Rap, hip-hop - Nouvelle édition
Trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future
Câest toute la force du livre, des incontournables classiques aux opus les plus underground. On apprend beaucoup sur les albums mythiques, et on dĂ©couvre de petites perles quand lâauteur dĂ©ploie sa fine connaissance du rap indĂ©.
Paul Muselet â Clutch
My Vinyl Weighs A Ton. Mon vinyle pÚse une tonne. Ainsi le producteur hip-hop californien Peanut Butter Wolf avait-il nommé son premier album, en référence à « My Uzi Weighs a Ton », un titre emblématique de Public Enemy.
Câest aussi ce que ce livre souhaiterait prouver : de nombreux albums hip-hop pĂšsent une tonne, ils sont dâun impact et dâune importance capitales. Quels que soient les enseignements sociaux ou politiques quâon a pu en tirer, quel que soit le message quâil vĂ©hicule, ce genre bientĂŽt quadragĂ©naire est dâabord une musique. Il a produit des classiques. Il a livrĂ© des albums riches et solides, apprĂ©ciables en dehors de leur contexte de naissance. Des chefs-dâĆuvres que mĂȘme ceux dont lâoreille nâa pas Ă©tĂ© Ă©duquĂ©e au rap sauront apprĂ©cier Ă leur juste valeur, aprĂšs un lĂ©ger effort dâimmersion, moyennant la patience nĂ©cessitĂ©e par tout apprentissage.
Ce livre sâadresse Ă tous : fans de rap encore jeunes souhaitant complĂ©ter leur discothĂšque ; fans de rock, de jazz, ou de quoi que ce soit dâautre soucieux dâen trouver la clĂ© dâentrĂ©eâŠ
AprĂšs une solide introduction qui brosse lâhistoire du hip-hop et du rap, ses diffĂ©rentes pĂ©riodes et sa propagation au monde entier depuis son foyer amĂ©ricain, une analyse de 150 albums phares, choisis sur des critĂšres de qualitĂ© formelle et de reprĂ©sentativitĂ© de toutes les tendances et styles du rap, permet au lecteur de dĂ©ambuler Ă lâaise dans les boulevards comme les sentiers du hip-hop.
Revue de presse
- Anthologie Raphaël Brun L'Observateur de Monaco Décembre 2013
- De Lou Reed à Johnny Hallyday, 5 beaux livres à offrir aux mélomanes à Noël RTBF 27 novembre 2013
- L'embourgeoisement du hip-hop Libération // Next 05 octobre 2013
- La faillite (5/5): Gangsta rap et gros sous. La faillite du label de rap US « Death Row » Marie Richeux France Culture // Pas la peine de crier 20 septembre 2013
- Rap, Hip-Hop Paul Muselet Clutch Mars 2013
- Musiques de toutes les couleurs (noires) Stéphane PICHET LIBRAIRIE PANTOUTE 22 janvier 2013
- Une belle idĂ©e cadeau pour les fĂȘtes ! Les 8 plumes L'Express 5 dĂ©cembre 2012
- Rap, Hip-Hop T.SKIDZ Noise Octobre 2012
- L'encyclopédie du Hip-Hop GQ novembre 2012
- Interview de Sylvain Bertot Greg L'Abcdr du Son juillet 2012
- Visages du Rap Guillaume Sbalchiero NON FICTION 13 juillet 2007
- Rap, Hip-Hop Sylvain Bourmeau France Culture // Tout feu tout flamme 5 juillet 2012
- Rap & Hip-Hop, l'interview BenoĂźt HARTZINE juillet 2012
Avec un sous-titre clair : 30 annĂ©es en 150 albums de Kurtis Blow Ă Odd Future. Signalons tout dâabord que ce gros livre risque de ne pas plaire Ă tout le monde. Au moins parce quâil est annoncĂ© : « ⊠cette sĂ©lection doit ĂȘtre faite avec modestie, en se souvenant que toute anthologie est nĂ©cessairement partielle, imparfaite, quâelle nâest quâune photographie, un Ă©tat de part destinĂ© Ă ĂȘtre contestĂ©, rĂ©visĂ©, amĂ©liorĂ©, actualisĂ© en permanence. » Lâauteur sâest imposĂ© une deuxiĂšme condition: « prĂ©ciser les critĂšres de sĂ©lection » et en a choisi deux incontestables : reprĂ©sentativitĂ© et esthĂ©tique. Mais avant dâĂ©tablir sa liste, son catalogue, Sylvain Bertot dresse un historique du mouvement, du genre musical. Et lâon peut constater deux choses. Dâabord le fait que la technique, lâinnovation influencent Ă©normĂ©ment la crĂ©ation⊠et ensuite le fait que comme tout mouvement ou art son Ă©volution est cyclique (schĂ©matiquement : balbutiements, reconnaissance, expansion, stagnation/rĂ©gression, balbutiements, etc.). Je vous laisse le soin de dĂ©couvrir les albums qui marquent et traduisent ces phases. Vous verrez que le livre est bien fait pour les non initiĂ©s (le lexique et lâindex sont prĂ©cieux). Mais personnellement jâaurais bien aimĂ© quâil soit accompagnĂ© de textes, ou dâextraits de textes pour donner une idĂ©e du discours de certains rappeurs. Car si nous connaissons assez bien les francophones je ne suis pas sĂ»r que les textes argotiques des AmĂ©ricains nous soient directement accessibles Ă la simple audition.
Vous avez en tout cas lĂ un excellent moyen de vous constituer une bonne discothĂšque rap et de mesurer lâimportance du mouvement dont lâarbre francophone pouvait cacher la forĂȘtâŠ
Bonne écoute.
Se faire une culture rap Ă travers 150 albums, voilĂ ce que propose Sylvain Bertot. Membre historique du magazine en ligne POPnews.com pour lequel il signe les articles consacrĂ©s au hop-hop, il anime aussi le blog Fake For Real. AprĂšs une introduction sur lâhistoire du rap et du hop-hop, 150 albums triĂ©s sur le flet sont dissĂ©quĂ©s. Un livre essentiel pour mieux comprendre le poids social, politique et culturel de ce genre musical venu des Ătats-Unis qui a fĂȘtĂ© ses 40 ans en 2013. Indispensable au vu de la mĂ©connaissance qui entoure encore trop souvent cette musique.
Lâouvrage de Sylvain Bertot fait partie de la sĂ©lection de fin dâannĂ©e de la RTBF.
Pour voir lâarticle câest ICI
En 2010, Tyler the Creator, petit prince du rap cynique, arborait un Ă©trange « Free Earl » sur ses tee-shirts de skateur. Le Earl en question, â Sweatshirt â de son surnom, 16 ans Ă lâĂ©poque et dĂ©jĂ lâun des prodiges du collectif Odd Future, avait disparu des trottoirs de Los Angeles oĂč il avait lâhabitude de traĂźner avec sa bande. Direction : une Ă©cole spĂ©cialisĂ©e pour enfants dif ficiles qui nâavait rien dâune maison de correction. Cet Ă©tablissement hybride, le Coral Reef Academy, mi-camp de vacances mi-Ă©cole de la dernßÚre chance, est situĂ©e sous les tro piques, en PolynĂ©sie, dans un cadre idyllique et fort onĂ©reux. La mĂšre de Earl, professeur de droit Ă la prestigieuse UCLA, avait choisi de lây envoyer en espĂ©rant quâil abandonne le rap pour embrasser un cursus plus acadĂ©mique. Au progrannne du « stage de reconver sion » : nage avec les baleines, sessions thĂ©rapeutiques et immersion dans la culture samoane. Loin du ghetto oĂč il nâa finalement jamais habitĂ©. Car le garçon, qui vient de publier Doris, lâun des meilleurs albums de la rentrĂ©e, illustre la montĂ©e en puissance dâune nouvelle gĂ©nĂ©ration de rappeurs issus de milieux favorisĂ©s.
InvitĂ© Ă rapper sur le brillant â Super Rich Kids â, tube 2012 de son ami Frank Ocean, Earl Sweatshirt dissĂ©quait le dĂ©senchantement de la jeunesse dorĂ©e de la cĂŽte ouest. Ces « problĂšmes » de gosses de riches contrastent avec les grands rĂ©cits presque Ă©piques qui ont sous-tendu lâĆuvre dâune majoritĂ© de rappeurs, de Tupac Ă Jay Z, et qui garantissaient leur street credo -leur crĂ©dibilitĂ© « de la rue ». Sur ce genre de CV, un passĂ© sordide, une arrestation, une fusillade et un passage en prison semblaient obligatoires pour avoir droit de citĂ© dans le hip-hop, et accrocher lâattention dâun public friant dâĂ©crits autobiographiques. Certes, deux des meilleurs albums 2012 ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s par des enfants du ghetto comme A$AP Rocky (Harlem) et Kendrick Lamar (Compton). Et certes, aussi bien Eminem, Ă©ternel white trash nĂ© dans une banlieue misĂ©rable de Kansas City, que Jay Z (lire lâencadrĂ©) rappellent dans tous leurs albums leur itinĂ©raire _« rags to riches » (ou comment passer de la « misĂšre aux millions »).
POLOSPASTELS ET BLACKGEOISIE
Mais la « blackgeoisie » comme on Iâappelle, incarnĂ©e par Kanye West, sâest emparĂ©e dâune part de marchĂ© non nĂ©gligeable dans le hip-hop. Fils dâun Black Panther devenu photographe Ă Atlanta et
dâune professeur dâuniversitĂ©, Kanye West nâa jamais eu de complexe quant Ă son manque de proximitĂ© avec les quartiers, amplifiant mĂȘme le dĂ©calage Ă ses dĂ©buts, il y a dix ans, puisquâil portait les polos pastels preppy des fils de bonne famille.
RejetĂ© au dĂ©part par les maisons de disques qui ne voulaient rien miser sur un artiste nâayant pas le « profil » gangsta rap, West a vite renversĂ© la tendance. DĂšs sa trilogie universitaire (un album Ă©gale une annĂ©e dâĂ©tudes. The College Dropout, Late Registration et Graduation) sortie Ă IâorĂ©e des annĂ©es 2000, â Yeezy â abordait les thĂšmes chers Ă son cĂŠur: carriĂ©risme, matĂ©rialisme et complexes identitaires de la classe moyenne noire, alors en pleine expansion. Plus crooner mais tout aussi opporluniste, Drake, 26 ans,nĂ© dans le showbiz au sein dâune famille de musiciens (son pĂšre fut le batteur de Jerry Lee Lewis) est devenu en quatre albums un artiste quâon adore ou quâon dĂ©teste. Originaire de Toronto, au Canada, il a toujours cultivĂ© Iâambivalence quant Ă ses origines et dans ses premiĂšres mixtapes, en 2006, il dissertait sur la sottude, ou les peines de cĆur des riches et cĂ©lĂšbres. Avec « Started From The Bottom » son single sorti en fĂ©vrier, retournement de veste en satin ! Le mĂȘme Drake tentait de faire croire quâil avait, lui aussi trimĂ©
pour sâen sortir, rĂ©inventant ainsi, comme tant dâautres avant lui, le mythe de ses origines. Mais la blogosphĂšre musicale sâest chargĂ©e de lui rappeler quâon ne la lui faisait pasâŠ
UN HIP-HOPGENTRIFIĂ
De fait, les rappeurs bourgeois sâemparent des histoires de cĆur, de mode, de swap. « Les rappeurs issus de la classe moyenne et de milieux huppĂ©s ne cherchent pas Ă reprĂ©senter le ghetto, dont ils ne viennent pas. Ils se concentrent sur leurs dĂ©mons intĂ©rieurs, constate Sylvain Bertot, auteur de Rap, hip-hop : trente annĂ©es en 150 albums, de Kurtis Blow Ă Odd Future. Ils sâĂ©loignent du matĂ©rialisme du gangsta rap, et de la description des rĂ©alitĂ©s sociales du rap engagĂ©, pour rejoindre les prĂ©occupations sentimentales plutĂŽt associĂ©es au rock et mĂȘme au folk. »
Comme le rappelle Macklemore dans White Privilege, _« le hip-hop sâest gentrifiĂ© ». Ce rappeur blanc de la banlieue chic de Seattle a vu sa notoriĂ©tĂ© exploser cette annĂ©e grĂące Ă Same Love, plaidoyer pro-mariage gay (et gentiment niaiseux). Contrairement Ă ses aĂźnĂ©s, Macklemore, 30 ans, ose questionner sa lĂ©gitimitĂ©, lui qui a eu « la chance et le privilĂšge dâavoir des parents qui pouvaient [lâenvoyer] Ă lâuniversitĂ© » rappe-t-il. Du cĂŽtĂ© de Beverly Hills, Jaden, le fils de Will Smith, est loin de se poser ce genre de questions. Richissime, dĂ©jĂ star, people parmi les people, il se lance dans le hip-hop premier degrĂ©. Comme Kanye West ou Drake avant lui. Il se dĂ©finit comme un wannabe ghetto kid. Du haut de ses 15 ans il brode, façon Snoop Dogg des dĂ©buts, sur le spleen des hĂ©ritiers tout en jouant les caĂŻds, en bandana et dĂ©bardeur noir Ă la Justin
Bieber. Dans sa mixtape sortie en octobre 2012, il nargue ceux qui « bavent parce quâil est super-riche ». Le pire, câest que cela pourrait bien lui valoir le succĂšs.
Sylvain Bertot Ă©tait invitĂ© pour Ă©voquer la faillite du Label Death Row Ă lâoccasion de la réédition de son livre.
à réécouter ICI
Dernier moment de cette semaine entiĂšrement construite autour du mot faillite. Economie, gĂ©ographie, littĂ©rature, sculpture⊠la semaine fut, comme Ă son habitude, pluri- et trans-disciplinaire. Mais comme Ă notre habitude, nous la concluons en musique et en sons. Qui a dĂ©jĂ hochĂ© la tĂȘte au son du fameux âCalifornia Loveâ, avant dâonduler sur les premiĂšres notes du morceau, sait presque dĂ©jĂ de quoi il en retourne aujourdâhui. Une Ă©poque. Les annĂ©es 1990. Une cĂŽte. Les Ătats-Unis, Ă lâouest. Une musique, le rap que lâon dit gangsta. Le label de rap Death Row est créé en 1992 par Suge Knight, massif bonhomme devenu patron, et Dr Dre massif rappeur restĂ© rappeur. Au cĆur de la culture gangsta rap, le label semblait pousser la logique dâautodestruction provocante jusquâau bout, en comptant Ă son actif ( en plus des millions dâalbums et de dollars ) au moins un mort, de lourds soupçons de blanchiment dâargent de la drogue, des amitiĂ©s troubles avec policiers douteux, et une faillite Ă©conomique en 2006. Le label dont le logo en chaise Ă©lectrique illustre le nom, est lâun des plus sulfureux de lâhistoire de la musique, mais câest aussi lâun des plus fameux puisquây furent signĂ©s quelques grands classiques du gangsta comme Snoop Dogg ou 2Pac.
Des ouvrages attendus et stĂ©rĂ©otypĂ©s sur le rap, il y en a eu un paquet. Celui-ci nâen fait pas partie. Sylvain Bertot dĂ©crypte 30 annĂ©es de hip-hop dâune façon trĂšs personnelle, sâattachant Ă cesser un panorama âfidĂšleâ du chemin parcouru tout en affichant opinions et partis pris. Car disons-le, mettre ABN et Run DMC cĂŽte Ă cĂŽte en couverture, câest une petite provocation. Câest toute la force du livre, des incontournables classiques aux opus les plus underground. On apprend beaucoup sur les albums mythiques, et on dĂ©couvre de petites perles quand lâauteur dĂ©ploie sa fine connaissance du rap indĂ©.
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Jâai fait ici Ă lâoccasion lâĂ©loge des excellentes et marseillaises Ă©ditions Le Mot et le reste. PoĂ©tique, esthĂ©tique, crĂ©ation littĂ©raire mais, surtout, musique sont les jalons de son superbe catalogue. Musiques, devrais-je dire; musiques savantes ou populaires, « ethniques » Ă©lectroniques ou acoustiques dâavant-garde⊠Toutes les musiques, ou presque, quoi.
La collection « Formes », en particulier, fait le bonheur du mĂ©lomane en mal de dĂ©couvertes; si vous ĂȘtes comme moi, vous trouverez lĂ plusieurs discographies commentĂ©es qui sont autant de chemins musicaux pour joyeusement se perdre en terre de Musique, pour continuer de se former la jeunesse avant que les oreilles ne nous sĂšchent. DerniĂšrement sont parus deux de ces guides discographiques quâĂ premiĂšre vue on pourrait croire opposĂ©s, mais qui au fond ont des liens bien enracinĂ©s (il nây a pas si longtemps on aurait dit « organiques »). Je parle ici de Africa 100, de Florent Mazzoleni, et de Rap, hip-hop : trente annĂ©es en 150 albums, de Kurtis Blow Ă Odd Future, de Sylvain Bertot.
Les deux me plaisent tout autant, mais diffĂ©remment. Quand Africa 100 me rappelle les rares soirĂ©es de mes annĂ©es dâĂ©tudiant oĂč jâai tentĂ© dâapprivoiser le soukous tant bien que mal (plus mal que bien), Rap, hip-hop mâaide Ă ne pas devenir un vieux grincheux de mĂ©lomane, dont le discours consisterait en des variations sur le thĂšme de « câĂ©tait mieux avant et puis câest mĂȘme pas des musiciens ».
« Primitive », la musique africaine, vous croyez? Si elle est en quelque sorte la mĂšre des musiques populaires mondiales, nâoublions pas quâelle sâest constamment actualisĂ©e, rĂ©intĂ©grant mĂȘme souvent en son sein les grands courants de la musique noire hors Afrique (rumba, jazz, reggae), inventant ainsi mille fusions modernes. La « traversĂ©e sonore dâun continent » que nous propose Mazzoleni est intrigante, enrichissante, mais parfois frustrante : plusieurs disques seront difficiles Ă trouver. Mais cette façon trĂšs XXe siĂšcle de faire des dĂ©couvertes musicales, oĂč on ne peut pas tĂ©lĂ©charger immĂ©diatement une chanson quâon aimerait bien entendre, a son charme. Il nây a pas que Sting dans la vie!
Eh non! le hip-hop nâĂ©tait pas quâun mode passagĂšre des annĂ©es 1980! (Avouez que vous lâavez pensĂ©, vous aussi.) Son importance dans lâhistoire populaire ne fait plus de doute aujourdâhui; non seulement comme phĂ©nomĂšne purement musical, mais aussi, peut-ĂȘtre surtout, par la lecture sociohistorique quâon peut (et quâon devrait) en faire. Le rap, lâimprovisation vocale et poĂ©tique, lâĂ©chantillonnage (sampling) ont forgĂ©, de concert avec la « dĂ©mocratisation » des moyens techniques qui le permettaient, une façon « futuriste » de faire de la musique. Ce fut une vĂ©ritable rĂ©volution du D.I.Y. (do it yourself â faites-le vous-mĂȘme). Mais je mâĂ©gare : pour aborder les enjeux sociologiques et musicologiques du hip-hop voyez Canât stop, wonât stop, de Jeff Chang, chez Allia.
Mais revenons au livre de Sylvain Bertot. Avec son introduction trĂšs intĂ©ressante, qui fait 70 pages, et son glossaire, Rap, hip-hop a une certaine portĂ©e pĂ©dagogique en dĂ©mystifiant le phĂ©nomĂšne. Mais le cĆur du livre est ici aussi sa riche discographie. Lâauteur rĂ©ussit Ă couvrir lâessentiel du terrain, incluant mĂȘme un Canadien (blanc), lâexcellent Buck 65, qui serait ma recommandation personnelle, si vous en vouliez une. Non seulement parvient-il en quelques paragraphes Ă mettre chaque Ćuvre en contexte, mais il nâoublie pas, en vĂ©ritable critique, de nous parler de la musique elle-mĂȘme (styles, moyens de production, sons) et des paroles.
Dans les deux cas, il sâagit dâinstruments de navigation musicale efficaces bien que subjectifs, ou plutĂŽt parce que subjectifs, qui vous en feront connaĂźtre assez pour avoir envie dâen connaĂźtre plus. VoilĂ un beau programme!
Ă consulter:
â Florent Mazzoleni, Africa 100, Le Mot et le reste.
â Sylvain Bertot, Rap, hip-hop : trente annĂ©es en 150 albums, de Kurtis Blow Ă Odd Future, Le Mot et le reste.
â Jeff Chang, Canât stop, wonât stop, Allia.
Rap, Hip-Hop, peut ĂȘtre ces mots ne vous disent rien, ou peut-ĂȘtre vous font-ils peur, Ă©voquant pour vous les gangs amĂ©ricains, la violence et la drogue. Autant de clichĂ©s traĂźnant aux basques dâun courant nĂ© au dĂ©but des annĂ©es soixante dix dans le Bronx, qui recouvre non seulement la musique, mais aussi la danse et toute la mouvance du graffiti (ou graf). Toute une culture donc, une culture issue des villes et de ses rues, une culture vivante et trĂšs loin de se rĂ©duire au seul âgangsta rapâ. Dans ce livre tout Ă la fois passionnant et remarquablement bien construit, Sylvain Bertot revient aux racines de la musique rap (ou hip-hop, les deux termes Ă©tant synonymes), racines quâil situe dans les quartiers noirs et latinos de New York. Câest lĂ , au cours de lâannĂ©e 1973, quâun jamaĂŻcain, DJâKool Herc, amena avec lui le principe des « sound systems », nom donnĂ© aux sonorisations ambulantes destinĂ©es Ă Ă©couter la musique dans la rue. Vous avez sans doute tous en tĂȘte lâimage de ces jeunes traĂźnant dans la rue avec de monstrueux objets sonores quâils portaient sur lâĂ©paule⊠CâĂ©tait avant les iPods, iPhone et autres smartphones qui inondent maintenant la planĂšte, oĂč lâon voit ces mĂȘmes jeunes avec un casque sur les oreilles. Mais DJâKool Herc ne se limita pas Ă cela. Sâinspirant des sons de lâĂ©poque, il crĂ©a le principe de faire tourner deux exemplaires dâun mĂȘme disque sur deux platines, rĂ©pĂ©tant Ă lâinfini les breakbeats, ou breaks, ces solos de percussions dont la musique funk Ă©tait si friande. Break, un mot synonyme de fondement de la culture hip-hop, reprise dans la danse avec ce que lâon appelle la breakdance. Puis dâautres, comme Grand Wizard Theodore, eurent lâidĂ©e de manipuler un peu plus les vinyles, modifiant leur vitesse de rotation avec leurs mains, produisant ainsi des sons improbables. Câest ce que lâon appelle le scratch. Enfin, dâautres encore eurent lâidĂ©e de haranguer les foules â nous sommes toujours dans lâidĂ©e de manifestations de rue â produisant des mots sur un rythme rapide et soutenu, ce qui donna le rap (de to rap, cogner, ou frapper en anglais). Frapper les mots, les dĂ©cliner sur un rythme qui cogne, nous somme en plein dans la musique hip-hop, qui prendra le nom plus tard de musique rap.
Tout cela est bien intĂ©ressant me direz-vous, mais je nây connais rien Ă cette musique. Erreur ! Car certains morceaux ont fait le tour de monde, comme ce morceau de Run DMC « Walk this Way », lâun des 150 albums citĂ©s par Sylvain Bertot, Sylvain Bertot qui nous fait parcourir 30 annĂ©es de musique rap, depuis la » old school » de Kurtis Blow et dâAfrika Bambaataa, jusquâau âdirty southâ des annĂ©es 2000, avec Outkast, en passant par le gangsta rap, le criminal minding ou le sampladĂ©lia⊠Tout un programme, donc, dâune musique qui a ses propres codes, une musique beaucoup plus riche et complexe quâil nây paraĂźt, et que nous fait un peu mieux connaĂźtre Sylvain Bertot. En somme, un trĂšs beau cadeau Ă mettre sous le sapin, pour tout amateur de musiques contemporaines.
âJâaime lâopĂ©ra. ça parle de sexe, de viol, de violence, dâinceste et de suicide. Et câest apprĂ©ciĂ© par les mĂȘmes gens qui veulent censurer le rap.â (Bushwick Bill des Geto Boys). Ex-rĂ©dacteur en chef de plusieurs webzines dĂ©diĂ©s au hip-hop (Nu Skool, Hip-Hop Section), Sylvain Bertot est Ă©galement lâun des co-fondateurs du site POP-news et sâĂ©panche rĂ©guliĂšrement sur son blog Fake For Real dans lequel il avait dĂ©jĂ publiĂ© un horizon du hip-hop indĂ© en 100 chroniques dâalbums (remis Ă jour et augmentĂ© tout rĂ©cemment). Nâayant dâautre prĂ©tention que celle de donner une vision la plus large possible de la planĂšte hip-hop cette fois et dâen offrir les clĂ©s via une complete story, une sĂ©lection chronologique et un lexique, il signe un bouquin rĂ©capitulatif privilĂ©giant lâapproche esthĂ©tique basĂ©e sur les Ă©volutions stylistiques (attitude, lyrics, production, diffusion), reprĂ©sentatives de toutes les tendances Ă travers les diffĂ©rentes Ă©poques. Lâhistorique dĂ©veloppe son propos sur 70 pages dĂ©coupĂ©es en courts chapitres aux titres explicites (âTwo Turntables And A Microphoneâ, âOld School Hip-Hopâ, âGolden Ageâ, âGangsta VS Alternative Rapâ, âGet Rich Or Die TryinâââŠ) nous contant la naissance du mouvement hip-hop avec lâimportation du principe des sound-systems jamaĂŻquains dans le Bronx par Kool Herc(ule), le dĂ©veloppement de cette culture urbaine Ă travers la Zula Nation et ses quatre principes fondateurs (MC, DJ, break dance, graff), puis son Ă©volution par Ă -coups, symbolisĂ©s par des albums forts et des artistes phares, signant le grand Ă©cart entre le âMessageâ de Grandmaster Flash et le âAm I Even Really A Rapper Anymore?â de Lil B, chacun redĂ©finissant Ă sa maniĂšre lâimage dâune musique que lâon a dĂ©clarĂ©e morte Ă peine moins souvent que le rock, mais qui continue malgrĂ© tout sa progression vers de nouveaux territoires. Comme la story, le choix des 150 albums chroniquĂ©s sâintĂ©resse Ă 90% au rap US (un peu de français, trĂšs peu dâanglais) et revient autant sur des classiques incontournables, que des albums nettement moins connus (voire connus pour leur Ă©prouvante mĂ©diocritĂ©, cf. la tentative de rĂ©habilitation de Soulja Boy) ou moins en vue dans la discographie dâartistes reconnus (le âshowtimeâ de Dizzee Rascal plutĂŽt que de son infiniment supĂ©rieur prĂ©dĂ©cesseur). Et ce, en essayant de susciter la (re)dĂ©couverte et de revaloriser et rĂ©tablir lâapport au genrre, Ă lâhistoire et au business ; chaque chronique Ă©tant agrĂ©mentĂ©e dâautres pistes dâĂ©coutes.
Avec la house, le rap est sans doute le genre musical le plus excitant de ces trente derniĂšres annĂ©es. Mais si lâon en connaĂźt les stars et les tubes, on ignore en revanche souvent toute la richesse stylistique de ce mouvement protĂ©iforme. Du G-funk de la cĂŽte ouest au son dark et minimaliste de Houston, en passant par la nĂ©buleuse internationale du rap âalternatifâ et les classiques new-yorkais. Sylvain Bertot offre une sĂ©lection aussi variĂ©e quâinstructive pour qui souhaiterait se plonger dans ce monde foisonnant mais trop souvent caricaturĂ© par les profanes.
Abcdr du Son : Sur ton site Fake For Real, tu as fait pas mal de recensions de livres publiĂ©s par Le Mot et le Reste, lâĂ©diteur chez lequel sort Rap, Hip-Hop. On suppose que câest de lĂ que lâidĂ©e du bouquin tâest venue⊠Mais quelle est plus prĂ©cisĂ©ment lâorigine du projet ? Tu as soumis un manuscrit Ă lâĂ©diteur ou câest lui qui tâa contactĂ© aprĂšs avoir lu tes chroniques ?
Sylvain Bertot : Câest moi qui lui ai soumis, mais câĂ©tait alors un projet complĂštement diffĂ©rent. Sur Fake for Real, POPnews et les autres sites auxquels jâai contribuĂ©, je parle du hip-hop en gĂ©nĂ©ral, mais surtout de la scĂšne rap indĂ© apparue Ă la fin des annĂ©es 1990 : câest le sujet que jâai pas mal creusĂ© ces derniĂšres annĂ©es, et Ă lâorigine je voulais surtout Ă©crire lĂ -dessus. JâĂ©tais pas complĂštement sĂ»r que ça intĂ©resse beaucoup â câest quand mĂȘme une micro-scĂšne, un micro-sujet, ça concerne pas forcĂ©ment beaucoup de monde â mais jâai tentĂ© le coup, avec un premier bouquin, non publiĂ©, qui Ă©tait plus ou moins une compilation de chroniques que jâavais faites par le passĂ©, plus une introduction, mais qui portait vraiment sur le rap indĂ© de la fin des annĂ©es 1990 : FondleâEm, Def Jux, Anticon, etc.
Quand jâai voulu soumettre ça Ă des Ă©diteurs, jâai tout de suite visĂ© Le Mot et le Reste parce que jâaimais bien ce quâils avaient fait par le passĂ©. Jâavais chroniquĂ© les livres de Philippe Robert qui Ă©taient pas mal et jâaimais bien le format, sobre et austĂšre, ça me va bien⊠Je les ai contactĂ©s directement, il y a environ un an [lâinterview a eu lieu en mai 2012, NDA]. Ils Ă©taient intĂ©ressĂ©s, sauf quâeux cherchaient quelquâun qui puisse faire la mĂȘme chose que Philippe Robert, mais sur le rap. Ils mâont donc proposĂ© de faire quelque chose qui ne porte pas seulement sur le rap indĂ©, mais plutĂŽt sur lâhistoire du rap en gĂ©nĂ©ral. Sur le coup jâai pas tout de suite dit oui : câĂ©tait tout de suite un autre projet, dâune autre ampleur. Lâhistoire du rap je la connais bien, mais ça me faisait sortir de ma zone de confort, il y a des scĂšnes que je connais moins bien⊠Et puis en discutant je me suis laissĂ© convaincre, je me suis bien pris au jeu et ça mâa motivĂ©.
A : As-tu aussi envoyĂ© le projet Ă dâautres Ă©diteurs qui font des bouquins de qualitĂ© sur lâhistoire de la musique, comme Allia ?
SB : Jâavais aussi pensĂ© Ă Allia et au Camion Blanc mais en visant en prioritĂ© Le Mot et le Reste, tout simplement parce que jâaimais bien ce quâils faisaient, notamment les bouquins de Philippe Robert. Jâaimais bien leur maquette, et jâavais optĂ© dĂšs le dĂ©part pour une prĂ©sentation similaire, câest-Ă -dire une introduction sur lâhistoire du genre puis une sĂ©lection dâalbums. Ils mâont recontactĂ© rapidement et ça a bien fonctionnĂ©, donc je nâai pas eu besoin dâaller voir ailleurs.
A : Une fois que tu as soumis Ă lâĂ©diteur cette deuxiĂšme mouture âĂ©largieâ, comment ça sâest passĂ© ?
SB : On a surtout eu pas mal de discussions en amont. Une fois que je lui ai envoyĂ© la premiĂšre version vers NoĂ«l dernier, il mâa laissĂ© libre. Il a seulement eu quelques remarques de forme, quelques suggestions aussi, une notamment sur le rap françaisâŠ
A : ⊠Jâallais justement y venir : tu nâes pas connu pour ĂȘtre spĂ©cialement bienveillant envers le rap français, pour le dire gentiment⊠A-t-il une place dans le bouquin ?
SB : Jâen parle assez peu, pour deux raisons. Dâune part parce que je voulais vraiment avoir une optique internationale, or autant le rap français câest important en France, autant au niveau global ça lâest nettement moins. Dâautre part parce que le rap français, personnellement, sans rejeter tout, câest beaucoup moins mon truc que le rap amĂ©ricain ou mĂȘme dâautres pays. Il y en a un peu quand mĂȘme : 5 albums de rap français sur 150 albums en tout. Et dans lâintro il y a un passage sur le rap français. Jâen dis pas toujours que du bien⊠mais pas que du mal non plus.
A : Comment as-tu choisis ces cinq albums ? La sélection a-t-elle été difficile ?
SB : Oh non, parce que jâen aime pas tant que ça, donc il nây avait pas un choix monstre ! [rires] Il fallait quand mĂȘme essayer dâĂȘtre reprĂ©sentatif, mais je ne suis pas sĂ»r de lâavoir Ă©tĂ©. Jâai simplement pris cinq albums de rap français que jâaime bien [NDA : il sâagit de MĂ©tĂšque et Mat dâAkhenaton, Conçu pour durer de La Cliqua, Mauvais Ćil de Lunatic, Peines de Maures â Arc en ciel pour daltoniens de La Caution, Des lumiĂšres sous la pluie de Psykick Lyrikah].
A : Quâest-ce qui te bloque dans le rap français ?
SB : Je pense quâon a de trĂšs bons rappeurs, en termes de pur rap, des gens qui ont de la gouaille, du flow⊠Mais trĂšs souvent je suis moins convaincu par les beats. Il y a, je crois, un hĂ©ritage de la variĂ©tĂ© française et de la chanson rĂ©aliste française, avec une survalorisation du texte qui conduit Ă ce que ça ne soit pas au niveau musicalement. Et puis je trouve souvent (mĂȘme sâil y a des exceptions) le rap français trĂšs premier degrĂ©, alors que dans le rap amĂ©ricain, mĂȘme le plus dur, il y a plus dâhumour, de second degrĂ©. Au final jây trouve rarement mon compte. Des gens qui avaient les mĂȘmes goĂ»ts que moi en rap amĂ©ricain ont essayĂ© de me convertir Ă lâĂ©poque de Hip-Hop Section, ça a marchĂ© de temps en temps mais rarement [rires]. Aussi, joue sans doute le fait que quand tu comprends immĂ©diatement les paroles, tu te rends compte que les rappeurs français ne sont pas forcĂ©ment de grands penseurs⊠Câest pareil en anglais mais ça choque plus dans ta langue.
A : Quelle est la part, plus gĂ©nĂ©ralement, du rap hors Ătats-Unis dans ta sĂ©lection ?
SB : Jâai pas comptĂ©, mais il y a pas mal dâalbums de rap anglais, peut-ĂȘtre six ou sept, deux albums de rap japonais, pas mal dâalbums canadiens puisquâil y a lĂ -bas une grosse scĂšne de rap indĂ©, un album de rap australien⊠Mais au total câest pas Ă©norme, lâessentiel ça reste quand mĂȘme le rap amĂ©ricain/Ă©tats-unien.
A : Ă propos de cette scĂšne rap indĂ© amĂ©ricaine que tu connais trĂšs bien, on a lâimpression dâun enthousiasme puis assez vite dâun essoufflementâŠ
SB : Ăa dĂ©pend si on parle de la scĂšne âalternativeâ amĂ©ricaine ou de ce qui a Ă©tĂ© plus ou moins son Ă©quivalent en France. Hip-Hop Section traitait des deux. Ă lâorigine il y a eu dâabord NuSkool, qui ne parlait que de rap indĂ© amĂ©ricain, ensuite une petite communautĂ© sâest formĂ©e autour, ça sâest donc Ă©tendu et on a essayĂ© de parler de la scĂšne qui tentait de se crĂ©er alors, autour de TTC & Co. par exemple. Cette scĂšne indĂ© âĂ la françaiseâ nâa pas vraiment durĂ©, mĂȘme si la plupart des artistes concernĂ©s ont une postĂ©ritĂ© et continuent Ă faire des choses : ils font des choses diffĂ©rentes, la scĂšne a un peu explosé⊠Les acteurs ont survĂ©cu mais la scĂšne en tant que telle, non, et moi-mĂȘme dâailleurs je mâen suis un peu dĂ©tachĂ©.
La scĂšne nord-amĂ©ricaine, elle, oĂč le Canada est trĂšs prĂ©sent, a survĂ©cu, mais elle a aussi beaucoup changĂ©. Le rap new-yorkais âpuristeâ de la fin des annĂ©es 1990 portĂ© par des labels comme FondleâEm et compagnie, bon, ça existe encore, mais câest plus ce que câĂ©tait. Il y a eu une suite au milieu des annĂ©es 2000 avec une phase genre ârap de blanc expĂ©rimental intimisteâ Ă la Anticon, câest une scĂšne qui a donnĂ© de trĂšs bons disques mais qui a Ă©tĂ© trĂšs peu mĂ©diatisĂ©e â dâoĂč la crĂ©ation de Fake for Real. Moi câest des artistes qui me parlaient pas mal, parce quâen gĂ©nĂ©ral ils sont marquĂ©s par le rock et jâĂ©coute autant de rock que de rap, ma discothĂšque câest moitiĂ©-moitiĂ©, donc je mây retrouvais. Maintenant cette scĂšne est morte aussi, faute dâexposition et de relais. Mais je dĂ©fends lâidĂ©e que, mĂȘme si câest Ă la fin des annĂ©es 1990 que le rap indĂ© a surtout Ă©tĂ© sous les feux des projecteurs, en fait ça a Ă©tĂ© plus intĂ©ressant aprĂšs.
A : Tu parlais tout Ă lâheure dâĂȘtre âreprĂ©sentatifâ : câest parce que lâidĂ©e Ă©tait dâemblĂ©e de ne pas seulement faire une sĂ©lection purement subjective, mĂȘme trĂšs argumentĂ©e ? Tu tâĂ©tais fixĂ© un certain nombre de critĂšres pour essayer de faire le panorama le plus complet possible ?
SB : Ă partir du moment oĂč lâĂ©diteur mâa convaincu de faire un livre sur le rap en gĂ©nĂ©ral, ça sâimposait un peu. Mais je me suis posĂ© pas mal de questions. Au dĂ©but, jâai pensĂ© faire un peu comme Philippe Robert dans Pop, Rock : faire un classement alternatif, câest-Ă -dire citer des albums qui ne sont pas habituellement dans les listes des meilleurs albums de tous les temps. Ce qui mâembĂȘtait, câest que je pouvais trouver pas mal de trĂ©sors cachĂ©s pour certaines Ă©poques ou certains sous-genres, y compris le rap new-yorkais des annĂ©es 1990, mais je nâaurais pas pu couvrir tout de la mĂȘme façon, dans des styles que jâaime bien mais que jâai moins creusĂ© comme le G-Funk par exemple. Et puis si je prenais le parti de faire connaĂźtre des trĂ©sors cachĂ©s, ça me faisait presque revenir Ă mon projet de dĂ©part.
Par ailleurs il fallait quand mĂȘme que ça interpelle les gens. Des bouquins sur le rap, en France, il nây a en pas tant que ça finalement. Or, il y a des gens qui veulent se renseigner sur le sujet, qui Ă©coutent dâautres musiques mais veulent un peu mettre le nez dans le rap : ces gens-lĂ , on ne va pas leur imposer directement des albums introuvables. Au final jâai donc optĂ© pour un mĂ©lange des deux, avec des disques coup de cĆur, mais en incluant aussi beaucoup de classiques reconnus (mĂȘme sâil en manque), et en couvrant diffĂ©rentes Ă©poques et gĂ©ographies. Câest donc autre chose que Fake for Real : il y a des albums dans le livre dont je nâai jamais parlĂ© sur le site.
A : Est-ce quâen Ă©crivant le livre tu avais en tĂȘte un âpublic cibleâ, par exemple des amateurs dâautres musiques qui ne sont pas complĂštement hostiles au rap mais conservent encore pas mal de prĂ©jugĂ©s ?
SB : Jâai visĂ© plusieurs cibles. La premiĂšre, la principale, câest effectivement des fans de musique, ou simplement des gens qui sâintĂ©ressent Ă la musique en gĂ©nĂ©ral et qui sont assez ouverts pour aller voir ce qui se passe dans dâautres genres ; notamment un lectorat plutĂŽt rock, mais pas bornĂ©, curieux. En fait câest dĂ©jĂ Ă eux auxquels je pensais Ă lâĂ©poque de NuSkool et Hip-Hop Section, jâavais pas toujours le public que je visais dâailleurs ! [rires] Il y a aussi une deuxiĂšme cible venue plutĂŽt au fur et Ă mesure des discussions avec lâĂ©diteur, qui faisait remarquer le peu de livres quâil y avait sur le sujet, dâautant que certains comme ceux de Cachin sont Ă©puisĂ©s : ce sont les âjeunes qui dĂ©barquentâ, des jeunes amateurs de rap qui cherchent Ă se faire une culture.
A : Olivier Cachin avait lui aussi fait paraĂźtre un livre basĂ© sur un classement de disques qui visait large : quâavais-tu pensĂ© de ce bouquin ?
SB : Je ne me souviens plus trop : celui oĂč il commençait avec les Last Poets ? Il y avait pas mal de rap français dedans, non ? [rĂ©flĂ©chit] Je lâai lu, mais il y a longtemps et je lâai pas chez moi, donc jâen ai pas un souvenir trĂšs prĂ©cis⊠En tout cas je me suis pas positionnĂ© par rapport Ă Cachin pour tout dire, il vise sans doute un public encore bien plus large que moi [rires]. Jâavais ce genre de livres en tĂȘte, mais mes sources sont principalement en anglais et je mâadresse quand mĂȘme plus Ă de vrais fans de musique.
A : Comment as-tu dĂ©terminĂ© le titre de ton livre ? Il est trĂšs large et en mĂȘme temps un peu incertain sur le rapport entre ârapâ et âhip-hopâ, et câest le sous-titre qui explicite lâobjet du livreâŠ
SB : Oui, il y a mĂȘme deux sous-titres ! [rires] Ce titre, je lâai pensĂ© dans la foulĂ©e de certains de Philippe Robert et compagnie. Jâaurais pu mettre seulement ârapâ ou âhip-hopâ, mais jâai voulu mettre les deux avec une virgule plutĂŽt quâun âetâ pour signifier que câĂ©tait devenu la mĂȘme chose, Ă peu de chose prĂšs⊠Je prĂ©cise tout ça dans lâintroduction. Ăa me fait dâailleurs penser Ă un autre public auquel jâai pensĂ©, Ă travers mon ancien voisin du bureau : un fan de musique mais qui ne connaissait absolument rien au rap. Il mâa un peu servi de test. En discutant, pour lui ça a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation complĂšte que le rap et le hip-hop câĂ©tait grosso modo la mĂȘme chose. LâidĂ©e quâil avait en tĂȘte, comme souvent, câest que le hip-hop câest noble, câest de la culture, alors que le rap câest un truc agressif⊠Il y a pas mal de gens qui te disent ça : âje dĂ©teste le rap, mais jâaime bien le hip-hopâ. Câest aussi pour ça que jâai voulu recoller les deux mots : ils nâĂ©voquent pas les mĂȘmes choses chez les gens et je voulais brasser large.
A : Pourquoi une sélection de 150 albums, et pas 100 ou 200 ? Est-ce parce que tu actualises parallÚlement ta liste des meilleurs albums de rap indé sur Fake for Real en passant justement de 100 à 150 ?
SB : Pour le rap indĂ©, dans la premiĂšre version du projet, jâĂ©tais encore plus ambitieux : jâen avais 250 ! Avec une introduction beaucoup plus courte, puisquâon ne croule pas sous les sources. Je ne sais plus comment on en est arrivĂ© Ă 150, mais en tout cas je voulais en Ă©crire beaucoup, rendre compte de la diversitĂ© du genre. Câest aussi quelque chose que jâai testĂ© auprĂšs de mon voisin de bureau : le convaincre Ă quel point le rap pouvait ĂȘtre divers, autant que le rock, le jazz⊠Il ne me croyait pas !
A : Quatre albums figurent en couverture : pourquoi ceux-là ? La sélection a-t-elle été difficile ?
SB : Ah ça oui, je me suis arrachĂ© les cheveux ! [rires] CâĂ©tait compliqué⊠Jâai essayĂ© de trouver le meilleur compromis. Je voulais que toutes les Ă©poques soient reprĂ©sentĂ©es, et lĂ câest le cas : les annĂ©es 1980 avec Run D.M.C., les annĂ©es 1990 avec Dr. Dre, 2000 pile avec Antipop Consortium, et la fin des annĂ©es 2000 avec ABN. Je voulais Ă©galement que toutes les rĂ©gions du rap des Ătats-Unis soient abordĂ©es, et lĂ il y a Ă la fois du rap new-yorkais, sudiste et californien. Je voulais aussi avoir un album archi-connu, comme The Chronic, Ă cĂŽtĂ© dâune pochette marquante du rap indĂ©, connue aussi dâun autre public, comme celle de Tragic Epilogue, et dâune pochette dâun groupe connu seulement par les connaisseurs, ABN. Bref, ĂȘtre reprĂ©sentatif en termes dâĂ©poque, de gĂ©ographie et de notoriĂ©tĂ©.
A : Et Ă partir de ces critĂšres, tu es arrivĂ© directement Ă ces quatre lĂ , oĂč tu avais des possibilitĂ©s alternatives ?
SB : En fait jâavais proposĂ© plusieurs possibilitĂ©s Ă lâĂ©diteur Ă partir de ces trois critĂšres ; lui de son cĂŽtĂ© voulait aussi prendre en compte lâimpact visuel des pochettes : câest celles-lĂ quâils ont prĂ©fĂ©rĂ©es et ça mâa convenu.
A : Quelles sont alors les couvertures auxquelles on a échappé ?
SB : [rĂ©flĂ©chit] Je sais plus trop, ça fait dĂ©jĂ deux ou trois mois⊠Maintenant je suis habituĂ© Ă ces quatre-là ⊠Jâavais dĂ» mettre des choses plus connues pour le rap sudiste et moins pour le rap californien, genre Comptonâs Most Wanted. Jâavais dĂ» mettre aussi le We canât be stopped des Geto Boys, pour bien montrer que le bouquin ne parle pas du tout seulement de rap indĂ© intello ! [rires]
A : Sur FFR, tu ne chroniques pas seulement des disques, mais aussi des livres, notamment (mais pas seulement) sur le rap. Tu te souviens du premier livre que tu as lu sur le sujet ? Et le dernier en date ?
SB : En fait je me suis mis tard Ă la lecture de bouquins sur la musique, ça doit dater du milieu des annĂ©es 2000, pas avant. Le premier câest donc le Jeff Chang (Canât Stop Wonât Stop), en anglais. Jâai pas tout aimĂ© dâailleurs. Il va un peu vite vers la fin ; il explique trĂšs bien les dĂ©buts, la naissance, mais aprĂšs, quand le rap devient dâune certaine maniĂšre plus intĂ©ressant esthĂ©tiquement, il parle du cĂŽtĂ© politico-social engagĂ© mais beaucoup moins des genres, des Ćuvres, de la dimension esthĂ©tique, câest dommage.
Le dernier, je lâai pas encore fini, câest The Big Payback de Dan Charnas, qui raconte lâhistoire du rap par le business. Câest intĂ©ressant mais câest un pavĂ©, câest presque de la micro-histoire par moments, il faut avoir du courage pour le lire ! Mais il a un positionnement trĂšs intĂ©ressant dĂšs le dĂ©but : dans lâintroduction, il renvoie dans les cordes ceux qui accusent le rap dâĂȘtre un retour en arriĂšre, dâavoir gaspillĂ© tous les acquis de la lutte pour les droits civiques, de renvoyer une image nĂ©gative de lâhomme noir⊠Et rĂ©pond : quâest-ce qui a permis Ă des Noirs dâavoir des positions importantes dans lâindustrie du disque, facilitĂ© les connexions entre Blancs et Noirs en touchant massivement les banlieues blanches, etc. ? Câest le rap. Il est peut-ĂȘtre âscandaleuxâ, mais il a contribuĂ© au progrĂšs de la condition noire. Câest son point de dĂ©part, câest une thĂšse un peu provocatrice et jâaime bien ça [rires].
A : MĂȘme question pour les disques : quel est le premier disque de rap que tu as vraiment Ă©coutĂ© ? Et le dernier ?
SB : Waouh ! [rĂ©flĂ©chit] Les premiers disques de rap que jâai Ă©coutĂ©s, câĂ©tait ceux qui plaisaient aux auditeurs de rock, donc Public Enemy, De La Soul et A Tribe Called Quest, Ă cause du sample de Lou Reed. Un peu les Beastie mais pas tant que ça, je mây suis mis plus dans la pĂ©riode Check Your Head et Ill Communications que dans celle de Licensed to Ill. Ce qui mâa vraiment fait basculer dans le rap, le moment oĂč je me suis mis Ă ne plus acheter que ça, câest plus tardif, câest le Wu-Tang, quâen plus jâai dĂ©couvert aprĂšs coup avec les albums solos en 1995. Là ça a Ă©tĂ© le choc. Jâai jamais aimĂ© un groupe autant que le Wu-Tang. Jâavais passĂ© la vingtaine mais ça mâa fait Ă nouveau aimer la musique comme quand jâĂ©tais ado. Le premier que jâai Ă©coutĂ© câĂ©tait celui dâODB. Je me suis dit : mais câest quoi ce truc de dingue ! Je lâai achetĂ©, jâai adorĂ©, et aprĂšs je trouvais que chaque solo Ă©tait encore meilleur que le prĂ©cĂ©dent.
Le dernier⊠Eh bien en fait je ne suis pas lâactualitĂ© au jour le jour, câest un truc de jeunes et moi jâai bientĂŽt quarante berges⊠DerniĂšrement jâai bien aimĂ© Action Bronson : il y a sans doute un cĂŽtĂ© nineties qui mâa interpellĂ©, on retrouve avec lui Ghostface et donc le Wu-Tang, sachant que jâai prĂ©fĂ©rĂ© Blue Chips Ă Dr. Lecter. Ou mĂȘme des trucs un peu gothiques comme Lil Ugly Mane, jâaime bien. CĂŽtĂ© indĂ© jâaime bien le dernier Blue Sky Black Death & Nacho Picasso par exemple. Mes gamins aiment bien les trucs anglais genre Dizzee Rascal, ça marche bien pendant les anniversaires [rires].
A : Est-ce quâen faisant ta sĂ©lection, tu tâes surpris en changeant dâavis sur un album avec le recul ?
SB : Ăa mâa fait ça, mais avant le bouquin. LâĂ©coute ça rĂ©clame une certaine Ă©ducation : quand tu viens du rock avec un certain moule ça tâapprend Ă apprĂ©cier certains sons, mais pour dâautres, il faut un certain temps. Moi au dĂ©but, trĂšs clairement jâĂ©tais plus rap new-yorkais puis rap indĂ© : plus câĂ©tait bizarre plus ça me plaisait, ou plus câĂ©tait intimiste-Ă©mo-Ă guitare plus ça me parlait, et câest sur le tard que je me suis mis au rap west coast et sudiste, Ă part les âgrosâ, comme OutKast que jâai toujours adorĂ© parce quâil y avait un cĂŽtĂ© rock qui mâinterpellait. Plus tard je me suis surpris Ă aimer des trucs comme Comptonâs Most Wanted, B.G. Knocc Out & DrestaâŠ
A : Tu as Ă©voquĂ© plusieurs fois les livres de Philippe Robert : avais-tu dâautres rĂ©fĂ©rences ou points de repĂšres pour lâĂ©criture ou la construction, y compris des repoussoirs, des trucs que tu voulais Ă©viter ?
SB : Sans penser Ă un bouquin ou un auteur en particulier, ce que je voulais absolument Ă©viter câĂ©tait quelque chose de trop factuel. Les biographies par exemple, mĂȘme dâartistes que jâaime bien, je mâen fiche. Lâapproche biographique je mâen fiche si ça Ă©claire pas le disque dont on parle. Ce qui mâintĂ©resse, câest les disques. Je voulais aussi quâil y ait des convictions. Sur Fake for Real je peux dire ce que je veux et me permettre dâĂȘtre polĂ©mique ; dans le livre je suis plus diplomate, mais il y a quand mĂȘme des convictions : par exemple sur le rap français, dont je ne dis pas que du bien.
A : As-tu un regret pour ce livre : quelque chose que tu nâas pas pu caser, ou que tu remets Ă plus tard ?
SB : Ah, jâen ai plein : dĂšs que jâai rendu le livre, jâai eu des doutes sur ma sĂ©lection ! Pourquoi jâai pas mis tel ou tel disque que jâaime bien, etc. Au bout dâun moment, il faut savoir sâarrĂȘter. Mais jâai presque peur de relire le bouquin une fois quâil sera sorti : si ça se trouve je ne serai dĂ©jĂ plus dâaccord avec des choses que jây ai mises [rires]. Sachant que je lâai fait lire avant Ă des gens dont lâavis compte, mĂȘme si on nâest pas forcĂ©ment dâaccord.
A : Vu ton expĂ©rience Ă long terme sur diffĂ©rents sites, est-ce que tu sens des changements dans le lectorat, un renouvellement ou des dĂ©calages gĂ©nĂ©rationnels, qui font que tu nâas pas les mĂȘmes retours sur Fake for Real que sur Hip-Hop Section par exemple ?
SB : Je pense en fait que la gĂ©nĂ©ration a vieilli avec moi : dans Hip-Hop Section il y avait pas mal de gens (trĂšs) jeunes, sur Fake for Real ce sont les mĂȘmes, enfin pas exactement les mĂȘmes mais la mĂȘme gĂ©nĂ©ration. Je nâen suis pas sĂ»r, mais je pense pas quâil y ait eu beaucoup de renouvellement, câest souvent le mĂȘme profil. Sur HHS il y avait des gens qui avaient quinze ans. Aujourdâhui sur Fake for Real ce nâest pas le cas, ça mâĂ©tonnerait.
A : Câest important : ça joue beaucoup sur lâĂ©tat des goĂ»ts dominants Ă une Ă©poque donnĂ©eâŠ
SB : Oui, quand tu as 15 ans et que tu commences Ă te faire ta culture musicale, tu la fais par rapport aux gros mĂ©dias. Si tu as un site qui nâest pas lui-mĂȘme relayĂ© par les gros mĂ©dias et qui ne parle pas lui-mĂȘme des choses dont parlent les gros mĂ©dias, il y a aucune chance que la connexion se fasse.
A : Ă ce propos, est-ce que tu Ă©voques dans lâintro la façon dont les mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes, ou mĂȘme plus spĂ©cialisĂ©s, traitent du rap ?
SB : Jâen parle mais surtout concernant les livres, Ă propos du fait que lâapprĂ©hension spĂ©cifiquement esthĂ©tique du rap est en fait assez rĂ©cente, ou plutĂŽt quâelle sâest effacĂ©e Ă partir du moment oĂč le rap sâest mis Ă vĂ©hiculer des messages, ce qui est regrettable. Câest pour ça que je voulais me centrer sur le genre lui-mĂȘme. Le rap câest un objet esthĂ©tique pour moi. Sociologiquement le rap ça me dit rien : jâhabite Ă la campagne, je suis âgauloisâ, je rĂ©ponds pas au stĂ©rĂ©otype du fan de rap que les gens ont en tĂȘteâŠ
Comme une paresse de lâesprit, beaucoup de commentateurs et dâauditeurs dĂ©considĂšrent encore sans mĂ©nagement le rap et la culture hip-hop dans son entier. Ils nây voient que vitupĂ©rations, jeux de mots simplistes, glorification matĂ©rialiste et misogynie diaphane. Or, si parfois le rap se vautre en effet dans sa propre caricature, il nâen demeure pas moins un objet culturel de premier plan, complexe et protĂ©iforme, prĂ©sent au creux de lâespace public depuis prĂšs de 40 ans.
Pour rĂ©pondre Ă ces idĂ©es reçues, Ă cette confusion gĂ©nĂ©ralisĂ©e, en somme pour dĂ©construire tout un Ă©difice exĂ©gĂ©tique factice, Sylvain Bertot se livre Ă un exercice Ă©quilibrĂ©, alliance du cĆur et de la raison, Ă mi-chemin du discours analytique expert et de lâĂ©loge fanatique.
La premiĂšre partie de lâouvrage, sorte de vaste panorama majoritairement centrĂ© sur les Etats-Unis mais aussi soucieux de considĂ©rer dâautres cas (France, Grande-Bretagne, CanadaâŠ), lance des pistes et balise la route sinueuse de la comprĂ©hension de lâobjet. Lâobjet ? PlutĂŽt une pluralitĂ©, tant le rap et le hip-hop, au fur et Ă mesure de leur Ă©volution, ont changĂ© de visage et empruntĂ© diverses orientations. Dâabord, comme une confusion originelle Ă Ă©carter, rap nâest pas hip-hop, et vice-versa. Si le hip-hop recouvre une pluralitĂ© de disciplines artistiques (art du dessin, breakdance scratching ou manipulation de vinyles, MCâs, Beatboxing), le rap quant Ă lui â bien que multidimensionnel â concerne spĂ©cifiquement un geste musical, une maniĂšre de poser sa voix (le flow) sur une instrumentation composite, empruntĂ©e ou originale.
NĂ© via lâimportation du sound system (systĂšme de sonorisation permettant de diffuser de la musique en plein air) du jamaĂŻcain DJ Kool Herc vers 1973 jusquâau cĆur du Bronx, le rap Ă©clot ainsi au creux dâune citĂ© bouillonnante mĂȘlĂ©e de disco et de glam-rock, de bohĂȘme et de funk. Ce cĂŽtoiement avec dâautres horizons musicaux lui insuffle une vitalitĂ© singuliĂšre. TrĂšs vite, Ă mesure que les concerts Ă lâarrachĂ©e sâorganisent, portĂ©s par les harangues des MCâs (Masters Of Ceremony), le rap conquiert de plus vastes territoires. Planet Rock dâAfrika Bambaataa est Ă cet Ă©gard emblĂ©matique.
Ouvert, colorĂ©, le rap des origines se mue vite en un chant contestataire. En 1982, la parution de The Message de Grandmaster Flash & The Furious Five change la donne. Finis le divertissement et le frivole. Place Ă la chronique urbaine, Ă la revendication sociale: âA sa suite, le rap empruntera progressivement la voix du rĂ©alisme socialâ .
DĂšs lors, le tiraillement central, sorte de contradiction dorsale du rap, fait jour. Dâun cĂŽtĂ©, des groupes vendent de lâamusement, de la lĂ©gĂšretĂ© et ne dĂ©sirent rien dâautre que faire danser le plus de gens possible. De lâautre, des voix orageuses promulguent des valeurs, des textes engagĂ©s, âconscientsâ des malaises et des inĂ©galitĂ©s.
Bertot le repĂšre Ă juste titre : un parallĂšle peut ĂȘtre tracĂ© avec le rock. Comme lui, le rap procĂšde avant tout dâune rĂ©volution du corps. Dâune libĂ©ration sensorielle. Dâune volontĂ© dâinsoumission, dâun plaisir sans bornes. Comme lui, le rap rĂ©sulte dâune collusion. Dâune rencontre entre divers courants musicaux noirs. Et comme lui, le rap tangue. Entre projections individualistes et matĂ©rialistes dâune part, et poings levĂ©s et prĂ©occupations sociales dâautre part.
Au creux de ces annĂ©es, rock et rap ainsi se rĂ©pondent, se croisent, et sâinterpĂ©nĂštrent. Des producteurs comme Rick Rubin, des formations comme Run-D.M.C (le fameux duo avec Aerosmith sur âWalk This Wayâ) ou les Beastie Boys⊠les deux courants sâembrassent, lâun tentant de se revitaliser, et lâautre, de sây substituer: âLe rap devenait disque dâor, il faisait la couverture de Rolling Stone, il tournait Ă travers le pays et passait en boucle sur MTV. Le hip-hop dâaprĂšs Run-D.M.C ne serait plus un simple avatar de la black music, rĂ©duit Ă la portion congrue Ă la variĂ©tĂ© blanche. Il prendrait toute sa place, il serait tout Ă la fois : la nouvelle musique noire, mais aussi pour deux dĂ©cennies au moins, le nouveau rockânârollâ
AprĂšs de nombreux dĂ©boires avec le conservatisme ambiant, censures et autres tentatives de musĂšlement, le rap affiche une tendance prononcĂ©e pour la provocation. Le Gangsta, initiĂ© par les californiens de N.W.A (formĂ© entre autre par Dr.Dre), ne lĂ©sine pas sur la surenchĂšre. CylindrĂ©es rutilantes, poitrines opulentes, bijoux surdimensionnĂ©s, champagne par litresâŠla recette fonctionne Ă merveille, et lâimpact culturel dĂ©cuplĂ©.
Ostentatoire, virulent, outrageusement sexualisĂ©, le gangsta se rĂ©vĂšle rupture et continuitĂ©, sorte dâhĂ©ritier rĂ©volutionnaire de la black music. Puisant ses racines au sein de la soul et de la funk (Dr.Dre sur son album The Chronicle sample du George Clinton), il se dĂ©marque aussi en radicalisant son nombrilisme, et en refusant lâidĂ©alisme de ses pairs. âAvec le gangsta, le matĂ©rialisme faisait une entrĂ©e fracassante dans le milieu traditionnellement idĂ©aliste, doublĂ© dâun individualisme qui nâĂ©tait que lâaboutissement logique du âmoi-jeâ au cĆur du rap depuis les originesâ
La vision gangsta a contaminĂ© lâimaginaire rap. JusquâĂ en devenir, avec le temps et les rĂ©ussites commerciales, la tonalitĂ© dominante. Bien sĂ»r, beaucoup dâartistes refusent de se vautrer dans le bling bling. Bien sĂ»r, un rap indĂ©pendant subsiste, un rap underground conscient, engagĂ©, concernĂ©. NĂ©anmoins, la victoire du gangsta est sans appel. MalgrĂ© son embourgeoisement et un retour marquĂ© vers les clubs et le dansant (encore un trait commun avec le rock), le rap mainstream actuel conserve les traces, les prolonge, de cette mouvance nĂ©e Ă la fin des annĂ©es 80. Et ce ne sont pas les carriĂšres impressionnantes de Snoop Dogg, Jay-Z qui diront le contraire.
De lĂ , les confusions et les prĂ©jugĂ©s sâĂ©claircissent. Les observateurs peu scrupuleux, armĂ©s de leurs armures de chevaliers moralistes, disent vouloir combattre le rap au nom de valeurs essentielles (vertu, tolĂ©rance, respect des femmes et de lâordreâŠ). Mais comprennent-ils simplement que le rap, Ă lâinstar du jazz, du rock, du cinĂ©ma, est un moyen, un terrain dâexpression artistique ? Et que ces reprĂ©sentants se jouent des codes et investissent des rĂŽles ? Bertot le signale. Lâusage de pseudonymes, les dĂ©coupages dâalbums en chapĂŻtres⊠tout ceci nâest que du spectacle. A quelques exceptions prĂšs. Les meurtres de Tupac Shakur et Notorious BIG en sont de sinistres illustrationsâŠ
La partie inaugurale de lâouvrage dessine le visage du rap. Un visage en perpĂ©tuelle Ă©volution, jamais figĂ©. Et la liste de la seconde partie, 150 albums rĂ©pertoriĂ©s, et rapidement analysĂ©s, parachĂšve ce tour dâhorizon. De Kurtis Brown Ă Odd Future, dâOutkast Ă Kanye West, de Dizzee Rascal Ă Danny Brown, lâĆil se promĂšne Ă travers un rĂ©pertoire dense, sans cesse invitĂ© Ă Ă©couter de plus prĂ©s, Ă ne pas cĂ©der Ă la facilitĂ© de rejet. VoilĂ la leçon professĂ©e, sans dogmatisme, mais avec passion, par Sylvain Bertot.
Dans sa chronique âTout feu tout flammeâ sur France culture, Sylvain Bourmeau prĂ©sente Rap & Hip-Hop.
Il nâest pas aisĂ© de trouver un bon livre sur lâhistoire du rap. Contrairement Ă dâautres genres, celui qui naquit dans le Bronx au milieu des annĂ©es 70 nâa finalement suscitĂ© que peu et de trop de mauvaises analyses, certains le rĂ©duisant au travers dâessais pseudo sociologiques Ă sa seule dimension sociĂ©tale tandis que dâautres, tentant dâemprunter une perspective esthĂ©tico-historique certes louable, se fourvoyaient dans dâinnombrables lieux communs. Aujourdâhui, seuls quelques ouvrages discrets peuvent prĂ©tendre ĂȘtre essentiels. Seulement, ces derniers ont Ă©tĂ© Ă©crit il y a dĂ©jĂ quelques annĂ©es, ne sont pas traduits et restent difficiles Ă se procurer. Il est dâailleurs invraisemblable quâen France, oĂč pourtant les amateurs avertis de rap ne manquent pas, au-delĂ de ses faiblesses et ses partis-pris discutables, le nĂ©anmoins excellent Canât Stop Wonât Stop du critique amĂ©ricain Jeff Chang (URB, Vibe, Spin) reste encore Ă ce jour la seule vĂ©ritable rĂ©fĂ©rence littĂ©raire. Heureusement, ceux qui ont grandi avec le rap, qui ont suivi de prĂšs son Ă©volution, ont aujourdâhui la maturitĂ© et le recul nĂ©cessaires pour Ă©viter au genre le vide littĂ©raire qui lui Ă©tait jusquâĂ lors promis.
Le rĂ©cent ouvrage (Rap, Hip-hop â Trente annĂ©es en 150 albums de Kurtis Blow Ă Odd Future, Le Mot et le Reste) que consacre Sylvain Bertot au rap est donc Ă plus dâun titre un petit Ă©vĂšnement. Dâabord parce quâil est le premier Ă venir combler cette longue pĂ©riode de disette, ensuite parce quâil est Ă©crit par le plus Ă©minent critique du genre en activitĂ© et enfin parce que sa forme permet Ă la fois aux nĂ©ophytes et aux connaisseurs de ressortir de sa lecture avec une vision apaisĂ©e, affinĂ©e et constructive du hip-hop. AprĂšs une longue, documentĂ©e et exigeante introduction en forme dâanalyse pertinente sur lâĂ©volution du rap et qui donnera Ă ceux qui en doutaient encore une belle leçon sur lâimportance de lâinfluence de ce dernier sur lâĂ©volution de la musique moderne, notre auteur sâimmerge ensuite au cĆur de son sujet au travers une sĂ©lection de 150 albums quâil commente, chronique et met en relief avec une plume minutieuse, addictive et pĂ©dagogique. La longue interview qui suit est Ă lâimage de ce livre et finira jâen suis sĂ»r par vous convaincre de plonger tĂȘte baissĂ©e dans cet ouvrage pour le moins indispensable.
Quâest-ce qui tâa dĂ©cidĂ© Ă publier ce livre ?
Câest venu progressivement, il nây a pas eu dâĂ©lĂ©ment dĂ©clencheur. Il y a dix ans dĂ©jĂ , au temps du webzine hip-hop que jâanimais alors, toute la rĂ©daction avait eu lâidĂ©e de capitaliser ce quâon avait dĂ©couvert et Ă©crit par un livre. Un peu plus tard, Ă la fin des annĂ©es 2000, je me suis mis Ă lire de plus en plus dâouvrages sur la musique. Le Web devenant de plus en plus gadget, de moins en moins riche en articles de fond, et la presse musicale papier suivant la mĂȘme pente, ces livres sont devenus indispensables aux fans de musique, je crois. Jâavais notamment beaucoup aimĂ© ceux de Philippe Robert. En les lisant, ainsi que dâautres ouvrages parus dans la mĂȘme collection, je mâĂ©tais dĂ©jĂ plus ou moins dit : « Pourquoi pas moi ? ».
Vers 2010, jâai donc commencĂ© Ă Ă©crire un premier livre, sur la base de mes articles passĂ©s, que jâai proposĂ© Ă Yves Jolivet de Le Mot et Le Reste, courant 2011. CâĂ©tait Ă lâorigine un livre focalisĂ© sur une Ă©poque rĂ©cente, sur cette scĂšne indĂ© que jâai suivie de vraiment prĂšs ces derniĂšres annĂ©es. Yves Jolivet, voyant que ma culture rap Ă©tait sans doute plus large que cette niche, mâa encouragĂ© Ă Ă©tendre le pĂ©rimĂštre Ă toute lâhistoire du hip-hop.
Au-delĂ des diffĂ©rences de choix, quâest-ce qui distingue ta liste de celles que lâon peut retrouver dans les ouvrages dâOlivier Cachin (Hip-hop : Lâauthentique histoire en 101 disques essentiels) ou Philippe Robert (Great Black Music) ?
Olivier Cachin est le Monsieur Rap de la presse française, et Ă ce titre, il sâadresse Ă un public beaucoup plus large. Ce qui est aussi une contrainte : il doit se faire plus consensuel, faire une place plus large au rap français, dĂ©border sur les musiques noires en gĂ©nĂ©ral. Mon angle dâattaque, au contraire, câest le rap et rien que le rap, et mon point de vue est international : pour ces raisons, je ne vais pas chroniquer de disque des Last Poets, aussi prĂ©curseurs soient-ils, et la place que je rĂ©serve au rap français est Ă sa mesure : marginale.
En ce qui concerne Philippe Robert, la diffĂ©rence est encore plus nette. Son livre parle de lâensemble des musiques black, le mien ne parle que du rap. Aussi, dans ce livre, je le trouve un peu court sur le hip-hop, et je voulais justement corriger cela. Il cite quelques gros classiques seulement, comme les disques de BDP, Eric B. & Rakim, Public Enemy (jâen parle aussi), et des gens comme Mos Def et Saul Williams. Tout ça, câest un peu trop adult rap, câest du hip-hop pour la critique rock. Je ne conteste pas ce choix, il est logique, il a choisi des disques rap qui prolongent une certaine tradition black amĂ©ricaine. Mais dans mon livre, je mâinscris un peu contre ça : le rap comme prolongement de la great black music, câest en partie un mythe, une reconstruction. Câest en fait beaucoup plus compliquĂ© et plus subtil que ça. Et personnellement, je voulais aussi parler de tout, du gangsta rap, de g-funk, du rap sudiste, de lâhorrorcore, du rap bling-bling, de lâemo rap de Blanc, du party rap, etc.
Bref, de tout.
Sâil en existe un, quel serait le point dâachoppement entre ces 150 albums que tu as sĂ©lectionnĂ©s ?
Pas certain de comprendre la question⊠Tu veux parler des difficultĂ©s rencontrĂ©es quand jâai prĂ©parĂ© cette liste ? Il y en a eu plein. CâĂ©tait vraiment un casse-tĂȘte. Il fallait trouver citer des albums importants historiquement, mais aussi de vrais bons disques qui sâĂ©coutent toujours avec plaisir aujourdâhui. Je voulais parler des incontournables, mais aussi dĂ©fendre quelques chouchous. Et quelquefois, pour un artiste prĂ©cis, il Ă©tait difficile dâidentifier le bon album. Avec OutKast par exemple, comment choisir le bon disque, quasiment tous sont excellents !
Avec Tech N9ne aussi. Impossible de zapper un tel personnage, mais il nâest pas forcĂ©ment Ă©vident dâidentifier sa grande Ćuvre, son opus magnus.
Quels sont selon toi les albums qui ont de par leur approche stylistique novatrice permis au genre de se renouveler ?
Oulah. Tous ou presque, vu que cette approche novatrice a Ă©tĂ© un de mes critĂšres de sĂ©lection. Sâil faut vraiment en choisir, je risque de lister les albums que tout le monde connaĂźt : Critical Beatdown, It Takes A Nation Of Million et 3 Feet High & Rising pour lâusage du sample, Breaking Atoms et The Chronic pour la richesse de la production, Enta Da Stage et Enter The Wu-Tang qui ont dĂ©fini le hardcore new-yorkais. Funcrusher Plus pour le rap indĂ©. Il y en a tellement.
Et sâil fallait nâen retenir quâun ? Objectivement et subjectivement, donc deux finalement ?
Tu veux dire, mon disque de rap prĂ©fĂ©rĂ© ? Ce nâest pas si difficile, et lĂ non plus, je ne serai pas trĂšs original. Je dirais soit Enter The Wu-Tang (36 Chambers), soit Liquid Swords de Genius/GZA. Je suis un enfant du Wu-Tang Clan, câest eux qui mâont fait passer de fan de rap occasionnel Ă fan de rap acharnĂ©. Je nâai jamais aimĂ© un groupe davantage que celui-ci, ni avant, ni aprĂšs, tous genres musicaux confondus. Quant Ă en citer un sur des critĂšres objectifs, je ne pense pas que cela soit possible. LâobjectivitĂ© nâexiste pas en matiĂšre de musique.
Les vrais bons livres qui interrogent le rap en tant que genre musical ou mouvement esthĂ©tique ne sont finalement pas lĂ©gions et surtout anglophones. Ă lâinverse, les publications prĂ©tendues universitaires qui apprĂ©hendent le rap comme phĂ©nomĂšne endogĂšne dâune certaine crise sociĂ©tale remplissent les rayons des bibliothĂšques. Pourquoi selon toi une telle contradiction ?
Câest une question de temps et de recul. Ă lâorigine, les fans de rap Ă©taient jeunes. Ils nâavaient pas les moyens pratiques, relationnels, voire intellectuels de dĂ©fendre leur genre de prĂ©dilection selon leurs propres critĂšres dâapprĂ©ciation. Ce sont donc des gens qui ne lâont pas compris, ou qui ont utilisĂ© les mauvaises grilles de lecture, qui lâont fait. Mais maintenant que les anciens fans de rap sont trentenaires ou quadragĂ©naires, maintenant quâils ont le pouvoir, ça change. Et puis la dimension sociale existe aussi dans le rap, ce genre dit quelque chose sur nos sociĂ©tĂ©s, il ne faut pas la nier. Et cette dimension est digne dâĂȘtre Ă©tudiĂ©e. Les lectures sociologiques sont lĂ©gitimes, il est juste dommage quâelles aient Ă©tĂ© surreprĂ©sentĂ©es.
Enfin, il y a bien sĂ»r le cĂŽtĂ© provocateur du rap, son cĂŽtĂ© verbeux, ses messages ou, au contraire, son nihilisme. Pour quelquâun qui nâa pas la clĂ© dâentrĂ©e, qui ne comprend pas comment on peut aimer une telle musique, qui nâa pas grandi avec, câest la seule chose visible. Il pense que ce nâest que cela, du texte, un cri du ghetto ou je ne sais quoi dâautre. Il ne se rend pas compte de la diversitĂ© stylistique et thĂ©matique du genre. Ce qui est marrant, câest quâau dĂ©but des annĂ©es 80, quand le hip-hop Ă©tait encore une musique festive qui suscitait lâintĂ©rĂȘt et la curiositĂ© des artistes de tous poils, il Ă©tait jugĂ© principalement sur des critĂšres esthĂ©tiques. Ce nâest quâaprĂšs Public Enemy et la phase gangsta, Ă partir de la fin des annĂ©es 80, quand les rappeurs ont voulu dire quelque chose, quâon sâest engagĂ© Ă outrance dans les considĂ©rations politiques et sociales.
Au fond quâest-ce quâa apportĂ© le rap Ă lâhistoire de la musique moderne ?
Tout. Absolument tout. Le DJ transformĂ© en musicien, câest le rap. Le principe du do it yourself en musique, câest le rap. La rĂ©conciliation du matĂ©rialisme et de la musique, la fin du discours idĂ©aliste hypocrite des annĂ©es 60 et 70, câest le rap. La dĂ©sacralisation de la musique et du mythe de la propriĂ©tĂ© intellectuelle, câest le rap. Tout cela avait Ă©tĂ© annoncĂ© par le punk Ă la fin des annĂ©es 70, mais câest le rap qui lâa rĂ©alisĂ©.
Je te connais pour cette passion que tu voues au hip-hop indĂ© dont tu es lâun des principaux exĂ©gĂštes, plus prĂ©cisĂ©ment de ses formes les plus atypiques et inventives. Pour autant, peu de ces albums sont reprĂ©sentĂ©s dans cette sĂ©lection.
En effet. Le sujet de ce livre, câest le rap en gĂ©nĂ©ral, pas le rap indĂ©. Jâai dit que jâavais voulu remettre le rap français Ă sa vraie place et ne pas le sur-reprĂ©senter : jâai voulu en faire autant avec le rap indĂ©. MĂȘme si, pour la petite histoire, le premier projet que jâavais soumis Ă lâĂ©diteur tournait davantage autour du rap indĂ©, projet auquel je nâai pas renoncĂ© dâailleurs. Aussi, il y a quand mĂȘme beaucoup de chouchous indĂ© dans la sĂ©lection, sans doute bien plus que nâimporte quel autre auteur en aurait sĂ©lectionnĂ©s !
Je me suis spĂ©cialisĂ© sur le rap indĂ© dans mes chroniques, par sensibilitĂ©, sans doute, et parce quâil devient difficile de parler de tout le rap aujourdâhui, tellement il est vaste. Mais je ne veux surtout pas mâenfermer lĂ -dedans. Jâaime tout le rap. Je trouve de bonnes choses Ă manger dans tous ses sous-genres. Aussi, pour rebondir sur tes propos, lâinventivitĂ© nâest pas, je crois, lâexclusivitĂ© du rap indĂ©, loin sâen faut. Le rap sudiste, par exemple, a Ă©tĂ© extrĂȘmement inventif de 1995 Ă 2005 au moins. Le rap grand public a lui-mĂȘme Ă©tĂ© souvent plus audacieux quâun rap indĂ© engoncĂ© dans sa bonne conscience underground.
Sur les trente annĂ©es que tu retraces Ă travers cette discographies sĂ©lective, la derniĂšre dĂ©cennie, proportionnellement aux deux autres, semble ĂȘtre sous-reprĂ©sentĂ©e. Cela traduit-il selon toi un essoufflement du genre ? Et comment lâanalyserais-tu ?
Ce nâest pas tout Ă fait exact. La dĂ©cennie 2000 est nettement mieux reprĂ©sentĂ©e que la dĂ©cennie 80 dans mon livre. Mais il est vrai que la dĂ©cennie 90 se taille la part du lion. Et câest normal, câest la phase classique du rap, son vĂ©ritable Ăąge dâor. Un peu comme la fin des annĂ©es 60 pour le rock. Ceci dit, mĂȘme si le thĂšme de la mort du rap a Ă©tĂ© pas mal de mise dans les annĂ©es 2000, je ne pense pas que le genre ait dĂ©clinĂ©, bien au contraire. Je pense juste quâil y a trop de productions, trop de disques et de mixtapes, trop de scĂšnes diverses et concurrentes pour identifier aussi facilement et rapidement quâavant ses chefs-dâĆuvres. Ăa demande un travail de patience acharnĂ© aux critiques, et aux fans. Ils doivent trier.
Aussi, crois-tu en un possible rĂ©veil du genre ? Les rĂ©novateurs sont-ils dâailleurs dĂ©jĂ Ă lâĆuvre ?
Le rĂ©veil a dĂ©jĂ bien sonnĂ©, et ce nâest pas moi qui le dis. LâannĂ©e 2011, de lâavis gĂ©nĂ©ral, a Ă©tĂ© un excellent cru. De nombreux critiques lâont dit, le magazine Spin en a mĂȘme fait une couverture Ă la fin de lâannĂ©e derniĂšre, mentionnant Curren$y, A$AP Rocky, Odd Future, Main Attrakionz, G-Side, Lil B, Danny Brown, Kendrick Lamar du collectif Black Hippy (Jay Rock, Ab-Soul, Schoolboy QâŠ) et beaucoup dâautres, auxquels jâajouterais personnellement des gens aussi diffĂ©rents quâAction Bronson, SpaceGhostPurrp et son Raider Klan, Nacho Picasso. Le hip-hop des annĂ©es 2010 est trĂšs excitant, trĂšs divers, trĂšs crĂ©atif, beaucoup plus que son concurrent rock jâoserais mĂȘme dire.
Quelles sont selon toi les grandes dates de lâhistoire du rap ?
La plus Ă©vidente câest bien sĂ»r 1979. Câest la date des premiers enregistrements rap, notamment celle de Rapperâs Delight. Câest vraiment Ă partir de lĂ que le rap va devenir une musique pour de bon, que ses premiers acteurs vont rĂ©aliser quâils peuvent sortir des disques, rencontrer le succĂšs, que le hip-hop peut connaĂźtre le mĂȘme sort que le rock, le funk, etc. Câest un dĂ©clic.
1984 est une autre date importante avec le premier album de Run-D.M.C. Câest la premiĂšre fois quâun groupe de rap sort un album vraiment 100% hip-hop, bon de bout en bout, sans remplissage, et par ailleurs assez dur, assez minimaliste. Câest la fin de lâĂšre old school et du recyclage dâinstrumentaux funk ou disco, comme chez Sugar Hill Records. Ă partir de lĂ , le rap nâest plus seulement un genre Ă singles, mais aussi un genre Ă albums.
Chacune des annĂ©es de la dĂ©cennie 80 aprĂšs celle-lĂ est importante. Avec lâĂ©mergence de LL Cool J, des Beastie Boys, de Rakim, de Boogie Down Productions, de Public Enemy, de De La Soul, de N.W.A., le hip-hop connaĂźt une rĂ©volution tous les six mois, il progresse Ă une vitesse folle.
1992 est une autre date importante avec la sortie de The Chronic, de Dr. Dre. Son succÚs marque la sophistication croissante de la production rap, le hip-hop devient plus riche musicalement, et également plus mélodique.
1996/1997 sont dâautres annĂ©es importantes. Câest lâapogĂ©e commerciale du rap (enfin presque, 1998 sera sa meilleure annĂ©e en termes de vente, je crois), mais en mĂȘme temps, câest la fin de son Ăšre classique, des grands albums fondateurs qui plaisent Ă tous. Câest aussi la plongĂ©e dans le cauchemar, avec les meurtres traumatisants de 2Pac et Biggie. Ă partir de lĂ , le rap canal historique deviendra de plus en plus Ă©clatant et inaccessible. Câest lâĂšre de Jay-Z et du bling-bling. Câest aussi celle de lâĂ©mergence du hip-hop indĂ©, avec notamment Fondleâem, et en parallĂšle câest la montĂ©e en puissance du rap sudiste.
Il est peut-ĂȘtre trop tĂŽt pour le dire, mais je rajouterais aussi 2011 parmi les dates importantes. AprĂšs des annĂ©es 2000 que beaucoup ont jugĂ© dĂ©cevantes, lâannĂ©e derniĂšre a marquĂ© un regain dâintĂ©rĂȘt de la critique pour le rap, et lâĂ©mergence dâun nouvel underground, symbolisĂ©e par la hype autour dâOdd Future. Jâignore comment ça se traduit en chiffres de vente, mais depuis quelques mois ou annĂ©es, les gens semblent avoir Ă nouveau envie dâĂ©couter du rap.
(âŠ)
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