre rap et lettres françaises en pointant la prĂ©sence rĂ©currente de personnages comme Gavroche ou Cyrano de Bergerac dans les textes de 113, Rocca ou IAM. Cyrano, Ă©galement mis en avant pour le goĂ»t de la joute verbale, comme dans lâun des tous premiers morceaux de NTM : âJe rapâ, un duo-duel entre Kool Shen et JoeyStarr.
La suite à écouter sur le site de France Inter
Tradition du bon mot, usages prĂ©cis des figures de style, et rĂ©fĂ©rences puisĂ©es dans les plus belles bibliothĂšques, rap et littĂ©rature seraient-ils intimement liĂ©s ? RĂ©ponse de Bettina Ghio, auteure de âSans fautes de frappesâ.
Deux ans aprĂšs son arrivĂ©e en France, en 2005, Bettina Ghio, professeure de français formĂ©e en Argentine, se met Ă Ă©couter du rap français. Ă lâĂ©couter, littĂ©ralement. Pas seulement lâentendre sur les ondes radios, mais lui prĂȘter une rĂ©elle attention. Analyser les textes, les mots choisis prĂ©cisĂ©ment, presque chirurgicalement, par ses auteurs.
Cette docteure en littĂ©rature et civilisation française rĂ©alise alors avoir toujours parlĂ© « un français du 17 Ăšme siĂšcle et un français de manuel scolaire. » Elle choisit dĂšs lors de nombreux nouveaux professeurs de langue : Sinik, NTM, IAM, Oxmo Puccino, Sniper, Kery James, Casey, Fabe, La Cliqua et la Rumeur. Elle affirme : « Le rap mâa appris Ă parler français, ses expressions argotiques, mais pas seulement, son langage soutenu aussi. »
FascinĂ©e par les textes de ses nouveaux mentors, lâenseignante remarque un dĂ©sir et une appropriation de la littĂ©rature française â quâelle connaĂźt bien avec sa formation â chez les rappeurs. Pour elle, on ne peut pas comprendre le rap Ă la seule lumiĂšre de la sociologie (cette derniĂšre lâĂ©tudie souvent pour comprendre les conflits dans les quartiers populaires ou les violences policiĂšres par exemple) : sa lecture littĂ©raire sâimpose. Câest un courant musical qui donne une place Ă la langue, au travail de mots et Ă la rĂ©flexion sur ces mots, sur leur sens et leurs sonoritĂ©s. Le rap est traversĂ© par la littĂ©rature : il utilise des formes stylistiques tout Ă fait littĂ©raire et se nourrit de textes de notre patrimoine littĂ©raire.
Cette idĂ©e de sujet pour une thĂšse en littĂ©rature et civilisation française passe mal. Pas Ă©vident de faire accepter cette problĂ©matique de recherche dans les universitĂ©s françaises. En France, la littĂ©rature a une place sacrĂ©e : ce sont essentiellement les romans et certaines formes de poĂ©sie qui peuvent prĂ©tendre Ă ce titre. Bettina Ghio dĂ©nonce une mĂ©connaissance totale du rap de la part dâadultes qui associent Ă tort le rap Ă lâimage du jeune banlieusard aux propos vulgaires, « et cela malgrĂ© trente ans de prĂ©sence en France », constate-t-elle tristement. Elle confie avoir dĂ» essuyer de nombreux et tenaces « prĂ©jugĂ©s, lieux-communs et idĂ©es prĂ©conçues » de la part dâautres professeurs, selon lesquels le rap viendrait dâune « culture sans culture. » Pour certains, le rap est une « honte dans la sociĂ©tĂ© française », « la pire dĂ©cadence de la langue », raconte lâĂ©crivain. Certains rappeurs des annĂ©es 90 trouvent grĂące Ă leurs yeux parce quâils ont « quelques bons textes. » Mais la mĂ©fiance et le dĂ©goĂ»t pour les artistes actuels est totale : ils « abrutissent les jeunes. » Et lorsquâun de leurs Ă©lĂšves parle mal, « câest la faute du rap. »
Dans ses pages, Bettina Ghio adresse Ă©galement un reproche Ă ceux qui sâintĂ©ressent au rap, car ces derniers lâont toujours abordĂ© dâun point de vue sociologique et aucunement littĂ©raire. Ils ont toujours considĂ©rĂ© les rappeurs seulement comme des sujets qui ont un message contestataire Ă dĂ©livrer, et non comme des auteurs qui produisent des objets de crĂ©ation. Tout est politique et rien nâest poĂ©tique.
Pour lâauteure de Sans fautes de frappes, le rap nâest pas seulement une contre-culture qui se nourrit de codes diffĂ©rents, en opposition violente avec la « culture lĂ©gitime » : « Il y a un message, bien sĂ»r, mais ce nâest pas lâĂ©lĂ©ment dominant du rap. Il y a le texte, et quand je parle du texte, je parle aussi de la façon de le prononcer. Tout cela, câest une question stylistique, esthĂ©tique, et pas purement politique. » Elle prĂ©cise que les textes, rĂ©citĂ©s sur scĂšne, renouvelle une façon de faire de la poĂ©sie, une tradition trĂšs ancienne qui avait presque disparue. De plus, quand les rappeurs veulent prononcer un discours contestataire, ils usent et rusent de la forme : poĂ©tique et symbolique.
Quant Ă ses Ă©lĂšves dâun lycĂ©e de rĂ©gion parisienne, qui Ă©coutent du rap sans avoir lu cette littĂ©rature et comprendre les rĂ©fĂ©rences, passent-ils Ă cĂŽtĂ© de la vraie lecture de leurs morceaux fĂ©tiches ? Oui, assurĂ©ment. « Parfois le rap nâest pas assez pris au sĂ©rieux par ses auditeurs » regrette la professeure. Alors, Bettina Ghio sâest interrogĂ©e : « Finalement, comment les professeurs de français pourraient se servir du rap ? » Elle prĂ©voit de crĂ©er une formation adressĂ©e aux enseignants, pour rĂ©flĂ©chir Ă la maniĂšre de travailler le rap comme support. Car ces textes peuvent devenir une porte dâentrĂ©e pour Ă©tudier les classiques littĂ©raires des siĂšcles derniers. Bettina Ghio nâa pas tort : pour exemple, des fans de Nekfeu se ventent aujourdâhui de lire Maupassant. Pourquoi ? Parce quâun morceau du chef de file du collectif lâEntourage sâintitule « Le Horla. ». Dans ce mĂȘme album, Nekfeu a nommĂ© une de ces chansons « Risibles Amours », comme le roman de Milan Kundera, et reprend le refrain de « la mauvaise rĂ©putation » de Brassens. Il Ă©voque aussi dans un couplet, le « talentueux » CĂ©line. Dans son ouvrage, Bettina Ghio compare dâailleurs ce dernier Ă Booba. Pourquoi Ă©riger ce rappeur hardcore et « bling-bling » au rang dâĂ©crivain, se moqueront certains ? Parce que dans les deux cas, pour CĂ©line comme pour Elie Yaffa alias Booba, il nây a « aucune politesse dans lâĂ©criture », « leurs phrases sont des dĂ©charges Ă©lectriques » dĂ©montre la chercheuse sur plusieurs pages. Hugo est un hĂ©ritage littĂ©raire prĂ©cieux pour les artistes. Les personnages des MisĂ©rables ont inspirĂ© toute une gĂ©nĂ©ration de rappeurs. Bettina Ghio lâexemplifie parfaitement. « IAM affirmait, au dĂ©but des annĂ©es 90 (dans « Achevez-les » en 1993), le retour de Gavroche, et plus rĂ©cemment (dans « Jâte parle » feat Soprano), le groupe Sniper reconnaissait faire « du rap Ă la Gavroche. On retrouve aussi Jean Valjean, le hĂ©ros de lâĆuvre et son image dâhomme hors-la-loi, victime des injustices de la sociĂ©tĂ© du dĂ©but du XIXĂšme siĂšcle dans les textes du groupe 113 : « Appelle-moi misĂ©rable si tu veux, câest pour les Jean Valjean du 94 » (dans « Assoce de⊠» en 2002). » Cette filiation est mĂȘme revendiquĂ©e par Joey Starr, qui confiait avoir cherchĂ© avec NTM dans le titre « Le monde de demain » Ă©crit en 1990, à « dĂ©crire la vie des jeunes dans les quartiers dans une perspective hugolienne. »
Ce besoin du rappeur de citer lâĂ©crivain, lâacadĂ©micien, le Goncourt, la spĂ©cialiste lâexplique : « Pour lutter contre lâillĂ©gitimitĂ© du rap aux yeux des français, les rappeurs multiplient les rĂ©fĂ©rences littĂ©raires, et prouver ainsi que ce sont des littĂ©raires. Alors quâaux Etats-Unis, les rappeurs qui attendaient de la reconnaissance, ont dĂ» passer par le jazz. Ici en France, câest par la littĂ©rature. Câest extrĂȘmement rĂ©vĂ©lateur de la place particuliĂšre, sacrĂ©e, de la littĂ©rature dans la culture française. »
Certains ont bien compris que malheureusement, la parole Ă©crite a plus de valeur que la parole audio. Les exemples se multiplient : Abd Al Malik vient de publier un livre en hommage Ă Camus, le rappeur GaĂ«l Faye a Ă©tĂ© Ă©lu Prix Goncourt des lycĂ©ens avec son Petit pays alors que son morceau du mĂȘme titre nâa pas dĂ©passĂ© le million de vues depuis sa sortie il y a cinq ans, Oxmo Puccino a couchĂ© sur papier ses meilleurs textes dans un recueil rangĂ© au rayon poĂ©sie de la Fnac. Bettina Ghio souhaite de tout cĆur que le Prix Nobel de Bob Dylan, permettra de faire Ă©voluer les mentalitĂ©s. « JâespĂšre quâon va commencer Ă comprendre que la littĂ©rature, ce nâest pas quâun livre. Quâelle peut se trouver ailleurs. Que tout ce qui passe par lâoralitĂ©, si câest beau, peut aussi ĂȘtre considĂ©rĂ© comme de la littĂ©rature. »
Le rap français permet de renouveler le langage et lâimaginaire. Sa crĂ©ativitĂ© exprime Ă©galement une critique sociale.
Le rap français reste mal dĂ©considĂ©rĂ©. Les professeurs de lettres et autres intellectuels Ă la Alain Finkielkraut ne cessent de vomir les textes de rap accusĂ©s de mutiler la langue française classique. Cette musique heurte la culture traditionnelle. Les politiques et les mĂ©dias accusent Ă©galement le rap dâempĂȘcher lâintĂ©gration des jeunes des citĂ©s dans la sociĂ©tĂ© française.
Bettina Ghio adopte la dĂ©marche inverse dans le livre Sans fautes de frappe. Elle estime que le rap permet de renouer avec le plaisir du texte et de lâĂ©criture. Elle entend du rap, mais elle sây intĂ©resse vraiment Ă partir de 2005. « Mais cette annĂ©e-lĂ , marquĂ©e par les Ă©meutes des quartiers populaires, jâai vĂ©cu une puissante expĂ©rience esthĂ©tique au contact de cette musique : le bruit que jâentendais auparavant est devenu du sens, des textes, des rimes, des figures de style, des voix fortes », dĂ©crit Bettina Ghio. Le rap ne se contente pas dâĂ©voquer les problĂšmes des quartiers populaires et les violences policiĂšres. Cette musique porte un vĂ©ritable style littĂ©raire.
Rap et culture française
Le rap est souvent rĂ©duit Ă une simple contre-culture inspirĂ©e du hip hop amĂ©ricain. Pourtant, le rap est loin de sâenfermer dans un ghetto culturel et puise son inspiration dans diverses sources. « Car les rĂ©fĂ©rences ne renvoient pas exclusivement au monde âdĂ©viantâ de la banlieue populaire, mais tout autant de la culture hexagonale de masse, comme la chanson ou le cinĂ©ma, Ă lâĂ©cole et contre toute attente, Ă la littĂ©rature », observe Bettina Ghio. MC Solaar, rappeur calme et pacifiste, se rĂ©fĂšre souvent Ă la littĂ©rature française. Mais mĂȘme MinistĂšre A.M.E.R Ă©voque la culture scolaire.
Le quotidien actuel des jeunes des quartiers populaires est parfois Ă©voquĂ© Ă travers le roman Les MisĂ©rables de Victor Hugo. Ce livre permet dâĂ©voquer la marginalitĂ© et la discrimination. Les personnages de Gavroche ou de Jean Valjean reviennent dans plusieurs textes de rap. MĂȘme le rappeur commercial Booba semble pĂ©trit de culture française classique. « Sur le plus haut trĂŽne du monde, on est jamais assis que sur son boule », chante Booba qui ne fait que reprendre Montaigne.
Cyrano de Bergerac, qui sâimpose par sa virtuositĂ© verbale, devient un personnage littĂ©raire de rĂ©fĂ©rence. Il cultive un art de dĂ©plaire qui inspire Khool Shen, mais aussi Casey. Dans « TragĂ©die dâune trajectoire », elle assume sa misanthropie liĂ©e Ă un racisme subit durant sa jeunesse. Surtout, le duel verbal se confond avec la joute physique chez Cyrano. Le rap compare souvent les mots Ă des balles ou des armes Ă feu.
Les clash et les battle permettent Ă des jeunes des ghettos noirs des Etats-Unis de sâaffronter Ă coups de punchlines et de textes chocs. « Ce sont des rimes qui vise un effet de surprise ou dâefficacitĂ© rhĂ©torique trĂšs fort pour recueillir lâadmiration du public », dĂ©crit Bettina Ghio. Lâimprovisation doit associer des mots et des sons. Elle doit respecter une mesure de battements par minute. Lâart de conclure par un bon mot se retrouve autant dans cette culture que chez Cyrano. Oxmo Puccino semble particuliĂšrement attachĂ© Ă ce personnage littĂ©raire.
Thomas Ravier, dans la Nouvelle revue française, compare lâĂ©criture de CĂ©line et le rap. LâĂ©crivain introduit la langue parlĂ©e dans la littĂ©rature et sâexprime par scansions. La colĂšre et la bile de haine de CĂ©line nâĂ©pargne personne. Ce qui le vaut dâĂȘtre comparĂ© Ă Booba. AprĂšs les Ă©meutes de 2005, le rap nâhĂ©site plus Ă dĂ©noncer la France et son Etat. « La France est une garce », chante Monsieur R. CĂ©line exprime Ă©galement la dĂ©testation de la France. « Le ton accusateur de CĂ©line la rend coupable Ă©galement des violences de la colonisation et des abus de lâindustrialisation comme le travail aliĂ©nĂ© et le rĂ©servoir de la main dâĆuvre en banlieue », prĂ©cise Bettina Ghio. Mais CĂ©line dĂ©gage un dĂ©goĂ»t mortifĂšre. Le rap exprime davantage un dĂ©sespoir.
Le rap sâappuie Ă©galement sur la chanson française. Des morceaux permettent le dĂ©tournement de textes, Ă travers les samples. Des extraits dâune chanson française sont repris dans un morceau de rap, souvent de maniĂšre ironique. Ensuite, le rap permet des reprise de titres classiques de maniĂšre actualisĂ©e. Oxmo Puccino reprend des chansons de Jacques Brel.
Lâattaque et la moquerie de la police sâinscrit Ă©galement dans une tradition française, du théùtre de Guignol aux chansons de Brassens. NTM, dans « Police », se moque de lâinstitution policiĂšre qui se rĂ©duit Ă une « machine matrice dâĂ©cervelĂ©s mandatĂ©s par la justice ». Dans « La fiĂšvre » NTM Ă©voque la routine des contrĂŽles de police qui fait rater un rendez-vous. Cette haine des autoritĂ©s policiĂšres sâinscrit dans la tradition du gendarmicide qui valorise lâaffrontement avec la police, jusquâĂ lâassassinat.
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Sans fautes de frappe Rap et littĂ©rature, Bettina Ghio propose un Ă©clairage inĂ©dit sur le rap français Ă partir des liens que celui-ci entretient avec la culture littĂ©raire. Cet essai, issu dâune thĂšse de doctorat en littĂ©rature, offre une dĂ©finition diffĂ©rente du rap en nuançant son appartenance Ă la contre-culture. Lâauteure dĂ©montre que les rappeurs sont des auteur et non seulement des voix contestataires. Ils produisent des textes de crĂ©ation dans une langue française qui leur est spĂ©cifique tout en la revendiquant comme hĂ©ritage. Ainsi, lâacte littĂ©raire des rappeurs apparaĂźt, dâune part, en contrepartie au lieu commun du rap comme seul acte de rĂ©volte et, dâautre part, il tord le cou aux clichĂ©s sur lâidĂ©e quâil participe Ă la dĂ©cadence de la culture. Tandis que des Ă©lus politiques, des journalistes ou des pĂ©dagogues se plaisent souvent Ă lire dans le rap un signe de non-intĂ©gration des jeunes banlieusards Ă la culture, Bettina Ghio montre Ă quel point le rap fait partie intĂ©grante de la culture hexagonale par la volontĂ© manifeste de ses auteurs et par les rĂ©fĂ©rences quâil mobilise. Ce livre incite Ă Ă©couter du rap, à « le lire » en se dĂ©barrassant des a priori et de la mĂ©fiance quant aux frontiĂšres que la banlieue crĂ©erait avec la culture « traditionnelle ». Les analyses fouillĂ©es dâun certain nombre de morceaux, tout comme la problĂ©matique qui traverse le rap, font de cet ouvrage un outil nouveau pour les enseignants de français. Si ces derniers sont souvent Ă©branlĂ©s par la versatilitĂ© du glossaire banlieusard ou par les saillies violentes des raps, cet ouvrage les invite Ă y trouver une porte dâentrĂ©e vers plusieurs classiques de la littĂ©rature (La chanson de geste, La Fontaine, Ronsard, Cyrano de Bergerac ou encore CĂ©line, entre autres), tout comme des exemples pour introduire ou illustrer une variĂ©tĂ© de thĂ©matiques poĂ©tiques. RĂ©habiliter le rap au sein dâune culture lettrĂ©e qui supporte mal la chanson et lâoralitĂ© et donne au livre toutes ses lettres de noblesse littĂ©raires est le pari, non sans risque, que tente Sans fautes de frappe en rapprochant deux univers bien moins Ă©loignĂ©s quâils ne le paraissent Ă premiĂšre vue.
Yvan Amar reçoit Bettina Ghio dans son émission pour discuter de rap et de littérature.
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Dans son livre âSans fautes de frappe â Rap et littĂ©ratureâ, Bettina Ghio propose une exploration des vertus esthĂ©tiques des textes du rap hexagonal.
Voici un livre qui prend Ă rebrousse-poil «lâimage du jeune banlieusard illettrĂ© aux propos vulgaires», souvent associĂ©e au rap. Dans âSans fautes de frappe â Rap et littĂ©ratureâ, Bettina Ghio propose ainsi une exploration des vertus esthĂ©tiques des textes du rap hexagonal en fouillant un corpus qui sâĂ©tale sur une trentaine dâannĂ©es.
A la diffĂ©rence de la plupart des ouvrages consacrĂ©s au genre, le propos nâest pas ici de sâatteler Ă une approche sociologique, mais plutĂŽt de montrer lâinscription de ce courant dans la tradition littĂ©raire â «Une singularitĂ© du rap français qui le distingue plus que nulle autre de son aĂźnĂ© amĂ©ricain, ancrĂ© dans la tradition orale de la culture afro-amĂ©ricaine», note lâauteure, docteure en littĂ©rature et civilisation françaises et enseignante dans un lycĂ©e parisien. Cette prolongation de la littĂ©rature dans ses textes scandĂ©s rapproche aussi le rap de la «grande» chanson française.
Pour illustrer sa thĂšse, Bettina Ghio se livre Ă une Ă©tude comparative de lâĆuvre des certaines des principales figures du rap français (NTM, La Cliqua, IAM, Oxmo Puccino, Booba, Casey, La Rumeur, etc.) avec le canon littĂ©raire. Une dĂ©marche en trois Ă©tapes: dâabord en signalant les affinitĂ©s Ă©lectives avec soit des classiques (Hugo, Rostand, Rimbaud, Perec, Rabelais, CĂ©line), soit des contemporains (François Bon, Lydie Salvayre, Jean Rolin, Jean-Claude Izzo, etc.). Et, en consĂ©quence, par la mise en Ă©vidence des thĂ©matique communes: la misĂšre, lâexclusion, la vie dans les quartiers populaires, la violence Ă©tatique, lâenfance volĂ©e. Pour, enfin, dĂ©celer dans le rap toute une sĂ©rie de registres (comptine, dialogue, chronique, théùtre de Guignol) ou encore des procĂ©dĂ©s (paronymie, hyperboles, anacoluthes, aposiopĂšses, oxymores) proprement littĂ©raires. Pas Ă©tonnant non plus donc le rapprochement avec leurs prĂ©curseurs chansonniers: Brel, Brassens, Boby Lapointe ou Renaud.
Le rap vient dĂšs lors sâinsĂ©rer dans cette longue tradition dâune France «frondeuse, anarchiste, qui hait les figures de lâautorité», oĂč se fondent crĂ©ativitĂ© populaire et littĂ©raire. En ce sens, il est aussi lâune des expressions caractĂ©ristiques de cette autre France traversĂ©e par la mĂ©moire, les parlers des Antilles, de lâAfrique, du Maghreb, toujours mĂ©prisĂ©e. Mais qui justement dans les marges puise la force, le gĂ©nie pour rĂ©inventer la langue: «Et si le rap effectivement nâĂ©tait rien dâautre que le rĂȘve littĂ©raire de CĂ©line?»
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Peut-on encore ignorer la concordance de temps entre la littérature et la culture hip-hop?
Quâont en commun le chanteur Pierre Flynn, le comĂ©dien Michel Dumont, lâĂ©crivain Simon Boulerice, lâillustratrice Ălise Gravel, le rappeur D-Track et le crĂ©ateur de beats High Klassified ? Ils participaient tous Ă lâĂ©mission Plus on est de fous, plus on lit le 13 janvier dernier, sur les ondes dâICI PremiĂšre, sans que quiconque adopte ce ton ahuri que lâon rĂ©serve aux phĂ©nomĂšnes de foire pour sâadresser aux deux reprĂ©sentants de la culture hip-hop prĂ©sents Ă table.
Câest que les vertus esthĂ©tiques des textes de rap, que dĂ©fend affectueusement lâuniversitaire française Bettina Ghio dans lâessai Sans fautes de frappe, lâanimatrice Marie-Louise Arsenault les cĂ©lĂšbre dĂ©jĂ depuis longtemps. « On a toujours voulu dĂ©cloisonner les genres dâĂ©criture et, Ă partir du moment oĂč il y a des gens qui Ă©crivent bien et qui ont des choses Ă dire, qui prennent une parole moderne, nous, on a envie de les recevoir. Câest une Ă©vidence quâils soient là », explique celle qui accueille frĂ©quemment dans son studio Biz, de Loco Locass, Ogden Ridjanovic, dâAlaclair Ensemble, Yes McCan, de Dead Obies, et Jenny Salgado, de Muzion.
En permettant Ă la langue parlĂ©e de noyauter lâĂ©criture, Louis-Ferdinand CĂ©line aurait peut-ĂȘtre inventĂ©, 40 ans avant son avĂšnement, le flow, ce dĂ©bit vocal typique au rap. VoilĂ une des idĂ©es aussi stimulantes quâĂ©tonnantes mises en avant par Bettina Ghio, qui sâĂ©chine Ă dĂ©coller des running shoes du hip-hop lâĂ©tiquette de sous-culture qui y colle depuis longtemps.
Les WordUP ! Battles, ces joutes oratoires durant lesquelles deux rappeurs sâinjurient, ne sont quâune mise Ă jour des tirades de Cyrano de Bergerac, ajoute-t-elle, avant de noter que câest Ă Oxmo Puccino que lâon doit le livret dâun opĂ©ra moderne inspirĂ© de lâAlice au pays des merveilles de Carroll, autant dâexemples dâune « appropriation de la littĂ©rature française dans le rap ».
Mais le rap ne devrait-il pas ĂȘtre reconnu seulement pour ce quâil est, et non pour sa filiation avec la littĂ©rature ? « La lĂ©gitimitĂ© du rap, je la tiens pour acquise », rĂ©pond JĂ©rĂ©mie McEwen, qui balance lui-mĂȘme les rimes sous le sobriquet de MaĂźtre J et qui accueille ces jours-ci de nouveaux Ă©tudiants au collĂšge Montmorency dans son cours « Philosophie du hip-hop », durant lequel dialoguent Machiavel et le dĂ©funt rappeur amĂ©ricain Tupac Shakur.
Lâintelligence du hip-hop
« Est-ce que ça correspond Ă un complexe dâinfĂ©rioritĂ©, de vouloir se comparer Ă une forme dâart dĂ©jĂ lĂ©gitimĂ©e ? » se demande celui qui participera en fĂ©vrier Ă Paris au colloque international Conçues pour durer : perspectives francophones sur les musiques hip-hop. « Peut-ĂȘtre ! Il y a quand mĂȘme une pertinence Ă souligner Ă nouveau lâintelligence du hip-hop. Je pense aussi que câest important de lĂ©gitimer le discours hip-hop, parce quâil fait de plus en plus partie de la sociĂ©tĂ©. La gĂ©nĂ©ration Y a atteint lâĂąge adulte, et relĂ©guer le rap Ă la marge du discours public Ă©quivaut Ă relĂ©guer Ă la marge la gĂ©nĂ©ration Y. »
A-t-on reprochĂ© aux groupes NTM, MinistĂšre A.M.E.R. et Booba ce quâon ne reprocherait pas Ă la littĂ©rature, demande ailleurs Bettina Ghio, en regrettant le traitement mĂ©diatique alarmiste dont a souvent Ă©tĂ© lâobjet la culture hip-hop. « Dâune certaine façon, ce que lâon ne permet pas aux rappeurs est autorisĂ© aux Ă©crivains, le livre jouissant en France dâune place plus respectable quâun morceau chantĂ© », signale-t-elle, en Ă©voquant le portrait sinistre de lâautoritĂ© policiĂšre que dresse le nĂ©opolar français, dont personne ne sâoffusque, alors que les accusations de « racisme anti-flic » ont plu sur la tĂȘte des rimeurs fustigeant le profilage ethnique. La misogynie, la violence, ou mĂȘme le franglais, dans le contexte dâune chanson rap, correspondent-ils forcĂ©ment Ă une adhĂ©sion ?
« Câest comme si on ne se rendait pas compte que le âjeâ, dans une toune de rap, ce nâest pas nĂ©cessairement âjeâ, rappelle JĂ©rĂ©mie McEwen. Ăa sâexplique sans doute par la revendication dâauthenticitĂ© qui est au coeur du rap, et qui est souvent rĂ©pĂ©tĂ©e. Si on Ă©coute vite, on peut penser que celui qui insiste pour dire quâil est real parle forcĂ©ment au âjeâ, alors que ce nâest pas toujours le cas. »
Et au Québec ?
Les maigres blancs dâAmĂ©rique du Noir : câest le titre dâun album du collectif Alaclair Ensemble, remix ludique de la mythique formule de Pierre ValliĂšres. D-Track a dĂ©jĂ envoyĂ© un Message texte Ă Nelligan, titre dâun disque paru en avril. RCA, de Dead Obies, se rĂ©jouissait en 2013 de « sip un cognac dansâ bouette aâec le Docâ Ferron », coup de casquette Ă lâauteur de LâamĂ©lanchier reflĂ©tant, selon lâĂ©dition commentĂ©e des textes de MontrĂ©al $ud, un « dĂ©sir de cĂ©lĂ©brer la vie malgrĂ© des conditions parfois peu propices Ă lâĂ©panouissement ».
« Quand SP prend son gros accent queb, jâai lâimpression dâentendre les madames dans Les belles-soeurs », poursuit JĂ©rĂ©mie McEwen au sujet de Sans Pression qui, Ă la fin des annĂ©es 1990, libĂ©rait le rap quĂ©bĂ©cois dâun rapport dĂ©lĂ©tĂšre Ă la prosodie franco-française, Ă lâinstar de Michel Tremblay 30 ans auparavant au théùtre.
MaĂźtre J entend aussi de lâexplorĂ©en chez Ogden, dâAlaclair Ensemble, dans la bouche de qui les syllabes claquent autant que jadis sous la moustache de Gauvreau, et relĂšve une affinitĂ© entre Dany LaferriĂšre et Muzion, « qui savent montrer comment la fascination que suscite lâĂ©tranger peut ĂȘtre malsaine ».
Marie-Louise Arsenault observe de son cĂŽtĂ© que Love SuprĂȘme, plus rĂ©cente parution de Koriass, Ă©pouse une structure propre au roman, et voit en KNLO le petit cousin de RĂ©jean Ducharme, tous les deux inventant par le langage une quĂ©bĂ©citude nouvelle.
« Je pense que nâimporte quel objet culturel peut ĂȘtre analysĂ© dâun point de vue littĂ©raire ou philosophique, conclut le prof McEwen. Tant que nous, les analystes, ne nous prenons pas pour des gens plus intelligents que les artistes. »
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Bettina Ghio est docteure en littĂ©rature et civilisation françaises, enseignante au lycĂ©e et chargĂ©e de cours Ă lâuniversitĂ© Paris 3. Ce tĂ©moignage vient en Ă©cho aux Ă©changes de la table-ronde « Rap, littĂ©rature et poĂ©sie ⊠par amour ? » qui sâest tenue le 4 novembre 2016 au Sucre Ă Lyon dans le cadre des 11Ăšmes rencontres « Et si on en parlait », organisĂ©es par lâUniversitĂ© de Lyon.
ESOEP : En dĂ©veloppant son argot, son parler-lascar et ses mĂ©tagores, les rappeurs ont-ils fait Ă©clore un mouvement artistique sur les braises dâune langue qui ne les reprĂ©sentait plus ?
La question de la langue, et notamment de la langue française, est plus que complexe dans le rap hexagonal. Contre toute attente, les rappeurs qui utilisent exclusivement le parler banlieusard dans leurs textes ne sont pas si nombreux que ça. En tant quâartistes Ă part entiĂšre, ils sont plusieurs Ă choisir le registre de langue selon les exigences de rythme et de prosodie. Il nâest pas rare que des rappeurs emploient aussi un langage soutenu ou encore des termes dĂ©suets. Je pense quâil y a une distinction essentielle Ă faire entre le rappeur en tant quâindividu qui a sa façon de parler (sâil vient ou non de banlieue) et son texte en tant quâobjet artistique.
Ce nâest donc peut-ĂȘtre pas la langue qui ne les reprĂ©sentait plus, mais lâexpression de cette langue. Ils ont rĂ©ussi Ă faire du français une langue littĂ©raire qui parle aussi de la banlieue, des rapports avec les institutions, de racisme, etc. Il me semble que beaucoup de rappeurs sâapproprient la langue française Ă la façon des Ă©crivains de la nĂ©gritude pour rappeler quâelle leur appartient â Ă eux-aussi â Ă part entiĂšre. De lĂ lâidĂ©e que je propose du rap comme le « lieu dâune rĂ©conciliation » entre lâunivers marginal des banlieues et la « haute culture ».
ESOEP : On peut alors dĂ©celer une certaine continuitĂ© avec lâhĂ©ritage culturel français, en particulier littĂ©raire. Nombreuses sont les rĂ©fĂ©rences aux classiques de la littĂ©rature et de la poĂ©sie française, comme si nous assistions Ă un mouvement continu des artistes Ă aller contre les institutions et de les remettre en cause. Est-ce une spĂ©cificitĂ© française du rap ?
Je ne suis pas certaine que les rĂ©fĂ©rences Ă la littĂ©rature française soient dans le rap pour remettre en cause les institutions, mĂȘme si dans certains cas on peut faire cette lecture : NTM avec lâoxymore de Corneille (« lâobscure clartĂ© de lâespoir ») dans un texte oĂč il sâattaque Ă lâEtat qui nĂ©glige les banlieues, « Qui paiera les dĂ©gĂąts », 1993.
Dans la plupart des cas, câest un Ă©lĂ©ment rĂ©vĂ©lateur que le rap nâest pas une musique de « ghetto », comme se plaisent Ă insister ceux qui le dĂ©nigrent, mais quâil se nourrit dâune culture et dâune langue commune. Quelque chose mâa marquĂ© Ă ce propos : que les rĂ©fĂ©rences Ă la littĂ©rature ou Ă la chanson françaises soient souvent exprimĂ©es comme appartenant Ă tous. On cite rarement la source car on prĂ©suppose que lâauditeur sait bien de quoi il sâagit (Oxmo Puccino, « nous savons tous que personne ne guĂ©rit de son enfance » (« Lâenfant seul », 1998), cite ici la chanson de Jean Ferrat « Nul ne guĂ©rit de son enfance », 1991). On pourra passer des heures Ă discuter cette question, mais ce « nous » traduit Ă mon avis lâappartenance Ă la culture hexagonale commune â en contrepoint au « nous » plus identitaire et revendicatif qui se trouve Ă©galement dans plusieurs raps. Le bagage lettrĂ© sert ici dâoutil fĂ©dĂ©rateur qui tisse des liens, crĂ©e des ponts et qui se dĂ©tache dâun objectif purement contestataire.
Ensuite il y a la question de la mĂ©moire de la langue dont parle Roland Barthes (Le degrĂ© zĂ©ro de lâĂ©criture, 1953), lorsquâil dit que nous ne sommes pas seuls quand nous utilisons une langue. Car elle nous intĂšgre dans une communautĂ© et dans un hĂ©ritage des choses dites auparavant. Ceci sert Ă expliquer la continuitĂ© des textes de rap avec lâhĂ©ritage littĂ©raire francophone. Lâexemple le plus fragrant est Ă mon avis la ressemblance que certaines formes du rap ont avec la tradition pamphlĂ©taire, dont un Ă©crivain comme CĂ©line se dĂ©marque particuliĂšrement. Dans Sans fautes de frappe, il y a des pages consacrĂ©es Ă cette question qui montrent comment le ton, les façons de dire et les figures employĂ©es dans certains raps (notamment ceux de NTM) font Ă©cho Ă lâĂ©criture cĂ©linienne.
ESOEP : La rage / lâinsulte / lâĂ©go-trip ⊠Souvent objets de dĂ©lectation de la part des critiques du mouvement rap, sa sĂ©mantique et le ton employĂ© dans certains textes, sont clairement en dĂ©tachement du langage institutionnel. Quâest-ce que cela rĂ©vĂšle de ses auteurs et de leurs intentions ?
Il faut approcher ces Ă©lĂ©ments du point de vue esthĂ©tique et non pas psychologique. Ce nâest pas parce quâil y a de lâinsulte dans les textes que câest de lâinjure. Câest la question du « premier degrĂ© » quâon attribue souvent au rap quand on ne le perçoit pas comme de la crĂ©ation. Lâinsulte nâest pas gratuite mais recouverte dâune esthĂ©tique et ceci nâest pas propre au rap : jâen veux pour exemple des Ă©crivains comme Genet ou CĂ©line, certaines formes de la chanson, la tradition carnavalesque, le théùtre de Guignol, etc.
La rage, la violence peut mĂȘme ĂȘtre parfois plus intense dans des textes oĂč il nây a pas dâinsulte (les morceaux de Casey, par exemple). Il y a beaucoup de choses Ă dire sur cette question car il ne faut pas oublier non plus la dimension raciale de lâaccusation du rap. Par exemple, les rappeurs mis en cause Ă la suite des Ă©meutes de 2005 insistaient dĂ©jĂ sur le fait que dĂšs lors que des enfants dâimmigrĂ©s dĂ©noncent des choses dans leurs textes, câest perçu comme de lâinsulte. Tandis que quand quelquâun dâautre le fera, on considĂ©rera dâabord que câest de lâart et on parlera alors de libertĂ© dâexpression.
Il faut comprendre que lâego-trip, les vannes et dâautres Ă©lĂ©ments agonistiques, perçus souvent comme de lâinsulte et qui sont propres au rap, sâenchainent aussi dans toute une esthĂ©tique au fil des siĂšcles : des troubadours au poĂšte qui se vante de sa plume, de Cyrano de Bergerac aux pratiques langagiĂšres urbaines afro-amĂ©ricaines.
Enfin, il ne faut pas oublier que tout langage littéraire est détaché du langage institutionnel et il se permet alors certaines licences. On arrive ici à la question qui fùche : pourquoi accepte-t-on ces licences aux écrivains, poÚtes et chanteurs et non pas aux rappeurs ?
ESOEP : Justement, le rap sâest complexifiĂ© Ă mesure quâil devenait connu et reconnu ; il parait aujourdâhui difficile de lâenvisager et de lâĂ©tudier comme un seul et mĂȘme mouvement. Pourtant comme en contradiction, nous assistons Ă des dynamiques rĂ©fractaires sur le rap dans son ensemble. Le genre artistique quâil est fait dĂ©bat et les Ă©meutes de 2005 ont beaucoup participĂ© Ă une cristallisation des positions sur sa place au sein du vaste ensemble de la « culture française ».
Alors Ă quel point le rap peut-il ĂȘtre une ouverture nouvelle sur la langue ?
Cette question est la problĂ©matique qui traverse Sans fautes de frappe. Le rap est principalement « mĂ©connu » en France et apprĂ©hendĂ© par des a priori et des prĂ©jugĂ©s. Montrer quâil se nourrit dâune culture littĂ©raire (aimĂ©e cette derniĂšre, non pas pour ĂȘtre le signe des Ă©lites, mais parce quâelle fait partie dâun patrimoine dont tous devraient pouvoir se revendiquer), câest montrer quâil ne se place pas dans la contre-culture, mais qui fait bel et bien partie de la culture hexagonale chansonniĂšre et littĂ©raire, au mĂȘme titre que Renaud, Brassens, Rostand ou Verlaine.
AprĂšs, il est intĂ©ressant dâentendre ce que disent les rappeurs lĂ -dessus car ils sont nombreux Ă reconnaĂźtre que le rap les a rapprochĂ©s des textes, du bon usage de la langue, de la consultation assidue du dictionnaire, de la dĂ©couverte de nouveaux auteurs ou des techniques poĂ©tiques. Cet aveu vient Ă contrepoint des constats de certains linguistes ou pĂ©dagogues qui expliquent le langage appauvri des jeunes banlieusards par lâĂ©coute du rap. Par ailleurs, nombreux sont les textes qui revendiquent un emploi plus poussĂ© de la langue et les rappeurs qui se vantent du bon usage de celle-ci, maintes fois dans une dĂ©marche dâego-trip.
ESOEP : Dans quelle mesure alors, doit-il ĂȘtre utilisĂ© dans lâenseignement (Ă lâimage dâautres chansons) comme une porte dâentrĂ©e vers lâĂ©tude du français et de sa culture ?
Je pense que câest aux enseignants de juger si le rap peut ou non ĂȘtre utile pour leur cours. Mais ils doivent arriver Ă ce constat une fois quâils en ont Ă©coutĂ© avec le mĂȘme recul que lorsquâils Ă©coutent une chanson de Brel ou lisent Baudelaire. Le rap peut ĂȘtre effectivement une porte dâentrĂ©e vers certains textes littĂ©raires. Il peut servir Ă introduire ou Ă illustrer une variĂ©tĂ© des thĂ©matiques comme la poĂ©sie des troubadours, la voix Ă©pique ou la chanson de geste, la vocation du poĂšte, le systĂšme des rimes et des figures, tout comme un certain nombre dâauteurs et de personnages comme La Fontaine, Cyrano de Bergerac, Jules VallĂšs, CĂ©line, AimĂ© CĂ©saire, parmi dâautres.
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Une invitĂ©e exceptionnelle les rejoindra sur le plateau, lâenseignante et docteure en littĂ©rature et civilisation françaises Bettina Ghio, qui vient nous parler de son ouvrage Sans fautes de frappe. Rap et littĂ©rature, paru aux Ă©ditions Le mot et le reste.
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La revue de critique communiste Contretemps propose un extrait inédit de Sans fautes de frappe à la lecture.
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La culture littĂ©raire des rappeurs français est bien plus riche quâon ne le pense. Câest ce que tend Ă dĂ©montrer un essai de Bettina Ghio, professeur de français dans un lycĂ©e de rĂ©gion parisienne.
Le livre Sans fautes de frappe dissĂšque un corpus rapologique principalement extrait de lâĂąge dâor du hip-hop français, une pĂ©riode qui a vu Ă©clore quelques-unes des plumes les plus marquantes du genre, au mitan des annĂ©es 1990 : MC Solaar, Oxmo Puccino, IAM, NTM, Kery James, La Cliqua⊠Dans cette analyse fouillĂ©e, Bettina Ghio, professeur de français au lycĂ©e, recense les rĂ©fĂ©rences littĂ©raires dans les paroles des rappeurs. On dĂ©couvre que toute une gĂ©nĂ©ration revendique lâhĂ©ritage des auteurs classiques, notamment ceux enseignĂ©s Ă lâĂ©cole. Cet Ă©clairage inĂ©dit tord le cou aux clichĂ©s les plus tenaces.
Quand avez-vous démarré vos recherches ?
En 2006, dans le cadre dâune thĂšse de doctorat en littĂ©rature. Au dĂ©but, je me suis lancĂ©e dans une simple analyse stylistique des textes. Ensuite, je me suis intĂ©ressĂ©e plus prĂ©cisĂ©ment Ă la prĂ©sence de la culture littĂ©raire dans les figures de styles et les rimes utilisĂ©es par les rappeurs.
Pourquoi sâintĂ©resser aux textes des rappeurs français ?
CâĂ©tait une question de goĂ»t personnel. Je les trouvais riches et bien Ă©crits. Plus jâen Ă©coutais et plus jâĂ©tais surprise de la façon dont le rap citait la littĂ©rature et sâinscrivait dans la continuitĂ© de la chanson française, tout en revendiquant cet hĂ©ritage. En tant que littĂ©raire, ça mâa interpellĂ©e car au milieu des annĂ©es 2000, quand jâai commencĂ© Ă Ă©couter du rap, les hommes politiques comme les journalistes non spĂ©cialisĂ©s critiquaient rĂ©guliĂšrement cette musique, au prĂ©texte quâelle inciterait les jeunes des quartiers Ă mal se comporter. Peu de gens font lâeffort dâĂ©couter rĂ©ellement les textes, ou au moins de les lire.
Proust, Hugo, Rimbaud⊠Les auteurs classiques sont rĂ©guliĂšrement citĂ©s dans les paroles. Peut-on en expliquer lâorigine ?
Dans leur parcours personnel, un certain nombre de rappeurs disent quâils ont connu lâĂ©chec scolaire, mais que les cours de français Ă©taient souvent ceux quâils apprĂ©ciaient le plus. Dâautres sont allĂ©s plus loin en lisant des auteurs moins classiques, mais on retrouve dans beaucoup de paroles la culture littĂ©raire des livres Ă©tudiĂ©s principalement Ă lâĂ©cole. Ce qui nâa pas empĂȘchĂ© le rap des annĂ©es 1990 de critiquer sĂ©vĂšrement lâĂ©ducation nationale en tant quâinstitution qui « fabrique des inĂ©galitĂ©s ».
Reconnu pour sa lĂ©gendaire dextĂ©ritĂ© verbale, le personnage de Cyrano de Bergerac est une source dâinspiration assumĂ©eâŠ
Les rappeurs sont admiratifs de sa façon de dĂ©fier un adversaire par les mots, les belles phrases, et ils sont nombreux Ă revendiquer cet hĂ©ritage littĂ©raire. Pour Oxmo Puccino, la fameuse scĂšne du nez est une situation rapologique, il y voit un rappeur qui sâexprime.
Comment expliquez-vous la mauvaise réputation du rap français ?
Par une forme de mĂ©connaissance de ce quâest rĂ©ellement le rap et une mĂ©fiance vis-Ă -vis de la banlieue, qui crĂ©e une frontiĂšre avec la culture française dite traditionnelle. Il existe beaucoup dâa priori nĂ©gatifs dans le milieu littĂ©raire et chez les profs de français en particulier. Je lâentends rĂ©guliĂšrement dans mon travail, quand un Ă©lĂšve en difficultĂ© cite un rappeur. Comme si sâĂ©tait la pire chose qui pouvait lui arriver⊠LâidĂ©e que le rap participe Ă la « dĂ©cadence de la culture française » est tenace.
MC Solaar semble ĂȘtre quasiment le seul rappeur qui Ă©chappe aux critiquesâŠ
MC Solaar jouait de façon Ă©vidente avec les sonoritĂ©s, en Ă©vitant les mots violents. Il fut lâun des premiers Ă revendiquer le statut de « poĂšte urbain ». Dans mon livre, jâanalyse ses textes en parallĂšle avec ceux de Booba. Câest intĂ©ressant car ils maĂźtrisent tous les deux les mĂȘmes figures de style sauf que dans le cas de Booba, ses propos sont perçus comme vulgaires. Au final, il est moins bien considĂ©rĂ© que MC Solaar car la violence du propos occulte la dimension littĂ©raire de ses textes. Quand les rappeurs sont invitĂ©s sur les plateaux tĂ©lĂ©, on donne trĂšs peu de place au texte pour parler de ce qui va mal dans les citĂ©s et de la personnalitĂ© des rappeurs.
La nouvelle génération du rap français est-elle épargnée ?
Les auditeurs qui aiment le rap de « lâĂąge dâor » supportent mal des groupes comme PNL qui aiment jouer avec des phrases minimalistes et un minimum de mots, ce que faisait moins NTM. Le rap est un genre musical qui ne reste pas figĂ© dans les codes du passĂ©, il est en constante Ă©volution. Câest comparable aux genres littĂ©raires, le lecteur trouve souvent meilleur ce qui a Ă©tĂ© fait avant, et nâest pas forcĂ©ment prĂȘt Ă accepter la nouveautĂ©.
Pourquoi le jugement est-il plus clément envers les auteurs de roman ?
En France, la littĂ©rature est sacrĂ©e. Tout ce qui entre dans le champ de lâoralitĂ©, de la chanson, est moins bien considĂ©rĂ©. Dans un roman, un auteur peut se permettre dâĂ©crire ce quâil veut. Câest un format qui protĂšge. Dans les annĂ©es 2000, beaucoup de jeunes des quartiers comme Rachid DjaĂŻdani ont Ă©crit des livres. Ils racontent plus ou moins la mĂȘme chose que les rappeurs, sans ĂȘtre poursuivis par la justice. La sociĂ©tĂ© française a du mal Ă admettre la part de fiction qui existe dans le rap.
Quâavez-vous appris en Ă©crivant ce livre ?
Le rap mâa fait comprendre beaucoup de choses de la sociĂ©tĂ© française. Jâaimerais que les lecteurs ressentent ce mĂȘme plaisir esthĂ©tique et littĂ©raire que jâai ressenti en Ă©coutant du rap pour la premiĂšre fois. Lâapproche sociologique du rap se borne Ă voir les textes comme autant de tĂ©moignages dâune souffrance liĂ©e Ă la vie en banlieue, en nĂ©gligeant lâaspect stylistique des morceaux. Cette analyse a ses limites car elle laisse penser que la banlieue rejette en bloc la culture française. Dans mes recherches, jâai dĂ©couvert une rĂ©alitĂ© bien plus nuancĂ©e.
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Et si la culture littĂ©raire des rappeurs français Ă©tait plus riche quâon ne le pense? Câest ce que tend Ă dĂ©montrer lâouvrage de Bettina Ghio, professeur de français dâun lycĂ©e de rĂ©gion parisienne. Cet Ă©clairage inĂ©dit qui tord le cou aux clichĂ©s les plus tenaces est le rĂ©sultat dâune analyse extrĂȘmement fouillĂ©e de la part de lâauteur, qui a recensĂ© les rĂ©fĂ©rences littĂ©raires dans les paroles des rappeurs. Sans fautes de frappe dissĂšque un corpus radiologique extrait de âlâĂąge dâor du hip-hop françaisâ, une pĂ©riode qui a vu Ă©clore quelques-unes des plumes les plus marquantes du genre, au mitant des annĂ©es 1990 : MC Solaar, IAM, NTM, La CliquaâŠ
Prisonnier de sa mauvaise rĂ©putation, le rap français se heurte souvent au refus de principe dâun corps enseignant dĂ©stabilisĂ© par la versatilitĂ© du vocabulaire banlieusard. Le livre de Bettina Ghio offre une grille de lecture aux non-initiĂ©s. On y dĂ©couvre que toute une gĂ©nĂ©ration revendique lâhĂ©ritage des auteurs classiques enseignĂ©s Ă lâĂ©cole. MĂȘme si certains esthĂštes de la rime, friands de jeux de mots et de figures de style, admettent avoir connu lâĂ©chec scolaire, les cours de français Ă©taient la matiĂšre quâils prĂ©fĂ©raient. Au dĂ©tour dâun couplet, lâĂ©rudit MC Solaar cite Rimbaud (âLe dormeur du val ne dort pas / Il est mort et son corps est rigide et froidâ), quand NTM dĂ©crit le quotidien des jeunes de citĂ©s Ă travers le prisme hugolien dans Le Monde de demain. Au-delĂ des Ă©crivains rĂ©currents tels que Proust, CĂ©line ou Perec, le personnage de Cyrano de Bergerac a largement inspirĂ© les âlyricistesâ par son sens de la tirade. Oxmo Puccino retrouve âlâesprit du rapâ dans la virtuositĂ© verbale du hĂ©ros dâEdmond Rostand. âLa pratique livresque est une singularitĂ© du rap français qui le distingue de son aĂźnĂ© amĂ©ricainâ, Ă©crit Bettina Ghio. Ce constat audacieux sera-t-il suffisant pour rĂ©habiliter les textes de rap auprĂšs des lettrĂ©s? On a envie dây croire.
DEUX T
Classement sĂ©lectif du meilleur des parutions consacrĂ©es Ă lâunivers du rap.
La littĂ©ratures est-elle soluble dans le rap français? VoilĂ la bonne questions posĂ©e par Bettina Ghio, professeure de français originaire dâArgentine, qui sâinterroge sur le dĂ©sir et lâappropriation de la premiĂšre dans le second, dissĂ©quant les textes du patrimoine rap hexagonal, dĂ©couvert en 2005, deux ans aprĂšs son arrivĂ©e en France. Convoquant CĂ©line, Jules VallĂšs, Victor Hugo mais aussi toute le mĂ©moire de la chanson française, lâauteure sâĂ©chine Ă dĂ©crire avec intelligence le rapport Ă la langue, Ă la grammaire, la perpĂ©tuation dâune certaine tradition française du âmort aux vachesâ, et lâutilisation du langage comme outil revendicatif. Une dĂ©monstration supplĂ©mentaire, sâil en Ă©tait encore besoin, que les rappeurs français ne sont pas que des braillards aux borborygmes haineux.