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Parution : 09/02/2012
ISBN : 9782360540365
480 pages (148 x 210)

26 €

Rétromania

Comment la culture pop recycle son passé pour s'inventer un futur

Simon Reynolds est un vieux con. Un vieux con passionnant. Puissions-nous vieillir moitié aussi bien.
Fix – Alter1fo

Traduit de l’anglais par Jean-François Caro.

Revivals et remakes, culture pop revisitĂ©e, mode et musique vintages, retro ou hipster, samples Ă  l’infini, recyclages Ă  gogo et nostalgie Ă©crasante
 Il semble que la “ rĂ©tromania “ soit une des caractĂ©ristiques principales, si ce n’est le phĂ©nomĂšne central, de la pop culture d’aujourd’hui, de la musique en particulier. Si la culture de la citation a toujours existĂ©, Ă  l’heure de You Tube, de l’I Pad et de l’Internet 2.0, elle a pris une importance jusqu’ici inĂ©galĂ©e. Telle est la thĂšse prĂ©sentĂ©e ici par Simon Reynolds. Et de s’interroger : ces formes de la nostalgie bloquent-elles le chemin Ă  toute crĂ©ativitĂ© ou bien nous retrouvons-nous nostalgiques prĂ©cisĂ©ment parce que notre Ă©poque viendrait Ă  manquer d’élan crĂ©atif ?
RĂ©tromania est un ouvrage de rĂ©fĂ©rence pour repenser un rock qui s’épuise Ă  force de se parodier.

Revue de presse

- Back to the Future G. Abitbol MédiathÚque La Madeleine 26 mai 2016
- Rétromania : nostalgie, quand tu nous tiens... Benjamin Bourguignon Karoo.me // Musique 9 février 2015
- Le passĂ© devant soi Élodie Maillot Mondomix Juillet - AoĂ»t 2013
- Interview Obsession : Simon Reynolds, un critique rock Joseph Ghosn Obsession 28 mai 2013
- Interview - Du bruit dans la tĂȘte Roderic Mounir Le Courrier 04 mai 2013
- Rétromania Sylvain Bertot Fake For Real 21 février 2013
- Musicomanie 2.0 CULTUREMOBILE.NET 20 novembre 2012
- Pop/Rock remix, le passé c'est l'avenir! Isabelle Danto Danser Magazine juillet/août
- Pour cultiver sa culture rock - un essai percutant M.B. GRAZIA 29/06/2012
- Read around the clock Yvain La caverne des idées 25/06/2012
Fix Alter1fo juin 2012
- L'oreille dans le rétro Rodéric Mounir Le Courrier 6 mai 2012
- Rétroviseur Jean-Max Colard Les Inrockuptibles 2 mai 2012
- "A Race To Get To The Futur" Olivier Lamm The Drone 30 avril 2012
- Pourquoi notre époque fait du surplace Kurt Andersen Courrier International 17 avril 2012
- Rétromania Noé Gaillard Murmures 25 avril 2012
- Interview - La nostalgie, camarade Jean-Yves Leloup Tsugi avril 2012
- Interview - "Que pourra-t-on copier de notre époque ?" ISABELLE CHELLEY Rock&Folk avril 2012
Sylvestre Defontaine PURE FM (RTBF) mars 2012
- Quelque chose de pourri au royaume de la pop Boris Senff 24 heures 28 mars 2012
- RĂ©tro, c’est trop StĂ©phane Deschamps Les Inrockuptibles 28 mars 2012
- De la néophilie vers la nécrophilie Olivier Lamm Chronicart 16 mars 2012
- Le Livre Tsugi février 2012
- Interview - "La musique d'aujourd'hui, c'est du vernis vintage" Laurence Rémila Technikart février 2012
- Doit-on totalement adhérer au syndrome Rétromania de Simon Reynolds ? Daniel De Almeida Fluctuat.premiere.fr 8 mars 2012
- Dis papa, comment c’était quand le rock Ă©tait un truc d’avenir ? Rodolphe Haener La Cote 7 mars 2012
- Rétromania Jordan SAISSET Ventilo février 2012
- L'Echo lu pour vous Philippe Degouy L'Écho 27 fĂ©vrier 2012
- Quel rĂ©tromaniaque ĂȘtes-vous? Jean Rouzaud Radio Nova 16 fĂ©vrier 2012
- Rétromania ou le recyclage du passé Damien SAUSSET Le Quotidien de l'Art 13 février 2012
- Les ruses de la profusion André Rouille Paris Art 10 février 2012
- Interview - Pop, rock, chanson : le grand recyclage Olivier NUC Le Figaro 6 février 2012
- Interview - La culture au futur antérieur. Marie Lechner et Sofian Fanen Libération 4 février 2012
- Faire du neuf avec du vieux Marie Lechner et Sofian Fanen Libération 4 février 2012
- Rétromania, ce passé qui repasse trop Jean-Marie Pottier Slate 2 février 2012
- Chroniques livres Cédric Delvallez Let's Motiv' Nord février 2012
- Et la pop devint gaga Igor HANSEN-LOVE / Julien BORDIER L'EXPRESS 1er / 7 février 2012
- Futur Conditionnel Thibaut Allemand Magic février 2012
- Rétromania Olivier Lamm Chronicart janv-fev 2012
- aPOPcalypse Jordan Saisset Ventilo 25 janvier 2012
- Bain de jouvence intergénérationnel Philippe De Boeck Le Soir 17 janvier 2012
- Rétromania : Simon Reynolds explique le futur antérieur ARBOBO janvier 2012
- Interview - LA RETROMANIA, C'EST DE LA RE-CREATIVITE Étienne Menu GQ janvier 2012
- RETROMANIA, pourquoi le passé est notre futur J.Braunstein / E. Menu / J. Ghosn GQ FRANCE janvier 2012

- Back to the Future

Gros pavĂ© ayant provoquĂ© pas mal de remous dans les sphĂšres journalistiques et culturelles Ă  sa sortie, voici le dernier essai de l’un des meilleurs critiques musicaux contemporain. AccusĂ© de passĂ©isme (autrement dit, de penser comme un vieux schnock), Reynolds met pourtant en lumiĂšre des faits Ă©difiants, et appuie lĂ  oĂč ça fait mal. Le public ne serait donc, selon l’auteur, qu’un gros bĂ©bĂ© capricieux davantage nostalgique que culottĂ©, prĂ©fĂ©rant les rengaines rassurantes Ă  l’expĂ©rimentation ? Tu m’étonnes, et il le prouve le bougre ! Un fascinant portrait sociologique, philosophique et musical du consommateur de culture au 21e siĂšcle.

Rendez-vous sur le site de la médiathÚque

G. Abitbol
MédiathÚque La Madeleine 26 mai 2016

- Rétromania : nostalgie, quand tu nous tiens...

À l’heure oĂč Paul McCartney multiplie les collaborations avec Kanye West, oĂč Ariel Pink parodie les annĂ©es 1980 pendant qu’Aphex Twin s’imite Ă  la perfection, le livre de Simon Reynolds sert d’éclairage Ă  un monde culturel, surtout musical, obsĂ©dĂ© par son passĂ©.

InterprĂ©tĂ© comme une malĂ©diction du XXe siĂšcle par le New York Times, comme une addiction par le Guardian ou comme un dĂ©sir perpĂ©tuel par Slate, la RĂ©tromania raisonnĂ©e par Simon Reynolds a fait parler d’elle Ă  sa sortie en 2012. Son auteur n’en est alors pas Ă  son coup d’essai. Six ans auparavant, ce rejeton du punk avait publiĂ© Rip it Up and Start Again: Postpunk 1978–1984, pamphlet Ă  la gloire d’un genre prolifique, rendu possible par les revendications de simplicitĂ© hĂ©ritĂ©es du (dĂ©funt) punk. L’ancien chroniqueur du magazine The Wire identifiait ainsi le besoin insatiable de la musique populaire d’embrasser ses origines pour mieux envisager son avenir. Cette assertion prend une tout autre tournure quand l’auteur s’interroge sur les artistes contemporains.

Les chemins de la perdition

Sur prĂšs de cinq cents pages, Reynolds dĂ©crit plusieurs phĂ©nomĂšnes qui rendent notre sociĂ©tĂ© dĂ©pendante de ses hĂ©ros, de ses codes et des productions culturelles du passĂ©. L’obsession pour l’exhumation nous entraĂźnerait sur une piste sans issue, un loop Ă©ternel, comme un vinyle rayĂ© qui a cessĂ© de faire un tour complet.
Pour se justifier, l’essayiste et thĂ©oricien rappelle diverses tendances rĂ©centes (et de fait anglo-saxonnes) : la réédition d’albums, les reformations et les concerts anniversaires, le goĂ»t pour le vintage (le succĂšs du festival Retrorama Ă  Bruxelles ne se dĂ©ment pas), la propension pour les covers (ou les remakes au cinĂ©ma) ou encore le retour des formats oubliĂ©s (vinyle ou cassette). Ne lĂ©sinant pas sur son arsenal scientifique (Derrida, Baudrillard, Walter Benjamin
) ni sur des tĂ©moignages directs (du collectionneur fou Julian Cope Ă  Billy Childish, le messie du rĂ©tro-punk), Simon Reynolds multiplie les anecdotes et les interviews pour Ă©difier ses thĂ©ories. Le lecteur qui ne serait pas un fanatique peut d’ailleurs vite ressentir une indigestion face aux noms, aux labels et aux diffĂ©rents styles qui s’enchaĂźnent. Plus la thĂ©orie de Reynolds est illustrĂ©e, plus son dessein devient obscur.

Sans aborder les aspects purement musicologique des Ă©poques Ă©voquĂ©es, leurs diffĂ©rences ou leurs ressemblances, l’auteur s’appuie sur une connaissance encyclopĂ©dique, indispensable pour suivre son cheminement intellectuel. Le rĂ©sultat ne se fait pas attendre : les trois parties prĂ©vues par l’auteur (aujourd’hui, hier et demain) se confondent Ă  travers des concepts rĂ©currents (la collection maladive d’objets rocks, les revivals ou la phase dĂ©cisive des sixties).




L’article dans son intĂ©gralitĂ© ICI

Benjamin Bourguignon
Karoo.me // Musique 9 février 2015

- Le passé devant soi

Éminent critique anglais, Simon Reynolds estime dans son essai RĂ©tromania que les musiques urbaines actuelles s’inspirent principalement du passĂ©, jusqu’à se vider de toute substance

Le titre du livre tient en un mot, RĂ©tromania. Qu’est-ce exactement ?
Simon Reynolds : C’est une expression pratique qui traduit une tendance actuelle d’invasion du prĂ©sent par le passĂ©. RĂ©tromania fait rĂ©fĂ©rence au vintage chic, Ă  la mode rĂ©tro. Aujourd’hui, la jeunesse se penche vers le passĂ©, alors que les rockers des annĂ©es 60, les punks des annĂ©es 70 ou les fans de techno des annĂ©es 90 Ă©taient fascinĂ©s par la nouveautĂ©, la technologie et la modernitĂ©. Ce terme renvoie Ă  une pratique compulsive, sans contrĂŽle, qui frĂŽle mĂȘme l’addiction.

Cette tendance affecte uniquement la musique ?
SR : La rĂ©tromania concerne aussi la mode et le design, oĂč le recyclage est mĂȘme tout Ă  fait encouragĂ©. Les univers visuels de la musique en sont pĂ©tris, les polices et styles graphiques du passĂ© reviennent. Cela touche mĂȘme les objets comme les machines Ă  Ă©crire, les cassettes ou les vinyles.

La crise économique joue-t-elle un rÎle dans cette vague de retour au passé ?
SR : Le dĂ©but du XXIe siĂšcle est dĂ©primant. Le 11 septembre, les guerres, l’éclatement de la bulle financiĂšre, la fragilitĂ© de la zone euro
 Il est difficile d’avoir une vision positive du futur immĂ©diat. La rĂ©tromania doit un peu Ă  tout ça, ainsi qu’à la baisse du pouvoir d’achat, qui a favorisĂ© l’explosion des brocantes, mais la tendance se dessinait dĂ©jĂ  au siĂšcle dernier. Elle Ă©clate aujourd’hui grĂące Ă  Internet. Toute la culture populaire est devenue accessible gratuitement et trĂšs facilement. Aujourd’hui, un artiste peut Ă©couter infiniment plus de musique que quand j’étais jeune, dans les annĂ©es 80. Il y avait alors une limite Ă  ce que tu pouvais possĂ©der. Acheter des disques coĂ»tait cher et nĂ©cessitait de la place, ce qui n’est plus vrai.

En quoi la technologie a-t-elle transformé notre rapport à la musique ?
SR : Les jeunes qui Ă©coutent la musique principalement sur ordinateur lui accordent une autre valeur. Comme les gens de ma gĂ©nĂ©ration, j’ai l’impression de ne pas possĂ©der la musique tant que je n’ai pas d’objet entre les mains. J’ai tĂ©lĂ©chargĂ© beaucoup d’albums que je ne me suis jamais donnĂ© la peine d’écouter jusqu’au bout. Dans le passĂ©, on consacrait de l’énergie, du temps et de l’argent Ă  trouver de la musique. La dĂ©sacralisation du support a tout changĂ©. Mais le public se tourne davantage vers la musique vivante, car cela reste une expĂ©rience qui vous retourne.

Le recyclage n’est pas nouveau. Le remix Ă©tait–il le prĂ©curseur d’un courant « rĂ©tromaniac » ?
SR : Oui, d’une certaine façon, tout vient du hip-hop et du mouvement de digging nĂ© avec le sampling. Cette archĂ©ologie musicale oblige Ă  fouiller les poubelles de l’histoire pour trouver un trĂ©sor, ou des choses Ă©tranges que personne ne connaĂźt. Au delĂ  du sample, les artistes les utilisent pour construire leur identitĂ© sonore. Et les diggers ne se limitent plus aux puces ou aux magasins de disques. YouTube est devenu une mine d’archives populaires accessibles Ă  tous, c’est un musĂ©e collectif de la culture pop du XXIe siĂšcle. C’est un peu comme si TOUT ce qui est arrivĂ© dans le monde Ă©tait dĂ©sormais disponible sur YouTube ! Aujourd’hui les musiciens peuvent s’inspirer du rock soviĂ©tique des annĂ©es 80 ou de la pop psychĂ© d’Addis Abeba.

Qu’est-ce qui caractĂ©rise cette obsession occidentale pour les musiques du passĂ© et d’ailleurs ?
SR : Ce mouvement de recherche vers le passĂ© et l’étranger vient d’une double quĂȘte d’exotisme dans le temps et l’espace : on pourrait appeler ça le rĂ©tro-exotica. Une dĂ©couverte peut faire naĂźtre le buzz, comme la cumbia des annĂ©es soixante, l’afro-funk yĂ©yĂ© ou les vieux disques ethnologiques du label Ocora. Les diggers vont toujours plus loin. L’industrie musicale a Ă  peine cent ans mais tellement de choses ont Ă©tĂ© enregistrĂ©es. C’est comme si certains groupes ne pouvaient plus inventer de musique nouvelles sans chercher dans le passĂ© et dans le monde. Ariel Pink a repris une chanson pop Ă©thiopienne, Vampire Weekend puise ses influences dans l’afro-pop vintage combinĂ© Ă  des riffs de guitares Ă©cossaises rock des annĂ©es 80 avec un chant annĂ©es 50. C’est un mix hybride oĂč l’Occident et le reste du monde se rencontrent Ă  travers le temps et l’espace.

Relieriez-vous la démarche de Paul Simon ou David Byrne dans les années 80 avec celle de Vampire Weekend ?
SR : La premiĂšre vague d’intĂ©rĂȘt pour les musiques du monde concernait des artistes vivants. Les Talking Heads Ă©taient influencĂ©s par Fela Kuti de son vivant, Paul Simon est parti en Afrique du Sud. Il y avait un Ă©lan de solidaritĂ© et une posture critique de la colonisation. Tout cela dĂ©coulait du succĂšs du reggae et de Bob Marley, qui a ouvert les oreilles et l’esprit des jeunes occidentaux. Aujourd’hui, la dĂ©marche de groupes comme Vampire Weekend est plus Ă©goĂŻste. Il s’agit avant tout de trouver un son original plutĂŽt que d’aller Ă  la rencontre d’un pays ou d’une histoire. Pour se diffĂ©rencier des autres groupes, l’une des directions reste le passĂ© ou l’exotisme, ou les deux. Il n’y pas le mĂȘme engagement politique.

Pourquoi Ă©crire ce livre aujourd’hui, aprĂšs avoir Ă©crit sur le punk dont le slogan Ă©tait « no future » ?
SR : La pop culture s’est enfermĂ©e dans un cercle vicieux de recrĂ©ation. Dans les annĂ©es 60, la musique avait une direction dĂ©finie et on peut dessiner le lien entre cette Ă©poque et ce qui a donnĂ© naissance au mouvement punk puis Ă  la techno des annĂ©es 90 qui, avec les teknivals et les raves, contenait aussi une dimension politique radicale et rĂ©volutionnaire. Aujourd’hui, il n’y a plus de logique qui lie les Ă©volutions musicales. Certes, il y a une jeunesse qui milite et s’engage, mais il n’y a aucune musique attachĂ©e Ă  ces mouvements. Peut-ĂȘtre qu’un son va s’y enraciner. Mais aujourd’hui, la musique est bloquĂ©e et se rĂ©pĂšte. Peut-ĂȘtre que quelque chose viendra briser ce cercle. Cela viendra peut-ĂȘtre d’une nouvelle technologie ou d’une rĂ©volution politique.

Élodie Maillot
Mondomix Juillet - Août 2013

- Interview Obsession : Simon Reynolds, un critique rock

La thĂ©orie de la rĂ©tromania, c’est lui. Le journaliste et critique de rock anglais sort un recueil d’articles qui racontent la sociĂ©tĂ© mieux que les manuels de philo.

Depuis la sortie en 2011 de son livre RĂ©tromania, dans lequel il dĂ©cryptait la tendance contemporaine Ă  s’influencer sans cesse du passĂ©, Simon Reynolds est considĂ©rĂ© comme l’un des penseurs les plus justes des annĂ©es 2010. À l’occasion de la parution d’un nouveau livre reprenant ses principaux articles parus dans la presse depuis ses dĂ©buts, en 1985, il Ă©voque ses obsessions pour la musique, Roland Barthes, la culture des clubs et l’invention du futur.

Votre théorie sur la rétromania a connu un large écho public et critique dÚs sa sortie, il y a deux ans. Comment la percevez-vous désormais ?

Je suis toujours d’accord avec ce que raconte le livre, mĂȘme si j’aurais pu y mettre des choses plus prĂ©cises, ĂȘtre plus clair. Mais je crois que ce que j’y dĂ©cris est Ă  peu prĂšs correct. Dans le cinĂ©ma, la musique ou l’art, trop de « nouveautĂ©s » ont le parfum du passĂ©. Cela dit, plusieurs signaux rĂ©cents me rendent plus optimiste qu’au moment oĂč j’ai Ă©crit RĂ©tromania. En AmĂ©rique, la pop est de plus en plus contaminĂ©e par d’autres genres ; certains morceaux de Justin Bieber sonnent comme du dubstep et l’on entend de plus en plus de rĂ©fĂ©rences Ă  la techno, Ă  la house
 Ce n’est sans doute pas trĂšs futuriste, mais rien de tout ça ne peut ĂȘtre qualifiĂ© de rĂ©tro. Skrillex, par exemple, me semble trĂšs contemporain : sa musique n’est pas forcĂ©ment remplie de sens, mais l’énergie et l’excitation qui s’en dĂ©gagent sont captivantes.

Ce qui vous obsùde dans la musique, c’est son futur ?

J’aime Ă©crire sur ce qui est mouvant, ce qui ne rĂ©pĂšte pas l’existant. Je n’ai, par exemple, pas aimĂ© la britpop des annĂ©es 1990 parce qu’elle Ă©tait une redite des annĂ©es 1960. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, l’idĂ©e d’une scĂšne qui regarde en arriĂšre ne m’intĂ©resse pas stylistiquement. Ce qui capte l’époque prĂ©sente doit ĂȘtre totalement neuf.

L’importance de la musique est-elle venue trùs tît chez vous ?

La musique n’était qu’un Ă©lĂ©ment de ma vie parmi d’autres jusqu’au jour oĂč elle est devenue le centre de tout grĂące au punk-rock et Ă  mon petit frĂšre. J’étais inscrit dans une Ă©cole privĂ©e, lui dans un lycĂ©e public : mon pĂšre n’avait pas les moyens de lui payer la mĂȘme scolaritĂ© que la mienne. Son collĂšge Ă©tait nettement plus cool que le mien. Il revenait Ă  la maison avec des cassettes remplies de chansons des Buzzcocks, de X-Ray Spex, des Sex Pistols. Au dĂ©but, j’ai pris cela pour du bruit horrible. Petit Ă  petit, ça m’a intriguĂ©, notamment le langage ordurier de tous ces morceaux. Un titre comme Noise Annoys des Buzzcocks m’amusait Ă©normĂ©ment. LĂ , j’ai compris que la pop pouvait ĂȘtre une forme de poĂ©sie.




L’interview dans son intĂ©gralitĂ© ICI

Joseph Ghosn
Obsession 28 mai 2013

- Interview - Du bruit dans la tĂȘte

Bring The Noise scrute vingt-cinq ans de rap et de rock Ă  travers les lunettes de Simon Reynolds. Le journaliste et essayiste anglais rĂ©cidive aprĂšs RĂ©tromania, analyse brillante de l’obsession nostalgique de la pop.

C’est l’un des critiques musicaux les plus respectĂ©s de sa gĂ©nĂ©ration. On ne compte plus les titres prestigieux auxquels il a contribuĂ©: Melody Maker, The New York Times, Village Voice, The Guardian, Rolling Stone, The Wire, Mojo
 Simon Reynolds, 50 ans le mois prochain, a observĂ© et dĂ©cryptĂ© en direct tous les courants musicaux significatifs de ces trente derniĂšres annĂ©es: post-punk, hip hop, house, grunge, techno, grime, world music, rock rĂ©tro
 des Smiths aux Arctic Monkeys en passant par Radiohead, de LL Cool J Ă  Kanye West et Missy Elliott, de Basshead Ă  Roll Deep et Roni Size, des dizaines d’exĂ©gĂšses et quelques interviews (Pixies, Morrissey, Living Colour) sont rassemblĂ©es au sein d’un volumineux ouvrage baptisĂ© Bring The Noise – clin d’Ɠil aux rappeurs amĂ©ricains Public Enemy.
Une lecture stimulante, oĂč l’érudition cĂŽtoie la passion, la mise en perspective situant l’ouvrage Ă  la croisĂ©e du journalisme, de l’étude sociologique et du traitĂ© de musicologie. Avec le recul nĂ©cessaire, Simon Reynolds y commente briĂšvement ses propres Ă©crits, pour les contredire ou les Ă©tayer. Traduit et publiĂ© aujourd’hui au Diable Vauvert (mais sorti en 2007 en version anglaise), Bring The Noise a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© sous nos latitudes par un ouvrage qui a fait grand bruit, car faisant Ă©cho Ă  des questionnements fondamentaux Ă  l’ùre de la circulation numĂ©rique de la musique, et de la nostalgie Ă  tout crin: RĂ©tromania, publiĂ© en 2012. Un ouvrage essentiel, phĂ©nomĂšne Ă©ditorial dont le succĂšs s’explique par le rapport intense et ambigu que nous entretenons avec le vintage. La pop culture se mord la queue, mais Reynolds, ne se contente pas de rĂąler, il en dissĂšque avec brio les causes et mĂ©canismes.
Lorsqu’on le joint Ă  son hĂŽtel, l’Anglais nous explique qu’il vient de poster une vidĂ©o sur son blog aprĂšs avoir appris le dĂ©cĂšs (Ă  43 ans) de Scott Hardkiss, pionnier de la scĂšne rave de San Francisco. Il se lance dans une longue Ă©vocation du personnage, de son remix fabuleux de «Rocket Man» d’Elton John – que l’intĂ©ressĂ© fit semble-t-il interdire – et dont il ne pensait pas retrouver la trace. C’est lĂ  que Youtube entre en scĂšne, dĂ©livrant l’un de ces trĂ©sors perdus. Conclusion flegmatique, «c’est plein de gens qui meurent dans ce business, ces jours-ci, vous ne trouvez pas?»

Votre dernier livre en date, Rétromania, a eu un impact considérable. Vous y attendiez-vous?

Simon Reynolds: Je savais qu’il ferait dĂ©bat, car son sujet est dans l’air du temps. Je me suis d’ailleurs dĂ©pĂȘchĂ© de le finir parce qu’au moment de la rĂ©daction, il ne se passait pas un mois sans que paraisse sur un blog ou dans la presse une critique du phĂ©nomĂšne rĂ©tro. De lĂ  Ă  rencontrer un tel succĂšs
 Dans plusieurs pays, RĂ©tromania a Ă©tĂ© chroniquĂ© avant mĂȘme d’ĂȘtre traduit, sur la base de l’édition anglaise. C’est gratifiant, mais j’ai aussi Ă©tĂ© attentif aux opinions dĂ©favorables. Certains parmi la jeune gĂ©nĂ©ration l’ont mal pris, comme si je dĂ©nigrais tout ce qui se fait aujourd’hui. Ce n’était pas mon propos, car Ă  bien des Ă©gards, cette gĂ©nĂ©ration vit des choses passionnantes.

Youtube et les blogs musicaux ont-ils servi ou desservi la musique?

L’urbaniste et philosophe Paul Virilio l’a dit: tout progrĂšs est aussi une catastrophe. Les accidents de voiture n’existaient pas avant la voiture. Internet a incroyablement accĂ©lĂ©rĂ© la communication et accru la connaissance Ă  travers le globe. Mais la vitesse n’est pas une vertu en soi. Pensez-vous que le Gangnam Style ou le Harlem Shake exerceront une influence dĂ©cisive sur des gĂ©nĂ©rations de musiciens? (rire)

Interview dans son intégralité à retrouver ICI

Roderic Mounir
Le Courrier 04 mai 2013

- Rétromania

Des ouvrages de rĂ©fĂ©rence, Simon Reynolds en a Ă©crit un certain nombre, qu’il s’agisse d’Energy Flash, son histoire des musiques Ă©lectroniques, de son Rip It Up and Start Again sur le post-punk, ou d’autres encore. Cependant, ici en France, peu on fait couler autant d’encre que ce Retromania sorti en 2011 et traduit dĂšs 2012. A considĂ©rer le nombre d’articles qui lui ont Ă©tĂ© consacrĂ©s, jusque dans la presse gĂ©nĂ©raliste, il semble bien que son sujet, la nostalgie du futur, ait touchĂ© une corde sensible, dans ce vieux pays oĂč le culte de l’avant-garde et la passion rĂ©volutionnaire ont toujours trouvĂ© un terreau fertile.

Qu’est-il arrivĂ© au futur ? Voici, en gros, la question que se pose l’Anglais. Pourquoi, aprĂšs la frĂ©nĂ©sie crĂ©ative des annĂ©es 50 Ă  90, oĂč styles et tendances n’ont cessĂ© de se succĂ©der Ă  vive allure dans le monde de la pop music, aucune Ă©volution capitale ne s’est-elle donc manifestĂ©e aprĂšs l’an 2000 ? Pourquoi les temps rĂ©cents n’ont-ils connu aucun raz-de-marĂ©e comme le rock’n‘roll amĂ©ricain, la British Invasion des annĂ©es 60, le punk, le hip-hop ou la rave music ? Pourquoi le nouveau siĂšcle ne s’intĂ©resse-t-il donc qu’au passĂ©, rĂ©vĂ©rant les mĂȘmes idoles que le prĂ©cĂ©dent, ne cessant de rĂ©investir les mĂȘmes styles, ne se rĂ©sumant qu’à une suite de vagues revivalistes, de l’electro clash au freak folk, en passant par la nĂ©o soul d’Amy Winehouse et Mark Ronson ?

L’intĂ©rĂȘt de ce livre, et l’une des raisons de son succĂšs, c’est que Simon Reynolds ouvre les horizons. MĂȘme s’il centre son propos sur la musique, il ne s’y limite pas. Cette vĂ©nĂ©ration du passĂ©, l’Anglais la remarque aussi dans la mode, ou dans la littĂ©rature populaire, observant le dĂ©clin de cette science-fiction qui avait fait du futur son thĂšme central. Il apporte aussi au phĂ©nomĂšne rĂ©tro des explications socio-historiques, observant que les Ăąges d’or de la science-fiction et de la pop music coĂŻncident avec une Ă©poque, l’AprĂšs-guerre, caractĂ©risĂ©e par des transformations considĂ©rables, marquĂ©es par l’irruption de technologies avancĂ©es dans le quotidien et par la conquĂȘte spatiale. Et qu’en comparaison, notre Ă©poque ne semble plus avancer aussi vite, qu’il y a tout lieu d’ĂȘtre déçu par l’an 2000, et d’attendre davantage de plaisirs du passĂ© que d’un futur qui n’a pas tenu ses promesses. D’autant plus que cette immense base de donnĂ©es qu’est Internet, l’évolution technologique majeure du nouveau millĂ©naire, nous aide Ă  satisfaire notre nostalgie insatiable pour autrefois.

LA SUITE DE L’ARTICLEICI

Sylvain Bertot
Fake For Real 21 février 2013

- Musicomanie 2.0

Des blogs à YouTube : comment Internet a transformé notre amour de la musique
Dans Retromania : comment la culture pop recycle son passĂ© pour s’inventer un futur, l’auteur et journaliste britannique Simon Reynolds Ă©voque l’influence d’Internet et des rĂ©seaux sociaux sur nos modes d’écoute.

Fans de musique pop, amateurs de rock et mĂ©lomanes
 nous ne sommes plus vraiment les mĂȘmes. En moins de dix ans, grĂące Ă  l’apparition successive du MP3, des baladeurs numĂ©riques, du format de la playlist, du tĂ©lĂ©chargement, des rĂ©seaux P2P, des blogs musicaux et, plus rĂ©cemment, des services de streaming (de YouTube Ă  Deezer), nous avons profondĂ©ment transformĂ© nos habitudes d’écoute. En effet, la mutation que nous vivons actuellement concerne moins le travail des musiciens, que notre maniĂšre de consommer, en ligne, la musique que nous aimons.

Adolescent dans les annĂ©es 1970, wonderboy de la critique rock dans les annĂ©es 1980, ardent dĂ©fenseur des nouvelles vagues techno et hip hop des annĂ©es 1990 et 2000, Simon Reynolds a connu, accompagnĂ© et commentĂ© toutes les rĂ©volutions de la culture populaire de ces derniĂšres dĂ©cennies, et en particulier la plus rĂ©cente. Grand dĂ©fenseur de la modernitĂ©, Reynolds a, comme beaucoup d’autres fous de musique, embrassĂ© la rĂ©volution numĂ©rique et accueilli avec enthousiasme le web 2.0 avant de prendre du recul et d’étudier avec prĂ©cision le phĂ©nomĂšne dans Retromania :

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CULTUREMOBILE.NET

CULTUREMOBILE.NET 20 novembre 2012

- Pop/Rock remix, le passé c'est l'avenir!

EXTRAIT
“ La nostalgie bloque-t-elle le chemin Ă  toute crĂ©ativitĂ© ou bien sommes-nous nostalgiques prĂ©cisĂ©ment parce que notre Ă©poque viendrait Ă  manquer d’élan crĂ©atif? C’est la question que pose Simon Reynolds, un des plus grands critiques de rock actuels, dans RĂ©tromania, un livre oĂč il analyse la maniĂšre dont la culture pop recycle son passĂ© pour s’inventer un futur. RĂ©tromania raconte encore comment le rock, qui est une dynamique de rupture a priori incompatible avec l’idĂ©e mĂȘme de conservation, est devenu un monument qui trouve sa place au musĂ©e, Ă  travers des expositions ou dans des lieux qui lui sont dĂ©diĂ©s. “

DANSERMAG

Isabelle Danto
Danser Magazine juillet/août

- Pour cultiver sa culture rock - un essai percutant

Pourquoi diable notre Ă©poque est-elle fascinĂ©e par le passĂ©? De la reformation des Stones au brushing de Lana Del Rey, sommes-nous tous d’affreux nostalgiques ? Dans la lignĂ©e de Lipstick Traces de Greil Marcus, le journaliste anglais Simon Reynolds dĂ©cortique notre passion actuelle pour le remix, le vintage, le recyclage et le tribute Ă  toutes les sauces. Sans jugement de valeur, une somme qui ravira hipsters, baby dolls, nĂ©ofolks, rockab
 et tous ceux qui se demandent dĂ©jĂ  “ What’s next?”.

M.B.
GRAZIA 29/06/2012

- Read around the clock

Le mot et le reste est, avec Allia, une de mes rĂ©fĂ©rences en matiĂšre de livres traitant de la musique. L’un comme l’autre ont rĂ©ussi Ă  me passionner mĂȘme sur des sujets qui ne m’intĂ©ressaient guĂšre, et je fais toujours trĂšs attention Ă  leur catalogue et leurs nouveautĂ©s. Ce livre ci est un bon exemple de la qualitĂ© Ă©ditoriale de cette maison.

Quid du rock, et mĂȘme de la musique tout court, en ce dĂ©but de millĂ©naire ? Qu’avons-nous Ă  proposer et donc Ă  nous mettre sous la dent ? Pas grand-chose, ou si peu, en tout cas, rien de bien folichon
 En dĂ©cortiquant la rĂ©tromania, cette folie de notre Ă©poque de piller nostalgiquement et compulsivement un patrimoine parfois trop rĂ©cent pour avoir fait ses preuves, l’auteur nous met en face du problĂšme majeur de la culture Ă  notre Ă©poque. Les groupes lĂ©gendaires se reforment aprĂšs des tournĂ©es hommage aux enregistrements de leurs disques phares (Cf Metallica et son « Black album tour il y a Ă  peine un mois), les albums de reprises pullulent, on sample les anciens Ă  tout va pour crĂ©er des sons qu’on pense nouveau


Plus que ces phĂ©nomĂšnes ponctuels mais trĂšs symptomatiques, c’est Ă  un dĂ©cryptage de nos capacitĂ©s d’écoute et de dĂ©couverte que l’auteur nous convie. Qu’entraĂźne la gĂ©nĂ©ralisation de Youtube, des ipods et de l’internet en gĂ©nĂ©ral dans nos façons d’apprĂ©cier comme de consommer de la musique ? Comment en arrivons-nous Ă  une Ă©poque oĂč nous ressentons de la nostalgie, pour des gĂ©nĂ©rations qui sont pourtant sur proches de nous (cf les revivals annĂ©es 80 qui donnent Ă  penser que cette Ă©poque « bĂ©nie » (yuk !) est bien lointaine, alors que son mauvais goĂ»t transparait encore partout autour de nous).

L’auteur, qui plus est, avoue de bon grĂ© et trĂšs souvent dans son livre tomber dans la plupart des piĂšges qu’il Ă©voque. Du coup, on ne sent jamais dans son discours un cĂŽtĂ© puriste ou « vieux con », et sa dĂ©monstration n’en est que plus Ă©loquente. Un bouquin rĂ©ellement trĂšs intĂ©ressant, et qui soulĂšve beaucoup de questions sur notre Ă©poque, et sur celle Ă  venir


Retrouvez l’article dans son intĂ©gralitĂ© ici

Yvain
La caverne des idées 25/06/2012

Quand on a envie de chercher un nouveau bouquin parlant intelligemment de musique, on a de grandes chances d’aller voir ce qui sort chez « Le Mot et le Reste » (c’est un compliment, maintenant vous pourriez peut-ĂȘtre faire un effort sur la relecture ?). En voyant un titre signĂ© Simon Reynolds, on se dit qu’on ne va pas pouvoir passer Ă  cĂŽtĂ©. Ce gars a dĂ©jĂ  maintes fois prouvĂ© qu’il savait penser cet art-lĂ , prenez parmi d’autres l’exemple de ce qu’il disait en inventant l’étiquette post-rock. Mais quand on voit quelle est sa thĂšse, l’enthousiasme baisse d’un cran : « Retromania, comment la culture pop recycle son passĂ© pour s’inventer un futur. » dĂ©nigre a priori les Ă©volutions rĂ©centes. On risque de se taper plusieurs centaines de pages de c’était-mieux-avant. Reynolds est-il devenu un vieux con ?

Le livre est dĂ©coupĂ© en trois parties (en plus de prĂ©senter une introduction ET un prologue) : aujourd’hui, hier, demain.

Dans la premiĂšre, le monsieur nous parle d’abord de musĂ©es du rock, de reformations, de documentaires Ă  la gloire du passĂ©. Premier « c’est-vrai » : on n’a jamais autant cĂ©lĂ©brĂ© le patrimoine. Puis il est question de youtube, de l’i-pod etc 
 DeuxiĂšme « c’est-vrai » : on est dans une Ă©poque oĂč le passionnĂ© de musique risque la noyade. On apprend ensuite l’existence du curateur rock, pas un fan de Robert Smith mais une sorte de commissaire d’exposition/compilateur, enfin on fait un tour au Japon, le pays oĂč tout le monde peut avoir un public et oĂč copier les autres c’est leur rendre hommage.
Tout cela est tellement bien racontĂ© qu’on commence Ă  s’incliner. Et la dĂ©prime s’installe.

La deuxiĂšme partie, « Hier », est lĂ  pour nous montrer que les regards dans le rĂ©troviseur existent depuis toujours ou presque. Ce qui a quand mĂȘme un cĂŽtĂ© rassurant. Dans les annĂ©es 70, on regrettait les 50’s, les annĂ©es 80 ont connu un retour des 60’s etc 
Le punk avait une bonne base rĂ©actionnaire. D’aprĂšs Reynolds ce sont tous les Ă -cĂŽtĂ©s de sa musique qui en ont fait de la dynamite. Car notre Ă©rudit ne se cantonne pas Ă  la passion des sons. Les Ă©volutions de la mode nous sont narrĂ©es. Les parallĂšles sont sacrĂ©ment Ă©clairants.
Le panorama des passéistes de tous poils (Northern Soul, Mods, Deadheads) est trÚs amusant.

« Demain » nous emmĂšne dans l’espace. AprĂšs avoir dĂ©cernĂ© bons (l’hantologie) et mauvais points (le mash-up), Simon s’avoue fan de SF, cette littĂ©rature qui jadis, racontait l’avenir. Et c’est lĂ  que ça recoince, oĂč on se dit qu’on avait raison. Notre Londonien-Californien est nĂ© en 1963. Selon lui, la pop a connu trois pĂ©riodes d’avancĂ©es majeures : les sixties, le post-punk (oui, c’est lui qui a Ă©crit « Rip-it Up and Start Again ») et le mouvement rave dans les annĂ©es 90. Soit : son enfance, sa plongĂ©e dans la musique et sa pĂ©riode jeune journaliste.

Le (soi-disant) retour des guitares des annĂ©es 2000 ne l’a (pour le moins) pas emballĂ©. Le premier mot qui lui vient Ă  l’esprit pour qualifier cette dĂ©cennie est : « plat ». Passons sur la limite de ses goĂ»ts : on avait l’habitude que la musique violente soit totalement Ă©cartĂ©e, elle ne cesse pourtant d’inventer, d’incorporer, de polliniser. Attardons-nous plutĂŽt sur cette liste de grands groupes, censĂ©e montrer que les 12 derniĂšres annĂ©es n’en ont pas connu, les deux derniers sont Guns and Roses et Nirvana. Qu’est-ce qui distingue ceux-lĂ  de leurs contemporains ? le succĂšs ! Simon, tu sais quand mĂȘme ce qui est arrivĂ© Ă  l’industrie musicale au XXIĂš siĂšcle ?

Comme on a lu (et beaucoup aimĂ©) son prĂ©cĂ©dent livre, il nous revient cette phrase oĂč il disait en substance ressentir comme un dĂ©but de constipation Ă  force de s’enfiler du post-punk (qu’il dĂ©fend pourtant). Nous constatons que l’écoute en continue de la pop des annĂ©es 2000 nous procure un autre sentiment : le bonheur. Mc Lusky, Radiohead, The Notwist, Phoenix, Bloc Party, Arctic Monkeys, Animal Collective, TV On The Radio, Modest Mouse, Liars, The National, MGMT
 On pourrait continuer longtemps.

Quand William Gibson (l’auteur de SF) voit le futur partout autour de lui, Reynolds ne perçoit que la permanence.

Et pourtant. Vous en connaissez beaucoup des rock critics capables de citer Badiou, Derrida ou Barthes de maniĂšre appropriĂ©e, des journalistes qui sont allĂ©s un peu partout interroger les acteurs les plus intĂ©ressants de cette histoire, des auteurs qui balancent toutes les 3 pages des anecdotes qui ne font pas qu’illustrer, faire marrer ou interroger mais tout ça Ă  la fois et plus encore ? Parce qu’une des plus grandes qualitĂ©s de Retromania est de faire sacrĂ©ment cogiter.

Simon Reynolds est un vieux con. Un vieux con passionnant. Puissions-nous vieillir moitié aussi bien.

ALTER1FO

Fix
Alter1fo juin 2012

- L'oreille dans le rétro

MUSIQUE «RĂ©tromania», un essai Ă©rudit et captivant signĂ© du journaliste anglais Simon Reynolds, analyse la tendance de la pop Ă  se recycler elle-mĂȘme. L’innovation est-elle rĂ©volue?

«J’aimerais pouvoir remonter dans le temps pour vivre cette Ă©poque fabuleuse.» «Merci de partager une musique sincĂšre et authentique comme on savait la faire autrefois.» «VoilĂ  qui nous change de la soupe servie aujourd’hui!» Ce genre de commentaire est rĂ©current sur YouTube, nouvelle mĂ©moire visuelle et sonore de l’HumanitĂ©1. On le retrouve postĂ© sous d’innombrables extraits vidĂ©o d’artistes issus des glorieuses annĂ©es 1960, ou des annĂ©es 1970 tellement «organiques» – avant l’ùre du digital, des productions lĂ©chĂ©es, de la correction vocale Auto-Tune, avant mĂȘme internet, qui pourtant permet d’accĂ©der sans limite Ă  ces trĂ©sors du passĂ©. Le dĂ©sarroi face Ă  une musique qui ne fait plus rĂȘver est caractĂ©ristique d’un mal contemporain: la rĂ©tromania.
Un coup d’Ɠil aux tĂȘtes d’affiche des principaux festivals romands de l’étĂ© Ă  venir: Rock’oz ArĂšnes (ZZ Top, Iggy Pop, Alice Cooper), PalĂ©o (Sting, The Cure, Garbage, Roger Hodgson), Montreux (Juliette GrĂ©co, Van Morrison, Bob Dylan, Tricky, qui jouera intĂ©gralement son premier album de 1995). Des valeurs sĂ»res, rĂ©currentes et rassurantes. Mais face Ă  un bac de disques ou un achat en ligne, la tentation est la mĂȘme: combien de fois notre choix se porte-t-il sur un album des Doors ou de Leonard Cohen, sur une anthologie du blues ou des divas du jazz, plutĂŽt que sur une nouveautĂ© dont on ne sait finalement pas grand-chose, donc trop risquĂ©e? Les artistes rock, pop, soul ou Ă©lectro les plus pointus du moment (Jack White, Alabama Shakes, Vampire Weekend, M83, Django Django) ne puisent-ils pas frĂ©nĂ©tiquement dans les sonoritĂ©s «boisĂ©es» ou «éthĂ©rĂ©es» typiques des annĂ©es soixante Ă  quatre-vingt? Sans parler de Lady Gaga, «parangon de la popstar recombinante».
C’est le constat, lucide et un brin alarmant, que fait Simon Reynolds dans RĂ©tromania. Un essai qui paraĂźt aux Ă©ditions Le Mot et le reste, qui Ă©claire l’obsession nostalgique avec une impressionnante Ă©rudition, doublĂ©e d’un regard intime. Car ce journaliste anglais, critique musical dans d’éminentes publications comme le Melody Maker, le New York Times, le Village Voice, The Guardian ou Rolling Stone, a vĂ©cu de l’intĂ©rieur les mouvances «post-punk» du dĂ©but des annĂ©es 1980 et rave des annĂ©es 1990 – Ă  ses yeux, les derniĂšres Ă©popĂ©es innovantes de la musique pop. Depuis, tout ne serait que ressassement, recyclage et recombinaison de styles prĂ©existants. Inquiet pour l’avenir de la crĂ©ation, Reynolds – qui dit partager comme tout le monde ce penchant rĂ©tro – se livre Ă  un rĂ©quisitoire contre les annĂ©es 2000, accusĂ©es de «traĂźner les pieds».

Une dette envers l’histoire
C’est un fait: si les annĂ©es 1990 ont encore engendrĂ© quelques artistes Ă  l’influence durable (Björk, Radiohead, Nirvana), on peut se demander si la dĂ©cennie Ă©coulĂ©e lĂšguera des figures aussi marquantes qu’Elvis Presley, The Beatles, The Rolling Stones, Bob Dylan, Aretha Franklin, Jimi Hendrix, The Doors, The Stooges, Lou Reed, David Bowie, Brian Eno, Kraftwerk, Stevie Wonder, Bob Marley, Pink Floyd, King Crimson, The Clash, The Police, The Cure, Joy Division, Sonic Youth, Prince, Depeche Mode ou Metallica.
Garage punk, sunshine pop, grunge gothique, pop synthĂ©tique, nu-rave: aucun des genres hybrides et rĂ©tro actuellement en vogue ne peut prĂ©tendre incarner un «courant» comparable Ă  ceux qui ont marquĂ© les dĂ©cennies 1960 Ă  1980. AprĂšs l’explosion du rock’n’roll au milieu des annĂ©es 1950, les annĂ©es 1960 ont vu Ă©merger la British Invasion, le r’n’b et la soul, le hard blues et le rock psychĂ©dĂ©lique; les annĂ©es 1970 ont dĂ©clinĂ© le rock sous toutes ses formes – hard, glam, progressif, kraut, punk – tout en voyant Ă©clore le funk et la disco; au cours des annĂ©es 1980 se sont bousculĂ©s post-punk, new wave, no-wave, industriel, Ă©lectro, pop nĂ©o-romantique, ska, rock alternatif et heavy metal. Autant d’appellations certifiĂ©es auxquelles chacun se rĂ©fĂšre encore aujourd’hui.
On rĂ©torquera Ă  Simon Reynolds que ces styles avaient eux aussi une dette envers l’histoire. L’auteur ne le nie pas: «La nostalgie a toujours existĂ©. La nouveautĂ©, c’est le rapport que nous entretenons avec notre passĂ©, qui n’a jamais tant inondĂ© le prĂ©sent.» Les imitateurs ont toujours exercĂ©, la diffĂ©rence est la place qu’on leur accorde. Le recyclage et la recombinaison ne touchent d’ailleurs pas que la musique, mais aussi bien le design et la mode que le cinĂ©ma ou la gastronomie – la cuisine «fusion» mĂ©lange les traditions pour obtenir de nouvelles saveurs. Le rĂ©tro, explique Reynolds, se situe «à l’intersection de la culture de masse et de la mĂ©moire personnelle». Or les Ă©volutions technologiques ont multipliĂ© les points de convergence.

Quelques secondes éternelles
Tout a commencĂ© avec l’enregistrement phonographique, qui a fossilisĂ© l’instant prĂ©sent, ouvrant la voie Ă  la circulation sur «l’avenue du Temps Ă  contresens». Les technologies numĂ©riques n’ont fait qu’accentuer cette distorsion. Apparu dans les annĂ©es quatre-vingt, l’échantillonnage (sampling) a permis de faire du neuf avec du vieux en prĂ©levant directement des bribes de morceaux existants. Avec une saine candeur, Simon Reynolds s’étonne de la vitesse d’acceptation de cette discipline quasi surnaturelle, «assemblage de lambeaux du passé» qui tient Ă  la fois «du voyage temporel et de la sĂ©ance de spiritisme». Les fantĂŽmes du passĂ© ont Ă©tĂ© encore plus singuliĂšrement convoquĂ©s lorsque les Beatles survivants ont fait chanter John Lennon Ă  titre posthume sur le titre «Free as a Bird», en 1995, ou quand Moby a utilisĂ© la voix de la chanteuse folk Vera Hall (dĂ©cĂ©dĂ©e en 1964) sur «Natural Blues», en 1996.
Ces manipulations ont posĂ© des questions Ă©thiques et surtout illustrĂ© une modification sensible du rapport au temps. Autre exemple, Ă©loquent et cocasse, l’«Amen Break», connu de tous les DJ Ă©lectro et producteurs de hip-hop: un bref solo jouĂ© en 1960 par le batteur Gregory Coleman sur le titre «Amen, Brother» du groupe funk-soul The Winstons; son Ă©chantillonnage et sa transformation des milliers de fois ont grossi et dĂ©multipliĂ© Ă  l’infini une poignĂ©e de secondes de la vie d’un homme. Vertigineux. En adoptant le nom Pop Will Eat Itself («la pop s’auto-dĂ©vorera»), un groupe anglais adepte du sampling ne prophĂ©tisait-il pas le futur de la musique, il y a une vingtaine d’annĂ©es?

Les entrailles des ordinateurs
Avec la dĂ©mocratisation de l’informatique est arrivĂ© le mp3, «équivalent audio du fast-food» selon Simon Reynolds, aussi pratique que sans saveur ni couleur. CompressĂ© pour faciliter le transfert et le stockage, ce fichier gĂ©nĂ©rique est notoirement dĂ©nuĂ© de toute nuance dynamique, de la chaleur et de l’intensitĂ© que seuls ceux qui Ă©coutent du vinyle savent encore apprĂ©cier. L’oreille habituĂ©e aux sonoritĂ©s de la pop radiophonique, des blockbusters et des jeux vidĂ©o perdra-t-elle un jour la perception de certaines frĂ©quences subtiles?
Le numĂ©rique a incontestablement optimisĂ© l’accĂšs, le tri et le stockage de donnĂ©es. Mais c’est bien la seule rĂ©volution: les outils ont supplantĂ© la matiĂšre, le contenant l’emporte sur le contenu. On cherchait les superstars du XXIe siĂšcle? Elles se nomment Apple, Google, Facebook Twitter, YouTube, Spotify. Autrefois, la chasse Ă  l’Ɠuvre rare pouvait prendre des annĂ©es. Aujourd’hui, la surabondance et l’accumulation compulsive s’accompagnent d’une perte d’appĂ©tit culturel. DĂ©valorisĂ©e, la musique est rĂ©duite Ă  une masse de fichiers anonymes qui dorment dans les entrailles des ordinateurs. Pression invisible de ces heures de musique que nous n’aurons jamais le temps d’écouter

Notre rapport au temps et Ă  l’espace a Ă©tĂ© bouleversĂ© dans des proportions que nous ne faisons qu’entrevoir. Les lecteurs de CD et DVD, magnĂ©toscope numĂ©rique et iPods, en facilitant la pause, le zapping, la vision et l’écoute en diffĂ©rĂ©, affaiblissent la capacitĂ© de l’art Ă  mobiliser notre attention, Ă  susciter l’abandon esthĂ©tique. Les nouvelles gĂ©nĂ©rations prennent de moins en moins le temps de s’immerger dans un album entier, face Ă  une bonne paire d’enceintes, alors que l’iPod accompagne leur dĂ©ambulation dans les transports publics et les artĂšres bruyantes. Le mode «shuffle», qui pioche au hasard dans le contenu du baladeur, accentue le caractĂšre alĂ©atoire et accessoire de la musique. Obsolescence psychologique accĂ©lĂ©rĂ©e sous la pression du marchĂ© et de la publicitĂ©. SĂ©lectionnner une chanson et l’écouter en entier serait-il devenu un choix philosophique?

Le rock au patrimoine
Au cƓur de RĂ©tromania, Simon Reynolds exprime sa crainte: le trop-plein de rĂ©fĂ©rences freine-t-il la crĂ©ativitĂ©? Le souci d’originalitĂ© a-t-il disparu? CrĂ©er, Ă©crit-il, est un acte de rĂ©sistance Ă  ses influences et non une soumission complaisante. Mais regarder en arriĂšre pour aller de l’avant est-il un crime? On songe Ă  la profession de foi radicale du leader punk des Sex Pistols, Johnny Rotten: «Il faut dĂ©truire pour pouvoir crĂ©er.»
Car la musĂ©ification de la culture pop est en cours, au Rock’n’Roll Hall of Fame de Cleveland, aux Etats-Unis, au British Music Experience, musĂ©e des musiques populaires ouvert Ă  Londres en 2009. HĂ©rĂ©sie? Trahison de l’esprit pop qui sacralise l’instant prĂ©sent? Ou signe d’une inĂ©vitable normalisation, ajout au patrimoine aux cĂŽtĂ©s des musiques traditionnelles et classiques? Pour l’observateur des mƓurs contemporaines, le processus a quelque chose d’effrayant: la derniĂšre dĂ©cennie a Ă©tĂ© rythmĂ©e par les documentaires et biopics musicaux, les cĂ©rĂ©monies d’hommages (Grammy Lifetime Achievement Award, MTV Icon), les tournĂ©es de reformation et interprĂ©tations intĂ©grales d’albums «cultes». LancĂ© en 2005 par le festival anglais All Tomorrow’s Parties et ironiquement baptisĂ© «Don’t look back» («ne regarde pas en arriĂšre»), ce concept a fait Ă©cole. Plus besoin de cover bands (groupes de reprises) puisque les groupes se rendent hommage eux-mĂȘmes.
Ces tendances passĂ©istes renvoient aux avant-gardes: mĂȘme quĂȘte absolutiste et mĂȘme dĂ©ception du prĂ©sent. Dans un chapitre intitulĂ© «Out of Space», RĂ©tromania mesure ce dĂ©senchantement contemporain Ă  l’aune de la science-fiction et de la conquĂȘte spatiale, qui ont stimulĂ© l’imaginaire des gĂ©nĂ©rations successives depuis les annĂ©es 1950. Autant de promesses non-tenues, d’attentes revues Ă  la baisse qui ont provoquĂ© une frustration intĂ©riorisĂ©e.

«Nostalgie du futur»
Effectivement, les technologies numĂ©riques sont entrĂ©es dans nos vies, mais le monde visible, lui, n’a quasiment pas changĂ© en trente ans; le «progrĂšs» a ralenti la cadence – et devrait encore ralentir sous l’effet conjuguĂ© de la crise et du rĂ©chauffement climatique –, le futur se rĂ©sumant Ă  «encore plus de la mĂȘme chose». 2001, l’OdyssĂ©e de l’espace a fait un flop. Les annĂ©es septante Ă©taient «forcĂ©ment dĂ©cevantes», aprĂšs l’alunissage de la mission Apollo 11 et le grand mouvement idĂ©aliste qui a convergĂ© Ă  Woodstock (tous deux en 1969), mais le passage au nouveau millĂ©naire, celui du «vrai futur», n’a dĂ©bouchĂ© sur rien. Le parallĂšle vaut ce qu’il vaut, il Ă©claire nĂ©anmoins la propension Ă  puiser des bribes d’émerveillement dans les Ă©poques oĂč tout semblait encore possible, quand le temps allait de l’avant et n’effectuait pas de «poussĂ©e inversĂ©e». Simon Reynolds en est sĂ»r, nous ressentons une «nostalgie du futur», synonyme d’aspiration déçue.
L’esthĂ©tique postmoderne s’est caractĂ©risĂ©e par le collage d’élĂ©ments hĂ©tĂ©roclites, l’ironie opposĂ©e aux codes traditionnels, et l’effacement entre cultures Ă©litiste et populaire. Or, internet a «tué» le postmodernisme: impossible de dĂ©contexualiser lorsque le contexte a Ă©tĂ© pulvĂ©risĂ©. Internet propose tout, partout, tout le temps. En musique, le numĂ©rique a largement substituĂ© Ă  l’innovation l’habile recombinaison. Impossible de ne pas songer Ă  la transformation plus globale de l’économie productive (agriculture, industrie, services) en Ă©conomie de la consommation de masse, oĂč les loisirs se taillent la part du lion et contribuent au statut social. Reynolds file d’ailleurs la mĂ©taphore de la Bourse: il compare la musique actuelle, truffĂ©e de rĂ©fĂ©rences, aux produits financiers complexes que s’échangent des traders-initĂ©s Ă  une vitesse fulgurante. «Nous attendons toujours l’éclatement de la bulle mĂ©ta-musicale», clame-t-il.
Nous serions donc en «rĂ©cession» musicale – et plus gĂ©nĂ©ralement culturelle –, dans un Occident fatiguĂ©, repliĂ© sur lui-mĂȘme, autophage. Les implications post-historiques et post-gĂ©ographiques de ce constat posent la question de «ce qui vient». On peut penser, comme Simon Reynolds, optimiste malgrĂ© tout, que l’avenir existe, qu’il reste Ă  dĂ©busquer – peut-ĂȘtre dans les pays Ă©mergents, théùtres des futures «turbulences culturelles»? Ou penser que tout va pour le mieux dans le meilleur des iPods. Les consommateurs de culture et utilisateurs de nouvelles technologies trouveront en tout cas dans RĂ©tromania matiĂšre Ă  des rĂ©flexions vertigineuses.

LE COURRIER

Rodéric Mounir
Le Courrier 6 mai 2012

- Rétroviseur

Comme la musique, l’art contemporain cite et regarde son passĂ©, parfois jusqu’à la fĂ©tichisation.

ConsacrĂ© Ă  la nostalgie Ă©crasante de la pop music actuelle (revivals, tribute bands, musiques vintage
), l’essai RĂ©tromania de Simon Reynolds (cf. Les Inrocks n°852) est fort de rĂ©sonances pour le milieu de l’art contemporain. D’abord parce que cet Ă©minent critique rock Ă©largit son regard aux autres domaines de la crĂ©ation (cinĂ©ma, mode, arts
). Ensuite parce qu’il se montre trĂšs familier du champ de l’art, signe d’une fusion totale de la pop culture dans cette Angleterre oĂč Damien Hirst est une rock-star et oĂč Bob Dylan un poĂšte de premier ordre. En tĂ©moigne l’importance qu’il accorde aux curateurs et aux institutions musĂ©ales dans ce dĂ©lire archivistique du rock, ou les parallĂšles qu’il dresse entre les reconstitutions de vieux groupes comme Gang Of Four et celle que l’artiste Jeremy Deller fit de la “bataille d’Orgreave”. Et l’on se dĂ©lecte encore du rĂ©cit acide de ses visites dans les diffĂ©rents musĂ©es du rock (British Music Experience Ă  Londres, la Rock’n‘Roll Public Library de Mick Jones, le Rock And Roll Hall Of Fame de Cleveland, voire le Hard Rock CafĂ© et sa dĂ©co rĂ©troringarde). Mais surtout, l’ouvrage de Reynolds nous permet de jeter un regard critique, oblique sur l’hypermnĂ©sie qui rĂšgne Ă©galement dans le monde de l’art actuel. Car entre reconstitutions ou re-enactements de performances passĂ©es, revival de l’art conceptuel, exhumations d’artistes oubliĂ©s, fascination pour l’archive et le document, l’art contemporain n’échappe pas, tant s’en faut, Ă  cette vague puissante de “rĂ©tromanie”. OĂč il n’est pas toujours question d’histoire, de mĂ©moire, de citation, de passĂ©, mais aussi de nostalgie, voire de fĂ©tichisation de la relique.

LESINROCKUPTIBLES

Jean-Max Colard
Les Inrockuptibles 2 mai 2012

- "A Race To Get To The Futur"

Il fut un temps oĂč Simon Reynolds Ă©tait le journaliste musical le mieux placĂ© pour parler du futur. NĂ© en 1963 Ă  Londres, ce fils d’intellos Ă©levĂ© entre les piles de bouquins de philo et de romans de SF a tout de suite fait son beurre avec le providentiel bol d’air frais du post-punk dans tous ses Ă©tats – synth pop, new wave, ou bricolages industriels. On parle bien sĂ»r de l’orĂ©e des 80s, quand le rock Ă©tait jouĂ© sur des Prophet et des Jupiter par des ex Ă©tudiants en art aux idĂ©es trĂšs longues et quand les labels trouvaient leur nom dans des livres d’architecture ou des encyclopĂ©dies sur Dada: nourri de thĂ©ories d’avant-garde, de gender studies et de structuralisme, Reynolds s’est ainsi lancĂ© dans la critique musicale avec le Melody Maker exactement au moment oĂč la pop music britannique (et plus si affinitĂ©s) s’est trouvĂ©e avoir besoin des services d’un journaliste capable de dĂ©crypter ses extravagances.

Le futur et l’innovation profondĂ©ment incrustĂ©s dans l’organisme, il a ainsi accompagnĂ© de 1984 jusqu’au milieu des annĂ©es 2000 la quasi totalitĂ© des courants musicaux souterrains dignes de ce nom. Shoegaze, twee pop, hip-hop, house, techno, jungle, post-rock (c’est lui qui a pondu le terme), IDM, pop hypnagogique ou hantologie: trĂšs peu de journalistes anglo-saxons ont Ă  ce point collĂ© aux soubresauts vitaux de la musique de maniĂšre aussi constante et sur une pĂ©riode aussi longue.
Sans surprise, ses livres au long cours s’apparentent tous aux confessions d’un nĂ©ophile impĂ©nitent: Blissed Out Ă©voque les mondes parallĂšles créés par la twee pop ou la house dans la morne Angleterre thatchĂ©rienne, Energy Flash est une somme sur les mille mutations de la musique Ă©lectronique Ă  l’époque oĂč elle se subdivisait en 10 nouveaux sous-genres chaque semaine, et le cĂ©lĂšbre Rip It Up and Start Again est Ă  ce point dĂ©finitif sur la famille musicale qu’il Ă©voque (le post-punk) qu’il a remis la moitiĂ© de ses groupes sur orbite.
Comme 99,7% des mĂ©lomanes, musiciens et thĂ©oriciens contemporains, Reynolds a ainsi fatalement vĂ©cu le grand glissement de paradigme culturel de ces dix derniĂšres annĂ©es (Internet, le MP3, les revivals qui ne s’en vont plus et qui finissent par se reproduire entre eux) comme un sĂ©vĂšre moment de crise Ă  la fois intime et gĂ©nĂ©ralisĂ©.

Sans autre mouvement majeur Ă  se mettre sous la dent que des petites Ă©ruptions dont la principale composante est systĂ©matiquement le sentiment nostalgique, il a dĂ©cidĂ© de consacrer son nouveau RĂ©tromania Ă  cet Ă©trange phĂ©nomĂšne qui nous a peu ou prou tous fait muter de nĂ©ophiles passionnĂ©s en nĂ©crophiles avertis. Consignant thĂ©ories sur les phĂ©nomĂšnes d’accrĂ©tion postmodernes, anecdotes autobiographiques et histoire des phĂ©nomĂšnes revivalistes Ă  travers les Ăšres, il fait le premier grand ouvrage critique sur la musique Ă  l’ùre du numĂ©rique gĂ©nĂ©ralisĂ© et si toutes les vĂ©ritĂ©s qu’il Ă©nonce ne sont pas agrĂ©ables Ă  entendre, le portrait qu’il fait de notre Ă©poque est aigu et vertigineux.

INTERVIEW EN VIDEOPARTHEDRONE

Olivier Lamm
The Drone 30 avril 2012

- Pourquoi notre époque fait du surplace

En marge de la traduction d’un trĂšs bon article de Kurt Andersen sur la nostalgie foudroyante pour le passĂ© qui atteint notre sociĂ©tĂ© prĂ©sente, le Courrier International recommande Ă  ses lecteurs, pour aller plus loin, la lecture de RĂ©tromania.

LIRE L’ARTICLE

Kurt Andersen
Courrier International 17 avril 2012

- Rétromania

Attention ! c’est un livre difficile Ă  abandonner pour faire autre chose. Et pourtant il prĂ©sente une Ă©norme accumulation d’informations et d’analyses. Allez voir le contenu de l’index qui Ă  lui seul est tout un bon roman.

Pour ce qui nous concerne, nous francophones, nous avons rĂ©guliĂšrement droit Ă  Claude François, Ă  Coluche et Ă  Louis de FunĂšs et un peu Ă  Joe Dassin et puis nous avons un Patrick SĂ©bastien, un Arthur (AnnĂ©es Bonheur et Enfants de la TĂ©lĂ©) donc nous connaissons assez bien ce que dĂ©taille Reynolds pour les anglo-saxons. Et nous avons mĂȘme droit Ă  une expo Dylan 61-66 cela ne nous rajeunit pas. Mais Reynolds dĂ©passe le simple constat ironique il tente de l’expliquer. Et j’avoue qu’il y parvient fort bien ne serait-ce que par l’analyse qu’il fait de notre utilisation des techniques modernes qui sont Ă  notre disposition. Du CD – opposĂ© au vinyle – Ă  l’Ipod (j’ipode donc je suis) nous nous satisfaisons d’une culture de la rĂ©pĂ©tition et de la redondance
 qui s’accroche Ă  une banale superficialitĂ©. Et bien sĂ»r nous prenons plaisir Ă  Ă©couter The Last man Standing
 Jerry Lee Lewis en duo avec Keith Richard ou Bruce Springsteen et d’autres une façon de conjuguer le passĂ© avec le passé  Ce n’est pas un livre pour masochiste, c’est un livre pour gens curieux de leur monde et de leur Ă©poque. Pour individu n’ayant pas peur d’affronter la rĂ©alitĂ©.

C’est passionnant de lire que l’on a oubliĂ© ou pas vu des pans entiers de notre temps parce que l’on ne s’occupait que d’un confort facile. Il me semble que l’analyse peut s’appliquer Ă  d’autres sujets que la musique.

A propos de l’auteur – c’est manifestement un homme cultivĂ© – on apprĂ©ciera son dĂ©tournement d’Alvin Toffler avec le titre du dernier chapitre.

MURMURES

Noé Gaillard
Murmures 25 avril 2012

- Interview - La nostalgie, camarade

L’un des meilleurs journalistes musicaux actuels publie RĂ©tromania, un brillant essai dans lequel il s’interroge sur la nature nostalgique de la pop musique. Une occasion rĂȘvĂ©e pour Ă©voquer avec Simon Reynolds trente ans de critique rock.

Tsugi : “Keep the faith”, le slogan des nostalgiques anglais de northern soul, pourrait rĂ©sumer votre dernier livre, RĂ©tromania, consacrĂ© Ă  cet esprit rĂ©tro qui habite la pop. Vous-mĂȘme, avez-vous toujours rĂ©ussi Ă  garder la foi ?
Simon Reynolds : En 1984, dans les fanzines oĂč j’ai commencĂ© Ă  Ă©crire, nous avions une attitude trĂšs nĂ©gative vis-Ă -vis de la dĂ©route du post-punk. J’ai toujours Ă©tĂ© un journaliste grincheux, mais mon comportement obĂ©it plus Ă  une forme de nĂ©vrose maniaco-dĂ©pressive. Quand je ne suis pas dĂ©pressif, je suis obsessionnel, totalement excitĂ© pendant les pĂ©riodes que je considĂšre particuliĂšrement riches – le post-punk, la fin des annĂ©es 80 (avec le hip-hop et des groupes comme My Bloody Valentine) et l’époque rave.
Nous traversons aujourd’hui la dĂ©cennie la plus rĂ©gressive depuis longtemps. On ne sent pas de vraies directions. La musique recycle inlassablement. Ma derniĂšre grande obsession, et la derniĂšre grande pĂ©riode d’invention, fut pour moi le grime anglais vers 2002-2004, ainsi que certaines des productions hip-hop amĂ©ricaines qui paraissaient alors futuristes, pleines d’énergie et d’agression. Le grime fut pour moi une sorte de “black british punk”, brut, trĂšs Ă©nergique, tout en Ă©tant social, l’une des derniĂšres incarnations de l’esprit rebelle et dĂ©linquant. Je ne crois donc pas avoir jamais perdu la foi. Je suis plutĂŽt Ă  la recherche d’une raison pour croire.

Vos premiers textes ont été réunis en 1990 dans Blissed Out : The Raptures Of Rock 

Il s’agit d’une compilation d’articles publiĂ©s en partie dans le Melody Maker. Certains ont Ă©tĂ© cosignĂ©s avec David Stubbs ou Paul Oldfield qui, comme moi, avaient dĂ©marrĂ© leur carriĂšre dans le fanzine Monitor. Si le Maker a toujours Ă©tĂ© Ă  la traine du New Musical Express en terme de ventes, il est vite devenu le plus cĂ©rĂ©bral, inventif et engagĂ© des deux magazines. Rapidement, nous nous sommes fait remarquer par nos positions trĂšs agressives. On y dĂ©fendait Sonic Youth, Pixies, Throwing Muses, My Bloody Valentine, Spacemen 3 ou mĂȘme The Young Gods, un groupe suisse marquĂ© par une dimension dionysiaque et romantique.
C’était une pĂ©riode excitante oĂč les groupes renouvelaient les idĂ©es du psychĂ©dĂ©lisme. Cette façon d’échapper Ă  la rĂ©alitĂ© et de se rĂ©fugier dans une forme d’extase sonore me semblait bien rĂ©sumer l’époque. L’idĂ©e du “blissed out” fait rĂ©fĂ©rence Ă  l’idĂ©e de jouissance. J’étais alors trĂšs influencĂ© par la philosophie et la “french theory”, des auteurs comme Roland Barthes, Michel Foucault, Julia Kristeva. Avec le recul, je trouve ces textes marquĂ©s par un certain nihilisme, trĂšs antipolitiques, dĂ©fendant une musique fonctionnant comme un refus du monde et de l’Histoire par le biais de la jouissance, et notamment la jouissance par le bruit. Cela reflĂšte la situation de l’époque, Thatcher et Reagan avaient Ă©tĂ© réélus, c’était une pĂ©riode politique sinistre. La politique et la pop ne semblaient pas dialoguer. On avait aussi l’impression que cette musique ne serait jamais mainstream, on n’aurait jamais rĂȘvĂ© que le phĂ©nomĂšne Nirvana puisse arriver un jour.

En 1995, vous publiez avec votre femme, Joy Press, The Sex Revolts : Gender, Rebellion and Rock’n‘Roll, qui s’intĂ©resse, lui, Ă  la question du genre

Nous avions remarquĂ© que parmi les groupes de rock alternatif que nous aimions, on retrouvait des thĂšmes assez frappants, mettant en scĂšne des meurtres de femmes, des thĂšmes trĂšs misogynes, notamment autour de la sexualitĂ©. Au dĂ©part, nous pensions Ă©crire un livre sur la misogynie dans le rock. Mais peu Ă  peu, nous nous sommes intĂ©ressĂ©s Ă  la maniĂšre dont les hommes et les femmes reprĂ©sentaient leur genre respectif Ă  travers leurs chansons. C’est un livre psycho-sexuel, une sorte d’interprĂ©tation psychanalytique de la musique.

Vous avez vĂ©cu les raves en Angleterre, racontĂ© l’histoire de l’électronique dans Energy Flash et vous vivez dĂ©sormais aux États-Unis. Comment voyez-vous le succĂšs actuel de l’électro lĂ -bas ?
Ce qui est Ă©tonnant, c’est que la pop Ă  guitares n’y a jamais semblĂ© aussi peu pertinente. Écoutez des gens comme LMFAO, rĂ©cemment numĂ©ro 1 des charts. Ils ont fait le riff de “Sexy And I Know It” avec une TB-303 : c’est le son de l’acid-house, parvenu enfin au sommet des charts ! La musique mainstream est dĂ©sormais entiĂšrement Ă©lectronique, Ă  part bien sĂ»r la country et des artistes comme Adele ou Lana Del Rey. Toutes les chansons actuelles parlent d’aller en club, de se mettre la tĂȘte Ă  l’envers, de vivre sans lendemain. On y Ă©voque le fait de danser jusqu’à la fin du monde, de brĂ»ler ses derniĂšres Ă©conomies, on y chante l’ivresse ultime, le sexe sans limites. Cela symbolise parfaitement cet esprit actuel de plaisir et de dĂ©sespoir mĂȘlĂ©s.

Pour en revenir Ă  RĂ©tromania, aviez-vous rĂ©alisĂ©, avant d’écrire le livre, Ă  quel point la pop Ă©tait une musique fondamentalement nostalgique ?
Oui, mais ce que je n’avais pas rĂ©alisĂ©, c’est que cette tendance nostalgique Ă©tait prĂ©sente depuis longtemps. Elle remonte mĂȘme Ă  1968, avec l’album blanc des Beatles. Si l’on pense Ă  “Penny Lane”, au Village Green Preservation Society des Kinks ou, plus tard, Ă  Morissey, la pop Ă©voque rĂ©guliĂšrement Ă  quel point les choses Ă©taient mieux avant , et Ă  quel point elles se sont perdues. Une partie de The Sex Revolts Ă©voque par exemple le culte de l’enfance, tel qu’il s’exprime dans le psychĂ©dĂ©lisme. Beaucoup de chanson font rĂ©fĂ©rence au paradis perdu, Ă  MĂšre Nature, Ă  un ocĂ©an primaire. De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, l’utopie du passĂ©, d’un Ăąge d’or, d’un eden, constitue une grande part de la musique.
Dans RĂ©tromania, on croise de nombreux nostalgiques de la scĂšne garage-rock. Ce sont des gens qui me fascinent car j’ai moi-mĂȘme traversĂ© des pĂ©riodes pendant lesquelles j’étais obsĂ©dĂ© par le passĂ©, et notamment le garage-punk 60s. C’était une musique trĂšs intense, aux tonalitĂ©s adolescentes et sauvages, aucunement nostalgique. J’ai souvent pensĂ© que le garage-punk des annĂ©es 60 possĂ©dait le mĂȘme esprit que la rave music. Deux tendances marquĂ©es par la technologie (le fuzz-tone et la distorsion pour le garage), et par une musique rapide, jeune et sauvage, dĂ©diĂ©e au prĂ©sent.

Cette nostalgie, on la retrouve aussi dans la scĂšne rave, non ?
Oui, mĂȘme si, Ă  l’origine, il Ă©tait difficile d’imaginer qu’une musique aussi futuriste puisse devenir old-school. Le mouvement rave nostalgique constitue une intĂ©ressante contradiction. (rires) On retrouve chez les vieux ravers le mĂȘme discours que chez ceux qui, dans les annĂ©es 1960, regrettaient dĂ©jĂ  le rock d’Elvis Presley ou de Carl Perkins. Cette attitude puriste fait partie de la scĂšne techno et house, certains se rĂ©fĂ©rant aux premiers temps de ces styles comme Ă  une Ă©poque bĂ©nie. J’ai mĂȘme tendance Ă  penser que les fans britanniques les plus purs de house music sont des gens trĂšs grincheux, particuliĂšrement dĂ©daigneux de la nouveautĂ©. À New York, la plupart des gens de la scĂšne house ont dĂ©testĂ© le UK garage, le 2-step ou mĂȘme les productions de Todd Edwards. Ils voulaient que la house ressemble inlassablement Ă  son modĂšle de la fin des annĂ©es 80. Beaucoup d’amateurs de musique finissent par traverser ce genre de pĂ©riode.

Est-ce qu’Internet a changĂ© quelque chose lĂ -dedans ?
Avec le numĂ©rique, on est toujours en mouvement, il n’existe aucun rĂ©pit. On perd du temps, on Ă©coute beaucoup de musique de maniĂšre distraite. On passe continuellement Ă  autre chose tout en faisant face Ă  une infinitĂ© de choix. Cela crĂ©e une forme d’anxiĂ©tĂ©, mais aussi une envie, une fin inĂ©puisable de nouveautĂ©s, une dynamique addictive. Maintenant que l’époque de l’analogique est terminĂ©e, on se rend compte de ses qualitĂ©s. Ce qui Ă©tait bien, c’était les limites qu’imposait ce mode d’écoute, notamment la question du temps et du dĂ©lai. Les dĂ©lais imposĂ©s par la sortie d’un disque permettaient d’entretenir une envie.

TSUGI

Jean-Yves Leloup
Tsugi avril 2012

- Interview - "Que pourra-t-on copier de notre époque ?"

Dans RĂ©tromania, le rock-critic britannique s’interroge : Ă  force de rĂ©gurgiter son passĂ©, la culture contemporaine va-t-elle droit dans le mur ?

Journaliste et auteur de quelques merveilles d’érudition stylĂ©e (dont Rip It Up And Start Again, sorte d’“histoire du post-punk pour les Nuls”), Simon Reynolds nous plonge le nez dans nos contradictions avec RĂ©tromania, pavĂ© littĂ©raire dans la mare de la pop culture obsĂ©dĂ©e par son passĂ© au point d’en oublier de s’inventer un futur. DĂ©cortiquant la nostalgie chronique qui frappe la musique, la mode ou le cinĂ©ma, le business de la réédition qui transforme les seconds couteaux en gĂ©nies mĂ©connus et les us et coutumes des tribus fĂ©tichistes, RĂ©tromania entraĂźne des effets secondaires dĂ©sirables. On a soudain moins envie de coffrets collector-deluxe ou d’écumer YouTube en quĂȘte de cette vidĂ©o perdue qui a marquĂ© les sixties, le punk ou avant-hier. Et au lieu de bricoler la machine Ă  remonter le temps pour visiter l’époque mythique oĂč seuls les bons disques sortaient, on se prend Ă  fouiner, en quĂȘte du petit nouveau qui pourrait bien annoncer la prochaine rĂ©volution.

Rock&Folk : Premier disque acheté ?
Simon Reynolds : Ian Dury & The Blockheads, “Do It Yourself” en 1979. Tout a commencĂ© avec le punk pour moi. Jusque-lĂ , je m’intĂ©ressais un peu Ă  la musique, j’aimais bien voir The Sweet, Gary Glitter et les Sparks Ă  la tĂ©lĂ©, j’écoutais la radio, mais je n’achetais pas de disque. Puis j’ai entendu les disques de X-Ray Spex ou des Buzzcocks rapportĂ©s par mon petit frĂšre, Tim, Ă  travers le mur de ma chambre et je suis allĂ© rĂąler parce que ça me dĂ©rangeait quand je lisais. J’ai prĂȘtĂ© attention aux paroles Ă  base de “fuck this”, “fuck that”. Je n’aurais jamais cru que la pop pouvait ĂȘtre aussi crade. Il y avait beaucoup de gros mots sur les disques de Ian Dury aussi et des choses intĂ©ressantes, comme cette chanson oĂč il joue un personnage de misogyne. Il a Ă©tĂ© mon Bob Dylan, j’ai aimĂ© l’idĂ©e que les paroles puissent ĂȘtre complexes et Ă  plusieurs niveaux. Je suis devenu plus passionnĂ© que mon frĂšre, j’ai achetĂ© Ian Dury, les Slits, Talking Heads. C’était une pĂ©riode trĂšs excitante.
Je me suis mis Ă  lire la presse musicale en commençant par la troisiĂšme partie d’un article du Melody Maker sur Malcolm McLaren qui s’était exilĂ© Ă  Paris. Je connaissais les Sex Pistols, mais pas toute l’histoire et c’est marrant d’assembler les piĂšces du puzzle par soi-mĂȘme. McLaren parlait des Situationnistes. J’ai cru que c’était un groupe de rock, je me disais qu’ils avaient l’air encore pire que les Pistols et qu’il me fallait le disque. Lire sur la musique me captivait, intensifiait l’écoute des disques et je suis vite devenu un fan des journalistes. C’était aussi le bon moment pour la presse musicale.

Vos journalistes fĂ©tiches Ă  l’époque ?
La premiĂšre que j’ai remarquĂ©e, c’était Julie Burchill. Les gens l’ont presque oubliĂ©e, mais elle a Ă©tĂ© l’une des plus grandes journalistes de rock. Elle avait Ă©crit cet article fĂ©roce avec Tony Parsons sur James Dean. Et Parsons avait Ă©tĂ© un grand fan de James Dean, il se coiffait comme lui. Je crois qu’ils ont Ă©galement attaquĂ© Dylan de la mĂȘme façon.

Qu’est-ce qui a dĂ©clenchĂ© l’écriture de RĂ©tromania ?
Ça s’est imposĂ© lentement Ă  moi en raison de plusieurs facteurs, de choses que j’ai remarquĂ©es comme la reformation de groupes, les tournĂ©es mĂ©moriales oĂč un groupe joue un album dans son intĂ©gralitĂ©. C’est une forme de nostalgie trĂšs spĂ©cifique, trĂšs fĂ©tichiste. On veut entendre quelque chose qui ne s’est jamais produit, puisque aucun groupe n’avait jouĂ© ce disque en live dans son intĂ©gralitĂ©, les anciens Doors font “LA Woman”, les Stooges “Raw Power” et Brian Wilson donne “Smile“
 Dans un set, normalement, les chansons sont dans un ordre diffĂ©rent, il y a des reprises, c’est un mĂ©lange. J’ai aussi trouvĂ© que YouTube Ă©tait Ă©trange, fascinant et dĂ©rangeant. C’est tentant d’y passer des heures. Quelqu’un avait postĂ© des publicitĂ©s de mon enfance et je connaissais tous les jingles, ça m’évoquait des souvenirs. Et je me suis aperçu que j’avais passĂ© cinq heures Ă  regarder ça au lieu de faire quelque chose d’utile. Mais YouTube est aussi une ressource formidable.

Dans votre livre, vous placez les origines de la rĂ©tromania aux alentours de 1973, avec “American Graffiti“

On pourrait mĂȘme remonter Ă  1968 avec les Beatles jouant “Back In The USSR”, Frank Zappa et son disque de doo-wop, “Cruising With Ruben & The Jets”. À l’époque, c’était tellement peu courant que ça semblait malin. Quand Bryan Ferry et David Bowie ont enregistrĂ© des disques de reprises, c’était nouveau. Le terme post-moderne n’existait pas en dehors de l’architecture et des critiques d’art, mais c’est ce que Bryan Ferry ou Bowie faisaient. Je pense que ça leur est venu du pop-art. Jouer sur le passĂ© Ă©tait plus frais que ce qui se faisait Ă  l’époque d’ailleurs.

Dans votre ouvrage, vous citez les pionniers du rĂ©tro, Dr Feelgood, Cramps, Jam, jusqu’aux Tributes Bands.
Pourtant, Dr Feelgood Ă©tait un groupe excitant. C’est une question de contexte, les mecs avaient un bon look, personne ne bougeait comme Wilko Johnson, un peu Ă  la façon de Chuck Berry en plus robotique. Je suis devenu obsĂ©dĂ© par cette vidĂ©o sur YouTube oĂč ils jouent “She Does It Right” avec une intensitĂ© magique. On voit clairement que Lee Brilleaux est sous amphĂ©tamines, il a des tics, il a l’air enragĂ©. Les filles qui dansent se disent ce type est dĂ©rangĂ©. Ce n’était pas en phase avec ce qui se faisait dans la pop Ă  l’époque, toutes ces amphĂ©tamines. Ils ont influencĂ© les Sex Pistols, The Jam et le son de guitare de Gang Of Four.

Dans RĂ©tromania, vous dĂ©noncez ce repli sur le passĂ©, mais aujourd’hui, il est devenu impossible de lancer un nouveau groupe. Plus personne ne sait ou ne veut le faire. Qu’en pensez-vous ?
Je crois que les gens sont attirĂ©s par la magie et le cĂŽtĂ© romantique de certaines pĂ©riodes, par les Stones, Dylan, les punks ou le post-punk. Mais je ne comprends pas pourquoi ils ne peuvent pas crĂ©er leurs propres pĂ©riodes excitantes, leurs aventures. C’est aussi difficile parce qu’il y a une telle histoire
 Aujourd’hui, on connait tout des groupes, on sait qu’à un moment, ils vont tomber dans la drogue, faire telle ou telle chose
 C’est comme un scĂ©nario. Quand on voit des artistes essayer de vivre en suivant ce script, c’est vide de sens.

Quand la musique a-t-elle été excitante la derniÚre fois pour vous ?
Il se passe plein de choses excitantes actuellement, mais elles restent dans l’underground. Chaque annĂ©e, j’en entends, comme ce mec, Rusty, qui joue de l’electro. Son disque, “Glass Swords”, est Ă©pique, Ă  la limite du prog, mais les morceaux ne durent que quatre ou cinq minutes, ils ont une certaine grandeur combinĂ©e Ă  de la dance. J’aime des gens assez obscurs, plus apprĂ©ciĂ©s dans les blogs qu’à la radio. MĂȘme quand j’écoute du rock comme Ariel Pink, ça reste assez expĂ©rimental. Ça n’a aucune chance de passer Ă  la radio aujourd’hui. Dans les seventies peut-ĂȘtre


Pourtant la radio d’aujourd’hui est rĂ©tro

En AmĂ©rique, on a beaucoup de stations de classic rock. Et des stations qui diffusent le top 40 avec Rihanna, Britney Spears, LMFAO. C’est marrant mais, pour moi, ça ressemble Ă  de la house ou de la techno des annĂ©es 90. Je suppose que cette musique a finalement touchĂ© le mainstream. Les amĂ©ricains moyens ne s’intĂ©ressent pas aux guitares, sauf si c’est de la country et en gĂ©nĂ©ral des trucs chiants comme Bryan Adams. On a Ă©galement la radio nationale amĂ©ricaine qui passe de la musique pour hipster, c’est quasiment devenu la station de Pitchfork. J’écoute pendant une demi-heure, mais c’est trop propre, trop gentil et je retourne au classic rock pour avoir des riffs.

Dans Rétromania, vous insistez sur deux périodes majeures, les sixties et le punk

C’étaient des pĂ©riodes spectaculaires, c’est pour cela qu’elles ont conservĂ© leur importance. Elles se jouaient sur le prĂ©sent, elles Ă©taient focalisĂ©es sur elles, sur le moment. Les scĂšnes rave et techno des annĂ©es 90 Ă©taient similaires en cela , rivĂ©es dans le prĂ©sent Ă  regarder le futur. Puis on a vu apparaitre des groupes, monter une scĂšne rĂ©tro qu’on a appelĂ© hipster house. Ils ont Ă©tudiĂ© le mouvement de prĂšs, observĂ© les flyers classiques du dĂ©but des annĂ©es 90 et recopiĂ© leurs dĂ©fauts, photoshoppĂ© tout ça, utilisĂ© l’imagerie de la Hacienda. Ils imitent mĂȘme les gestes de ceux qui dansent sur les vidĂ©os. C’est le mĂȘme processus que celui du revival garage-punk avec les groupes qui ont dĂ©cortiquĂ© les pochettes de disques pour trouver les mĂȘmes amplis, recopier les coupes de cheveux. Je me demande ce qu’on pourra copier de notre Ă©poque quand mĂȘme.

Vous pensez que toute créativité a disparu ?
Je crois que le problĂšme, c’est que beaucoup de plans sympas ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait. Il reste peut-ĂȘtre des choses trĂšs expĂ©rimentales qui ne sont pas trĂšs agrĂ©ables Ă  Ă©couter. Et encore, quand on se penche sur l’histoire de la musique expĂ©rimentale, on se dit que la plupart des choses ont Ă©tĂ© faites Ă  la fin des sixties.

Il y avait cette collection “Prospectives 21e SiĂšcle” aux pochettes argentĂ©es avec Pierre Henry

Les Beatles Ă©coutaient ce genre de choses, Pierre Henry a enregistrĂ© avec Spooky Tooth. Ce que j’aime Ă  propos de cette pĂ©riode, c’est qu’on parlait de musique expĂ©rimentale. Les journaux Ă©crivaient des articles sur le sujet en estimant que c’était important, mĂȘme s’ils ne comprenaient pas tout. Ils disaient que dans cinquante ans, il n’y aurait plus de violons, d’orchestres, uniquement de la musique Ă©lectronique. C’est plutĂŽt l’inverse qui s’est produit.

Comme il y a de moins en moins de disques physiques, une rétromania du mp3 pourra-t-t elle avoir lieu ?
J’ai lu un article expliquant qu’on cherchait un moyen de revendre ses mp3. Je me demande comment ça peut marcher. Il va y avoir un point de rupture quand on ira dans un magasin de disques d’occasion. AprĂšs une certaine date, on ne pourra plus acheter de disques. Ça va aller jusqu’aux annĂ©es 1990 et puis, il n’y aura que des CD. Je ne peux pas imaginer les CD devenant collector. La culture numĂ©rique va poser un problĂšme. Si on a tous des livres Ă©lectroniques, c’est dommageable pour les gens en 2080 ou aprĂšs. Ils ne pourront pas revenir en arriĂšre, trouver des bouquins avec des couvertures Ă©tranges, des designs diffĂ©rents. Peut-ĂȘtre que tout sera sur internet. Je n’en sais rien.

Vous dites que le rock’n‘roll est Ă  la racine de tout et qu’il revient toujours, mĂȘme dans le glam. Peut-il encore revenir ?
C’est comme ça que je conclue le livre. Le rock’n‘roll revient, mais il est vide, il ne reste que le style, sans le sens. Je crois que Lana Del Rey incarne cela. Elle utilise les signifiants de diffĂ©rents styles, mais ce n’est que de l’image, du superficiel. Ces codes n’évoquent rien, ils n’ont pas un sens prĂ©cis. Quand elle cite James Dean par exemple dans “Blue Jeans”, on a l’impression que c’est le nom d’une marque.

Pour conclure, vos cinq albums cultes ?
J’essaie de prendre ceux qui ont vraiment comptĂ© pour moi et qui sont bons d’un bout Ă  l’autre. “For Your Pleasure” de Roxy Music”, “Remain In Light” des Talking Heads, “Forever Changes” de Love, “Cut” des Slits et je prendrai aussi un disque de techno, une pĂ©riode importante pour moi, “Selected Ambient Works 85-92” d’Aphex Twin.

Le dernier disque qui vous ait plu ?
Metronomy, “The English Riviera”.

Votre prochain livre s’attaquera à quoi ?
Ce livre Ă©tait sur le prĂ©sent, mĂȘme si je remonte aux annĂ©es 70. Pour le prochain, sauf si quelque chose de rĂ©volutionnaire se produit, je vais me pencher sur l’une des nombreuses pĂ©riodes de la musique qui m’intĂ©ressent et sur laquelle j’ai quelque chose Ă  dire. Il reste beaucoup d’histoires Ă  raconter, ce qui est Ă©trange vu le nombre de livres sur la musique qui sort.

ROCK&FOLK

ISABELLE CHELLEY
Rock&Folk avril 2012

Vous préférez une bonne vieille Game Boy à la derniÚre console de Sony ? Vous gardez précieusement vos figurines Star Wars ? Vous achetez de vieilles cassettes dans les brocantes ? Vous adorez regarder de vieux épisodes du CollÚge Fou Fou Fou sur YouTube ? Ce livre, Rétromania, parle de vous avec des concepts comme sample, bootleg, vintage, remake, remastering, remix.

Le regard dans le rĂ©troviseur est la constante du modĂšle culturel contemporain. C’est en tout cas la thĂšse qui est dĂ©veloppĂ©e en Ă  peu prĂšs cinq cents pages assez claires par Simon Reynolds, critique de rock, anglais, avec cette question : comment la culture pop recycle-t-elle son passĂ© pour s’inventer un futur ?
Je ne vais pas rentrer dans les dĂ©tails de cette jolie petite brique ultra-documentĂ©e, rĂ©fĂ©rencĂ©e, mais je veux juste vous dire que c’est bourrĂ© d’humour et d’exemples. On parle beaucoup de musique dans ce volume, mais sous un angle un peu particulier, la maniĂšre dont on la recycle, la réédite, les cycles musicaux, les reformations de groupes. On parle aussi, vous l’aurez sans doute compris, de jeux vidĂ©os, de tĂ©lĂ©vision et de fringues, et cette thĂ©orie est Ă©videmment appliquĂ©e Ă  tout le secteur culturel.

C’est une thĂšse trĂšs sĂ©rieuse, mais qui est pimentĂ©e par toutes sortes de dispositifs qui rendent la lecture super agrĂ©able, comme de toutes petites biographies qu’on trouve Ă  certains endroits du livre, des bios de fans de vintage ou de fondus de recyclage, de collectionneurs, par exemple. C’est vraiment trĂšs intĂ©ressant, trĂšs agrĂ©able Ă  lire, c’est un livre qu’il faut avoir dans sa bibliothĂšque aujourd’hui puisqu’il parle des fans de musique, des fans de culture.
Le livre a pas mal marchĂ© dans les pays anglo-saxons et se voit traduit dans une maison d’édition assez intĂ©ressante, trĂšs chouette, qui s’appelle Le Mot et Le Reste.
Un livre qui va de la coupe de cheveux aux jeux vidéos vintage en passant par la musique, le cinéma, et la maniÚre dont tout cela est recyclé, passé dans la grande lessiveuse à idées.

Drugstore sur PURE FM

Sylvestre Defontaine
PURE FM (RTBF) mars 2012

- Quelque chose de pourri au royaume de la pop

Dans Rétromania, le critique rock Simon Reynolds analyse la montée en puissance du passéisme dans la culture populaire.

Le futur de la musique ? Son passĂ© ! Sommairement Ă©noncĂ©, c’est la thĂšse que dĂ©fend, sans cacher sa consternation, le critique musical Simon Reynolds dans son ouvrage RĂ©tromania, comment la culture pop recycle son passĂ© pour s’inventer un futur. Un essai copieux de prĂšs de 500 pages, bourrĂ© d’anecdotes et d’enquĂȘtes (du rock garage Ă  la techno, en passant par la northern soul ou le punk perçu comme rĂ©actionnaire), qui dĂ©cortique l’innovation toujours plus faiblissante d’une Ă©poque fĂ©rue de groupes vieux d’un demi-siĂšcle, de rééditions ou d’emprunts plus ou moins assumĂ©s.
“Plat est le premier mot qui me vient Ă  l’esprit lorsque je songe aux dix premiĂšres annĂ©es qui ont suivi l’arrivĂ©e du futur (l’an deux mille). (
) Cette pĂ©nurie de nouveautĂ©s se constate Ă  tous les niveaux, des marges semi-populaires au cƓur du mainstream le plus clinquant.” La posture du “c’était mieux avant” Ă©tant toujours suspecte, Reynolds avance prudemment, pointant notamment son Ăąge (49 ans) pour expliquer une forme de lassitude : autour de 40 ans, l’auditeur moyen aurait tendance Ă  se replier sur ses repĂšres de jeunesse. Mais il ne s’arrĂȘte pas Ă  cet argument purement psychologique.

Archives inépuisables
La pop n’est plus toute jeune non plus. On peut en discuter l’annĂ©e de naissance exacte, mais elle prend forme au milieu des annĂ©es 1950 avec le rock’n‘roll et une culture spĂ©cifiquement jeune. Depuis plus de soixante ans, les enregistrements s’amoncellent. Le critique isole d’ailleurs des pĂ©riodes de grande Ă©mulation artistique, aux multiples avancĂ©es crĂ©atives et innovantes : les annĂ©es 1960, cet “ñge d’or” (les groupes millĂ©simĂ©s sixties, mĂȘme sĂ©nescents, font encore un carton
), et les annĂ©es 1980, avĂšnement de la vague post-punk, du hip-hop et de la mouvance techno.
À compter encore tous les dĂ©veloppements intercalaires, moins dĂ©cisifs en termes de nouveautĂ© (comme le rock progressif des annĂ©es 1970 ou le grunge des nineties), cela commence Ă  faire un e longue traĂźne historique dans laquelle puiser pour l’amateur contemporain. Et non seulement pour le “consommateur”, mais aussi pour les jeunes artistes qui ont dĂ©sormais Ă  disposition une banque d’archives inĂ©puisable via le net.
L’argument dĂ©cisif de Reynolds se situe justement dans l’analyse des nouveaux modes de diffusion de la musique. “Dans les annĂ©es 2000, grĂące aux nouvelles technologies de distribution et de stockage, l’accumulation frĂ©nĂ©tique de musique a semblĂ© sortir de la marge pour toucher le grand public.” Non seulement les possibilitĂ©s quantitatives ont explosĂ© (selon une offre lĂ©gale ou pas) mais cette massification de la musique Ă  disposition a aussi attĂ©nuĂ© l’attention qualitative qui se disperse tous azimuts. PlutĂŽt que d’écouter religieusement son “Long Play”, on fait dĂ©filer les titres de son ipod de maniĂšre alĂ©atoire, sans les Ă©couter jusqu’à la fin.
Cette tendance se traduit d’ailleurs dans les chiffres mĂȘme des ventes, avec un marchĂ© des nouveautĂ©s qui s’effrite toujours plus au profit du “backcatalogue” (les “vieilleries”), sans parler de jeunes artiste, aussi douĂ©s soient-ils, qui manient mieux les outils de la citation que de la crĂ©ation, parfois dans un esprit de nostalgie confessĂ©. Prenant l’exemple de la science-fiction, genre littĂ©raire en panne de projection, Reynolds dĂ©peint une pop craintive, qui se rĂ©fugie dans le passĂ© par peur d’un avenir qui ne fait plus rĂȘver.

24 Heures

Boris Senff
24 heures 28 mars 2012

- RĂ©tro, c’est trop

RĂ©tromania, le dernier livre du journaliste et thĂ©oricien anglais Simon Reynolds, est un pavĂ© de prĂšs de 500 pages dans la mare croupie de la culture pop. Pour le rĂ©sumer en une phrase : le «c’était mieux avant », ça suffit maintenant. Alors que nous lisions ce livre, les deux phĂ©nomĂšnes culturels du moment s’appelaient The Artist (un film muet en noir et blanc) et Lana Del Rey (une chanteuse qui semble surgie de 1962). Deux exemples parmi un million, que RĂ©tromania, ouvrage important parce qu’il saisit l’air du temps, recense et analyse. Selon Simon Reynolds, 48 ans (mĂȘme s’il en paraĂźt quinze de moins), le dernier phĂ©nomĂšne novateur dans la culture pop fut le mouvement rave des annĂ©es 90 (et c’est peut-ĂȘtre aussi parce qu’il en Ă©tait). Depuis, tout se passerait au passĂ©, et au coin de la « re » : reformations, remixes, recyclages, reprises, revivals, remakes, rééditions, rĂ©trospectives et rĂ©fĂ©rences
 Le cinĂ©ma, la mode et le design ne sont pas Ă©pargnĂ©s. Le rĂ©trovirus touche Ă  la fois le mainstream (via internet et la tĂ©lĂ©) et les hipsters (ceux qui portent des barbes de pĂ©pĂ©s, rĂ©habilitent les cassettes et roulent sur des vĂ©los Ă  freinage par rĂ©tropĂ©dalage). Dans un monde de merde (le nĂŽtre), la nostalgie et le futur antĂ©rieur semble ĂȘtre les seuls Ă©chappatoires, les seuls espaces fantasmatiques. Les innovations technologiques des annĂ©es 2000 (internet, le MP3) n’ont pas entraĂźnĂ© de rĂ©volution musicale, mais au contraire exhumĂ© toutes les strates du passĂ©. Les archives mondiales de la culture moderne sont en accĂšs libre sur YouTube. Bien sĂ»r, on n’a pas toujours envie de s’en plaindre. D’autant que le passĂ© n’est pas nouveau – avant l’invention de la musique enregistrĂ©e, tout Ă©tait affaire de tradition et de transmission, non ? Mais on ne peut que donner raison Ă  Simon Reynolds : cette omniprĂ©sence du passĂ© dans la culture du XXI Ăš siĂšcle (consciente ou non, revendiquĂ©e ou subie) devient pesante, aliĂ©nante et asphyxiante. Comme un symptĂŽme alarmant de l’état de la culture pop.

On a appris il y a quelques semaines que Blur allait jouer cet été à Londres avec les Specials et New Order. Trois générations de « rétromania ». Iras-tu à ce concert ?
Hum, je n’ai jamais vu les Specials, et ça me plairait bien de les voir. Sur les concerts de reformations, je n’ai pas d’avis tranchĂ©. Je suis allĂ© voir la reformation de Gang Of Four, que je n’avais pas vu en 1980. Ils Ă©taient trĂšs bons, des gens ont dit qu’ils Ă©taient mĂȘme meilleurs qu’à l’origine. Dinosaur Jr, ils jouent des nouvelles chansons. C’est moins une reformation qu’une rĂ©activation. La vie est dure pour les musiciens. Que sont-ils censĂ©s faire ? ArrĂȘter la musique et devenir chauffeurs de taxis, ou travailler dans un magasin ? Ce qui est dĂ©primant, c’est quand ils deviennent trĂšs nombreux. Si on ajoute les nouveaux groupes qui sonnent rĂ©tro, ça alimente cette idĂ©e gĂ©nĂ©rale d’une scĂšne dominĂ©e par le passĂ©. Et bien sĂ»r il y a YouTube, qui depuis son apparition en 2006 a fait resurgir tout le passĂ©. Culturellement, on pourrait vivre avec YouTube, ou s’y perdre.

Depuis l’écriture de ce livre, arrives-tu Ă  ĂȘtre un rock-critic normal, Ă  feindre de t’enthousiasmer chaque semaine pour les nouvelles sorties ?
Franchement, je trouve toujours beaucoup de disques qui me plaisent. Mon album prĂ©fĂ©rĂ© l’annĂ©e derniĂšre, c’était celui de Metronomy. Ce n’est pas vraiment de l’avant-garde, mais ils ont trouvĂ© un truc spĂ©cial, unique. La musique n’a pas non plus l’obligation d’ĂȘtre ouvertement futuriste ou Ă©lectronique. Quand un disque est trĂšs bon, je ne me pose pas la question de l’innovation. J’aime beaucoup Chairlift, Rustie, Oneothrix Point Never, James Ferraro, Ariel Pink. Ce ne sont pas des groupes qui vendent beaucoup de disques, mais ils ont une rĂ©putation qui dĂ©passe leurs ventes. Ils ont un succĂšs d’estime, auprĂšs des critiques, des blogs. Donc tout ça arrive, il y a des individus qui apportent de la fraĂźcheur. Mais j’aimerais que ça s’applique Ă  tout un genre, Ă  une tendance. Dans les annĂ©es 90, j’étais Ă  fond dans la culture rave et jungle. J’avais une foi presque religieuse, patriotique, dans ces mouvements. C’était mon identitĂ©. J’aimerais pouvoir retrouver ce sentiment.

Tu es donc touché par la nostalgie du futur
 Ce livre est-il aussi un signe de ta crise de la quarantaine ?
Je ne sais pas, certaines personnes me l’ont dit et reprochĂ©, tout en reconnaissant que mes arguments Ă©taient incontestables. Mais je me suis toujours intĂ©ressĂ© Ă  ces questions. Au milieu des annĂ©es 80, j’avais 22 ans, et j’écrivais dans mes premiers fanzines « qu’est-il arrivĂ© Ă  la musique ? ». J’étais dĂ©jĂ  nĂ©gatif quand j’étais jeune ! Mais c’est vrai qu’en vieillissant, on s’emballe moins facilement, on a toujours des points de comparaison.

Ce livre est assez mélancolique. Es-tu le médecin légiste de la culture pop ?
Non, parce que les gens voudront toujours entendre de la musique, dans diffĂ©rents contextes, pour diffĂ©rentes raisons. Mais la musique n’a plus le mĂȘme sens, elle change, devient autre chose. Je ne sais pas trop ce que ça va devenir. Les choses que j’attendais de la musique quand j’étais jeune, je crois qu’elles ne se produiront plus. Je peux prendre l’exemple du lien entre la pop-music et la politique. Les mouvements sociaux, les rĂ©voltes populaires de ces derniers mois, n’ont pas de bande-son. Quand ça a Ă©clatĂ© en Angleterre, beaucoup de journalistes ont demandĂ© : oĂč est la chanson ? Cette question Ă©tait prĂ©visible, elle vient d’une ancienne façon de penser, la prĂ©somption qu’il y aurait forcĂ©ment une musique pour accompagner les mouvements sociaux. Pendant les Ă©meutes en Angleterre, il y avait de la musique pendant les dĂ©filĂ©s, mais elle venait d’avant, du vieux grime de 2004, du dubstep. Je n’ai pas connaissance d’une chanson Ă©crite pour et pendant les Ă©meutes. Il y a une cassure entre la production musicale et la rĂ©alitĂ© du monde. Tout ce que j’ai notĂ©, c’est que l’annĂ©e derniĂšre aux Etats-Unis, beaucoup de chansons pop parlaient de faire la fĂȘte Ă  fond, de prendre une grosse biture, de faire pĂ©ter la carte de crĂ©dit une fois pour toutes. Il y avait un sous-texte apocalyptique, c’est la fin du monde, faisons la fĂȘte, un dernier verre. Ça faisait Ă©cho Ă  la crise financiĂšre. Mais les gens qui ont Ă©crit ces chansons sont sans doute trĂšs Ă  l’aise financiĂšrement.

Depuis quelques années, nous avons accÚs à toute la musique, gratuitement si nous le voulons. Et pourtant nous ne sommes pas contents. Sommes-nous des enfants gùtés ?
SĂ»rement. Quand j’étais gamin, j’aurais rĂȘvĂ© du monde actuel : de la musique partout tout le temps. Pour trouver de la musique, il fallait aller Ă  la bibliothĂšque, emprunter des disques aux copains, faire des copies cassette – et les cassettes coĂ»taient de l’argent. C’était trĂšs limitĂ©, trĂšs frustrant, j’en voulais plus. Mais au moins j’avais le dĂ©sir. Aujourd’hui, je suis comme un gamin enfermĂ© dans une confiserie : je me goinfre jusqu’à me rendre malade. Les gens de ma gĂ©nĂ©ration ont peur que ça s’arrĂȘte, ils veulent tout prendre tout de suite. Les plus jeunes, qui ont grandi dans la confiserie, sont peut-ĂȘtre plus raisonnables, ils prennent seulement ce dont ils ont besoin.

*Et peut-ĂȘtre qu’ils auront un jour envie de sortir de la confiserie. L’innovation pourrait venir de gens qui crĂ©ent en dehors du nouveau mĂ©dia mainstream, internet. *
Le retour au vinyle et aux cassettes est un signe de ça. Et le live prend de l’importance, c’est la musique qu’on ne peut pas reproduire, il faut ĂȘtre lĂ . La proximitĂ© et la connexion physiques sont importantes. Le problĂšme des supports digitaux, c’est qu’ils ne sont pas exclusifs pour la musique. L’iphone ou l’ipad sont des portails pour la musique, mais aussi pour tout le reste. On y Ă©coute de la musique tout en faisant plein d’autres choses, toujours distrait. Les gens qui n’écoutent la musique que sur leurs tĂ©lĂ©phones ou leurs ordis n’entendent pas tout. Ils pensent plus au cĂŽtĂ© pratique qu’à une expĂ©rience artistique.
Par rapport Ă  Internet, beaucoup de gens ont perdu leur enthousiasme ces derniĂšres annĂ©es. C’est arrivĂ© avec chaque nouveau mĂ©dia. Au dĂ©but, c’est une utopie, on se dit que ça va ouvrir des possibilitĂ©s nouvelles. Et finalement, quand ce mĂ©dia est entrĂ© dans la vie des gens, on se rend compte que c’est juste un systĂšme qui a remplacĂ© l’ancien, une autre façon de gĂ©rer les mĂȘmes traits humains. Ce que reflĂšte Facebook, c’est beaucoup de vanitĂ©, ou de solitude. Des gens qui cherchent Ă  se mettre en avant, d’autres qui se disputent. J’ai eu un site internet trĂšs tĂŽt, puis je me suis mis Ă  bloguer – de trĂšs bonnes expĂ©riences, j’ai rencontrĂ© des gens, je m’y suis fait des amis que je n’ai jamais rencontrĂ©s. Je ne suis pas du tout contre la technologie. Mais Internet n’amĂ©liore pas la nature humaine. Et il fait perdre beaucoup de temps. J’ai tĂ©lĂ©chargĂ© tellement de musique que je n’ai jamais Ă©coutĂ©e.

Connais-tu des domaines artistiques qui ne sont pas affectés par le rétro ?
Le rĂ©tro n’est pas nouveau bien sĂ»r, il a simplement pris de l’importance. Les plus touchĂ©s sont la musique, la mode et le design en gĂ©nĂ©ral. La mĂ©moire est trĂšs importante dans les arts plastiques, mais je ne sais pas s’il y a un mouvement de peinture rĂ©tro. La littĂ©rature a l’air Ă©pargnĂ©e. Je ne connais pas d’écrivains qui dĂ©cident d’écrire comme Flaubert ou qui se fait remarquer parce qu’il rĂ©-Ă©crit comme Thomas Pynchon. Alors qu’en musique, il y a les Black Keys, qui sonnent vraiment comme des groupes d’une autre Ă©poque. Il y a eu des avant-gardes dans la littĂ©rature, mais c’est restĂ© marginal, l’équivalent de la musique concrĂšte ou Ă©lectro-acoustique. Dans le cinĂ©ma, il y a beaucoup de rĂ©tros. J’aurais pu Ă©crire sur le film Super 8, qui est Ă  la fois un hommage Ă  Spielberg et Ă  une technologie rĂ©tro. Drive est assez rĂ©tro. Et puis The Artist aurait Ă©tĂ© parfait pour le livre. Le rĂ©tro est prĂ©sent dans la plupart des domaines.

Depuis l’écriture de ton livre, les choses ont-elles Ă©voluĂ© ?
J’aurais pu finir sur un chapitre plus optimiste, parler aux gens qui pensent vraiment faire la musique du futur. Partout dans le monde, il y a des individus qui essaient. Il y a toujours plein de gens trĂšs talentueux. Les conditions ont changĂ©, mais les gens s’adaptent. Il y a des jeunes qui n’ont connu qu’Internet, qui connaissent des musiques du monde entier, et qui vont faire une musique novatrice avec tout ça. Ce ne sera pas dans le clichĂ© de la musique futuriste, mais ça va ĂȘtre bizarre et intĂ©ressant. J’ai envie de voir ce que les trĂšs jeunes musiciens, qui ont Ă©coutĂ© des milliers de choses sur internet, vont faire. Une chanteuse comme Grimes est intĂ©ressante : elle Ă©coute tout, elle appelle son style « post-internet music ». Elle combine tout de maniĂšre Ă©pique, elle veut faire 30 albums. Ça ressemble parfois aux Cocteau Twins des annĂ©es 80, mais les rythmes sont plus intĂ©ressants. Elle est sous l’influence permanente des nouveautĂ©s qu’elle dĂ©couvre. Au fond, ce n’est pas trĂšs diffĂ©rent de Björk, dont la musique change en fonction de ses projets, des gens avec qui elle travaille.

Björk a tenté de continuer à innover avec son dernier projet Biophilia. Mais elle a échoué, non ?
J’ai trouvĂ© le projet courageux, mais pas rĂ©ussi, ça n’a pas fonctionnĂ©. Je n’ai pas vraiment vu les applications. Mais la musique sonnait trop comme des choses dĂ©jĂ  entendues.

On sent aussi qu’il y a peut-ĂȘtre aujourd’hui plus d’énergie crĂ©ative en Afrique, en AmĂ©rique du Sud

Sans doute. « The West should rest », l’occident devrait se reposer pour retrouver de l’énergie. L’Europe vieillit, alors que des pays comme l’Inde, le BrĂ©sil ou la Chine ont des populations beaucoup plus jeunes, avec des Ă©conomies croissantes. Ces pays ont leurs valeurs et leurs structures traditionnelles, mais aussi des jeunes qui sont sur internet, qui ont des I-phones et qui connaissent trĂšs bien la pop music du monde entier. Tout ça gĂ©nĂšrera peut-ĂȘtre des phĂ©nomĂšnes intĂ©ressants, mais pas forcĂ©ment musicaux. L’expression et la rĂ©bellion de la jeunesse passeront peut-ĂȘtre par autre chose que la musique.

Les Inrockuptibles

Stéphane Deschamps
Les Inrockuptibles 28 mars 2012

- De la néophilie vers la nécrophilie

Connu pour ses ouvrages audacieux et trĂšs fouillĂ©s sur le post punk (Rip it up and start again) et la rave culture anglaise (Energy flash, Generation ecstasy), le critique britannique Simon Reynolds (dont nous publions un texte inĂ©dit en français paru dans « Chronic’art #75 ») a surtout accompagnĂ© via le « Melody Maker », « Spin » ou « The Wire » la plupart des mouvements musicaux souterrains de ces trente derniĂšres annĂ©es (des premiers soubresauts de l’indie pop Ă  l’hantologie, en passant par le post-rock, la house ou le hip-hop). Mais comme la plupart des mĂ©lomanes et thĂ©oriciens contemporains, cet enthousiaste traditionnel de la modernitĂ© musicale a vĂ©cu le grand glissement de paradigme culturel de ces dix derniĂšres annĂ©es (« de la nĂ©ophilie vers la nĂ©crophilie ») comme un moment de crise. Analyste acĂ©rĂ© des phĂ©nomĂšnes d’accrĂ©tions postmodernes qui affligent la culture pop dans son ensemble autant que passionnĂ© lambda intimement concernĂ© par l’évolution des pratiques d’écoute au milieu des fluxes ininterrompus, Reynolds a consignĂ© thĂ©ories, autobiographie et histoire pointilleuse des phĂ©nomĂšnes revivalistes Ă  travers les Ăšres dans ce qui est sans conteste le premier grand ouvrage thĂ©orique sur la pop aprĂšs Internet : RĂ©tromania.

Chronic’art : Au dĂ©but du livre, vous Ă©voquez la nostalgie qui est devenue l’une des normes de notre temps avec une phrase Ă©tonnante : « Le prĂ©sent est devenu un pays Ă©tranger ».
Simon Reynolds : En fait, j’ai dĂ©formĂ© une phrase devenue proverbiale de l’écrivain britannique L.P. Hartley, tirĂ© de son roman Le messager : « Le passĂ© est un pays Ă©tranger, oĂč les gens agissent de maniĂšre diffĂ©rente ». Le livre a Ă©tĂ© adaptĂ© en film par Joseph Losey dans les annĂ©es 70, et c’est Michel Legrand qui a composĂ© la musique. C’est un livre sur le changement d’une Ă©poque, et sur le temps qui passe et qu’on ne peut jamais retrouver. Je fais partie d’une gĂ©nĂ©ration qui a connu quelque chose de similaire. La petite ville oĂč j’ai grandi en Angleterre Ă©tait pleine de champs, qui ont tous Ă©tĂ© remplacĂ©s par des espaces urbains. Et quelque chose d’équivalent Ă  la rĂ©volution industrielle, en intensitĂ©, est arrivĂ© ces quinze ou vingt derniĂšres annĂ©es avec les nouvelles technologies de communication.

Ce que vous expliquez Ă  travers votre description de l’essor d’un retro proĂ©minent, omniprĂ©sent, c’est que le passĂ© nous est souvent plus familier que le prĂ©sent. Sans mĂȘme parler du futur

C’est quelque chose de prĂ©gnant. Mais je ne crois pas ĂȘtre le seul Ă  avoir Ă©crire sur le sujet. Le nombre sans cesse grandissant de parutions sur l’histoire de la musique me semble significatif. Nous sommes presque dans un Ăąge d’or des livres sur la pop. Est-ce que vous avez lu Electric eden, de Rob Young ? C’est un livre que je considĂšre absolument majeur sur l’aventure des rĂȘves folkloriques dans la musique britannique au XXe siĂšcle. Il y a eu d’autres excellents livres qui se concentrent sur des moments oĂč des thĂ©matiques plus resserrĂ©es. Mais d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ces livres ont tous le mĂȘme but : essayer de dĂ©gager un contexte historique et psychique plus prĂ©cis que celui habituellement vĂ©hiculĂ© par les livres d’histoire, notamment ceux sur la musique. Et ce sont des livres dont le sujet est la musique, mais qui en parlent finalement assez peu. Je pense que ça rĂ©pond Ă  un besoin de plus en plus aigu des gens qui dĂ©couvrent ou redĂ©couvrent la musique du passĂ©, grĂące au coffre aux trĂ©sors qu’est Internet, de mieux la comprendre. DĂ©contextualisĂ©e, des-historicisĂ©e, elle peut rester muette, ou au moins opaque, dĂ©nuĂ©e de ce qui lui donnait un sens. Sans contenu critique et analytique de fond, Internet ressemble Ă  la radio.
J’écoute beaucoup la radio dans ma voiture Ă  Los Angeles, oĂč j’habite depuis quelques temps, et il y a Ă©normĂ©ment de stations dĂ©diĂ©es Ă  la musique du passĂ©, mais sans thĂ©matiques pour l’organiser. On peut entendre un morceau de ZZ Top enchaĂźnĂ© avec du Joy Division. Les Clash et Led Zeppelin. Il n’y a plus de division, plus de diffĂ©rences. Ces groupes Ă©taient Ă©coutĂ©s par des gens trĂšs diffĂ©rents, Ă  l’époque de leur essor, qui se considĂ©raient comme des ennemis viscĂ©raux. Le sens profond de ces musiques s’est perdu en route. Sur internet, c’est Ă  la fois pareil et diffĂ©rent. On trouve tous ces blogs animĂ©s par des hipsters qui se passionnent pour les musiques d’autres temps, d’autres continents, souvent les deux en mĂȘme temps. Des sites sur le gospel enregistrĂ© dans les annĂ©es 20, sur les musiques sacrĂ©es en Iran
 Mais rendues disponibles tel quel sans aucune explication
 C’est pourtant de la musique qu’il faut Ă©tudier en dĂ©tail pour y comprendre quelque chose. Les musicologues qui ont ressuscitĂ© le folk anglo-saxon dans les annĂ©es 50 et 60 ont passĂ© des annĂ©es Ă  le dĂ©cortiquer avant de dĂ©clarer y comprendre quelque chose.

Est-ce que vous considĂ©rez RĂ©tromania comme un ouvrage d’histoire ? A bien des Ă©gards, il s’apparente Ă  une sorte d’archĂ©ologie foucaldienne.
J’ai Ă©tĂ© trĂšs marquĂ© par Foucault, bien sĂ»r. L’ArchĂ©ologie du savoir et L’Histoire de la sexualitĂ© ont beaucoup influencĂ© mes premiers Ă©crits. Disons que mon intention Ă©tait d’écrire une histoire du prĂ©sent, ou plutĂŽt du long prĂ©sent de ces trente derniĂšres annĂ©es. Une histoire de la pop Ă  l’ùre de l’Internet Ă  haut-dĂ©bit, ou de nos vies de mĂ©lomanes Ă  l’ùre des rĂ©seaux. C’est presque un livre d’anthropologie, quand j’y pense, sur les personnes que nous sommes devenus avec la naissance de nos doubles connectĂ©s 24/24h en wi-fi. Ca affecte autant notre rapport Ă  l’art que nos individualitĂ©s profondes. Et notre rapport au passĂ© fait partie des choses qui ont le plus changĂ© ces quinze derniĂšres annĂ©es : les artefacts du passĂ© existent dĂ©sormais dans une proximitĂ© absolue avec notre prĂ©sent, on peut y accĂ©der instantanĂ©ment dĂšs qu’on en ressent le dĂ©sir ou le besoin. Je le mentionne quelque part dans le livre : il m’arrive souvent de tĂ©lĂ©charger un disque que je possĂšde, parce que ça me prend moins de temps que de le retrouver dans ma collection.

Vous Ă©crivez du point de vue d’un mĂ©lomane et collecteur compulsif de disques de longue date : pensez-vous que la fiĂšvre de tĂ©lĂ©chargement compulsif dont les fans de musique souffrent et qui se perdent souvent dans l’offre plĂ©thorique en ligne concerne les auditeurs plus occasionnels ? Internet est-il Ă©galement est en train de les faire muter ?
Je fais partie d’une gĂ©nĂ©ration qui a grandi dans une Ăšre de raretĂ©. Le mĂ©lomane compulsif Ă©tait plus souvent frustrĂ© que contentĂ©, parce que les nouveautĂ©s autant que les disques Ă©puisĂ©s Ă©taient non seulement chers, mais trĂšs difficiles Ă  trouver. Aujourd’hui, je me retrouve dans une situation oĂč tout est Ă  ma portĂ©e, mais oĂč je me sens toujours autant affamĂ©. Je me demande Ă  quel moment cette faim, cette impression de non-satiĂ©tĂ© va finir par s’estomper ou disparaĂźtre. Je connais beaucoup de gens qui continuent Ă  tĂ©lĂ©charger de maniĂšre obsessionnelle, tout en sachant qu’ils n’écouteront jamais le dixiĂšme de ce qu’ils amassent. Surtout, la plupart regrettent les sentiments intenses qu’ils ressentaient Ă  l’écoute de disques qu’ils avaient dĂ» se battre pour possĂ©der. La « dĂ©commodification » de la musique lui fait du mal. Payer pour de la musique faisait partie du processus libidinal qui nous la faisait aimer. A moins d’ĂȘtre trĂšs, trĂšs riche, personne ne pouvait se permettre d’acheter des disques au hasard. Choisir un disque, c’était une dĂ©cision trĂšs sĂ©rieuse, qui avait des consĂ©quences. Du coup, ne serait-ce que jouer un disque Ă©tait un acte qui avait beaucoup plus de sens. Un disque que l’on a tĂ©lĂ©chargĂ© gratuitement, on en stoppe l’écoute beaucoup plus nonchalamment. Ce n’est pas seulement liĂ© au fait qu’il s’agisse de fichiers dĂ©matĂ©rialisĂ©s. Le coeur y est moins. Si une Ɠuvre d’art cesse d’ĂȘtre un bien, il est beaucoup plus difficile d’éprouver du fĂ©tichisme Ă  son Ă©gard.

Vous utilisez le terme « mystique », pour Ă©voquer cette sensation juvĂ©nile de tenir un disque tant dĂ©sirĂ© en main, avant mĂȘme de l’écouter

Oui, et cette mystique est beaucoup plus tĂ©nue quand il s’agit d’un fichier son, quand bien mĂȘme c’est un disque que l’on cherche depuis des annĂ©es, ou une nouveautĂ© trĂšs attendue. Pourtant, l’histoire des enregistrements rĂ©ifiĂ©s en objets est trĂšs courte. Peut-ĂȘtre que l’avĂšnement de la musique sous forme de fichiers est un retour Ă  cette Ăšre oĂč la musique n’était que de l’information dĂ©matĂ©rialisĂ©e sous forme de partitions ou de tradition orale. L’immatĂ©rialitĂ© de la musique est quelque chose de trĂšs naturel. L’ùre de la musique incarnĂ©e sous forme d’objets que l’on peut collectionner, fĂ©tichiser et rechercher est en tout cas en train de disparaĂźtre.

L’amassement permettait la connaissance et l’érudition. La mutation de la musique en flot ininterrompu ne change-t-il pas radicalement notre rapport Ă  cette connaissance ?
Cela accule la musique Ă  devenir cette chose qui accumulerait tous les dĂ©fauts de l’objet marchandisĂ© : quelque chose de mallĂ©able Ă  l’envie selon le dĂ©sir de l’individu, de purement utilitaire. Jacques Attali en parlait trĂšs bien dans Bruits : pour lui, l’ùre de la musique enregistrĂ©e signifiait la dĂ©cadence de la musique comme Ă©vĂ©nement social, qu’il s’agisse d’une symphonie dans un opĂ©ra, d’une messe dans une Ă©glise ou d’une chanson folklorique dans une fĂȘte de village. La musique Ă©tait liĂ©e au rituel, au collectif, et liĂ©e aux cycles de la vie quotidienne. Le fait que la musique puisse se plier au temps de l’intime et au dĂ©sir d’un individu tord fondamentalement son essence. Je crois de mon cĂŽtĂ© que l’objet en tant que totem de dĂ©sir, qu’il fallait rechercher tant qu’il avait une valeur, a continuĂ© quelque chose de l’aspect sacrĂ© de notre rapport Ă  la musique elle-mĂȘme. Le fait que la musique soit redevenue non-matĂ©rielle ne l’a pas rendue plus sacrĂ©e. Pire, elle ressemble encore plus qu’avant Ă  une devise qui circule sans faire valoir aucune valeur fondamentale. En tout cas, j’ai beau l’écouter tous les jours, la musique sur le disque dur de mon ordinateur me semble diminuĂ©e.

Votre point de vue par rapport à Internet reste plus ambivalent que proprement conservateur. Dans Rétromania, on sent beaucoup votre propre culpabilité face à votre perméabilité face à ce que vous décrivez, votre participation involontaire au changement de paradigme

Si l’on Ă©crit un livre dont le propos est une dĂ©nonciation de la nostalgie gĂ©nĂ©ralisĂ©e, du parasitage du passĂ© sur le prĂ©sent ou du fait que rien de neuf ne serait arrivĂ© dans la musique en dix ans et que notre artiste prĂ©fĂ©rĂ© de ces dix derniĂšres annĂ©es est Ariel Pink, il faut se rendre Ă  l’évidence : on a une grosse contradiction sur le dos, et il va falloir se remonter les manches pour essayer de la rĂ©soudre. Mais Pink ne fait pas que du pastiche, il travaille presque thĂ©matiquement sur la composante Ă©lĂ©giaque de sa musique, sur l’aura des vestiges du passĂ© elle-mĂȘme, en tant que ce sont bien des vestiges. Le sujet de RĂ©tromania est autant la majoritĂ© de la pop music qui me semble moribonde et sans originalitĂ© que tous ces groupes et musiciens que j’adore qui travaillent sur la mĂ©moire, la nostalgie et le passĂ© de maniĂšre crĂ©ative et innovante. Tous les groupes affiliĂ©s Ă  l’hantologie, les artistes des labels Ghost Box et Mordant Music ou The Caretaker, James Ferraro ou Ariel Pink ne parlent que du passĂ© et de l’histoire britannique rĂ©cente, des annĂ©es 60 et 70, de l’inconscient culturel britannique et de la disparition de l’idĂ©e du futur. Il m’a paru particuliĂšrement opportun de parler de ces artistes dans RĂ©tromania, d’autant que leur Ă©mergence ces cinq derniĂšres annĂ©es tombe absolument Ă  pic comme un symptĂŽme du phĂ©nomĂšne que je tente de dĂ©crire. Curieusement, la plupart des groupes actuels que l’on classe dans le « retro » manipulent une musique qui nous paraissait autrefois futuriste. Plus personne aujourd’hui n’oserait copier Elvis Costello ou les Ramones, parce que leur musique recyclait dĂ©jĂ  le passĂ© Ă  leur Ă©poque. Et j’ai du mal Ă  imaginer un groupe qui serait influencĂ© par Ghost Box dans le futur.

Vous Ă©voquez souvent dans le livre « la nĂ©cessitĂ© d’ĂȘtre innovant » comme une Ă©thique crĂ©ative. Est-ce que vous y croyez encore ?
Je me prĂ©sente souvent comme un « moderniste dĂ©modĂ© ». La critique de RĂ©tromania que j’ai lu et entendu le plus souvent jusqu’à maintenant est cette idĂ©e d’un mouvement dialectique Ă©ternel qui dicterait que toutes les formes d’innovation sont initialement, d’une maniĂšre ou d’une autre des occurrences de recyclage du passĂ©. Aux Etats-Unis, on ne compte plus les ouvrages universitaires et grand public qui cĂ©lĂšbrent le plagiarisme et le sampling Ă  l’infini. Il y a un livre Ă©crit par un journaliste trĂšs malin, Kenneth Goldsmith, qui est paru l’an dernier et qui s’appelle Uncreative writing. Il enseigne Ă  l’UniversitĂ© de Pennsylvanie, je crois. Et il interdit Ă  ses Ă©lĂšves d’écrire quoi que ce soit de nouveau. A la place, il les oblige Ă  utiliser Google, les moteurs de recherche de bases de donnĂ©es, les encyclopĂ©dies en ligne
 Tout doit provenir de textes tiers. Jonathan Lethem a Ă©crit un texte qui s’appelle The Ecstasy of influence, dont le titre lui-mĂȘme est un mash-up de L’Extase de la communication de Baudrillard et de The Anxiety of influence de Harold Bloom, et qui non seulement cĂ©lĂšbre l’appropriation de textes prĂ©existants mais est Ă©crit Ă  partir de phrases empruntĂ©es Ă  d’autres textes. Reality hunger : a manifesto de David Shields est un texte thĂ©orique construit sur le mĂȘme modĂšle et basĂ© sur le mĂȘme sujet qui mĂ©lange idĂ©es originales et emprunts transparents avec d’autres textes thĂ©oriques. C’est un mouvement d’idĂ©es qui n’est pas vraiment neuf, mais qui est revenu avec une force inĂ©dite dans le monde des idĂ©es anglo-saxon ces derniĂšres annĂ©es. Il y a une sorte de joie collective qui a l’air de s’exprimer, et par laquelle les gens se sentiraient libĂ©rĂ©s du poids de quelque chose de terrible.
Malheureusement, ça ne s’exprime pas de la plus intelligente des maniĂšres : dĂ©montrer que « tout est un remix d’autre chose » en citant Star Wars ou Led Zeppelin ne me semble pas particuliĂšrement pertinent, pour la simple et bonne raison que tout le monde le sait dĂ©jĂ  depuis trente ans. J’ai mĂȘme entendu dire que les Beatles n’avaient rien inventĂ©. C’est complĂštement absurde. On me reproche souvent d’avoir une conception trĂšs dĂ©modĂ©e de l’originalitĂ© dans la crĂ©ation, mais je ne crois pas : tous les musiciens ont des racines et des influences, bien sĂ»r, mais je pourrais faire une liste infinie de groupes et de musiciens qui les ont dĂ©passĂ© avec des Ɠuvres totalement innovantes et qui ne ressemblaient Ă  rien de ce qui avait Ă©tĂ© entendu jusque-lĂ . Kraftwerk, les Talking Heads
 MĂȘme Led Zeppelin, qui utilisaient des riffs de blues, avaient un son et un univers totalement inĂ©dits. Recycler un riff de blues ne signifie pas qu’on est un groupe postmoderne. Si tout Ă©tait le recyclage de quelque chose du passĂ©, comment expliquer que des choses nouvelles Ă©mergent malgrĂ© tout ?

Votre dĂ©finition du neuf semble dĂ©passer le contexte de l’originalitĂ© et du dĂ©bat sur la postmodernité 
Il y a quelques exemples, au vingtiĂšme siĂšcle, de propositions musicales qui n’avaient aucun lien avec le passĂ© : la musique concrĂšte, la musique Ă©lectronique dans les annĂ©es 50 et 60. Mais ce ne sont que des exceptions qui confirment une rĂšgle Ă  laquelle je crois : les musiciens sont tous des sommes d’influences.
Mais ce n’est pas ce que je critique dans RĂ©tromania. Prenons l’exemple de la guitare Ă©lectrique dans les annĂ©es 60 et 70 : on peut rĂ©pertorier des centaines et des centaines de musiciens qui l’utilisaient de maniĂšre diffĂ©rente et en sortaient des sons diffĂ©rents. LittĂ©ralement, ils auraient dĂ» arriver au bout des possibilitĂ©s qu’offrait le combo guitare, ampli, effets et studio. Pourtant, dans les 80s, The Edge de U2, Sonic Youth ou Johnny Marr des Smiths semblent repartir de zĂ©ro. C’est la mĂȘme chose pour le saxophone, le sampler ou l’écho Ă  bande. Il y a toujours quelqu’un, un inventeur ou un musicien, qui dĂ©barque et nous fait penser la musique et ses possibilitĂ©s de maniĂšre inĂ©dite. En principe. Notre problĂšme n’est pas mathĂ©matique ou logique. Il y a des gens qui s’expriment Ă  travers des idiomes prĂ©existants, et d’autres qui essayent de les faire dĂ©border.

Vous ne croyez pas Ă  cette idĂ©e d’une entropie du savoir et de la crĂ©ation, qui expliquerait le marasme crĂ©atif dans lequel nous baignons ? A force de permuter le passĂ©, on reviendrait vers une sorte de bruit blanc terminal

Pour moi, l’idĂ©e que tout ne serait que la permutation de choses prĂ©existantes me semble ĂȘtre une idĂ©e valable, mais partiellement seulement. Et surtout, c’est une idĂ©e trĂšs datĂ©e. L’idĂ©e du « gĂ©nie non-original » qui « dĂ©placerait » des idĂ©es plutĂŽt que d’inventer n’a rien de neuf. Je me rappelle des dĂ©bats sur l’intertextualitĂ© et le bricolage au dĂ©but des annĂ©es 80, quand est sorti “Grandmaster Flash on the wheels of steel”, qui est le premier single de pop music construit Ă  partir de musiques prĂ©existantes
 Et je ne parle pas des travaux d’avant-garde qui Ă©tait basĂ©s sur le mĂȘme principe, parce qu’ils n’avaient engendrĂ© aucun dĂ©bat dans la presse rock ou grand public. Le mot sampling n’existait mĂȘme pas. La seule diffĂ©rence entre le dĂ©bat aujourd’hui et Ă  l’époque de William Burroughs, c’est Internet comme moteur de permutation. Il y a ce remix de Justin Bieber qui a beaucoup circulĂ© sur les blogs et Facebook, oĂč le morceau est tellement ralenti et « timestretchĂ© » qu’on dirait de l’ambiant religieux, trĂšs Ă©trange. C’est un morceau emblĂ©matique de notre Ă©poque : rien que le fait de savoir que la matiĂšre originale est un morceau de Justin Bieber le rend passionnant. Le DJ qui a bricolĂ© ça n’a mĂȘme pas créé le programme qu’il a utilisĂ© pour transformer l’original. J’ai Ă©tĂ© Ă©couter ses autres morceaux, et c’est de la drum&bass trĂšs banale, trĂšs en retard sur son Ă©poque. C’est un bon exemple.

La distinction entre un acte artistique progressiste ou conservateur est parfois trĂšs difficile Ă  faire. Dans le livre, vous expliquez bien comment les Ramones, quand ils ont Ă©mergĂ©, Ă©taient bien plus « modernistes » dans leur approche primitive du rock que les gens du rock progressif, qui faisaient pourtant tout pour le faire Ă©voluer. De mĂȘme pour les artistes nĂ©o folk actuels comme Charalambides, dont le primitivisme et le retour au folk britannique des origines vous semblent bien plus pertinents et novateurs que des artistes de folk celte qui tentent de moderniser leur musique avec des habillages Ă©lectroniques. OĂč se niche la modernitĂ© en 2012 ?
Bien sĂ»r, la modernitĂ© ne ressemble plus Ă  de la modernitĂ©, surtout dans l’art. Mais il y a les GPS dans les voitures qui nous aident Ă  nous dĂ©placer. Les choses les plus fabuleuses qui nous aident dans notre quotidien nous semblent terriblement banales. Pire, ce sont devenu des bĂ©quilles qui nous aident Ă  vivre. Ma femme est incapable d’aller oĂč que ce soit sans son GPS. Nicholas Carr en parle dans son livre Internet rend-il bĂȘte ?. Nous sommes en train de dĂ©truire la capacitĂ© du cerveau Ă  Ă©tablir des cartes virtuelles et Ă  nous diriger dans l’espace. Mais mon fils adolescent est dĂ©jĂ  capable de monter des vidĂ©os et de les diffuser sur Internet pour que ses amis puissent les regarder le jour mĂȘme. J’imagine que ça doit avoir quelque Ă  voir avec la modernitĂ©.

Comme vous l’indiquez dans le livre, Daniel Lopatin appelle Internet un « paysage du sublime » 
Oui, parce que le fait que la moitiĂ© de l’humanitĂ© y est connectĂ©e fait qu’on y trouve des monceaux et des monceaux de choses Ă©tranges auxquelles on n’avait pas accĂšs jusque lĂ , Ă  moins de fouiller dans les poubelles des gens. Mais ça reste Ă  un niveau diminuĂ©. Les livres sur Internet comme celui de Nicholas Carr, ou Always on, How the iPhone unlocked the anything-anytime-anywhere future – and locked us in de Brian X. Chen, me semblent Ă©tudier leur sujet d’un peu trop prĂšs et oublier de regarder le monde qui les entoure. Internet ne nous permet pas d’accĂ©der Ă  « n’importe quoi, n’importe quand et n’importe oĂč » mais seulement Ă  des choses que l’on peut regarder ou entendre. Internet n’offre rien que l’on puisse toucher, sentir olfactivement ou goĂ»ter. Et ce Ă  quoi on peut accĂ©der existe toujours sous une forme diminuĂ©e : regarder un film sur un tĂ©lĂ©phone portable ou une tablette signifie accĂ©der Ă  une version sensoriellement appauvrie de l’original. De mĂȘme pour la musique. On peut « entendre » un morceau de musique, mais l’expĂ©rience que l’on en fera n’a rien Ă  voir avec le fait d’écouter le disque dans des bonnes conditions, sur une bonne chaine hi-fi. Internet permet d’accĂ©der Ă  des ersatz lacunaires des originaux, mais pour l’instant, rien de plus. C’est un monde de fantĂŽmes.

C’est un argument qui agace beaucoup les partisans d’une culture libre, qui toucherait enfin des catĂ©gories socioculturelles au-delĂ  des Ă©lites grĂące Ă  la gratuité 
Nous sommes tous responsables d’Internet et du monde dans lequel nous vivons. Nous n’avons pas construit techniquement les instruments, mais nous les avons rendus omnipotents en en faisant des instruments indispensables Ă  nos vies. Dans l’absolu, un mĂ©dia qui permet d’accĂ©der Ă  n’importe quelle Ɠuvre d’art de n’importe quelle Ă©poque de l’histoire est un paradis absolu. Mais dans les faits, on en est trĂšs loin. Et l’on se rend compte que le nouveau paradigme a beau avoir des qualitĂ©s qu’avait l’ancien, il a aussi beaucoup d’autres dĂ©fauts que l’on n’imaginait pas. Le problĂšme principal de la vie sur internet, c’est que tout est rendu beaucoup trop facile : le blogging est facile, le tĂ©lĂ©chargement est facile, les rĂ©seaux sociaux sont faciles. Mais le rĂ©sultat de cette facilitĂ©, c’est que l’on met beaucoup moins de cƓur dans ce que l’on produit ou consomme. Si je devais comparer le fait de blogguer aujourd’hui et l’époque oĂč j’écrivais pour mes premiers fanzines, j’aurais honte. Ce qui ne veut pas dire que ce que j’écris est moins bon ; mais je l’envisage immĂ©diatement comme quelque chose de beaucoup moins vital. C’est comme si les choses se vidaient peu Ă  peu de leur importance, puis de leur essence elle-mĂȘme. Les magazines que j’achetais quand j’étais adolescent, ils traĂźnaient pendant six mois Ă  cĂŽtĂ© de mon lit, et je les lisais, les lisais et les relisais jusqu’à dix ou vingt fois, jusqu’à connaĂźtre certains articles par cƓur. Est-ce qu’ils en valaient la peine ? Probablement pas. Mais mon esprit les remercie encore aujourd’hui. La culture digitale nous rend la vie trop facile.

CHRONICART

Olivier Lamm
Chronicart 16 mars 2012

- Le Livre

L’une des plus cĂ©lĂšbres plumes britanniques, Simon Reynolds (journaliste pour Melody Maker ou Spin et auteur de livres sur le punk, le hip-hop
), s’est mis en tĂȘte d’épingler les travers de la pop dans RĂ©tromania. Ou comment dĂ©montrer que la manie du vintage, le recours systĂ©matique au sample et Ă  la reprise pour crĂ©er la pop d’aujourd’hui menacent de vider la musique pop de toute substance. “L’ùre YouTube-WikipĂ©dia-RapidShare-iTunes-Spotify” pourrait-elle amener Ă  un “assĂšchement progressif” de la crĂ©ativitĂ© musicale ? C’est en tout cas le constat alarmiste et saisissant brossĂ© par celui qui avait dĂ©jĂ  fascinĂ© avec Rip It Up And Start Again, son ouvrage consacrĂ© Ă  la dĂ©cennie post-punk.

TSUGI

Tsugi février 2012

- Interview - "La musique d'aujourd'hui, c'est du vernis vintage"

Le journaliste anglais Simon Reynolds l’affirme haut et fort dans son livre RĂ©tromania : depuis l’avĂšnement du Haut dĂ©bit, nous vivrions dans une rĂ©tropolis sans grande imagination musicale. Interview c’était mieux avant.

Technikart : Simon, au milieu des annĂ©es 80, alors que vous Ă©tiez jeune journaliste au Melody Maker, sĂ©vissait un groupe du nom de Pop Will Eat Itself. Depuis, est-ce une description exacte de l’évolution de la pop — c’est-Ă -dire qu’elle se serait bouffĂ© toute entiĂšre et reconfigure les petits morceaux de gerbe dans des assemblages inĂ©dits ?
Simon Reynolds : Ah ah ah ! Le groupe avait tirĂ© son nom d’un article prophĂ©tique de mon collĂšgue David Quantick, et c’est Ă  peu prĂšs ce qui s’est passĂ©.
Pour rĂ©sumer : la pop a jouĂ© Ă  ĂȘtre post-moderne, et aujourd’hui elle survit en Ă©tant rĂ©tro. Mais son article aurait aussi bien pu s’intituler La pop se rĂ©pĂštera Ă  l’infini. Aujourd’hui, le jeu des rĂ©fĂ©rences et des rĂ©pĂ©titions est Ă  son paroxysme. Les Black Keys revendiquent leur “rĂ©troĂŻtude”, les Kills reprennent l’imagerie d’un groupe comme Royal Trux tout en la rendant accessible aux marques de luxe, un artiste comme Jo Mitchell créé une Ɠuvre en reproduisant Ă  l’identique le mythique concert d’EinstĂŒrzende Neubauten Ă  l’ICA au cours duquel ils ont dĂ©truit la scĂšne Ă  coups de marteaux piqueurs, ou encore ces gamins de Brooklyn qui font de la “hipster house” en essayant de reproduire non seulement les sons du second “summer of love” mais aussi les dĂ©cors du club Hacienda. On peut voir leur vidĂ©os sur YouTube. Pas mal.

Mais que penser, pour prendre l’exemple le moins extrĂȘme, de la dĂ©marche d’un groupe comme The Black Keys, plĂ©biscitĂ© par les critiques malgrĂ© son manque total d’innovation ?
Avant, les groupes se devaient d’ĂȘtre originaux sous peine de ne pas ĂȘtre pris au sĂ©rieux par la critique, Ă  l’exception d’Electric Light Orchestra. Gamin, je n’y connaissais rien en musique, mais je me rendais bien compte que la seule et unique influence d’ELO, c’était les Beatles. Mais du coup, c’était un groupe Ă  part. Aujourd’hui, les gens prennent du plaisir Ă  Ă©couter des groupes ultra-rĂ©fĂ©rencĂ©s parce que
 ça nous suffit.
Je me souviens du choc en entendant Jesus & Mary Chain citer les “wooh wooh” de Sympathy for the Devil sur leur deuxiĂšme album (Darklands, 1987). Un de “nos” groupes, en filiation directe avec le Velvet Underground, pastichant les Rolling Stones ! HĂ©rĂ©sie ! Mais, depuis une quinzaine d’annĂ©es, faire du “rock karaokĂ©â€ est devenu parfaitement acceptable, avec des groupes qui se spĂ©cialisent dans la composition de chansons originales dans le style d’un groupe plus ancien.

Peut-on mettre l’émergence de ces “groupes karaokĂ©â€ sur le dos des baby-boomers ? Je veux dire par lĂ  que ceux-ci auraient favorisĂ©, alors qu’ils Ă©taient aux commandes de labels et de mĂ©dias, les groupes rĂ©fĂ©rençant les chansons de leur jeunesse ?
Il y a un peu de ça. Dans les annĂ©es 90, Ă  l’époque de la britpop, on disait “dad rock” pour parler d’Oasis, de Cast et de tous ces groupes susceptibles de plaire Ă  nos parents — phĂ©nomĂšne inenvisageable vingt ans plus tĂŽt. Les gamins aimaient parce que les morceaux Ă©taient catchy, et leurs parents Ă©taient contents de voir des groupes de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration que leurs gamins faire revivre leur propre jeunesse. Ce modĂšle transgĂ©nĂ©rationnel s’est souvent rĂ©pĂ©tĂ© depuis : ils Ă©coutent Adele en se disant qu’elle fait partie de la mĂȘme famille de songwriting soul qu’Etta James, et apprĂ©cient le vernis vintage de ses enregistrements. Sauf qu’ils ne vont pas forcĂ©ment vouloir Ă©couter l’original.

Le “choc du nouveau” — qui a jouĂ© un rĂŽle primordial dans l’histoire de la pop —, a cĂ©dĂ© place Ă  une quĂȘte d’une bande-son distrayante et familiĂšre, Ă©vocatrice de notre passĂ©. Est-ce symptomatique d’une sociĂ©tĂ© oĂč l’on ne se projette plus dans le futur ?
Oui, nous vivons une Ăšre instable et angoissante qui nous fait subir toutes sortes de cataclysmes et de changements brutaux. Normal de vouloir Ă©viter le moindre choc et de chercher refuge dans des musique ancrĂ©es dans une longue tradition. Depuis treize-quatorze ans, par exemple, nous avons vu un regain d’intĂ©rĂȘt pour la musique folk sous toutes ses formes. Mais contrairement au revival “roots” des annĂ©es 80 — The Pogues, The Men They Couldn’t Hang ou mĂȘme Billy Bragg, tous anti-Thatcher —, celui-ci a Ă©tĂ© dĂ©barrassĂ© du moindre aspect politique. Une fois de plus, on a le vernis du vintage, dĂ©barrassĂ© de tout le reste.

Ce revival folk est l’un des nombreux phĂ©nomĂšnes “rĂ©tromania” Ă  Ă©merger Ă  la toute fin des annĂ©es 90, qui est Ă©galement le moment oĂč la musique enregistrĂ©e se dĂ©matĂ©rialise. Quels sont les liens entre la chute d’achats de biens culturels et les dĂ©buts de la rĂ©tromania ?
MĂȘme si les signes avant-coureurs remontent Ă  bien longtemps, ils prennent de l’ampleur en mĂȘme temps qu’arrive Internet Ă  haut dĂ©bit. C’est Ă  partir de ce moment-lĂ  qu’il n’y a plus eu de mouvement musical majeur. Avec tous ces “passĂ©s” mis Ă  disposition, nous nous Ă©loignons d’un certain temps “prĂ©sent” partagĂ© par tous : nous sommes plus rarement tous focalisĂ©s sur le mĂȘme “prĂ©sent” en mĂȘme temps. Du coup, on n’adhĂšre plus Ă  un groupe ou Ă  un mouvement comme quand la planĂšte toute entiĂšre pouvait se retrouver happĂ©e par une mĂȘme nouveautĂ© pop. Les carriĂšres des groupes s’en ressentent : elles atteignent un palier assez tĂŽt, et y restent.
Regardez Arcade Fire : ils n’auront jamais leur moment Joshua Tree (du nom de l’album de U2 en 1987 qui les propulsa dieux des stades – NDLR). Fut un temps, la culture rave a “pris”. Le hip-hop a “pris”. Ils quittaient l’underground pour devenir des phĂ©nomĂšnes massifs. On n’a pas vu ça ces derniĂšres annĂ©es. Peut-ĂȘtre est-ce dĂ» aussi Ă  l’absence d’acte d’achat : le fan se sent moins investi dans son groupe



mais il se tourne davantage vers le concert.
C’est proche de la thĂ©orie de Jacques Attali : l’objet enregistrĂ© a perdu de sa valeur mais le live la conserve. Jadis, la musique avait une valeur rituelle et permettait une catharsis sociale. Ensuite, elle s’est formalisĂ©e pour devenir un bien marchand mais elle gardait son aspect fĂ©tichiste : elle nous servait de “mobilier psychologique”. Mais en devenant gratuite, elle a Ă©tĂ© littĂ©ralement dĂ©prĂ©ciĂ©e. Ce n’est plus une extension de nous-mĂȘmes, mais une vague bande-son de nos vies.

Comment l’acte d’écoute peut-il Ă©voluer ?
Le “digital native”, qui n’a connu qu’une musique dĂ©matĂ©rialisĂ©e, pourra trouver une astuce pour redonner du sens et un peu de gravitĂ© Ă  cet acte d’écoute. Je lui fais confiance pour trouver un moyen de re-fĂ©tichiser la musique.

On l’a vu avec la rĂ©surgence des ventes de disques vinyle, en hausse depuis deux ans au Royaume-Uni.
C’est devenu un geste qui compte. La gĂ©nĂ©ration des “digital natives” sent qu’avec l’analogue, ils rĂ©tablissent une connexion, un contact physique, avec ce passĂ©-lĂ .

Qu’écoutez-vous en ce moment ?
Surtout les bizarreries que je dois chroniquer. Une compile de musique Ă©lectronique, une autre du BBC Radiophonic Workshop, ainsi que les enregistrements datant des annĂ©es 60 d’un certain FC Judd, pionnier oubliĂ© de la musique Ă©lectronique. Donc des vieux trucs assez Ă©tranges.

Aucune nouveauté ?
Si, mais ce sont des choses qui ne semblent exister que dans un monde de blogs spécialisés. Des gens comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro. Vous connaissez ?

Du tout, sorry.
Son Far Side Virtual a Ă©tĂ© l’album de l’annĂ©e pour plusieurs magazines. Sa musique est parfaite pour les critiques et les journalistes voulant thĂ©oriser.

Vous terminez votre livre en disant que l’originalitĂ© prime sur l’innovation, et que tant que des personnalitĂ©s comme Dizzee Rascal, Captain Beefheart ou Morrissey feront de la musique, on n’a pas Ă  s’inquiĂ©ter.
Je fais rĂ©fĂ©rence Ă  ces artistes qui ont une vision singuliĂšre de la pop, et n’ont pas besoin d’ĂȘtre particuliĂšrement innovant pour l’exprimer. Mais ils sont rares : un par dĂ©cennie, et encore.

TECHNIKART

Laurence Rémila
Technikart février 2012

- Doit-on totalement adhérer au syndrome Rétromania de Simon Reynolds ?

RĂ©tromania, le dernier ouvrage du critique et essayiste anglais Simon Reynolds (Rip it Up and Start Again, Energy Flash
), c’est un peu le livre dont tout le monde parle dans la petite sphĂšre “indie-Ă©lectro-machin”, bref, chez tous ceux qui vivent, ou s’intĂ©ressent, de prĂšs ou de loin Ă  l’activitĂ© musicale, en ce moment. Paru initialement chez Faber and Faber en 2011, cet essai qui ausculte la production musicale contemporaine Ă  la lumiĂšre de l’obsession actuelle pour le revival, le vintage et le recyclage, vient de paraĂźtre sous le titre trĂšs explicite, RĂ©tromania, Comment la culture pop recycle son passĂ© pour s’inventer un futur, dans la collection Attitudes de l’excellent Ă©diteur Le Mot et le Reste.
Le rock au musée.
Traduit de l’anglais par Jean-François Caro, RĂ©tromania analyse de façon trĂšs dĂ©taillĂ©e la trĂšs forte tentation actuelle du “c’était mieux avant” et son impact plutĂŽt nĂ©gatif, selon son auteur, sur la production culturelle (oui, pas seulement musicale) du moment. Selon Reynolds en effet, le monde de l’art actuel, mais aussi de la mode, du design – et en l’occurrence, de la musique – ne produisent plus rien de neuf, obnubilĂ©s par leur passĂ©, aveuglĂ©s par le respect que les plus jeunes cultivent pour leur aĂźnĂ©s et leurs productions culturelles et matĂ©rielles. CĂŽtĂ© musique, on ne peut qu’acquiescer devant la foule de rééditions, reformations, livres commĂ©moratifs de tel ou tel groupe ou mouvement musical, anniversaires et sessions live destinĂ©es Ă  rejouer un album culte (Sonic YouthSlint, Echo and The Bunnymen, New Order, Peter Hook jouant Joy Division
). Aujourd’hui, les mouvements et les groupes considĂ©rĂ©s un temps comme subversifs, entrent dans les musĂ©es (le punk Ă  la Villa MĂ©dicis Ă  Rome, Sonic Youth et l’exposition Sensational Fix dans les musĂ©es europĂ©ens
). L’usage d’instruments antĂ©diluviens (le retour en force des synthĂ©tiseurs analogiques) est considĂ©rĂ© comme le summum en matiĂšre de crĂ©ation, et l’adoption de look vintage (dont l’icĂŽne actuelle, jusque dans l’idĂ©e qu’elle vĂ©hicule de la femme, serait Lana Del Rey, toujours selon Reynolds) est gĂ©nĂ©ralisĂ©e depuis le “retour du rock”, ce premier symptĂŽme d’un alzheimer avancĂ© des musiciens contemporains (symbolisĂ© pour Reynolds par l’album de The Strokes par exemple).Le revival dans le retroviseur du futurAlors certes, on ne peut le nier, les musiciens actuels sont tous investis dans le post-quelque chose (post-rock, post-punk, nĂ©o disco, nu rave
) ou la copie d’un genre existant (garage, synth-wave, Ă©lectro-pop, Ă©lectro-dub). La musique actuelle n’a donc plus rien de vĂ©ritablement nouveau. A moins de considĂ©rer l’hybridation comme telle. On est loin en effet, de l’explosion du son “bleep” en techno, des premiĂšres dĂ©flagrations IDM, de l’apparition de la techno, elle-mĂȘme ou de la house, des innovations premiĂšres du hip hop new yorkais, de la fiĂšvre du disco et ses nouveaux rythmes, des expĂ©riences post-punk et des flash empoisonnĂ©s de la musique industrielle. La fascination du passĂ©, le culte du “rĂ©tro”, serait un mal qui “empoisonne toute la sphĂšre pop culturelle”, comme l’écrit l’éditeur français en quatriĂšme de couverture. Et cela concerne aussi notre façon de consommer, de s’habiller, de penser. Une conclusion plutĂŽt pessimiste, Ă  laquelle, tout en nous rĂ©jouissant de l’actuelle prĂ©disposition des artistes Ă  s’inspirer des bons exemples du passĂ©, l’on ne peut que souscrire. Le problĂšme devient plus sinistre quand Reynolds en arrive Ă  se poser la question de la production future : si la culture, et en particulier, la musique, ne fait que recycler son passĂ© et vit dans un Ă©ternel cycle de revival, alors quelle musique pour demain ? Le “revival d’un revival” ne semblant en effet pas possible, doit-on alors raisonnablement se faire du soucis pour le futur ? LassĂ©es par la rĂ©pĂ©tition, les gĂ©nĂ©rations Ă  venir vont-elles carrĂ©ment se dĂ©tourner d’un art considĂ©rĂ© alors comme obsolĂšte ?
Un début de réponse.
Avec tout le respect qu’on lui doit, on serait tout de mĂȘme tentĂ© de rĂ©pondre Ă  Mr Reynolds (Ă  qui l’on doit le revival post-punk de 2005 avec la parution de son livre sur Rip It Up and Start Again, Ă©galement inventeur du terme “post-rock” dans les annĂ©es 90, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes) que le revival ne date pas d’hier. Qui plus est, le music business Ă©tant gĂ©rĂ© par des dĂ©sormais “quadras” (voir mĂȘme quinquas) ayant tous connu la new wave et le post-punk, la synth-pop et le punk-funk originel (Ă  l’époque nommĂ© mutant disco), il est bien normal de voir aujourd’hui la production musicale se tourner vers son passĂ©. Tout comme dans les 70’s, le soft-rock et le prog rock, tous deux rejetons monstrueusement dĂ©naturĂ©s, affadis et boursouflĂ©s, succĂ©daient au rock des origines claquemurĂ© dans les toilettes de Graceland et sĂ©vĂšrement essoufflĂ©. Le garage rock et le psychĂ©dĂ©lisme plongeaient Ă©galement tous deux leurs racines dans le blues crasseux et le rock’n‘roll primitif, aidĂ©s par les drogues de l’époque et l’influence des musiques du monde dĂ©jĂ  prĂ©sentes (indiennes, afghanes
). A l’heure de la mondialisation forcenĂ©e des musiques mondiales, il n’est pas Ă©tonnant de voir ses mĂ©langes se faire plus vite, les courants apparaĂźtre et disparaĂźtre plus rapidement. La musique, plus que jamais insaisissable et sur-active, donne alors l’impression dans son dĂ©bordement de productions plus ou moins pertinentes, de tourner en rond. En vĂ©ritĂ©, elle semble surtout en hyper-activitĂ©. Tellement en fait, que mĂȘme les observateurs comme vous, Mr Reynolds, n’arrivez plus Ă  discerner le nouveau de l’ancien
 (et nous non plus, il faut bien l’avouer) L’art de tout temps, s’est nourri de son passĂ©. Et il est souvent bien assez vif pour apparaĂźtre lĂ  oĂč on ne l’attendait plus. C’est le principe mĂȘme de l’avant-garde, de ne pas ĂȘtre reconnu comme une forme d’art au moment de son apparition. Simon Reynolds avoue finalement qu’il est peut-ĂȘtre lui-mĂȘme trop nostalgique, en effet, pour y prĂȘter attention
 Des rĂ©serves et un constat intime que l’auteur, rĂ©aliste, exprime donc finalement dans son ouvrage, mĂȘme si la plupart des mĂ©dias voudraient bien en faire l’unique reprĂ©sentant d’une luciditĂ© qui s’érige contre le “c’était mieux avant” ambiant. L’ouvrage de Reynolds, lui, servi par l’impeccable slogan Pop will repeat itself (nom d’un fameux groupe du dĂ©but des annĂ©es 90), reste Ă©videmment brillant, et il est fortement conseillĂ© de le lire !

FLUCTUAT

Daniel De Almeida
Fluctuat.premiere.fr 8 mars 2012

- Dis papa, comment c’était quand le rock Ă©tait un truc d’avenir ?

Mais qu’est-ce qui pousse donc les musiciens de la planĂšte entiĂšre Ă  fouiller le passĂ© inlassablement pour en «emprunter» les sonoritĂ©s et les rages? Le chroniqueur rock anglais Simon Reynolds pose la question dans un trĂšs Ă©pais et trĂšs intĂ©ressant «RĂ©tromania», qui paraĂźt ces jours-ci. Et il s’attaque Ă  la problĂ©matique en partant du constat suivant: le «rĂ©tro» est omniprĂ©sent. AprĂšs avoir Ă©grainĂ©, comme autant de preuves, les occurrences dans les annĂ©es 2000 du «revival» (citant notamment les rééditions de disques, les rĂ©formations de groupes, les tournĂ©es mĂ©galomaniaques), Simon Reynolds entame une rĂ©flexion sur la nostalgie. C’est que cette fameuse nostalgie pousserait les musiciens actuels Ă  se rĂ©fugier dans un passĂ© oĂč l’avenir avait encore un sens, oĂč la rage et la colĂšre citoyenne avait su trouver dans un genre musical leur moyen d’expression. A contrario, l’auteur constate l’incapacitĂ© de la gĂ©nĂ©ration actuelle Ă  trouver sa propre forme, sa propre verve. Y aurait-il comme de la rĂ©signation dans l’air, dans ce XXIe siĂšcle oĂč la marche du monde semble dĂ©finitivement dictĂ©e par des enjeux Ă©conomiques et lointains qui Ă©chappent Ă  l’action citoyenne? A n’en pas douter. Ce que Reynolds reproche ainsi au rock, et Ă  la musique pop en gĂ©nĂ©ral, c’est son manque de «prĂ©sent», ou d’empreinte sur son Ă©poque. De fait, Ă  force d’aller «rĂ©cupĂ©rer» les formes du passĂ©, le rock ne ferait rien d’autre que de multiplier les hommages aux pionniers, dĂ©finitivement canonisĂ©s, pour, finalement, ne proposer que des formes vides et des «musĂ©es». Une idĂ©e de musĂ©e qui trouve son sens lorsque Reynolds emmĂšne le lecteur dans un vĂ©ritable musĂ©e londonien consacrĂ© au rock. La culture en lambeaux? Avec stupeur, il y constate l’absence totale de hiĂ©rarchisation.
Tout n’y est plus qu’une addition ou une cohabitation d’icĂŽnes dont on prĂ©sente, Ă  l’image de la chaĂźne de restauration HardRock CafĂ©, les objets usitĂ©s par leurs soins, et estampillĂ©s «sacrĂ©s». Ici la guitare, ici la veste, ici le bout de papier contenant quelques notes. De quoi faire des mĂ©lomanes de vĂ©ritables fĂ©tichistes, s’extasiant devant toutes traces (ou reliques) de rĂ©alitĂ© laissĂ©es par ces promus «demi-dieux» que sont devenus les stars.
Autre question sous-jacente: la culture, au sens oĂč elle est l’histoire d’évolutions successives, a-t-elle Ă©clatĂ© en route, laissant Ă  la gĂ©nĂ©ration actuelle le soin d’aller recoller ses morceaux Ă©pars Ă  coups de citations et de sampling? La comparaison avec l’art plastique (dit contemporain) n’est pas idiote: lĂ  oĂč la peinture,
par évolution, a mené le peintre à abandonner la toile (que faire aprÚs les monochromes?), pour finir par devenir un artiste pluridisciplinaire (touchant à la vidéo,
Ă  l’installation et aux happenings), le musicien ne se voit-il pas contraint de procĂ©der aux mĂȘmes collages (faisant de lui davantage un DJ-collectionneur)? Ainsi, le manque de sens et de fond (cet abĂźme) qui se fait ressentir dans l’art contemporain (dont le public se dĂ©tourne) menace dĂ©sormais le rock. Une histoire de fond et de forme donc. Mais Reynolds confesse son embarras: lui qui est agacĂ© par le manque de sens de la musique actuelle trouve tout de mĂȘme de quoi se dĂ©lecter dans la musique
de ceux qui font revivre les Ă©poques passĂ©es. Embarras partagĂ©. Et contagieux. Ou alors faut-il simplement considĂ©rer le rock, arrivĂ© aujourd’hui Ă  son rythme de croisiĂšre cinquante ans aprĂšs sa naissance, comme un folklore comme un autre. Que l’on perpĂ©tue car il s’est profondĂ©ment enracinĂ© dans notre culture. Le
folklore d’une civilisation mondialisĂ©e.

LA COTE

Rodolphe Haener
La Cote 7 mars 2012

- Rétromania

Cet ouvrage n’a pas fini de faire couler de l’encre. Le postulat de dĂ©part du critique musical est simple : Ă  l’heure d’Internet, le phĂ©nomĂšne de recyclage qu’opĂšre la culture pop sur son propre passĂ© a pris une dimension inquiĂ©tante. Bien loin de dĂ©nigrer le prĂ©sent, Reynolds nous laisse entendre que mĂȘme s’il apprĂ©cie la musique post-Internet, il ne peut s’empĂȘcher de dresser ce constat alarmant. En consolidant sa thĂšse au travers d’un passĂ© proche, il constate par exemple que les annĂ©es 70 Ă©taient dĂ©jĂ  elles-mĂȘmes obnubilĂ©es par les annĂ©es 60, dĂ©cennie considĂ©rĂ©e comme le point d’orgue en matiĂšre de crĂ©ation pop. Bien que vĂ©ritablement dĂ©stabilisant, ce livre se rĂ©vĂšle indispensable, car rares sont ceux qui fournissent une analyse si complĂšte des esthĂ©tiques de notre Ăšre. MalgrĂ© l’atemporalitĂ© actuelle, on peut prĂ©dire un “avant” et un “aprĂšs” RĂ©tromania.

Jordan SAISSET
Ventilo février 2012

- L'Echo lu pour vous

Son ouvrage ne pouvait pas mieux tomber. Comme un gros pavé lancé dans la mare aux nouvelles «stars» actuelles.
Critique musical et fin connaisseur de la culture pop-rock, Simon Reynolds publie aux Ă©ditions Le Mot et le reste un essai qui fait mouche Ă  chaque page. TitrĂ© «RĂ©tromania», il se veut une fine observation de ce courant qui touche notre sociĂ©tĂ© actuelle : la nostalgie poussĂ©e Ă  l’outrance sur l’air du «C’était mieux avant». Tous les pans de la sociĂ©tĂ© occidentale sont touchĂ©s. On recycle les vĂȘtements, on tourne des remakes de classiques au cinĂ©ma ou on réédite des BD et des romans Ă  succĂšs

En musique, le phĂ©nomĂšne prend davantage d’ampleur. Comme l’explique l’auteur : «nous vivons dans une Ă©poque oĂč la culture populaire est devenue obsĂ©dĂ©e par le rĂ©tro et avide de commĂ©morations. Reformation de groupes (ex. les Beach Boys), tournĂ©e de retrouvailles (pour remplir les comptes en banque), albums hommages ou coffrets. La mode, oĂč farfouiller dans la garde-robe du passĂ© est une pratique omniprĂ©sente dans l’industrie depuis un bon moment mais, dont le recyclage de vieilles idĂ©es semble avoir nĂ©anmoins atteint un taux de rotation dĂ©lirant durant la derniĂšre dĂ©cennie.» Pour preuve, il suffit de d’observer l’actualitĂ© : un vieil album des Stones, «Exile on main Street», grimpe en tĂȘte des ventes, des vieux groupes se reforment pour remplir les comptes, des anthologies inondent les rayons des disquaires
 Des chanteuses actuelles chantent en duo (parfois virtuel) avec de vieilles gloires. Ou comment faire du fric facile avec de l’ancien.
Un amour du passĂ© qui pose comme problĂšme majeur un appauvrissement de la crĂ©ation artistique, explique Simon Reynolds. Les annĂ©es 60, 70 et 80 et 90 ont gĂ©nĂ©rĂ© des genres musicaux majeurs. Qu’en est-il de nos annĂ©es 2000 ? L’auteur se montre sans pitiĂ© : «mĂȘme le plus clĂ©ment des jugements sur la pop de cette Ă©poque doit se rendre Ă  l’évidence : la quasi-totalitĂ© des avancĂ©es ont Ă©tĂ© soit des relectures de genres Ă©tablis, soit du pillage d’archives. (
)Nous semblons avoir atteint un stade caractĂ©risĂ© par un manque cruel d’imagination.»
Une rĂ©tromania qui peut se comprendre si elle est gĂ©nĂ©rĂ©e par un public d’ñge certain. Mais, « les jeunes ne sont pas censĂ©s ĂȘtre nostalgiques ; ils n’ont pas vĂ©cu assez longtemps pour amasser une rĂ©serve de prĂ©cieux souvenirs. » Pourquoi, dit-il, ne voyons-nous le futur que sous une approche cataclysmique ?

Le crépuscule de la musique-objet
L’essai dĂ©taille Ă©galement le traitement rĂ©servĂ© Ă  la musique par la technologie du XXIe siĂšcle pour laquelle Simon Reynolds ne montre pas une grande passion. C’est peu dire. Et pourtant, « l’arrivĂ©e de l’iPod, cet appareil fondamentalement asocial, est sans conteste l’évĂ©nement musical le plus important de la premiĂšre dĂ©cennie du XXIe siĂšcle ; tant en raison de son impact que de la maniĂšre dont il cristallise l’ensemble de la culture de la musique dĂ©matĂ©rialisĂ©e.»

Simple mode ou effet prolongé?
Au terme de son essai brillant et au ton enlevĂ©, souvent drĂŽle voire ironique, l’auteur pose cette ultime question, quasi existentielle : « la rĂ©tromania dans laquelle nous sommes plongĂ©s est-elle en passe de s’installer durablement ou s’agira-t-il d’une simple phase historique ?» Beau joueur, il avoue cĂ©der parfois Ă  cette rĂ©tromania ambiante : «j’ai beau me languir d’un futur qui nous a faussĂ© compagnie, je ne rĂ©siste pas pour autant aux attraits du passĂ©.» Notamment l’écoute de sa collection de 33 tours, vĂ©nĂ©rĂ©e et Ă  l’origine de sa crise de la quarantaine. “Que deviendra-t-elle aprĂšs ma disparition?” No Future man !
Comme le chantait le groupe Boston, « Don’t look back ».

Philippe Degouy

Philippe Degouy
L'Écho 27 fĂ©vrier 2012

- Quel rĂ©tromaniaque ĂȘtes-vous?

À l’antenne de radio Nova, Jean Rouzaud aka John prĂ©sente le dernier essai de Simon Reynolds, RĂ©tromania, comme le livre dĂ©finitif, l’ultimate sur le sujet.

RADIONOVA

Jean Rouzaud
Radio Nova 16 février 2012

- Rétromania ou le recyclage du passé

Notre Ă©poque est malade de son passĂ©. Elle se complaĂźt dans les revivals, vĂ©nĂšre les rééditions, adore les remakes et autres rĂ©interprĂ©tations. Musique, cinĂ©ma et Ă©videmment art contemporain fonctionnent largement Ă  partir de ces processus. À travers treize essais, Simon Reynolds, l’un des plus fameux critiques rock anglais, Ă©tudie ce phĂ©nomĂšne
pour mieux en montrer toutes les ambiguĂŻtĂ©s. *PĂ©tillant d’intelligence, jouant de milles rĂ©fĂ©rences depuis les plus populaires jusqu’aux plus savantes, il brasse des
champs aussi diffĂ©rents que le rock, la pop, la techno ou l’art contemporain.* Ainsi, l’article MusĂ©es, reformations,rockumentaires et reconstitutions constitue l’une des
attaques les plus féroces contre les tendances de la culture contemporaine. Porté par un style direct, cet ouvrage se dévore littéralement.

LE QUOTIDIEN DE L’ART

Damien SAUSSET
Le Quotidien de l'Art 13 février 2012

- Les ruses de la profusion

Comment crĂ©er Ă  l’époque des rĂ©seaux? Comment faire Ɠuvre dans une profusion exponentielle d’images, d’objets, de matĂ©riaux esthĂ©tiques dĂ©jĂ  signifiants, dĂ©jĂ  formĂ©s? Quel rĂ©gime du sens, et quels modes de rĂ©ception peuvent s’établir avec de tels matĂ©riaux et de telles pratiques de copie, de citation, de recyclage sans rivages. Comment fonder la croyance en des documents quand l’empreinte s’estompe dans l’allĂ©gorie ? Comment atteindre quelque chose du monde quand une Ă©paisse chape de signes et de productions symboliques en masque les mĂ©canismes, les enjeux et les mouvements fondamentaux.

La publication annoncĂ©e du livre RĂ©tromania par le journaliste britannique Simon Reynolds, spĂ©cialiste de musique, relance Ă  nouveaux frais la question rĂ©currente des rapports que l’art contemporain entretient avec le passĂ©, en insistant sur cette apparente incongruitĂ© selon laquelle la crĂ©ation contemporaine serait engluĂ©e dans le passĂ©. Il y aurait donc une disjonction entre l’hypermodernitĂ© de la face technologique de l’époque, engagĂ©e dans une quĂȘte effrĂ©nĂ©e de nouveautĂ©s et d’innovations, et sa face culturelle et artistique, Ă©touffĂ©e sous le poids du passĂ© et de la tradition. Le monde de l’art et de la culture irait ainsi en sens inverse de celui de la technique. La rĂ©volution numĂ©rique, qui projette aujourd’hui la technique vers le futur, contribuerait Ă  un repliement de l’art et de la culture sur le passĂ©.

La situation est sans doute nouvelle, en tout cas trĂšs diffĂ©rente de l’époque de la modernitĂ© oĂč l’art et la technique avançaient de concert sur la voie escarpĂ©e du progrĂšs. C’est avec la postmodernitĂ©, au dernier quart du siĂšcle dernier, qu’une discordance s’est produite entre les temps de la technique et ceux de la culture, doublĂ©e d’une inversion de la perspective des avant-gardes qui avaient Ă©levĂ© l’art et la culture Ă  une dimension prospective et transformatrice. Alors qu’aux Ă©poques «glorieuses» du XXe siĂšcle les progrĂšs technologiques se conjuguaient avec une effervescence artistique, la rĂ©cession Ă©conomique semble aujourd’hui s’accompagner d’une glaciation de la culture.

Pour Simon Reynolds, dont les rĂ©flexions reposent principalement sur la musique contemporaine britannique, cette asphyxie de la culture et de l’art contemporains serait un effet quasi mĂ©canique d’internet en cela qu’il permettrait techniquement (par les rĂ©seaux numĂ©riques) et Ă©conomiquement (par la gratuitĂ©) de donner «accĂšs sans limite Ă  tout ce qui a Ă©tĂ© produit dans l’histoire, partout dans le monde» (LibĂ©ration, 04 fĂ©vr. 2012).
En assurant ainsi un accĂšs facile, rapide et large — inouĂŻ — Ă  l’ensemble du patrimoine culturel mondial, internet donnerait aux Ɠuvres une visibilitĂ© immense qui ferait passer l’art, les images et la culture de l’état de raretĂ© Ă  celui de la profusion. Mais au prix d’une ruse: la ladite profusion, en tant qu’envers de la raretĂ©, ne serait qu’une forme symĂ©trique mais non moins contraignante de la culture.

Dans ces conditions, l’acte mĂȘme de crĂ©er serait profondĂ©ment changĂ©. Autant inventer du nouveau, briser les cadres et tracer des devenirs est, en situation de pĂ©nurie et de limitation, Ă  la fois possible et nĂ©cessaire; autant l’accĂšs sans limite Ă  des produits et des Ɠuvres de toutes sortes, toujours-dĂ©jĂ -vus, sature les regards, et dĂ©tourne la crĂ©ation de la possibilitĂ© — et peut-ĂȘtre mĂȘme de la nĂ©cessitĂ© — d’inventer du nouveau.

Dans une pĂ©riode constructive, orientĂ©e vers l’avenir et animĂ©e par l’idĂ©e de progrĂšs, le nouveau est ce qui, en art, confĂšre Ă  la crĂ©ation sa force d’ouverture, par laquelle elle peut briser des cadres, lever des obstacles, creuser des brĂšches, et tracer des perspectives. En pĂ©riode de profusion, au contraire, la crĂ©ation est confrontĂ©e Ă  une autre rĂ©alitĂ© : elle est comme engluĂ©e dans une masse redondante et prolifĂ©rante de produits, d’informations, d’attitudes, de signes et de marchandises, Ă  gĂ©rer, Ă  maĂźtriser, Ă  composer et Ă  agencer en formes, en Ɠuvres, et surtout en sens.

CrĂ©er en pĂ©riode de raretĂ© n’est donc pas du mĂȘme ordre que crĂ©er en pĂ©riode de profusion. Globalement, le passage de l’une Ă  l’autre situations de crĂ©ation s’est opĂ©rĂ©, en Occident, entre les annĂ©es 70 et 80 par un basculement du modernisme au postmodernisme.
Alors que durant tout un siĂšcle la crĂ©ation avait, en art, consistĂ© Ă  inventer de nouvelles procĂ©dures, de nouvelles formes, de nouveaux matĂ©riaux ; alors que le modernisme artistique et culturel se dĂ©ployait en congruence avec le mouvement extra-esthĂ©tique des techniques ; alors qu’il s’était largement agi, dans une conception de progrĂšs continu, de faire table rase du passĂ©; le postmodernisme introduisait un paradigme diffĂ©rent : un retour assumĂ© vers le passĂ©, et par consĂ©quent un dĂ©crochage de l’art par rapport Ă  la technique.

Il ne s’agissait plus tant d’inventer du nouveau Ă  partir de matĂ©riaux bruts et informes que de mixer et de combiner une matiĂšre dĂ©jĂ  formĂ©e, et dĂ©jĂ  signifiante, d’Ɠuvres, d’images, de documents dĂ©jĂ  existants et de plus en plus largement accessibles. L’invention changeait ainsi de nature et de forme parce qu’elle s’opĂ©rait Ă  partir de matĂ©riaux-symboles, toujours-dĂ©jĂ  


vus. Elle Ă©tait plus spĂ©culative, rĂ©flexive, «conceptuelle», c’est-Ă -dire plus rĂ©troactive que prospective et constructive. Elle devenait allĂ©gorique.

Quand, en 1981, Sherrie Levine photographie Ă  l’identique des Ă©preuves de photographes modernes cĂ©lĂšbres — Walker Evans, Edward Weston et Eliot Porter — de façon que les copies se confondent presque avec les originaux, la photographie ne sert plus Ă  documenter le monde, avec lequel elle a dans cette opĂ©ration perdu tout contact.
Les clichĂ©s de Sherrie Levine ne sont plus des images du monde, mais des images d’images conçues dans une dĂ©marche artistique rĂ©flexive visant Ă  exprimer que ni l’outil, ni le geste, ni l’auteur ne sont garants de la valeur artistique; que celle-ci siĂšge moins dans la chose que dans son contexte; et que le systĂšme moderniste de l’art est dĂ©sormais caduc.
La photographie canonique qui fondait la force de vĂ©ritĂ© de ses images-documents sur leur qualitĂ© d’empreinte directe des choses s’est peu Ă  peu coupĂ©e d’un monde qui, pour sa part, disparaissait sous un amas grandissant d’images et de signes de toutes sortes, et devenait fable


Le devenir-allĂ©gorie des documents-empreintes (photo, vidĂ©o, son) et le devenir-fable du monde lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire la perte de contact avec lui et la perte de croyance en lui, c’est-Ă -dire sa virtualisation, ont trouvĂ© une expression dĂ©cisive dans l’art et la culture avec le postmodernisme.

Aujourd’hui, trente ans plus tard, ce mouvement a pris une ampleur immense avec la naissance et l’essor vertigineux des images et des rĂ©seaux numĂ©riques, en particulier avec internet. Mais comment crĂ©er Ă  l’époque des rĂ©seaux qui est dĂ©sormais la nĂŽtre? Comment faire Ɠuvre dans une profusion exponentielle d’images, d’objets, de matĂ©riaux esthĂ©tiques dĂ©jĂ  signifiants, dĂ©jĂ  formĂ©s? Quel rĂ©gime du sens, et quels modes de rĂ©ception peuvent s’établir avec de tels matĂ©riaux et de telles pratiques de copie, de citation, de recyclage sans rivages.
Comment fonder la croyance en des documents quand l’empreinte s’estompe dans l’allĂ©gorie ? Comment atteindre quelque chose du monde quand une Ă©paisse chape de signes et de productions symboliques en masque les mĂ©canismes, les enjeux et les mouvements fondamentaux. Vitaux et politiques.

PARISART

André Rouille
Paris Art 10 février 2012

- Interview - Pop, rock, chanson : le grand recyclage

INTERVIEW – Dans son essai Retromania, le critique musical Simon Reynolds dĂ©montre que la musique populaire actuelle se contente de cĂ©lĂ©brer en permanence son passĂ©.

Critique musical, notamment pour les quotidiens The Guardian et The New York Times, Simon Reynolds publie, jeudi, un remarquable essai, Retromania. Cet ouvrage dresse un constat implacable de la vogue rĂ©tro qui caractĂ©rise le rock et la pop depuis le dĂ©but du siĂšcle. Cette obsession pour le passĂ© paralyse la crĂ©ativitĂ© des jeunes artistes. Ce phĂ©nomĂšne est amplifiĂ© par Internet qui, Ă  tout moment, affiche ces rĂ©fĂ©rences d’hier dans tout leur Ă©clat et toute leur fraĂźcheur.

LE FIGARO. – Quel a Ă©tĂ© le dĂ©clencheur de votre livre Retromania?
Simon REYNOLDS. – Dans le courant de la dĂ©cennie Ă©coulĂ©e, j’ai d’abord remarquĂ© que nombre de groupes se reformaient. Puis un autre phĂ©nomĂšne m’a frappĂ©: celui des artistes rejouant leurs anciens disques en intĂ©gralitĂ©. Van Morrison ou les Stooges ont commencĂ©, puis c’est devenu un phĂ©nomĂšne important. L’apparition de YouTube a jouĂ© un rĂŽle primordial aussi: j’ai commencĂ© Ă  passer des nuits entiĂšres Ă  visionner des Ă©missions de tĂ©lĂ©vision ou des extraits des concerts de mon enfance. J’aurais pu consacrer un livre entier Ă  cette plate-forme, d’ailleurs.

L’annĂ©e 2012 marque le 50e anniversaire de la crĂ©ation des Beach Boys, des Rolling Stones ou des Beatles. Combien de temps cĂ©lĂ©brera-t-on ces figures historiques?
Ces groupes sont apparus Ă  une Ă©poque oĂč on Ă©tait uniquement prĂ©occupĂ© par le moment prĂ©sent. Pourtant, ce sont ceux qui dĂ©clenchent la plus grande nostalgie. En 2011, on a fĂȘtĂ© les 20 ans du succĂšs de Nirvana. Quelqu’un a mĂȘme essayĂ© de cĂ©lĂ©brer le dixiĂšme anniversaire du premier album des Strokes! Tout cela est une maniĂšre de crĂ©er du contenu et de remplir de l’espace. Mais la rĂ©pĂ©tition assĂšche les sujets: que reste-t-il d’original Ă  dire sur Dylan ou les Beatles aujourd’hui? On arrĂȘtera certainement de faire des sujets pareils quand les gens seront fatiguĂ©s de les lire.

Vous profitez du livre pour réévaluer l’impact de certains artistes, notamment Patti Smith

J’ai Ă©tĂ© frappĂ© par le fait qu’elle s’était appuyĂ©e sur les annĂ©es 1960 dĂšs son premier album, en 1975. Ses piĂšces les plus expĂ©rimentales sont Ă  mille lieues de ses contemporains comme les Ramones, mais les critiques de l’époque voulaient Ă  tout prix en faire une artiste d’avant-garde. Cela m’a beaucoup amusĂ© de réécrire l’histoire: j’ai constatĂ© l’impact des vĂȘtements, des coupes de cheveux et de l’image dans la prĂ©sentation d’un nouvel artiste.

En quoi la technologie a-t-elle transformé notre rapport à la musique?
Les jeunes ayant principalement Ă©coutĂ© de la musique sur ordinateur ont une maniĂšre diffĂ©rente d’accorder de la valeur Ă  celle-ci. Mais les gens de ma gĂ©nĂ©ration ont l’impression de ne pas possĂ©der la musique tant qu’ils n’ont pas d’objet entre les mains. J’ai tĂ©lĂ©chargĂ© beaucoup d’albums que je ne me suis jamais donnĂ© la peine d’écouter jusqu’au bout. Dans le passĂ©, on consacrait de l’énergie, du temps et de l’argent Ă  trouver de la musique. La dĂ©sacralisation du support est passĂ©e par lĂ  entre-temps. Mais cela a migrĂ© vers l’expĂ©rience de la musique vivante.

Il y a quelques jours, Neil Young a déclaré, au sujet de Steve Jobs: «Il a fait beaucoup pour la musique numérique, mais, pour son plaisir personnel, il écoutait des vinyles.»
Neil Young explique aussi que le format MP3 ne restitue que 5% de la source musicale
 Seules les personnes Ă©quipĂ©es de systĂšmes hi-fi perfectionnĂ©s entendent vraiment la nuance. La plupart des auditeurs ne percevront pas une grande diffĂ©rence entre le CD et le MP3, mĂȘme si elle est bien rĂ©elle. Cette baisse de la qualitĂ© constitue en elle-mĂȘme un grand retour en arriĂšre.

Votre livre dresse un constat sombre. Y a-t-il des raisons d’espĂ©rer?
J’aurais dĂ» consacrer un chapitre aux musiciens qui essaient de proposer quelque chose de vraiment nouveau. Ces artistes sont plus proches du milieu de l’art que des prĂ©occupations de la pop grand public. Cela passe par un travail de convergence entre la musique et la vidĂ©o. Ils ne bĂ©nĂ©ficieront jamais de la popularitĂ© de Lady Gaga, mais il existe des gens talentueux et dĂ©terminĂ©s. Je reste optimiste malgrĂ© tout.

LE FIGARO

Olivier NUC
Le Figaro 6 février 2012

- Interview - La culture au futur antérieur.

Internet a offert une manne d’infos et d’archives et bouleversĂ© la crĂ©ativitĂ©. Avec «RĂ©tromania», le journaliste Simon Reynolds plonge dans la culture des annĂ©es 2000, ultraconnectĂ©e au passĂ©.

Comment construire le futur quand le passĂ© se mĂȘle en permanence au prĂ©sent ? Cette interrogation n’est pas inĂ©dite, de mĂȘme que la nostalgie de la culture des dĂ©cennies passĂ©es a fait l’objet d’études plus ou moins savantes. Pourquoi alors nous reposons-nous la question ? Parce que RĂ©tromania, qui vient de paraĂźtre, nous est apparu d’emblĂ©e comme un livre important, de ceux qui dĂ©finissent une Ă©poque. Il est une habile traversĂ©e des annĂ©es 2000, dĂ©cennie oĂč la culture a Ă©tĂ© transfigurĂ©e par Internet jusque dans ses moindres recoins.
InstantanĂ©itĂ© des Ă©changes, YouTube, tĂ©lĂ©chargement puis streaming audio et vidĂ©o, remix permanent
 Plus qu’un regret du «bon vieux temps», c’est davantage un sentiment de trop-plein, une omniprĂ©sence de l’archive imposĂ©e par Internet Ă  la premiĂšre dĂ©cennie ultraconnectĂ©e, qu’analyse son auteur. Collaborateur de grands quotidiens (The Guardian, The New York Times
) et de magazines (Wire
), Simon Reynolds a Ă©galement Ă©crit un livre de rĂ©fĂ©rence sur les annĂ©es qui ont suivi le sĂ©isme punk : Rip it up and Start Again.
Jamais notre quotidien n’a Ă©tĂ© autant envahi de rĂ©fĂ©rences Ă  des Ă©poques rĂ©volues, au point oĂč les arts, mĂȘme les plus prospectifs, se retrouvent tĂ©tanisĂ©s et commencent enfin Ă  s’interroger. Dans son ouvrage largement centrĂ© sur la musique, mais qui pose des questions Ă  tous les champs artistiques, l’auteur, 48 ans, mĂȘle rĂ©flexions et constatations pour raconter un quotidien qui fut aussi le nĂŽtre pendant les annĂ©es 2000. Un Ă©merveillement extatique devant des disques, films, sĂ©ries auparavant livrĂ©s au compte-gouttes, qui s’offrent aujourd’hui sans limite.

Vous écrivez que la création est affectée car le passé envahit le présent par une archive exponentielle et omniprésente.
Les groupes d’aujourd’hui sont composĂ©s de jeunes gens qui ont grandi avec Internet et cet accĂšs gratuit Ă  toute la musique, Ă  travers le tĂ©lĂ©chargement et YouTube. A 21 ans, ils ont Ă©coutĂ© bien plus de musique que moi au mĂȘme Ăąge (en 1984). C’était tout bonnement impossible alors, ça coĂ»tait de l’argent, et mĂȘme si vous pouviez emprunter des disques Ă  des amis ou Ă  la mĂ©diathĂšque, il y avait des limites. DĂ©sormais, les gens semblent avoir Ă©coutĂ© des genres de musique extrĂȘmement divers. Le passĂ©, comme inspiration, entre alors en concurrence avec le prĂ©sent. A des Ă©poques plus anciennes, ils Ă©taient davantage concernĂ©s par ce prĂ©sent.
Dans les annĂ©es 60, la plupart des groupes de rock rĂ©agissaient Ă  ce qui se passait dans la musique noire du moment. Quand ils s’ouvraient Ă  d’autres influences, c’était celles de la rĂ©cente avant-garde jazz (comme Coltrane) ou Ă©lectronique (Stockhausen). Il y avait trĂšs peu d’inspiration non contemporaine. A mesure que le temps passe, l’appel de l’archive s’est fait de plus en plus intense, puis tout s’est dĂ©traquĂ© lorsque l’Internet haut dĂ©bit a dĂ©collĂ©. L’aspect nĂ©gatif, c’est que beaucoup de groupes tentent de copier le passĂ©. Le positif, c’est que certains artistes s’abreuvent de toute l’histoire de la musique, de partout dans le monde, et crĂ©ent des «super-hybrides», Ă  l’instar de Vampire Weekend, Rustie, Gang Gang Dance. Mais il faut ĂȘtre un artiste solide pour filtrer cette surabondance d’influences.

Comment expliquez-vous ce goût pour la musique du passé ?
Pour certains, c’est juste qu’il y a eu beaucoup de musique gĂ©niale dans les annĂ©es 60, 70, 80. Pourquoi ne l’écouteraient-ils pas ? Il y a aussi beaucoup de romantisme attachĂ© Ă  certaines pĂ©riodes en particulier : le psychĂ©dĂ©lisme, le punk-rock, le hip-hop des dĂ©buts. Ou pour ceux qui aiment la dance music, les premiers soubresauts de la house de Chicago, la techno de Detroit et la scĂšne rave du dĂ©but des annĂ©es 90, c’était vraiment des pĂ©riodes excitantes. Elles avaient ce cĂŽtĂ© vierge et correspondaient Ă  de vrais mouvements, avec un look, un jargon et des rituels subculturels. [
] Difficile d’en vouloir aux jeunes d’ĂȘtre sous le charme de cet Ăąge d’or perdu. L’existence digitale peut ĂȘtre assez solitaire et aliĂ©nante. [
] On est constamment connectĂ©, Ă  jongler avec les diffĂ©rents flux de stimuli. En rĂ©action, les formats analogiques [le vinyle par exemple, ndlr] ont l’air d’aller de pair avec une forme d’expĂ©rience plus immersive, plus concentrĂ©e. Un meilleur type de flux.

Vous utilisez le terme «hauntology» pour qualifier un style musical créé durant les annĂ©es 2000 et qui semble se languir d’une pĂ©riode rĂ©volue

Le terme est de Jacques Derrida, mais le jeu de mots fonctionne mieux en français : hantologie-ontologie. Derrida explorait les rĂ©sonances philosophiques du concept de fantĂŽme, qui n’est jamais ni prĂ©sent ni absent, jamais totalement dans le prĂ©sent ni cantonnĂ© au passĂ©. L’usage que j’en fais n’est pas strictement derridien, c’est plutĂŽt un mot utile et amusant pour dĂ©crire un tas de groupes qui travaillent avec cette mĂ©moire culturelle. Le fait que la maison de disques le plus emblĂ©matique de cette scĂšne s’appelle Ghost Box [«boĂźte Ă  fantĂŽme»], un jeu de mots sur la dimension spectrale de la tĂ©lĂ©vision, m’a fait penser Ă  l’hantologie. Leur musique est Ă©trange et souvent sans formes, Ă©voquant quelque chose de fantĂŽmatique et d’inquiĂ©tant.
Aux Etats-Unis, il y a aussi un genre de musique qui s’accommode de ce concept : des artistes comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro, explorent les dĂ©pĂŽts sĂ©dimentĂ©s de vidĂ©os, de musiques et de vieilles Ă©missions de tĂ©lĂ©. Une part importante de la musique intĂ©ressante de ces cinq ou six derniĂšres annĂ©es est basĂ©e sur cette Ă©motion paradoxale consistant Ă  rappeler un passĂ© oĂč l’humanitĂ© regardait devant elle. Derrida peut ĂȘtre dĂ©clarĂ© saint patron de ce genre de musique, parce qu’il a Ă©galement Ă©crit sur le «mal d’archive».

Cette fascination pour le spectral traverse également les arts numériques ?
L’hauntology a un lien clair avec les courants culturels qui se frottent au fĂ©tichisme, aux mĂ©dias morts et aux formats vĂ©tustes, de mĂȘme qu’avec l’esthĂ©tique du flou et du lo-fi. Je pense que tous ces courants peuvent ĂȘtre vus comme une mĂȘme contre-culture opposĂ©e Ă  l’hyperconsommation et Ă  ce monde numĂ©rique bourdonnant, fait d’images haute dĂ©finition et de connexions super rapides. Cependant, dans la mode, le vintage chic est aussi une forme de consumĂ©risme. Je suis sĂ»r que Pierre Bourdieu aurait eu quelque chose Ă  dire sur les vecteurs de classes qui se cachent dans ce genre de goĂ»t.
Les nouvelles technologies ont bouleversĂ© la maniĂšre dont la musique est produite, distribuĂ©e et consommĂ©e. Mais quid de la musique elle-mĂȘme ?
Il ne me semble pas qu’elle ait changĂ© tant que cela. En 2012, le rap et le R’n’B ne sont pas trĂšs diffĂ©rents du rap et du R’n’B de 1999. Ni leur structure rythmique, ni la maniĂšre de rapper ou de chanter, ni mĂȘme en termes de contenu ou du type de personnalitĂ©s qui deviennent des stars. La musique Ă©lectronique a Ă©tĂ© lĂ©gĂšrement plus inventive, mais mĂȘme des courants comme le dubstep ne me semblent qu’une extension des annĂ©es 90, dĂ©marrĂ©es avec la rave et qui se sont poursuivies avec la jungle et la drum’n’bass. Le grime, qui m’excitait beaucoup au dĂ©but de la dĂ©cennie 2000, est devenu plus ou moins statique depuis 2005. Il y a plein d’énergie et de diffĂ©rences subtiles dans le champ des musiques Ă©lectroniques, mais pas autant que les avancĂ©es immenses et les tangentes mutantes apparues Ă  la fin des annĂ©es 80 et 90 [
].

Le remix et le mashup – qui consistent Ă  mĂȘler dans un seul morceau une multitude d’élĂ©ments samplĂ©s dans d’autres prĂ©existants – ne sont-ils pas la quintessence de ces derniĂšres annĂ©es ?
Comme phĂ©nomĂšne, le mashup semble en effet en lien avec l’ñge de la musique numĂ©rique et de la surcharge pop. Mais quelque chose qui y ressemblait fort Ă©tait dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ© par des DJs Ă  la fin des annĂ©es 80 – comme Bomb the Bass, Coldcut, Norman Cook [alias Fatboy Slim, ndlr] avec son projet Beats International – et aussi dans l’avant-garde par des figures comme John Oswald avec son projet Plunderphonics. Ces DJs utilisaient le sampling, mais les collages de type mashup existaient bien avant.
Un pionnier de la musique concrĂšte comme Bernard Parmegiani a fait quelques piĂšces Ă  partir de musique pop. L’idĂ©e d’un disque rĂ©alisĂ© entiĂšrement Ă  partir de morceaux d’autres disques n’a pas Ă©tĂ© inventĂ©e par les producteurs de mashup comme Girl Talk. Toutefois, la technologie a grandement facilitĂ© sa production et sa distribution sur le Net.

Votre livre se concentre sur la musique pop et rock anglo-saxonne. Vous ne mentionnez pas les scĂšnes Ă©lectroniques d’AmĂ©rique latine ou d’Afrique, qui sont trĂšs dynamiques

La musique amĂ©ricaine et britannique est le monde dans lequel je vis. J’ai entendu des bribes de ces styles d’AmĂ©rique latine : cumbia, funk carioca, etc. Je trouve ces musiques passionnantes jusqu’à un certain point, et fraĂźches en raison des saveurs locales qui en sortent. Mais dans l’ensemble, elles semblent prendre la suite des styles caribĂ©ens et amĂ©ricains. Elles ont toutes leurs racines dans le hip-hop, la house, la techno, le dancehall
 C’est comme si chaque pays faisait son propre mix des mĂȘmes ingrĂ©dients, puis y jetait quelques Ă©pices locales. Mais rythmiquement, ou en matiĂšre de chant, il ne s’agit pas de nouvelles formes radicales de musique.

Quel rÎle joue la crise économique dans le phénomÚne que vous décrivez ?
La glaciation culturelle qui est Ă  l’Ɠuvre est peut-ĂȘtre en partie liĂ©e au dĂ©clin de la croissance et Ă  un sentiment d’impasse politique et sociale. Je ne suis pas un marxiste encartĂ©, mais je pense que la culture et l’économie ont tendance Ă  aller ensemble. La rĂ©volution musicale des annĂ©es 60 et ce qu’on a appelĂ© Ă  l’époque la rĂ©volution de la jeunesse ont Ă©tĂ© soutenues par la prospĂ©ritĂ©, qui a donnĂ© aux jeunes – et en particulier Ă  ceux issus des classes ouvriĂšres – une confiance et un dynamisme. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 70, ce sentiment a Ă©tĂ© au mieux chahutĂ©, voire s’est carrĂ©ment inversĂ©. Tout ça peut avoir quelque chose Ă  voir avec un certain ralentissement du changement stylistique.

L’économie stagne mais Internet va de plus en plus vite. Faudrait-il prendre du recul par rapport au rĂ©seau, se dĂ©connecter un peu ?
Oui, mais c’est le genre de rĂ©solution que je n’ai pas la force de suivre. Je suis accro Ă  Internet. J’aimerais rĂ©duire le temps que j’y consacre, parce que je sais que ce n’est pas la vraie vie et que 80% des heures que j’y passe consiste surtout Ă  tuer le temps. Je me suis fait de vrais amis sur Internet, j’ai des correspondances intĂ©ressantes avec des gens que je n’ai jamais rencontrĂ©s. J’ai lu des textes incroyables sur des blogs et dĂ©couvert de la musique qui aurait Ă©tĂ© trĂšs difficile Ă  trouver sans ça, de vieux extraits tĂ©lĂ©visĂ©s fabuleux Ă  revoir.

Comment la musique va-t-elle évoluer dans les prochaines années ?
Je n’en ai aucune idĂ©e ! Je suis trĂšs curieux de voir comment Internet va continuer Ă  agir sur la musique et comment seront les musiciens qui ont grandi en ayant accĂšs sans limite Ă  tout ce qui a Ă©tĂ© produit dans l’histoire, partout dans le monde. C’est un Ă©tat d’esprit bizarre pour faire de la musique et j’espĂšre qu’une musique bizarre en sortira.

LIBERATION

Marie Lechner et Sofian Fanen
Libération 4 février 2012

- Faire du neuf avec du vieux

Cassettes, vinyles, VHS
 Lucide face au vintage, la nouvelle gĂ©nĂ©ration d’artistes bricole des outils et formats rĂ©volus, picore dans tous les registres culturels.Au XIXe siĂšcle, la nostalgie Ă©tait une maladie. Au XXIe, c’est une drogue, un tranquillisant et un stimulant.» Steven Heller, ancien directeur artistique du New York Times et sommitĂ© du design graphique, rĂ©sume parfaitement la problĂ©matique dĂ©cryptĂ©e par Simon Reynolds dans Retromania. Le goĂ»t du passĂ© n’a jamais autant fait partie de notre quotidien, et surtout autant touchĂ© les arts. Pour le pire ou pour le meilleur.

«On Ă©coute trĂšs peu d’artistes contemporains, admet Marlon Magnee, 21 ans, du groupe pop La Femme. Ce qui nous sĂ©duit, c’est le puits sans fin du vieux rock : on a Ă©coutĂ© du punk, puis du rockabilly, du swing, les dĂ©buts de l’électronique dans les annĂ©es 70-80. Dans un certain sens, on aurait aimĂ© vivre ces Ă©poques. Dans les annĂ©es 70, j’aurais eu une piaule Ă  Saint-Michel et une caisse pour une bouchĂ©e de pain, et j’aurais filĂ© sur les autoroutes de province ! On adore aussi notre Ă©poque, parce qu’on peut faire de la musique et la faire connaĂźtre trĂšs facilement. Mais il y a quelque chose de rassurant dans le passĂ©, c’est sĂ»r.» La Femme fait de cet Ă©tat d’esprit une musique qui picore dans toutes les Ă©poques, accolant la pop surf des annĂ©es 60 Ă  la new wave des annĂ©es 80, absorbant tout ce qu’elle peut attraper comme si demain menaçait de ne pas exister.

«Se vautrer dans la nostalgie»
Face Ă  tant de matiĂšre culturelle disponible via Internet, la dĂ©cennie 2000 ne pouvait ĂȘtre que celle du zapping. Mais ce flux continu commence Ă  faire rĂ©flĂ©chir les utilisateurs. «Aujourd’hui, avec Spotify, il suffit d’ouvrir le robinet. On devient un peu fainĂ©ant. Je suis tellement submergĂ© que c’est vrai, j’écoute de moins en moins de choses nouvelles», avoue Antoine Bonnet, 28 ans, un artiste actif dans la scĂšne circuit bending (qui court-circuite de vieilles DictĂ©es magiques et autres claviers Casio pour en faire des instruments de musique) sous le nom La Brigade neurale. Une scĂšne qu’il dĂ©couvre en regardant des vidĂ©os sur YouTube. Nouveau continent Ă©mergĂ© de l’ocĂ©an des donnĂ©es en 2005, le site de streaming vidĂ©o n’a cessĂ© de s’étendre Ă  mesure que les internautes l’alimentent en images et sons venus de toutes les Ă©poques et de toutes les cultures.
«YouTube est une gigantesque dĂ©charge de mĂ©moire collective qu’on peut traverser des jours durant, constate Simon Reynolds. Une monstrueuse invitation Ă  se vautrer dans la nostalgie.» A l’écran, le passĂ© et le prĂ©sent ne font plus qu’un, se rĂ©pondent au fil de la navigation par leur thĂšme commun, par hasard ou par le remixage permanent effectuĂ© par les spectateurs-utilisateurs.
OĂč est le futur dans tout ça ? Partout Ă  la fois. Plus qu’aucune autre depuis la rĂ©volution industrielle, la dĂ©cennie 2000 a vĂ©cu des chocs technologiques radicaux. Tentant de s’adapter Ă  cette accĂ©lĂ©ration du progrĂšs technique, les crĂ©ateurs sont toujours plus nombreux Ă  vouloir ralentir le flux de maniĂšre plus ou moins consciente. Quitte, pour les plus jeunes d’entre eux, Ă  revenir vers des mĂ©dias analogiques. «Ils ont la nostalgie d’une pĂ©riode qu’ils n’ont pas connue. ElevĂ©s avec le numĂ©rique, ils ont le sentiment d’avoir loupĂ© quelque chose et mythifient le passĂ©. Alors qu’ils ont des outils dernier cri pour pas cher, ils se remettent bizarrement Ă  travailler avec du son analogique, tripotent des Gameboy pour faire de la musique, enregistrent sur cassettes ou VHS, font des Polaroid et du Super 8 Ă  l’heure de la HD et impriment des fanzines avec un Xerox des annĂ©es 70», constatait, amusĂ©, Oriol Rossel, organisateur de l’OFFF, festival de webdesign de Barcelone, lors de l’édition 2010 intitulĂ©e «Nostalgia for a Past Future». De maniĂšre symptomatique, la prochaine s’appellera «Let’s Feed the Future» («Nourrissons le futur !»).

«La vie se dématérialise»
AprĂšs l’état des lieux, la reconquĂȘte ? HervĂ© Roesch, 29 ans, est l’un des organisateurs du festival TournĂ© MontĂ© Super 8, Ă  Strasbourg. Créé il y a dix ans, le concept se dĂ©cline en Allemagne, en Hongrie, en Grande-Bretagne, au BrĂ©sil
 Le principe : on tourne le film en Super 8, on envoie la bobine au labo, qui l’expĂ©die directement au festival, les rĂ©alisateurs dĂ©couvrant leur Ɠuvre au moment de la projection publique. «Il y a cette excitation de l’attente, loin du rĂ©sultat instantanĂ© du numĂ©rique. Le grain particulier. La contrainte, le ratage, l’erreur font aussi le charme du support. Et puis, on peut tenir le film dans sa main, c’est quelque chose de vrai par rapport Ă  notre vie qui se dĂ©matĂ©rialise», estime-t-il. Ce qui n’empĂȘche pas ce jeune cadreur-monteur de profession de travailler avec les formats d’aujourd’hui, dans un jeu permanent entre les Ă©poques typique de la crĂ©ation actuelle.
La disparition du support physique taraude Ă©galement Anne Le Gal, qui a cofondĂ© le label MonsterK7 en 2005. «Nous avons choisi la cassette audio car c’est un support qui Ă©tait dĂ©jĂ  mort depuis longtemps. C’est un support intĂ©ressant et ça permet de crĂ©er un dĂ©bat sur la dĂ©matĂ©rialisation.» Faussement passĂ©istes, les cassettes du label sont livrĂ©es avec un code qui permet de tĂ©lĂ©charger le disque
 Il ne s’agit pas de nier le prĂ©sent, mais plutĂŽt d’interroger sa passion pour le passĂ©, l’accĂ©lĂ©ration du quotidien et la perfection numĂ©rique.

Accidents de pellicule
La Brigade neurale est ainsi de plus en plus sollicitĂ©e pour organiser des ateliers oĂč se presse un public juvĂ©nile rĂ©joui Ă  la perspective de manier un fer Ă  souder et de crĂ©er son propre instrument Ă  partir de jouets Ă©lectroniques jetĂ©s au rebut. Le goĂ»t du «fait main» et l’incertitude du rĂ©sultat sont Ă©galement devenus un moteur pour Sabine Noble, crĂ©atrice de la revue Entrisme, qui s’est entichĂ©e des appareils photo jetables. Elle Ă©voque Ă  leur sujet «la possibilitĂ© des accidents, des surimpressions fortuites, un mauvais enclenchement de la pellicule qui scinde l’image en deux». Et avoue volontiers que s’afficher avec ces objets obsolĂštes fait partie de la panoplie du hipster, figure mĂ©diatique trĂšs contemporaine qui mĂȘle vintage cool et cynisme consumĂ©riste. Se limiter Ă  24 photos par pellicule est aussi une maniĂšre de recrĂ©er artificiellement la raretĂ© Ă  l’époque de la reproductibilitĂ© numĂ©rique infinie.
Le photographe Eric Antoine traduit cette tension de façon radicale dans sa sĂ©rie d’images de skateboard RĂ©troduction, oĂč il marie prise de vue d’aujourd’hui (activitĂ© contemporaine, objectif fish-eye
) et tirage sur plaques de verre selon la technique de l’ambrotype, vieille de cent-soixante ans. Ses Ɠuvres, d’un stupĂ©fiant anachronisme, traduisent Ă  la perfection l’étrange compression du temps que nous expĂ©rimentons. Eric Antoine parle avec regret de l’époque «oĂč l’on gardait une photo en tĂȘte plus de cinq minutes. Le numĂ©rique propose la surconsommation. On prend trop de photos et la surabondance mĂšne Ă  l’oubli, on se sent perdu face Ă  un disque dur rempli d’images et peu d’entre nous impriment encore leurs photos. Les photographies du passĂ© ont plus de valeur, parce qu’elles Ă©taient plus rares,plus significatives.» Cette nostalgie affirmĂ©e par le photographe doit toutefois ĂȘtre relativisĂ©e. Pour les digital natives, ceux qui n’ont connu qu’Internet, le MP3 et la photographie numĂ©rique, le Super 8 est aussi neuf que le dernier appareil photo Canon EOS.
Ces artistes posent un regard avant tout ludique sur les outils du passĂ©, s’amusent avec les formats, leurs limites techniques. Ils dĂ©construisent, recombinent le dĂ©modĂ©, piochent dans la dĂ©charge sans cesse grandissante des artefacts techniques et des rĂ©fĂ©rences culturelles. «Il est toujours possible de crĂ©er du neuf avec du vieux, estime le Net artiste Theo Seeman, qui s’amuse avec les Gifs animĂ©s, formats dĂ©suets du Web 1.0 en plein renouveau. Ce n’est pas parce qu’on travaille avec des nouveaux mĂ©dias qu’on fait forcĂ©ment quelque chose d’innovant. Toute la culture mondiale s’est constituĂ©e en rĂ©utilisant, remixant, recontextualisant l’existant.»

Orchestre cathodique
Car mĂȘme les secteurs plutĂŽt enclins Ă  se projeter vers demain marquent le pas. Le Web tout entier patauge dans les couleurs verdĂątres d’Instragram (15 millions d’utilisateurs fin 2011) et les festivals d’arts numĂ©riques, censĂ©s ĂȘtre aux avant-postes de la crĂ©ation, sont eux-mĂȘmes confrontĂ©s Ă  cet Ă©trange virus. D’oĂč l’oxymoron qui sert d’accroche au prochain festival Exit de CrĂ©teil : «Vintage numĂ©rique». Y sera prĂ©sentĂ©e une sĂ©rie «d’installations qui imitent les derniĂšres innovations technologiques avec les outils du passé». On pourra y dĂ©couvrir l’artiste japonais Ei Wada, 24 ans, qui a transformĂ© une douzaine de tĂ©lĂ©viseurs cathodiques, reliques d’une autre Ă©poque, en Ă©tonnants gamelan Ă©lectrique qu’il active en tapotant les Ă©crans. En ce moment mĂȘme, Ă  Berlin, le festival Club Transmediale, dĂ©diĂ© aux musiques Ă©lectroniques aventureuses, se demande quelle stratĂ©gie adopter «quand on a l’impression que tout existe, a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© fait avant et peut ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ© indĂ©finiment grĂące aux progrĂšs fulgurants de la technique».

Régression extatique
La question posĂ©e par le livre de Simon Reynolds semble ne jamais avoir Ă©tĂ© plus criante. «Je suis fascinĂ© par la cadence infernale du capitalisme qui est en train de dĂ©truire notre rapport Ă  l’objet. Tout cela me fait me tourner vers le passĂ©, mais ma vĂ©ritable motivation, c’est le dĂ©sir d’établir un contact et non de revivre des choses passĂ©es. Je nesuis pas nostalgique», renchĂ©rit Daniel Lopatin, artiste amĂ©ricain emblĂ©matique citĂ© par Simon Reynolds dans RĂ©tromania. Il dĂ©crie l’obsession du progrĂšs linĂ©aire et propose de lui substituer des espaces dĂ©diĂ©s Ă  la «rĂ©gression extatique». Ou au downgrade, autre vocable en vogue construit par opposition Ă  l’upgrade, la mise Ă  jour permanente qu’exigent nos ordinateurs, nos tĂ©lĂ©phones

La nostalgie n’est pas non plus ce qui anime Gaspare, 28 ans, crĂ©ateur de la maison de disques Cartilage, qui Ă©dite exclusivement des vinyles et participe au retour en grĂące du format, pourtant condamnĂ© par l’arrivĂ©e du CD Ă  la fin des annĂ©es 80. «Je n’ai pas de platine disque et je n’en ai jamais eu. Le format du vinyle permet plus d’expĂ©rimentations graphiques, mais je ne suis absolument pas attachĂ© au format physique. Je n’achĂšte pas de disques, ma collection est constituĂ©e Ă  100% de MP3 compressĂ©s.»
Cette ultramodernitĂ© qui a dĂ©tournĂ© la rĂ©tromanie en contre-culture se manifeste aussi de l’autre cĂŽtĂ© de l’Atlantique, dans l’effervescente scĂšne musicale de Mexico. Tandis que Los Eclipses dĂ©terre rĂ©guliĂšrement des raretĂ©s et mixe exclusivement Ă  partir de vinyles, le collectif NAAFI organise les soirĂ©es Ă©lectroniques les plus pointues de la ville. «Nous embrassons tous les formats, genres et sons, dĂ©clare Alberto Bustamante, leur organisateur. Jouer sur des ordinateurs ou passer de vieux vinyles n’est pas antinomique.» D’ailleurs, les membres du collectif NAAFI et de Los Eclipses, ĂągĂ©s de 20 Ă  27 ans, sont parfois les mĂȘmes.
D’aprĂšs Alberto, il n’y a aucune raison de dĂ©sespĂ©rer : «La gĂ©nĂ©ration qui a grandi dans les annĂ©es 90 prend les choses avec plus d’humour. Il y a plein de jeunes musiciens au Mexique qui essaient de gĂ©nĂ©rer un son authentiquement mexicain et qui ne se contentent pas de rĂ©pliquer la mode internationale.» Et d’énumĂ©rer des producteurs de 17 ou 18 ans, comme Mock The Zuma et ses «ritmos del futuro» Ă  Ciudad JuĂĄrez, le mouvement Ruidoson Ă  Tijuana, focalisĂ© sur les vieilles rĂ©fĂ©rences mexicaines qu’il revisite totalement, ou encore la cumbia apocalyptique de Los Macuanos. Rééditeur de musiques latines oubliĂ©es sur un label de cassettes, Carlos Icaza n’est pas non plus fataliste pour la crĂ©ation. «Je suis sĂ»r qu’il y a de la nouvelle musique gĂ©niale en ce moment, mais elle est enterrĂ©e sous tellement de merde que nous avons besoin d’un peu de distance pour jauger ces vingt derniĂšres annĂ©es.» Ce qui l’inquiĂšte davantage, c’est la maniĂšre dont le monde 100% numĂ©rique va passer l’épreuve du temps, si les formats se rĂ©vĂ©leront aussi durables qu’un vinyle ou une pellicule. D’oĂč, peut ĂȘtre, son instinct de conservation.

Ping-pong permanent
La crĂ©ativitĂ© mexicaine du moment rejoint l’une des grandes richesses des annĂ©es 2000 : l’interconnexion instantanĂ©e et permanente du monde crĂ©atif, qui permet Ă  des scĂšnes extra-occidentales (Afrique du Sud, Angola, RDC, Argentine
), bien souvent Ă©lectroniques, d’avancer en ping-pong permanent. Ce bouillonnement a su dĂ©passer ses rĂ©fĂ©rences pour tenter de construire le son de son Ă©poque : mutant, rapide, urbain et mondialisĂ©. Et si, pour conjurer la rĂ©tromanie, une premiĂšre piste Ă©tait d’en finir avec le modĂšle dominant de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle : le rock anglo-saxon et ses dĂ©rivĂ©s ? Pourquoi ne pas adopter Ă  la place l’internationale Ă©lectronique ? La rĂ©tromanie qui caractĂ©rise les annĂ©es 2000-2010, si elle est bien rĂ©elle, n’a en aucun cas empĂȘchĂ© la crĂ©ativitĂ© des plus talentueux. Surtout, elle n’est pas une fatalitĂ©, mais davantage une pause obligatoire : absorber toutes les crĂ©ations du passĂ©, dĂ©sormais accessibles en perfusion permanente, nĂ©cessitait bien une dĂ©cennie de fascination.
La notion de rĂ©tro semble quant Ă  elle obsolĂšte, tant le temps et les distances ont Ă©tĂ© annulĂ©s par Internet, placĂ©s sur un mĂȘme plan. On peut se demander aussi si la musique pop et rock, transformĂ©e en hĂ©ritage bourgeois, est toujours le centre de gravitĂ© de la culture populaire et le mĂ©dium d’identification prĂ©fĂ©rĂ© de la jeunesse, comme le laisse entendre Simon Reynolds. «La seule rĂ©bellion gĂ©nĂ©rationnelle actuelle serait de n’avoir aucun intĂ©rĂȘt pour la musique», reconnaĂźt-il dans RĂ©tromania.
L’industrie phare des annĂ©es 2010 fut plus probablement celle des jeux vidĂ©o, et le hĂ©ros populaire de l’époque davantage le hacker que le rocker. Une grande partie de la jeunesse s’identifie ainsi plus volontiers Ă  la figure romanesque de Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, qu’à Lady Gaga, perçue de façon trĂšs lucide comme un Ă©niĂšme artefact marketing. L’acte le plus subversif des annĂ©es 2000, et de 2012 encore, est de bloquer des serveurs plutĂŽt que de casser des guitares. De rejoindre la lĂ©gion internationale des Anonymous plutĂŽt que de reprendre Bob Dylan. Ou de faire les deux.

LIBERATION

Marie Lechner et Sofian Fanen
Libération 4 février 2012

- Rétromania, ce passé qui repasse trop

Rééditions, revivals, remakes
 Dans un passionnant essai publiĂ© en français le 9 fĂ©vrier, le journaliste britannique Simon Reynolds analyse comment la culture contemporaine est devenue accro Ă  son propre passĂ©. Critique et bonnes feuilles en avant-premiĂšre.

Rip It Up and Start Again: «DĂ©chire-le et recommence». En 2005, le critique musical britannique Simon Reynolds publiait sous ce titre un passionnant pavĂ© consacrĂ© au postpunk —ou comment, au tournant des annĂ©es 70-80, des musiciens avaient profitĂ© de la dĂ©chirure punk pour repartir de zĂ©ro.
Sept ans aprĂšs, place Ă  un autre pavĂ© (cinq cents pages et une biblio citant Barthes, Baudrillard ou Derrida), une autre dĂ©cennie, les annĂ©es 2000, et un autre concept: dans RĂ©tromania, qui paraĂźt le 9 fĂ©vrier dans sa traduction française aux Editions Le Mot et le Reste, et dont nous publions les bonnes feuilles, Simon Reynolds s’intĂ©resse, non plus Ă  la façon dont on dĂ©chire le passĂ©, mais Ă  celle dont on le raccommode sans fin. Et aussi dont on l’accommode (Ă  toutes les sauces), dont on se montre trop accommodant avec lui ou dont il peut devenir incommode pour ceux qui veulent crĂ©er quelque chose de nouveau.
PrĂ©sente dans plusieurs domaines artistiques mais particuliĂšrement prĂ©gnante en musique, cette rĂ©tromanie a plusieurs tĂȘtes: le collectionneur qui glane les raretĂ©s du passĂ© en vinyle et les encode dans son lecteur MP3, le quadragĂ©naire qui va revoir en concert le groupe fĂ©tiche de son adolescence fraichement reformĂ©, le groupe qui parsĂšme ses interviews de rĂ©fĂ©rences, le critique qui cĂ©lĂšbre la mĂ©moire des stars disparues.
«Les cycles commĂ©moratifs sont devenus une composante structurelle et intĂ©grĂ©e de l’industrie des mĂ©dias et du divertissement», s’inquiĂ©tait d’ailleurs Simon Reynolds dans nos colonnes en septembre dernier Ă  propos de la rediffusion d’un concert mythique de Nirvana vieux de vingt ans: «Cette heure durant laquelle jeunes et vieux sont restĂ©s bouche bĂ©e devant un spectacle de 1992 qui a fait trembler le monde, c’est du temps mort: c’est le temps de la rĂ©pĂ©tition et de la simulation. Ou pour le dire plus durement: cet homme mort sur scĂšne Ă©tait plus vivant que ceux qui le regardaient.»
Dans son livre, l’auteur va d’ailleurs jusqu’à envisager un «assĂšchement progressif» de la culture pop, une sorte de catastrophe Ă©cologico-culturelle qui aurait vu l’Occident brĂ»ler Ă  grand train ses rĂ©serves de passĂ© pendant une dĂ©cennie.

LOIN DU PAMPHLETDECLINISTE
RĂ©tromania, comme il le prĂ©cise dĂšs les premiĂšres pages, n’envisage pourtant «pas uniquement le phĂ©nomĂšne du rĂ©tro uniquement comme le symptĂŽme d’une rĂ©gression culturelle». Est loin du pamphlet dĂ©cliniste sur la fin de l’histoire pop: il est d’ailleurs moins structurĂ© comme une dĂ©monstration que comme une collection d’analyses, sur l’influence de la technologie sur la culture musicale, la «japanisation» de la pop culture, la mode vintage

Une somme d’essais qui finit par faire une somme tout court, au message nuancĂ©. Simon Reynolds pointe ainsi comment certains des musiciens les plus passionnants de ces derniĂšres annĂ©es (Ariel Pink, Daniel Lopatin, Gonjasufi
) sont profondĂ©ment «rĂ©tromaniaques», empilant dans leurs disques des couches d’influences et de citations pour en faire des Ɠuvres nouvelles. Ou comment, il y a trente-cinq ans, un mouvement aussi tabula rasa que le punk a eu pour racines un attachement quasiment rĂ©actionnaire au rock des annĂ©es cinquante.
La rĂ©tromanie peut-elle dĂ©boucher sur de la nouveautĂ©, s’effacer devant elle? L’auteur, dont les premiers essais s’intĂ©ressaient il y a vingt ans Ă  la trĂšs contemporaine culture rave, s’en dit «persuadé» mĂȘme si cet espoir lui paraĂźt quelque peu tĂ©nu maintenant que toutes les dĂ©cennies sont revisitĂ©es et Ă  la mode simultanĂ©ment.
De sorte que, paradoxalement infidĂšle Ă  son titre, son livre s’avĂšre au final moins une dĂ©ploration du passĂ©isme qu’un pari irraisonnĂ© sur le futur, une profession de foi en l’avenir, envers et contre nous tous, les rĂ©tromaniaques.

ACCEDEZAUXBONNESFEUILLES
SLATE.FR

Jean-Marie Pottier
Slate 2 février 2012

- Chroniques livres

Que retiendra-t-on des annĂ©es 2000 ? Ce fut la “dĂ©cennie du re”, constate amĂšrement Simon Reynolds, 49 ans. Revivals, rééditions, remix
 La culture populaire se serait contentĂ©e de “recycler son passĂ© pour s’inventer un futur”. ConcentrĂ© sur la musique, et sans jamais nĂ©gliger les autres champs culturels (mode, design, littĂ©rature, cinĂ©ma, tĂ©lĂ©vision
), RĂ©tromania expose les raisons de cet assĂšchement. Parmi elles: l’accĂšs limitĂ© Ă  la musique (et l’incessante (re)dĂ©couverte de son passĂ©), la paupĂ©risation du son (merci le mp3 !) et la fascination des musiciens pour un Âge d’or prĂ©tendu (le Summer of Love, les free-parties
). Bien sĂ»r la mode rĂ©tro ne date pas d’hier, mais elle a pris des proportions inquiĂ©tantes : reformations en sĂ©rie, rĂ©interprĂ©tation d’albums cultes dans leur intĂ©gralitĂ©, fĂ©tichisation du vynile ou d’affiches liĂ©es Ă  un style particulier
 La culture pop est aujourd’hui une piĂšce de musĂ©e. Collectionneur, critique musical et historien Ă©mĂ©rite (Rip It Up And Start Again, 2007), Simon Reynolds s’appuie sur une bibliographie dantesque. La dĂ©monstration est foutrement convaincante, mais subsiste une question : que nous rĂ©serve l’avenir ?

LET’S MOTIV

Cédric Delvallez
Let's Motiv' Nord février 2012

- Et la pop devint gaga

Entre nostalgie d’un Ăąge d’or, recyclage permanent et redĂ©couverte du patrimoine via Internet, la mode est Ă  la rĂ©tromania. MĂȘme si la vedette trash amĂ©ricaine Lady Gaga dĂ©fraie la chronique, depuis dix ans les platines tournent en boucle.

Dans Un Jour sans fin, un Ă©trange sortilĂšge condamne le journaliste mĂ©tĂ©o Phil Connors Ă  revivre Ă©ternellement le mĂȘme 2 fĂ©vrier. PiĂ©gĂ© dans un bled paumĂ© de Pennsylvanie, il commente inlassablement la FĂȘte de la marmotte. L’angoisse. Son chĂątiment ne s’arrĂȘte pas lĂ . Chaque matin, il est sorti du lit Ă  6 heures tapantes par I Got You Babe. Connors a beau tout essayer, rien n’y fait. A son rĂ©veil, Sonny & Cher sont fidĂšles au poste. La musique pop semble, elle aussi, frappĂ©e par la mĂȘme malĂ©diction. A l’heure du MP3, elle tourne en boucle comme sur une bonne vieille cassette. RĂ©surrection des Beach Boys, rĂ©trospective Bob Dylan, réédition de L.A. Woman, des Doors, formation de tribute bandes, groupes en hommage Ă  Led Zeppelin, Pink Floyd ou Genesis
 Le calendrier musical sent la naphtaline. Sommes-nous bien en 2012 ? Un coup d’Ɠil sur les ventes de disques renforce le trouble : Adele, GĂ©rard Lenorman, Nolwenn Leroy. De la soul vintage, un revenant et des standards bretons. La musique pop n’aurait-elle plus rien de neuf Ă  raconter ?
Bienvenue dans l’ùre de la RĂ©tromania, pour reprendre le titre du livre du journaliste anglais Simon Reynolds qui paraĂźt en France le 9 fĂ©vrier. « La nostalgie a toujours existĂ©, rappelle l’auteur. La nouveautĂ©, c’est le rapport que nous entretenons avec notre passĂ© qui n’a jamais tant inondĂ© le prĂ©sent. » La thĂšse de Reynolds se rĂ©sume ainsi: les annĂ©es 2000 sont une recomposition des dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes. Les White Stripes et Amy Winehouse ont, certes, ajoutĂ© de beaux chapitres Ă  l’histoire du rock et de la soul, mais ils sont Ă©crits sur papier recyclĂ©. « Il s’est installĂ© aujourd’hui une grande nostalgie des pĂ©riodes heureuses, estime Jacques Attali. Ce sentiment est liĂ© Ă  la peur du dĂ©classement. Pour les jeunes, les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes avaient un avenir meilleur que le leur. » Ce qui peut paraĂźtre paradoxal vu la pĂ©riode d’innovation technologique folle de ces deux derniĂšres dĂ©cennies. « De nos jours, ce qui compte, c’est moins de connaĂźtre le dernier courant musical que le dernier produit Ă  la pointe, remarque Olivier Donnat, sociologue au ministĂšre de la Culture. Les annĂ©es 1960-1970 n’ont pas connu tant d’innovations industrielles. Cela peut expliquer la grande crĂ©ativitĂ© artistique de cette pĂ©riode.
La nostalgie d’un certain Ăąge d’or de la pop reste un investissement certifiĂ© triple A. Sortie en 2000, la compilation 1, des Beatles, est l’album le plus vendu dans le monde au XXIe siĂšcle. En pĂ©riode de vaches maigres, le moindre anniversaire est prĂ©texte Ă  un coffret, une Ă©dition spĂ©ciale ou un album de reprises. « Les disques ne se vendent plus, analyse Simon Turgel, prĂ©sident de Veryshow, organisateur en France des concerts des Beach Boys. Pour vivre, les lĂ©gendes d’hier sont obligĂ©es de repartir en tournĂ©e. Raison pour laquelle il y a tant de groupes qui remontent sur scĂšne. » La rĂ©tromania n’est pas seulement la Ă©niĂšme cĂ©lĂ©bration d’une glorieuse histoire. Elle est aussi une recombinaison façon patchwork d’anciennes figures de la culture pop. «Lady Gaga s’est façonnĂ© un personnage et une apparence mĂ©langeant la dĂ©cadence glam des annĂ©es 1970 (David Bowie), l’excĂšs vestimentaire des annĂ©es 1980 (Grace Jones, Madonna), le nĂ©ogothique des annĂ©es 1990 (Marilyn Manson) et l’électroclash du dĂ©but des annĂ©es 2000 », Ă©crit Simon Reynolds. Un autre exemple? Une esthĂ©tique Ă  la David Lynch, un soupçon d’érotisme fifties, une pincĂ©e de modernisme geek, et vous obtenez la derniĂšre rĂ©vĂ©lation du Net, Lana Del Rey. Rien ne se perd, rien ne se crĂ©e, tout se transforme
 La rĂ©tromania enfante des icĂŽnes branchĂ©es, Ă  condition de bien choisir les ingrĂ©dients du cocktail. Comment ne pas ĂȘtre Ă©cƓurĂ© par l’AmĂ©ricain Flo Rida, qui mixe le rap et l’eurodance des annĂ©es 1990 ! Finalement, le bogue de l’an 2000 a bien eu lieu : la preuve, le XXIe siĂšcle bĂ©gaie.
La science fiction avait rĂȘvĂ© de machines Ă  voyager dans le temps. La rĂ©alitĂ© a inventĂ© YouTube. Certes, cela ne vaut pas la DeLorean de Retour vers le futur. On ne peut toujours pas aller trinquer au Whisky a Go Go avec Jim Morrison mais on peut, en revanche, revoir tous les passages tĂ©lĂ© des Doors en trois clics. Depuis sa mise en orbite, en 2005, le mastodonte de l’hĂ©bergement de vidĂ©os — 4 milliards de contenus vus chaque jour — offre des allers-retours dĂ©coiffants dans l’espace temps numĂ©rique. Plus besoin de traverser la ville pour dĂ©couvrir que la bibliothĂšque municipale n’a pas en rayon le disque recherchĂ©. Avec YouTube et les sites de streaming, tels Deezer ou Spotify, le passĂ© constitue un nouveau continent Ă  explorer pour les mĂ©lomanes. « Ma gĂ©nĂ©ration s’est construit une culture plus vaste et plus intĂ©ressante que celle de ses aĂźnĂ©es », avoue avec humilitĂ© Benjamin Kerber, guitariste et chanteur du groupe de rock les Shades. DĂšs lors, on voit apparaĂźtre des artistes comme le Britannique Michael Kiwanuka, qui, Ă  24 ans, a dĂ©jĂ  absorbĂ© Bob Dylan, Otis Redding et Bill Withers.
Quand ils ne sont pas devant leurs Ă©crans, les adolescents ont le nez dans les vinyles de leurs parents ou de leurs grands-parents. Passant de Fleet Foxes Ă  Crosby, Stills Nash & Young, tels des saumons ils remontent le cours du rock. « Cela tient moins de la nostalgie que de la frustration, avance Simon Turgel. La mode du rĂ©tro est un effet du manque actuel de crĂ©ation. » Bertrand Burgalat, patron du label Tricatel, partage le mĂȘme avis: « Quand on vit dans le monde de GrĂ©goire et subit sa rengaine Toi + Moi, c’est normal que des ados reviennent Ă  Joe Meek. » Qui connaĂźt l’atypique producteur que fut Joe Meek ? Grace Ă  YouTube, de plus en plus de monde.
« Avec Internet, tout va trĂšs vite, tĂ©moigne le rappeur Orelsan, auteur de 1990, un hommage ironique au rap de l’époque. La frontiĂšre entre l’underground et la culture populaire n’existe plus. Maintenant, on qualifie un artiste de mainstream s’il a plus de 500 000 clics Ă  son compteur. » L’offre musicale se balkanise en une multitude de niches. L’avant-garde devient populaire et inversement. Et il y a de quoi perdre le nord. «Dans les annĂ©es 1970, tout le monde baignait dans une certaine culture populaire sur laquelle les Sex Pistols pouvaient taper, se souvient le cinĂ©aste Julien Temple, aux premiĂšres loges de l’effervescence punk britannique. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. La musique ne sert plus de marqueur gĂ©nĂ©rationnel. Les plus de 6o ans se trĂ©moussent sur les Black Eyed Peas pendant que les moins de 20 tĂ©lĂ©chargent la discographie de Bowie en une soirĂ©e. « En 2012, c’est tout Ă  fait banal d’aller Ă  un festival de rock en famille, raconte Simon Reynolds. La musique est devenue une sorte de hobby que les parents partagent avec leurs enfants. Pour quelqu’un de mon Ăąge, ayant grandi avec la rĂ©volte punk et la culture du parricide, c’est assez Ă©trange.»
Le rebelle Iggy Pop fait dĂ©sormais le zouave sur des publicitĂ©s pour les Galeries Lafayette. Le rock a vieilli et il n’incarne plus ni la subversion ni la rĂ©volte depuis belle lurette. Personne ne tient le flambeau en 2012. « Je ne vois pas d’album qui synthĂ©tise la crise que l’on vit actuellement, dĂ©plore le journaliste musical et cofondateur d’Act Up Didier Lestrade. Les chansons se rĂ©sument aujourd’hui Ă  des bons sentiments. “Quand les Black Eyed Peas samplent la BO de Dirty Dancing, c’est pour cĂ©lĂ©brer la fĂȘte. « Leurs morceaux, comme ceux de Britney Spears ou de Rihanna, invitent Ă  vivre dans l’instant prĂ©sent, regrette Simon Reynolds. Ce ne sont pas des chansons protestataires mais elles reflĂštent le climat ambiant, une rĂ©action hĂ©doniste face au marasme.” Un chant du cygne.

UN AIR DE DEJA VU
Quoi de plus rĂ©tro qu’un film muet en noir et blanc favori aux Oscars ou qu’un polar stylisĂ© annĂ©es 1960-1970? The Artist et Drive jouent Ă  fond la carte du vintage. Tous les secteurs revisitent leurs classiques. Londres ressuscite ses fameux double deckers (bus Ă  Ă©tage), les applications qui vieillissent les photos font un malheur et les annĂ©es 1960 font la Une des magazines. La tĂ©lĂ© n’est pas en reste avec la sĂ©rie Mad Men et la renaissance de Beverly Hills 90210 et de Dallas.
Les Ă©missions de variĂ©tĂ©s consacrĂ©es aux dĂ©cennies passĂ©es sont devenues un genre Ă  part entiĂšre. France 2 a mĂȘme poussĂ© le bouchon du rĂ©tro encore plus loin en reconstituant, pour son prime time Vos annĂ©es tĂ©lĂ©, les dĂ©cors d’émissions cultes du PAF comme Nulle part ailleurs ou Le Jeu de la vĂ©ritĂ©. La reproduction Ă  l’identique est aussi Ă  la base du projet de la photographe argentine Irina Werning: Back to Your Future consiste Ă  remettre en scĂšne aujourd’hui des clichĂ©s d’époque. Enfin, la vogue sur Twitter est au rĂ©tro live: un Ă©vĂ©nement passĂ©, telles l’élection de François Mitterrand ou la Seconde Guerre mondiale, est traitĂ© comme dans les conditions du direct
 ou, disons, avec un trĂšs long diffĂ©rĂ©.

Igor HANSEN-LOVE / Julien BORDIER
L'EXPRESS 1er / 7 février 2012

- Futur Conditionnel

OĂč est passĂ© l’avenir? C’est la question que pose Simon Reynolds Ă  travers une enquĂȘte touchant Ă  toutes les disciplines artistiques. Un mĂ©lange d’impressions personnelles, d’ouvrages universitaires, de posts glanĂ©s sur des blogs, de conversations avec des musiciens aussi diffĂ©rents que Billy Childish ou Ariel Pink. L’auteur prend l’air du temps et recherche moins le futur que le moment oĂč il a disparu. Avec RĂ©tromania, Comment La Culture Pop Recycle Son PassĂ© Pour S’inventer Un Futur, le Britannique pose mille et une questions et laisse en suspens la derniĂšre : le futur, c’est pour quand ? Analyse de la somme, puis quatre pages du livre Ă  dĂ©couvrir en avant premiĂšre.

LE POSTULAT de Simon Reynolds est assez simple : la culture pop (et avec, la pop moderne) n’aurait pas connu d’innovation ou de mouvement original depuis la fin des annĂ©es 90. Ses derniers soubresauts se nommeraient dubstep et grime, vagues sans commune mesure avec l’explosion du hip hop, puis le sĂ©isme rave. Les annĂ©es 2000, ou “noughties”, seraient donc les annĂ©es du vide. Les mauvaises langues ricanent alors et balaient ce genre de posture d’un revers de main : Reynolds est devenu vieux et aigri! Mais on jette un coup d’Ɠil autour de soi, on pense au hasard Ă  quelques noms qui ont ouvert la premiĂšre dĂ©cennie du XXIe siĂšcle (The Strokes, Kings Of Convenience ou Zoot Woman), puis Ă  ceux qui l’ont close (The Horrors, The XX ou Delphic). DĂšs lors, effectivement, concluons que c’était mieux avant, puisque tout le monde fait comme si on Ă©tait avant. Mais c’est un peu plus compliquĂ©. Et, surtout, bien plus passionnant
 La nouveautĂ© a disparu — mĂȘme si Reynolds ne dĂ©finit jamais ce concept, ni celui “originalitĂ©â€. Selon lui, le passĂ© est dĂ©sormais rejouĂ©, utilisĂ© simplement comme un matĂ©riau premier. Il ne s’agit pas uniquement d’influences, mais de rĂ©fĂ©rences et d’emprunts parfaitement conscients. Des noms? On en croise, et en bonne place, dans les pages de la revue pop moderne : au dĂ©bottĂ©, citons Girls, Arnaud Rebotini, Violens, Bon Iver, The Pains Of Being Pure At Heart, Chairlift, Mustang, Destroyer, Lana Del Rey ou Ariel Pink. Certains parmi eux se dĂ©fendent, en toute bonne foi, de tels calculs — aprĂšs tout, leur musique nous parle, ici et maintenant. N’empĂȘche, le cas d’Ariel Pink est sans doute le plus intĂ©ressant puisqu’il qualifie lui-mĂȘme sa musique de “retrolicious”. Comme le souligne Reynolds Ă  son endroit, ce Californien de trente trois ans produit une musique “dont l’émotion principale est tournĂ©e vers une autre musique, une musique plus ancienne”.

VOYAGESDANS L’ESPACE
Mais depuis quand se tourne-t-on ainsi vers le passĂ© ? Est ce une lame de fond rĂ©cente ? Un rĂ©tropĂ©dalage s’impose. En dressant ce panorama quasi exhaustif du champ culturel (de la musique Ă  la mode, du cinĂ©ma au petit Ă©cran, de la littĂ©rature au design), le journaliste en revient bien Ă©videmment aux sixties, a priori matrice de
la culture pop. Une poignĂ©e d’annĂ©es marquĂ©e par des bouleversements politiques et sociaux et des avancĂ©es culturelles dĂ©viantes, donc innovantes, dans le domaine des arts : musique, cinĂ©ma, design, théùtre ou littĂ©rature. S’il est indĂ©niable qu’un climat de peur imprĂ©gnait cette Ă©poque (guerre froide, peur d’une crise nuclĂ©aire, etc.), les considĂ©rables progrĂšs technologiques de cette dĂ©cennie laissaient Ă©galement miroiter l’espoir d’un avenir radieux Ă  peine croyable, entre voyages dans l’espace et voitures volantes — imagination renforcĂ©e par la perspective d’un changement de millĂ©naire. Bref, les sixties furent rĂ©solument tournĂ©es vers le futur.
Or, l’auteur de Rip It Up And Start Again (2006) relĂšve que la fin de cette dĂ©cennie posait dĂ©jĂ  les jalons d’un goĂ»t pour le rĂ©tro dont la pop ne s’est depuis jamais dĂ©faite. Pour la simple annĂ©e 1968, citons le come back d’Elvis ou The Beatles pastichant Chuck Berry (Back In The USSR). Lester Bangs y vit l’amorce d’un “mouvement de retour aux racines”, qui devait s’affirmer dans les annĂ©es suivantes et jusqu’à nos jours, de l’authenticitĂ© affirmĂ©e de Creedence Clearwater Revival au glam rock des New York Dolls, de l’artefact rave de Zomby (Where Were You In ’92?, 2008) aux Cramps. Les moyens utilisĂ©s ne sont pas toujours les mĂȘmes, mais chacun de ces artistes voue un culte Ă  un prĂ©tendu Âge d’or. Aujourd’hui, le terme revival est plutĂŽt pĂ©joratif — ce ne sont pas Miles Kane ou jack White qui changeront la donne. Mais n’oublions pas que certains revivals ont redĂ©fini de nouvelles esthĂ©tiques, tel le mouvement 2 Tone des annĂ©es 1979-81. Ainsi, The Specials ne reproduisait pas le ska tel que jouĂ© en JamaĂŻque vingt ans plus tĂŽt, mais ajoutait Ă  cette musique caribĂ©enne une Ă©nergie tendue, punk rock, une conscience de classe trĂšs britannique, et s’emparait des thĂšmes forts de l’Angleterre thatchĂ©rienne : les bribes d’un passĂ© idĂ©alisĂ© pour proposer une alternative Ă  l’époque. Parmi les raisons actuelles avancĂ©es pour expliquer ce frein de l’Histoire, le Web figure en bonne place. Cette gigantesque banque d’archives permet de conserver, thĂ©oriquement ad vitam aeternam, les traces du passĂ©. Autrefois, l’Histoire faisait le tri d’elle mĂȘme, laissant certaines Ɠuvres dans ses poubelles, Ă  tort ou Ă  raison : disques supprimĂ©s des catalogues, artistes Ă  la masse ou
visionnaires complĂštement ignorĂ©s
 Sans mĂȘme Ă©voquer les dĂ©couvertes de musiciens issus des pays Ă©mergents! Or, la Toile ne joue pas ce rĂŽle de tamis. Au contraire : c’est une mine Ă  ciel ouvert, dans laquelle le passĂ© demeure toujours sondable. Des annĂ©es aprĂšs la bataille, on peut toujours fouiller les marges, réévaluer un disque oubliĂ© ou mĂ©prisĂ© en son temps mais remis en circulation virtuelle et dĂ©fendu par quelque internaute anonyme. On peut regretter, dans une certaine mesure, cet amoncellement de connaissances, en songeant Ă  Philippe Katerine qui, adolescent, rĂ©enregistra l’album Ă  la banane du Velvet Underground d’aprĂšs ce qu’il en avait lu dans la presse, sans en avoir jamais entendu une seule note. Le Web destructeur des rĂȘveries intĂ©rieures ? Simon Reynolds pose Ă©galement la question. Mais pas en jouant les luddites : ce blogueur invĂ©tĂ©rĂ© analyse nos pratiques actuelles (tĂ©lĂ©chargement illĂ©gal, iPod
) et s’avĂšre foutrement convaincant lorsqu’il ausculte avec acuitĂ© le mĂ©dia YouTube, vecteur de “l’expansion astronomique des ressources mĂ©morielles de l’humanitĂ©â€. En dĂ©taillant l’utilisation du cĂ©lĂšbre site (la barre de progression, les vidĂ©os conseillĂ©es), Reynolds s’interroge sur notre rapport Ă  l’espace, au temps et surtout Ă  cette persistance du passĂ© dans nos vies prĂ©sentes puisque tout devient consultable n’importe quand et n’importe oĂč. Et l’on se souvient de Farga Rock City (2011) oĂč Chuck Klosterman dĂ©crivait, de mĂ©moire et en 2001, les vidĂ©os de hard rock de sa jeunesse, craignant Ă  l’époque ne plus jamais les revoir de sa vie. Parmi les changements radicaux opĂ©rĂ©s via le Net, ce supplĂ©ment d’éternitĂ© n’est pas le moindre. Reynolds lui mĂȘme en convient : “Quand je songe Ă  l’utilitĂ© d’un tel site durant la rĂ©daction de Rip It Up, mon histoire du post-punk (achevĂ©e dix huit mois environ avant le lancement de You Tube, en hiver 2005), mes sentiments oscillent entre une frustration aprĂšs coup et un curieux soulagement. Car autant ce site aurait reprĂ©sentĂ© une ressource considĂ©rable, autant j’aurais pu aisĂ©ment m’égarer dans une infinie succession d’images de concerts, clips et apparitions tĂ©lĂ©visĂ©es”.
Ce passĂ© si excitant supplanterait donc le prĂ©sent, et les plus pointus sont dĂ©sormais des experts, non pas des tendances de demain, mais de celles d’hier : Reynolds dessine alors la figure du hipster, autrefois “pionnier et innovateur”, aujourd’hui curateur et archiviste. Curateur ou commissaire d’exposition. Le langage des galeries d’art appliquĂ© Ă  la musique. On touche lĂ  au problĂšme central de la culture pop : sa musĂ©ification. Symptomatiques de ce phĂ©nomĂšne, les reformations en sĂ©rie (Ă  peu prĂšs tout le monde sauf The Smiths et quelques morts) ou la manie des albums jouĂ©s en intĂ©gralitĂ© par leurs auteurs — citons Sonic Youth (Daydream Nation, 1988) ou Primal Scream (Screamadelica, 1991). EvĂšnements plus ou moins exceptionnels, ces concerts vont Ă  rebours de la culture shuffle de l’IPod, et posent les artistes lĂ©gendaires (et lĂ©gitimĂ©s) en tant que performeurs : ces sets sont l’occasion pour eux de re crĂ©er leur Ɠuvre (avec plus ou moins de bonheur). Autre signe de la musĂ©ification, les rééditions de myriades d’albums en version souvent luxueuse : “Je ne suis certainement pas le seul Ă  baver d’envie sur ces coffrets tout en les trouvant singuliĂšrement repoussants une fois entre mes mains”, Ă©crit Reynolds. “DrapĂ© dans un emballage semblable Ă  un cercueil ou une pierre tombale, le coffret est l’endroit oĂč le vieil enthousiasme se cache pour mourir : il fige un groupe ou un genre que vous adoriez dans un bloc indigeste. (
) Ils ressemblent moins Ă  des disques qu’à des trophĂ©es qu’on exhibe comme autant de tĂ©moignages d’un goĂ»t et d’un savoir musical Ă©clairĂ©s”. Sans mĂȘme parler du Rock’n‘roll Hall Of Fame et autres musĂ©es du rock, dĂ©crits avec une prĂ©cision architecturale qui fait sens.

MILLEFEUILLES
Aujourd’hui, donc, que l’on se situe du point de vue du mainstream ou des marges (drones et bruits blancs Ă©rigĂ©s en avant garde depuis des dĂ©cennies), cela fait bien longtemps que nous n’avons pas eu l’impression de ne “jamais avoir entendu ça” — la nouveautĂ©, finalement. Les sous-courants (du goth Ă  la dum’n‘bass, du freak folk Ă  la glitch pop) vivent chacun de leur cĂŽtĂ©, dans de petits prĂ©s carrĂ©s oĂč nous batifolons indiffĂ©remment. En somme, la culture pop actuelle est un gigantesque mille feuilles, un assemblage de niches plus ou moins permĂ©ables. Bien entendu, il reste des activistes souterrains, mais la forme musicale n’est pas neuve comme ont pu l’ĂȘtre le rap ou la techno. Les raves ont germĂ© dans les warehouses et le hip hop a Ă©clos dans le Bronx. Aujourd’hui, l’instantanĂ©itĂ© des moyens d’information et de communication empĂȘchent, paradoxalement, l’émergence d’un underground, puisque rĂ©vĂ©lĂ© au grand jour, il perd toute son essence. Une derniĂšre question : et si la quĂȘte d’innovation Ă©tait achevĂ©e pour de bon ? Et si nous avions Ă©tabli tous les canons ? On ne reproche pas Ă  la ComĂ©die Française de jouer MoliĂšre ou Racine, ni Ă  l’OpĂ©ra de jouer du Beethoven. Et si la culture pop occidentale Ă©tait arrivĂ©e au bout d’un processus? Peut ĂȘtre a-t-elle, en une cinquantaine d’annĂ©es, donnĂ© naissance Ă  toutes les formes possibles. La notion de progrĂšs, dans son acceptation sociale ou scientifique, ne s’applique peut-ĂȘtre tout simplement pas Ă  la culture pop. En attendant, d’autres pays, hors de l’Europe ou des États-Unis, lui donneront peut-ĂȘtre un coup de fouet. C’est d’ailleurs la conclusion de Simon Reynolds: “Le futur est toujours lĂ , quelque part”. Mais oĂč? RĂ©tromania ne rĂ©pond pas. Voici pourtant l’un des ouvrages fondamentaux de ce dĂ©but de siĂšcle. La plume alerte, l’érudition dĂ©lestĂ©e de tout snobisme, le savoir Ă©clairĂ© se parant de saillies bien senties, l’ensemble est de plus constellĂ© de notes de bas de page proposant des livres dans le livre — sur des sujets aussi variĂ©s que l’électroclash, le rĂ©tropunk japonais, les reprises, Trunk Records ou Jacques Derrida. Cette somme n’écrase jamais par son didactisme et ouvre une multitude de pistes de rĂ©flexions. Une lecture salutaire.

MAGIC

Thibaut Allemand
Magic février 2012

- Rétromania

Connu pour ses ouvrages audacieux et trĂšs fouillĂ©s sur le post-punk (Rip It Up And Start Again) et la culture rave anglaise (Energy Flash, Generation Ecstasy), le critique britannique Simon Reynolds a surtout accompagnĂ©, via le Melody Maker, Spin ou The Wire, la plupart des mouvements musicaux souterrains de ces trente derniĂšres annĂ©es (des premiers soubresauts de l’indie pop Ă  l’hantologie, en passant par le post-rock, la house ou le hip-hop). Mais comme la plupart des mĂ©lomanes et thĂ©oriciens contemporains, cet enthousiaste traditionnel de la modernitĂ© musicale a vĂ©cu le grand glissement de paradigme culturel de ces dix derniĂšres annĂ©es (“de la nĂ©ophilie vers la nĂ©crophilie”) comme un moment de crise. Analyste acĂ©rĂ© des phĂ©nomĂšnes d’accrĂ©tions postmodernes qui affligent la culture pop dans son ensemble, autant que passionnĂ© lambda intimement concernĂ© par l’évolution des pratiques d’écoute au milieu des flux ininterrompus, Reynolds a consignĂ© thĂ©ories, autobiographie et histoire pointilleuse des phĂ©nomĂšnes revivalistes Ă  travers les Ăšres dans ce qui est sans conteste le premier grand ouvrage thĂ©orique sur la pop aprĂšs Internet : RĂ©tromania.

CHRONIC’ART

Olivier Lamm
Chronicart janv-fev 2012

- aPOPcalypse

2012. Le cerveau toujours embrumĂ© par quelques avalanches d’informations, prenons le temps de nous questionner sur l’avenir de la pop culture
 et des petits oiseaux.

Dans son brillant ouvrage Ocean of Sound, publiĂ© en 1995, David Toop propose une rĂ©flexion sur l’aspect immersif de la musique. Pour rĂ©sumer, l’ambient, qui a connu une seconde vague au dĂ©but des annĂ©es 90, n’y est pas vraiment Ă©voquĂ© en tant que genre, mais plutĂŽt en tant que type d’écoute. « L’envie de transcender le corps est un thĂšme dominant dans toute conversation relative Ă  l’avenir technologique », commente l’auteur

Retour en 2012. ImmergĂ©s, nous le sommes. A l’ùre du tout numĂ©rique, cela ne fait aucun doute. Mais dans quoi ? Il est en effet compliquĂ© de dĂ©terminer les contours d’un prĂ©sent dominĂ© par l’immatĂ©rialitĂ©. Tant mieux ? Tant pis ? A ce sujet, RĂ©tromania – Comment la culture pop recycle son passĂ© pour s’inventer un futur, Ă  paraĂźtre dĂ©but fĂ©vrier chez Le Mot et le Reste (maison d’édition marseillaise), fait d’ores et dĂ©jĂ  figure de rĂ©fĂ©rence. Le critique musical Simon Reynolds y dĂ©veloppe une rĂ©flexion acĂ©rĂ©e sur ce dans quoi nous sommes finalement tous plus ou moins plongĂ©s, artistes, auditeurs, connectĂ©s, enfants de la culture pop. Un grand coup de pied dans la fourmiliĂšre de la « digiculture » (qui fait suite au « rĂ©gime analogique », prĂ©cise-t-il dans un article publiĂ© dans le dernier Chronic’Art), obsĂ©dĂ©e par son propre passĂ©. OĂč en est-on avec la pop culture Ă  l’heure d’Internet ? SystĂšme d’archivage atemporel, flux constant d’informations, profusion, dĂ©contextualisation
 Comment interprĂ©ter et recevoir, aujourd’hui, ce qui a Ă©tĂ© dĂ©jĂ  composĂ©/Ă©crit/pensĂ© hier ? Alors, bien entendu, on se sent tous concernĂ©s et chacun y va de son petit commentaire. Le sujet est passionnant. Mais attention aux impasses, comme il l’explique en prenant MySpace pour exemple : « Tout le monde parle, personne n’écoute. » Prenons le temps donc.
Par exemple, dans un tout autre domaine, des chercheurs ont rĂ©cemment pris le temps d’analyser plus de mille chants de troglodytes maculĂ©s, pour enfin dĂ©couvrir que ces petits oiseaux duettistes prennent eux-mĂȘmes le temps d’apprendre la partition de leur partenaire
 Prenons le temps, l’immersion n’en sera que plus transcendantale. Laissons Ă  Hiroshi Yokoi, crĂ©ateur de la premiĂšre radio par satellite, le soin de conclure (dans Ocean of Sound toujours) : « Je pense que les personnes liĂ©es Ă  l’activitĂ© des mĂ©dias ont une obligation importante Ă  remplir. Celle de saisir pleinement l’esprit de cette pĂ©riode. Et en mĂȘme temps d’employer leur pouvoir d’imagination et leurs compĂ©tences pratiques pour crĂ©er une vague de rĂȘve. »

VENTILO

Jordan Saisset
Ventilo 25 janvier 2012

- Bain de jouvence intergénérationnel

Le sac Sabena en bandouliĂšre, la montre Casio au poignet, les lunettes Ray Ban vissĂ©es sur le nez, la mode du vintage et de la nostalgie est loin d’ĂȘtre terminĂ©e. A croire mĂȘme qu’elle tourne en boucle au fil des gĂ©nĂ©rations
 Signe de cet engouement intergĂ©nĂ©rationnel, la maison d’édition « Le mot et le reste » proposera la traduction française de Retromania, l’essai de Simon Reynolds, Ă  partir du 9 fĂ©vrier prochain. Son sous-titre est clair : « Comment la culture pop recycle son passĂ© pour s’inventer un futur ». Dans cet ouvrage, l’auteur de Rip it up, and start again, collaborateur rĂ©gulier du magazine britannique The Wire (consacrĂ© Ă  la musique d’avant-garde), tente de dĂ©coder ce mal contemporain qu’est la nostalgie du « c’était mieux avant » ou « c’était quand mĂȘme plus simple avant ». Une mode qui a envahi la sphĂšre pop culturelle depuis quelques annĂ©es avec des reprises Ă  la pelle de morceaux des annĂ©es 80.

LE SOIR

Philippe De Boeck
Le Soir 17 janvier 2012

- Rétromania : Simon Reynolds explique le futur antérieur

Obsessions communes
On dĂ©butera cette lecture par un nombril, le nĂŽtre. Car on a trouvĂ© dans cet essai replet un enrichissement considĂ©rable de questions qui nous taraudent et sur lesquelles on s’est dĂ©jĂ  Ă©panchĂ© ici-mĂȘme. Et puisqu’il est question de l’obsession de l’univers pop (et rock) pour son passĂ©, on saisit la perche pour en fournir un exemple typique quoique peu glorieux ^^.
Le “futur antĂ©rieur”, rien de mieux pour rĂ©sumer ce bel essai de Simon Reynolds. Ironie du calendrier, nous achevons enfin notre lecture de RĂ©tromania, trouvĂ© Ă  Londres l’étĂ© dernier, au moment oĂč sa traduction est sur le point de paraĂźtre et fournit l’occasion d’un dossier dans le mensuel GQ. Saluons au passage la cĂ©lĂ©ritĂ© de cet Ă©diteur exemplaire qu’est Le mot et le reste, le vrai grand Ă©diteur rock en France, alors qu’on doit souvent attendre 3 Ă  10 ans pour lire en français les essais anglophones importants.
Le sous-titre est explicite : l’addiction de la pop-culture Ă  son propre passĂ©. A peine avions-nous aperçu la couverture que des articles de notre main nous repassaient en mĂ©moire. Nous n’étions donc pas visionnaire, dommage. Nous ne sommes donc pas brillant au point d’avoir Ă©tĂ© le seul Ă  identifier quelques traits saillants de l’époque. DĂ©ception.
DĂ©ception et contentement de lire sous la plume de Reynolds, plume affĂ»tĂ©e s’il en est, un essai riche et stimulant sur l’incapacitĂ© de notre Ă©poque Ă  ne pas vivre l’oeil vissĂ© sur le rĂ©troviseur. Car c’est une chose d’écrire quelques pages sur la question, comme nous l’avons fait ici sur la tendance “garage” dans le rock, ou encore lĂ  sur l’incessant revival qui limite l’innovation musicale (je vous recommande hautement les commentaires de haute volĂ©e qui sont plus intĂ©ressants que l’article lui-mĂȘme). C’en est une autre de proposer une Ă©tude dense et documentĂ©e sur un sujet vaste, aux ramifications profondes. Nous avions-mĂȘme parlĂ© plus d’une fois des reprises qui se multiplient et sont devenues un filon Ă  part entiĂšre, mais Reynolds lui, s’élĂšve un peu plus et dĂ©voile une vision d’ensemble d’une qualitĂ© incontestable. Si l’on insiste, c’est qu’on vient de refermer un des quelques livres, pas si nombreux, qu’on aurait fantasmĂ© d’écrire nous-mĂȘme.

Un essai à l’anglaise
Anglais expatriĂ© aux Etats-Unis, Reynolds Ă©crit dans la tradition de ces deux cultures. Le “je” y a sa place sans virer au nombrilisme ni au gonzo un peu trash. Au fur et Ă  mesure, la premiĂšre personne, devenue banale avec la multiplication des blogs, se justifie de plus en plus. Lorsqu’il vient Ă  Ă©voquer les ancrages nationaux, du hiphop anglais et amĂ©ricain notamment, on est frappĂ© avec lui, de rĂ©aliser combien il se sent bel et bien anglais, alors que son fils, qui n’a vĂ©cu qu’en AmĂ©rique, ne partagera jamais vraiment les mĂȘmes rĂ©fĂ©rences.
C’est probablement Ă  cette culture d’essai grand public que Reynolds doit de rĂ©ussir Ă  manier des rĂ©fĂ©rences pointues sans larguer ses lecteurs. RĂ©fĂ©rences musicales, dĂ©jĂ , puisqu’il se refuse Ă  sĂ©parer la culture populaire de genres plus confidentiels, parlant avec la mĂȘme aisance de Madonna et de Oneohtrix point never.
RĂ©fĂ©rences intellectuelles Ă©galement, distillĂ©es sans ostentation mais Ă  point nommĂ©, Adorno ici, Derrida (thĂ©oricien de l’hantologie) ou Badiou lĂ . Reynolds ne se limite pas Ă  des constats pertinents mais intuitifs, il se documente et nous donne les clefs pour poursuivre l’analyse.

Le syndrÎme du rétroviseur, pas si nouveau
“La nostalgie, camarade”, chantait Gainsbourg en 1981, alors que se tournait la page Giscard et que Mitterrand promettait de “changer la vie”. Message d’avenir s’il en est, mais qui, visiblement, inspirait aussitĂŽt plus de nostalgie que d’enthousiasme. A en croire Reynolds, ce n’est pas une poignĂ©e d’artistes qui joue Ă  “et si on Ă©tait nĂ©s 20 ans plus tĂŽt?”, c’est tout le zinzin qui est coincĂ©, la manivelle a du jeu et la machine d’HG Wells fait tourner les aiguilles Ă  l’envers. Avant on avait Radio Nostalgiue, maintenant il y a des spĂ©ciales “annĂ©es 80″ en prime time, la chaĂźne HV1 qui ne diffuse que les clips de notre adolescence, et tout le reste Ă  l’avenant.
En lisant Reynolds, on ne peut s’empĂȘcher d’avoir Ă  l’esprit la sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e How I met your mother, qui introduit une nouveautĂ© perverse, une nostalgie du prĂ©sent. DrĂŽle et attachante, cette sĂ©rie est aussi terrifiante par son principe : tournĂ©e au prĂ©sent, elle se raconte au spectateur au passĂ©, avec une nostalgie certaine. Alors que le prĂ©sent est un futur qu’on entame, il devient ici moins qu’un simple prĂ©sent, il est dĂ©jĂ  du passĂ© avant d’ĂȘtre complĂštement consommĂ©. Plus de futur, plus de prĂ©sent, seul le passĂ© existe, qui dĂ©vore tout. Ce simple artifice narratif illustre Ă  quel point la rĂ©tromania a bel et bien gagnĂ© toute la culture populaire.
La nostalgie occupe une place importante dans ce livre, dont une bonne partie combat l’idĂ©e qu’elle serait une manifestation nouvelle. La culture occidentale Ă©tait dĂ©jĂ  volontiers nostalgique dans les annĂ©es 1970 ou 1980, Reynolds le dĂ©montre sans contestation. Les annĂ©es 70 regrettaient les fifties, et mĂȘme le punk en est la preuve. C’est un moment frappant de la lecture lorsqu’on se trouve opiner sur ce point : les punks ont rompu ouvertement avec les annĂ©es 60 mais en puisant largement dans la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente, celle des balbutiements du rock.
Les revivals non plus ne sont pas si nouveaux, mĂȘme s’ils sont devenus plus nombreux, et simultanĂ©s (c’est la nouveautĂ© des 2000s). Le rĂ©tro, le vintage, n’ont pas attendu le 21e siĂšcle pour ĂȘtre au coeur de la mode. LĂ  encore, la spĂ©cificitĂ© actuelle n’est pas le rĂ©tro ou le vintage en soi, mais la place qu’ils occupent au dĂ©triment de tendances nouvelles. Et Reynolds de citer le rĂ©tro-gaming. On pourrait aussi penser aux innombrables “nouveaux Beatles” (on ne les compte plus), la nouvelle Janis Joplin (Izia), le nouveau ci ou ça qu’on dĂ©signe donc comme n’ayant rien de nouveau puisqu’on n’a de mieux Ă  dire sur eux que leur parentĂ© avec des artistes parfois morts 40 ans plus tĂŽt. Prolongeons l’apartĂ©, en rappelant que “the boss” (Springsteen) ou “the godfather of soul” (James Brown) ne doivent leur surnom qu’à leur aura propre, et pas Ă  une comparaison avec qui que ce soit.
Pas Ă©tonnant, dans ce contexte, de voir autant d’artistes reprendre une guitare qu’ils avaient remisĂ© depuis longtemps, ou de groupes se reformer, aussi bien the Police que
 les Sex pistols! No future, peut-ĂȘtre, mais pas sans passĂ© en tout cas. Toute l’industrie musicale fonctionne Ă  plein grĂące Ă  son passĂ©, rééditions Ă  l’identique (Reynolds Ă©tudie en longueur l’étonnant cas du Japon), rééditions remasterisĂ©es, rééditions avec bonus et coffret, mais aussi tournĂ©es anniversaires. On a vu fleurir des tournĂ©es oĂč Sonic Youth, Lou Reed, ou les Pixies rejouĂšrent, dans l’ordre exact du disque, un de leurs albums emblĂ©matiques (Daydream nation, Berlin, Doolittle). Et le public en redemande, les salles sont pleines.
Quant-Ă  Abba ou Queen, dont plusieurs membres sont encore en vie, ils ont droit Ă  des biopics et des comĂ©dies musicales Ă  succĂšs. L’époque, dans son ensemble, paraĂźt donc gagnĂ©e par la nostalgie et une revivalite aiguĂ«.

Collectionneur, crate digger et artiste hantologiste : victoire du numérique
Erreur : mĂ©moire pleine. Tel est le message affichĂ© en grand sur l’écran de notre Ă©poque.
Abba n’est pas seul Ă  avoir droit Ă  son biopic. Le passĂ©, encore rĂ©cent, occupe de plus en plus de place dans la pop culture, Tina Turner a mĂȘme donnĂ© son avis sur l’actrice qui l’incarnera Ă  l’écran. De son propre vivant!
MusĂ©e des Beatles Ă  Liverpool, Rock’n’roll hall of fame, expositions sur le Rock’n’roll (Fondation Cartier) voire – un comble! – sur le punk (Ă  la villa Medici), la culture rock et pop n’est plus seulement une culture vivante au prĂ©sent, son passĂ© est entretenu, scrutĂ©, cĂ©lĂ©brĂ©. La mĂ©moire du passĂ© est si prĂ©sente et encombrĂ©e qu’elle devient saturĂ©e. Reynolds cite ici longuement Huyssen, qui parlait d’un “memory boom”.
Ce travail de mĂ©moire, on le voit aussi hors des institutions. Il y a mĂȘme des aspects illĂ©gaux, avec quantitĂ© de blogs dont le but est de mettre Ă  disposition des disques Ă©puisĂ©s, rares ou seulement jamais rééditĂ©s en CD. Les annĂ©es 90-2000 ont Ă©tĂ© celles, sur internet, de mp3 blogs consacrĂ©s Ă  l’excavation de disques oubliĂ©s ou inaccessibles. Le moindre groupe, le plus obscur 45 tours, retrouvent une chance d’avoir un public. Reynolds (et nous avec lui) se dĂ©crit volontiers en accro de ces sites, passant son temps Ă  tĂ©lĂ©charger des centaines d’heures de musique qui resteraient oubliĂ©es dans un coin de disque dur sans jamais ĂȘtre entendues.
La technique n’est pas sans consĂ©quence. Elle tient le rĂŽle principal. Le passage de l’analogique au numĂ©rique est Le pivot de toute cette histoire. Avec le numĂ©rique, la reproduction Ă  l’identique devient possible sans dĂ©perdition et donc sans limitation. Lorsqu’internet se dĂ©veloppe, c’est l’explosion. Toutes ces numĂ©risations, toutes ces copies privĂ©es, se trouvent jetĂ©es sur des blogs innombrables, Ă  la disposition de tous. C’est l’ùre de la “sharity“. Mais aussi celle de l’indisgestion.
Au prix de cette indigestion, des genres entiers ont gagnĂ© une visibilitĂ©, en particulier la musique d’illustration, library music, dont on doit avouer ĂȘtre friand et possĂ©der une collection consĂ©quente. Certains passionnĂ©s et DJ se sont fait un nom en Ă©ditant des compilations de ce type, comme Patrick Whitaker et Martin Green. De DJ, ils sont devenus “curators” (d’ordinaire c’est la traduction de “commissaire d’exposition”), comme ceux qui publiĂšrent “la crĂšme de la Bosworth Library” en 2002.
Plus aucun disque ne semble tomber dans l’oubli, au pire il trainera dans un bac d’un dĂ©pot-vente. Et sera un jour achetĂ© par un DJ, la culture hiphop Ă©tant toujours Ă  la recherche de samples inusitĂ©s, 2 secondes de trompette ici, un beat de 4s de batterie là
 L’ébouriffant Endtroducing de DJ Shadow bouclant a boucle (jeu de mot), mettant une photo de son disquaire prĂ©fĂ©rĂ© en pochette de son disque construit exclusivement Ă  partir de samples de morceaux existants.
La mĂ©moire devient alors matĂ©riau. Au-delĂ  du postmodernisme, Reynolds estime que le phĂ©nomĂšne va encore au-delĂ  en incarnant un genre nouveau. Pour le coup, ah, du nouveau avec du vieux, il n’y a donc pas qu’à se plaindre de la rĂ©tromania ;-)
C’est là que l’hantologie fait son apparition.
On aurait pu citer le premier disque de Alpha, Comme from heaven, pour lequel on a un faible et qui utilise par instants la voix de Sylvia Plath. De son cĂŽtĂ© Reynolds revient constamment au premiers disques de Boards of Canada pour Ă©voquer ce courant, auxquels des critiques ont plaquĂ© un concept de Derrida. Cool, non? AprĂšs tout il existe bien un groupe baptisĂ© Pure reason revolution en hommage Ă  Kant, et un autre Jean-Paul Sartre Experience, alors pourquoi pas Derrida? On vous laissera savourer les pages sur l’hantologie, tout aussi bonnes que le reste de l’ouvrage, mais vous commencez Ă  deviner. Il y est question du passĂ©, mais sous une autre forme que la citation (l’usage de base du sample) ou la reprise ou encore le revival. AcclamĂ© par les milieux electro, BOC proposait d’emblĂ©e par la pochette de Music has a right to children une rĂ©fĂ©rence lexicale au passĂ©, et une photo de pochette comme sauvĂ©e d’un grenier et oĂč les visages auraient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© emportĂ©s par la surexposition.
Cette musique lĂ  est prisonniĂšre de son rapport au passĂ©, et d’une fantasmagorie ajoute Reynolds, mĂȘme lorsqu’elle s’efforce d’aller de l’avant et de proposer une musique originale. Elle porte de bout en bout une nostalgie qui, dirait-on, est son inspiration principale. C’est lĂ  le truc flippant, si l’on prend l’hantologie au sĂ©rieux la crĂ©ation du neuf porte constamment la marque du passĂ©, plus que jamais, plus que le rock n’était marquĂ© par le blues par exemple. Reynolds en dit bien plus et le fait bien mieux, mais le but de cet article n’est pas remplacer le livre, plutĂŽt d’éclairer quelques (bonnes) raisons de le lire ;-)
La technique, donc, au coeur de la rĂ©tromania. Comme les visages et les craquelures de la pochette de Music has the right to children, le son des cassettes analogiques s’évanouit peu Ă  peu. Les ventes de vinyl restent stables depuis des annĂ©es, voire augmentent un peu, mais Reynolds attire plus notre attention sur le retour des cassettes. Certains albums sont publiĂ©s exclusivement sur ce format, en 2011. Ce n’est pas seulement la musique du passĂ© qui nous aspire, le rapport Ă  la musique aussi a changĂ© et certains s’efforcent de remonter le temps.

Et le futur dans tout ça?
Dans une Ăšre aussi rĂ©tro, que devient le futur? Fait-il encore rĂȘver? On s’écarte un peu du livre de Reynolds pour Ă©voquer trois exemples. Retour d’abord dans les annĂ©es 1980, tous les commerces ne juraient que par l’an 2000, magasins d’électromĂ©nager et hi-fi, bien entendu (Technic 2000, dans mon ancien quartier), mais aussi bien des enseignes de coiffure, vĂȘtements, chaussures
 Lorsqu’on voit aujourd’hui une devanture **-2000, on sait que le commerce date des annĂ©es 1980. Un avenir de mĂȘme pas 20 ans devant nous nous faisait saliver, rĂȘver. En revanche, le 21e siĂšcle est marquĂ© par le retour des enseignes indiquant “fondĂ© en 2003″ ou “est. 1997″, comme ces vieilles maisons anglaises, on joue Ă  faire vieux tout en dĂ©montrant qu’on vient de naĂźtre.
A l’inverse, pour clore cet apartĂ©, le futur est investi par des inventeurs inĂ©dits, dont le steam punk est le meilleur symbole. Les steam punks sont le summum du rĂ©tro-futurisme, on invente des machines qui seraient futuristes si nous Ă©tions en 1900, comme dans des uchronies dont l’animation japonaise est friande (Steamboy, Le chateau ambulant). On va chercher le futur
 dans le passĂ©, dans une sorte de communion avec Jules Vernes.
Reynolds Ă©voque une “nostalgie du futur”, un peu diffĂ©rente de celle du prĂ©sent qu’on identifiait plus haut dans How I met your mother. La puissance d’attraction des sixties, mĂȘme dĂ©formĂ©es et fantasmĂ©es, tient pour partie Ă  ce qu’elles sont un Ăąge d’or, reconnait Reynolds. Mais c’est aussi une dĂ©cennie oĂč le futur paraissait Ă  portĂ©e de main, et oĂč le premier pas sur la Lune Ă©tait, pour des peuples entiers, la promesse de connaĂźtre de son vivant la vie sur une autre planĂšte. Ce n’est pas, nous dit-il, que nous ayons cessĂ© d’innover, internet, le wifi, les voitures Ă©lectriques, les tablettes tactiles en tĂ©moignent. Non, ce qui a changĂ© c’est que ces innovations sont aujourd’hui banales, alors que dans les annĂ©es 1960 le futur Ă©tait excitant. Ce qui a changĂ© serait donc notre regard sur le futur, et notre croyance dans les bienfaits et merveilles qu’il recelait et auxquelles on ne croit plus. Mais on aimerait y croire, comme ces enfants qui font semblant, et ne disent pas Ă  leurs parents qu’ils ont compris que le pĂšre noĂ«l n’existe pas, comme dĂ©jĂ  nostalgiques de cette magie de noĂ«l Ă©vanouie pour toujours.
Dans un article toujours pas dĂ©menti, GT relevait que depuis 2000, il n’est apparu aucun genre nouveau (du moins aucun qui touche le grand public, comme la disco, le rap, le grunge, l’ont fait). Simon Reynolds tient exactement le mĂȘme langage, et nous conforte Ă©galement dans nos propres analyses en constatant que “la nouveautĂ© (au sens de ce qui prend la place de ce qui prĂ©cĂšde) a remplacĂ© l’innovation”.
Mais ce qui pourrait n’ĂȘtre qu’un constat tourne au paradoxe, car Reynolds insiste sur l’omniprĂ©sence des annĂ©es 1960 ou de la rĂ©fĂ©rence aux 60s dans les multiples revivals et musiques des 15 derniĂšres annĂ©es. Autrement dit, la culture pop se complaĂźt dans un retour incessant Ă  une Ă©poque qui Ă©tait obsĂ©dĂ©e par
 le futur! Les 30 glorieuses, et les 60s surtout, sont la pĂ©riode de la conquĂȘte spatiale, des dĂ©buts de la musique Ă©lectronique pop, et d’une explosion de science fiction. Ici mĂȘme on a tĂ©moignĂ© de la floraison, Ă  l’époque, de genres comme le “space funk”, la “kosmische musik”. Le cinĂ©ma n’est pas mieux loti, les films de science fiction sont des dĂ©clinaisons de films pas tout jeunes (Alien vs. Predator), ou des remake (La PlanĂšte des singes, Star trek, Solaris, l’homme invisible), tandis que la tĂ©lĂ© qui peine Ă  inventer dans le domaine s’auto-cite abondamment (Stargate, SG Atlantis, SG Universe). On en revient un peu au steam punk, Ă©tonnamment oubliĂ© par Reynolds, par la maniĂšre de chercher non plus le futur dans notre imagination, mais dans celle de nos prĂ©dĂ©cesseurs.
En consĂ©quence, la dĂ©cennie 2000 sera peut-ĂȘtre la premiĂšre de l’ùre pop Ă  ĂȘtre associĂ©e non pas Ă  un style musical, mais Ă  des objets et technologies (le mp3, l’ipod, le streaming, myspace
).

Hors de la pop occidentale, le salut?
Reynolds a abattu un boulot énorme et jamais son propos ne manque de justesse, ni de matériau. Stimulant, son essai appelle la discussion et la réflexion, on se sent donc assez facilement autorisé à le prolonger. A notre tour de nous lancer.
D’abord on peut se demander si la sclĂ©rose de la poprockosphĂšre (expression maline qu’on doit Ă  François Gorin) n’est pas limitĂ©e au monde anglo-saxon oĂč elle est nĂ©e. D’annĂ©e en annĂ©e des pays inconnus de la carte pop ou rock dans les annĂ©es 1960 s’imposent, l’Islande, la SuĂšde, le BrĂ©sil, la Russie, l’Afrique du sud
 tandis que le blues malien gagne l’Europe ou que le hilife inspire des Vampire weekend, et que le kuduro angolais fait danser sur les pistes europĂ©ennes. Au BrĂ©sil par exemple, on a vu un boom du baile funk, nouvelle forme de recyclage musical, mais aussi quantitĂ© d’artistes Ă©lectro.
Rien qu’en electro, rien qu’avec le BrĂ©sil puisqu’on y est, ces derniĂšres annĂ©es on a vu de belles rĂ©ussites dont on retient Gui Boratto, signĂ© sur un label allemand, et le duo Tetine installĂ© Ă  Londres.
Justement
 Tetine n’a pas touchĂ© le grand public mais ne fait rien pour. Ils Ă©voluent principalement dans les galeries et le milieu de l’art contemporain. L’art contemporain, nouveau moteur de la crĂ©ation musicale? Un lieu comme la GaitĂ© lyrique, beau lieu “des cultures numĂ©riques” Âźouvert en 2011 Ă  Paris, fait volontiers ce pari, tout comme des revues pointues comme MCD (musiques et cultures digitales) ou l’anglais the Wire. La volontĂ© d’innover n’a pas disparu. Mais elle s’est sans doute refermĂ©e, dans les 70s un Bowie Ă©tait une star mondiale et il ouvrait des portes, tandis qu’aujourd’hui ceux qui se veulent innovateurs Ă©voluent dans des sphĂšres au public limitĂ©, limitĂ© d’avance contrairement Ă  l’industrie du disque oĂč un succĂšs mondial inattendu peut parfois survenir.
On apprend beaucoup en lisant ce livre de Reynolds, et on réfléchit. On ne sait plus trop si on doit se plaindre ou non de la rétromania, mais on en sait plus sur ses ramifications et ses cent visages.
On referme ce livre avec l’étrange sentiment d’avoir eu raison contre soi-mĂȘme. Avec une grande luciditĂ©, Simon Reynolds se livre Ă  sa propre critique. A moins grande Ă©chelle, comme lui nous avons Ă©cumĂ© les bacs de 45t et de 33t Ă  la recherche de pressages originaux, puis fait le tour des mp3 blogs pour y rĂ©cupĂ©rer des centaines d’albums des annĂ©es 1950, 60, 70, 80, sans jamais avoir le temps de les Ă©couter par la suite. On a mixĂ© des nuits entiĂšres dans des bars en se focalisant sur la soul seventies et les musiques de films de la mĂȘme Ă©poque. On a contribuĂ© Ă  une collection de vieilleries pop-hitsiennes dont d’autres parlent mieux que nous. On a passĂ© des heures carrĂ©es dans des friperies pour y dĂ©goter des pantalons patte d’eph ou de criards chemisiers orange satinĂ©s. On a mĂȘme consacrĂ© notre toute premiĂšre interview Ă  une Ă©toile filante des annĂ©es yĂ©yĂ©, Jacqueline TaĂŻeb. Autant de maniĂšres de sombrer dans la rĂ©tromania qu’on allait finir par dĂ©noncer dans les mĂȘmes pages oĂč l’on en avait fait Ă©talage. Oui, la rĂ©tromania existe, et je l’ai contractĂ©e. La guĂ©rison est longue, et Simon Reynolds est un remarquable docteur.
Et comme il n’est jamais trop tard pour bien faire : en route pour le 21e siùcle!

ARBOBO

ARBOBO janvier 2012

- Interview - LA RETROMANIA, C'EST DE LA RE-CREATIVITE

Critique musical, dĂ©jĂ  auteur d’essais sur la techno et le post-punk, Simon Reynolds a forgĂ© le terme de « rĂ©tromania ». Il rĂ©pond aux questions de GQ. Par Etienne Menu.
GQ: Comment définir la rétromania ?
REYNOLDS: Je ne dĂ©finis jamais le terme de rĂ©tromania de façon scientifique car il s’agit avant tout d’une expression fourre-tout, qui recouvre des phĂ©nomĂšnes actuels distincts. J’avais vu une friperie qui portait ce nom, ou encore une boutique spĂ©cialisĂ©e dans les meubles des annĂ©es 50. C’est aussi le titre d’un album du groupe de hard FM Def Leppard! Donc certes, l’idĂ©e de rĂ©tromania peut s’appliquer Ă  diffĂ©rentes choses, mais ça n’en fait pas pour autant un vrai concept qu’il faudrait valider ou discuter entre chercheurs. C’est surtout un mot pratique pour dĂ©signer un Ă©tat de fait caractĂ©ristique de ce que nous vivons aujourd’hui, Ă  savoir l’inondation du prĂ©sent par le passĂ©. Cela comprend donc des choses indigentes, comme les tribute bands ou la plupart des remakes hollywoodiens, mais aussi tout ce qui relĂšve de ce que l’on pourrait appeler la re-crĂ©ativitĂ© », qui recouvre entre autres les morceaux « mash ups » qui couplent deux tubes. On y trouve des choses plus ou moins rĂ©ussies, mais qui en tout cas nous disent clairement quelque chose sur notre Ă©poque.
GQ: En quoi la rĂ©tromania se distingue-t-elle des revivals que l’on a connus dans les dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes?
REYNOLDS: Avant Internet, et avant mĂȘme que les maisons de disques ne rééditent des albums Ă  la chaĂźne, des musiciens allaient retrouver des vieux vinyles dont ils se servaient comme inspiration. Ils imitaient aussi leurs vĂȘtements, leurs coupes de cheveux, leurs attitudes. Je pense entre autres au revival de la sous-culture des mods Ă  la fin des annĂ©es 70, ou aux revivals garage et rockabilly un peu plus tard, ou encore Ă  l’acid-jazz puis Ă  la nu-soul, qui fĂ©tichisaient l’ñge d’or de la soul et du funk en s’inspirant de disques non rééditĂ©s. Aujourd’hui, avec Internet, l’histoire de la musique enregistrĂ©e est instantanĂ©ment et entiĂšrement accessible, grĂące aux archivistes qui numĂ©risent les disques originaux pour les mettre en ligne. Et les outils de traitement sonore offerts aux musiciens ont Ă©galement la facultĂ© de simuler, Ă  l’identique ou presque, la couleur musicale d’une scĂšne passĂ©e. Le numĂ©rique et l’épuisement de l’inspiration ont surtout permis d’intensifier une obsession du rĂ©tro qui existait dĂ©jĂ  dĂšs les annĂ©es 70. Dans le rock, les pulsions nĂ©ofifties sont nĂ©es dĂšs la fin des annĂ©es 60!
GQ: Cette tendance affecte en priorité la musique?
REYNOLDS: Non, en dehors de la musique, il faut souligner que deux autres domaines ont Ă©tĂ© depuis longtemps contaminĂ©s par ce principe de citation effrĂ©nĂ©e : ce sont le design et la mode. Les crĂ©ateurs qui Ɠuvrent dans ces deux champs n’éprouvent plus depuis longtemps la culpabilitĂ© de refaire du dĂ©jĂ  fait. Le recyclage y est mĂȘme tout Ă  fait encouragĂ©. On voit par exemple le style typographique des Constructivistes repris Ă  toutes les sauces, sur des affiches ou des pochettes de disques, comme celle du premier album de Franz Ferdinand.
GQ: Et la littérature?
REYNOLDS: Elle bĂ©nĂ©ficie d’une forme d’immunitĂ© Ă  la rĂ©tromania. Aucun romancier actuel ne cherche Ă  Ă©crire exactement comme Fitzgerald ou Kerouac, et encore moins Ă  s’habiller, se mouvoir ou parler comme eux. Et plus personne ne tape Ă  la machine. Alors que ce genre de dĂ©marche est courante en musique.
GQ: L’Occident est-il seul concernĂ© par la rĂ©tromania?
REYNOLDS: La rĂ©tromania est irrĂ©mĂ©diablement liĂ©e au vieillissement de la culture occidentale, Ă  l’accumulation continue de temps passĂ©, et Ă  sa monumentalisation, Ă  son archivage de masse. Ce type de conscience patrimoniale ne semble pas prĂšs d’émerger dans l’hĂ©misphĂšre sud, oĂč les gens aiment encore dĂ©truire les vieilles choses pour en construire de nouvelles. Dans les anciens pays soviĂ©tiques, la situation est diffĂ©rente, puisqu’on a notamment vu se dĂ©velopper un phĂ©nomĂšne de nostalgie de l’Est, l’ « ostalgie », qui consiste Ă  regretter la vie miteuse de l’ancienne Allemagne de l’Est, lorsque les produits disponibles Ă©taient peu nombreux et de qualitĂ© infĂ©rieure, mais que l’existence prĂ©sentait une certaine stabilitĂ© comparĂ©e Ă  la prĂ©caritĂ© subie depuis.
GO: Comment se positionner dans cette jungle d’« anciennes nouveautĂ©s »?
REYNOLDS: Je trouve toujours des tonnes de choses intĂ©ressantes Ă  Ă©couter ou voir. Mais une grande partie de ces «bonnes» choses montre une prĂ©sence importante de rĂ©tromania, ou en tout cas elles reconstruisent le passĂ©, elles jouent avec lui. Et il est clair que ce « choc du futur » que j’éprouvais en lisant de la SF ou en Ă©coutant de la techno ne m’a plus heurtĂ© depuis longtemps.
GQ : La rétromania peut-elle se démoder?
REYNOLDS: La phase rĂ©tromaniaque que nous vivons, clairement consciente de ses rĂ©fĂ©rences, va peut-ĂȘtre laisser la place Ă  une phase qui se servirait de celles-ci de maniĂšre soit moins ironique, soit moins respectueuse. Je crois que les artistes vont puiser dans le passĂ© comme dans une immense source de matiĂšres premiĂšres Ă  instrumentaliser, sans se soucier de l’origine de ces matiĂšres premiĂšres. Pour le moment, on entend encore beaucoup de musique qui rend hommage Ă  telle ou telle Ă©poque. C’est de la mĂ©ta-musique, si l’on peut dire, et elle marche dans les sphĂšres branchĂ©es. Du cĂŽtĂ© du vrai mainstream, la rĂ©tromania prend moins, car le grand public aime l’idĂ©e de «vivre le prĂ©sent Ă  fond» chĂšre Ă  David Guetta ou Ke$ha. En parlant de Ke$ha, c’est d’ailleurs intĂ©ressant de noter qu’elle avait citĂ© le nom de Mick Jagger dans un de ses premiers morceaux, non parce que sa musique ressemble aux Stones, mais juste pour dire en substance qu’elle Ă©tait aussi cool que les Stones Ă  leur Ă©poque, que sa musique Ă  elle faisait le mĂȘme boulot que les chansons des Stones Ă  leur apogĂ©e. C’est un bon exemple de la façon dont on entend aujourd’hui l’innovation et l’originalitĂ©. RĂ©tromania ne fait en rĂ©alitĂ© qu’ouvrir une longue conversation collective sur la question de la crĂ©ativitĂ© Ă  l’heure du digital.

Étienne Menu
GQ janvier 2012

- RETROMANIA, pourquoi le passé est notre futur

Dans son essai RĂ©tromania, qui paraĂźt ce mois-ci, l’Anglais Simon Reynolds a mis un mot sur un phĂ©nomĂšne qui nous concerne tous. Une combinaison de nostalgie et de nouvelles technologies qui accĂ©lĂšre le recyclage de pans entiers de la pop culture. Musique, mode ou cinĂ©ma, le passĂ© devient une source d’inspiration (et de revenus) primordiale. HystĂ©rie du revival ou rĂ©invention du patrimoine culturel? Faisons le tri avant qu’il ne soit hier! Par J. Braunstein, E. Menu et J. Ghosn

C’est samedi. Vous avez mis vos lunettes Persol 714 pliantes, celles que porte Steve McQueen dans L’Affaire Thomas Crown, vos brogues vintage achetĂ©es sur eBay et un T-shirt ornĂ© d’un ancien logo Coca-Cola. Vous garez votre Mini Cooper, revisitĂ©e par BMW, Ă  cĂŽtĂ© d’un vĂ©lo fixie vintage, et en face de cette galerie oĂč des rééditions de meubles de Charlotte Perriand se mĂȘlent Ă  des reproductions de Vasarely. Vous jetez un Ɠil mais prĂ©fĂ©rez ne pas demander les prix Ă  la jeune Ă©tudiante au look Nina Hagen, qui semble absorbĂ©e par l’écoute d’une anthologie d’electropunk est-allemand. Vous filez car vous ĂȘtes invitĂ© par des copains « d’avant » Ă  participer Ă  un tournoi de Street Fighter, puisque le jeu de baston lĂ©gendaire est aujourd’hui adaptĂ© sur Xbox 360. AprĂšs cet aprĂšs-midi passĂ© Ă  frĂŽler l’épilepsie, vous rentrez chez vous en Ă©coutant Stade 2, le nouvel album de Mr Oizo, et en pensant Ă  ce bon vieux Robert Chapatte. ArrivĂ© chez vous, vous allumez la tĂ©lĂ© et tombez sur la sĂ©quence « BFM RĂ©tro » (sur BFM TV) rediffusant des images de l’INA vous rappelant que le virage de la rigueur de 1983, c’était hier
 voire demain. En vous endormant, vous vous demandez l’heure qu’il est, mais surtout quelle est exactement l’époque oĂč vous vivez. Bienvenue dans un monde rĂ©tromaniaque.

UNELATITUDEPOURVIVRESESFANTASMES
RĂ©tromania, c’est le titre d’un brillant essai du critique musical anglais Simon Reynolds, qui dĂ©veloppe la thĂšse suivante : depuis une dizaine d’annĂ©es, la pop culture s’est nourrie presque uniquement de son passĂ©, dĂ©bitant Ă  un rythme infernal rééditions, rĂ©trospectives et hommages, ainsi que productions « nouvelles » citant et recyclant abondamment telle ou telle pĂ©riode de son histoire, et ce, tant dans la musique que l’automobile, le cinĂ©ma, la gastronomie ou le design. Les « industries crĂ©atives» – et ceux qui les consomment – seraient ainsi parvenues Ă  un point d’épuisement si avancĂ© qu’elles n’auraient d’autre choix que de regarder en arriĂšre pour continuer d’exister. S’agirait-il lĂ  d’une caractĂ©ristique essentielle de l’« Ăąge de l’accĂšs » que nous vivons depuis l’arrivĂ©e massive d’Internet dans notre quotidien (voir encadrĂ© page suivante), et qui nous incite Ă  nous « repasser » les clips, pubs, films, objets ou looks d’un temps dĂ©funt ? Comment Ă©viter, donc, le culte d’un passĂ© fĂ©tichisĂ© ? Car il faut bien constater, avec le psychanalyste Samuel Lepastier, que derriĂšre la tentation rĂ©tro se cache une volontĂ© trĂšs infantile de « retour vers l’enfance perdue, que l’on réécrit en se donnant le beau rĂŽle. Un rĂŽle actif, important, un rĂŽle d’adulte que l’on Ă©tait pas. On y trouve la latitude pour vivre ses fantasmes, comme protĂ©gĂ© par ses parents, tout en bĂ©nĂ©ficiant de la libertĂ© d’un cadre de vie moins posĂ©. » Guillaume Erner, sociologue, abonde : « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde. Entre 1973 et 1980, Ă  la fin des Trente Glorieuses, on a vu s’effacer la confiance dans le futur, et on s’est mis Ă  reproduire les formes du passĂ©. C’est ce que le philosophe français Jean-François Lyotard a appelĂ©, en 1979, La Condition postmoderne dans un essai restĂ© cĂ©lĂšbre. Depuis on
s’enfonce. On se rĂ©fĂšre Ă  des visions glorieuses, souvent pour les singer ou les affaiblir. Parce que le passĂ© est par essence plus vaste que le prĂ©sent. Et nĂ©anmoins fait d’une myriade de petites niches plus rassurantes qu’un prĂ©sent massif. » Surtout, cette Ăšre rĂ©tromaniaque va-t-elle s’installer Ă  long terme, ou ne sert-elle que de phase de transition vers une nouvelle Ă©poque? « Dans les annĂ©es 2000, grĂące aux nouvelles technologies de distribution et de stockage, l’accumulation frĂ©nĂ©tique de musique a semblĂ© sortir de la marge pour toucher le grand public », note Simon Reynolds. Le mĂȘme phĂ©nomĂšne a infiltrĂ© le monde du cinĂ©ma, via le succĂšs du tĂ©lĂ©chargement Ă  haut dĂ©bit, les multiples sorties de coffrets DVD collectors de films mythiques, sans compter les nombreux remakes, reboots et autres prequels que produit Hollywood Ă  la chaĂźne – au hasard Star Trek, X Men, ou tout rĂ©cemment Footloose, les exemples ne manquent pas.

SURFERSUR LE PASSÉAVECSTYLE
« En proposant des reconfigurations d’Ɠuvres passĂ©es, on fait coup double, affirme le critique cinĂ©ma Jean-Baptiste Thoret. On sĂ©duit ceux qui sont aux commandes des studios, des tĂ©lĂ©s et de la presse, auxquels elles rappellent leur jeunesse. Mais aussi les jeunes d’aujourd’hui, qui accordent aux annĂ©es 60,70 ou 80 un statut positif. Alors qu’à une Ă©poque encore rĂ©cente, la revendication des gloires passĂ©es passait souvent pour ringarde. » Dans le design et la mode, le constat s’avĂšre similaire : il n’est pas une crĂ©ation ayant marquĂ© ces domaines au XXe siĂšcle qui n’ait Ă©tĂ© rééditĂ©e, remixĂ©e ou rĂ©interprĂ©tĂ©e. De son cĂŽtĂ©, l’industrie du jeu vidĂ©o propose aujourd’hui des versions « Ă©mulĂ©es » – pour consoles, tablettes ou smartphones – des titres ayant marquĂ© son histoire depuis le dĂ©but des annĂ©es 80. Encore plus surprenant : les voitures d’aujourd’hui tentent elles aussi de ressusciter les best-sellers du passĂ© (on pense ainsi Ă  la New Beetle 2 ou aux nouvelles Mini et Fiat 500). Le phĂ©nomĂšne rĂ©tromania soulĂšve donc une question: aprĂšs le passĂ©, que nous rĂ©serve l’avenir? Et surtout, que faire de ce prĂ©sent totalement saturĂ© de ces signaux du passĂ©? Lui vouer un culte mortifĂšre en mĂ©moire d’un illusoire bon vieux temps, ou s’y ruer comme Ă  un open-bar culturel d’une grisante richesse? LĂ  oĂč l’on pourrait se contenter de le considĂ©rer comme un immense musĂ©e plombĂ© par une ennuyeuse nostalgie, GQ vous invite plutĂŽt Ă  l’approcher comme une incitation Ă  la table rase, qui attendrait de nous qu’on vienne la reconfigurer. Le musicien et thĂ©oricien Brian Eno dĂ©finissait dĂ©jĂ  en 1991 ce nouveau rĂŽle de producteur-consommateur en parlant des DJ ou des commissaires d’exposition : « En cette Ă©poque surchargĂ©e de nouvelles informations et de nouveaux artefacts, ceux qui sauront les réévaluer, les filtrer, les digĂ©rer et les connecter entre eux seront les nouveaux storytellers. » Assiste-t-on alors Ă  la fin de la crĂ©ativitĂ© moderniste telle qu’on l’a connue depuis l’aprĂšs-guerre, ou au contraire Ă  l’avĂšnement d’une nouvelle Ăšre placĂ©e sous le signe de la rĂ©appropriation libĂ©ratrice? GQ vous suggĂšre quelques rĂ©ponses dans les pages qui suivent, pour vous aider Ă  surfer avec style sur cette dĂ©ferlante du passĂ© dans le prĂ©sent.

J.Braunstein / E. Menu / J. Ghosn
GQ FRANCE janvier 2012