Rétromania
Comment la culture pop recycle son passé pour s'inventer un futur
Simon Reynolds est un vieux con. Un vieux con passionnant. Puissions-nous vieillir moitié aussi bien.
Fix â Alter1fo
Traduit de lâanglais par Jean-François Caro.
Revivals et remakes, culture pop revisitĂ©e, mode et musique vintages, retro ou hipster, samples Ă lâinfini, recyclages Ă gogo et nostalgie Ă©crasante⊠Il semble que la â rĂ©tromania â soit une des caractĂ©ristiques principales, si ce nâest le phĂ©nomĂšne central, de la pop culture dâaujourdâhui, de la musique en particulier. Si la culture de la citation a toujours existĂ©, Ă lâheure de You Tube, de lâI Pad et de lâInternet 2.0, elle a pris une importance jusquâici inĂ©galĂ©e. Telle est la thĂšse prĂ©sentĂ©e ici par Simon Reynolds. Et de sâinterroger : ces formes de la nostalgie bloquent-elles le chemin Ă toute crĂ©ativitĂ© ou bien nous retrouvons-nous nostalgiques prĂ©cisĂ©ment parce que notre Ă©poque viendrait Ă manquer dâĂ©lan crĂ©atif ?
RĂ©tromania est un ouvrage de rĂ©fĂ©rence pour repenser un rock qui sâĂ©puise Ă force de se parodier.
Revue de presse
- Rétromania : nostalgie, quand tu nous tiens... Benjamin Bourguignon Karoo.me // Musique 9 février 2015
- Le passĂ© devant soi Ălodie Maillot Mondomix Juillet - AoĂ»t 2013
- Interview Obsession : Simon Reynolds, un critique rock Joseph Ghosn Obsession 28 mai 2013
- Interview - Du bruit dans la tĂȘte Roderic Mounir Le Courrier 04 mai 2013
- Rétromania Sylvain Bertot Fake For Real 21 février 2013
- Musicomanie 2.0 CULTUREMOBILE.NET 20 novembre 2012
- Pop/Rock remix, le passé c'est l'avenir! Isabelle Danto Danser Magazine juillet/août
- Pour cultiver sa culture rock - un essai percutant M.B. GRAZIA 29/06/2012
- Read around the clock Yvain La caverne des idées 25/06/2012
Fix Alter1fo juin 2012
- L'oreille dans le rétro Rodéric Mounir Le Courrier 6 mai 2012
- Rétroviseur Jean-Max Colard Les Inrockuptibles 2 mai 2012
- "A Race To Get To The Futur" Olivier Lamm The Drone 30 avril 2012
- Pourquoi notre époque fait du surplace Kurt Andersen Courrier International 17 avril 2012
- Rétromania Noé Gaillard Murmures 25 avril 2012
- Interview - La nostalgie, camarade Jean-Yves Leloup Tsugi avril 2012
- Interview - "Que pourra-t-on copier de notre époque ?" ISABELLE CHELLEY Rock&Folk avril 2012
Sylvestre Defontaine PURE FM (RTBF) mars 2012
- Quelque chose de pourri au royaume de la pop Boris Senff 24 heures 28 mars 2012
- RĂ©tro, câest trop StĂ©phane Deschamps Les Inrockuptibles 28 mars 2012
- De la néophilie vers la nécrophilie Olivier Lamm Chronicart 16 mars 2012
- Le Livre Tsugi février 2012
- Interview - "La musique d'aujourd'hui, c'est du vernis vintage" Laurence Rémila Technikart février 2012
- Doit-on totalement adhérer au syndrome Rétromania de Simon Reynolds ? Daniel De Almeida Fluctuat.premiere.fr 8 mars 2012
- Dis papa, comment câĂ©tait quand le rock Ă©tait un truc dâavenir ? Rodolphe Haener La Cote 7 mars 2012
- Rétromania Jordan SAISSET Ventilo février 2012
- L'Echo lu pour vous Philippe Degouy L'Ăcho 27 fĂ©vrier 2012
- Quel rĂ©tromaniaque ĂȘtes-vous? Jean Rouzaud Radio Nova 16 fĂ©vrier 2012
- Rétromania ou le recyclage du passé Damien SAUSSET Le Quotidien de l'Art 13 février 2012
- Les ruses de la profusion André Rouille Paris Art 10 février 2012
- Interview - Pop, rock, chanson : le grand recyclage Olivier NUC Le Figaro 6 février 2012
- Interview - La culture au futur antérieur. Marie Lechner et Sofian Fanen Libération 4 février 2012
- Faire du neuf avec du vieux Marie Lechner et Sofian Fanen Libération 4 février 2012
- Rétromania, ce passé qui repasse trop Jean-Marie Pottier Slate 2 février 2012
- Chroniques livres Cédric Delvallez Let's Motiv' Nord février 2012
- Et la pop devint gaga Igor HANSEN-LOVE / Julien BORDIER L'EXPRESS 1er / 7 février 2012
- Futur Conditionnel Thibaut Allemand Magic février 2012
- Rétromania Olivier Lamm Chronicart janv-fev 2012
- aPOPcalypse Jordan Saisset Ventilo 25 janvier 2012
- Bain de jouvence intergénérationnel Philippe De Boeck Le Soir 17 janvier 2012
- Rétromania : Simon Reynolds explique le futur antérieur ARBOBO janvier 2012
- Interview - LA RETROMANIA, C'EST DE LA RE-CREATIVITE Ătienne Menu GQ janvier 2012
- RETROMANIA, pourquoi le passé est notre futur J.Braunstein / E. Menu / J. Ghosn GQ FRANCE janvier 2012
Gros pavĂ© ayant provoquĂ© pas mal de remous dans les sphĂšres journalistiques et culturelles Ă sa sortie, voici le dernier essai de lâun des meilleurs critiques musicaux contemporain. AccusĂ© de passĂ©isme (autrement dit, de penser comme un vieux schnock), Reynolds met pourtant en lumiĂšre des faits Ă©difiants, et appuie lĂ oĂč ça fait mal. Le public ne serait donc, selon lâauteur, quâun gros bĂ©bĂ© capricieux davantage nostalgique que culottĂ©, prĂ©fĂ©rant les rengaines rassurantes Ă lâexpĂ©rimentation ? Tu mâĂ©tonnes, et il le prouve le bougre ! Un fascinant portrait sociologique, philosophique et musical du consommateur de culture au 21e siĂšcle.
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Ă lâheure oĂč Paul McCartney multiplie les collaborations avec Kanye West, oĂč Ariel Pink parodie les annĂ©es 1980 pendant quâAphex Twin sâimite Ă la perfection, le livre de Simon Reynolds sert dâĂ©clairage Ă un monde culturel, surtout musical, obsĂ©dĂ© par son passĂ©.
InterprĂ©tĂ© comme une malĂ©diction du XXe siĂšcle par le New York Times, comme une addiction par le Guardian ou comme un dĂ©sir perpĂ©tuel par Slate, la RĂ©tromania raisonnĂ©e par Simon Reynolds a fait parler dâelle Ă sa sortie en 2012. Son auteur nâen est alors pas Ă son coup dâessai. Six ans auparavant, ce rejeton du punk avait publiĂ© Rip it Up and Start Again: Postpunk 1978â1984, pamphlet Ă la gloire dâun genre prolifique, rendu possible par les revendications de simplicitĂ© hĂ©ritĂ©es du (dĂ©funt) punk. Lâancien chroniqueur du magazine The Wire identifiait ainsi le besoin insatiable de la musique populaire dâembrasser ses origines pour mieux envisager son avenir. Cette assertion prend une tout autre tournure quand lâauteur sâinterroge sur les artistes contemporains.
Les chemins de la perdition
Sur prĂšs de cinq cents pages, Reynolds dĂ©crit plusieurs phĂ©nomĂšnes qui rendent notre sociĂ©tĂ© dĂ©pendante de ses hĂ©ros, de ses codes et des productions culturelles du passĂ©. Lâobsession pour lâexhumation nous entraĂźnerait sur une piste sans issue, un loop Ă©ternel, comme un vinyle rayĂ© qui a cessĂ© de faire un tour complet.
Pour se justifier, lâessayiste et thĂ©oricien rappelle diverses tendances rĂ©centes (et de fait anglo-saxonnes) : la réédition dâalbums, les reformations et les concerts anniversaires, le goĂ»t pour le vintage (le succĂšs du festival Retrorama Ă Bruxelles ne se dĂ©ment pas), la propension pour les covers (ou les remakes au cinĂ©ma) ou encore le retour des formats oubliĂ©s (vinyle ou cassette). Ne lĂ©sinant pas sur son arsenal scientifique (Derrida, Baudrillard, Walter BenjaminâŠ) ni sur des tĂ©moignages directs (du collectionneur fou Julian Cope Ă Billy Childish, le messie du rĂ©tro-punk), Simon Reynolds multiplie les anecdotes et les interviews pour Ă©difier ses thĂ©ories. Le lecteur qui ne serait pas un fanatique peut dâailleurs vite ressentir une indigestion face aux noms, aux labels et aux diffĂ©rents styles qui sâenchaĂźnent. Plus la thĂ©orie de Reynolds est illustrĂ©e, plus son dessein devient obscur.
Sans aborder les aspects purement musicologique des Ă©poques Ă©voquĂ©es, leurs diffĂ©rences ou leurs ressemblances, lâauteur sâappuie sur une connaissance encyclopĂ©dique, indispensable pour suivre son cheminement intellectuel. Le rĂ©sultat ne se fait pas attendre : les trois parties prĂ©vues par lâauteur (aujourdâhui, hier et demain) se confondent Ă travers des concepts rĂ©currents (la collection maladive dâobjets rocks, les revivals ou la phase dĂ©cisive des sixties).
âŠ
Lâarticle dans son intĂ©gralitĂ© ICI
Ăminent critique anglais, Simon Reynolds estime dans son essai RĂ©tromania que les musiques urbaines actuelles sâinspirent principalement du passĂ©, jusquâĂ se vider de toute substance
Le titre du livre tient en un mot, RĂ©tromania. Quâest-ce exactement ?
Simon Reynolds : Câest une expression pratique qui traduit une tendance actuelle dâinvasion du prĂ©sent par le passĂ©. RĂ©tromania fait rĂ©fĂ©rence au vintage chic, Ă la mode rĂ©tro. Aujourdâhui, la jeunesse se penche vers le passĂ©, alors que les rockers des annĂ©es 60, les punks des annĂ©es 70 ou les fans de techno des annĂ©es 90 Ă©taient fascinĂ©s par la nouveautĂ©, la technologie et la modernitĂ©. Ce terme renvoie Ă une pratique compulsive, sans contrĂŽle, qui frĂŽle mĂȘme lâaddiction.
Cette tendance affecte uniquement la musique ?
SR : La rĂ©tromania concerne aussi la mode et le design, oĂč le recyclage est mĂȘme tout Ă fait encouragĂ©. Les univers visuels de la musique en sont pĂ©tris, les polices et styles graphiques du passĂ© reviennent. Cela touche mĂȘme les objets comme les machines Ă Ă©crire, les cassettes ou les vinyles.
La crise économique joue-t-elle un rÎle dans cette vague de retour au passé ?
SR : Le dĂ©but du XXIe siĂšcle est dĂ©primant. Le 11 septembre, les guerres, lâĂ©clatement de la bulle financiĂšre, la fragilitĂ© de la zone euro⊠Il est difficile dâavoir une vision positive du futur immĂ©diat. La rĂ©tromania doit un peu Ă tout ça, ainsi quâĂ la baisse du pouvoir dâachat, qui a favorisĂ© lâexplosion des brocantes, mais la tendance se dessinait dĂ©jĂ au siĂšcle dernier. Elle Ă©clate aujourdâhui grĂące Ă Internet. Toute la culture populaire est devenue accessible gratuitement et trĂšs facilement. Aujourdâhui, un artiste peut Ă©couter infiniment plus de musique que quand jâĂ©tais jeune, dans les annĂ©es 80. Il y avait alors une limite Ă ce que tu pouvais possĂ©der. Acheter des disques coĂ»tait cher et nĂ©cessitait de la place, ce qui nâest plus vrai.
En quoi la technologie a-t-elle transformé notre rapport à la musique ?
SR : Les jeunes qui Ă©coutent la musique principalement sur ordinateur lui accordent une autre valeur. Comme les gens de ma gĂ©nĂ©ration, jâai lâimpression de ne pas possĂ©der la musique tant que je nâai pas dâobjet entre les mains. Jâai tĂ©lĂ©chargĂ© beaucoup dâalbums que je ne me suis jamais donnĂ© la peine dâĂ©couter jusquâau bout. Dans le passĂ©, on consacrait de lâĂ©nergie, du temps et de lâargent Ă trouver de la musique. La dĂ©sacralisation du support a tout changĂ©. Mais le public se tourne davantage vers la musique vivante, car cela reste une expĂ©rience qui vous retourne.
Le recyclage nâest pas nouveau. Le remix Ă©taitâil le prĂ©curseur dâun courant « rĂ©tromaniac » ?
SR : Oui, dâune certaine façon, tout vient du hip-hop et du mouvement de digging nĂ© avec le sampling. Cette archĂ©ologie musicale oblige Ă fouiller les poubelles de lâhistoire pour trouver un trĂ©sor, ou des choses Ă©tranges que personne ne connaĂźt. Au delĂ du sample, les artistes les utilisent pour construire leur identitĂ© sonore. Et les diggers ne se limitent plus aux puces ou aux magasins de disques. YouTube est devenu une mine dâarchives populaires accessibles Ă tous, câest un musĂ©e collectif de la culture pop du XXIe siĂšcle. Câest un peu comme si TOUT ce qui est arrivĂ© dans le monde Ă©tait dĂ©sormais disponible sur YouTube ! Aujourdâhui les musiciens peuvent sâinspirer du rock soviĂ©tique des annĂ©es 80 ou de la pop psychĂ© dâAddis Abeba.
Quâest-ce qui caractĂ©rise cette obsession occidentale pour les musiques du passĂ© et dâailleurs ?
SR : Ce mouvement de recherche vers le passĂ© et lâĂ©tranger vient dâune double quĂȘte dâexotisme dans le temps et lâespace : on pourrait appeler ça le rĂ©tro-exotica. Une dĂ©couverte peut faire naĂźtre le buzz, comme la cumbia des annĂ©es soixante, lâafro-funk yĂ©yĂ© ou les vieux disques ethnologiques du label Ocora. Les diggers vont toujours plus loin. Lâindustrie musicale a Ă peine cent ans mais tellement de choses ont Ă©tĂ© enregistrĂ©es. Câest comme si certains groupes ne pouvaient plus inventer de musique nouvelles sans chercher dans le passĂ© et dans le monde. Ariel Pink a repris une chanson pop Ă©thiopienne, Vampire Weekend puise ses influences dans lâafro-pop vintage combinĂ© Ă des riffs de guitares Ă©cossaises rock des annĂ©es 80 avec un chant annĂ©es 50. Câest un mix hybride oĂč lâOccident et le reste du monde se rencontrent Ă travers le temps et lâespace.
Relieriez-vous la démarche de Paul Simon ou David Byrne dans les années 80 avec celle de Vampire Weekend ?
SR : La premiĂšre vague dâintĂ©rĂȘt pour les musiques du monde concernait des artistes vivants. Les Talking Heads Ă©taient influencĂ©s par Fela Kuti de son vivant, Paul Simon est parti en Afrique du Sud. Il y avait un Ă©lan de solidaritĂ© et une posture critique de la colonisation. Tout cela dĂ©coulait du succĂšs du reggae et de Bob Marley, qui a ouvert les oreilles et lâesprit des jeunes occidentaux. Aujourdâhui, la dĂ©marche de groupes comme Vampire Weekend est plus Ă©goĂŻste. Il sâagit avant tout de trouver un son original plutĂŽt que dâaller Ă la rencontre dâun pays ou dâune histoire. Pour se diffĂ©rencier des autres groupes, lâune des directions reste le passĂ© ou lâexotisme, ou les deux. Il nây pas le mĂȘme engagement politique.
Pourquoi Ă©crire ce livre aujourdâhui, aprĂšs avoir Ă©crit sur le punk dont le slogan Ă©tait « no future » ?
SR : La pop culture sâest enfermĂ©e dans un cercle vicieux de recrĂ©ation. Dans les annĂ©es 60, la musique avait une direction dĂ©finie et on peut dessiner le lien entre cette Ă©poque et ce qui a donnĂ© naissance au mouvement punk puis Ă la techno des annĂ©es 90 qui, avec les teknivals et les raves, contenait aussi une dimension politique radicale et rĂ©volutionnaire. Aujourdâhui, il nây a plus de logique qui lie les Ă©volutions musicales. Certes, il y a une jeunesse qui milite et sâengage, mais il nây a aucune musique attachĂ©e Ă ces mouvements. Peut-ĂȘtre quâun son va sây enraciner. Mais aujourdâhui, la musique est bloquĂ©e et se rĂ©pĂšte. Peut-ĂȘtre que quelque chose viendra briser ce cercle. Cela viendra peut-ĂȘtre dâune nouvelle technologie ou dâune rĂ©volution politique.
La thĂ©orie de la rĂ©tromania, câest lui. Le journaliste et critique de rock anglais sort un recueil dâarticles qui racontent la sociĂ©tĂ© mieux que les manuels de philo.
Depuis la sortie en 2011 de son livre RĂ©tromania, dans lequel il dĂ©cryptait la tendance contemporaine Ă sâinfluencer sans cesse du passĂ©, Simon Reynolds est considĂ©rĂ© comme lâun des penseurs les plus justes des annĂ©es 2010. Ă lâoccasion de la parution dâun nouveau livre reprenant ses principaux articles parus dans la presse depuis ses dĂ©buts, en 1985, il Ă©voque ses obsessions pour la musique, Roland Barthes, la culture des clubs et lâinvention du futur.
Votre théorie sur la rétromania a connu un large écho public et critique dÚs sa sortie, il y a deux ans. Comment la percevez-vous désormais ?
Je suis toujours dâaccord avec ce que raconte le livre, mĂȘme si jâaurais pu y mettre des choses plus prĂ©cises, ĂȘtre plus clair. Mais je crois que ce que jây dĂ©cris est Ă peu prĂšs correct. Dans le cinĂ©ma, la musique ou lâart, trop de « nouveautĂ©s » ont le parfum du passĂ©. Cela dit, plusieurs signaux rĂ©cents me rendent plus optimiste quâau moment oĂč jâai Ă©crit RĂ©tromania. En AmĂ©rique, la pop est de plus en plus contaminĂ©e par dâautres genres ; certains morceaux de Justin Bieber sonnent comme du dubstep et lâon entend de plus en plus de rĂ©fĂ©rences Ă la techno, Ă la house⊠Ce nâest sans doute pas trĂšs futuriste, mais rien de tout ça ne peut ĂȘtre qualifiĂ© de rĂ©tro. Skrillex, par exemple, me semble trĂšs contemporain : sa musique nâest pas forcĂ©ment remplie de sens, mais lâĂ©nergie et lâexcitation qui sâen dĂ©gagent sont captivantes.
Ce qui vous obsĂšde dans la musique, câest son futur ?
Jâaime Ă©crire sur ce qui est mouvant, ce qui ne rĂ©pĂšte pas lâexistant. Je nâai, par exemple, pas aimĂ© la britpop des annĂ©es 1990 parce quâelle Ă©tait une redite des annĂ©es 1960. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâidĂ©e dâune scĂšne qui regarde en arriĂšre ne mâintĂ©resse pas stylistiquement. Ce qui capte lâĂ©poque prĂ©sente doit ĂȘtre totalement neuf.
Lâimportance de la musique est-elle venue trĂšs tĂŽt chez vous ?
La musique nâĂ©tait quâun Ă©lĂ©ment de ma vie parmi dâautres jusquâau jour oĂč elle est devenue le centre de tout grĂące au punk-rock et Ă mon petit frĂšre. JâĂ©tais inscrit dans une Ă©cole privĂ©e, lui dans un lycĂ©e public : mon pĂšre nâavait pas les moyens de lui payer la mĂȘme scolaritĂ© que la mienne. Son collĂšge Ă©tait nettement plus cool que le mien. Il revenait Ă la maison avec des cassettes remplies de chansons des Buzzcocks, de X-Ray Spex, des Sex Pistols. Au dĂ©but, jâai pris cela pour du bruit horrible. Petit Ă petit, ça mâa intriguĂ©, notamment le langage ordurier de tous ces morceaux. Un titre comme Noise Annoys des Buzzcocks mâamusait Ă©normĂ©ment. LĂ , jâai compris que la pop pouvait ĂȘtre une forme de poĂ©sie.
âŠ
Lâinterview dans son intĂ©gralitĂ© ICI
Bring The Noise scrute vingt-cinq ans de rap et de rock Ă travers les lunettes de Simon Reynolds. Le journaliste et essayiste anglais rĂ©cidive aprĂšs RĂ©tromania, analyse brillante de lâobsession nostalgique de la pop.
Câest lâun des critiques musicaux les plus respectĂ©s de sa gĂ©nĂ©ration. On ne compte plus les titres prestigieux auxquels il a contribuĂ©: Melody Maker, The New York Times, Village Voice, The Guardian, Rolling Stone, The Wire, Mojo⊠Simon Reynolds, 50 ans le mois prochain, a observĂ© et dĂ©cryptĂ© en direct tous les courants musicaux significatifs de ces trente derniĂšres annĂ©es: post-punk, hip hop, house, grunge, techno, grime, world music, rock rĂ©tro⊠des Smiths aux Arctic Monkeys en passant par Radiohead, de LL Cool J Ă Kanye West et Missy Elliott, de Basshead Ă Roll Deep et Roni Size, des dizaines dâexĂ©gĂšses et quelques interviews (Pixies, Morrissey, Living Colour) sont rassemblĂ©es au sein dâun volumineux ouvrage baptisĂ© Bring The Noise â clin dâĆil aux rappeurs amĂ©ricains Public Enemy.
Une lecture stimulante, oĂč lâĂ©rudition cĂŽtoie la passion, la mise en perspective situant lâouvrage Ă la croisĂ©e du journalisme, de lâĂ©tude sociologique et du traitĂ© de musicologie. Avec le recul nĂ©cessaire, Simon Reynolds y commente briĂšvement ses propres Ă©crits, pour les contredire ou les Ă©tayer. Traduit et publiĂ© aujourdâhui au Diable Vauvert (mais sorti en 2007 en version anglaise), Bring The Noise a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© sous nos latitudes par un ouvrage qui a fait grand bruit, car faisant Ă©cho Ă des questionnements fondamentaux Ă lâĂšre de la circulation numĂ©rique de la musique, et de la nostalgie Ă tout crin: RĂ©tromania, publiĂ© en 2012. Un ouvrage essentiel, phĂ©nomĂšne Ă©ditorial dont le succĂšs sâexplique par le rapport intense et ambigu que nous entretenons avec le vintage. La pop culture se mord la queue, mais Reynolds, ne se contente pas de rĂąler, il en dissĂšque avec brio les causes et mĂ©canismes.
Lorsquâon le joint Ă son hĂŽtel, lâAnglais nous explique quâil vient de poster une vidĂ©o sur son blog aprĂšs avoir appris le dĂ©cĂšs (Ă 43 ans) de Scott Hardkiss, pionnier de la scĂšne rave de San Francisco. Il se lance dans une longue Ă©vocation du personnage, de son remix fabuleux de «Rocket Man» dâElton John â que lâintĂ©ressĂ© fit semble-t-il interdire â et dont il ne pensait pas retrouver la trace. Câest lĂ que Youtube entre en scĂšne, dĂ©livrant lâun de ces trĂ©sors perdus. Conclusion flegmatique, «câest plein de gens qui meurent dans ce business, ces jours-ci, vous ne trouvez pas?»
Votre dernier livre en date, Rétromania, a eu un impact considérable. Vous y attendiez-vous?
Simon Reynolds: Je savais quâil ferait dĂ©bat, car son sujet est dans lâair du temps. Je me suis dâailleurs dĂ©pĂȘchĂ© de le finir parce quâau moment de la rĂ©daction, il ne se passait pas un mois sans que paraisse sur un blog ou dans la presse une critique du phĂ©nomĂšne rĂ©tro. De lĂ Ă rencontrer un tel succĂšs⊠Dans plusieurs pays, RĂ©tromania a Ă©tĂ© chroniquĂ© avant mĂȘme dâĂȘtre traduit, sur la base de lâĂ©dition anglaise. Câest gratifiant, mais jâai aussi Ă©tĂ© attentif aux opinions dĂ©favorables. Certains parmi la jeune gĂ©nĂ©ration lâont mal pris, comme si je dĂ©nigrais tout ce qui se fait aujourdâhui. Ce nâĂ©tait pas mon propos, car Ă bien des Ă©gards, cette gĂ©nĂ©ration vit des choses passionnantes.
Youtube et les blogs musicaux ont-ils servi ou desservi la musique?
Lâurbaniste et philosophe Paul Virilio lâa dit: tout progrĂšs est aussi une catastrophe. Les accidents de voiture nâexistaient pas avant la voiture. Internet a incroyablement accĂ©lĂ©rĂ© la communication et accru la connaissance Ă travers le globe. Mais la vitesse nâest pas une vertu en soi. Pensez-vous que le Gangnam Style ou le Harlem Shake exerceront une influence dĂ©cisive sur des gĂ©nĂ©rations de musiciens? (rire)
Interview dans son intégralité à retrouver ICI
Des ouvrages de rĂ©fĂ©rence, Simon Reynolds en a Ă©crit un certain nombre, quâil sâagisse dâEnergy Flash, son histoire des musiques Ă©lectroniques, de son Rip It Up and Start Again sur le post-punk, ou dâautres encore. Cependant, ici en France, peu on fait couler autant dâencre que ce Retromania sorti en 2011 et traduit dĂšs 2012. A considĂ©rer le nombre dâarticles qui lui ont Ă©tĂ© consacrĂ©s, jusque dans la presse gĂ©nĂ©raliste, il semble bien que son sujet, la nostalgie du futur, ait touchĂ© une corde sensible, dans ce vieux pays oĂč le culte de lâavant-garde et la passion rĂ©volutionnaire ont toujours trouvĂ© un terreau fertile.
Quâest-il arrivĂ© au futur ? Voici, en gros, la question que se pose lâAnglais. Pourquoi, aprĂšs la frĂ©nĂ©sie crĂ©ative des annĂ©es 50 Ă 90, oĂč styles et tendances nâont cessĂ© de se succĂ©der Ă vive allure dans le monde de la pop music, aucune Ă©volution capitale ne sâest-elle donc manifestĂ©e aprĂšs lâan 2000 ? Pourquoi les temps rĂ©cents nâont-ils connu aucun raz-de-marĂ©e comme le rockânâroll amĂ©ricain, la British Invasion des annĂ©es 60, le punk, le hip-hop ou la rave music ? Pourquoi le nouveau siĂšcle ne sâintĂ©resse-t-il donc quâau passĂ©, rĂ©vĂ©rant les mĂȘmes idoles que le prĂ©cĂ©dent, ne cessant de rĂ©investir les mĂȘmes styles, ne se rĂ©sumant quâĂ une suite de vagues revivalistes, de lâelectro clash au freak folk, en passant par la nĂ©o soul dâAmy Winehouse et Mark Ronson ?
LâintĂ©rĂȘt de ce livre, et lâune des raisons de son succĂšs, câest que Simon Reynolds ouvre les horizons. MĂȘme sâil centre son propos sur la musique, il ne sây limite pas. Cette vĂ©nĂ©ration du passĂ©, lâAnglais la remarque aussi dans la mode, ou dans la littĂ©rature populaire, observant le dĂ©clin de cette science-fiction qui avait fait du futur son thĂšme central. Il apporte aussi au phĂ©nomĂšne rĂ©tro des explications socio-historiques, observant que les Ăąges dâor de la science-fiction et de la pop music coĂŻncident avec une Ă©poque, lâAprĂšs-guerre, caractĂ©risĂ©e par des transformations considĂ©rables, marquĂ©es par lâirruption de technologies avancĂ©es dans le quotidien et par la conquĂȘte spatiale. Et quâen comparaison, notre Ă©poque ne semble plus avancer aussi vite, quâil y a tout lieu dâĂȘtre déçu par lâan 2000, et dâattendre davantage de plaisirs du passĂ© que dâun futur qui nâa pas tenu ses promesses. Dâautant plus que cette immense base de donnĂ©es quâest Internet, lâĂ©volution technologique majeure du nouveau millĂ©naire, nous aide Ă satisfaire notre nostalgie insatiable pour autrefois.
LA SUITE DE LâARTICLEICI
Des blogs à YouTube : comment Internet a transformé notre amour de la musique
Dans Retromania : comment la culture pop recycle son passĂ© pour sâinventer un futur, lâauteur et journaliste britannique Simon Reynolds Ă©voque lâinfluence dâInternet et des rĂ©seaux sociaux sur nos modes dâĂ©coute.
Fans de musique pop, amateurs de rock et mĂ©lomanes⊠nous ne sommes plus vraiment les mĂȘmes. En moins de dix ans, grĂące Ă lâapparition successive du MP3, des baladeurs numĂ©riques, du format de la playlist, du tĂ©lĂ©chargement, des rĂ©seaux P2P, des blogs musicaux et, plus rĂ©cemment, des services de streaming (de YouTube Ă Deezer), nous avons profondĂ©ment transformĂ© nos habitudes dâĂ©coute. En effet, la mutation que nous vivons actuellement concerne moins le travail des musiciens, que notre maniĂšre de consommer, en ligne, la musique que nous aimons.
Adolescent dans les annĂ©es 1970, wonderboy de la critique rock dans les annĂ©es 1980, ardent dĂ©fenseur des nouvelles vagues techno et hip hop des annĂ©es 1990 et 2000, Simon Reynolds a connu, accompagnĂ© et commentĂ© toutes les rĂ©volutions de la culture populaire de ces derniĂšres dĂ©cennies, et en particulier la plus rĂ©cente. Grand dĂ©fenseur de la modernitĂ©, Reynolds a, comme beaucoup dâautres fous de musique, embrassĂ© la rĂ©volution numĂ©rique et accueilli avec enthousiasme le web 2.0 avant de prendre du recul et dâĂ©tudier avec prĂ©cision le phĂ©nomĂšne dans Retromania :
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EXTRAIT
â La nostalgie bloque-t-elle le chemin Ă toute crĂ©ativitĂ© ou bien sommes-nous nostalgiques prĂ©cisĂ©ment parce que notre Ă©poque viendrait Ă manquer dâĂ©lan crĂ©atif? Câest la question que pose Simon Reynolds, un des plus grands critiques de rock actuels, dans RĂ©tromania, un livre oĂč il analyse la maniĂšre dont la culture pop recycle son passĂ© pour sâinventer un futur. RĂ©tromania raconte encore comment le rock, qui est une dynamique de rupture a priori incompatible avec lâidĂ©e mĂȘme de conservation, est devenu un monument qui trouve sa place au musĂ©e, Ă travers des expositions ou dans des lieux qui lui sont dĂ©diĂ©s. â
Pourquoi diable notre Ă©poque est-elle fascinĂ©e par le passĂ©? De la reformation des Stones au brushing de Lana Del Rey, sommes-nous tous dâaffreux nostalgiques ? Dans la lignĂ©e de Lipstick Traces de Greil Marcus, le journaliste anglais Simon Reynolds dĂ©cortique notre passion actuelle pour le remix, le vintage, le recyclage et le tribute Ă toutes les sauces. Sans jugement de valeur, une somme qui ravira hipsters, baby dolls, nĂ©ofolks, rockab⊠et tous ceux qui se demandent dĂ©jĂ â Whatâs next?â.
Le mot et le reste est, avec Allia, une de mes rĂ©fĂ©rences en matiĂšre de livres traitant de la musique. Lâun comme lâautre ont rĂ©ussi Ă me passionner mĂȘme sur des sujets qui ne mâintĂ©ressaient guĂšre, et je fais toujours trĂšs attention Ă leur catalogue et leurs nouveautĂ©s. Ce livre ci est un bon exemple de la qualitĂ© Ă©ditoriale de cette maison.
Quid du rock, et mĂȘme de la musique tout court, en ce dĂ©but de millĂ©naire ? Quâavons-nous Ă proposer et donc Ă nous mettre sous la dent ? Pas grand-chose, ou si peu, en tout cas, rien de bien folichon⊠En dĂ©cortiquant la rĂ©tromania, cette folie de notre Ă©poque de piller nostalgiquement et compulsivement un patrimoine parfois trop rĂ©cent pour avoir fait ses preuves, lâauteur nous met en face du problĂšme majeur de la culture Ă notre Ă©poque. Les groupes lĂ©gendaires se reforment aprĂšs des tournĂ©es hommage aux enregistrements de leurs disques phares (Cf Metallica et son « Black album tour il y a Ă peine un mois), les albums de reprises pullulent, on sample les anciens Ă tout va pour crĂ©er des sons quâon pense nouveauâŠ
Plus que ces phĂ©nomĂšnes ponctuels mais trĂšs symptomatiques, câest Ă un dĂ©cryptage de nos capacitĂ©s dâĂ©coute et de dĂ©couverte que lâauteur nous convie. QuâentraĂźne la gĂ©nĂ©ralisation de Youtube, des ipods et de lâinternet en gĂ©nĂ©ral dans nos façons dâapprĂ©cier comme de consommer de la musique ? Comment en arrivons-nous Ă une Ă©poque oĂč nous ressentons de la nostalgie, pour des gĂ©nĂ©rations qui sont pourtant sur proches de nous (cf les revivals annĂ©es 80 qui donnent Ă penser que cette Ă©poque « bĂ©nie » (yuk !) est bien lointaine, alors que son mauvais goĂ»t transparait encore partout autour de nous).
Lâauteur, qui plus est, avoue de bon grĂ© et trĂšs souvent dans son livre tomber dans la plupart des piĂšges quâil Ă©voque. Du coup, on ne sent jamais dans son discours un cĂŽtĂ© puriste ou « vieux con », et sa dĂ©monstration nâen est que plus Ă©loquente. Un bouquin rĂ©ellement trĂšs intĂ©ressant, et qui soulĂšve beaucoup de questions sur notre Ă©poque, et sur celle Ă venirâŠ
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Quand on a envie de chercher un nouveau bouquin parlant intelligemment de musique, on a de grandes chances dâaller voir ce qui sort chez « Le Mot et le Reste » (câest un compliment, maintenant vous pourriez peut-ĂȘtre faire un effort sur la relecture ?). En voyant un titre signĂ© Simon Reynolds, on se dit quâon ne va pas pouvoir passer Ă cĂŽtĂ©. Ce gars a dĂ©jĂ maintes fois prouvĂ© quâil savait penser cet art-lĂ , prenez parmi dâautres lâexemple de ce quâil disait en inventant lâĂ©tiquette post-rock. Mais quand on voit quelle est sa thĂšse, lâenthousiasme baisse dâun cran : « Retromania, comment la culture pop recycle son passĂ© pour sâinventer un futur. » dĂ©nigre a priori les Ă©volutions rĂ©centes. On risque de se taper plusieurs centaines de pages de câĂ©tait-mieux-avant. Reynolds est-il devenu un vieux con ?
Le livre est dĂ©coupĂ© en trois parties (en plus de prĂ©senter une introduction ET un prologue) : aujourdâhui, hier, demain.
Dans la premiĂšre, le monsieur nous parle dâabord de musĂ©es du rock, de reformations, de documentaires Ă la gloire du passĂ©. Premier « câest-vrai » : on nâa jamais autant cĂ©lĂ©brĂ© le patrimoine. Puis il est question de youtube, de lâi-pod etc ⊠DeuxiĂšme « câest-vrai » : on est dans une Ă©poque oĂč le passionnĂ© de musique risque la noyade. On apprend ensuite lâexistence du curateur rock, pas un fan de Robert Smith mais une sorte de commissaire dâexposition/compilateur, enfin on fait un tour au Japon, le pays oĂč tout le monde peut avoir un public et oĂč copier les autres câest leur rendre hommage.
Tout cela est tellement bien racontĂ© quâon commence Ă sâincliner. Et la dĂ©prime sâinstalle.
La deuxiĂšme partie, « Hier », est lĂ pour nous montrer que les regards dans le rĂ©troviseur existent depuis toujours ou presque. Ce qui a quand mĂȘme un cĂŽtĂ© rassurant. Dans les annĂ©es 70, on regrettait les 50âs, les annĂ©es 80 ont connu un retour des 60âs etc âŠLe punk avait une bonne base rĂ©actionnaire. DâaprĂšs Reynolds ce sont tous les Ă -cĂŽtĂ©s de sa musique qui en ont fait de la dynamite. Car notre Ă©rudit ne se cantonne pas Ă la passion des sons. Les Ă©volutions de la mode nous sont narrĂ©es. Les parallĂšles sont sacrĂ©ment Ă©clairants.
Le panorama des passéistes de tous poils (Northern Soul, Mods, Deadheads) est trÚs amusant.
« Demain » nous emmĂšne dans lâespace. AprĂšs avoir dĂ©cernĂ© bons (lâhantologie) et mauvais points (le mash-up), Simon sâavoue fan de SF, cette littĂ©rature qui jadis, racontait lâavenir. Et câest lĂ que ça recoince, oĂč on se dit quâon avait raison. Notre Londonien-Californien est nĂ© en 1963. Selon lui, la pop a connu trois pĂ©riodes dâavancĂ©es majeures : les sixties, le post-punk (oui, câest lui qui a Ă©crit « Rip-it Up and Start Again ») et le mouvement rave dans les annĂ©es 90. Soit : son enfance, sa plongĂ©e dans la musique et sa pĂ©riode jeune journaliste.
Le (soi-disant) retour des guitares des annĂ©es 2000 ne lâa (pour le moins) pas emballĂ©. Le premier mot qui lui vient Ă lâesprit pour qualifier cette dĂ©cennie est : « plat ». Passons sur la limite de ses goĂ»ts : on avait lâhabitude que la musique violente soit totalement Ă©cartĂ©e, elle ne cesse pourtant dâinventer, dâincorporer, de polliniser. Attardons-nous plutĂŽt sur cette liste de grands groupes, censĂ©e montrer que les 12 derniĂšres annĂ©es nâen ont pas connu, les deux derniers sont Guns and Roses et Nirvana. Quâest-ce qui distingue ceux-lĂ de leurs contemporains ? le succĂšs ! Simon, tu sais quand mĂȘme ce qui est arrivĂ© Ă lâindustrie musicale au XXIĂš siĂšcle ?
Comme on a lu (et beaucoup aimĂ©) son prĂ©cĂ©dent livre, il nous revient cette phrase oĂč il disait en substance ressentir comme un dĂ©but de constipation Ă force de sâenfiler du post-punk (quâil dĂ©fend pourtant). Nous constatons que lâĂ©coute en continue de la pop des annĂ©es 2000 nous procure un autre sentiment : le bonheur. Mc Lusky, Radiohead, The Notwist, Phoenix, Bloc Party, Arctic Monkeys, Animal Collective, TV On The Radio, Modest Mouse, Liars, The National, MGMT⊠On pourrait continuer longtemps.
Quand William Gibson (lâauteur de SF) voit le futur partout autour de lui, Reynolds ne perçoit que la permanence.
Et pourtant. Vous en connaissez beaucoup des rock critics capables de citer Badiou, Derrida ou Barthes de maniĂšre appropriĂ©e, des journalistes qui sont allĂ©s un peu partout interroger les acteurs les plus intĂ©ressants de cette histoire, des auteurs qui balancent toutes les 3 pages des anecdotes qui ne font pas quâillustrer, faire marrer ou interroger mais tout ça Ă la fois et plus encore ? Parce quâune des plus grandes qualitĂ©s de Retromania est de faire sacrĂ©ment cogiter.
Simon Reynolds est un vieux con. Un vieux con passionnant. Puissions-nous vieillir moitié aussi bien.
MUSIQUE «RĂ©tromania», un essai Ă©rudit et captivant signĂ© du journaliste anglais Simon Reynolds, analyse la tendance de la pop Ă se recycler elle-mĂȘme. Lâinnovation est-elle rĂ©volue?
«Jâaimerais pouvoir remonter dans le temps pour vivre cette Ă©poque fabuleuse.» «Merci de partager une musique sincĂšre et authentique comme on savait la faire autrefois.» «VoilĂ qui nous change de la soupe servie aujourdâhui!» Ce genre de commentaire est rĂ©current sur YouTube, nouvelle mĂ©moire visuelle et sonore de lâHumanitĂ©1. On le retrouve postĂ© sous dâinnombrables extraits vidĂ©o dâartistes issus des glorieuses annĂ©es 1960, ou des annĂ©es 1970 tellement «organiques» â avant lâĂšre du digital, des productions lĂ©chĂ©es, de la correction vocale Auto-Tune, avant mĂȘme internet, qui pourtant permet dâaccĂ©der sans limite Ă ces trĂ©sors du passĂ©. Le dĂ©sarroi face Ă une musique qui ne fait plus rĂȘver est caractĂ©ristique dâun mal contemporain: la rĂ©tromania.
Un coup dâĆil aux tĂȘtes dâaffiche des principaux festivals romands de lâĂ©tĂ© Ă venir: Rockâoz ArĂšnes (ZZ Top, Iggy Pop, Alice Cooper), PalĂ©o (Sting, The Cure, Garbage, Roger Hodgson), Montreux (Juliette GrĂ©co, Van Morrison, Bob Dylan, Tricky, qui jouera intĂ©gralement son premier album de 1995). Des valeurs sĂ»res, rĂ©currentes et rassurantes. Mais face Ă un bac de disques ou un achat en ligne, la tentation est la mĂȘme: combien de fois notre choix se porte-t-il sur un album des Doors ou de Leonard Cohen, sur une anthologie du blues ou des divas du jazz, plutĂŽt que sur une nouveautĂ© dont on ne sait finalement pas grand-chose, donc trop risquĂ©e? Les artistes rock, pop, soul ou Ă©lectro les plus pointus du moment (Jack White, Alabama Shakes, Vampire Weekend, M83, Django Django) ne puisent-ils pas frĂ©nĂ©tiquement dans les sonoritĂ©s «boisĂ©es» ou «éthĂ©rĂ©es» typiques des annĂ©es soixante Ă quatre-vingt? Sans parler de Lady Gaga, «parangon de la popstar recombinante».
Câest le constat, lucide et un brin alarmant, que fait Simon Reynolds dans RĂ©tromania. Un essai qui paraĂźt aux Ă©ditions Le Mot et le reste, qui Ă©claire lâobsession nostalgique avec une impressionnante Ă©rudition, doublĂ©e dâun regard intime. Car ce journaliste anglais, critique musical dans dâĂ©minentes publications comme le Melody Maker, le New York Times, le Village Voice, The Guardian ou Rolling Stone, a vĂ©cu de lâintĂ©rieur les mouvances «post-punk» du dĂ©but des annĂ©es 1980 et rave des annĂ©es 1990 â Ă ses yeux, les derniĂšres Ă©popĂ©es innovantes de la musique pop. Depuis, tout ne serait que ressassement, recyclage et recombinaison de styles prĂ©existants. Inquiet pour lâavenir de la crĂ©ation, Reynolds â qui dit partager comme tout le monde ce penchant rĂ©tro â se livre Ă un rĂ©quisitoire contre les annĂ©es 2000, accusĂ©es de «traĂźner les pieds».
Une dette envers lâhistoire
Câest un fait: si les annĂ©es 1990 ont encore engendrĂ© quelques artistes Ă lâinfluence durable (Björk, Radiohead, Nirvana), on peut se demander si la dĂ©cennie Ă©coulĂ©e lĂšguera des figures aussi marquantes quâElvis Presley, The Beatles, The Rolling Stones, Bob Dylan, Aretha Franklin, Jimi Hendrix, The Doors, The Stooges, Lou Reed, David Bowie, Brian Eno, Kraftwerk, Stevie Wonder, Bob Marley, Pink Floyd, King Crimson, The Clash, The Police, The Cure, Joy Division, Sonic Youth, Prince, Depeche Mode ou Metallica.
Garage punk, sunshine pop, grunge gothique, pop synthĂ©tique, nu-rave: aucun des genres hybrides et rĂ©tro actuellement en vogue ne peut prĂ©tendre incarner un «courant» comparable Ă ceux qui ont marquĂ© les dĂ©cennies 1960 Ă 1980. AprĂšs lâexplosion du rockânâroll au milieu des annĂ©es 1950, les annĂ©es 1960 ont vu Ă©merger la British Invasion, le rânâb et la soul, le hard blues et le rock psychĂ©dĂ©lique; les annĂ©es 1970 ont dĂ©clinĂ© le rock sous toutes ses formes â hard, glam, progressif, kraut, punk â tout en voyant Ă©clore le funk et la disco; au cours des annĂ©es 1980 se sont bousculĂ©s post-punk, new wave, no-wave, industriel, Ă©lectro, pop nĂ©o-romantique, ska, rock alternatif et heavy metal. Autant dâappellations certifiĂ©es auxquelles chacun se rĂ©fĂšre encore aujourdâhui.
On rĂ©torquera Ă Simon Reynolds que ces styles avaient eux aussi une dette envers lâhistoire. Lâauteur ne le nie pas: «La nostalgie a toujours existĂ©. La nouveautĂ©, câest le rapport que nous entretenons avec notre passĂ©, qui nâa jamais tant inondĂ© le prĂ©sent.» Les imitateurs ont toujours exercĂ©, la diffĂ©rence est la place quâon leur accorde. Le recyclage et la recombinaison ne touchent dâailleurs pas que la musique, mais aussi bien le design et la mode que le cinĂ©ma ou la gastronomie â la cuisine «fusion» mĂ©lange les traditions pour obtenir de nouvelles saveurs. Le rĂ©tro, explique Reynolds, se situe «à lâintersection de la culture de masse et de la mĂ©moire personnelle». Or les Ă©volutions technologiques ont multipliĂ© les points de convergence.
Quelques secondes éternelles
Tout a commencĂ© avec lâenregistrement phonographique, qui a fossilisĂ© lâinstant prĂ©sent, ouvrant la voie Ă la circulation sur «lâavenue du Temps Ă contresens». Les technologies numĂ©riques nâont fait quâaccentuer cette distorsion. Apparu dans les annĂ©es quatre-vingt, lâĂ©chantillonnage (sampling) a permis de faire du neuf avec du vieux en prĂ©levant directement des bribes de morceaux existants. Avec une saine candeur, Simon Reynolds sâĂ©tonne de la vitesse dâacceptation de cette discipline quasi surnaturelle, «assemblage de lambeaux du passé» qui tient Ă la fois «du voyage temporel et de la sĂ©ance de spiritisme». Les fantĂŽmes du passĂ© ont Ă©tĂ© encore plus singuliĂšrement convoquĂ©s lorsque les Beatles survivants ont fait chanter John Lennon Ă titre posthume sur le titre «Free as a Bird», en 1995, ou quand Moby a utilisĂ© la voix de la chanteuse folk Vera Hall (dĂ©cĂ©dĂ©e en 1964) sur «Natural Blues», en 1996.
Ces manipulations ont posĂ© des questions Ă©thiques et surtout illustrĂ© une modification sensible du rapport au temps. Autre exemple, Ă©loquent et cocasse, lâ«Amen Break», connu de tous les DJ Ă©lectro et producteurs de hip-hop: un bref solo jouĂ© en 1960 par le batteur Gregory Coleman sur le titre «Amen, Brother» du groupe funk-soul The Winstons; son Ă©chantillonnage et sa transformation des milliers de fois ont grossi et dĂ©multipliĂ© Ă lâinfini une poignĂ©e de secondes de la vie dâun homme. Vertigineux. En adoptant le nom Pop Will Eat Itself («la pop sâauto-dĂ©vorera»), un groupe anglais adepte du sampling ne prophĂ©tisait-il pas le futur de la musique, il y a une vingtaine dâannĂ©es?
Les entrailles des ordinateurs
Avec la dĂ©mocratisation de lâinformatique est arrivĂ© le mp3, «équivalent audio du fast-food» selon Simon Reynolds, aussi pratique que sans saveur ni couleur. CompressĂ© pour faciliter le transfert et le stockage, ce fichier gĂ©nĂ©rique est notoirement dĂ©nuĂ© de toute nuance dynamique, de la chaleur et de lâintensitĂ© que seuls ceux qui Ă©coutent du vinyle savent encore apprĂ©cier. Lâoreille habituĂ©e aux sonoritĂ©s de la pop radiophonique, des blockbusters et des jeux vidĂ©o perdra-t-elle un jour la perception de certaines frĂ©quences subtiles?
Le numĂ©rique a incontestablement optimisĂ© lâaccĂšs, le tri et le stockage de donnĂ©es. Mais câest bien la seule rĂ©volution: les outils ont supplantĂ© la matiĂšre, le contenant lâemporte sur le contenu. On cherchait les superstars du XXIe siĂšcle? Elles se nomment Apple, Google, Facebook Twitter, YouTube, Spotify. Autrefois, la chasse Ă lâĆuvre rare pouvait prendre des annĂ©es. Aujourdâhui, la surabondance et lâaccumulation compulsive sâaccompagnent dâune perte dâappĂ©tit culturel. DĂ©valorisĂ©e, la musique est rĂ©duite Ă une masse de fichiers anonymes qui dorment dans les entrailles des ordinateurs. Pression invisible de ces heures de musique que nous nâaurons jamais le temps dâĂ©couterâŠ
Notre rapport au temps et Ă lâespace a Ă©tĂ© bouleversĂ© dans des proportions que nous ne faisons quâentrevoir. Les lecteurs de CD et DVD, magnĂ©toscope numĂ©rique et iPods, en facilitant la pause, le zapping, la vision et lâĂ©coute en diffĂ©rĂ©, affaiblissent la capacitĂ© de lâart Ă mobiliser notre attention, Ă susciter lâabandon esthĂ©tique. Les nouvelles gĂ©nĂ©rations prennent de moins en moins le temps de sâimmerger dans un album entier, face Ă une bonne paire dâenceintes, alors que lâiPod accompagne leur dĂ©ambulation dans les transports publics et les artĂšres bruyantes. Le mode «shuffle», qui pioche au hasard dans le contenu du baladeur, accentue le caractĂšre alĂ©atoire et accessoire de la musique. Obsolescence psychologique accĂ©lĂ©rĂ©e sous la pression du marchĂ© et de la publicitĂ©. SĂ©lectionnner une chanson et lâĂ©couter en entier serait-il devenu un choix philosophique?
Le rock au patrimoine
Au cĆur de RĂ©tromania, Simon Reynolds exprime sa crainte: le trop-plein de rĂ©fĂ©rences freine-t-il la crĂ©ativitĂ©? Le souci dâoriginalitĂ© a-t-il disparu? CrĂ©er, Ă©crit-il, est un acte de rĂ©sistance Ă ses influences et non une soumission complaisante. Mais regarder en arriĂšre pour aller de lâavant est-il un crime? On songe Ă la profession de foi radicale du leader punk des Sex Pistols, Johnny Rotten: «Il faut dĂ©truire pour pouvoir crĂ©er.»
Car la musĂ©ification de la culture pop est en cours, au RockânâRoll Hall of Fame de Cleveland, aux Etats-Unis, au British Music Experience, musĂ©e des musiques populaires ouvert Ă Londres en 2009. HĂ©rĂ©sie? Trahison de lâesprit pop qui sacralise lâinstant prĂ©sent? Ou signe dâune inĂ©vitable normalisation, ajout au patrimoine aux cĂŽtĂ©s des musiques traditionnelles et classiques? Pour lâobservateur des mĆurs contemporaines, le processus a quelque chose dâeffrayant: la derniĂšre dĂ©cennie a Ă©tĂ© rythmĂ©e par les documentaires et biopics musicaux, les cĂ©rĂ©monies dâhommages (Grammy Lifetime Achievement Award, MTV Icon), les tournĂ©es de reformation et interprĂ©tations intĂ©grales dâalbums «cultes». LancĂ© en 2005 par le festival anglais All Tomorrowâs Parties et ironiquement baptisĂ© «Donât look back» («ne regarde pas en arriĂšre»), ce concept a fait Ă©cole. Plus besoin de cover bands (groupes de reprises) puisque les groupes se rendent hommage eux-mĂȘmes.
Ces tendances passĂ©istes renvoient aux avant-gardes: mĂȘme quĂȘte absolutiste et mĂȘme dĂ©ception du prĂ©sent. Dans un chapitre intitulĂ© «Out of Space», RĂ©tromania mesure ce dĂ©senchantement contemporain Ă lâaune de la science-fiction et de la conquĂȘte spatiale, qui ont stimulĂ© lâimaginaire des gĂ©nĂ©rations successives depuis les annĂ©es 1950. Autant de promesses non-tenues, dâattentes revues Ă la baisse qui ont provoquĂ© une frustration intĂ©riorisĂ©e.
«Nostalgie du futur»
Effectivement, les technologies numĂ©riques sont entrĂ©es dans nos vies, mais le monde visible, lui, nâa quasiment pas changĂ© en trente ans; le «progrĂšs» a ralenti la cadence â et devrait encore ralentir sous lâeffet conjuguĂ© de la crise et du rĂ©chauffement climatique â, le futur se rĂ©sumant à «encore plus de la mĂȘme chose». 2001, lâOdyssĂ©e de lâespace a fait un flop. Les annĂ©es septante Ă©taient «forcĂ©ment dĂ©cevantes», aprĂšs lâalunissage de la mission Apollo 11 et le grand mouvement idĂ©aliste qui a convergĂ© Ă Woodstock (tous deux en 1969), mais le passage au nouveau millĂ©naire, celui du «vrai futur», nâa dĂ©bouchĂ© sur rien. Le parallĂšle vaut ce quâil vaut, il Ă©claire nĂ©anmoins la propension Ă puiser des bribes dâĂ©merveillement dans les Ă©poques oĂč tout semblait encore possible, quand le temps allait de lâavant et nâeffectuait pas de «poussĂ©e inversĂ©e». Simon Reynolds en est sĂ»r, nous ressentons une «nostalgie du futur», synonyme dâaspiration déçue.
LâesthĂ©tique postmoderne sâest caractĂ©risĂ©e par le collage dâĂ©lĂ©ments hĂ©tĂ©roclites, lâironie opposĂ©e aux codes traditionnels, et lâeffacement entre cultures Ă©litiste et populaire. Or, internet a «tué» le postmodernisme: impossible de dĂ©contexualiser lorsque le contexte a Ă©tĂ© pulvĂ©risĂ©. Internet propose tout, partout, tout le temps. En musique, le numĂ©rique a largement substituĂ© Ă lâinnovation lâhabile recombinaison. Impossible de ne pas songer Ă la transformation plus globale de lâĂ©conomie productive (agriculture, industrie, services) en Ă©conomie de la consommation de masse, oĂč les loisirs se taillent la part du lion et contribuent au statut social. Reynolds file dâailleurs la mĂ©taphore de la Bourse: il compare la musique actuelle, truffĂ©e de rĂ©fĂ©rences, aux produits financiers complexes que sâĂ©changent des traders-initĂ©s Ă une vitesse fulgurante. «Nous attendons toujours lâĂ©clatement de la bulle mĂ©ta-musicale», clame-t-il.
Nous serions donc en «rĂ©cession» musicale â et plus gĂ©nĂ©ralement culturelle â, dans un Occident fatiguĂ©, repliĂ© sur lui-mĂȘme, autophage. Les implications post-historiques et post-gĂ©ographiques de ce constat posent la question de «ce qui vient». On peut penser, comme Simon Reynolds, optimiste malgrĂ© tout, que lâavenir existe, quâil reste Ă dĂ©busquer â peut-ĂȘtre dans les pays Ă©mergents, théùtres des futures «turbulences culturelles»? Ou penser que tout va pour le mieux dans le meilleur des iPods. Les consommateurs de culture et utilisateurs de nouvelles technologies trouveront en tout cas dans RĂ©tromania matiĂšre Ă des rĂ©flexions vertigineuses.
Comme la musique, lâart contemporain cite et regarde son passĂ©, parfois jusquâĂ la fĂ©tichisation.
ConsacrĂ© Ă la nostalgie Ă©crasante de la pop music actuelle (revivals, tribute bands, musiques vintageâŠ), lâessai RĂ©tromania de Simon Reynolds (cf. Les Inrocks n°852) est fort de rĂ©sonances pour le milieu de lâart contemporain. Dâabord parce que cet Ă©minent critique rock Ă©largit son regard aux autres domaines de la crĂ©ation (cinĂ©ma, mode, artsâŠ). Ensuite parce quâil se montre trĂšs familier du champ de lâart, signe dâune fusion totale de la pop culture dans cette Angleterre oĂč Damien Hirst est une rock-star et oĂč Bob Dylan un poĂšte de premier ordre. En tĂ©moigne lâimportance quâil accorde aux curateurs et aux institutions musĂ©ales dans ce dĂ©lire archivistique du rock, ou les parallĂšles quâil dresse entre les reconstitutions de vieux groupes comme Gang Of Four et celle que lâartiste Jeremy Deller fit de la âbataille dâOrgreaveâ. Et lâon se dĂ©lecte encore du rĂ©cit acide de ses visites dans les diffĂ©rents musĂ©es du rock (British Music Experience Ă Londres, la RockânâRoll Public Library de Mick Jones, le Rock And Roll Hall Of Fame de Cleveland, voire le Hard Rock CafĂ© et sa dĂ©co rĂ©troringarde). Mais surtout, lâouvrage de Reynolds nous permet de jeter un regard critique, oblique sur lâhypermnĂ©sie qui rĂšgne Ă©galement dans le monde de lâart actuel. Car entre reconstitutions ou re-enactements de performances passĂ©es, revival de lâart conceptuel, exhumations dâartistes oubliĂ©s, fascination pour lâarchive et le document, lâart contemporain nâĂ©chappe pas, tant sâen faut, Ă cette vague puissante de ârĂ©tromanieâ. OĂč il nâest pas toujours question dâhistoire, de mĂ©moire, de citation, de passĂ©, mais aussi de nostalgie, voire de fĂ©tichisation de la relique.
Il fut un temps oĂč Simon Reynolds Ă©tait le journaliste musical le mieux placĂ© pour parler du futur. NĂ© en 1963 Ă Londres, ce fils dâintellos Ă©levĂ© entre les piles de bouquins de philo et de romans de SF a tout de suite fait son beurre avec le providentiel bol dâair frais du post-punk dans tous ses Ă©tats â synth pop, new wave, ou bricolages industriels. On parle bien sĂ»r de lâorĂ©e des 80s, quand le rock Ă©tait jouĂ© sur des Prophet et des Jupiter par des ex Ă©tudiants en art aux idĂ©es trĂšs longues et quand les labels trouvaient leur nom dans des livres dâarchitecture ou des encyclopĂ©dies sur Dada: nourri de thĂ©ories dâavant-garde, de gender studies et de structuralisme, Reynolds sâest ainsi lancĂ© dans la critique musicale avec le Melody Maker exactement au moment oĂč la pop music britannique (et plus si affinitĂ©s) sâest trouvĂ©e avoir besoin des services dâun journaliste capable de dĂ©crypter ses extravagances.
Le futur et lâinnovation profondĂ©ment incrustĂ©s dans lâorganisme, il a ainsi accompagnĂ© de 1984 jusquâau milieu des annĂ©es 2000 la quasi totalitĂ© des courants musicaux souterrains dignes de ce nom. Shoegaze, twee pop, hip-hop, house, techno, jungle, post-rock (câest lui qui a pondu le terme), IDM, pop hypnagogique ou hantologie: trĂšs peu de journalistes anglo-saxons ont Ă ce point collĂ© aux soubresauts vitaux de la musique de maniĂšre aussi constante et sur une pĂ©riode aussi longue.
Sans surprise, ses livres au long cours sâapparentent tous aux confessions dâun nĂ©ophile impĂ©nitent: Blissed Out Ă©voque les mondes parallĂšles créés par la twee pop ou la house dans la morne Angleterre thatchĂ©rienne, Energy Flash est une somme sur les mille mutations de la musique Ă©lectronique Ă lâĂ©poque oĂč elle se subdivisait en 10 nouveaux sous-genres chaque semaine, et le cĂ©lĂšbre Rip It Up and Start Again est Ă ce point dĂ©finitif sur la famille musicale quâil Ă©voque (le post-punk) quâil a remis la moitiĂ© de ses groupes sur orbite.
Comme 99,7% des mĂ©lomanes, musiciens et thĂ©oriciens contemporains, Reynolds a ainsi fatalement vĂ©cu le grand glissement de paradigme culturel de ces dix derniĂšres annĂ©es (Internet, le MP3, les revivals qui ne sâen vont plus et qui finissent par se reproduire entre eux) comme un sĂ©vĂšre moment de crise Ă la fois intime et gĂ©nĂ©ralisĂ©.
Sans autre mouvement majeur Ă se mettre sous la dent que des petites Ă©ruptions dont la principale composante est systĂ©matiquement le sentiment nostalgique, il a dĂ©cidĂ© de consacrer son nouveau RĂ©tromania Ă cet Ă©trange phĂ©nomĂšne qui nous a peu ou prou tous fait muter de nĂ©ophiles passionnĂ©s en nĂ©crophiles avertis. Consignant thĂ©ories sur les phĂ©nomĂšnes dâaccrĂ©tion postmodernes, anecdotes autobiographiques et histoire des phĂ©nomĂšnes revivalistes Ă travers les Ăšres, il fait le premier grand ouvrage critique sur la musique Ă lâĂšre du numĂ©rique gĂ©nĂ©ralisĂ© et si toutes les vĂ©ritĂ©s quâil Ă©nonce ne sont pas agrĂ©ables Ă entendre, le portrait quâil fait de notre Ă©poque est aigu et vertigineux.
En marge de la traduction dâun trĂšs bon article de Kurt Andersen sur la nostalgie foudroyante pour le passĂ© qui atteint notre sociĂ©tĂ© prĂ©sente, le Courrier International recommande Ă ses lecteurs, pour aller plus loin, la lecture de RĂ©tromania.
Attention ! câest un livre difficile Ă abandonner pour faire autre chose. Et pourtant il prĂ©sente une Ă©norme accumulation dâinformations et dâanalyses. Allez voir le contenu de lâindex qui Ă lui seul est tout un bon roman.
Pour ce qui nous concerne, nous francophones, nous avons rĂ©guliĂšrement droit Ă Claude François, Ă Coluche et Ă Louis de FunĂšs et un peu Ă Joe Dassin et puis nous avons un Patrick SĂ©bastien, un Arthur (AnnĂ©es Bonheur et Enfants de la TĂ©lĂ©) donc nous connaissons assez bien ce que dĂ©taille Reynolds pour les anglo-saxons. Et nous avons mĂȘme droit Ă une expo Dylan 61-66 cela ne nous rajeunit pas. Mais Reynolds dĂ©passe le simple constat ironique il tente de lâexpliquer. Et jâavoue quâil y parvient fort bien ne serait-ce que par lâanalyse quâil fait de notre utilisation des techniques modernes qui sont Ă notre disposition. Du CD â opposĂ© au vinyle â Ă lâIpod (jâipode donc je suis) nous nous satisfaisons dâune culture de la rĂ©pĂ©tition et de la redondance⊠qui sâaccroche Ă une banale superficialitĂ©. Et bien sĂ»r nous prenons plaisir Ă Ă©couter The Last man Standing⊠Jerry Lee Lewis en duo avec Keith Richard ou Bruce Springsteen et dâautres une façon de conjuguer le passĂ© avec le passé⊠Ce nâest pas un livre pour masochiste, câest un livre pour gens curieux de leur monde et de leur Ă©poque. Pour individu nâayant pas peur dâaffronter la rĂ©alitĂ©.
Câest passionnant de lire que lâon a oubliĂ© ou pas vu des pans entiers de notre temps parce que lâon ne sâoccupait que dâun confort facile. Il me semble que lâanalyse peut sâappliquer Ă dâautres sujets que la musique.
A propos de lâauteur â câest manifestement un homme cultivĂ© â on apprĂ©ciera son dĂ©tournement dâAlvin Toffler avec le titre du dernier chapitre.
Lâun des meilleurs journalistes musicaux actuels publie RĂ©tromania, un brillant essai dans lequel il sâinterroge sur la nature nostalgique de la pop musique. Une occasion rĂȘvĂ©e pour Ă©voquer avec Simon Reynolds trente ans de critique rock.
Tsugi : âKeep the faithâ, le slogan des nostalgiques anglais de northern soul, pourrait rĂ©sumer votre dernier livre, RĂ©tromania, consacrĂ© Ă cet esprit rĂ©tro qui habite la pop. Vous-mĂȘme, avez-vous toujours rĂ©ussi Ă garder la foi ?
Simon Reynolds : En 1984, dans les fanzines oĂč jâai commencĂ© Ă Ă©crire, nous avions une attitude trĂšs nĂ©gative vis-Ă -vis de la dĂ©route du post-punk. Jâai toujours Ă©tĂ© un journaliste grincheux, mais mon comportement obĂ©it plus Ă une forme de nĂ©vrose maniaco-dĂ©pressive. Quand je ne suis pas dĂ©pressif, je suis obsessionnel, totalement excitĂ© pendant les pĂ©riodes que je considĂšre particuliĂšrement riches â le post-punk, la fin des annĂ©es 80 (avec le hip-hop et des groupes comme My Bloody Valentine) et lâĂ©poque rave.
Nous traversons aujourdâhui la dĂ©cennie la plus rĂ©gressive depuis longtemps. On ne sent pas de vraies directions. La musique recycle inlassablement. Ma derniĂšre grande obsession, et la derniĂšre grande pĂ©riode dâinvention, fut pour moi le grime anglais vers 2002-2004, ainsi que certaines des productions hip-hop amĂ©ricaines qui paraissaient alors futuristes, pleines dâĂ©nergie et dâagression. Le grime fut pour moi une sorte de âblack british punkâ, brut, trĂšs Ă©nergique, tout en Ă©tant social, lâune des derniĂšres incarnations de lâesprit rebelle et dĂ©linquant. Je ne crois donc pas avoir jamais perdu la foi. Je suis plutĂŽt Ă la recherche dâune raison pour croire.
Vos premiers textes ont Ă©tĂ© rĂ©unis en 1990 dans Blissed Out : The Raptures Of Rock âŠ
Il sâagit dâune compilation dâarticles publiĂ©s en partie dans le Melody Maker. Certains ont Ă©tĂ© cosignĂ©s avec David Stubbs ou Paul Oldfield qui, comme moi, avaient dĂ©marrĂ© leur carriĂšre dans le fanzine Monitor. Si le Maker a toujours Ă©tĂ© Ă la traine du New Musical Express en terme de ventes, il est vite devenu le plus cĂ©rĂ©bral, inventif et engagĂ© des deux magazines. Rapidement, nous nous sommes fait remarquer par nos positions trĂšs agressives. On y dĂ©fendait Sonic Youth, Pixies, Throwing Muses, My Bloody Valentine, Spacemen 3 ou mĂȘme The Young Gods, un groupe suisse marquĂ© par une dimension dionysiaque et romantique.
CâĂ©tait une pĂ©riode excitante oĂč les groupes renouvelaient les idĂ©es du psychĂ©dĂ©lisme. Cette façon dâĂ©chapper Ă la rĂ©alitĂ© et de se rĂ©fugier dans une forme dâextase sonore me semblait bien rĂ©sumer lâĂ©poque. LâidĂ©e du âblissed outâ fait rĂ©fĂ©rence Ă lâidĂ©e de jouissance. JâĂ©tais alors trĂšs influencĂ© par la philosophie et la âfrench theoryâ, des auteurs comme Roland Barthes, Michel Foucault, Julia Kristeva. Avec le recul, je trouve ces textes marquĂ©s par un certain nihilisme, trĂšs antipolitiques, dĂ©fendant une musique fonctionnant comme un refus du monde et de lâHistoire par le biais de la jouissance, et notamment la jouissance par le bruit. Cela reflĂšte la situation de lâĂ©poque, Thatcher et Reagan avaient Ă©tĂ© réélus, câĂ©tait une pĂ©riode politique sinistre. La politique et la pop ne semblaient pas dialoguer. On avait aussi lâimpression que cette musique ne serait jamais mainstream, on nâaurait jamais rĂȘvĂ© que le phĂ©nomĂšne Nirvana puisse arriver un jour.
En 1995, vous publiez avec votre femme, Joy Press, The Sex Revolts : Gender, Rebellion and RockânâRoll, qui sâintĂ©resse, lui, Ă la question du genreâŠ
Nous avions remarquĂ© que parmi les groupes de rock alternatif que nous aimions, on retrouvait des thĂšmes assez frappants, mettant en scĂšne des meurtres de femmes, des thĂšmes trĂšs misogynes, notamment autour de la sexualitĂ©. Au dĂ©part, nous pensions Ă©crire un livre sur la misogynie dans le rock. Mais peu Ă peu, nous nous sommes intĂ©ressĂ©s Ă la maniĂšre dont les hommes et les femmes reprĂ©sentaient leur genre respectif Ă travers leurs chansons. Câest un livre psycho-sexuel, une sorte dâinterprĂ©tation psychanalytique de la musique.
Vous avez vĂ©cu les raves en Angleterre, racontĂ© lâhistoire de lâĂ©lectronique dans Energy Flash et vous vivez dĂ©sormais aux Ătats-Unis. Comment voyez-vous le succĂšs actuel de lâĂ©lectro lĂ -bas ?
Ce qui est Ă©tonnant, câest que la pop Ă guitares nây a jamais semblĂ© aussi peu pertinente. Ăcoutez des gens comme LMFAO, rĂ©cemment numĂ©ro 1 des charts. Ils ont fait le riff de âSexy And I Know Itâ avec une TB-303 : câest le son de lâacid-house, parvenu enfin au sommet des charts ! La musique mainstream est dĂ©sormais entiĂšrement Ă©lectronique, Ă part bien sĂ»r la country et des artistes comme Adele ou Lana Del Rey. Toutes les chansons actuelles parlent dâaller en club, de se mettre la tĂȘte Ă lâenvers, de vivre sans lendemain. On y Ă©voque le fait de danser jusquâĂ la fin du monde, de brĂ»ler ses derniĂšres Ă©conomies, on y chante lâivresse ultime, le sexe sans limites. Cela symbolise parfaitement cet esprit actuel de plaisir et de dĂ©sespoir mĂȘlĂ©s.
Pour en revenir Ă RĂ©tromania, aviez-vous rĂ©alisĂ©, avant dâĂ©crire le livre, Ă quel point la pop Ă©tait une musique fondamentalement nostalgique ?
Oui, mais ce que je nâavais pas rĂ©alisĂ©, câest que cette tendance nostalgique Ă©tait prĂ©sente depuis longtemps. Elle remonte mĂȘme Ă 1968, avec lâalbum blanc des Beatles. Si lâon pense Ă âPenny Laneâ, au Village Green Preservation Society des Kinks ou, plus tard, Ă Morissey, la pop Ă©voque rĂ©guliĂšrement Ă quel point les choses Ă©taient mieux avant , et Ă quel point elles se sont perdues. Une partie de The Sex Revolts Ă©voque par exemple le culte de lâenfance, tel quâil sâexprime dans le psychĂ©dĂ©lisme. Beaucoup de chanson font rĂ©fĂ©rence au paradis perdu, Ă MĂšre Nature, Ă un ocĂ©an primaire. De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, lâutopie du passĂ©, dâun Ăąge dâor, dâun eden, constitue une grande part de la musique.
Dans RĂ©tromania, on croise de nombreux nostalgiques de la scĂšne garage-rock. Ce sont des gens qui me fascinent car jâai moi-mĂȘme traversĂ© des pĂ©riodes pendant lesquelles jâĂ©tais obsĂ©dĂ© par le passĂ©, et notamment le garage-punk 60s. CâĂ©tait une musique trĂšs intense, aux tonalitĂ©s adolescentes et sauvages, aucunement nostalgique. Jâai souvent pensĂ© que le garage-punk des annĂ©es 60 possĂ©dait le mĂȘme esprit que la rave music. Deux tendances marquĂ©es par la technologie (le fuzz-tone et la distorsion pour le garage), et par une musique rapide, jeune et sauvage, dĂ©diĂ©e au prĂ©sent.
Cette nostalgie, on la retrouve aussi dans la scĂšne rave, non ?
Oui, mĂȘme si, Ă lâorigine, il Ă©tait difficile dâimaginer quâune musique aussi futuriste puisse devenir old-school. Le mouvement rave nostalgique constitue une intĂ©ressante contradiction. (rires) On retrouve chez les vieux ravers le mĂȘme discours que chez ceux qui, dans les annĂ©es 1960, regrettaient dĂ©jĂ le rock dâElvis Presley ou de Carl Perkins. Cette attitude puriste fait partie de la scĂšne techno et house, certains se rĂ©fĂ©rant aux premiers temps de ces styles comme Ă une Ă©poque bĂ©nie. Jâai mĂȘme tendance Ă penser que les fans britanniques les plus purs de house music sont des gens trĂšs grincheux, particuliĂšrement dĂ©daigneux de la nouveautĂ©. Ă New York, la plupart des gens de la scĂšne house ont dĂ©testĂ© le UK garage, le 2-step ou mĂȘme les productions de Todd Edwards. Ils voulaient que la house ressemble inlassablement Ă son modĂšle de la fin des annĂ©es 80. Beaucoup dâamateurs de musique finissent par traverser ce genre de pĂ©riode.
Est-ce quâInternet a changĂ© quelque chose lĂ -dedans ?
Avec le numĂ©rique, on est toujours en mouvement, il nâexiste aucun rĂ©pit. On perd du temps, on Ă©coute beaucoup de musique de maniĂšre distraite. On passe continuellement Ă autre chose tout en faisant face Ă une infinitĂ© de choix. Cela crĂ©e une forme dâanxiĂ©tĂ©, mais aussi une envie, une fin inĂ©puisable de nouveautĂ©s, une dynamique addictive. Maintenant que lâĂ©poque de lâanalogique est terminĂ©e, on se rend compte de ses qualitĂ©s. Ce qui Ă©tait bien, câĂ©tait les limites quâimposait ce mode dâĂ©coute, notamment la question du temps et du dĂ©lai. Les dĂ©lais imposĂ©s par la sortie dâun disque permettaient dâentretenir une envie.
Dans RĂ©tromania, le rock-critic britannique sâinterroge : Ă force de rĂ©gurgiter son passĂ©, la culture contemporaine va-t-elle droit dans le mur ?
Journaliste et auteur de quelques merveilles dâĂ©rudition stylĂ©e (dont Rip It Up And Start Again, sorte dââhistoire du post-punk pour les Nulsâ), Simon Reynolds nous plonge le nez dans nos contradictions avec RĂ©tromania, pavĂ© littĂ©raire dans la mare de la pop culture obsĂ©dĂ©e par son passĂ© au point dâen oublier de sâinventer un futur. DĂ©cortiquant la nostalgie chronique qui frappe la musique, la mode ou le cinĂ©ma, le business de la réédition qui transforme les seconds couteaux en gĂ©nies mĂ©connus et les us et coutumes des tribus fĂ©tichistes, RĂ©tromania entraĂźne des effets secondaires dĂ©sirables. On a soudain moins envie de coffrets collector-deluxe ou dâĂ©cumer YouTube en quĂȘte de cette vidĂ©o perdue qui a marquĂ© les sixties, le punk ou avant-hier. Et au lieu de bricoler la machine Ă remonter le temps pour visiter lâĂ©poque mythique oĂč seuls les bons disques sortaient, on se prend Ă fouiner, en quĂȘte du petit nouveau qui pourrait bien annoncer la prochaine rĂ©volution.
Rock&Folk : Premier disque acheté ?
Simon Reynolds : Ian Dury & The Blockheads, âDo It Yourselfâ en 1979. Tout a commencĂ© avec le punk pour moi. Jusque-lĂ , je mâintĂ©ressais un peu Ă la musique, jâaimais bien voir The Sweet, Gary Glitter et les Sparks Ă la tĂ©lĂ©, jâĂ©coutais la radio, mais je nâachetais pas de disque. Puis jâai entendu les disques de X-Ray Spex ou des Buzzcocks rapportĂ©s par mon petit frĂšre, Tim, Ă travers le mur de ma chambre et je suis allĂ© rĂąler parce que ça me dĂ©rangeait quand je lisais. Jâai prĂȘtĂ© attention aux paroles Ă base de âfuck thisâ, âfuck thatâ. Je nâaurais jamais cru que la pop pouvait ĂȘtre aussi crade. Il y avait beaucoup de gros mots sur les disques de Ian Dury aussi et des choses intĂ©ressantes, comme cette chanson oĂč il joue un personnage de misogyne. Il a Ă©tĂ© mon Bob Dylan, jâai aimĂ© lâidĂ©e que les paroles puissent ĂȘtre complexes et Ă plusieurs niveaux. Je suis devenu plus passionnĂ© que mon frĂšre, jâai achetĂ© Ian Dury, les Slits, Talking Heads. CâĂ©tait une pĂ©riode trĂšs excitante.
Je me suis mis Ă lire la presse musicale en commençant par la troisiĂšme partie dâun article du Melody Maker sur Malcolm McLaren qui sâĂ©tait exilĂ© Ă Paris. Je connaissais les Sex Pistols, mais pas toute lâhistoire et câest marrant dâassembler les piĂšces du puzzle par soi-mĂȘme. McLaren parlait des Situationnistes. Jâai cru que câĂ©tait un groupe de rock, je me disais quâils avaient lâair encore pire que les Pistols et quâil me fallait le disque. Lire sur la musique me captivait, intensifiait lâĂ©coute des disques et je suis vite devenu un fan des journalistes. CâĂ©tait aussi le bon moment pour la presse musicale.
Vos journalistes fĂ©tiches Ă lâĂ©poque ?
La premiĂšre que jâai remarquĂ©e, câĂ©tait Julie Burchill. Les gens lâont presque oubliĂ©e, mais elle a Ă©tĂ© lâune des plus grandes journalistes de rock. Elle avait Ă©crit cet article fĂ©roce avec Tony Parsons sur James Dean. Et Parsons avait Ă©tĂ© un grand fan de James Dean, il se coiffait comme lui. Je crois quâils ont Ă©galement attaquĂ© Dylan de la mĂȘme façon.
Quâest-ce qui a dĂ©clenchĂ© lâĂ©criture de RĂ©tromania ?
Ăa sâest imposĂ© lentement Ă moi en raison de plusieurs facteurs, de choses que jâai remarquĂ©es comme la reformation de groupes, les tournĂ©es mĂ©moriales oĂč un groupe joue un album dans son intĂ©gralitĂ©. Câest une forme de nostalgie trĂšs spĂ©cifique, trĂšs fĂ©tichiste. On veut entendre quelque chose qui ne sâest jamais produit, puisque aucun groupe nâavait jouĂ© ce disque en live dans son intĂ©gralitĂ©, les anciens Doors font âLA Womanâ, les Stooges âRaw Powerâ et Brian Wilson donne âSmileâ⊠Dans un set, normalement, les chansons sont dans un ordre diffĂ©rent, il y a des reprises, câest un mĂ©lange. Jâai aussi trouvĂ© que YouTube Ă©tait Ă©trange, fascinant et dĂ©rangeant. Câest tentant dây passer des heures. Quelquâun avait postĂ© des publicitĂ©s de mon enfance et je connaissais tous les jingles, ça mâĂ©voquait des souvenirs. Et je me suis aperçu que jâavais passĂ© cinq heures Ă regarder ça au lieu de faire quelque chose dâutile. Mais YouTube est aussi une ressource formidable.
Dans votre livre, vous placez les origines de la rĂ©tromania aux alentours de 1973, avec âAmerican GraffitiââŠ
On pourrait mĂȘme remonter Ă 1968 avec les Beatles jouant âBack In The USSRâ, Frank Zappa et son disque de doo-wop, âCruising With Ruben & The Jetsâ. Ă lâĂ©poque, câĂ©tait tellement peu courant que ça semblait malin. Quand Bryan Ferry et David Bowie ont enregistrĂ© des disques de reprises, câĂ©tait nouveau. Le terme post-moderne nâexistait pas en dehors de lâarchitecture et des critiques dâart, mais câest ce que Bryan Ferry ou Bowie faisaient. Je pense que ça leur est venu du pop-art. Jouer sur le passĂ© Ă©tait plus frais que ce qui se faisait Ă lâĂ©poque dâailleurs.
Dans votre ouvrage, vous citez les pionniers du rĂ©tro, Dr Feelgood, Cramps, Jam, jusquâaux Tributes Bands.
Pourtant, Dr Feelgood Ă©tait un groupe excitant. Câest une question de contexte, les mecs avaient un bon look, personne ne bougeait comme Wilko Johnson, un peu Ă la façon de Chuck Berry en plus robotique. Je suis devenu obsĂ©dĂ© par cette vidĂ©o sur YouTube oĂč ils jouent âShe Does It Rightâ avec une intensitĂ© magique. On voit clairement que Lee Brilleaux est sous amphĂ©tamines, il a des tics, il a lâair enragĂ©. Les filles qui dansent se disent ce type est dĂ©rangĂ©. Ce nâĂ©tait pas en phase avec ce qui se faisait dans la pop Ă lâĂ©poque, toutes ces amphĂ©tamines. Ils ont influencĂ© les Sex Pistols, The Jam et le son de guitare de Gang Of Four.
Dans RĂ©tromania, vous dĂ©noncez ce repli sur le passĂ©, mais aujourdâhui, il est devenu impossible de lancer un nouveau groupe. Plus personne ne sait ou ne veut le faire. Quâen pensez-vous ?
Je crois que les gens sont attirĂ©s par la magie et le cĂŽtĂ© romantique de certaines pĂ©riodes, par les Stones, Dylan, les punks ou le post-punk. Mais je ne comprends pas pourquoi ils ne peuvent pas crĂ©er leurs propres pĂ©riodes excitantes, leurs aventures. Câest aussi difficile parce quâil y a une telle histoire⊠Aujourdâhui, on connait tout des groupes, on sait quâĂ un moment, ils vont tomber dans la drogue, faire telle ou telle chose⊠Câest comme un scĂ©nario. Quand on voit des artistes essayer de vivre en suivant ce script, câest vide de sens.
Quand la musique a-t-elle été excitante la derniÚre fois pour vous ?
Il se passe plein de choses excitantes actuellement, mais elles restent dans lâunderground. Chaque annĂ©e, jâen entends, comme ce mec, Rusty, qui joue de lâelectro. Son disque, âGlass Swordsâ, est Ă©pique, Ă la limite du prog, mais les morceaux ne durent que quatre ou cinq minutes, ils ont une certaine grandeur combinĂ©e Ă de la dance. Jâaime des gens assez obscurs, plus apprĂ©ciĂ©s dans les blogs quâĂ la radio. MĂȘme quand jâĂ©coute du rock comme Ariel Pink, ça reste assez expĂ©rimental. Ăa nâa aucune chance de passer Ă la radio aujourdâhui. Dans les seventies peut-ĂȘtreâŠ
Pourtant la radio dâaujourdâhui est rĂ©troâŠ
En AmĂ©rique, on a beaucoup de stations de classic rock. Et des stations qui diffusent le top 40 avec Rihanna, Britney Spears, LMFAO. Câest marrant mais, pour moi, ça ressemble Ă de la house ou de la techno des annĂ©es 90. Je suppose que cette musique a finalement touchĂ© le mainstream. Les amĂ©ricains moyens ne sâintĂ©ressent pas aux guitares, sauf si câest de la country et en gĂ©nĂ©ral des trucs chiants comme Bryan Adams. On a Ă©galement la radio nationale amĂ©ricaine qui passe de la musique pour hipster, câest quasiment devenu la station de Pitchfork. JâĂ©coute pendant une demi-heure, mais câest trop propre, trop gentil et je retourne au classic rock pour avoir des riffs.
Dans RĂ©tromania, vous insistez sur deux pĂ©riodes majeures, les sixties et le punkâŠ
CâĂ©taient des pĂ©riodes spectaculaires, câest pour cela quâelles ont conservĂ© leur importance. Elles se jouaient sur le prĂ©sent, elles Ă©taient focalisĂ©es sur elles, sur le moment. Les scĂšnes rave et techno des annĂ©es 90 Ă©taient similaires en cela , rivĂ©es dans le prĂ©sent Ă regarder le futur. Puis on a vu apparaitre des groupes, monter une scĂšne rĂ©tro quâon a appelĂ© hipster house. Ils ont Ă©tudiĂ© le mouvement de prĂšs, observĂ© les flyers classiques du dĂ©but des annĂ©es 90 et recopiĂ© leurs dĂ©fauts, photoshoppĂ© tout ça, utilisĂ© lâimagerie de la Hacienda. Ils imitent mĂȘme les gestes de ceux qui dansent sur les vidĂ©os. Câest le mĂȘme processus que celui du revival garage-punk avec les groupes qui ont dĂ©cortiquĂ© les pochettes de disques pour trouver les mĂȘmes amplis, recopier les coupes de cheveux. Je me demande ce quâon pourra copier de notre Ă©poque quand mĂȘme.
Vous pensez que toute créativité a disparu ?
Je crois que le problĂšme, câest que beaucoup de plans sympas ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© fait. Il reste peut-ĂȘtre des choses trĂšs expĂ©rimentales qui ne sont pas trĂšs agrĂ©ables Ă Ă©couter. Et encore, quand on se penche sur lâhistoire de la musique expĂ©rimentale, on se dit que la plupart des choses ont Ă©tĂ© faites Ă la fin des sixties.
Il y avait cette collection âProspectives 21e SiĂšcleâ aux pochettes argentĂ©es avec Pierre HenryâŠ
Les Beatles Ă©coutaient ce genre de choses, Pierre Henry a enregistrĂ© avec Spooky Tooth. Ce que jâaime Ă propos de cette pĂ©riode, câest quâon parlait de musique expĂ©rimentale. Les journaux Ă©crivaient des articles sur le sujet en estimant que câĂ©tait important, mĂȘme sâils ne comprenaient pas tout. Ils disaient que dans cinquante ans, il nây aurait plus de violons, dâorchestres, uniquement de la musique Ă©lectronique. Câest plutĂŽt lâinverse qui sâest produit.
Comme il y a de moins en moins de disques physiques, une rétromania du mp3 pourra-t-t elle avoir lieu ?
Jâai lu un article expliquant quâon cherchait un moyen de revendre ses mp3. Je me demande comment ça peut marcher. Il va y avoir un point de rupture quand on ira dans un magasin de disques dâoccasion. AprĂšs une certaine date, on ne pourra plus acheter de disques. Ăa va aller jusquâaux annĂ©es 1990 et puis, il nây aura que des CD. Je ne peux pas imaginer les CD devenant collector. La culture numĂ©rique va poser un problĂšme. Si on a tous des livres Ă©lectroniques, câest dommageable pour les gens en 2080 ou aprĂšs. Ils ne pourront pas revenir en arriĂšre, trouver des bouquins avec des couvertures Ă©tranges, des designs diffĂ©rents. Peut-ĂȘtre que tout sera sur internet. Je nâen sais rien.
Vous dites que le rockânâroll est Ă la racine de tout et quâil revient toujours, mĂȘme dans le glam. Peut-il encore revenir ?
Câest comme ça que je conclue le livre. Le rockânâroll revient, mais il est vide, il ne reste que le style, sans le sens. Je crois que Lana Del Rey incarne cela. Elle utilise les signifiants de diffĂ©rents styles, mais ce nâest que de lâimage, du superficiel. Ces codes nâĂ©voquent rien, ils nâont pas un sens prĂ©cis. Quand elle cite James Dean par exemple dans âBlue Jeansâ, on a lâimpression que câest le nom dâune marque.
Pour conclure, vos cinq albums cultes ?
Jâessaie de prendre ceux qui ont vraiment comptĂ© pour moi et qui sont bons dâun bout Ă lâautre. âFor Your Pleasureâ de Roxy Musicâ, âRemain In Lightâ des Talking Heads, âForever Changesâ de Love, âCutâ des Slits et je prendrai aussi un disque de techno, une pĂ©riode importante pour moi, âSelected Ambient Works 85-92â dâAphex Twin.
Le dernier disque qui vous ait plu ?
Metronomy, âThe English Rivieraâ.
Votre prochain livre sâattaquera Ă quoi ?
Ce livre Ă©tait sur le prĂ©sent, mĂȘme si je remonte aux annĂ©es 70. Pour le prochain, sauf si quelque chose de rĂ©volutionnaire se produit, je vais me pencher sur lâune des nombreuses pĂ©riodes de la musique qui mâintĂ©ressent et sur laquelle jâai quelque chose Ă dire. Il reste beaucoup dâhistoires Ă raconter, ce qui est Ă©trange vu le nombre de livres sur la musique qui sort.
Vous préférez une bonne vieille Game Boy à la derniÚre console de Sony ? Vous gardez précieusement vos figurines Star Wars ? Vous achetez de vieilles cassettes dans les brocantes ? Vous adorez regarder de vieux épisodes du CollÚge Fou Fou Fou sur YouTube ? Ce livre, Rétromania, parle de vous avec des concepts comme sample, bootleg, vintage, remake, remastering, remix.
Le regard dans le rĂ©troviseur est la constante du modĂšle culturel contemporain. Câest en tout cas la thĂšse qui est dĂ©veloppĂ©e en Ă peu prĂšs cinq cents pages assez claires par Simon Reynolds, critique de rock, anglais, avec cette question : comment la culture pop recycle-t-elle son passĂ© pour sâinventer un futur ?
Je ne vais pas rentrer dans les dĂ©tails de cette jolie petite brique ultra-documentĂ©e, rĂ©fĂ©rencĂ©e, mais je veux juste vous dire que câest bourrĂ© dâhumour et dâexemples. On parle beaucoup de musique dans ce volume, mais sous un angle un peu particulier, la maniĂšre dont on la recycle, la réédite, les cycles musicaux, les reformations de groupes. On parle aussi, vous lâaurez sans doute compris, de jeux vidĂ©os, de tĂ©lĂ©vision et de fringues, et cette thĂ©orie est Ă©videmment appliquĂ©e Ă tout le secteur culturel.
Câest une thĂšse trĂšs sĂ©rieuse, mais qui est pimentĂ©e par toutes sortes de dispositifs qui rendent la lecture super agrĂ©able, comme de toutes petites biographies quâon trouve Ă certains endroits du livre, des bios de fans de vintage ou de fondus de recyclage, de collectionneurs, par exemple. Câest vraiment trĂšs intĂ©ressant, trĂšs agrĂ©able Ă lire, câest un livre quâil faut avoir dans sa bibliothĂšque aujourdâhui puisquâil parle des fans de musique, des fans de culture.
Le livre a pas mal marchĂ© dans les pays anglo-saxons et se voit traduit dans une maison dâĂ©dition assez intĂ©ressante, trĂšs chouette, qui sâappelle Le Mot et Le Reste.
Un livre qui va de la coupe de cheveux aux jeux vidéos vintage en passant par la musique, le cinéma, et la maniÚre dont tout cela est recyclé, passé dans la grande lessiveuse à idées.
Drugstore sur PURE FM
Dans Rétromania, le critique rock Simon Reynolds analyse la montée en puissance du passéisme dans la culture populaire.
Le futur de la musique ? Son passĂ© ! Sommairement Ă©noncĂ©, câest la thĂšse que dĂ©fend, sans cacher sa consternation, le critique musical Simon Reynolds dans son ouvrage RĂ©tromania, comment la culture pop recycle son passĂ© pour sâinventer un futur. Un essai copieux de prĂšs de 500 pages, bourrĂ© dâanecdotes et dâenquĂȘtes (du rock garage Ă la techno, en passant par la northern soul ou le punk perçu comme rĂ©actionnaire), qui dĂ©cortique lâinnovation toujours plus faiblissante dâune Ă©poque fĂ©rue de groupes vieux dâun demi-siĂšcle, de rééditions ou dâemprunts plus ou moins assumĂ©s.
âPlat est le premier mot qui me vient Ă lâesprit lorsque je songe aux dix premiĂšres annĂ©es qui ont suivi lâarrivĂ©e du futur (lâan deux mille). (âŠ) Cette pĂ©nurie de nouveautĂ©s se constate Ă tous les niveaux, des marges semi-populaires au cĆur du mainstream le plus clinquant.â La posture du âcâĂ©tait mieux avantâ Ă©tant toujours suspecte, Reynolds avance prudemment, pointant notamment son Ăąge (49 ans) pour expliquer une forme de lassitude : autour de 40 ans, lâauditeur moyen aurait tendance Ă se replier sur ses repĂšres de jeunesse. Mais il ne sâarrĂȘte pas Ă cet argument purement psychologique.
Archives inépuisables
La pop nâest plus toute jeune non plus. On peut en discuter lâannĂ©e de naissance exacte, mais elle prend forme au milieu des annĂ©es 1950 avec le rockânâroll et une culture spĂ©cifiquement jeune. Depuis plus de soixante ans, les enregistrements sâamoncellent. Le critique isole dâailleurs des pĂ©riodes de grande Ă©mulation artistique, aux multiples avancĂ©es crĂ©atives et innovantes : les annĂ©es 1960, cet âĂąge dâorâ (les groupes millĂ©simĂ©s sixties, mĂȘme sĂ©nescents, font encore un cartonâŠ), et les annĂ©es 1980, avĂšnement de la vague post-punk, du hip-hop et de la mouvance techno.
Ă compter encore tous les dĂ©veloppements intercalaires, moins dĂ©cisifs en termes de nouveautĂ© (comme le rock progressif des annĂ©es 1970 ou le grunge des nineties), cela commence Ă faire un e longue traĂźne historique dans laquelle puiser pour lâamateur contemporain. Et non seulement pour le âconsommateurâ, mais aussi pour les jeunes artistes qui ont dĂ©sormais Ă disposition une banque dâarchives inĂ©puisable via le net.
Lâargument dĂ©cisif de Reynolds se situe justement dans lâanalyse des nouveaux modes de diffusion de la musique. âDans les annĂ©es 2000, grĂące aux nouvelles technologies de distribution et de stockage, lâaccumulation frĂ©nĂ©tique de musique a semblĂ© sortir de la marge pour toucher le grand public.â Non seulement les possibilitĂ©s quantitatives ont explosĂ© (selon une offre lĂ©gale ou pas) mais cette massification de la musique Ă disposition a aussi attĂ©nuĂ© lâattention qualitative qui se disperse tous azimuts. PlutĂŽt que dâĂ©couter religieusement son âLong Playâ, on fait dĂ©filer les titres de son ipod de maniĂšre alĂ©atoire, sans les Ă©couter jusquâĂ la fin.
Cette tendance se traduit dâailleurs dans les chiffres mĂȘme des ventes, avec un marchĂ© des nouveautĂ©s qui sâeffrite toujours plus au profit du âbackcatalogueâ (les âvieilleriesâ), sans parler de jeunes artiste, aussi douĂ©s soient-ils, qui manient mieux les outils de la citation que de la crĂ©ation, parfois dans un esprit de nostalgie confessĂ©. Prenant lâexemple de la science-fiction, genre littĂ©raire en panne de projection, Reynolds dĂ©peint une pop craintive, qui se rĂ©fugie dans le passĂ© par peur dâun avenir qui ne fait plus rĂȘver.
RĂ©tromania, le dernier livre du journaliste et thĂ©oricien anglais Simon Reynolds, est un pavĂ© de prĂšs de 500 pages dans la mare croupie de la culture pop. Pour le rĂ©sumer en une phrase : le «câĂ©tait mieux avant », ça suffit maintenant. Alors que nous lisions ce livre, les deux phĂ©nomĂšnes culturels du moment sâappelaient The Artist (un film muet en noir et blanc) et Lana Del Rey (une chanteuse qui semble surgie de 1962). Deux exemples parmi un million, que RĂ©tromania, ouvrage important parce quâil saisit lâair du temps, recense et analyse. Selon Simon Reynolds, 48 ans (mĂȘme sâil en paraĂźt quinze de moins), le dernier phĂ©nomĂšne novateur dans la culture pop fut le mouvement rave des annĂ©es 90 (et câest peut-ĂȘtre aussi parce quâil en Ă©tait). Depuis, tout se passerait au passĂ©, et au coin de la « re » : reformations, remixes, recyclages, reprises, revivals, remakes, rééditions, rĂ©trospectives et rĂ©fĂ©rences⊠Le cinĂ©ma, la mode et le design ne sont pas Ă©pargnĂ©s. Le rĂ©trovirus touche Ă la fois le mainstream (via internet et la tĂ©lĂ©) et les hipsters (ceux qui portent des barbes de pĂ©pĂ©s, rĂ©habilitent les cassettes et roulent sur des vĂ©los Ă freinage par rĂ©tropĂ©dalage). Dans un monde de merde (le nĂŽtre), la nostalgie et le futur antĂ©rieur semble ĂȘtre les seuls Ă©chappatoires, les seuls espaces fantasmatiques. Les innovations technologiques des annĂ©es 2000 (internet, le MP3) nâont pas entraĂźnĂ© de rĂ©volution musicale, mais au contraire exhumĂ© toutes les strates du passĂ©. Les archives mondiales de la culture moderne sont en accĂšs libre sur YouTube. Bien sĂ»r, on nâa pas toujours envie de sâen plaindre. Dâautant que le passĂ© nâest pas nouveau â avant lâinvention de la musique enregistrĂ©e, tout Ă©tait affaire de tradition et de transmission, non ? Mais on ne peut que donner raison Ă Simon Reynolds : cette omniprĂ©sence du passĂ© dans la culture du XXI Ăš siĂšcle (consciente ou non, revendiquĂ©e ou subie) devient pesante, aliĂ©nante et asphyxiante. Comme un symptĂŽme alarmant de lâĂ©tat de la culture pop.
On a appris il y a quelques semaines que Blur allait jouer cet été à Londres avec les Specials et New Order. Trois générations de « rétromania ». Iras-tu à ce concert ?
Hum, je nâai jamais vu les Specials, et ça me plairait bien de les voir. Sur les concerts de reformations, je nâai pas dâavis tranchĂ©. Je suis allĂ© voir la reformation de Gang Of Four, que je nâavais pas vu en 1980. Ils Ă©taient trĂšs bons, des gens ont dit quâils Ă©taient mĂȘme meilleurs quâĂ lâorigine. Dinosaur Jr, ils jouent des nouvelles chansons. Câest moins une reformation quâune rĂ©activation. La vie est dure pour les musiciens. Que sont-ils censĂ©s faire ? ArrĂȘter la musique et devenir chauffeurs de taxis, ou travailler dans un magasin ? Ce qui est dĂ©primant, câest quand ils deviennent trĂšs nombreux. Si on ajoute les nouveaux groupes qui sonnent rĂ©tro, ça alimente cette idĂ©e gĂ©nĂ©rale dâune scĂšne dominĂ©e par le passĂ©. Et bien sĂ»r il y a YouTube, qui depuis son apparition en 2006 a fait resurgir tout le passĂ©. Culturellement, on pourrait vivre avec YouTube, ou sây perdre.
Depuis lâĂ©criture de ce livre, arrives-tu Ă ĂȘtre un rock-critic normal, Ă feindre de tâenthousiasmer chaque semaine pour les nouvelles sorties ?
Franchement, je trouve toujours beaucoup de disques qui me plaisent. Mon album prĂ©fĂ©rĂ© lâannĂ©e derniĂšre, câĂ©tait celui de Metronomy. Ce nâest pas vraiment de lâavant-garde, mais ils ont trouvĂ© un truc spĂ©cial, unique. La musique nâa pas non plus lâobligation dâĂȘtre ouvertement futuriste ou Ă©lectronique. Quand un disque est trĂšs bon, je ne me pose pas la question de lâinnovation. Jâaime beaucoup Chairlift, Rustie, Oneothrix Point Never, James Ferraro, Ariel Pink. Ce ne sont pas des groupes qui vendent beaucoup de disques, mais ils ont une rĂ©putation qui dĂ©passe leurs ventes. Ils ont un succĂšs dâestime, auprĂšs des critiques, des blogs. Donc tout ça arrive, il y a des individus qui apportent de la fraĂźcheur. Mais jâaimerais que ça sâapplique Ă tout un genre, Ă une tendance. Dans les annĂ©es 90, jâĂ©tais Ă fond dans la culture rave et jungle. Jâavais une foi presque religieuse, patriotique, dans ces mouvements. CâĂ©tait mon identitĂ©. Jâaimerais pouvoir retrouver ce sentiment.
Tu es donc touché par la nostalgie du futur⊠Ce livre est-il aussi un signe de ta crise de la quarantaine ?
Je ne sais pas, certaines personnes me lâont dit et reprochĂ©, tout en reconnaissant que mes arguments Ă©taient incontestables. Mais je me suis toujours intĂ©ressĂ© Ă ces questions. Au milieu des annĂ©es 80, jâavais 22 ans, et jâĂ©crivais dans mes premiers fanzines « quâest-il arrivĂ© Ă la musique ? ». JâĂ©tais dĂ©jĂ nĂ©gatif quand jâĂ©tais jeune ! Mais câest vrai quâen vieillissant, on sâemballe moins facilement, on a toujours des points de comparaison.
Ce livre est assez mélancolique. Es-tu le médecin légiste de la culture pop ?
Non, parce que les gens voudront toujours entendre de la musique, dans diffĂ©rents contextes, pour diffĂ©rentes raisons. Mais la musique nâa plus le mĂȘme sens, elle change, devient autre chose. Je ne sais pas trop ce que ça va devenir. Les choses que jâattendais de la musique quand jâĂ©tais jeune, je crois quâelles ne se produiront plus. Je peux prendre lâexemple du lien entre la pop-music et la politique. Les mouvements sociaux, les rĂ©voltes populaires de ces derniers mois, nâont pas de bande-son. Quand ça a Ă©clatĂ© en Angleterre, beaucoup de journalistes ont demandĂ© : oĂč est la chanson ? Cette question Ă©tait prĂ©visible, elle vient dâune ancienne façon de penser, la prĂ©somption quâil y aurait forcĂ©ment une musique pour accompagner les mouvements sociaux. Pendant les Ă©meutes en Angleterre, il y avait de la musique pendant les dĂ©filĂ©s, mais elle venait dâavant, du vieux grime de 2004, du dubstep. Je nâai pas connaissance dâune chanson Ă©crite pour et pendant les Ă©meutes. Il y a une cassure entre la production musicale et la rĂ©alitĂ© du monde. Tout ce que jâai notĂ©, câest que lâannĂ©e derniĂšre aux Etats-Unis, beaucoup de chansons pop parlaient de faire la fĂȘte Ă fond, de prendre une grosse biture, de faire pĂ©ter la carte de crĂ©dit une fois pour toutes. Il y avait un sous-texte apocalyptique, câest la fin du monde, faisons la fĂȘte, un dernier verre. Ăa faisait Ă©cho Ă la crise financiĂšre. Mais les gens qui ont Ă©crit ces chansons sont sans doute trĂšs Ă lâaise financiĂšrement.
Depuis quelques années, nous avons accÚs à toute la musique, gratuitement si nous le voulons. Et pourtant nous ne sommes pas contents. Sommes-nous des enfants gùtés ?
SĂ»rement. Quand jâĂ©tais gamin, jâaurais rĂȘvĂ© du monde actuel : de la musique partout tout le temps. Pour trouver de la musique, il fallait aller Ă la bibliothĂšque, emprunter des disques aux copains, faire des copies cassette â et les cassettes coĂ»taient de lâargent. CâĂ©tait trĂšs limitĂ©, trĂšs frustrant, jâen voulais plus. Mais au moins jâavais le dĂ©sir. Aujourdâhui, je suis comme un gamin enfermĂ© dans une confiserie : je me goinfre jusquâĂ me rendre malade. Les gens de ma gĂ©nĂ©ration ont peur que ça sâarrĂȘte, ils veulent tout prendre tout de suite. Les plus jeunes, qui ont grandi dans la confiserie, sont peut-ĂȘtre plus raisonnables, ils prennent seulement ce dont ils ont besoin.
*Et peut-ĂȘtre quâils auront un jour envie de sortir de la confiserie. Lâinnovation pourrait venir de gens qui crĂ©ent en dehors du nouveau mĂ©dia mainstream, internet. *
Le retour au vinyle et aux cassettes est un signe de ça. Et le live prend de lâimportance, câest la musique quâon ne peut pas reproduire, il faut ĂȘtre lĂ . La proximitĂ© et la connexion physiques sont importantes. Le problĂšme des supports digitaux, câest quâils ne sont pas exclusifs pour la musique. Lâiphone ou lâipad sont des portails pour la musique, mais aussi pour tout le reste. On y Ă©coute de la musique tout en faisant plein dâautres choses, toujours distrait. Les gens qui nâĂ©coutent la musique que sur leurs tĂ©lĂ©phones ou leurs ordis nâentendent pas tout. Ils pensent plus au cĂŽtĂ© pratique quâĂ une expĂ©rience artistique.
Par rapport Ă Internet, beaucoup de gens ont perdu leur enthousiasme ces derniĂšres annĂ©es. Câest arrivĂ© avec chaque nouveau mĂ©dia. Au dĂ©but, câest une utopie, on se dit que ça va ouvrir des possibilitĂ©s nouvelles. Et finalement, quand ce mĂ©dia est entrĂ© dans la vie des gens, on se rend compte que câest juste un systĂšme qui a remplacĂ© lâancien, une autre façon de gĂ©rer les mĂȘmes traits humains. Ce que reflĂšte Facebook, câest beaucoup de vanitĂ©, ou de solitude. Des gens qui cherchent Ă se mettre en avant, dâautres qui se disputent. Jâai eu un site internet trĂšs tĂŽt, puis je me suis mis Ă bloguer â de trĂšs bonnes expĂ©riences, jâai rencontrĂ© des gens, je mây suis fait des amis que je nâai jamais rencontrĂ©s. Je ne suis pas du tout contre la technologie. Mais Internet nâamĂ©liore pas la nature humaine. Et il fait perdre beaucoup de temps. Jâai tĂ©lĂ©chargĂ© tellement de musique que je nâai jamais Ă©coutĂ©e.
Connais-tu des domaines artistiques qui ne sont pas affectés par le rétro ?
Le rĂ©tro nâest pas nouveau bien sĂ»r, il a simplement pris de lâimportance. Les plus touchĂ©s sont la musique, la mode et le design en gĂ©nĂ©ral. La mĂ©moire est trĂšs importante dans les arts plastiques, mais je ne sais pas sâil y a un mouvement de peinture rĂ©tro. La littĂ©rature a lâair Ă©pargnĂ©e. Je ne connais pas dâĂ©crivains qui dĂ©cident dâĂ©crire comme Flaubert ou qui se fait remarquer parce quâil rĂ©-Ă©crit comme Thomas Pynchon. Alors quâen musique, il y a les Black Keys, qui sonnent vraiment comme des groupes dâune autre Ă©poque. Il y a eu des avant-gardes dans la littĂ©rature, mais câest restĂ© marginal, lâĂ©quivalent de la musique concrĂšte ou Ă©lectro-acoustique. Dans le cinĂ©ma, il y a beaucoup de rĂ©tros. Jâaurais pu Ă©crire sur le film Super 8, qui est Ă la fois un hommage Ă Spielberg et Ă une technologie rĂ©tro. Drive est assez rĂ©tro. Et puis The Artist aurait Ă©tĂ© parfait pour le livre. Le rĂ©tro est prĂ©sent dans la plupart des domaines.
Depuis lâĂ©criture de ton livre, les choses ont-elles Ă©voluĂ© ?
Jâaurais pu finir sur un chapitre plus optimiste, parler aux gens qui pensent vraiment faire la musique du futur. Partout dans le monde, il y a des individus qui essaient. Il y a toujours plein de gens trĂšs talentueux. Les conditions ont changĂ©, mais les gens sâadaptent. Il y a des jeunes qui nâont connu quâInternet, qui connaissent des musiques du monde entier, et qui vont faire une musique novatrice avec tout ça. Ce ne sera pas dans le clichĂ© de la musique futuriste, mais ça va ĂȘtre bizarre et intĂ©ressant. Jâai envie de voir ce que les trĂšs jeunes musiciens, qui ont Ă©coutĂ© des milliers de choses sur internet, vont faire. Une chanteuse comme Grimes est intĂ©ressante : elle Ă©coute tout, elle appelle son style « post-internet music ». Elle combine tout de maniĂšre Ă©pique, elle veut faire 30 albums. Ăa ressemble parfois aux Cocteau Twins des annĂ©es 80, mais les rythmes sont plus intĂ©ressants. Elle est sous lâinfluence permanente des nouveautĂ©s quâelle dĂ©couvre. Au fond, ce nâest pas trĂšs diffĂ©rent de Björk, dont la musique change en fonction de ses projets, des gens avec qui elle travaille.
Björk a tenté de continuer à innover avec son dernier projet Biophilia. Mais elle a échoué, non ?
Jâai trouvĂ© le projet courageux, mais pas rĂ©ussi, ça nâa pas fonctionnĂ©. Je nâai pas vraiment vu les applications. Mais la musique sonnait trop comme des choses dĂ©jĂ entendues.
On sent aussi quâil y a peut-ĂȘtre aujourdâhui plus dâĂ©nergie crĂ©ative en Afrique, en AmĂ©rique du SudâŠ
Sans doute. « The West should rest », lâoccident devrait se reposer pour retrouver de lâĂ©nergie. LâEurope vieillit, alors que des pays comme lâInde, le BrĂ©sil ou la Chine ont des populations beaucoup plus jeunes, avec des Ă©conomies croissantes. Ces pays ont leurs valeurs et leurs structures traditionnelles, mais aussi des jeunes qui sont sur internet, qui ont des I-phones et qui connaissent trĂšs bien la pop music du monde entier. Tout ça gĂ©nĂšrera peut-ĂȘtre des phĂ©nomĂšnes intĂ©ressants, mais pas forcĂ©ment musicaux. Lâexpression et la rĂ©bellion de la jeunesse passeront peut-ĂȘtre par autre chose que la musique.
Connu pour ses ouvrages audacieux et trĂšs fouillĂ©s sur le post punk (Rip it up and start again) et la rave culture anglaise (Energy flash, Generation ecstasy), le critique britannique Simon Reynolds (dont nous publions un texte inĂ©dit en français paru dans « Chronicâart #75 ») a surtout accompagnĂ© via le « Melody Maker », « Spin » ou « The Wire » la plupart des mouvements musicaux souterrains de ces trente derniĂšres annĂ©es (des premiers soubresauts de lâindie pop Ă lâhantologie, en passant par le post-rock, la house ou le hip-hop). Mais comme la plupart des mĂ©lomanes et thĂ©oriciens contemporains, cet enthousiaste traditionnel de la modernitĂ© musicale a vĂ©cu le grand glissement de paradigme culturel de ces dix derniĂšres annĂ©es (« de la nĂ©ophilie vers la nĂ©crophilie ») comme un moment de crise. Analyste acĂ©rĂ© des phĂ©nomĂšnes dâaccrĂ©tions postmodernes qui affligent la culture pop dans son ensemble autant que passionnĂ© lambda intimement concernĂ© par lâĂ©volution des pratiques dâĂ©coute au milieu des fluxes ininterrompus, Reynolds a consignĂ© thĂ©ories, autobiographie et histoire pointilleuse des phĂ©nomĂšnes revivalistes Ă travers les Ăšres dans ce qui est sans conteste le premier grand ouvrage thĂ©orique sur la pop aprĂšs Internet : RĂ©tromania.
Chronicâart : Au dĂ©but du livre, vous Ă©voquez la nostalgie qui est devenue lâune des normes de notre temps avec une phrase Ă©tonnante : « Le prĂ©sent est devenu un pays Ă©tranger ».
Simon Reynolds : En fait, jâai dĂ©formĂ© une phrase devenue proverbiale de lâĂ©crivain britannique L.P. Hartley, tirĂ© de son roman Le messager : « Le passĂ© est un pays Ă©tranger, oĂč les gens agissent de maniĂšre diffĂ©rente ». Le livre a Ă©tĂ© adaptĂ© en film par Joseph Losey dans les annĂ©es 70, et câest Michel Legrand qui a composĂ© la musique. Câest un livre sur le changement dâune Ă©poque, et sur le temps qui passe et quâon ne peut jamais retrouver. Je fais partie dâune gĂ©nĂ©ration qui a connu quelque chose de similaire. La petite ville oĂč jâai grandi en Angleterre Ă©tait pleine de champs, qui ont tous Ă©tĂ© remplacĂ©s par des espaces urbains. Et quelque chose dâĂ©quivalent Ă la rĂ©volution industrielle, en intensitĂ©, est arrivĂ© ces quinze ou vingt derniĂšres annĂ©es avec les nouvelles technologies de communication.
Ce que vous expliquez Ă travers votre description de lâessor dâun retro proĂ©minent, omniprĂ©sent, câest que le passĂ© nous est souvent plus familier que le prĂ©sent. Sans mĂȘme parler du futurâŠ
Câest quelque chose de prĂ©gnant. Mais je ne crois pas ĂȘtre le seul Ă avoir Ă©crire sur le sujet. Le nombre sans cesse grandissant de parutions sur lâhistoire de la musique me semble significatif. Nous sommes presque dans un Ăąge dâor des livres sur la pop. Est-ce que vous avez lu Electric eden, de Rob Young ? Câest un livre que je considĂšre absolument majeur sur lâaventure des rĂȘves folkloriques dans la musique britannique au XXe siĂšcle. Il y a eu dâautres excellents livres qui se concentrent sur des moments oĂč des thĂ©matiques plus resserrĂ©es. Mais dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ces livres ont tous le mĂȘme but : essayer de dĂ©gager un contexte historique et psychique plus prĂ©cis que celui habituellement vĂ©hiculĂ© par les livres dâhistoire, notamment ceux sur la musique. Et ce sont des livres dont le sujet est la musique, mais qui en parlent finalement assez peu. Je pense que ça rĂ©pond Ă un besoin de plus en plus aigu des gens qui dĂ©couvrent ou redĂ©couvrent la musique du passĂ©, grĂące au coffre aux trĂ©sors quâest Internet, de mieux la comprendre. DĂ©contextualisĂ©e, des-historicisĂ©e, elle peut rester muette, ou au moins opaque, dĂ©nuĂ©e de ce qui lui donnait un sens. Sans contenu critique et analytique de fond, Internet ressemble Ă la radio.
JâĂ©coute beaucoup la radio dans ma voiture Ă Los Angeles, oĂč jâhabite depuis quelques temps, et il y a Ă©normĂ©ment de stations dĂ©diĂ©es Ă la musique du passĂ©, mais sans thĂ©matiques pour lâorganiser. On peut entendre un morceau de ZZ Top enchaĂźnĂ© avec du Joy Division. Les Clash et Led Zeppelin. Il nây a plus de division, plus de diffĂ©rences. Ces groupes Ă©taient Ă©coutĂ©s par des gens trĂšs diffĂ©rents, Ă lâĂ©poque de leur essor, qui se considĂ©raient comme des ennemis viscĂ©raux. Le sens profond de ces musiques sâest perdu en route. Sur internet, câest Ă la fois pareil et diffĂ©rent. On trouve tous ces blogs animĂ©s par des hipsters qui se passionnent pour les musiques dâautres temps, dâautres continents, souvent les deux en mĂȘme temps. Des sites sur le gospel enregistrĂ© dans les annĂ©es 20, sur les musiques sacrĂ©es en Iran⊠Mais rendues disponibles tel quel sans aucune explication⊠Câest pourtant de la musique quâil faut Ă©tudier en dĂ©tail pour y comprendre quelque chose. Les musicologues qui ont ressuscitĂ© le folk anglo-saxon dans les annĂ©es 50 et 60 ont passĂ© des annĂ©es Ă le dĂ©cortiquer avant de dĂ©clarer y comprendre quelque chose.
Est-ce que vous considĂ©rez RĂ©tromania comme un ouvrage dâhistoire ? A bien des Ă©gards, il sâapparente Ă une sorte dâarchĂ©ologie foucaldienne.
Jâai Ă©tĂ© trĂšs marquĂ© par Foucault, bien sĂ»r. LâArchĂ©ologie du savoir et LâHistoire de la sexualitĂ© ont beaucoup influencĂ© mes premiers Ă©crits. Disons que mon intention Ă©tait dâĂ©crire une histoire du prĂ©sent, ou plutĂŽt du long prĂ©sent de ces trente derniĂšres annĂ©es. Une histoire de la pop Ă lâĂšre de lâInternet Ă haut-dĂ©bit, ou de nos vies de mĂ©lomanes Ă lâĂšre des rĂ©seaux. Câest presque un livre dâanthropologie, quand jây pense, sur les personnes que nous sommes devenus avec la naissance de nos doubles connectĂ©s 24/24h en wi-fi. Ca affecte autant notre rapport Ă lâart que nos individualitĂ©s profondes. Et notre rapport au passĂ© fait partie des choses qui ont le plus changĂ© ces quinze derniĂšres annĂ©es : les artefacts du passĂ© existent dĂ©sormais dans une proximitĂ© absolue avec notre prĂ©sent, on peut y accĂ©der instantanĂ©ment dĂšs quâon en ressent le dĂ©sir ou le besoin. Je le mentionne quelque part dans le livre : il mâarrive souvent de tĂ©lĂ©charger un disque que je possĂšde, parce que ça me prend moins de temps que de le retrouver dans ma collection.
Vous Ă©crivez du point de vue dâun mĂ©lomane et collecteur compulsif de disques de longue date : pensez-vous que la fiĂšvre de tĂ©lĂ©chargement compulsif dont les fans de musique souffrent et qui se perdent souvent dans lâoffre plĂ©thorique en ligne concerne les auditeurs plus occasionnels ? Internet est-il Ă©galement est en train de les faire muter ?
Je fais partie dâune gĂ©nĂ©ration qui a grandi dans une Ăšre de raretĂ©. Le mĂ©lomane compulsif Ă©tait plus souvent frustrĂ© que contentĂ©, parce que les nouveautĂ©s autant que les disques Ă©puisĂ©s Ă©taient non seulement chers, mais trĂšs difficiles Ă trouver. Aujourdâhui, je me retrouve dans une situation oĂč tout est Ă ma portĂ©e, mais oĂč je me sens toujours autant affamĂ©. Je me demande Ă quel moment cette faim, cette impression de non-satiĂ©tĂ© va finir par sâestomper ou disparaĂźtre. Je connais beaucoup de gens qui continuent Ă tĂ©lĂ©charger de maniĂšre obsessionnelle, tout en sachant quâils nâĂ©couteront jamais le dixiĂšme de ce quâils amassent. Surtout, la plupart regrettent les sentiments intenses quâils ressentaient Ă lâĂ©coute de disques quâils avaient dĂ» se battre pour possĂ©der. La « dĂ©commodification » de la musique lui fait du mal. Payer pour de la musique faisait partie du processus libidinal qui nous la faisait aimer. A moins dâĂȘtre trĂšs, trĂšs riche, personne ne pouvait se permettre dâacheter des disques au hasard. Choisir un disque, câĂ©tait une dĂ©cision trĂšs sĂ©rieuse, qui avait des consĂ©quences. Du coup, ne serait-ce que jouer un disque Ă©tait un acte qui avait beaucoup plus de sens. Un disque que lâon a tĂ©lĂ©chargĂ© gratuitement, on en stoppe lâĂ©coute beaucoup plus nonchalamment. Ce nâest pas seulement liĂ© au fait quâil sâagisse de fichiers dĂ©matĂ©rialisĂ©s. Le coeur y est moins. Si une Ćuvre dâart cesse dâĂȘtre un bien, il est beaucoup plus difficile dâĂ©prouver du fĂ©tichisme Ă son Ă©gard.
Vous utilisez le terme « mystique », pour Ă©voquer cette sensation juvĂ©nile de tenir un disque tant dĂ©sirĂ© en main, avant mĂȘme de lâĂ©couterâŠ
Oui, et cette mystique est beaucoup plus tĂ©nue quand il sâagit dâun fichier son, quand bien mĂȘme câest un disque que lâon cherche depuis des annĂ©es, ou une nouveautĂ© trĂšs attendue. Pourtant, lâhistoire des enregistrements rĂ©ifiĂ©s en objets est trĂšs courte. Peut-ĂȘtre que lâavĂšnement de la musique sous forme de fichiers est un retour Ă cette Ăšre oĂč la musique nâĂ©tait que de lâinformation dĂ©matĂ©rialisĂ©e sous forme de partitions ou de tradition orale. LâimmatĂ©rialitĂ© de la musique est quelque chose de trĂšs naturel. LâĂšre de la musique incarnĂ©e sous forme dâobjets que lâon peut collectionner, fĂ©tichiser et rechercher est en tout cas en train de disparaĂźtre.
Lâamassement permettait la connaissance et lâĂ©rudition. La mutation de la musique en flot ininterrompu ne change-t-il pas radicalement notre rapport Ă cette connaissance ?
Cela accule la musique Ă devenir cette chose qui accumulerait tous les dĂ©fauts de lâobjet marchandisĂ© : quelque chose de mallĂ©able Ă lâenvie selon le dĂ©sir de lâindividu, de purement utilitaire. Jacques Attali en parlait trĂšs bien dans Bruits : pour lui, lâĂšre de la musique enregistrĂ©e signifiait la dĂ©cadence de la musique comme Ă©vĂ©nement social, quâil sâagisse dâune symphonie dans un opĂ©ra, dâune messe dans une Ă©glise ou dâune chanson folklorique dans une fĂȘte de village. La musique Ă©tait liĂ©e au rituel, au collectif, et liĂ©e aux cycles de la vie quotidienne. Le fait que la musique puisse se plier au temps de lâintime et au dĂ©sir dâun individu tord fondamentalement son essence. Je crois de mon cĂŽtĂ© que lâobjet en tant que totem de dĂ©sir, quâil fallait rechercher tant quâil avait une valeur, a continuĂ© quelque chose de lâaspect sacrĂ© de notre rapport Ă la musique elle-mĂȘme. Le fait que la musique soit redevenue non-matĂ©rielle ne lâa pas rendue plus sacrĂ©e. Pire, elle ressemble encore plus quâavant Ă une devise qui circule sans faire valoir aucune valeur fondamentale. En tout cas, jâai beau lâĂ©couter tous les jours, la musique sur le disque dur de mon ordinateur me semble diminuĂ©e.
Votre point de vue par rapport Ă Internet reste plus ambivalent que proprement conservateur. Dans RĂ©tromania, on sent beaucoup votre propre culpabilitĂ© face Ă votre permĂ©abilitĂ© face Ă ce que vous dĂ©crivez, votre participation involontaire au changement de paradigmeâŠ
Si lâon Ă©crit un livre dont le propos est une dĂ©nonciation de la nostalgie gĂ©nĂ©ralisĂ©e, du parasitage du passĂ© sur le prĂ©sent ou du fait que rien de neuf ne serait arrivĂ© dans la musique en dix ans et que notre artiste prĂ©fĂ©rĂ© de ces dix derniĂšres annĂ©es est Ariel Pink, il faut se rendre Ă lâĂ©vidence : on a une grosse contradiction sur le dos, et il va falloir se remonter les manches pour essayer de la rĂ©soudre. Mais Pink ne fait pas que du pastiche, il travaille presque thĂ©matiquement sur la composante Ă©lĂ©giaque de sa musique, sur lâaura des vestiges du passĂ© elle-mĂȘme, en tant que ce sont bien des vestiges. Le sujet de RĂ©tromania est autant la majoritĂ© de la pop music qui me semble moribonde et sans originalitĂ© que tous ces groupes et musiciens que jâadore qui travaillent sur la mĂ©moire, la nostalgie et le passĂ© de maniĂšre crĂ©ative et innovante. Tous les groupes affiliĂ©s Ă lâhantologie, les artistes des labels Ghost Box et Mordant Music ou The Caretaker, James Ferraro ou Ariel Pink ne parlent que du passĂ© et de lâhistoire britannique rĂ©cente, des annĂ©es 60 et 70, de lâinconscient culturel britannique et de la disparition de lâidĂ©e du futur. Il mâa paru particuliĂšrement opportun de parler de ces artistes dans RĂ©tromania, dâautant que leur Ă©mergence ces cinq derniĂšres annĂ©es tombe absolument Ă pic comme un symptĂŽme du phĂ©nomĂšne que je tente de dĂ©crire. Curieusement, la plupart des groupes actuels que lâon classe dans le « retro » manipulent une musique qui nous paraissait autrefois futuriste. Plus personne aujourdâhui nâoserait copier Elvis Costello ou les Ramones, parce que leur musique recyclait dĂ©jĂ le passĂ© Ă leur Ă©poque. Et jâai du mal Ă imaginer un groupe qui serait influencĂ© par Ghost Box dans le futur.
Vous Ă©voquez souvent dans le livre « la nĂ©cessitĂ© dâĂȘtre innovant » comme une Ă©thique crĂ©ative. Est-ce que vous y croyez encore ?
Je me prĂ©sente souvent comme un « moderniste dĂ©modĂ© ». La critique de RĂ©tromania que jâai lu et entendu le plus souvent jusquâĂ maintenant est cette idĂ©e dâun mouvement dialectique Ă©ternel qui dicterait que toutes les formes dâinnovation sont initialement, dâune maniĂšre ou dâune autre des occurrences de recyclage du passĂ©. Aux Etats-Unis, on ne compte plus les ouvrages universitaires et grand public qui cĂ©lĂšbrent le plagiarisme et le sampling Ă lâinfini. Il y a un livre Ă©crit par un journaliste trĂšs malin, Kenneth Goldsmith, qui est paru lâan dernier et qui sâappelle Uncreative writing. Il enseigne Ă lâUniversitĂ© de Pennsylvanie, je crois. Et il interdit Ă ses Ă©lĂšves dâĂ©crire quoi que ce soit de nouveau. A la place, il les oblige Ă utiliser Google, les moteurs de recherche de bases de donnĂ©es, les encyclopĂ©dies en ligne⊠Tout doit provenir de textes tiers. Jonathan Lethem a Ă©crit un texte qui sâappelle The Ecstasy of influence, dont le titre lui-mĂȘme est un mash-up de LâExtase de la communication de Baudrillard et de The Anxiety of influence de Harold Bloom, et qui non seulement cĂ©lĂšbre lâappropriation de textes prĂ©existants mais est Ă©crit Ă partir de phrases empruntĂ©es Ă dâautres textes. Reality hunger : a manifesto de David Shields est un texte thĂ©orique construit sur le mĂȘme modĂšle et basĂ© sur le mĂȘme sujet qui mĂ©lange idĂ©es originales et emprunts transparents avec dâautres textes thĂ©oriques. Câest un mouvement dâidĂ©es qui nâest pas vraiment neuf, mais qui est revenu avec une force inĂ©dite dans le monde des idĂ©es anglo-saxon ces derniĂšres annĂ©es. Il y a une sorte de joie collective qui a lâair de sâexprimer, et par laquelle les gens se sentiraient libĂ©rĂ©s du poids de quelque chose de terrible.
Malheureusement, ça ne sâexprime pas de la plus intelligente des maniĂšres : dĂ©montrer que « tout est un remix dâautre chose » en citant Star Wars ou Led Zeppelin ne me semble pas particuliĂšrement pertinent, pour la simple et bonne raison que tout le monde le sait dĂ©jĂ depuis trente ans. Jâai mĂȘme entendu dire que les Beatles nâavaient rien inventĂ©. Câest complĂštement absurde. On me reproche souvent dâavoir une conception trĂšs dĂ©modĂ©e de lâoriginalitĂ© dans la crĂ©ation, mais je ne crois pas : tous les musiciens ont des racines et des influences, bien sĂ»r, mais je pourrais faire une liste infinie de groupes et de musiciens qui les ont dĂ©passĂ© avec des Ćuvres totalement innovantes et qui ne ressemblaient Ă rien de ce qui avait Ă©tĂ© entendu jusque-lĂ . Kraftwerk, les Talking Heads⊠MĂȘme Led Zeppelin, qui utilisaient des riffs de blues, avaient un son et un univers totalement inĂ©dits. Recycler un riff de blues ne signifie pas quâon est un groupe postmoderne. Si tout Ă©tait le recyclage de quelque chose du passĂ©, comment expliquer que des choses nouvelles Ă©mergent malgrĂ© tout ?
Votre dĂ©finition du neuf semble dĂ©passer le contexte de lâoriginalitĂ© et du dĂ©bat sur la postmodernitĂ©âŠ
Il y a quelques exemples, au vingtiĂšme siĂšcle, de propositions musicales qui nâavaient aucun lien avec le passĂ© : la musique concrĂšte, la musique Ă©lectronique dans les annĂ©es 50 et 60. Mais ce ne sont que des exceptions qui confirment une rĂšgle Ă laquelle je crois : les musiciens sont tous des sommes dâinfluences.
Mais ce nâest pas ce que je critique dans RĂ©tromania. Prenons lâexemple de la guitare Ă©lectrique dans les annĂ©es 60 et 70 : on peut rĂ©pertorier des centaines et des centaines de musiciens qui lâutilisaient de maniĂšre diffĂ©rente et en sortaient des sons diffĂ©rents. LittĂ©ralement, ils auraient dĂ» arriver au bout des possibilitĂ©s quâoffrait le combo guitare, ampli, effets et studio. Pourtant, dans les 80s, The Edge de U2, Sonic Youth ou Johnny Marr des Smiths semblent repartir de zĂ©ro. Câest la mĂȘme chose pour le saxophone, le sampler ou lâĂ©cho Ă bande. Il y a toujours quelquâun, un inventeur ou un musicien, qui dĂ©barque et nous fait penser la musique et ses possibilitĂ©s de maniĂšre inĂ©dite. En principe. Notre problĂšme nâest pas mathĂ©matique ou logique. Il y a des gens qui sâexpriment Ă travers des idiomes prĂ©existants, et dâautres qui essayent de les faire dĂ©border.
Vous ne croyez pas Ă cette idĂ©e dâune entropie du savoir et de la crĂ©ation, qui expliquerait le marasme crĂ©atif dans lequel nous baignons ? A force de permuter le passĂ©, on reviendrait vers une sorte de bruit blanc terminalâŠ
Pour moi, lâidĂ©e que tout ne serait que la permutation de choses prĂ©existantes me semble ĂȘtre une idĂ©e valable, mais partiellement seulement. Et surtout, câest une idĂ©e trĂšs datĂ©e. LâidĂ©e du « gĂ©nie non-original » qui « dĂ©placerait » des idĂ©es plutĂŽt que dâinventer nâa rien de neuf. Je me rappelle des dĂ©bats sur lâintertextualitĂ© et le bricolage au dĂ©but des annĂ©es 80, quand est sorti âGrandmaster Flash on the wheels of steelâ, qui est le premier single de pop music construit Ă partir de musiques prĂ©existantes⊠Et je ne parle pas des travaux dâavant-garde qui Ă©tait basĂ©s sur le mĂȘme principe, parce quâils nâavaient engendrĂ© aucun dĂ©bat dans la presse rock ou grand public. Le mot sampling nâexistait mĂȘme pas. La seule diffĂ©rence entre le dĂ©bat aujourdâhui et Ă lâĂ©poque de William Burroughs, câest Internet comme moteur de permutation. Il y a ce remix de Justin Bieber qui a beaucoup circulĂ© sur les blogs et Facebook, oĂč le morceau est tellement ralenti et « timestretchĂ© » quâon dirait de lâambiant religieux, trĂšs Ă©trange. Câest un morceau emblĂ©matique de notre Ă©poque : rien que le fait de savoir que la matiĂšre originale est un morceau de Justin Bieber le rend passionnant. Le DJ qui a bricolĂ© ça nâa mĂȘme pas créé le programme quâil a utilisĂ© pour transformer lâoriginal. Jâai Ă©tĂ© Ă©couter ses autres morceaux, et câest de la drum&bass trĂšs banale, trĂšs en retard sur son Ă©poque. Câest un bon exemple.
La distinction entre un acte artistique progressiste ou conservateur est parfois trĂšs difficile Ă faire. Dans le livre, vous expliquez bien comment les Ramones, quand ils ont Ă©mergĂ©, Ă©taient bien plus « modernistes » dans leur approche primitive du rock que les gens du rock progressif, qui faisaient pourtant tout pour le faire Ă©voluer. De mĂȘme pour les artistes nĂ©o folk actuels comme Charalambides, dont le primitivisme et le retour au folk britannique des origines vous semblent bien plus pertinents et novateurs que des artistes de folk celte qui tentent de moderniser leur musique avec des habillages Ă©lectroniques. OĂč se niche la modernitĂ© en 2012 ?
Bien sĂ»r, la modernitĂ© ne ressemble plus Ă de la modernitĂ©, surtout dans lâart. Mais il y a les GPS dans les voitures qui nous aident Ă nous dĂ©placer. Les choses les plus fabuleuses qui nous aident dans notre quotidien nous semblent terriblement banales. Pire, ce sont devenu des bĂ©quilles qui nous aident Ă vivre. Ma femme est incapable dâaller oĂč que ce soit sans son GPS. Nicholas Carr en parle dans son livre Internet rend-il bĂȘte ?. Nous sommes en train de dĂ©truire la capacitĂ© du cerveau Ă Ă©tablir des cartes virtuelles et Ă nous diriger dans lâespace. Mais mon fils adolescent est dĂ©jĂ capable de monter des vidĂ©os et de les diffuser sur Internet pour que ses amis puissent les regarder le jour mĂȘme. Jâimagine que ça doit avoir quelque Ă voir avec la modernitĂ©.
Comme vous lâindiquez dans le livre, Daniel Lopatin appelle Internet un « paysage du sublime »âŠ
Oui, parce que le fait que la moitiĂ© de lâhumanitĂ© y est connectĂ©e fait quâon y trouve des monceaux et des monceaux de choses Ă©tranges auxquelles on nâavait pas accĂšs jusque lĂ , Ă moins de fouiller dans les poubelles des gens. Mais ça reste Ă un niveau diminuĂ©. Les livres sur Internet comme celui de Nicholas Carr, ou Always on, How the iPhone unlocked the anything-anytime-anywhere future â and locked us in de Brian X. Chen, me semblent Ă©tudier leur sujet dâun peu trop prĂšs et oublier de regarder le monde qui les entoure. Internet ne nous permet pas dâaccĂ©der à « nâimporte quoi, nâimporte quand et nâimporte oĂč » mais seulement Ă des choses que lâon peut regarder ou entendre. Internet nâoffre rien que lâon puisse toucher, sentir olfactivement ou goĂ»ter. Et ce Ă quoi on peut accĂ©der existe toujours sous une forme diminuĂ©e : regarder un film sur un tĂ©lĂ©phone portable ou une tablette signifie accĂ©der Ă une version sensoriellement appauvrie de lâoriginal. De mĂȘme pour la musique. On peut « entendre » un morceau de musique, mais lâexpĂ©rience que lâon en fera nâa rien Ă voir avec le fait dâĂ©couter le disque dans des bonnes conditions, sur une bonne chaine hi-fi. Internet permet dâaccĂ©der Ă des ersatz lacunaires des originaux, mais pour lâinstant, rien de plus. Câest un monde de fantĂŽmes.
Câest un argument qui agace beaucoup les partisans dâune culture libre, qui toucherait enfin des catĂ©gories socioculturelles au-delĂ des Ă©lites grĂące Ă la gratuitĂ©âŠ
Nous sommes tous responsables dâInternet et du monde dans lequel nous vivons. Nous nâavons pas construit techniquement les instruments, mais nous les avons rendus omnipotents en en faisant des instruments indispensables Ă nos vies. Dans lâabsolu, un mĂ©dia qui permet dâaccĂ©der Ă nâimporte quelle Ćuvre dâart de nâimporte quelle Ă©poque de lâhistoire est un paradis absolu. Mais dans les faits, on en est trĂšs loin. Et lâon se rend compte que le nouveau paradigme a beau avoir des qualitĂ©s quâavait lâancien, il a aussi beaucoup dâautres dĂ©fauts que lâon nâimaginait pas. Le problĂšme principal de la vie sur internet, câest que tout est rendu beaucoup trop facile : le blogging est facile, le tĂ©lĂ©chargement est facile, les rĂ©seaux sociaux sont faciles. Mais le rĂ©sultat de cette facilitĂ©, câest que lâon met beaucoup moins de cĆur dans ce que lâon produit ou consomme. Si je devais comparer le fait de blogguer aujourdâhui et lâĂ©poque oĂč jâĂ©crivais pour mes premiers fanzines, jâaurais honte. Ce qui ne veut pas dire que ce que jâĂ©cris est moins bon ; mais je lâenvisage immĂ©diatement comme quelque chose de beaucoup moins vital. Câest comme si les choses se vidaient peu Ă peu de leur importance, puis de leur essence elle-mĂȘme. Les magazines que jâachetais quand jâĂ©tais adolescent, ils traĂźnaient pendant six mois Ă cĂŽtĂ© de mon lit, et je les lisais, les lisais et les relisais jusquâĂ dix ou vingt fois, jusquâĂ connaĂźtre certains articles par cĆur. Est-ce quâils en valaient la peine ? Probablement pas. Mais mon esprit les remercie encore aujourdâhui. La culture digitale nous rend la vie trop facile.
Lâune des plus cĂ©lĂšbres plumes britanniques, Simon Reynolds (journaliste pour Melody Maker ou Spin et auteur de livres sur le punk, le hip-hopâŠ), sâest mis en tĂȘte dâĂ©pingler les travers de la pop dans RĂ©tromania. Ou comment dĂ©montrer que la manie du vintage, le recours systĂ©matique au sample et Ă la reprise pour crĂ©er la pop dâaujourdâhui menacent de vider la musique pop de toute substance. âLâĂšre YouTube-WikipĂ©dia-RapidShare-iTunes-Spotifyâ pourrait-elle amener Ă un âassĂšchement progressifâ de la crĂ©ativitĂ© musicale ? Câest en tout cas le constat alarmiste et saisissant brossĂ© par celui qui avait dĂ©jĂ fascinĂ© avec Rip It Up And Start Again, son ouvrage consacrĂ© Ă la dĂ©cennie post-punk.
Le journaliste anglais Simon Reynolds lâaffirme haut et fort dans son livre RĂ©tromania : depuis lâavĂšnement du Haut dĂ©bit, nous vivrions dans une rĂ©tropolis sans grande imagination musicale. Interview câĂ©tait mieux avant.
Technikart : Simon, au milieu des annĂ©es 80, alors que vous Ă©tiez jeune journaliste au Melody Maker, sĂ©vissait un groupe du nom de Pop Will Eat Itself. Depuis, est-ce une description exacte de lâĂ©volution de la pop â câest-Ă -dire quâelle se serait bouffĂ© toute entiĂšre et reconfigure les petits morceaux de gerbe dans des assemblages inĂ©dits ?
Simon Reynolds : Ah ah ah ! Le groupe avait tirĂ© son nom dâun article prophĂ©tique de mon collĂšgue David Quantick, et câest Ă peu prĂšs ce qui sâest passĂ©.
Pour rĂ©sumer : la pop a jouĂ© Ă ĂȘtre post-moderne, et aujourdâhui elle survit en Ă©tant rĂ©tro. Mais son article aurait aussi bien pu sâintituler La pop se rĂ©pĂštera Ă lâinfini. Aujourdâhui, le jeu des rĂ©fĂ©rences et des rĂ©pĂ©titions est Ă son paroxysme. Les Black Keys revendiquent leur ârĂ©troĂŻtudeâ, les Kills reprennent lâimagerie dâun groupe comme Royal Trux tout en la rendant accessible aux marques de luxe, un artiste comme Jo Mitchell créé une Ćuvre en reproduisant Ă lâidentique le mythique concert dâEinstĂŒrzende Neubauten Ă lâICA au cours duquel ils ont dĂ©truit la scĂšne Ă coups de marteaux piqueurs, ou encore ces gamins de Brooklyn qui font de la âhipster houseâ en essayant de reproduire non seulement les sons du second âsummer of loveâ mais aussi les dĂ©cors du club Hacienda. On peut voir leur vidĂ©os sur YouTube. Pas mal.
Mais que penser, pour prendre lâexemple le moins extrĂȘme, de la dĂ©marche dâun groupe comme The Black Keys, plĂ©biscitĂ© par les critiques malgrĂ© son manque total dâinnovation ?
Avant, les groupes se devaient dâĂȘtre originaux sous peine de ne pas ĂȘtre pris au sĂ©rieux par la critique, Ă lâexception dâElectric Light Orchestra. Gamin, je nây connaissais rien en musique, mais je me rendais bien compte que la seule et unique influence dâELO, câĂ©tait les Beatles. Mais du coup, câĂ©tait un groupe Ă part. Aujourdâhui, les gens prennent du plaisir Ă Ă©couter des groupes ultra-rĂ©fĂ©rencĂ©s parce que⊠ça nous suffit.
Je me souviens du choc en entendant Jesus & Mary Chain citer les âwooh woohâ de Sympathy for the Devil sur leur deuxiĂšme album (Darklands, 1987). Un de ânosâ groupes, en filiation directe avec le Velvet Underground, pastichant les Rolling Stones ! HĂ©rĂ©sie ! Mais, depuis une quinzaine dâannĂ©es, faire du ârock karaokĂ©â est devenu parfaitement acceptable, avec des groupes qui se spĂ©cialisent dans la composition de chansons originales dans le style dâun groupe plus ancien.
Peut-on mettre lâĂ©mergence de ces âgroupes karaokĂ©â sur le dos des baby-boomers ? Je veux dire par lĂ que ceux-ci auraient favorisĂ©, alors quâils Ă©taient aux commandes de labels et de mĂ©dias, les groupes rĂ©fĂ©rençant les chansons de leur jeunesse ?
Il y a un peu de ça. Dans les annĂ©es 90, Ă lâĂ©poque de la britpop, on disait âdad rockâ pour parler dâOasis, de Cast et de tous ces groupes susceptibles de plaire Ă nos parents â phĂ©nomĂšne inenvisageable vingt ans plus tĂŽt. Les gamins aimaient parce que les morceaux Ă©taient catchy, et leurs parents Ă©taient contents de voir des groupes de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration que leurs gamins faire revivre leur propre jeunesse. Ce modĂšle transgĂ©nĂ©rationnel sâest souvent rĂ©pĂ©tĂ© depuis : ils Ă©coutent Adele en se disant quâelle fait partie de la mĂȘme famille de songwriting soul quâEtta James, et apprĂ©cient le vernis vintage de ses enregistrements. Sauf quâils ne vont pas forcĂ©ment vouloir Ă©couter lâoriginal.
Le âchoc du nouveauâ â qui a jouĂ© un rĂŽle primordial dans lâhistoire de la pop â, a cĂ©dĂ© place Ă une quĂȘte dâune bande-son distrayante et familiĂšre, Ă©vocatrice de notre passĂ©. Est-ce symptomatique dâune sociĂ©tĂ© oĂč lâon ne se projette plus dans le futur ?
Oui, nous vivons une Ăšre instable et angoissante qui nous fait subir toutes sortes de cataclysmes et de changements brutaux. Normal de vouloir Ă©viter le moindre choc et de chercher refuge dans des musique ancrĂ©es dans une longue tradition. Depuis treize-quatorze ans, par exemple, nous avons vu un regain dâintĂ©rĂȘt pour la musique folk sous toutes ses formes. Mais contrairement au revival ârootsâ des annĂ©es 80 â The Pogues, The Men They Couldnât Hang ou mĂȘme Billy Bragg, tous anti-Thatcher â, celui-ci a Ă©tĂ© dĂ©barrassĂ© du moindre aspect politique. Une fois de plus, on a le vernis du vintage, dĂ©barrassĂ© de tout le reste.
Ce revival folk est lâun des nombreux phĂ©nomĂšnes ârĂ©tromaniaâ Ă Ă©merger Ă la toute fin des annĂ©es 90, qui est Ă©galement le moment oĂč la musique enregistrĂ©e se dĂ©matĂ©rialise. Quels sont les liens entre la chute dâachats de biens culturels et les dĂ©buts de la rĂ©tromania ?
MĂȘme si les signes avant-coureurs remontent Ă bien longtemps, ils prennent de lâampleur en mĂȘme temps quâarrive Internet Ă haut dĂ©bit. Câest Ă partir de ce moment-lĂ quâil nây a plus eu de mouvement musical majeur. Avec tous ces âpassĂ©sâ mis Ă disposition, nous nous Ă©loignons dâun certain temps âprĂ©sentâ partagĂ© par tous : nous sommes plus rarement tous focalisĂ©s sur le mĂȘme âprĂ©sentâ en mĂȘme temps. Du coup, on nâadhĂšre plus Ă un groupe ou Ă un mouvement comme quand la planĂšte toute entiĂšre pouvait se retrouver happĂ©e par une mĂȘme nouveautĂ© pop. Les carriĂšres des groupes sâen ressentent : elles atteignent un palier assez tĂŽt, et y restent.
Regardez Arcade Fire : ils nâauront jamais leur moment Joshua Tree (du nom de lâalbum de U2 en 1987 qui les propulsa dieux des stades â NDLR). Fut un temps, la culture rave a âprisâ. Le hip-hop a âprisâ. Ils quittaient lâunderground pour devenir des phĂ©nomĂšnes massifs. On nâa pas vu ça ces derniĂšres annĂ©es. Peut-ĂȘtre est-ce dĂ» aussi Ă lâabsence dâacte dâachat : le fan se sent moins investi dans son groupeâŠ
âŠmais il se tourne davantage vers le concert.
Câest proche de la thĂ©orie de Jacques Attali : lâobjet enregistrĂ© a perdu de sa valeur mais le live la conserve. Jadis, la musique avait une valeur rituelle et permettait une catharsis sociale. Ensuite, elle sâest formalisĂ©e pour devenir un bien marchand mais elle gardait son aspect fĂ©tichiste : elle nous servait de âmobilier psychologiqueâ. Mais en devenant gratuite, elle a Ă©tĂ© littĂ©ralement dĂ©prĂ©ciĂ©e. Ce nâest plus une extension de nous-mĂȘmes, mais une vague bande-son de nos vies.
Comment lâacte dâĂ©coute peut-il Ă©voluer ?
Le âdigital nativeâ, qui nâa connu quâune musique dĂ©matĂ©rialisĂ©e, pourra trouver une astuce pour redonner du sens et un peu de gravitĂ© Ă cet acte dâĂ©coute. Je lui fais confiance pour trouver un moyen de re-fĂ©tichiser la musique.
On lâa vu avec la rĂ©surgence des ventes de disques vinyle, en hausse depuis deux ans au Royaume-Uni.
Câest devenu un geste qui compte. La gĂ©nĂ©ration des âdigital nativesâ sent quâavec lâanalogue, ils rĂ©tablissent une connexion, un contact physique, avec ce passĂ©-lĂ .
QuâĂ©coutez-vous en ce moment ?
Surtout les bizarreries que je dois chroniquer. Une compile de musique Ă©lectronique, une autre du BBC Radiophonic Workshop, ainsi que les enregistrements datant des annĂ©es 60 dâun certain FC Judd, pionnier oubliĂ© de la musique Ă©lectronique. Donc des vieux trucs assez Ă©tranges.
Aucune nouveauté ?
Si, mais ce sont des choses qui ne semblent exister que dans un monde de blogs spécialisés. Des gens comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro. Vous connaissez ?
Du tout, sorry.
Son Far Side Virtual a Ă©tĂ© lâalbum de lâannĂ©e pour plusieurs magazines. Sa musique est parfaite pour les critiques et les journalistes voulant thĂ©oriser.
Vous terminez votre livre en disant que lâoriginalitĂ© prime sur lâinnovation, et que tant que des personnalitĂ©s comme Dizzee Rascal, Captain Beefheart ou Morrissey feront de la musique, on nâa pas Ă sâinquiĂ©ter.
Je fais rĂ©fĂ©rence Ă ces artistes qui ont une vision singuliĂšre de la pop, et nâont pas besoin dâĂȘtre particuliĂšrement innovant pour lâexprimer. Mais ils sont rares : un par dĂ©cennie, et encore.
RĂ©tromania, le dernier ouvrage du critique et essayiste anglais Simon Reynolds (Rip it Up and Start Again, Energy FlashâŠ), câest un peu le livre dont tout le monde parle dans la petite sphĂšre âindie-Ă©lectro-machinâ, bref, chez tous ceux qui vivent, ou sâintĂ©ressent, de prĂšs ou de loin Ă lâactivitĂ© musicale, en ce moment. Paru initialement chez Faber and Faber en 2011, cet essai qui ausculte la production musicale contemporaine Ă la lumiĂšre de lâobsession actuelle pour le revival, le vintage et le recyclage, vient de paraĂźtre sous le titre trĂšs explicite, RĂ©tromania, Comment la culture pop recycle son passĂ© pour sâinventer un futur, dans la collection Attitudes de lâexcellent Ă©diteur Le Mot et le Reste.
Le rock au musée.
Traduit de lâanglais par Jean-François Caro, RĂ©tromania analyse de façon trĂšs dĂ©taillĂ©e la trĂšs forte tentation actuelle du âcâĂ©tait mieux avantâ et son impact plutĂŽt nĂ©gatif, selon son auteur, sur la production culturelle (oui, pas seulement musicale) du moment. Selon Reynolds en effet, le monde de lâart actuel, mais aussi de la mode, du design â et en lâoccurrence, de la musique â ne produisent plus rien de neuf, obnubilĂ©s par leur passĂ©, aveuglĂ©s par le respect que les plus jeunes cultivent pour leur aĂźnĂ©s et leurs productions culturelles et matĂ©rielles. CĂŽtĂ© musique, on ne peut quâacquiescer devant la foule de rééditions, reformations, livres commĂ©moratifs de tel ou tel groupe ou mouvement musical, anniversaires et sessions live destinĂ©es Ă rejouer un album culte (Sonic YouthSlint, Echo and The Bunnymen, New Order, Peter Hook jouant Joy DivisionâŠ). Aujourdâhui, les mouvements et les groupes considĂ©rĂ©s un temps comme subversifs, entrent dans les musĂ©es (le punk Ă la Villa MĂ©dicis Ă Rome, Sonic Youth et lâexposition Sensational Fix dans les musĂ©es europĂ©ensâŠ). Lâusage dâinstruments antĂ©diluviens (le retour en force des synthĂ©tiseurs analogiques) est considĂ©rĂ© comme le summum en matiĂšre de crĂ©ation, et lâadoption de look vintage (dont lâicĂŽne actuelle, jusque dans lâidĂ©e quâelle vĂ©hicule de la femme, serait Lana Del Rey, toujours selon Reynolds) est gĂ©nĂ©ralisĂ©e depuis le âretour du rockâ, ce premier symptĂŽme dâun alzheimer avancĂ© des musiciens contemporains (symbolisĂ© pour Reynolds par lâalbum de The Strokes par exemple).Le revival dans le retroviseur du futurAlors certes, on ne peut le nier, les musiciens actuels sont tous investis dans le post-quelque chose (post-rock, post-punk, nĂ©o disco, nu raveâŠ) ou la copie dâun genre existant (garage, synth-wave, Ă©lectro-pop, Ă©lectro-dub). La musique actuelle nâa donc plus rien de vĂ©ritablement nouveau. A moins de considĂ©rer lâhybridation comme telle. On est loin en effet, de lâexplosion du son âbleepâ en techno, des premiĂšres dĂ©flagrations IDM, de lâapparition de la techno, elle-mĂȘme ou de la house, des innovations premiĂšres du hip hop new yorkais, de la fiĂšvre du disco et ses nouveaux rythmes, des expĂ©riences post-punk et des flash empoisonnĂ©s de la musique industrielle. La fascination du passĂ©, le culte du ârĂ©troâ, serait un mal qui âempoisonne toute la sphĂšre pop culturelleâ, comme lâĂ©crit lâĂ©diteur français en quatriĂšme de couverture. Et cela concerne aussi notre façon de consommer, de sâhabiller, de penser. Une conclusion plutĂŽt pessimiste, Ă laquelle, tout en nous rĂ©jouissant de lâactuelle prĂ©disposition des artistes Ă sâinspirer des bons exemples du passĂ©, lâon ne peut que souscrire. Le problĂšme devient plus sinistre quand Reynolds en arrive Ă se poser la question de la production future : si la culture, et en particulier, la musique, ne fait que recycler son passĂ© et vit dans un Ă©ternel cycle de revival, alors quelle musique pour demain ? Le ârevival dâun revivalâ ne semblant en effet pas possible, doit-on alors raisonnablement se faire du soucis pour le futur ? LassĂ©es par la rĂ©pĂ©tition, les gĂ©nĂ©rations Ă venir vont-elles carrĂ©ment se dĂ©tourner dâun art considĂ©rĂ© alors comme obsolĂšte ?
Un début de réponse.
Avec tout le respect quâon lui doit, on serait tout de mĂȘme tentĂ© de rĂ©pondre Ă Mr Reynolds (Ă qui lâon doit le revival post-punk de 2005 avec la parution de son livre sur Rip It Up and Start Again, Ă©galement inventeur du terme âpost-rockâ dans les annĂ©es 90, ce qui nâest pas le moindre des paradoxes) que le revival ne date pas dâhier. Qui plus est, le music business Ă©tant gĂ©rĂ© par des dĂ©sormais âquadrasâ (voir mĂȘme quinquas) ayant tous connu la new wave et le post-punk, la synth-pop et le punk-funk originel (Ă lâĂ©poque nommĂ© mutant disco), il est bien normal de voir aujourdâhui la production musicale se tourner vers son passĂ©. Tout comme dans les 70âs, le soft-rock et le prog rock, tous deux rejetons monstrueusement dĂ©naturĂ©s, affadis et boursouflĂ©s, succĂ©daient au rock des origines claquemurĂ© dans les toilettes de Graceland et sĂ©vĂšrement essoufflĂ©. Le garage rock et le psychĂ©dĂ©lisme plongeaient Ă©galement tous deux leurs racines dans le blues crasseux et le rockânâroll primitif, aidĂ©s par les drogues de lâĂ©poque et lâinfluence des musiques du monde dĂ©jĂ prĂ©sentes (indiennes, afghanesâŠ). A lâheure de la mondialisation forcenĂ©e des musiques mondiales, il nâest pas Ă©tonnant de voir ses mĂ©langes se faire plus vite, les courants apparaĂźtre et disparaĂźtre plus rapidement. La musique, plus que jamais insaisissable et sur-active, donne alors lâimpression dans son dĂ©bordement de productions plus ou moins pertinentes, de tourner en rond. En vĂ©ritĂ©, elle semble surtout en hyper-activitĂ©. Tellement en fait, que mĂȘme les observateurs comme vous, Mr Reynolds, nâarrivez plus Ă discerner le nouveau de lâancien⊠(et nous non plus, il faut bien lâavouer) Lâart de tout temps, sâest nourri de son passĂ©. Et il est souvent bien assez vif pour apparaĂźtre lĂ oĂč on ne lâattendait plus. Câest le principe mĂȘme de lâavant-garde, de ne pas ĂȘtre reconnu comme une forme dâart au moment de son apparition. Simon Reynolds avoue finalement quâil est peut-ĂȘtre lui-mĂȘme trop nostalgique, en effet, pour y prĂȘter attention⊠Des rĂ©serves et un constat intime que lâauteur, rĂ©aliste, exprime donc finalement dans son ouvrage, mĂȘme si la plupart des mĂ©dias voudraient bien en faire lâunique reprĂ©sentant dâune luciditĂ© qui sâĂ©rige contre le âcâĂ©tait mieux avantâ ambiant. Lâouvrage de Reynolds, lui, servi par lâimpeccable slogan Pop will repeat itself (nom dâun fameux groupe du dĂ©but des annĂ©es 90), reste Ă©videmment brillant, et il est fortement conseillĂ© de le lire !
Mais quâest-ce qui pousse donc les musiciens de la planĂšte entiĂšre Ă fouiller le passĂ© inlassablement pour en «emprunter» les sonoritĂ©s et les rages? Le chroniqueur rock anglais Simon Reynolds pose la question dans un trĂšs Ă©pais et trĂšs intĂ©ressant «RĂ©tromania», qui paraĂźt ces jours-ci. Et il sâattaque Ă la problĂ©matique en partant du constat suivant: le «rĂ©tro» est omniprĂ©sent. AprĂšs avoir Ă©grainĂ©, comme autant de preuves, les occurrences dans les annĂ©es 2000 du «revival» (citant notamment les rééditions de disques, les rĂ©formations de groupes, les tournĂ©es mĂ©galomaniaques), Simon Reynolds entame une rĂ©flexion sur la nostalgie. Câest que cette fameuse nostalgie pousserait les musiciens actuels Ă se rĂ©fugier dans un passĂ© oĂč lâavenir avait encore un sens, oĂč la rage et la colĂšre citoyenne avait su trouver dans un genre musical leur moyen dâexpression. A contrario, lâauteur constate lâincapacitĂ© de la gĂ©nĂ©ration actuelle Ă trouver sa propre forme, sa propre verve. Y aurait-il comme de la rĂ©signation dans lâair, dans ce XXIe siĂšcle oĂč la marche du monde semble dĂ©finitivement dictĂ©e par des enjeux Ă©conomiques et lointains qui Ă©chappent Ă lâaction citoyenne? A nâen pas douter. Ce que Reynolds reproche ainsi au rock, et Ă la musique pop en gĂ©nĂ©ral, câest son manque de «prĂ©sent», ou dâempreinte sur son Ă©poque. De fait, Ă force dâaller «rĂ©cupĂ©rer» les formes du passĂ©, le rock ne ferait rien dâautre que de multiplier les hommages aux pionniers, dĂ©finitivement canonisĂ©s, pour, finalement, ne proposer que des formes vides et des «musĂ©es». Une idĂ©e de musĂ©e qui trouve son sens lorsque Reynolds emmĂšne le lecteur dans un vĂ©ritable musĂ©e londonien consacrĂ© au rock. La culture en lambeaux? Avec stupeur, il y constate lâabsence totale de hiĂ©rarchisation.
Tout nây est plus quâune addition ou une cohabitation dâicĂŽnes dont on prĂ©sente, Ă lâimage de la chaĂźne de restauration HardRock CafĂ©, les objets usitĂ©s par leurs soins, et estampillĂ©s «sacrĂ©s». Ici la guitare, ici la veste, ici le bout de papier contenant quelques notes. De quoi faire des mĂ©lomanes de vĂ©ritables fĂ©tichistes, sâextasiant devant toutes traces (ou reliques) de rĂ©alitĂ© laissĂ©es par ces promus «demi-dieux» que sont devenus les stars.
Autre question sous-jacente: la culture, au sens oĂč elle est lâhistoire dâĂ©volutions successives, a-t-elle Ă©clatĂ© en route, laissant Ă la gĂ©nĂ©ration actuelle le soin dâaller recoller ses morceaux Ă©pars Ă coups de citations et de sampling? La comparaison avec lâart plastique (dit contemporain) nâest pas idiote: lĂ oĂč la peinture,
par évolution, a mené le peintre à abandonner la toile (que faire aprÚs les monochromes?), pour finir par devenir un artiste pluridisciplinaire (touchant à la vidéo,
Ă lâinstallation et aux happenings), le musicien ne se voit-il pas contraint de procĂ©der aux mĂȘmes collages (faisant de lui davantage un DJ-collectionneur)? Ainsi, le manque de sens et de fond (cet abĂźme) qui se fait ressentir dans lâart contemporain (dont le public se dĂ©tourne) menace dĂ©sormais le rock. Une histoire de fond et de forme donc. Mais Reynolds confesse son embarras: lui qui est agacĂ© par le manque de sens de la musique actuelle trouve tout de mĂȘme de quoi se dĂ©lecter dans la musique
de ceux qui font revivre les Ă©poques passĂ©es. Embarras partagĂ©. Et contagieux. Ou alors faut-il simplement considĂ©rer le rock, arrivĂ© aujourdâhui Ă son rythme de croisiĂšre cinquante ans aprĂšs sa naissance, comme un folklore comme un autre. Que lâon perpĂ©tue car il sâest profondĂ©ment enracinĂ© dans notre culture. Le
folklore dâune civilisation mondialisĂ©e.
Cet ouvrage nâa pas fini de faire couler de lâencre. Le postulat de dĂ©part du critique musical est simple : Ă lâheure dâInternet, le phĂ©nomĂšne de recyclage quâopĂšre la culture pop sur son propre passĂ© a pris une dimension inquiĂ©tante. Bien loin de dĂ©nigrer le prĂ©sent, Reynolds nous laisse entendre que mĂȘme sâil apprĂ©cie la musique post-Internet, il ne peut sâempĂȘcher de dresser ce constat alarmant. En consolidant sa thĂšse au travers dâun passĂ© proche, il constate par exemple que les annĂ©es 70 Ă©taient dĂ©jĂ elles-mĂȘmes obnubilĂ©es par les annĂ©es 60, dĂ©cennie considĂ©rĂ©e comme le point dâorgue en matiĂšre de crĂ©ation pop. Bien que vĂ©ritablement dĂ©stabilisant, ce livre se rĂ©vĂšle indispensable, car rares sont ceux qui fournissent une analyse si complĂšte des esthĂ©tiques de notre Ăšre. MalgrĂ© lâatemporalitĂ© actuelle, on peut prĂ©dire un âavantâ et un âaprĂšsâ RĂ©tromania.
Son ouvrage ne pouvait pas mieux tomber. Comme un gros pavé lancé dans la mare aux nouvelles «stars» actuelles.
Critique musical et fin connaisseur de la culture pop-rock, Simon Reynolds publie aux Ă©ditions Le Mot et le reste un essai qui fait mouche Ă chaque page. TitrĂ© «RĂ©tromania», il se veut une fine observation de ce courant qui touche notre sociĂ©tĂ© actuelle : la nostalgie poussĂ©e Ă lâoutrance sur lâair du «CâĂ©tait mieux avant». Tous les pans de la sociĂ©tĂ© occidentale sont touchĂ©s. On recycle les vĂȘtements, on tourne des remakes de classiques au cinĂ©ma ou on réédite des BD et des romans Ă succĂšsâŠ
En musique, le phĂ©nomĂšne prend davantage dâampleur. Comme lâexplique lâauteur : «nous vivons dans une Ă©poque oĂč la culture populaire est devenue obsĂ©dĂ©e par le rĂ©tro et avide de commĂ©morations. Reformation de groupes (ex. les Beach Boys), tournĂ©e de retrouvailles (pour remplir les comptes en banque), albums hommages ou coffrets. La mode, oĂč farfouiller dans la garde-robe du passĂ© est une pratique omniprĂ©sente dans lâindustrie depuis un bon moment mais, dont le recyclage de vieilles idĂ©es semble avoir nĂ©anmoins atteint un taux de rotation dĂ©lirant durant la derniĂšre dĂ©cennie.» Pour preuve, il suffit de dâobserver lâactualitĂ© : un vieil album des Stones, «Exile on main Street», grimpe en tĂȘte des ventes, des vieux groupes se reforment pour remplir les comptes, des anthologies inondent les rayons des disquaires⊠Des chanteuses actuelles chantent en duo (parfois virtuel) avec de vieilles gloires. Ou comment faire du fric facile avec de lâancien.
Un amour du passĂ© qui pose comme problĂšme majeur un appauvrissement de la crĂ©ation artistique, explique Simon Reynolds. Les annĂ©es 60, 70 et 80 et 90 ont gĂ©nĂ©rĂ© des genres musicaux majeurs. Quâen est-il de nos annĂ©es 2000 ? Lâauteur se montre sans pitiĂ© : «mĂȘme le plus clĂ©ment des jugements sur la pop de cette Ă©poque doit se rendre Ă lâĂ©vidence : la quasi-totalitĂ© des avancĂ©es ont Ă©tĂ© soit des relectures de genres Ă©tablis, soit du pillage dâarchives. (âŠ)Nous semblons avoir atteint un stade caractĂ©risĂ© par un manque cruel dâimagination.»
Une rĂ©tromania qui peut se comprendre si elle est gĂ©nĂ©rĂ©e par un public dâĂąge certain. Mais, « les jeunes ne sont pas censĂ©s ĂȘtre nostalgiques ; ils nâont pas vĂ©cu assez longtemps pour amasser une rĂ©serve de prĂ©cieux souvenirs. » Pourquoi, dit-il, ne voyons-nous le futur que sous une approche cataclysmique ?
Le crépuscule de la musique-objet
Lâessai dĂ©taille Ă©galement le traitement rĂ©servĂ© Ă la musique par la technologie du XXIe siĂšcle pour laquelle Simon Reynolds ne montre pas une grande passion. Câest peu dire. Et pourtant, « lâarrivĂ©e de lâiPod, cet appareil fondamentalement asocial, est sans conteste lâĂ©vĂ©nement musical le plus important de la premiĂšre dĂ©cennie du XXIe siĂšcle ; tant en raison de son impact que de la maniĂšre dont il cristallise lâensemble de la culture de la musique dĂ©matĂ©rialisĂ©e.»
Simple mode ou effet prolongé?
Au terme de son essai brillant et au ton enlevĂ©, souvent drĂŽle voire ironique, lâauteur pose cette ultime question, quasi existentielle : « la rĂ©tromania dans laquelle nous sommes plongĂ©s est-elle en passe de sâinstaller durablement ou sâagira-t-il dâune simple phase historique ?» Beau joueur, il avoue cĂ©der parfois Ă cette rĂ©tromania ambiante : «jâai beau me languir dâun futur qui nous a faussĂ© compagnie, je ne rĂ©siste pas pour autant aux attraits du passĂ©.» Notamment lâĂ©coute de sa collection de 33 tours, vĂ©nĂ©rĂ©e et Ă lâorigine de sa crise de la quarantaine. âQue deviendra-t-elle aprĂšs ma disparition?â No Future man !
Comme le chantait le groupe Boston, « Donât look back ».
Philippe Degouy
Ă lâantenne de radio Nova, Jean Rouzaud aka John prĂ©sente le dernier essai de Simon Reynolds, RĂ©tromania, comme le livre dĂ©finitif, lâultimate sur le sujet.
Notre Ă©poque est malade de son passĂ©. Elle se complaĂźt dans les revivals, vĂ©nĂšre les rééditions, adore les remakes et autres rĂ©interprĂ©tations. Musique, cinĂ©ma et Ă©videmment art contemporain fonctionnent largement Ă partir de ces processus. Ă travers treize essais, Simon Reynolds, lâun des plus fameux critiques rock anglais, Ă©tudie ce phĂ©nomĂšne
pour mieux en montrer toutes les ambiguĂŻtĂ©s. *PĂ©tillant dâintelligence, jouant de milles rĂ©fĂ©rences depuis les plus populaires jusquâaux plus savantes, il brasse des
champs aussi diffĂ©rents que le rock, la pop, la techno ou lâart contemporain.* Ainsi, lâarticle MusĂ©es, reformations,rockumentaires et reconstitutions constitue lâune des
attaques les plus féroces contre les tendances de la culture contemporaine. Porté par un style direct, cet ouvrage se dévore littéralement.
Comment crĂ©er Ă lâĂ©poque des rĂ©seaux? Comment faire Ćuvre dans une profusion exponentielle dâimages, dâobjets, de matĂ©riaux esthĂ©tiques dĂ©jĂ signifiants, dĂ©jĂ formĂ©s? Quel rĂ©gime du sens, et quels modes de rĂ©ception peuvent sâĂ©tablir avec de tels matĂ©riaux et de telles pratiques de copie, de citation, de recyclage sans rivages. Comment fonder la croyance en des documents quand lâempreinte sâestompe dans lâallĂ©gorie ? Comment atteindre quelque chose du monde quand une Ă©paisse chape de signes et de productions symboliques en masque les mĂ©canismes, les enjeux et les mouvements fondamentaux.
La publication annoncĂ©e du livre RĂ©tromania par le journaliste britannique Simon Reynolds, spĂ©cialiste de musique, relance Ă nouveaux frais la question rĂ©currente des rapports que lâart contemporain entretient avec le passĂ©, en insistant sur cette apparente incongruitĂ© selon laquelle la crĂ©ation contemporaine serait engluĂ©e dans le passĂ©. Il y aurait donc une disjonction entre lâhypermodernitĂ© de la face technologique de lâĂ©poque, engagĂ©e dans une quĂȘte effrĂ©nĂ©e de nouveautĂ©s et dâinnovations, et sa face culturelle et artistique, Ă©touffĂ©e sous le poids du passĂ© et de la tradition. Le monde de lâart et de la culture irait ainsi en sens inverse de celui de la technique. La rĂ©volution numĂ©rique, qui projette aujourdâhui la technique vers le futur, contribuerait Ă un repliement de lâart et de la culture sur le passĂ©.
La situation est sans doute nouvelle, en tout cas trĂšs diffĂ©rente de lâĂ©poque de la modernitĂ© oĂč lâart et la technique avançaient de concert sur la voie escarpĂ©e du progrĂšs. Câest avec la postmodernitĂ©, au dernier quart du siĂšcle dernier, quâune discordance sâest produite entre les temps de la technique et ceux de la culture, doublĂ©e dâune inversion de la perspective des avant-gardes qui avaient Ă©levĂ© lâart et la culture Ă une dimension prospective et transformatrice. Alors quâaux Ă©poques «glorieuses» du XXe siĂšcle les progrĂšs technologiques se conjuguaient avec une effervescence artistique, la rĂ©cession Ă©conomique semble aujourdâhui sâaccompagner dâune glaciation de la culture.
Pour Simon Reynolds, dont les rĂ©flexions reposent principalement sur la musique contemporaine britannique, cette asphyxie de la culture et de lâart contemporains serait un effet quasi mĂ©canique dâinternet en cela quâil permettrait techniquement (par les rĂ©seaux numĂ©riques) et Ă©conomiquement (par la gratuitĂ©) de donner «accĂšs sans limite Ă tout ce qui a Ă©tĂ© produit dans lâhistoire, partout dans le monde» (LibĂ©ration, 04 fĂ©vr. 2012).
En assurant ainsi un accĂšs facile, rapide et large â inouĂŻ â Ă lâensemble du patrimoine culturel mondial, internet donnerait aux Ćuvres une visibilitĂ© immense qui ferait passer lâart, les images et la culture de lâĂ©tat de raretĂ© Ă celui de la profusion. Mais au prix dâune ruse: la ladite profusion, en tant quâenvers de la raretĂ©, ne serait quâune forme symĂ©trique mais non moins contraignante de la culture.
Dans ces conditions, lâacte mĂȘme de crĂ©er serait profondĂ©ment changĂ©. Autant inventer du nouveau, briser les cadres et tracer des devenirs est, en situation de pĂ©nurie et de limitation, Ă la fois possible et nĂ©cessaire; autant lâaccĂšs sans limite Ă des produits et des Ćuvres de toutes sortes, toujours-dĂ©jĂ -vus, sature les regards, et dĂ©tourne la crĂ©ation de la possibilitĂ© â et peut-ĂȘtre mĂȘme de la nĂ©cessitĂ© â dâinventer du nouveau.
Dans une pĂ©riode constructive, orientĂ©e vers lâavenir et animĂ©e par lâidĂ©e de progrĂšs, le nouveau est ce qui, en art, confĂšre Ă la crĂ©ation sa force dâouverture, par laquelle elle peut briser des cadres, lever des obstacles, creuser des brĂšches, et tracer des perspectives. En pĂ©riode de profusion, au contraire, la crĂ©ation est confrontĂ©e Ă une autre rĂ©alitĂ© : elle est comme engluĂ©e dans une masse redondante et prolifĂ©rante de produits, dâinformations, dâattitudes, de signes et de marchandises, Ă gĂ©rer, Ă maĂźtriser, Ă composer et Ă agencer en formes, en Ćuvres, et surtout en sens.
CrĂ©er en pĂ©riode de raretĂ© nâest donc pas du mĂȘme ordre que crĂ©er en pĂ©riode de profusion. Globalement, le passage de lâune Ă lâautre situations de crĂ©ation sâest opĂ©rĂ©, en Occident, entre les annĂ©es 70 et 80 par un basculement du modernisme au postmodernisme.
Alors que durant tout un siĂšcle la crĂ©ation avait, en art, consistĂ© Ă inventer de nouvelles procĂ©dures, de nouvelles formes, de nouveaux matĂ©riaux ; alors que le modernisme artistique et culturel se dĂ©ployait en congruence avec le mouvement extra-esthĂ©tique des techniques ; alors quâil sâĂ©tait largement agi, dans une conception de progrĂšs continu, de faire table rase du passĂ©; le postmodernisme introduisait un paradigme diffĂ©rent : un retour assumĂ© vers le passĂ©, et par consĂ©quent un dĂ©crochage de lâart par rapport Ă la technique.
Il ne sâagissait plus tant dâinventer du nouveau Ă partir de matĂ©riaux bruts et informes que de mixer et de combiner une matiĂšre dĂ©jĂ formĂ©e, et dĂ©jĂ signifiante, dâĆuvres, dâimages, de documents dĂ©jĂ existants et de plus en plus largement accessibles. Lâinvention changeait ainsi de nature et de forme parce quâelle sâopĂ©rait Ă partir de matĂ©riaux-symboles, toujours-dĂ©jĂ âŠ
vus. Elle Ă©tait plus spĂ©culative, rĂ©flexive, «conceptuelle», câest-Ă -dire plus rĂ©troactive que prospective et constructive. Elle devenait allĂ©gorique.
Quand, en 1981, Sherrie Levine photographie Ă lâidentique des Ă©preuves de photographes modernes cĂ©lĂšbres â Walker Evans, Edward Weston et Eliot Porter â de façon que les copies se confondent presque avec les originaux, la photographie ne sert plus Ă documenter le monde, avec lequel elle a dans cette opĂ©ration perdu tout contact.
Les clichĂ©s de Sherrie Levine ne sont plus des images du monde, mais des images dâimages conçues dans une dĂ©marche artistique rĂ©flexive visant Ă exprimer que ni lâoutil, ni le geste, ni lâauteur ne sont garants de la valeur artistique; que celle-ci siĂšge moins dans la chose que dans son contexte; et que le systĂšme moderniste de lâart est dĂ©sormais caduc.
La photographie canonique qui fondait la force de vĂ©ritĂ© de ses images-documents sur leur qualitĂ© dâempreinte directe des choses sâest peu Ă peu coupĂ©e dâun monde qui, pour sa part, disparaissait sous un amas grandissant dâimages et de signes de toutes sortes, et devenait fableâŠ
Le devenir-allĂ©gorie des documents-empreintes (photo, vidĂ©o, son) et le devenir-fable du monde lui-mĂȘme, câest-Ă -dire la perte de contact avec lui et la perte de croyance en lui, câest-Ă -dire sa virtualisation, ont trouvĂ© une expression dĂ©cisive dans lâart et la culture avec le postmodernisme.
Aujourdâhui, trente ans plus tard, ce mouvement a pris une ampleur immense avec la naissance et lâessor vertigineux des images et des rĂ©seaux numĂ©riques, en particulier avec internet. Mais comment crĂ©er Ă lâĂ©poque des rĂ©seaux qui est dĂ©sormais la nĂŽtre? Comment faire Ćuvre dans une profusion exponentielle dâimages, dâobjets, de matĂ©riaux esthĂ©tiques dĂ©jĂ signifiants, dĂ©jĂ formĂ©s? Quel rĂ©gime du sens, et quels modes de rĂ©ception peuvent sâĂ©tablir avec de tels matĂ©riaux et de telles pratiques de copie, de citation, de recyclage sans rivages.
Comment fonder la croyance en des documents quand lâempreinte sâestompe dans lâallĂ©gorie ? Comment atteindre quelque chose du monde quand une Ă©paisse chape de signes et de productions symboliques en masque les mĂ©canismes, les enjeux et les mouvements fondamentaux. Vitaux et politiques.
INTERVIEW â Dans son essai Retromania, le critique musical Simon Reynolds dĂ©montre que la musique populaire actuelle se contente de cĂ©lĂ©brer en permanence son passĂ©.
Critique musical, notamment pour les quotidiens The Guardian et The New York Times, Simon Reynolds publie, jeudi, un remarquable essai, Retromania. Cet ouvrage dresse un constat implacable de la vogue rĂ©tro qui caractĂ©rise le rock et la pop depuis le dĂ©but du siĂšcle. Cette obsession pour le passĂ© paralyse la crĂ©ativitĂ© des jeunes artistes. Ce phĂ©nomĂšne est amplifiĂ© par Internet qui, Ă tout moment, affiche ces rĂ©fĂ©rences dâhier dans tout leur Ă©clat et toute leur fraĂźcheur.
LE FIGARO. â Quel a Ă©tĂ© le dĂ©clencheur de votre livre Retromania?
Simon REYNOLDS. â Dans le courant de la dĂ©cennie Ă©coulĂ©e, jâai dâabord remarquĂ© que nombre de groupes se reformaient. Puis un autre phĂ©nomĂšne mâa frappĂ©: celui des artistes rejouant leurs anciens disques en intĂ©gralitĂ©. Van Morrison ou les Stooges ont commencĂ©, puis câest devenu un phĂ©nomĂšne important. Lâapparition de YouTube a jouĂ© un rĂŽle primordial aussi: jâai commencĂ© Ă passer des nuits entiĂšres Ă visionner des Ă©missions de tĂ©lĂ©vision ou des extraits des concerts de mon enfance. Jâaurais pu consacrer un livre entier Ă cette plate-forme, dâailleurs.
LâannĂ©e 2012 marque le 50e anniversaire de la crĂ©ation des Beach Boys, des Rolling Stones ou des Beatles. Combien de temps cĂ©lĂ©brera-t-on ces figures historiques?
Ces groupes sont apparus Ă une Ă©poque oĂč on Ă©tait uniquement prĂ©occupĂ© par le moment prĂ©sent. Pourtant, ce sont ceux qui dĂ©clenchent la plus grande nostalgie. En 2011, on a fĂȘtĂ© les 20 ans du succĂšs de Nirvana. Quelquâun a mĂȘme essayĂ© de cĂ©lĂ©brer le dixiĂšme anniversaire du premier album des Strokes! Tout cela est une maniĂšre de crĂ©er du contenu et de remplir de lâespace. Mais la rĂ©pĂ©tition assĂšche les sujets: que reste-t-il dâoriginal Ă dire sur Dylan ou les Beatles aujourdâhui? On arrĂȘtera certainement de faire des sujets pareils quand les gens seront fatiguĂ©s de les lire.
Vous profitez du livre pour réévaluer lâimpact de certains artistes, notamment Patti SmithâŠ
Jâai Ă©tĂ© frappĂ© par le fait quâelle sâĂ©tait appuyĂ©e sur les annĂ©es 1960 dĂšs son premier album, en 1975. Ses piĂšces les plus expĂ©rimentales sont Ă mille lieues de ses contemporains comme les Ramones, mais les critiques de lâĂ©poque voulaient Ă tout prix en faire une artiste dâavant-garde. Cela mâa beaucoup amusĂ© de réécrire lâhistoire: jâai constatĂ© lâimpact des vĂȘtements, des coupes de cheveux et de lâimage dans la prĂ©sentation dâun nouvel artiste.
En quoi la technologie a-t-elle transformé notre rapport à la musique?
Les jeunes ayant principalement Ă©coutĂ© de la musique sur ordinateur ont une maniĂšre diffĂ©rente dâaccorder de la valeur Ă celle-ci. Mais les gens de ma gĂ©nĂ©ration ont lâimpression de ne pas possĂ©der la musique tant quâils nâont pas dâobjet entre les mains. Jâai tĂ©lĂ©chargĂ© beaucoup dâalbums que je ne me suis jamais donnĂ© la peine dâĂ©couter jusquâau bout. Dans le passĂ©, on consacrait de lâĂ©nergie, du temps et de lâargent Ă trouver de la musique. La dĂ©sacralisation du support est passĂ©e par lĂ entre-temps. Mais cela a migrĂ© vers lâexpĂ©rience de la musique vivante.
Il y a quelques jours, Neil Young a déclaré, au sujet de Steve Jobs: «Il a fait beaucoup pour la musique numérique, mais, pour son plaisir personnel, il écoutait des vinyles.»
Neil Young explique aussi que le format MP3 ne restitue que 5% de la source musicale⊠Seules les personnes Ă©quipĂ©es de systĂšmes hi-fi perfectionnĂ©s entendent vraiment la nuance. La plupart des auditeurs ne percevront pas une grande diffĂ©rence entre le CD et le MP3, mĂȘme si elle est bien rĂ©elle. Cette baisse de la qualitĂ© constitue en elle-mĂȘme un grand retour en arriĂšre.
Votre livre dresse un constat sombre. Y a-t-il des raisons dâespĂ©rer?
Jâaurais dĂ» consacrer un chapitre aux musiciens qui essaient de proposer quelque chose de vraiment nouveau. Ces artistes sont plus proches du milieu de lâart que des prĂ©occupations de la pop grand public. Cela passe par un travail de convergence entre la musique et la vidĂ©o. Ils ne bĂ©nĂ©ficieront jamais de la popularitĂ© de Lady Gaga, mais il existe des gens talentueux et dĂ©terminĂ©s. Je reste optimiste malgrĂ© tout.
Internet a offert une manne dâinfos et dâarchives et bouleversĂ© la crĂ©ativitĂ©. Avec «RĂ©tromania», le journaliste Simon Reynolds plonge dans la culture des annĂ©es 2000, ultraconnectĂ©e au passĂ©.
Comment construire le futur quand le passĂ© se mĂȘle en permanence au prĂ©sent ? Cette interrogation nâest pas inĂ©dite, de mĂȘme que la nostalgie de la culture des dĂ©cennies passĂ©es a fait lâobjet dâĂ©tudes plus ou moins savantes. Pourquoi alors nous reposons-nous la question ? Parce que RĂ©tromania, qui vient de paraĂźtre, nous est apparu dâemblĂ©e comme un livre important, de ceux qui dĂ©finissent une Ă©poque. Il est une habile traversĂ©e des annĂ©es 2000, dĂ©cennie oĂč la culture a Ă©tĂ© transfigurĂ©e par Internet jusque dans ses moindres recoins.
InstantanĂ©itĂ© des Ă©changes, YouTube, tĂ©lĂ©chargement puis streaming audio et vidĂ©o, remix permanent⊠Plus quâun regret du «bon vieux temps», câest davantage un sentiment de trop-plein, une omniprĂ©sence de lâarchive imposĂ©e par Internet Ă la premiĂšre dĂ©cennie ultraconnectĂ©e, quâanalyse son auteur. Collaborateur de grands quotidiens (The Guardian, The New York TimesâŠ) et de magazines (WireâŠ), Simon Reynolds a Ă©galement Ă©crit un livre de rĂ©fĂ©rence sur les annĂ©es qui ont suivi le sĂ©isme punk : Rip it up and Start Again.
Jamais notre quotidien nâa Ă©tĂ© autant envahi de rĂ©fĂ©rences Ă des Ă©poques rĂ©volues, au point oĂč les arts, mĂȘme les plus prospectifs, se retrouvent tĂ©tanisĂ©s et commencent enfin Ă sâinterroger. Dans son ouvrage largement centrĂ© sur la musique, mais qui pose des questions Ă tous les champs artistiques, lâauteur, 48 ans, mĂȘle rĂ©flexions et constatations pour raconter un quotidien qui fut aussi le nĂŽtre pendant les annĂ©es 2000. Un Ă©merveillement extatique devant des disques, films, sĂ©ries auparavant livrĂ©s au compte-gouttes, qui sâoffrent aujourdâhui sans limite.
Vous écrivez que la création est affectée car le passé envahit le présent par une archive exponentielle et omniprésente.
Les groupes dâaujourdâhui sont composĂ©s de jeunes gens qui ont grandi avec Internet et cet accĂšs gratuit Ă toute la musique, Ă travers le tĂ©lĂ©chargement et YouTube. A 21 ans, ils ont Ă©coutĂ© bien plus de musique que moi au mĂȘme Ăąge (en 1984). CâĂ©tait tout bonnement impossible alors, ça coĂ»tait de lâargent, et mĂȘme si vous pouviez emprunter des disques Ă des amis ou Ă la mĂ©diathĂšque, il y avait des limites. DĂ©sormais, les gens semblent avoir Ă©coutĂ© des genres de musique extrĂȘmement divers. Le passĂ©, comme inspiration, entre alors en concurrence avec le prĂ©sent. A des Ă©poques plus anciennes, ils Ă©taient davantage concernĂ©s par ce prĂ©sent.
Dans les annĂ©es 60, la plupart des groupes de rock rĂ©agissaient Ă ce qui se passait dans la musique noire du moment. Quand ils sâouvraient Ă dâautres influences, câĂ©tait celles de la rĂ©cente avant-garde jazz (comme Coltrane) ou Ă©lectronique (Stockhausen). Il y avait trĂšs peu dâinspiration non contemporaine. A mesure que le temps passe, lâappel de lâarchive sâest fait de plus en plus intense, puis tout sâest dĂ©traquĂ© lorsque lâInternet haut dĂ©bit a dĂ©collĂ©. Lâaspect nĂ©gatif, câest que beaucoup de groupes tentent de copier le passĂ©. Le positif, câest que certains artistes sâabreuvent de toute lâhistoire de la musique, de partout dans le monde, et crĂ©ent des «super-hybrides», Ă lâinstar de Vampire Weekend, Rustie, Gang Gang Dance. Mais il faut ĂȘtre un artiste solide pour filtrer cette surabondance dâinfluences.
Comment expliquez-vous ce goût pour la musique du passé ?
Pour certains, câest juste quâil y a eu beaucoup de musique gĂ©niale dans les annĂ©es 60, 70, 80. Pourquoi ne lâĂ©couteraient-ils pas ? Il y a aussi beaucoup de romantisme attachĂ© Ă certaines pĂ©riodes en particulier : le psychĂ©dĂ©lisme, le punk-rock, le hip-hop des dĂ©buts. Ou pour ceux qui aiment la dance music, les premiers soubresauts de la house de Chicago, la techno de Detroit et la scĂšne rave du dĂ©but des annĂ©es 90, câĂ©tait vraiment des pĂ©riodes excitantes. Elles avaient ce cĂŽtĂ© vierge et correspondaient Ă de vrais mouvements, avec un look, un jargon et des rituels subculturels. [âŠ] Difficile dâen vouloir aux jeunes dâĂȘtre sous le charme de cet Ăąge dâor perdu. Lâexistence digitale peut ĂȘtre assez solitaire et aliĂ©nante. [âŠ] On est constamment connectĂ©, Ă jongler avec les diffĂ©rents flux de stimuli. En rĂ©action, les formats analogiques [le vinyle par exemple, ndlr] ont lâair dâaller de pair avec une forme dâexpĂ©rience plus immersive, plus concentrĂ©e. Un meilleur type de flux.
Vous utilisez le terme «hauntology» pour qualifier un style musical créé durant les annĂ©es 2000 et qui semble se languir dâune pĂ©riode rĂ©volueâŠ
Le terme est de Jacques Derrida, mais le jeu de mots fonctionne mieux en français : hantologie-ontologie. Derrida explorait les rĂ©sonances philosophiques du concept de fantĂŽme, qui nâest jamais ni prĂ©sent ni absent, jamais totalement dans le prĂ©sent ni cantonnĂ© au passĂ©. Lâusage que jâen fais nâest pas strictement derridien, câest plutĂŽt un mot utile et amusant pour dĂ©crire un tas de groupes qui travaillent avec cette mĂ©moire culturelle. Le fait que la maison de disques le plus emblĂ©matique de cette scĂšne sâappelle Ghost Box [«boĂźte Ă fantĂŽme»], un jeu de mots sur la dimension spectrale de la tĂ©lĂ©vision, mâa fait penser Ă lâhantologie. Leur musique est Ă©trange et souvent sans formes, Ă©voquant quelque chose de fantĂŽmatique et dâinquiĂ©tant.
Aux Etats-Unis, il y a aussi un genre de musique qui sâaccommode de ce concept : des artistes comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro, explorent les dĂ©pĂŽts sĂ©dimentĂ©s de vidĂ©os, de musiques et de vieilles Ă©missions de tĂ©lĂ©. Une part importante de la musique intĂ©ressante de ces cinq ou six derniĂšres annĂ©es est basĂ©e sur cette Ă©motion paradoxale consistant Ă rappeler un passĂ© oĂč lâhumanitĂ© regardait devant elle. Derrida peut ĂȘtre dĂ©clarĂ© saint patron de ce genre de musique, parce quâil a Ă©galement Ă©crit sur le «mal dâarchive».
Cette fascination pour le spectral traverse également les arts numériques ?
Lâhauntology a un lien clair avec les courants culturels qui se frottent au fĂ©tichisme, aux mĂ©dias morts et aux formats vĂ©tustes, de mĂȘme quâavec lâesthĂ©tique du flou et du lo-fi. Je pense que tous ces courants peuvent ĂȘtre vus comme une mĂȘme contre-culture opposĂ©e Ă lâhyperconsommation et Ă ce monde numĂ©rique bourdonnant, fait dâimages haute dĂ©finition et de connexions super rapides. Cependant, dans la mode, le vintage chic est aussi une forme de consumĂ©risme. Je suis sĂ»r que Pierre Bourdieu aurait eu quelque chose Ă dire sur les vecteurs de classes qui se cachent dans ce genre de goĂ»t.
Les nouvelles technologies ont bouleversĂ© la maniĂšre dont la musique est produite, distribuĂ©e et consommĂ©e. Mais quid de la musique elle-mĂȘme ?
Il ne me semble pas quâelle ait changĂ© tant que cela. En 2012, le rap et le RânâB ne sont pas trĂšs diffĂ©rents du rap et du RânâB de 1999. Ni leur structure rythmique, ni la maniĂšre de rapper ou de chanter, ni mĂȘme en termes de contenu ou du type de personnalitĂ©s qui deviennent des stars. La musique Ă©lectronique a Ă©tĂ© lĂ©gĂšrement plus inventive, mais mĂȘme des courants comme le dubstep ne me semblent quâune extension des annĂ©es 90, dĂ©marrĂ©es avec la rave et qui se sont poursuivies avec la jungle et la drumânâbass. Le grime, qui mâexcitait beaucoup au dĂ©but de la dĂ©cennie 2000, est devenu plus ou moins statique depuis 2005. Il y a plein dâĂ©nergie et de diffĂ©rences subtiles dans le champ des musiques Ă©lectroniques, mais pas autant que les avancĂ©es immenses et les tangentes mutantes apparues Ă la fin des annĂ©es 80 et 90 [âŠ].
Le remix et le mashup â qui consistent Ă mĂȘler dans un seul morceau une multitude dâĂ©lĂ©ments samplĂ©s dans dâautres prĂ©existants â ne sont-ils pas la quintessence de ces derniĂšres annĂ©es ?
Comme phĂ©nomĂšne, le mashup semble en effet en lien avec lâĂąge de la musique numĂ©rique et de la surcharge pop. Mais quelque chose qui y ressemblait fort Ă©tait dĂ©jĂ expĂ©rimentĂ© par des DJs Ă la fin des annĂ©es 80 â comme Bomb the Bass, Coldcut, Norman Cook [alias Fatboy Slim, ndlr] avec son projet Beats International â et aussi dans lâavant-garde par des figures comme John Oswald avec son projet Plunderphonics. Ces DJs utilisaient le sampling, mais les collages de type mashup existaient bien avant.
Un pionnier de la musique concrĂšte comme Bernard Parmegiani a fait quelques piĂšces Ă partir de musique pop. LâidĂ©e dâun disque rĂ©alisĂ© entiĂšrement Ă partir de morceaux dâautres disques nâa pas Ă©tĂ© inventĂ©e par les producteurs de mashup comme Girl Talk. Toutefois, la technologie a grandement facilitĂ© sa production et sa distribution sur le Net.
Votre livre se concentre sur la musique pop et rock anglo-saxonne. Vous ne mentionnez pas les scĂšnes Ă©lectroniques dâAmĂ©rique latine ou dâAfrique, qui sont trĂšs dynamiquesâŠ
La musique amĂ©ricaine et britannique est le monde dans lequel je vis. Jâai entendu des bribes de ces styles dâAmĂ©rique latine : cumbia, funk carioca, etc. Je trouve ces musiques passionnantes jusquâĂ un certain point, et fraĂźches en raison des saveurs locales qui en sortent. Mais dans lâensemble, elles semblent prendre la suite des styles caribĂ©ens et amĂ©ricains. Elles ont toutes leurs racines dans le hip-hop, la house, la techno, le dancehall⊠Câest comme si chaque pays faisait son propre mix des mĂȘmes ingrĂ©dients, puis y jetait quelques Ă©pices locales. Mais rythmiquement, ou en matiĂšre de chant, il ne sâagit pas de nouvelles formes radicales de musique.
Quel rÎle joue la crise économique dans le phénomÚne que vous décrivez ?
La glaciation culturelle qui est Ă lâĆuvre est peut-ĂȘtre en partie liĂ©e au dĂ©clin de la croissance et Ă un sentiment dâimpasse politique et sociale. Je ne suis pas un marxiste encartĂ©, mais je pense que la culture et lâĂ©conomie ont tendance Ă aller ensemble. La rĂ©volution musicale des annĂ©es 60 et ce quâon a appelĂ© Ă lâĂ©poque la rĂ©volution de la jeunesse ont Ă©tĂ© soutenues par la prospĂ©ritĂ©, qui a donnĂ© aux jeunes â et en particulier Ă ceux issus des classes ouvriĂšres â une confiance et un dynamisme. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 70, ce sentiment a Ă©tĂ© au mieux chahutĂ©, voire sâest carrĂ©ment inversĂ©. Tout ça peut avoir quelque chose Ă voir avec un certain ralentissement du changement stylistique.
LâĂ©conomie stagne mais Internet va de plus en plus vite. Faudrait-il prendre du recul par rapport au rĂ©seau, se dĂ©connecter un peu ?
Oui, mais câest le genre de rĂ©solution que je nâai pas la force de suivre. Je suis accro Ă Internet. Jâaimerais rĂ©duire le temps que jây consacre, parce que je sais que ce nâest pas la vraie vie et que 80% des heures que jây passe consiste surtout Ă tuer le temps. Je me suis fait de vrais amis sur Internet, jâai des correspondances intĂ©ressantes avec des gens que je nâai jamais rencontrĂ©s. Jâai lu des textes incroyables sur des blogs et dĂ©couvert de la musique qui aurait Ă©tĂ© trĂšs difficile Ă trouver sans ça, de vieux extraits tĂ©lĂ©visĂ©s fabuleux Ă revoir.
Comment la musique va-t-elle évoluer dans les prochaines années ?
Je nâen ai aucune idĂ©e ! Je suis trĂšs curieux de voir comment Internet va continuer Ă agir sur la musique et comment seront les musiciens qui ont grandi en ayant accĂšs sans limite Ă tout ce qui a Ă©tĂ© produit dans lâhistoire, partout dans le monde. Câest un Ă©tat dâesprit bizarre pour faire de la musique et jâespĂšre quâune musique bizarre en sortira.
Cassettes, vinyles, VHS⊠Lucide face au vintage, la nouvelle gĂ©nĂ©ration dâartistes bricole des outils et formats rĂ©volus, picore dans tous les registres culturels.Au XIXe siĂšcle, la nostalgie Ă©tait une maladie. Au XXIe, câest une drogue, un tranquillisant et un stimulant.» Steven Heller, ancien directeur artistique du New York Times et sommitĂ© du design graphique, rĂ©sume parfaitement la problĂ©matique dĂ©cryptĂ©e par Simon Reynolds dans Retromania. Le goĂ»t du passĂ© nâa jamais autant fait partie de notre quotidien, et surtout autant touchĂ© les arts. Pour le pire ou pour le meilleur.
«On Ă©coute trĂšs peu dâartistes contemporains, admet Marlon Magnee, 21 ans, du groupe pop La Femme. Ce qui nous sĂ©duit, câest le puits sans fin du vieux rock : on a Ă©coutĂ© du punk, puis du rockabilly, du swing, les dĂ©buts de lâĂ©lectronique dans les annĂ©es 70-80. Dans un certain sens, on aurait aimĂ© vivre ces Ă©poques. Dans les annĂ©es 70, jâaurais eu une piaule Ă Saint-Michel et une caisse pour une bouchĂ©e de pain, et jâaurais filĂ© sur les autoroutes de province ! On adore aussi notre Ă©poque, parce quâon peut faire de la musique et la faire connaĂźtre trĂšs facilement. Mais il y a quelque chose de rassurant dans le passĂ©, câest sĂ»r.» La Femme fait de cet Ă©tat dâesprit une musique qui picore dans toutes les Ă©poques, accolant la pop surf des annĂ©es 60 Ă la new wave des annĂ©es 80, absorbant tout ce quâelle peut attraper comme si demain menaçait de ne pas exister.
«Se vautrer dans la nostalgie»
Face Ă tant de matiĂšre culturelle disponible via Internet, la dĂ©cennie 2000 ne pouvait ĂȘtre que celle du zapping. Mais ce flux continu commence Ă faire rĂ©flĂ©chir les utilisateurs. «Aujourdâhui, avec Spotify, il suffit dâouvrir le robinet. On devient un peu fainĂ©ant. Je suis tellement submergĂ© que câest vrai, jâĂ©coute de moins en moins de choses nouvelles», avoue Antoine Bonnet, 28 ans, un artiste actif dans la scĂšne circuit bending (qui court-circuite de vieilles DictĂ©es magiques et autres claviers Casio pour en faire des instruments de musique) sous le nom La Brigade neurale. Une scĂšne quâil dĂ©couvre en regardant des vidĂ©os sur YouTube. Nouveau continent Ă©mergĂ© de lâocĂ©an des donnĂ©es en 2005, le site de streaming vidĂ©o nâa cessĂ© de sâĂ©tendre Ă mesure que les internautes lâalimentent en images et sons venus de toutes les Ă©poques et de toutes les cultures.
«YouTube est une gigantesque dĂ©charge de mĂ©moire collective quâon peut traverser des jours durant, constate Simon Reynolds. Une monstrueuse invitation Ă se vautrer dans la nostalgie.» A lâĂ©cran, le passĂ© et le prĂ©sent ne font plus quâun, se rĂ©pondent au fil de la navigation par leur thĂšme commun, par hasard ou par le remixage permanent effectuĂ© par les spectateurs-utilisateurs.
OĂč est le futur dans tout ça ? Partout Ă la fois. Plus quâaucune autre depuis la rĂ©volution industrielle, la dĂ©cennie 2000 a vĂ©cu des chocs technologiques radicaux. Tentant de sâadapter Ă cette accĂ©lĂ©ration du progrĂšs technique, les crĂ©ateurs sont toujours plus nombreux Ă vouloir ralentir le flux de maniĂšre plus ou moins consciente. Quitte, pour les plus jeunes dâentre eux, Ă revenir vers des mĂ©dias analogiques. «Ils ont la nostalgie dâune pĂ©riode quâils nâont pas connue. ElevĂ©s avec le numĂ©rique, ils ont le sentiment dâavoir loupĂ© quelque chose et mythifient le passĂ©. Alors quâils ont des outils dernier cri pour pas cher, ils se remettent bizarrement Ă travailler avec du son analogique, tripotent des Gameboy pour faire de la musique, enregistrent sur cassettes ou VHS, font des Polaroid et du Super 8 Ă lâheure de la HD et impriment des fanzines avec un Xerox des annĂ©es 70», constatait, amusĂ©, Oriol Rossel, organisateur de lâOFFF, festival de webdesign de Barcelone, lors de lâĂ©dition 2010 intitulĂ©e «Nostalgia for a Past Future». De maniĂšre symptomatique, la prochaine sâappellera «Letâs Feed the Future» («Nourrissons le futur !»).
«La vie se dématérialise»
AprĂšs lâĂ©tat des lieux, la reconquĂȘte ? HervĂ© Roesch, 29 ans, est lâun des organisateurs du festival TournĂ© MontĂ© Super 8, Ă Strasbourg. Créé il y a dix ans, le concept se dĂ©cline en Allemagne, en Hongrie, en Grande-Bretagne, au BrĂ©sil⊠Le principe : on tourne le film en Super 8, on envoie la bobine au labo, qui lâexpĂ©die directement au festival, les rĂ©alisateurs dĂ©couvrant leur Ćuvre au moment de la projection publique. «Il y a cette excitation de lâattente, loin du rĂ©sultat instantanĂ© du numĂ©rique. Le grain particulier. La contrainte, le ratage, lâerreur font aussi le charme du support. Et puis, on peut tenir le film dans sa main, câest quelque chose de vrai par rapport Ă notre vie qui se dĂ©matĂ©rialise», estime-t-il. Ce qui nâempĂȘche pas ce jeune cadreur-monteur de profession de travailler avec les formats dâaujourdâhui, dans un jeu permanent entre les Ă©poques typique de la crĂ©ation actuelle.
La disparition du support physique taraude Ă©galement Anne Le Gal, qui a cofondĂ© le label MonsterK7 en 2005. «Nous avons choisi la cassette audio car câest un support qui Ă©tait dĂ©jĂ mort depuis longtemps. Câest un support intĂ©ressant et ça permet de crĂ©er un dĂ©bat sur la dĂ©matĂ©rialisation.» Faussement passĂ©istes, les cassettes du label sont livrĂ©es avec un code qui permet de tĂ©lĂ©charger le disque⊠Il ne sâagit pas de nier le prĂ©sent, mais plutĂŽt dâinterroger sa passion pour le passĂ©, lâaccĂ©lĂ©ration du quotidien et la perfection numĂ©rique.
Accidents de pellicule
La Brigade neurale est ainsi de plus en plus sollicitĂ©e pour organiser des ateliers oĂč se presse un public juvĂ©nile rĂ©joui Ă la perspective de manier un fer Ă souder et de crĂ©er son propre instrument Ă partir de jouets Ă©lectroniques jetĂ©s au rebut. Le goĂ»t du «fait main» et lâincertitude du rĂ©sultat sont Ă©galement devenus un moteur pour Sabine Noble, crĂ©atrice de la revue Entrisme, qui sâest entichĂ©e des appareils photo jetables. Elle Ă©voque Ă leur sujet «la possibilitĂ© des accidents, des surimpressions fortuites, un mauvais enclenchement de la pellicule qui scinde lâimage en deux». Et avoue volontiers que sâafficher avec ces objets obsolĂštes fait partie de la panoplie du hipster, figure mĂ©diatique trĂšs contemporaine qui mĂȘle vintage cool et cynisme consumĂ©riste. Se limiter Ă 24 photos par pellicule est aussi une maniĂšre de recrĂ©er artificiellement la raretĂ© Ă lâĂ©poque de la reproductibilitĂ© numĂ©rique infinie.
Le photographe Eric Antoine traduit cette tension de façon radicale dans sa sĂ©rie dâimages de skateboard RĂ©troduction, oĂč il marie prise de vue dâaujourdâhui (activitĂ© contemporaine, objectif fish-eyeâŠ) et tirage sur plaques de verre selon la technique de lâambrotype, vieille de cent-soixante ans. Ses Ćuvres, dâun stupĂ©fiant anachronisme, traduisent Ă la perfection lâĂ©trange compression du temps que nous expĂ©rimentons. Eric Antoine parle avec regret de lâĂ©poque «oĂč lâon gardait une photo en tĂȘte plus de cinq minutes. Le numĂ©rique propose la surconsommation. On prend trop de photos et la surabondance mĂšne Ă lâoubli, on se sent perdu face Ă un disque dur rempli dâimages et peu dâentre nous impriment encore leurs photos. Les photographies du passĂ© ont plus de valeur, parce quâelles Ă©taient plus rares,plus significatives.» Cette nostalgie affirmĂ©e par le photographe doit toutefois ĂȘtre relativisĂ©e. Pour les digital natives, ceux qui nâont connu quâInternet, le MP3 et la photographie numĂ©rique, le Super 8 est aussi neuf que le dernier appareil photo Canon EOS.
Ces artistes posent un regard avant tout ludique sur les outils du passĂ©, sâamusent avec les formats, leurs limites techniques. Ils dĂ©construisent, recombinent le dĂ©modĂ©, piochent dans la dĂ©charge sans cesse grandissante des artefacts techniques et des rĂ©fĂ©rences culturelles. «Il est toujours possible de crĂ©er du neuf avec du vieux, estime le Net artiste Theo Seeman, qui sâamuse avec les Gifs animĂ©s, formats dĂ©suets du Web 1.0 en plein renouveau. Ce nâest pas parce quâon travaille avec des nouveaux mĂ©dias quâon fait forcĂ©ment quelque chose dâinnovant. Toute la culture mondiale sâest constituĂ©e en rĂ©utilisant, remixant, recontextualisant lâexistant.»
Orchestre cathodique
Car mĂȘme les secteurs plutĂŽt enclins Ă se projeter vers demain marquent le pas. Le Web tout entier patauge dans les couleurs verdĂątres dâInstragram (15 millions dâutilisateurs fin 2011) et les festivals dâarts numĂ©riques, censĂ©s ĂȘtre aux avant-postes de la crĂ©ation, sont eux-mĂȘmes confrontĂ©s Ă cet Ă©trange virus. DâoĂč lâoxymoron qui sert dâaccroche au prochain festival Exit de CrĂ©teil : «Vintage numĂ©rique». Y sera prĂ©sentĂ©e une sĂ©rie «dâinstallations qui imitent les derniĂšres innovations technologiques avec les outils du passé». On pourra y dĂ©couvrir lâartiste japonais Ei Wada, 24 ans, qui a transformĂ© une douzaine de tĂ©lĂ©viseurs cathodiques, reliques dâune autre Ă©poque, en Ă©tonnants gamelan Ă©lectrique quâil active en tapotant les Ă©crans. En ce moment mĂȘme, Ă Berlin, le festival Club Transmediale, dĂ©diĂ© aux musiques Ă©lectroniques aventureuses, se demande quelle stratĂ©gie adopter «quand on a lâimpression que tout existe, a dĂ©jĂ Ă©tĂ© fait avant et peut ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ© indĂ©finiment grĂące aux progrĂšs fulgurants de la technique».
Régression extatique
La question posĂ©e par le livre de Simon Reynolds semble ne jamais avoir Ă©tĂ© plus criante. «Je suis fascinĂ© par la cadence infernale du capitalisme qui est en train de dĂ©truire notre rapport Ă lâobjet. Tout cela me fait me tourner vers le passĂ©, mais ma vĂ©ritable motivation, câest le dĂ©sir dâĂ©tablir un contact et non de revivre des choses passĂ©es. Je nesuis pas nostalgique», renchĂ©rit Daniel Lopatin, artiste amĂ©ricain emblĂ©matique citĂ© par Simon Reynolds dans RĂ©tromania. Il dĂ©crie lâobsession du progrĂšs linĂ©aire et propose de lui substituer des espaces dĂ©diĂ©s Ă la «rĂ©gression extatique». Ou au downgrade, autre vocable en vogue construit par opposition Ă lâupgrade, la mise Ă jour permanente quâexigent nos ordinateurs, nos tĂ©lĂ©phonesâŠ
La nostalgie nâest pas non plus ce qui anime Gaspare, 28 ans, crĂ©ateur de la maison de disques Cartilage, qui Ă©dite exclusivement des vinyles et participe au retour en grĂące du format, pourtant condamnĂ© par lâarrivĂ©e du CD Ă la fin des annĂ©es 80. «Je nâai pas de platine disque et je nâen ai jamais eu. Le format du vinyle permet plus dâexpĂ©rimentations graphiques, mais je ne suis absolument pas attachĂ© au format physique. Je nâachĂšte pas de disques, ma collection est constituĂ©e Ă 100% de MP3 compressĂ©s.»
Cette ultramodernitĂ© qui a dĂ©tournĂ© la rĂ©tromanie en contre-culture se manifeste aussi de lâautre cĂŽtĂ© de lâAtlantique, dans lâeffervescente scĂšne musicale de Mexico. Tandis que Los Eclipses dĂ©terre rĂ©guliĂšrement des raretĂ©s et mixe exclusivement Ă partir de vinyles, le collectif NAAFI organise les soirĂ©es Ă©lectroniques les plus pointues de la ville. «Nous embrassons tous les formats, genres et sons, dĂ©clare Alberto Bustamante, leur organisateur. Jouer sur des ordinateurs ou passer de vieux vinyles nâest pas antinomique.» Dâailleurs, les membres du collectif NAAFI et de Los Eclipses, ĂągĂ©s de 20 Ă 27 ans, sont parfois les mĂȘmes.
DâaprĂšs Alberto, il nây a aucune raison de dĂ©sespĂ©rer : «La gĂ©nĂ©ration qui a grandi dans les annĂ©es 90 prend les choses avec plus dâhumour. Il y a plein de jeunes musiciens au Mexique qui essaient de gĂ©nĂ©rer un son authentiquement mexicain et qui ne se contentent pas de rĂ©pliquer la mode internationale.» Et dâĂ©numĂ©rer des producteurs de 17 ou 18 ans, comme Mock The Zuma et ses «ritmos del futuro» Ă Ciudad JuĂĄrez, le mouvement Ruidoson Ă Tijuana, focalisĂ© sur les vieilles rĂ©fĂ©rences mexicaines quâil revisite totalement, ou encore la cumbia apocalyptique de Los Macuanos. Rééditeur de musiques latines oubliĂ©es sur un label de cassettes, Carlos Icaza nâest pas non plus fataliste pour la crĂ©ation. «Je suis sĂ»r quâil y a de la nouvelle musique gĂ©niale en ce moment, mais elle est enterrĂ©e sous tellement de merde que nous avons besoin dâun peu de distance pour jauger ces vingt derniĂšres annĂ©es.» Ce qui lâinquiĂšte davantage, câest la maniĂšre dont le monde 100% numĂ©rique va passer lâĂ©preuve du temps, si les formats se rĂ©vĂ©leront aussi durables quâun vinyle ou une pellicule. DâoĂč, peut ĂȘtre, son instinct de conservation.
Ping-pong permanent
La crĂ©ativitĂ© mexicaine du moment rejoint lâune des grandes richesses des annĂ©es 2000 : lâinterconnexion instantanĂ©e et permanente du monde crĂ©atif, qui permet Ă des scĂšnes extra-occidentales (Afrique du Sud, Angola, RDC, ArgentineâŠ), bien souvent Ă©lectroniques, dâavancer en ping-pong permanent. Ce bouillonnement a su dĂ©passer ses rĂ©fĂ©rences pour tenter de construire le son de son Ă©poque : mutant, rapide, urbain et mondialisĂ©. Et si, pour conjurer la rĂ©tromanie, une premiĂšre piste Ă©tait dâen finir avec le modĂšle dominant de la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle : le rock anglo-saxon et ses dĂ©rivĂ©s ? Pourquoi ne pas adopter Ă la place lâinternationale Ă©lectronique ? La rĂ©tromanie qui caractĂ©rise les annĂ©es 2000-2010, si elle est bien rĂ©elle, nâa en aucun cas empĂȘchĂ© la crĂ©ativitĂ© des plus talentueux. Surtout, elle nâest pas une fatalitĂ©, mais davantage une pause obligatoire : absorber toutes les crĂ©ations du passĂ©, dĂ©sormais accessibles en perfusion permanente, nĂ©cessitait bien une dĂ©cennie de fascination.
La notion de rĂ©tro semble quant Ă elle obsolĂšte, tant le temps et les distances ont Ă©tĂ© annulĂ©s par Internet, placĂ©s sur un mĂȘme plan. On peut se demander aussi si la musique pop et rock, transformĂ©e en hĂ©ritage bourgeois, est toujours le centre de gravitĂ© de la culture populaire et le mĂ©dium dâidentification prĂ©fĂ©rĂ© de la jeunesse, comme le laisse entendre Simon Reynolds. «La seule rĂ©bellion gĂ©nĂ©rationnelle actuelle serait de nâavoir aucun intĂ©rĂȘt pour la musique», reconnaĂźt-il dans RĂ©tromania.
Lâindustrie phare des annĂ©es 2010 fut plus probablement celle des jeux vidĂ©o, et le hĂ©ros populaire de lâĂ©poque davantage le hacker que le rocker. Une grande partie de la jeunesse sâidentifie ainsi plus volontiers Ă la figure romanesque de Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, quâĂ Lady Gaga, perçue de façon trĂšs lucide comme un Ă©niĂšme artefact marketing. Lâacte le plus subversif des annĂ©es 2000, et de 2012 encore, est de bloquer des serveurs plutĂŽt que de casser des guitares. De rejoindre la lĂ©gion internationale des Anonymous plutĂŽt que de reprendre Bob Dylan. Ou de faire les deux.
Rééditions, revivals, remakes⊠Dans un passionnant essai publié en français le 9 février, le journaliste britannique Simon Reynolds analyse comment la culture contemporaine est devenue accro à son propre passé. Critique et bonnes feuilles en avant-premiÚre.
Rip It Up and Start Again: «DĂ©chire-le et recommence». En 2005, le critique musical britannique Simon Reynolds publiait sous ce titre un passionnant pavĂ© consacrĂ© au postpunk âou comment, au tournant des annĂ©es 70-80, des musiciens avaient profitĂ© de la dĂ©chirure punk pour repartir de zĂ©ro.
Sept ans aprĂšs, place Ă un autre pavĂ© (cinq cents pages et une biblio citant Barthes, Baudrillard ou Derrida), une autre dĂ©cennie, les annĂ©es 2000, et un autre concept: dans RĂ©tromania, qui paraĂźt le 9 fĂ©vrier dans sa traduction française aux Editions Le Mot et le Reste, et dont nous publions les bonnes feuilles, Simon Reynolds sâintĂ©resse, non plus Ă la façon dont on dĂ©chire le passĂ©, mais Ă celle dont on le raccommode sans fin. Et aussi dont on lâaccommode (Ă toutes les sauces), dont on se montre trop accommodant avec lui ou dont il peut devenir incommode pour ceux qui veulent crĂ©er quelque chose de nouveau.
PrĂ©sente dans plusieurs domaines artistiques mais particuliĂšrement prĂ©gnante en musique, cette rĂ©tromanie a plusieurs tĂȘtes: le collectionneur qui glane les raretĂ©s du passĂ© en vinyle et les encode dans son lecteur MP3, le quadragĂ©naire qui va revoir en concert le groupe fĂ©tiche de son adolescence fraichement reformĂ©, le groupe qui parsĂšme ses interviews de rĂ©fĂ©rences, le critique qui cĂ©lĂšbre la mĂ©moire des stars disparues.
«Les cycles commĂ©moratifs sont devenus une composante structurelle et intĂ©grĂ©e de lâindustrie des mĂ©dias et du divertissement», sâinquiĂ©tait dâailleurs Simon Reynolds dans nos colonnes en septembre dernier Ă propos de la rediffusion dâun concert mythique de Nirvana vieux de vingt ans: «Cette heure durant laquelle jeunes et vieux sont restĂ©s bouche bĂ©e devant un spectacle de 1992 qui a fait trembler le monde, câest du temps mort: câest le temps de la rĂ©pĂ©tition et de la simulation. Ou pour le dire plus durement: cet homme mort sur scĂšne Ă©tait plus vivant que ceux qui le regardaient.»
Dans son livre, lâauteur va dâailleurs jusquâĂ envisager un «assĂšchement progressif» de la culture pop, une sorte de catastrophe Ă©cologico-culturelle qui aurait vu lâOccident brĂ»ler Ă grand train ses rĂ©serves de passĂ© pendant une dĂ©cennie.
LOIN DU PAMPHLETDECLINISTE
RĂ©tromania, comme il le prĂ©cise dĂšs les premiĂšres pages, nâenvisage pourtant «pas uniquement le phĂ©nomĂšne du rĂ©tro uniquement comme le symptĂŽme dâune rĂ©gression culturelle». Est loin du pamphlet dĂ©cliniste sur la fin de lâhistoire pop: il est dâailleurs moins structurĂ© comme une dĂ©monstration que comme une collection dâanalyses, sur lâinfluence de la technologie sur la culture musicale, la «japanisation» de la pop culture, la mode vintageâŠ
Une somme dâessais qui finit par faire une somme tout court, au message nuancĂ©. Simon Reynolds pointe ainsi comment certains des musiciens les plus passionnants de ces derniĂšres annĂ©es (Ariel Pink, Daniel Lopatin, GonjasufiâŠ) sont profondĂ©ment «rĂ©tromaniaques», empilant dans leurs disques des couches dâinfluences et de citations pour en faire des Ćuvres nouvelles. Ou comment, il y a trente-cinq ans, un mouvement aussi tabula rasa que le punk a eu pour racines un attachement quasiment rĂ©actionnaire au rock des annĂ©es cinquante.
La rĂ©tromanie peut-elle dĂ©boucher sur de la nouveautĂ©, sâeffacer devant elle? Lâauteur, dont les premiers essais sâintĂ©ressaient il y a vingt ans Ă la trĂšs contemporaine culture rave, sâen dit «persuadé» mĂȘme si cet espoir lui paraĂźt quelque peu tĂ©nu maintenant que toutes les dĂ©cennies sont revisitĂ©es et Ă la mode simultanĂ©ment.
De sorte que, paradoxalement infidĂšle Ă son titre, son livre sâavĂšre au final moins une dĂ©ploration du passĂ©isme quâun pari irraisonnĂ© sur le futur, une profession de foi en lâavenir, envers et contre nous tous, les rĂ©tromaniaques.
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Que retiendra-t-on des annĂ©es 2000 ? Ce fut la âdĂ©cennie du reâ, constate amĂšrement Simon Reynolds, 49 ans. Revivals, rééditions, remix⊠La culture populaire se serait contentĂ©e de ârecycler son passĂ© pour sâinventer un futurâ. ConcentrĂ© sur la musique, et sans jamais nĂ©gliger les autres champs culturels (mode, design, littĂ©rature, cinĂ©ma, tĂ©lĂ©visionâŠ), RĂ©tromania expose les raisons de cet assĂšchement. Parmi elles: lâaccĂšs limitĂ© Ă la musique (et lâincessante (re)dĂ©couverte de son passĂ©), la paupĂ©risation du son (merci le mp3 !) et la fascination des musiciens pour un Ăge dâor prĂ©tendu (le Summer of Love, les free-partiesâŠ). Bien sĂ»r la mode rĂ©tro ne date pas dâhier, mais elle a pris des proportions inquiĂ©tantes : reformations en sĂ©rie, rĂ©interprĂ©tation dâalbums cultes dans leur intĂ©gralitĂ©, fĂ©tichisation du vynile ou dâaffiches liĂ©es Ă un style particulier⊠La culture pop est aujourdâhui une piĂšce de musĂ©e. Collectionneur, critique musical et historien Ă©mĂ©rite (Rip It Up And Start Again, 2007), Simon Reynolds sâappuie sur une bibliographie dantesque. La dĂ©monstration est foutrement convaincante, mais subsiste une question : que nous rĂ©serve lâavenir ?
Entre nostalgie dâun Ăąge dâor, recyclage permanent et redĂ©couverte du patrimoine via Internet, la mode est Ă la rĂ©tromania. MĂȘme si la vedette trash amĂ©ricaine Lady Gaga dĂ©fraie la chronique, depuis dix ans les platines tournent en boucle.
Dans Un Jour sans fin, un Ă©trange sortilĂšge condamne le journaliste mĂ©tĂ©o Phil Connors Ă revivre Ă©ternellement le mĂȘme 2 fĂ©vrier. PiĂ©gĂ© dans un bled paumĂ© de Pennsylvanie, il commente inlassablement la FĂȘte de la marmotte. Lâangoisse. Son chĂątiment ne sâarrĂȘte pas lĂ . Chaque matin, il est sorti du lit Ă 6 heures tapantes par I Got You Babe. Connors a beau tout essayer, rien nây fait. A son rĂ©veil, Sonny & Cher sont fidĂšles au poste. La musique pop semble, elle aussi, frappĂ©e par la mĂȘme malĂ©diction. A lâheure du MP3, elle tourne en boucle comme sur une bonne vieille cassette. RĂ©surrection des Beach Boys, rĂ©trospective Bob Dylan, réédition de L.A. Woman, des Doors, formation de tribute bandes, groupes en hommage Ă Led Zeppelin, Pink Floyd ou Genesis⊠Le calendrier musical sent la naphtaline. Sommes-nous bien en 2012 ? Un coup dâĆil sur les ventes de disques renforce le trouble : Adele, GĂ©rard Lenorman, Nolwenn Leroy. De la soul vintage, un revenant et des standards bretons. La musique pop nâaurait-elle plus rien de neuf Ă raconter ?
Bienvenue dans lâĂšre de la RĂ©tromania, pour reprendre le titre du livre du journaliste anglais Simon Reynolds qui paraĂźt en France le 9 fĂ©vrier. « La nostalgie a toujours existĂ©, rappelle lâauteur. La nouveautĂ©, câest le rapport que nous entretenons avec notre passĂ© qui nâa jamais tant inondĂ© le prĂ©sent. » La thĂšse de Reynolds se rĂ©sume ainsi: les annĂ©es 2000 sont une recomposition des dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes. Les White Stripes et Amy Winehouse ont, certes, ajoutĂ© de beaux chapitres Ă lâhistoire du rock et de la soul, mais ils sont Ă©crits sur papier recyclĂ©. « Il sâest installĂ© aujourdâhui une grande nostalgie des pĂ©riodes heureuses, estime Jacques Attali. Ce sentiment est liĂ© Ă la peur du dĂ©classement. Pour les jeunes, les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes avaient un avenir meilleur que le leur. » Ce qui peut paraĂźtre paradoxal vu la pĂ©riode dâinnovation technologique folle de ces deux derniĂšres dĂ©cennies. « De nos jours, ce qui compte, câest moins de connaĂźtre le dernier courant musical que le dernier produit Ă la pointe, remarque Olivier Donnat, sociologue au ministĂšre de la Culture. Les annĂ©es 1960-1970 nâont pas connu tant dâinnovations industrielles. Cela peut expliquer la grande crĂ©ativitĂ© artistique de cette pĂ©riode.
La nostalgie dâun certain Ăąge dâor de la pop reste un investissement certifiĂ© triple A. Sortie en 2000, la compilation 1, des Beatles, est lâalbum le plus vendu dans le monde au XXIe siĂšcle. En pĂ©riode de vaches maigres, le moindre anniversaire est prĂ©texte Ă un coffret, une Ă©dition spĂ©ciale ou un album de reprises. « Les disques ne se vendent plus, analyse Simon Turgel, prĂ©sident de Veryshow, organisateur en France des concerts des Beach Boys. Pour vivre, les lĂ©gendes dâhier sont obligĂ©es de repartir en tournĂ©e. Raison pour laquelle il y a tant de groupes qui remontent sur scĂšne. » La rĂ©tromania nâest pas seulement la Ă©niĂšme cĂ©lĂ©bration dâune glorieuse histoire. Elle est aussi une recombinaison façon patchwork dâanciennes figures de la culture pop. «Lady Gaga sâest façonnĂ© un personnage et une apparence mĂ©langeant la dĂ©cadence glam des annĂ©es 1970 (David Bowie), lâexcĂšs vestimentaire des annĂ©es 1980 (Grace Jones, Madonna), le nĂ©ogothique des annĂ©es 1990 (Marilyn Manson) et lâĂ©lectroclash du dĂ©but des annĂ©es 2000 », Ă©crit Simon Reynolds. Un autre exemple? Une esthĂ©tique Ă la David Lynch, un soupçon dâĂ©rotisme fifties, une pincĂ©e de modernisme geek, et vous obtenez la derniĂšre rĂ©vĂ©lation du Net, Lana Del Rey. Rien ne se perd, rien ne se crĂ©e, tout se transforme⊠La rĂ©tromania enfante des icĂŽnes branchĂ©es, Ă condition de bien choisir les ingrĂ©dients du cocktail. Comment ne pas ĂȘtre Ă©cĆurĂ© par lâAmĂ©ricain Flo Rida, qui mixe le rap et lâeurodance des annĂ©es 1990 ! Finalement, le bogue de lâan 2000 a bien eu lieu : la preuve, le XXIe siĂšcle bĂ©gaie.
La science fiction avait rĂȘvĂ© de machines Ă voyager dans le temps. La rĂ©alitĂ© a inventĂ© YouTube. Certes, cela ne vaut pas la DeLorean de Retour vers le futur. On ne peut toujours pas aller trinquer au Whisky a Go Go avec Jim Morrison mais on peut, en revanche, revoir tous les passages tĂ©lĂ© des Doors en trois clics. Depuis sa mise en orbite, en 2005, le mastodonte de lâhĂ©bergement de vidĂ©os â 4 milliards de contenus vus chaque jour â offre des allers-retours dĂ©coiffants dans lâespace temps numĂ©rique. Plus besoin de traverser la ville pour dĂ©couvrir que la bibliothĂšque municipale nâa pas en rayon le disque recherchĂ©. Avec YouTube et les sites de streaming, tels Deezer ou Spotify, le passĂ© constitue un nouveau continent Ă explorer pour les mĂ©lomanes. « Ma gĂ©nĂ©ration sâest construit une culture plus vaste et plus intĂ©ressante que celle de ses aĂźnĂ©es », avoue avec humilitĂ© Benjamin Kerber, guitariste et chanteur du groupe de rock les Shades. DĂšs lors, on voit apparaĂźtre des artistes comme le Britannique Michael Kiwanuka, qui, Ă 24 ans, a dĂ©jĂ absorbĂ© Bob Dylan, Otis Redding et Bill Withers.
Quand ils ne sont pas devant leurs Ă©crans, les adolescents ont le nez dans les vinyles de leurs parents ou de leurs grands-parents. Passant de Fleet Foxes Ă Crosby, Stills Nash & Young, tels des saumons ils remontent le cours du rock. « Cela tient moins de la nostalgie que de la frustration, avance Simon Turgel. La mode du rĂ©tro est un effet du manque actuel de crĂ©ation. » Bertrand Burgalat, patron du label Tricatel, partage le mĂȘme avis: « Quand on vit dans le monde de GrĂ©goire et subit sa rengaine Toi + Moi, câest normal que des ados reviennent Ă Joe Meek. » Qui connaĂźt lâatypique producteur que fut Joe Meek ? Grace Ă YouTube, de plus en plus de monde.
« Avec Internet, tout va trĂšs vite, tĂ©moigne le rappeur Orelsan, auteur de 1990, un hommage ironique au rap de lâĂ©poque. La frontiĂšre entre lâunderground et la culture populaire nâexiste plus. Maintenant, on qualifie un artiste de mainstream sâil a plus de 500 000 clics Ă son compteur. » Lâoffre musicale se balkanise en une multitude de niches. Lâavant-garde devient populaire et inversement. Et il y a de quoi perdre le nord. «Dans les annĂ©es 1970, tout le monde baignait dans une certaine culture populaire sur laquelle les Sex Pistols pouvaient taper, se souvient le cinĂ©aste Julien Temple, aux premiĂšres loges de lâeffervescence punk britannique. Aujourdâhui, ce nâest plus possible. La musique ne sert plus de marqueur gĂ©nĂ©rationnel. Les plus de 6o ans se trĂ©moussent sur les Black Eyed Peas pendant que les moins de 20 tĂ©lĂ©chargent la discographie de Bowie en une soirĂ©e. « En 2012, câest tout Ă fait banal dâaller Ă un festival de rock en famille, raconte Simon Reynolds. La musique est devenue une sorte de hobby que les parents partagent avec leurs enfants. Pour quelquâun de mon Ăąge, ayant grandi avec la rĂ©volte punk et la culture du parricide, câest assez Ă©trange.»
Le rebelle Iggy Pop fait dĂ©sormais le zouave sur des publicitĂ©s pour les Galeries Lafayette. Le rock a vieilli et il nâincarne plus ni la subversion ni la rĂ©volte depuis belle lurette. Personne ne tient le flambeau en 2012. « Je ne vois pas dâalbum qui synthĂ©tise la crise que lâon vit actuellement, dĂ©plore le journaliste musical et cofondateur dâAct Up Didier Lestrade. Les chansons se rĂ©sument aujourdâhui Ă des bons sentiments. âQuand les Black Eyed Peas samplent la BO de Dirty Dancing, câest pour cĂ©lĂ©brer la fĂȘte. « Leurs morceaux, comme ceux de Britney Spears ou de Rihanna, invitent Ă vivre dans lâinstant prĂ©sent, regrette Simon Reynolds. Ce ne sont pas des chansons protestataires mais elles reflĂštent le climat ambiant, une rĂ©action hĂ©doniste face au marasme.â Un chant du cygne.
UN AIR DE DEJA VU
Quoi de plus rĂ©tro quâun film muet en noir et blanc favori aux Oscars ou quâun polar stylisĂ© annĂ©es 1960-1970? The Artist et Drive jouent Ă fond la carte du vintage. Tous les secteurs revisitent leurs classiques. Londres ressuscite ses fameux double deckers (bus Ă Ă©tage), les applications qui vieillissent les photos font un malheur et les annĂ©es 1960 font la Une des magazines. La tĂ©lĂ© nâest pas en reste avec la sĂ©rie Mad Men et la renaissance de Beverly Hills 90210 et de Dallas.
Les Ă©missions de variĂ©tĂ©s consacrĂ©es aux dĂ©cennies passĂ©es sont devenues un genre Ă part entiĂšre. France 2 a mĂȘme poussĂ© le bouchon du rĂ©tro encore plus loin en reconstituant, pour son prime time Vos annĂ©es tĂ©lĂ©, les dĂ©cors dâĂ©missions cultes du PAF comme Nulle part ailleurs ou Le Jeu de la vĂ©ritĂ©. La reproduction Ă lâidentique est aussi Ă la base du projet de la photographe argentine Irina Werning: Back to Your Future consiste Ă remettre en scĂšne aujourdâhui des clichĂ©s dâĂ©poque. Enfin, la vogue sur Twitter est au rĂ©tro live: un Ă©vĂ©nement passĂ©, telles lâĂ©lection de François Mitterrand ou la Seconde Guerre mondiale, est traitĂ© comme dans les conditions du direct⊠ou, disons, avec un trĂšs long diffĂ©rĂ©.
OĂč est passĂ© lâavenir? Câest la question que pose Simon Reynolds Ă travers une enquĂȘte touchant Ă toutes les disciplines artistiques. Un mĂ©lange dâimpressions personnelles, dâouvrages universitaires, de posts glanĂ©s sur des blogs, de conversations avec des musiciens aussi diffĂ©rents que Billy Childish ou Ariel Pink. Lâauteur prend lâair du temps et recherche moins le futur que le moment oĂč il a disparu. Avec RĂ©tromania, Comment La Culture Pop Recycle Son PassĂ© Pour Sâinventer Un Futur, le Britannique pose mille et une questions et laisse en suspens la derniĂšre : le futur, câest pour quand ? Analyse de la somme, puis quatre pages du livre Ă dĂ©couvrir en avant premiĂšre.
LE POSTULAT de Simon Reynolds est assez simple : la culture pop (et avec, la pop moderne) nâaurait pas connu dâinnovation ou de mouvement original depuis la fin des annĂ©es 90. Ses derniers soubresauts se nommeraient dubstep et grime, vagues sans commune mesure avec lâexplosion du hip hop, puis le sĂ©isme rave. Les annĂ©es 2000, ou ânoughtiesâ, seraient donc les annĂ©es du vide. Les mauvaises langues ricanent alors et balaient ce genre de posture dâun revers de main : Reynolds est devenu vieux et aigri! Mais on jette un coup dâĆil autour de soi, on pense au hasard Ă quelques noms qui ont ouvert la premiĂšre dĂ©cennie du XXIe siĂšcle (The Strokes, Kings Of Convenience ou Zoot Woman), puis Ă ceux qui lâont close (The Horrors, The XX ou Delphic). DĂšs lors, effectivement, concluons que câĂ©tait mieux avant, puisque tout le monde fait comme si on Ă©tait avant. Mais câest un peu plus compliquĂ©. Et, surtout, bien plus passionnant⊠La nouveautĂ© a disparu â mĂȘme si Reynolds ne dĂ©finit jamais ce concept, ni celui âoriginalitĂ©â. Selon lui, le passĂ© est dĂ©sormais rejouĂ©, utilisĂ© simplement comme un matĂ©riau premier. Il ne sâagit pas uniquement dâinfluences, mais de rĂ©fĂ©rences et dâemprunts parfaitement conscients. Des noms? On en croise, et en bonne place, dans les pages de la revue pop moderne : au dĂ©bottĂ©, citons Girls, Arnaud Rebotini, Violens, Bon Iver, The Pains Of Being Pure At Heart, Chairlift, Mustang, Destroyer, Lana Del Rey ou Ariel Pink. Certains parmi eux se dĂ©fendent, en toute bonne foi, de tels calculs â aprĂšs tout, leur musique nous parle, ici et maintenant. NâempĂȘche, le cas dâAriel Pink est sans doute le plus intĂ©ressant puisquâil qualifie lui-mĂȘme sa musique de âretroliciousâ. Comme le souligne Reynolds Ă son endroit, ce Californien de trente trois ans produit une musique âdont lâĂ©motion principale est tournĂ©e vers une autre musique, une musique plus ancienneâ.
VOYAGESDANS LâESPACE
Mais depuis quand se tourne-t-on ainsi vers le passĂ© ? Est ce une lame de fond rĂ©cente ? Un rĂ©tropĂ©dalage sâimpose. En dressant ce panorama quasi exhaustif du champ culturel (de la musique Ă la mode, du cinĂ©ma au petit Ă©cran, de la littĂ©rature au design), le journaliste en revient bien Ă©videmment aux sixties, a priori matrice de
la culture pop. Une poignĂ©e dâannĂ©es marquĂ©e par des bouleversements politiques et sociaux et des avancĂ©es culturelles dĂ©viantes, donc innovantes, dans le domaine des arts : musique, cinĂ©ma, design, théùtre ou littĂ©rature. Sâil est indĂ©niable quâun climat de peur imprĂ©gnait cette Ă©poque (guerre froide, peur dâune crise nuclĂ©aire, etc.), les considĂ©rables progrĂšs technologiques de cette dĂ©cennie laissaient Ă©galement miroiter lâespoir dâun avenir radieux Ă peine croyable, entre voyages dans lâespace et voitures volantes â imagination renforcĂ©e par la perspective dâun changement de millĂ©naire. Bref, les sixties furent rĂ©solument tournĂ©es vers le futur.
Or, lâauteur de Rip It Up And Start Again (2006) relĂšve que la fin de cette dĂ©cennie posait dĂ©jĂ les jalons dâun goĂ»t pour le rĂ©tro dont la pop ne sâest depuis jamais dĂ©faite. Pour la simple annĂ©e 1968, citons le come back dâElvis ou The Beatles pastichant Chuck Berry (Back In The USSR). Lester Bangs y vit lâamorce dâun âmouvement de retour aux racinesâ, qui devait sâaffirmer dans les annĂ©es suivantes et jusquâĂ nos jours, de lâauthenticitĂ© affirmĂ©e de Creedence Clearwater Revival au glam rock des New York Dolls, de lâartefact rave de Zomby (Where Were You In â92?, 2008) aux Cramps. Les moyens utilisĂ©s ne sont pas toujours les mĂȘmes, mais chacun de ces artistes voue un culte Ă un prĂ©tendu Ăge dâor. Aujourdâhui, le terme revival est plutĂŽt pĂ©joratif â ce ne sont pas Miles Kane ou jack White qui changeront la donne. Mais nâoublions pas que certains revivals ont redĂ©fini de nouvelles esthĂ©tiques, tel le mouvement 2 Tone des annĂ©es 1979-81. Ainsi, The Specials ne reproduisait pas le ska tel que jouĂ© en JamaĂŻque vingt ans plus tĂŽt, mais ajoutait Ă cette musique caribĂ©enne une Ă©nergie tendue, punk rock, une conscience de classe trĂšs britannique, et sâemparait des thĂšmes forts de lâAngleterre thatchĂ©rienne : les bribes dâun passĂ© idĂ©alisĂ© pour proposer une alternative Ă lâĂ©poque. Parmi les raisons actuelles avancĂ©es pour expliquer ce frein de lâHistoire, le Web figure en bonne place. Cette gigantesque banque dâarchives permet de conserver, thĂ©oriquement ad vitam aeternam, les traces du passĂ©. Autrefois, lâHistoire faisait le tri dâelle mĂȘme, laissant certaines Ćuvres dans ses poubelles, Ă tort ou Ă raison : disques supprimĂ©s des catalogues, artistes Ă la masse ou
visionnaires complĂštement ignorĂ©s⊠Sans mĂȘme Ă©voquer les dĂ©couvertes de musiciens issus des pays Ă©mergents! Or, la Toile ne joue pas ce rĂŽle de tamis. Au contraire : câest une mine Ă ciel ouvert, dans laquelle le passĂ© demeure toujours sondable. Des annĂ©es aprĂšs la bataille, on peut toujours fouiller les marges, réévaluer un disque oubliĂ© ou mĂ©prisĂ© en son temps mais remis en circulation virtuelle et dĂ©fendu par quelque internaute anonyme. On peut regretter, dans une certaine mesure, cet amoncellement de connaissances, en songeant Ă Philippe Katerine qui, adolescent, rĂ©enregistra lâalbum Ă la banane du Velvet Underground dâaprĂšs ce quâil en avait lu dans la presse, sans en avoir jamais entendu une seule note. Le Web destructeur des rĂȘveries intĂ©rieures ? Simon Reynolds pose Ă©galement la question. Mais pas en jouant les luddites : ce blogueur invĂ©tĂ©rĂ© analyse nos pratiques actuelles (tĂ©lĂ©chargement illĂ©gal, iPodâŠ) et sâavĂšre foutrement convaincant lorsquâil ausculte avec acuitĂ© le mĂ©dia YouTube, vecteur de âlâexpansion astronomique des ressources mĂ©morielles de lâhumanitĂ©â. En dĂ©taillant lâutilisation du cĂ©lĂšbre site (la barre de progression, les vidĂ©os conseillĂ©es), Reynolds sâinterroge sur notre rapport Ă lâespace, au temps et surtout Ă cette persistance du passĂ© dans nos vies prĂ©sentes puisque tout devient consultable nâimporte quand et nâimporte oĂč. Et lâon se souvient de Farga Rock City (2011) oĂč Chuck Klosterman dĂ©crivait, de mĂ©moire et en 2001, les vidĂ©os de hard rock de sa jeunesse, craignant Ă lâĂ©poque ne plus jamais les revoir de sa vie. Parmi les changements radicaux opĂ©rĂ©s via le Net, ce supplĂ©ment dâĂ©ternitĂ© nâest pas le moindre. Reynolds lui mĂȘme en convient : âQuand je songe Ă lâutilitĂ© dâun tel site durant la rĂ©daction de Rip It Up, mon histoire du post-punk (achevĂ©e dix huit mois environ avant le lancement de You Tube, en hiver 2005), mes sentiments oscillent entre une frustration aprĂšs coup et un curieux soulagement. Car autant ce site aurait reprĂ©sentĂ© une ressource considĂ©rable, autant jâaurais pu aisĂ©ment mâĂ©garer dans une infinie succession dâimages de concerts, clips et apparitions tĂ©lĂ©visĂ©esâ.
Ce passĂ© si excitant supplanterait donc le prĂ©sent, et les plus pointus sont dĂ©sormais des experts, non pas des tendances de demain, mais de celles dâhier : Reynolds dessine alors la figure du hipster, autrefois âpionnier et innovateurâ, aujourdâhui curateur et archiviste. Curateur ou commissaire dâexposition. Le langage des galeries dâart appliquĂ© Ă la musique. On touche lĂ au problĂšme central de la culture pop : sa musĂ©ification. Symptomatiques de ce phĂ©nomĂšne, les reformations en sĂ©rie (Ă peu prĂšs tout le monde sauf The Smiths et quelques morts) ou la manie des albums jouĂ©s en intĂ©gralitĂ© par leurs auteurs â citons Sonic Youth (Daydream Nation, 1988) ou Primal Scream (Screamadelica, 1991). EvĂšnements plus ou moins exceptionnels, ces concerts vont Ă rebours de la culture shuffle de lâIPod, et posent les artistes lĂ©gendaires (et lĂ©gitimĂ©s) en tant que performeurs : ces sets sont lâoccasion pour eux de re crĂ©er leur Ćuvre (avec plus ou moins de bonheur). Autre signe de la musĂ©ification, les rééditions de myriades dâalbums en version souvent luxueuse : âJe ne suis certainement pas le seul Ă baver dâenvie sur ces coffrets tout en les trouvant singuliĂšrement repoussants une fois entre mes mainsâ, Ă©crit Reynolds. âDrapĂ© dans un emballage semblable Ă un cercueil ou une pierre tombale, le coffret est lâendroit oĂč le vieil enthousiasme se cache pour mourir : il fige un groupe ou un genre que vous adoriez dans un bloc indigeste. (âŠ) Ils ressemblent moins Ă des disques quâĂ des trophĂ©es quâon exhibe comme autant de tĂ©moignages dâun goĂ»t et dâun savoir musical Ă©clairĂ©sâ. Sans mĂȘme parler du Rockânâroll Hall Of Fame et autres musĂ©es du rock, dĂ©crits avec une prĂ©cision architecturale qui fait sens.
MILLEFEUILLES
Aujourdâhui, donc, que lâon se situe du point de vue du mainstream ou des marges (drones et bruits blancs Ă©rigĂ©s en avant garde depuis des dĂ©cennies), cela fait bien longtemps que nous nâavons pas eu lâimpression de ne âjamais avoir entendu çaâ â la nouveautĂ©, finalement. Les sous-courants (du goth Ă la dumânâbass, du freak folk Ă la glitch pop) vivent chacun de leur cĂŽtĂ©, dans de petits prĂ©s carrĂ©s oĂč nous batifolons indiffĂ©remment. En somme, la culture pop actuelle est un gigantesque mille feuilles, un assemblage de niches plus ou moins permĂ©ables. Bien entendu, il reste des activistes souterrains, mais la forme musicale nâest pas neuve comme ont pu lâĂȘtre le rap ou la techno. Les raves ont germĂ© dans les warehouses et le hip hop a Ă©clos dans le Bronx. Aujourdâhui, lâinstantanĂ©itĂ© des moyens dâinformation et de communication empĂȘchent, paradoxalement, lâĂ©mergence dâun underground, puisque rĂ©vĂ©lĂ© au grand jour, il perd toute son essence. Une derniĂšre question : et si la quĂȘte dâinnovation Ă©tait achevĂ©e pour de bon ? Et si nous avions Ă©tabli tous les canons ? On ne reproche pas Ă la ComĂ©die Française de jouer MoliĂšre ou Racine, ni Ă lâOpĂ©ra de jouer du Beethoven. Et si la culture pop occidentale Ă©tait arrivĂ©e au bout dâun processus? Peut ĂȘtre a-t-elle, en une cinquantaine dâannĂ©es, donnĂ© naissance Ă toutes les formes possibles. La notion de progrĂšs, dans son acceptation sociale ou scientifique, ne sâapplique peut-ĂȘtre tout simplement pas Ă la culture pop. En attendant, dâautres pays, hors de lâEurope ou des Ătats-Unis, lui donneront peut-ĂȘtre un coup de fouet. Câest dâailleurs la conclusion de Simon Reynolds: âLe futur est toujours lĂ , quelque partâ. Mais oĂč? RĂ©tromania ne rĂ©pond pas. Voici pourtant lâun des ouvrages fondamentaux de ce dĂ©but de siĂšcle. La plume alerte, lâĂ©rudition dĂ©lestĂ©e de tout snobisme, le savoir Ă©clairĂ© se parant de saillies bien senties, lâensemble est de plus constellĂ© de notes de bas de page proposant des livres dans le livre â sur des sujets aussi variĂ©s que lâĂ©lectroclash, le rĂ©tropunk japonais, les reprises, Trunk Records ou Jacques Derrida. Cette somme nâĂ©crase jamais par son didactisme et ouvre une multitude de pistes de rĂ©flexions. Une lecture salutaire.
Connu pour ses ouvrages audacieux et trĂšs fouillĂ©s sur le post-punk (Rip It Up And Start Again) et la culture rave anglaise (Energy Flash, Generation Ecstasy), le critique britannique Simon Reynolds a surtout accompagnĂ©, via le Melody Maker, Spin ou The Wire, la plupart des mouvements musicaux souterrains de ces trente derniĂšres annĂ©es (des premiers soubresauts de lâindie pop Ă lâhantologie, en passant par le post-rock, la house ou le hip-hop). Mais comme la plupart des mĂ©lomanes et thĂ©oriciens contemporains, cet enthousiaste traditionnel de la modernitĂ© musicale a vĂ©cu le grand glissement de paradigme culturel de ces dix derniĂšres annĂ©es (âde la nĂ©ophilie vers la nĂ©crophilieâ) comme un moment de crise. Analyste acĂ©rĂ© des phĂ©nomĂšnes dâaccrĂ©tions postmodernes qui affligent la culture pop dans son ensemble, autant que passionnĂ© lambda intimement concernĂ© par lâĂ©volution des pratiques dâĂ©coute au milieu des flux ininterrompus, Reynolds a consignĂ© thĂ©ories, autobiographie et histoire pointilleuse des phĂ©nomĂšnes revivalistes Ă travers les Ăšres dans ce qui est sans conteste le premier grand ouvrage thĂ©orique sur la pop aprĂšs Internet : RĂ©tromania.
2012. Le cerveau toujours embrumĂ© par quelques avalanches dâinformations, prenons le temps de nous questionner sur lâavenir de la pop culture⊠et des petits oiseaux.
Dans son brillant ouvrage Ocean of Sound, publiĂ© en 1995, David Toop propose une rĂ©flexion sur lâaspect immersif de la musique. Pour rĂ©sumer, lâambient, qui a connu une seconde vague au dĂ©but des annĂ©es 90, nây est pas vraiment Ă©voquĂ© en tant que genre, mais plutĂŽt en tant que type dâĂ©coute. « Lâenvie de transcender le corps est un thĂšme dominant dans toute conversation relative Ă lâavenir technologique », commente lâauteurâŠ
Retour en 2012. ImmergĂ©s, nous le sommes. A lâĂšre du tout numĂ©rique, cela ne fait aucun doute. Mais dans quoi ? Il est en effet compliquĂ© de dĂ©terminer les contours dâun prĂ©sent dominĂ© par lâimmatĂ©rialitĂ©. Tant mieux ? Tant pis ? A ce sujet, RĂ©tromania â Comment la culture pop recycle son passĂ© pour sâinventer un futur, Ă paraĂźtre dĂ©but fĂ©vrier chez Le Mot et le Reste (maison dâĂ©dition marseillaise), fait dâores et dĂ©jĂ figure de rĂ©fĂ©rence. Le critique musical Simon Reynolds y dĂ©veloppe une rĂ©flexion acĂ©rĂ©e sur ce dans quoi nous sommes finalement tous plus ou moins plongĂ©s, artistes, auditeurs, connectĂ©s, enfants de la culture pop. Un grand coup de pied dans la fourmiliĂšre de la « digiculture » (qui fait suite au « rĂ©gime analogique », prĂ©cise-t-il dans un article publiĂ© dans le dernier ChronicâArt), obsĂ©dĂ©e par son propre passĂ©. OĂč en est-on avec la pop culture Ă lâheure dâInternet ? SystĂšme dâarchivage atemporel, flux constant dâinformations, profusion, dĂ©contextualisation⊠Comment interprĂ©ter et recevoir, aujourdâhui, ce qui a Ă©tĂ© dĂ©jĂ composĂ©/Ă©crit/pensĂ© hier ? Alors, bien entendu, on se sent tous concernĂ©s et chacun y va de son petit commentaire. Le sujet est passionnant. Mais attention aux impasses, comme il lâexplique en prenant MySpace pour exemple : « Tout le monde parle, personne nâĂ©coute. » Prenons le temps donc.
Par exemple, dans un tout autre domaine, des chercheurs ont rĂ©cemment pris le temps dâanalyser plus de mille chants de troglodytes maculĂ©s, pour enfin dĂ©couvrir que ces petits oiseaux duettistes prennent eux-mĂȘmes le temps dâapprendre la partition de leur partenaire⊠Prenons le temps, lâimmersion nâen sera que plus transcendantale. Laissons Ă Hiroshi Yokoi, crĂ©ateur de la premiĂšre radio par satellite, le soin de conclure (dans Ocean of Sound toujours) : « Je pense que les personnes liĂ©es Ă lâactivitĂ© des mĂ©dias ont une obligation importante Ă remplir. Celle de saisir pleinement lâesprit de cette pĂ©riode. Et en mĂȘme temps dâemployer leur pouvoir dâimagination et leurs compĂ©tences pratiques pour crĂ©er une vague de rĂȘve. »
Le sac Sabena en bandouliĂšre, la montre Casio au poignet, les lunettes Ray Ban vissĂ©es sur le nez, la mode du vintage et de la nostalgie est loin dâĂȘtre terminĂ©e. A croire mĂȘme quâelle tourne en boucle au fil des gĂ©nĂ©rations⊠Signe de cet engouement intergĂ©nĂ©rationnel, la maison dâĂ©dition « Le mot et le reste » proposera la traduction française de Retromania, lâessai de Simon Reynolds, Ă partir du 9 fĂ©vrier prochain. Son sous-titre est clair : « Comment la culture pop recycle son passĂ© pour sâinventer un futur ». Dans cet ouvrage, lâauteur de Rip it up, and start again, collaborateur rĂ©gulier du magazine britannique The Wire (consacrĂ© Ă la musique dâavant-garde), tente de dĂ©coder ce mal contemporain quâest la nostalgie du « câĂ©tait mieux avant » ou « câĂ©tait quand mĂȘme plus simple avant ». Une mode qui a envahi la sphĂšre pop culturelle depuis quelques annĂ©es avec des reprises Ă la pelle de morceaux des annĂ©es 80.
Obsessions communes
On dĂ©butera cette lecture par un nombril, le nĂŽtre. Car on a trouvĂ© dans cet essai replet un enrichissement considĂ©rable de questions qui nous taraudent et sur lesquelles on sâest dĂ©jĂ Ă©panchĂ© ici-mĂȘme. Et puisquâil est question de lâobsession de lâunivers pop (et rock) pour son passĂ©, on saisit la perche pour en fournir un exemple typique quoique peu glorieux ^^.
Le âfutur antĂ©rieurâ, rien de mieux pour rĂ©sumer ce bel essai de Simon Reynolds. Ironie du calendrier, nous achevons enfin notre lecture de RĂ©tromania, trouvĂ© Ă Londres lâĂ©tĂ© dernier, au moment oĂč sa traduction est sur le point de paraĂźtre et fournit lâoccasion dâun dossier dans le mensuel GQ. Saluons au passage la cĂ©lĂ©ritĂ© de cet Ă©diteur exemplaire quâest Le mot et le reste, le vrai grand Ă©diteur rock en France, alors quâon doit souvent attendre 3 Ă 10 ans pour lire en français les essais anglophones importants.
Le sous-titre est explicite : lâaddiction de la pop-culture Ă son propre passĂ©. A peine avions-nous aperçu la couverture que des articles de notre main nous repassaient en mĂ©moire. Nous nâĂ©tions donc pas visionnaire, dommage. Nous ne sommes donc pas brillant au point dâavoir Ă©tĂ© le seul Ă identifier quelques traits saillants de lâĂ©poque. DĂ©ception.
DĂ©ception et contentement de lire sous la plume de Reynolds, plume affĂ»tĂ©e sâil en est, un essai riche et stimulant sur lâincapacitĂ© de notre Ă©poque Ă ne pas vivre lâoeil vissĂ© sur le rĂ©troviseur. Car câest une chose dâĂ©crire quelques pages sur la question, comme nous lâavons fait ici sur la tendance âgarageâ dans le rock, ou encore lĂ sur lâincessant revival qui limite lâinnovation musicale (je vous recommande hautement les commentaires de haute volĂ©e qui sont plus intĂ©ressants que lâarticle lui-mĂȘme). Câen est une autre de proposer une Ă©tude dense et documentĂ©e sur un sujet vaste, aux ramifications profondes. Nous avions-mĂȘme parlĂ© plus dâune fois des reprises qui se multiplient et sont devenues un filon Ă part entiĂšre, mais Reynolds lui, sâĂ©lĂšve un peu plus et dĂ©voile une vision dâensemble dâune qualitĂ© incontestable. Si lâon insiste, câest quâon vient de refermer un des quelques livres, pas si nombreux, quâon aurait fantasmĂ© dâĂ©crire nous-mĂȘme.
Un essai Ă lâanglaise
Anglais expatriĂ© aux Etats-Unis, Reynolds Ă©crit dans la tradition de ces deux cultures. Le âjeâ y a sa place sans virer au nombrilisme ni au gonzo un peu trash. Au fur et Ă mesure, la premiĂšre personne, devenue banale avec la multiplication des blogs, se justifie de plus en plus. Lorsquâil vient Ă Ă©voquer les ancrages nationaux, du hiphop anglais et amĂ©ricain notamment, on est frappĂ© avec lui, de rĂ©aliser combien il se sent bel et bien anglais, alors que son fils, qui nâa vĂ©cu quâen AmĂ©rique, ne partagera jamais vraiment les mĂȘmes rĂ©fĂ©rences.
Câest probablement Ă cette culture dâessai grand public que Reynolds doit de rĂ©ussir Ă manier des rĂ©fĂ©rences pointues sans larguer ses lecteurs. RĂ©fĂ©rences musicales, dĂ©jĂ , puisquâil se refuse Ă sĂ©parer la culture populaire de genres plus confidentiels, parlant avec la mĂȘme aisance de Madonna et de Oneohtrix point never.
RĂ©fĂ©rences intellectuelles Ă©galement, distillĂ©es sans ostentation mais Ă point nommĂ©, Adorno ici, Derrida (thĂ©oricien de lâhantologie) ou Badiou lĂ . Reynolds ne se limite pas Ă des constats pertinents mais intuitifs, il se documente et nous donne les clefs pour poursuivre lâanalyse.
Le syndrÎme du rétroviseur, pas si nouveau
âLa nostalgie, camaradeâ, chantait Gainsbourg en 1981, alors que se tournait la page Giscard et que Mitterrand promettait de âchanger la vieâ. Message dâavenir sâil en est, mais qui, visiblement, inspirait aussitĂŽt plus de nostalgie que dâenthousiasme. A en croire Reynolds, ce nâest pas une poignĂ©e dâartistes qui joue Ă âet si on Ă©tait nĂ©s 20 ans plus tĂŽt?â, câest tout le zinzin qui est coincĂ©, la manivelle a du jeu et la machine dâHG Wells fait tourner les aiguilles Ă lâenvers. Avant on avait Radio Nostalgiue, maintenant il y a des spĂ©ciales âannĂ©es 80âł en prime time, la chaĂźne HV1 qui ne diffuse que les clips de notre adolescence, et tout le reste Ă lâavenant.
En lisant Reynolds, on ne peut sâempĂȘcher dâavoir Ă lâesprit la sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e How I met your mother, qui introduit une nouveautĂ© perverse, une nostalgie du prĂ©sent. DrĂŽle et attachante, cette sĂ©rie est aussi terrifiante par son principe : tournĂ©e au prĂ©sent, elle se raconte au spectateur au passĂ©, avec une nostalgie certaine. Alors que le prĂ©sent est un futur quâon entame, il devient ici moins quâun simple prĂ©sent, il est dĂ©jĂ du passĂ© avant dâĂȘtre complĂštement consommĂ©. Plus de futur, plus de prĂ©sent, seul le passĂ© existe, qui dĂ©vore tout. Ce simple artifice narratif illustre Ă quel point la rĂ©tromania a bel et bien gagnĂ© toute la culture populaire.
La nostalgie occupe une place importante dans ce livre, dont une bonne partie combat lâidĂ©e quâelle serait une manifestation nouvelle. La culture occidentale Ă©tait dĂ©jĂ volontiers nostalgique dans les annĂ©es 1970 ou 1980, Reynolds le dĂ©montre sans contestation. Les annĂ©es 70 regrettaient les fifties, et mĂȘme le punk en est la preuve. Câest un moment frappant de la lecture lorsquâon se trouve opiner sur ce point : les punks ont rompu ouvertement avec les annĂ©es 60 mais en puisant largement dans la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente, celle des balbutiements du rock.
Les revivals non plus ne sont pas si nouveaux, mĂȘme sâils sont devenus plus nombreux, et simultanĂ©s (câest la nouveautĂ© des 2000s). Le rĂ©tro, le vintage, nâont pas attendu le 21e siĂšcle pour ĂȘtre au coeur de la mode. LĂ encore, la spĂ©cificitĂ© actuelle nâest pas le rĂ©tro ou le vintage en soi, mais la place quâils occupent au dĂ©triment de tendances nouvelles. Et Reynolds de citer le rĂ©tro-gaming. On pourrait aussi penser aux innombrables ânouveaux Beatlesâ (on ne les compte plus), la nouvelle Janis Joplin (Izia), le nouveau ci ou ça quâon dĂ©signe donc comme nâayant rien de nouveau puisquâon nâa de mieux Ă dire sur eux que leur parentĂ© avec des artistes parfois morts 40 ans plus tĂŽt. Prolongeons lâapartĂ©, en rappelant que âthe bossâ (Springsteen) ou âthe godfather of soulâ (James Brown) ne doivent leur surnom quâĂ leur aura propre, et pas Ă une comparaison avec qui que ce soit.
Pas Ă©tonnant, dans ce contexte, de voir autant dâartistes reprendre une guitare quâils avaient remisĂ© depuis longtemps, ou de groupes se reformer, aussi bien the Police que⊠les Sex pistols! No future, peut-ĂȘtre, mais pas sans passĂ© en tout cas. Toute lâindustrie musicale fonctionne Ă plein grĂące Ă son passĂ©, rééditions Ă lâidentique (Reynolds Ă©tudie en longueur lâĂ©tonnant cas du Japon), rééditions remasterisĂ©es, rééditions avec bonus et coffret, mais aussi tournĂ©es anniversaires. On a vu fleurir des tournĂ©es oĂč Sonic Youth, Lou Reed, ou les Pixies rejouĂšrent, dans lâordre exact du disque, un de leurs albums emblĂ©matiques (Daydream nation, Berlin, Doolittle). Et le public en redemande, les salles sont pleines.
Quant-Ă Abba ou Queen, dont plusieurs membres sont encore en vie, ils ont droit Ă des biopics et des comĂ©dies musicales Ă succĂšs. LâĂ©poque, dans son ensemble, paraĂźt donc gagnĂ©e par la nostalgie et une revivalite aiguĂ«.
Collectionneur, crate digger et artiste hantologiste : victoire du numérique
Erreur : mĂ©moire pleine. Tel est le message affichĂ© en grand sur lâĂ©cran de notre Ă©poque.
Abba nâest pas seul Ă avoir droit Ă son biopic. Le passĂ©, encore rĂ©cent, occupe de plus en plus de place dans la pop culture, Tina Turner a mĂȘme donnĂ© son avis sur lâactrice qui lâincarnera Ă lâĂ©cran. De son propre vivant!
MusĂ©e des Beatles Ă Liverpool, Rockânâroll hall of fame, expositions sur le Rockânâroll (Fondation Cartier) voire â un comble! â sur le punk (Ă la villa Medici), la culture rock et pop nâest plus seulement une culture vivante au prĂ©sent, son passĂ© est entretenu, scrutĂ©, cĂ©lĂ©brĂ©. La mĂ©moire du passĂ© est si prĂ©sente et encombrĂ©e quâelle devient saturĂ©e. Reynolds cite ici longuement Huyssen, qui parlait dâun âmemory boomâ.
Ce travail de mĂ©moire, on le voit aussi hors des institutions. Il y a mĂȘme des aspects illĂ©gaux, avec quantitĂ© de blogs dont le but est de mettre Ă disposition des disques Ă©puisĂ©s, rares ou seulement jamais rééditĂ©s en CD. Les annĂ©es 90-2000 ont Ă©tĂ© celles, sur internet, de mp3 blogs consacrĂ©s Ă lâexcavation de disques oubliĂ©s ou inaccessibles. Le moindre groupe, le plus obscur 45 tours, retrouvent une chance dâavoir un public. Reynolds (et nous avec lui) se dĂ©crit volontiers en accro de ces sites, passant son temps Ă tĂ©lĂ©charger des centaines dâheures de musique qui resteraient oubliĂ©es dans un coin de disque dur sans jamais ĂȘtre entendues.
La technique nâest pas sans consĂ©quence. Elle tient le rĂŽle principal. Le passage de lâanalogique au numĂ©rique est Le pivot de toute cette histoire. Avec le numĂ©rique, la reproduction Ă lâidentique devient possible sans dĂ©perdition et donc sans limitation. Lorsquâinternet se dĂ©veloppe, câest lâexplosion. Toutes ces numĂ©risations, toutes ces copies privĂ©es, se trouvent jetĂ©es sur des blogs innombrables, Ă la disposition de tous. Câest lâĂšre de la âsharityâ. Mais aussi celle de lâindisgestion.
Au prix de cette indigestion, des genres entiers ont gagnĂ© une visibilitĂ©, en particulier la musique dâillustration, library music, dont on doit avouer ĂȘtre friand et possĂ©der une collection consĂ©quente. Certains passionnĂ©s et DJ se sont fait un nom en Ă©ditant des compilations de ce type, comme Patrick Whitaker et Martin Green. De DJ, ils sont devenus âcuratorsâ (dâordinaire câest la traduction de âcommissaire dâexpositionâ), comme ceux qui publiĂšrent âla crĂšme de la Bosworth Libraryâ en 2002.
Plus aucun disque ne semble tomber dans lâoubli, au pire il trainera dans un bac dâun dĂ©pot-vente. Et sera un jour achetĂ© par un DJ, la culture hiphop Ă©tant toujours Ă la recherche de samples inusitĂ©s, 2 secondes de trompette ici, un beat de 4s de batterie là ⊠LâĂ©bouriffant Endtroducing de DJ Shadow bouclant a boucle (jeu de mot), mettant une photo de son disquaire prĂ©fĂ©rĂ© en pochette de son disque construit exclusivement Ă partir de samples de morceaux existants.
La mĂ©moire devient alors matĂ©riau. Au-delĂ du postmodernisme, Reynolds estime que le phĂ©nomĂšne va encore au-delĂ en incarnant un genre nouveau. Pour le coup, ah, du nouveau avec du vieux, il nây a donc pas quâĂ se plaindre de la rĂ©tromania ;-)
Câest lĂ que lâhantologie fait son apparition.
On aurait pu citer le premier disque de Alpha, Comme from heaven, pour lequel on a un faible et qui utilise par instants la voix de Sylvia Plath. De son cĂŽtĂ© Reynolds revient constamment au premiers disques de Boards of Canada pour Ă©voquer ce courant, auxquels des critiques ont plaquĂ© un concept de Derrida. Cool, non? AprĂšs tout il existe bien un groupe baptisĂ© Pure reason revolution en hommage Ă Kant, et un autre Jean-Paul Sartre Experience, alors pourquoi pas Derrida? On vous laissera savourer les pages sur lâhantologie, tout aussi bonnes que le reste de lâouvrage, mais vous commencez Ă deviner. Il y est question du passĂ©, mais sous une autre forme que la citation (lâusage de base du sample) ou la reprise ou encore le revival. AcclamĂ© par les milieux electro, BOC proposait dâemblĂ©e par la pochette de Music has a right to children une rĂ©fĂ©rence lexicale au passĂ©, et une photo de pochette comme sauvĂ©e dâun grenier et oĂč les visages auraient dĂ©jĂ Ă©tĂ© emportĂ©s par la surexposition.
Cette musique lĂ est prisonniĂšre de son rapport au passĂ©, et dâune fantasmagorie ajoute Reynolds, mĂȘme lorsquâelle sâefforce dâaller de lâavant et de proposer une musique originale. Elle porte de bout en bout une nostalgie qui, dirait-on, est son inspiration principale. Câest lĂ le truc flippant, si lâon prend lâhantologie au sĂ©rieux la crĂ©ation du neuf porte constamment la marque du passĂ©, plus que jamais, plus que le rock nâĂ©tait marquĂ© par le blues par exemple. Reynolds en dit bien plus et le fait bien mieux, mais le but de cet article nâest pas remplacer le livre, plutĂŽt dâĂ©clairer quelques (bonnes) raisons de le lire ;-)
La technique, donc, au coeur de la rĂ©tromania. Comme les visages et les craquelures de la pochette de Music has the right to children, le son des cassettes analogiques sâĂ©vanouit peu Ă peu. Les ventes de vinyl restent stables depuis des annĂ©es, voire augmentent un peu, mais Reynolds attire plus notre attention sur le retour des cassettes. Certains albums sont publiĂ©s exclusivement sur ce format, en 2011. Ce nâest pas seulement la musique du passĂ© qui nous aspire, le rapport Ă la musique aussi a changĂ© et certains sâefforcent de remonter le temps.
Et le futur dans tout ça?
Dans une Ăšre aussi rĂ©tro, que devient le futur? Fait-il encore rĂȘver? On sâĂ©carte un peu du livre de Reynolds pour Ă©voquer trois exemples. Retour dâabord dans les annĂ©es 1980, tous les commerces ne juraient que par lâan 2000, magasins dâĂ©lectromĂ©nager et hi-fi, bien entendu (Technic 2000, dans mon ancien quartier), mais aussi bien des enseignes de coiffure, vĂȘtements, chaussures⊠Lorsquâon voit aujourdâhui une devanture **-2000, on sait que le commerce date des annĂ©es 1980. Un avenir de mĂȘme pas 20 ans devant nous nous faisait saliver, rĂȘver. En revanche, le 21e siĂšcle est marquĂ© par le retour des enseignes indiquant âfondĂ© en 2003âł ou âest. 1997âł, comme ces vieilles maisons anglaises, on joue Ă faire vieux tout en dĂ©montrant quâon vient de naĂźtre.
A lâinverse, pour clore cet apartĂ©, le futur est investi par des inventeurs inĂ©dits, dont le steam punk est le meilleur symbole. Les steam punks sont le summum du rĂ©tro-futurisme, on invente des machines qui seraient futuristes si nous Ă©tions en 1900, comme dans des uchronies dont lâanimation japonaise est friande (Steamboy, Le chateau ambulant). On va chercher le futur⊠dans le passĂ©, dans une sorte de communion avec Jules Vernes.
Reynolds Ă©voque une ânostalgie du futurâ, un peu diffĂ©rente de celle du prĂ©sent quâon identifiait plus haut dans How I met your mother. La puissance dâattraction des sixties, mĂȘme dĂ©formĂ©es et fantasmĂ©es, tient pour partie Ă ce quâelles sont un Ăąge dâor, reconnait Reynolds. Mais câest aussi une dĂ©cennie oĂč le futur paraissait Ă portĂ©e de main, et oĂč le premier pas sur la Lune Ă©tait, pour des peuples entiers, la promesse de connaĂźtre de son vivant la vie sur une autre planĂšte. Ce nâest pas, nous dit-il, que nous ayons cessĂ© dâinnover, internet, le wifi, les voitures Ă©lectriques, les tablettes tactiles en tĂ©moignent. Non, ce qui a changĂ© câest que ces innovations sont aujourdâhui banales, alors que dans les annĂ©es 1960 le futur Ă©tait excitant. Ce qui a changĂ© serait donc notre regard sur le futur, et notre croyance dans les bienfaits et merveilles quâil recelait et auxquelles on ne croit plus. Mais on aimerait y croire, comme ces enfants qui font semblant, et ne disent pas Ă leurs parents quâils ont compris que le pĂšre noĂ«l nâexiste pas, comme dĂ©jĂ nostalgiques de cette magie de noĂ«l Ă©vanouie pour toujours.
Dans un article toujours pas dĂ©menti, GT relevait que depuis 2000, il nâest apparu aucun genre nouveau (du moins aucun qui touche le grand public, comme la disco, le rap, le grunge, lâont fait). Simon Reynolds tient exactement le mĂȘme langage, et nous conforte Ă©galement dans nos propres analyses en constatant que âla nouveautĂ© (au sens de ce qui prend la place de ce qui prĂ©cĂšde) a remplacĂ© lâinnovationâ.
Mais ce qui pourrait nâĂȘtre quâun constat tourne au paradoxe, car Reynolds insiste sur lâomniprĂ©sence des annĂ©es 1960 ou de la rĂ©fĂ©rence aux 60s dans les multiples revivals et musiques des 15 derniĂšres annĂ©es. Autrement dit, la culture pop se complaĂźt dans un retour incessant Ă une Ă©poque qui Ă©tait obsĂ©dĂ©e par⊠le futur! Les 30 glorieuses, et les 60s surtout, sont la pĂ©riode de la conquĂȘte spatiale, des dĂ©buts de la musique Ă©lectronique pop, et dâune explosion de science fiction. Ici mĂȘme on a tĂ©moignĂ© de la floraison, Ă lâĂ©poque, de genres comme le âspace funkâ, la âkosmische musikâ. Le cinĂ©ma nâest pas mieux loti, les films de science fiction sont des dĂ©clinaisons de films pas tout jeunes (Alien vs. Predator), ou des remake (La PlanĂšte des singes, Star trek, Solaris, lâhomme invisible), tandis que la tĂ©lĂ© qui peine Ă inventer dans le domaine sâauto-cite abondamment (Stargate, SG Atlantis, SG Universe). On en revient un peu au steam punk, Ă©tonnamment oubliĂ© par Reynolds, par la maniĂšre de chercher non plus le futur dans notre imagination, mais dans celle de nos prĂ©dĂ©cesseurs.
En consĂ©quence, la dĂ©cennie 2000 sera peut-ĂȘtre la premiĂšre de lâĂšre pop Ă ĂȘtre associĂ©e non pas Ă un style musical, mais Ă des objets et technologies (le mp3, lâipod, le streaming, myspaceâŠ).
Hors de la pop occidentale, le salut?
Reynolds a abattu un boulot énorme et jamais son propos ne manque de justesse, ni de matériau. Stimulant, son essai appelle la discussion et la réflexion, on se sent donc assez facilement autorisé à le prolonger. A notre tour de nous lancer.
Dâabord on peut se demander si la sclĂ©rose de la poprockosphĂšre (expression maline quâon doit Ă François Gorin) nâest pas limitĂ©e au monde anglo-saxon oĂč elle est nĂ©e. DâannĂ©e en annĂ©e des pays inconnus de la carte pop ou rock dans les annĂ©es 1960 sâimposent, lâIslande, la SuĂšde, le BrĂ©sil, la Russie, lâAfrique du sud⊠tandis que le blues malien gagne lâEurope ou que le hilife inspire des Vampire weekend, et que le kuduro angolais fait danser sur les pistes europĂ©ennes. Au BrĂ©sil par exemple, on a vu un boom du baile funk, nouvelle forme de recyclage musical, mais aussi quantitĂ© dâartistes Ă©lectro.
Rien quâen electro, rien quâavec le BrĂ©sil puisquâon y est, ces derniĂšres annĂ©es on a vu de belles rĂ©ussites dont on retient Gui Boratto, signĂ© sur un label allemand, et le duo Tetine installĂ© Ă Londres.
Justement⊠Tetine nâa pas touchĂ© le grand public mais ne fait rien pour. Ils Ă©voluent principalement dans les galeries et le milieu de lâart contemporain. Lâart contemporain, nouveau moteur de la crĂ©ation musicale? Un lieu comme la GaitĂ© lyrique, beau lieu âdes cultures numĂ©riquesâ Âźouvert en 2011 Ă Paris, fait volontiers ce pari, tout comme des revues pointues comme MCD (musiques et cultures digitales) ou lâanglais the Wire. La volontĂ© dâinnover nâa pas disparu. Mais elle sâest sans doute refermĂ©e, dans les 70s un Bowie Ă©tait une star mondiale et il ouvrait des portes, tandis quâaujourdâhui ceux qui se veulent innovateurs Ă©voluent dans des sphĂšres au public limitĂ©, limitĂ© dâavance contrairement Ă lâindustrie du disque oĂč un succĂšs mondial inattendu peut parfois survenir.
On apprend beaucoup en lisant ce livre de Reynolds, et on réfléchit. On ne sait plus trop si on doit se plaindre ou non de la rétromania, mais on en sait plus sur ses ramifications et ses cent visages.
On referme ce livre avec lâĂ©trange sentiment dâavoir eu raison contre soi-mĂȘme. Avec une grande luciditĂ©, Simon Reynolds se livre Ă sa propre critique. A moins grande Ă©chelle, comme lui nous avons Ă©cumĂ© les bacs de 45t et de 33t Ă la recherche de pressages originaux, puis fait le tour des mp3 blogs pour y rĂ©cupĂ©rer des centaines dâalbums des annĂ©es 1950, 60, 70, 80, sans jamais avoir le temps de les Ă©couter par la suite. On a mixĂ© des nuits entiĂšres dans des bars en se focalisant sur la soul seventies et les musiques de films de la mĂȘme Ă©poque. On a contribuĂ© Ă une collection de vieilleries pop-hitsiennes dont dâautres parlent mieux que nous. On a passĂ© des heures carrĂ©es dans des friperies pour y dĂ©goter des pantalons patte dâeph ou de criards chemisiers orange satinĂ©s. On a mĂȘme consacrĂ© notre toute premiĂšre interview Ă une Ă©toile filante des annĂ©es yĂ©yĂ©, Jacqueline TaĂŻeb. Autant de maniĂšres de sombrer dans la rĂ©tromania quâon allait finir par dĂ©noncer dans les mĂȘmes pages oĂč lâon en avait fait Ă©talage. Oui, la rĂ©tromania existe, et je lâai contractĂ©e. La guĂ©rison est longue, et Simon Reynolds est un remarquable docteur.
Et comme il nâest jamais trop tard pour bien faire : en route pour le 21e siĂšcle!
Critique musical, dĂ©jĂ auteur dâessais sur la techno et le post-punk, Simon Reynolds a forgĂ© le terme de « rĂ©tromania ». Il rĂ©pond aux questions de GQ. Par Etienne Menu.
GQ: Comment définir la rétromania ?
REYNOLDS: Je ne dĂ©finis jamais le terme de rĂ©tromania de façon scientifique car il sâagit avant tout dâune expression fourre-tout, qui recouvre des phĂ©nomĂšnes actuels distincts. Jâavais vu une friperie qui portait ce nom, ou encore une boutique spĂ©cialisĂ©e dans les meubles des annĂ©es 50. Câest aussi le titre dâun album du groupe de hard FM Def Leppard! Donc certes, lâidĂ©e de rĂ©tromania peut sâappliquer Ă diffĂ©rentes choses, mais ça nâen fait pas pour autant un vrai concept quâil faudrait valider ou discuter entre chercheurs. Câest surtout un mot pratique pour dĂ©signer un Ă©tat de fait caractĂ©ristique de ce que nous vivons aujourdâhui, Ă savoir lâinondation du prĂ©sent par le passĂ©. Cela comprend donc des choses indigentes, comme les tribute bands ou la plupart des remakes hollywoodiens, mais aussi tout ce qui relĂšve de ce que lâon pourrait appeler la re-crĂ©ativitĂ© », qui recouvre entre autres les morceaux « mash ups » qui couplent deux tubes. On y trouve des choses plus ou moins rĂ©ussies, mais qui en tout cas nous disent clairement quelque chose sur notre Ă©poque.
GQ: En quoi la rĂ©tromania se distingue-t-elle des revivals que lâon a connus dans les dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes?
REYNOLDS: Avant Internet, et avant mĂȘme que les maisons de disques ne rééditent des albums Ă la chaĂźne, des musiciens allaient retrouver des vieux vinyles dont ils se servaient comme inspiration. Ils imitaient aussi leurs vĂȘtements, leurs coupes de cheveux, leurs attitudes. Je pense entre autres au revival de la sous-culture des mods Ă la fin des annĂ©es 70, ou aux revivals garage et rockabilly un peu plus tard, ou encore Ă lâacid-jazz puis Ă la nu-soul, qui fĂ©tichisaient lâĂąge dâor de la soul et du funk en sâinspirant de disques non rééditĂ©s. Aujourdâhui, avec Internet, lâhistoire de la musique enregistrĂ©e est instantanĂ©ment et entiĂšrement accessible, grĂące aux archivistes qui numĂ©risent les disques originaux pour les mettre en ligne. Et les outils de traitement sonore offerts aux musiciens ont Ă©galement la facultĂ© de simuler, Ă lâidentique ou presque, la couleur musicale dâune scĂšne passĂ©e. Le numĂ©rique et lâĂ©puisement de lâinspiration ont surtout permis dâintensifier une obsession du rĂ©tro qui existait dĂ©jĂ dĂšs les annĂ©es 70. Dans le rock, les pulsions nĂ©ofifties sont nĂ©es dĂšs la fin des annĂ©es 60!
GQ: Cette tendance affecte en priorité la musique?
REYNOLDS: Non, en dehors de la musique, il faut souligner que deux autres domaines ont Ă©tĂ© depuis longtemps contaminĂ©s par ce principe de citation effrĂ©nĂ©e : ce sont le design et la mode. Les crĂ©ateurs qui Ćuvrent dans ces deux champs nâĂ©prouvent plus depuis longtemps la culpabilitĂ© de refaire du dĂ©jĂ fait. Le recyclage y est mĂȘme tout Ă fait encouragĂ©. On voit par exemple le style typographique des Constructivistes repris Ă toutes les sauces, sur des affiches ou des pochettes de disques, comme celle du premier album de Franz Ferdinand.
GQ: Et la littérature?
REYNOLDS: Elle bĂ©nĂ©ficie dâune forme dâimmunitĂ© Ă la rĂ©tromania. Aucun romancier actuel ne cherche Ă Ă©crire exactement comme Fitzgerald ou Kerouac, et encore moins Ă sâhabiller, se mouvoir ou parler comme eux. Et plus personne ne tape Ă la machine. Alors que ce genre de dĂ©marche est courante en musique.
GQ: LâOccident est-il seul concernĂ© par la rĂ©tromania?
REYNOLDS: La rĂ©tromania est irrĂ©mĂ©diablement liĂ©e au vieillissement de la culture occidentale, Ă lâaccumulation continue de temps passĂ©, et Ă sa monumentalisation, Ă son archivage de masse. Ce type de conscience patrimoniale ne semble pas prĂšs dâĂ©merger dans lâhĂ©misphĂšre sud, oĂč les gens aiment encore dĂ©truire les vieilles choses pour en construire de nouvelles. Dans les anciens pays soviĂ©tiques, la situation est diffĂ©rente, puisquâon a notamment vu se dĂ©velopper un phĂ©nomĂšne de nostalgie de lâEst, lâ « ostalgie », qui consiste Ă regretter la vie miteuse de lâancienne Allemagne de lâEst, lorsque les produits disponibles Ă©taient peu nombreux et de qualitĂ© infĂ©rieure, mais que lâexistence prĂ©sentait une certaine stabilitĂ© comparĂ©e Ă la prĂ©caritĂ© subie depuis.
GO: Comment se positionner dans cette jungle dâ« anciennes nouveautĂ©s »?
REYNOLDS: Je trouve toujours des tonnes de choses intĂ©ressantes Ă Ă©couter ou voir. Mais une grande partie de ces «bonnes» choses montre une prĂ©sence importante de rĂ©tromania, ou en tout cas elles reconstruisent le passĂ©, elles jouent avec lui. Et il est clair que ce « choc du futur » que jâĂ©prouvais en lisant de la SF ou en Ă©coutant de la techno ne mâa plus heurtĂ© depuis longtemps.
GQ : La rétromania peut-elle se démoder?
REYNOLDS: La phase rĂ©tromaniaque que nous vivons, clairement consciente de ses rĂ©fĂ©rences, va peut-ĂȘtre laisser la place Ă une phase qui se servirait de celles-ci de maniĂšre soit moins ironique, soit moins respectueuse. Je crois que les artistes vont puiser dans le passĂ© comme dans une immense source de matiĂšres premiĂšres Ă instrumentaliser, sans se soucier de lâorigine de ces matiĂšres premiĂšres. Pour le moment, on entend encore beaucoup de musique qui rend hommage Ă telle ou telle Ă©poque. Câest de la mĂ©ta-musique, si lâon peut dire, et elle marche dans les sphĂšres branchĂ©es. Du cĂŽtĂ© du vrai mainstream, la rĂ©tromania prend moins, car le grand public aime lâidĂ©e de «vivre le prĂ©sent Ă fond» chĂšre Ă David Guetta ou Ke$ha. En parlant de Ke$ha, câest dâailleurs intĂ©ressant de noter quâelle avait citĂ© le nom de Mick Jagger dans un de ses premiers morceaux, non parce que sa musique ressemble aux Stones, mais juste pour dire en substance quâelle Ă©tait aussi cool que les Stones Ă leur Ă©poque, que sa musique Ă elle faisait le mĂȘme boulot que les chansons des Stones Ă leur apogĂ©e. Câest un bon exemple de la façon dont on entend aujourdâhui lâinnovation et lâoriginalitĂ©. RĂ©tromania ne fait en rĂ©alitĂ© quâouvrir une longue conversation collective sur la question de la crĂ©ativitĂ© Ă lâheure du digital.
Dans son essai RĂ©tromania, qui paraĂźt ce mois-ci, lâAnglais Simon Reynolds a mis un mot sur un phĂ©nomĂšne qui nous concerne tous. Une combinaison de nostalgie et de nouvelles technologies qui accĂ©lĂšre le recyclage de pans entiers de la pop culture. Musique, mode ou cinĂ©ma, le passĂ© devient une source dâinspiration (et de revenus) primordiale. HystĂ©rie du revival ou rĂ©invention du patrimoine culturel? Faisons le tri avant quâil ne soit hier! Par J. Braunstein, E. Menu et J. Ghosn
Câest samedi. Vous avez mis vos lunettes Persol 714 pliantes, celles que porte Steve McQueen dans LâAffaire Thomas Crown, vos brogues vintage achetĂ©es sur eBay et un T-shirt ornĂ© dâun ancien logo Coca-Cola. Vous garez votre Mini Cooper, revisitĂ©e par BMW, Ă cĂŽtĂ© dâun vĂ©lo fixie vintage, et en face de cette galerie oĂč des rééditions de meubles de Charlotte Perriand se mĂȘlent Ă des reproductions de Vasarely. Vous jetez un Ćil mais prĂ©fĂ©rez ne pas demander les prix Ă la jeune Ă©tudiante au look Nina Hagen, qui semble absorbĂ©e par lâĂ©coute dâune anthologie dâelectropunk est-allemand. Vous filez car vous ĂȘtes invitĂ© par des copains « dâavant » Ă participer Ă un tournoi de Street Fighter, puisque le jeu de baston lĂ©gendaire est aujourdâhui adaptĂ© sur Xbox 360. AprĂšs cet aprĂšs-midi passĂ© Ă frĂŽler lâĂ©pilepsie, vous rentrez chez vous en Ă©coutant Stade 2, le nouvel album de Mr Oizo, et en pensant Ă ce bon vieux Robert Chapatte. ArrivĂ© chez vous, vous allumez la tĂ©lĂ© et tombez sur la sĂ©quence « BFM RĂ©tro » (sur BFM TV) rediffusant des images de lâINA vous rappelant que le virage de la rigueur de 1983, câĂ©tait hier⊠voire demain. En vous endormant, vous vous demandez lâheure quâil est, mais surtout quelle est exactement lâĂ©poque oĂč vous vivez. Bienvenue dans un monde rĂ©tromaniaque.
UNELATITUDEPOURVIVRESESFANTASMES
RĂ©tromania, câest le titre dâun brillant essai du critique musical anglais Simon Reynolds, qui dĂ©veloppe la thĂšse suivante : depuis une dizaine dâannĂ©es, la pop culture sâest nourrie presque uniquement de son passĂ©, dĂ©bitant Ă un rythme infernal rééditions, rĂ©trospectives et hommages, ainsi que productions « nouvelles » citant et recyclant abondamment telle ou telle pĂ©riode de son histoire, et ce, tant dans la musique que lâautomobile, le cinĂ©ma, la gastronomie ou le design. Les « industries crĂ©atives» â et ceux qui les consomment â seraient ainsi parvenues Ă un point dâĂ©puisement si avancĂ© quâelles nâauraient dâautre choix que de regarder en arriĂšre pour continuer dâexister. Sâagirait-il lĂ dâune caractĂ©ristique essentielle de lâ« Ăąge de lâaccĂšs » que nous vivons depuis lâarrivĂ©e massive dâInternet dans notre quotidien (voir encadrĂ© page suivante), et qui nous incite Ă nous « repasser » les clips, pubs, films, objets ou looks dâun temps dĂ©funt ? Comment Ă©viter, donc, le culte dâun passĂ© fĂ©tichisĂ© ? Car il faut bien constater, avec le psychanalyste Samuel Lepastier, que derriĂšre la tentation rĂ©tro se cache une volontĂ© trĂšs infantile de « retour vers lâenfance perdue, que lâon réécrit en se donnant le beau rĂŽle. Un rĂŽle actif, important, un rĂŽle dâadulte que lâon Ă©tait pas. On y trouve la latitude pour vivre ses fantasmes, comme protĂ©gĂ© par ses parents, tout en bĂ©nĂ©ficiant de la libertĂ© dâun cadre de vie moins posĂ©. » Guillaume Erner, sociologue, abonde : « Ce nâest pas la fin du monde, câest la fin dâun monde. Entre 1973 et 1980, Ă la fin des Trente Glorieuses, on a vu sâeffacer la confiance dans le futur, et on sâest mis Ă reproduire les formes du passĂ©. Câest ce que le philosophe français Jean-François Lyotard a appelĂ©, en 1979, La Condition postmoderne dans un essai restĂ© cĂ©lĂšbre. Depuis on
sâenfonce. On se rĂ©fĂšre Ă des visions glorieuses, souvent pour les singer ou les affaiblir. Parce que le passĂ© est par essence plus vaste que le prĂ©sent. Et nĂ©anmoins fait dâune myriade de petites niches plus rassurantes quâun prĂ©sent massif. » Surtout, cette Ăšre rĂ©tromaniaque va-t-elle sâinstaller Ă long terme, ou ne sert-elle que de phase de transition vers une nouvelle Ă©poque? « Dans les annĂ©es 2000, grĂące aux nouvelles technologies de distribution et de stockage, lâaccumulation frĂ©nĂ©tique de musique a semblĂ© sortir de la marge pour toucher le grand public », note Simon Reynolds. Le mĂȘme phĂ©nomĂšne a infiltrĂ© le monde du cinĂ©ma, via le succĂšs du tĂ©lĂ©chargement Ă haut dĂ©bit, les multiples sorties de coffrets DVD collectors de films mythiques, sans compter les nombreux remakes, reboots et autres prequels que produit Hollywood Ă la chaĂźne â au hasard Star Trek, X Men, ou tout rĂ©cemment Footloose, les exemples ne manquent pas.
SURFERSUR LE PASSĂAVECSTYLE
« En proposant des reconfigurations dâĆuvres passĂ©es, on fait coup double, affirme le critique cinĂ©ma Jean-Baptiste Thoret. On sĂ©duit ceux qui sont aux commandes des studios, des tĂ©lĂ©s et de la presse, auxquels elles rappellent leur jeunesse. Mais aussi les jeunes dâaujourdâhui, qui accordent aux annĂ©es 60,70 ou 80 un statut positif. Alors quâĂ une Ă©poque encore rĂ©cente, la revendication des gloires passĂ©es passait souvent pour ringarde. » Dans le design et la mode, le constat sâavĂšre similaire : il nâest pas une crĂ©ation ayant marquĂ© ces domaines au XXe siĂšcle qui nâait Ă©tĂ© rééditĂ©e, remixĂ©e ou rĂ©interprĂ©tĂ©e. De son cĂŽtĂ©, lâindustrie du jeu vidĂ©o propose aujourdâhui des versions « Ă©mulĂ©es » â pour consoles, tablettes ou smartphones â des titres ayant marquĂ© son histoire depuis le dĂ©but des annĂ©es 80. Encore plus surprenant : les voitures dâaujourdâhui tentent elles aussi de ressusciter les best-sellers du passĂ© (on pense ainsi Ă la New Beetle 2 ou aux nouvelles Mini et Fiat 500). Le phĂ©nomĂšne rĂ©tromania soulĂšve donc une question: aprĂšs le passĂ©, que nous rĂ©serve lâavenir? Et surtout, que faire de ce prĂ©sent totalement saturĂ© de ces signaux du passĂ©? Lui vouer un culte mortifĂšre en mĂ©moire dâun illusoire bon vieux temps, ou sây ruer comme Ă un open-bar culturel dâune grisante richesse? LĂ oĂč lâon pourrait se contenter de le considĂ©rer comme un immense musĂ©e plombĂ© par une ennuyeuse nostalgie, GQ vous invite plutĂŽt Ă lâapprocher comme une incitation Ă la table rase, qui attendrait de nous quâon vienne la reconfigurer. Le musicien et thĂ©oricien Brian Eno dĂ©finissait dĂ©jĂ en 1991 ce nouveau rĂŽle de producteur-consommateur en parlant des DJ ou des commissaires dâexposition : « En cette Ă©poque surchargĂ©e de nouvelles informations et de nouveaux artefacts, ceux qui sauront les réévaluer, les filtrer, les digĂ©rer et les connecter entre eux seront les nouveaux storytellers. » Assiste-t-on alors Ă la fin de la crĂ©ativitĂ© moderniste telle quâon lâa connue depuis lâaprĂšs-guerre, ou au contraire Ă lâavĂšnement dâune nouvelle Ăšre placĂ©e sous le signe de la rĂ©appropriation libĂ©ratrice? GQ vous suggĂšre quelques rĂ©ponses dans les pages qui suivent, pour vous aider Ă surfer avec style sur cette dĂ©ferlante du passĂ© dans le prĂ©sent.