Paroles
Introduction d'Olivier Bailly
Dick Annegarn aborde la soixantaine en publiant Ă quelques mois dâintervalle un disque et un livre qui dressent le bilan dâune carriĂšre de quarante ans. Folk Talk, son dernier album, remonte aux sources de son histoire musicale. â Officiellement â Dick Annegarn est auteur-compositeur-interprĂšte, une appellation trop orthodoxe pour cet irrĂ©gulier du verbe qui nâĂ©crit pas comme â on doit â. Au grand examen de la chanson française, il est recalĂ©. Il chante comme il Ă©crit, Ă©crit comme il parle. Sa parole est brute. Câest celle quâon Ă©change dans la rue, au bistrot, partout oĂč lâhomme se mĂ©lange. Folk signifie peuple, câest de lĂ quâil vient.
Dick Annegarn est lâauteur de â Bruxelles â, â Mireille â, â SacrĂ© gĂ©ranium â, â BĂ©bĂ© Ă©lĂ©phant â, des comptines qui se finissent mal, chansons fleuves Ă double fond ou chansons Ă tiroirs et Ă clĂ©s. Benedictus Albertus Annegarn est un citoyen du monde, dont la vie nomade le voit naĂźtre en Hollande avant de passer son adolescence Ă Bruxelles oĂč il apprend la guitare en autodidacte puis dĂ©barquer Ă Paris en 1972. En 1978, ĂągĂ© de vingt-six ans, il se lasse du show-business, prĂ©fĂ©rant sa libertĂ© aux compromis dâun milieu dont il se sent Ă©tranger. Il tiendra une Ă©picerie sur une pĂ©niche, collectera la parole des citoyens, continuera Ă produire des disques. Cela durera vingt ans, presque. Les plus jeunes redĂ©couvrent ce chanteur Ă la voix Ă©paisse et au jeu de guitare complexe. Ils sâinitient Ă la prosodie et Ă la syntaxe de ce âbeur hollandaisâ qui barbarise la langue, lui enlĂšve son corset, la rend aimable et proche de nous, loin de lâacadĂ©misme froid. Ăternel Ă©tranger, irrĂ©gulier, Dick Annegarn vit dans un village du sud-ouest de la France, quand il nâest pas sur les routes pour rencontrer son public. Il est lâauteur de plus de cent quatre-vingts textes de chansons qui font lâobjet de cet ouvrage. Cette somme est complĂ©tĂ©e par des photographies, un retour sur la carriĂšre du musicien et une analyse thĂ©matique des chansons par Olivier Bailly, journaliste indĂ©pendant, en collaboration avec lâauteur.
Revue de presse
- LE BILLET DE TRAIN DE DICK ANNEGARN Nos Enchanteurs
- Des lectures musicale pour l'été Raymond Sérini Nouvelle Vague 20 juillet 2011
- Paroles Olivier Martin Idoles Mag Août 2011
- Paroles Alain Pilot RFI // Bande passante 16 juillet 2011
- LES MOTS DITS DE L'AMI DICK THIERRY COLJON LE SOIR 13 juillet 2011
- Dick Annegarn au micro de France Bleue France Bleue // Les Francofolies de La Rochelle 13 juillet 2011
- SI DICK ANNEGARN EST UNE TRUITE, CAPTAIN BEEFHEART S'APPELLE LEIBNIZ Guy Darol LE MAGAZINE DES LIVRES juillet-août 2011
- LE FOLK EN 4 LECONS Marie GALLIC et Johanna LUYSSEN Causette juillet-août 2011
- Paroles Richard ROBERT L'Oreille absolue mai 2011
- ANNEGARN JOUE AVEC SES MOTS Yves Gabay LA DĂPĂCHE DU MIDI 10 juin 2011
- Paroles Marie Gallic NABBU juin 2011
- DICK ANNEGARN COURT TOUJOURS... Isabelle RAEPSAET Nord Eclair 8 juin 2011
- DICK ANNEGARN SE LIVRE les Inrockuptibles 1er - 7 juin 2011
- EN GARDE, V'LA ANNEGARN Denis Bonneville La Marseillaise 27 mai 2011
- DICK ANNEGARN INSPIRE PAR LES BELLES LETTRES Olga Bibiloni La Provence 27 mai 2011
- Paroles Noé Gaillard Murmures juin 2011
- LA MATIERE DES MOTS : PAROLES Laurent Demoulin Culture, journal de l'université de LiÚge mai 2011
- DICK ANNEGARN l'AMERICAIN RFI Musique février 2011
Parmi les conseils de lectures musicales de Bruno Pfeiffer, pour cette fin dâannĂ©e 2011, lâaccent est mis sur Dick Annegarn et ses paroles :
âLes chansons de Dick Annegarn, cela fait trente ans que je les Ă©coute. Bruxelles, SacrĂ© GĂ©ranium, Mireille, BĂ©bĂ© ElĂ©phant, colorient mon imaginaire. SinguliĂšrement, les amateurs de chansons francophone placent le Hollandais loin derriĂšre la sainte trinitĂ© (Brassens, Brel, FerrĂ©). Dommageable erreur dâapprĂ©ciation. En effet, avec Paroles (Editions Le Mot et le Reste), 180 exemples plaident pour ranger Messire Benedictus Albertus Annegarn, troubadour folk nĂ© en 1952 Ă La Haye, parmi les crĂ©ateurs majuscules, au mĂȘme titre quâun FĂ©lix Leclerc. Ou quâun Guy BĂ©art. Ecoutez Folk Talk, son dernier CD, sur le label TĂŽt ou Tard : total canon dans la tradition du genre. Une bio fouillĂ©e, ainsi quâune analyse thĂ©matique des chansons, complĂštent la somme.â
A cette Ă©poque-lĂ , il avait, hasard extraordinaire, son clone de papier, croquĂ© par Cabu : ce grand Duduche dodelinant, grand et maigre, petites lunettes rondes, jean et baskets, cheveux blonds⊠Pareil pour Dick Annegarn, grand Ă©chalas chantant, un peu paumĂ© dans un monde si diffĂ©rent de lui. Hollandais vivant pour lâheure Ă Bruxelles, le jeune Annegarn prend le train pour Paris, lĂ oĂč « une nouvelle chanson arrivait : Higelin, Claude Nougaro, Marcel Dadi⊠» Dick nâenvisage rien dans la chanson, ni disques ni carriĂšre : il a juste, grand luxe, une annĂ©e Ă perdre. Un de ses amis, ça tombe bien, a un pied-Ă -terre Ă Paris : « Jâai passĂ© un week-end qui a durĂ© quelques mois ». Dans la Capitale, lâexcellent guitariste quâil est reprend des standards amĂ©ricains, fait pas mal dâautres dĂ©couvertes, sâimprĂšgne de jazz. Et se constitue un rĂ©pertoire français « pour tourner quelques mois en France » puis repartir : « Trenet chante « Madame, vous oubliez votre cheval ! », jâen ai fait « Ah ce quâon est bien dans ce jardin ! » Jâai rĂ©alisĂ© des commandes que je me suis passĂ©es Ă moi-mĂȘme. La musique du refrain dâ « Ubu » est inspirĂ©e de « Valentine » de Maurice Chevalier. » Il chante ici et lĂ et ça se remarque. Maxime Le Forestier a repĂ©rĂ© cet olibrius et le prĂ©sente Ă Jacques Bedos, directeur artistique chez Polydor. Nous sommes en 1973. Devant Bedos, Dick interprĂšte Bruxelles. Silence, Bedos rĂ©flĂ©chit. Et temporise : « On va voir⊠» « Comment, on va voir ? fait mine de sâinsurger Annegarn. Jâai mon billet de train. Il est valable trois jours, il me faut un contrat dans trois jours, le disque dans trois mois et un contrat de trois ans, sinon je rentre Ă Bruxelles, ça en mâintĂ©resse pas. » Dick bluffe : il nâavait pas de billet de trainâŠ
Peu ou prou, vous connaissez la suite. Mais sans doute pas vraiment. Lâautobiographie de Dick Annegarn est en exergue de son livre « Paroles » : lâintĂ©grale de ses presque deux-cent textes, diluĂ©s dans lâordre alphabĂ©tique. La partie « bio » est partagĂ©e, en guise dâintroduction, sous forme dâinterview, avec Olivier Bailly. Et câest passionnant, vivant, nerveux, trĂ©pidant. Il y a quelques mois, Dick Annegarn a sorti un nouvel album, « Folk talk » (toujours chez TĂŽt ou tard), oĂč il retourne aux origines de son art, ses fondamentaux Ă lui, reprenant ces fameux standards amĂ©ricains. Câest dire si ce livre fait Ă©cho. Un beau livre du reste, au papier soyeux, au format sympa, pavĂ© qui tient bien en mains. Qui donne envie de se replonger dans tout Dick Annegarn, dans ce qui est connu (Ubu, Lâinstitutrice, BĂ©bĂ© Ă©lĂ©phant, Mireille, La transformation, Le grand dĂźner, AlbertâŠ) bien sĂ»r, et dans tout le reste, dans son mĂ©tier de chanteur et ses ruptures, son statut qui, au fil des ans, est devenu sa stature.
Dick Annegarn (et Olivier Bailly), « Paroles », 2011, collection Ecrits aux éditions Le Mot et le reste ; le site de Dick Annegarn.
Note : 4
Quelques nouveautĂ©s bienvenues chez lâexcellent Ă©diteur provençal Le Mot et Le Reste. JĂ©rĂŽme Solal consacre un ouvrage concis Ă Antony Hegarty, chanteur dâAntony & the Johnsons, auteur dâune poignĂ©e dâalbums envoĂ»tants, sobrement intitulĂ© La Voix dâAntony. BenoĂźt Delaune sâattarde lui, Ă dĂ©crypter lâĆuvre du Captain Beefheart and His Magic Band(s), quelques mois aprĂšs la mort du musicien et peintre, ami de Franck Zappa. Enfin, lâĂ©diteur propose lâintĂ©grale des textes dâun chanteur, lâenthousiasmant Dick Annegarn, agrĂ©mentĂ©e de quelques trĂšs belles photos de cet inlassable baroudeur. Trois beaux ouvrages pour dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir trois artistes inclassables, libres, indispensablesâŠ
Belle idĂ©e que ce recueil de « Paroles » de Dick Annegarn, aux Ăditions « Le mot et le Reste ».
La parole de Dick Annegarn est brute. Souvent, il invente des mots, comme le faisait Rimbaud. Ses nĂ©ologismes, toujours Ă propos, font dâailleurs partie intĂ©grante de son oeuvre. Comme il le dit lui-mĂȘme, « Je pratique, jâĂ©cris le Français parlĂ© ».
NĂ© aux Pays-Bas, Dick Annegarn se dĂ©finit comme un « Nolandais ». Il passe une bonne partie de sa jeunesse en Belgique avant de partir sâinstaller Ă Paris. Câest lĂ quâil rencontre Jacques Bedos, alors Directeur Artistique chez Polydor. Annegarn lui prĂ©sente ses chansons, Bedos lui dit « On va voir ». Dick lui explique alors quâil doit repartir pour Bruxelles dans les trois jours, donc, il lui signe un contrat ou non. Un coup de bluff qui lui offrira son premier contrat dans une maison de disques. La suite, on la connaĂźt, ou presque.
Les premiĂšres pages de cet ouvrage retracent la vie et la carriĂšre de Dick Annegarn. Nâallez pas penser quâil sâagit dâune biographie, pas du tout. Il sâagit plutĂŽt dâun survol du parcours de Dick Annegarn fait par Olivier Bailly, et commentĂ© par le principal intĂ©ressĂ©. On y trouve tout de mĂȘme diffĂ©rentes petites anecdotes assez amusantes, comme celle de la chanson « Il pleut », qui figure sur lâalbum « Approche-toi » paru en 1998, qui est une chanson Ă©crite en 1973 originellement pour Françoise Hardy⊠qui la lui a refusĂ©e parce quâelle Ă©tait trop difficile Ă chanter. Il lui proposera quelques annĂ©es plus tard « ChĂąteaux dâEdgar Allan Poe », « parce quâil nây avait que trois notes »âŠ
Tout au long de cette introduction aux textes de ses chansons, Dick Annegarn commente son Ćuvre, mais aussi son parcours dâartiste et dâhomme. Il y explique que pour lui lâhomosexualitĂ© « a toujours Ă©tĂ© une insulte aux certitudes, aux conventions », que « câest une forme de rĂ©volte plus quâune sexualitĂ© ». Il Ă©voque Ă©galement « Bruxelles », dans laquelle il Ă©crit une lettre Ă Bruxelles, mais il faut comprendre Michel⊠« Bruxelles », chanson ĂŽ combien emblĂ©matique de son rĂ©pertoire, aborde lâambiguĂŻtĂ© et la solitude, deux thĂšmes rĂ©currents dans lâĆuvre dâAnnegarn.
Ă la lecture de ses « Paroles », on se rend compte que les mots de Dick Annegarn peuvent exister sans ses mĂ©lodies. On en oublie les chansons, pour se concentrer sur la poĂ©sie des mots. On se plaĂźt Ă redĂ©couvrir lâartiste ou du moins, on aborde son Ćuvre diffĂ©remment. Saluons lâanalyse thĂ©matique des chansons par Olivier Bailly et les Ăditions Le mot et Le Reste pour cet ouvrage particuliĂšrement intĂ©ressant.
Dick Annegarn est certes auteur, mais il est essentiellement chanteur! Son dernier album, « Folk Talk » est sorti chez TĂŽt ou Tard le 7 fĂ©vrier dernier. Vous pourrez aller lâapplaudir Ă la FĂȘte de lâHumanitĂ© Ă La Courneuve (93) en septembre, Ă Toulouse (31) le 21 septembre, Ă Lattes (34) le 29 septembre, Ă Bruxelles le 1er octobre et Ă Nantes (44) le 18 octobre.
A lâoccasion de la parution de lâouvrage PAROLES, interview et enregistrement acoustique live de Dick Annegarn sur les ondes de radio France internationale (RFI / Ă©mission bande passante).
Pour réécouter lâĂ©mission :
*â LESMOTSDITS DE LâAMIDICK â
Le Livre « Paroles » rassemble tous les textes de Dick Annegarn*
Bonnes nouvelles de lâĂ©ternel exilĂ© gascon, le « Nolandais » qui a laissĂ© Ă Bruxelles une adolescence et surtout une chanson superbe du mĂȘme nom. Dick Annegarn, le fou des mots, est de retour, Ă 59 ans, en disque, sur scĂšne et en librairie. Dick a publiĂ©, il y a quelques mois, son premier album en anglais, Folk Talk, quâil dĂ©fendra au Théùtre 140 le 1er octobre, quarante ans aprĂšs y avoir mis les pieds une premiĂšre fois. Un disque oĂč il reprend les chansons des maĂźtres du blues et du folk amĂ©ricains.
Et voilĂ maintenant quâil publie Paroles, qui regroupe tous ses textes, des photos et une notice biographique. Tout cela a comme un goĂ»t de bilan : « Paroles, câest mon idĂ©e, nous avoue-t-il. Câest un livre durable, avec une belle typographie. Paroles de Dick, ça fait un peu parole de Dieu, un petit cĂŽtĂ© biblique et spirituel. Câest la premiĂšre fois que tous mes textes sont ainsi rĂ©unis. Quand je pense que pour la compilation hommage Le grand dĂźner, lâĂ©diteur des chansons voulait nous faire payer si on reproduisait les paroles dans le livret⊠Dans les paroles se trouvent la musique et le sens de la musique. Il y a des chansons qui sont des blagues, comme âUbuâ, qui nâĂ©tait pas faite pour ĂȘtre Ă©crite. Il y en a plus de 180 par ordre alphabĂ©tique, sans chronologie particuliĂšre. Câest un peu dĂ©sinvolte, oui. »
Câest le plus grand des hasards qui fait que cette somme francophone arrive au mĂȘme moment que son entrĂ©e dans la chanson anglo-saxonne : « Pour moi, câest un retour aux
sources. Jâaurais dĂ» commencer ma carriĂšre par Folk Talk. Ce disque honore les grands, câest honneur aux ancĂȘtres et sur scĂšne, il nây aura quâeux. Toute ma vie, jâai voulu Ă©crire le folk de lâavenir. Jâai toujours essayĂ© dâĂȘtre folk en Ă©crivant mes chansons en français. Le folk est une formule qui reste. Il y a des bulles dans les mots. Mon envie Ă©tait de marquer les esprits, mĂȘme si la volontĂ© de vendre des disques nâest pas drĂŽle. Jâai Ă©crit quelques chansons en anglais, notamment une pour Ray Charles. Câest plus facile pour les diphtongues mais je nâai pas assez de vocabulaire ni de pratique. »
Depuis dix ans, Dick Annegarn organise en Haute-Garonne, oĂč il vit, un Festival du Verbe. Fait Docteur Honoris Causa en 2009 par lâUniversitĂ© de LiĂšge, Dick a Ă©tĂ© sollicitĂ© pour monter en bord de Meuse un Festival international du Verbe, Annegarn a rĂ©pondu prĂ©sent.
AprĂšs plusieurs reports, le festival devait se dĂ©rouler en juin dernier, avant dâĂȘtre dĂ©finitivement annulĂ©. Dick est loin dâĂȘtre heureux de la chose, vu quâil sây est longtemps investi : « De nombreux invitĂ©s avaient dĂ©jĂ donnĂ© leur accord : Calogero, Axelle Red, Dave, Christophe⊠Mais lâacadĂ©misme a eu raison du recteur. Certains, apparemment, ont pris peur de lâaspect social, alternatif, militant du festival. Je nâai jamais parlĂ© dâargent et les artistes ne demandaient rien mais monter une telle manifestation, ça coĂ»te un peu dâargent tout de mĂȘme. Devant lâincapacitĂ© de lâUniversitĂ© dâorganiser ce festival, je prĂ©fĂšre laisser tomber. En automne, on va monter Ă Toulouse la Caravane du Verbe. On ira partout oĂč on sera le bienvenu. Raphael et Christophe ont dĂ©jĂ dit oui. Le thĂšme, ce sera Rimbaud cette annĂ©e. » Les mots, la vĂ©ritable passion de Dick. Plus que le business de la musique oĂč il se sent de moins en moins chez lui : « En 1972, jâai avancĂ© Ă reculons et je continue aujourdâhui Ă vouloir quitter le mĂ©tier. Mon problĂšme, câest moi ! » Si lâami Annegarn devait abandonner lâindustrie du disque au profit du seul verbe, la musique perdrait un grand Monsieur !
Dick Annegarn, au micro de France Bleue, nous parle de ses chansons, de son livre Paroles, et de sa participations aux Folies littéraires.
Pour qui sâest laissĂ© envoĂ»ter au dĂ©but des annĂ©es 1970 par les volutes chantĂ©es de Dick Annegarn, rondes de mots habillement assemblĂ©s qui refusent le dos rond, lâĂ©dition des textes du Hollandais batelant est une bĂ©nĂ©diction. La grande affaire est la rĂ©union des Ă©crits dâun homme portant guitare et musette dâauthentique voyageur, prĂ©cĂ©dĂ©e des lumiĂšres dâOlivier Bailly, coruscant Ă©claireur des Ćuvres de Robert Giraud (Monsieur Bob, Stock, 2009), lequel appartient Ă lâocculte confrĂ©rie des poĂštes en actes.
Lâauteur de SacrĂ© GĂ©ranium, Le Grand DĂźner, Mireille est en effet doublĂ© (non pas Ă lâintĂ©rieur comme une peau de camouflage) dâun vĂ©ritable poĂšte, nullement princier, qui le rapproche de ces astres vifs oĂč brillent les noms de François Villon et de Leo FerrĂ©, ces voyous de grand chemin pour qui le verbe est un recours faute dâĂȘtre un secours.
On se doutait en Ă©coutant LâOrage que Dick Annegarn ne promettait pas des lanternes synonymes de vessies, quâil ne se contenterait pas de nous aider Ă faire passer le temps au moyen de ritournelles saupoudrĂ©es Ă lâopium du peuple. Il fit cet acte magistral de composer un libelle dĂ©finitif qui le mettait une fois pour toutes Ă lâabri des ambitions du bizness. Il refusa quâon le capture dans les filets de la chanson française (y compris engagĂ©e) susceptible dâenrichir les profits des majors du disque. Il devint ce timonier des bords de Marne qui halait les flĂąneurs du dimanche.
Souvent, venant du bois de Vincennes, je me rendais Ă ce bien curieux rendez-vous oĂč prĂ©sidait dans sa buvette-pĂ©niche le chanteur pĂ©tillant converti en vendeur de bulles. Nous conversions de la pluie, du beau temps, en nous laissant bercer par une faible houle. Il nâavait pas pour autant renoncĂ© Ă faire entendre ses vers nouveaux. Sa discographie en tĂ©moigne longue de 18 artefacts jusquâĂ Folk Talk (TĂŽt ou Tard, 2011), recueil de covers signant sa dilection pour les antiennes du blues. Puis vint ce livre dans lequel on pĂ©nĂštre comme dans un mausolĂ©e, assurĂ© de respirer lâair du large et de subir, en ces temps de pacotilles, une saine cure de dĂ©sintoxication.
(âŠ)
On connaissait Dick Annegarn pour ses ritournelles Ă la poĂ©tique simplicitĂ©, Bruxelles ou SacrĂ© gĂ©ranium, quâil chante de sa belle voix tendre et rocailleuse depuis 37 ans; on le connaissait moins fan de folk. Pourtant, le chanteur hollandais a forgĂ© sa culture musicale dans cette musique populaire qui vit toujours â dans les gares ou les bus â dâAmĂ©rique. Dans Folk Talk, son vingtiĂšme album, Dick reprend les standards les plus cĂ©lĂšbres du genre. The House of the Rising Sun ou Love me Tender. Câest donc en expert quâil nous cause folk, blues, guitares et chansons populaires. Avec la verve qui sied Ă son caractĂšre : car le bonhomme a la saillie facile et le verbe passionnĂ©.
â LECON N°1 : LA GUITARE NE FAITPAS LE â FOLKEUX â
Dick a le folk dans le sang, alors gare aux pĂąles copies ! âAujourdâhui, dĂšs quâon voit une guitare acoustique, on parle de folk. MĂȘme le terme folklore, ça fait tout de suite petite robe Ă fleurs. Yael NaĂŻm, par exemple, câest pas du folk ! Elle joue avec une GUITARE folk, mais elle fait de la pop song.â
Dick a beau chercher, il a du mal Ă envisager une scĂšne folk actuelle. âTout ce que jâentends aujourdâhui est oubliable. Enfin, je lâoublie plutĂŽt. Alors que les vraies chansons folk restent, câest leur gĂ©nie.â
â LECON N°2 : LE FOLK NâESTPASUNEMUSIQUEFIGEE
Le folk selon saint Dick ? âCâest un terme gĂ©nĂ©rique pour dĂ©signer les musiques populaires du monde.â Des chansons toutes simples, aux accords basiques, que lâon se transmet de chanteur en interprĂšte, et dont la patine se fait avec le temps. Quand il Ă©voque la beautĂ© de certaines interprĂ©tations, Dick se fait lyrique : âPrenez la chanteuse Odetta (grande inspiratrice de Dylan et de Janis Joplin, NDLR). Elle chante une chanson de cow-boy et pourtant, câest une grande Noire avec une cathĂ©drale dans la voix.â Sur son album, Dick reprend Black Girl, une chanson de la fin du 19e s., interprĂ©tĂ©e aussi bien par le chanteur Pete Seeger, en 1958, que par Kurt Cobain, en 1993. âCâest une chanson sociale au dĂ©part, une chronique du monde du travail. Par Kurt Cobain, Ă©videmment, câest tout Ă fait autre chose. Sa femme Ă©tait blonde, alors il nâa pas chantĂ© Black Girl mais My Girl. Kurt Cobain a fait de cette chanson de misĂ©ricorde, une dĂ©claration Ă son amoureuse. Câest lâindividualisme un peu psychotique de la pop star.â VoilĂ pour la thĂ©orie. (âŠ)
â LECON N°3 : LâORALPRECEDE LâECRIT
Amoureux des mots, Dick Annegarn organise chaque annĂ©e le Festival du verbe Ă Laffite-ToupiĂšre, village paumĂ© en campagne toulousaine, oĂč il a Ă©lu domicile, il y a quelques annĂ©es. (âŠ) Dâailleurs, il vient de paraĂźtre son premier recueil⊠de chansons, justement, appelĂ© Paroles⊠(âŠ)
â LECON N°4 : LE FOLK NâESTPASUNEMUSIQUE DâAMERICAINS
Si la country est une musique de paysans du Midwest, le folk blues puise ses origines dans le monde entier. Un mĂ©tissage que Dick revendique (âŠ). En bon âNolandaisâ, comme il aime Ă se dĂ©crire, Dick nâa de comptes Ă rendre Ă aucune patrie, et refuse catĂ©goriquement de se dĂ©finir comme chanteur français. Pas par mĂ©pris, non, câest seulement que, pour lui, le âchanteur françaisâ nâexiste pas. âClaude François, Mathieu Chedid, Hallyday, Brel, Aznavour⊠Ils ne sont pas français. MĂȘme Brassens, câest un Rital. Et Piaf, une BerbĂšre⊠Dans ma gĂ©nĂ©ration, yâa pas de chanteurs français.â
Enfin une bonne explication Ă nos Ă©checs Ă lâEurovision !
A LIRE : Paroles, prĂ©face dâOlivier Bailly, Ă©ditions le Mot et le Reste, 2011.
A ECOUTER : Folk Talk, TÎt ou tard, éditions le Mot et le Reste, 2011.
A VOIR : Festival du Verbe, du 21 au 25 septembre Ă Toulouse, Aurignac, Laffite-ToupiĂšre et Saint-Martory.
Comment un chantre de lâoralitĂ©, de la parole chantĂ©e et portĂ©e, se laisse-t-il tenter par la mise Ă plat et en page de tout son rĂ©pertoire ? RĂ©ponse avec DICKANNEGARN, haute figure de la âouĂŻtĂ©ratureâ qui voit quarante ans de verbe fort rassemblĂ©es dans un recueil sobrement intitulĂ© Paroles.
Dick Annegarn : Le principal intĂ©rĂȘt dâun livre, pour moi, aprĂšs quarante ans de chansons et vingt disques, câest quâon puisse lire mes textes ailleurs que sur des livrets de CD en caractĂšre de taille 6 et mal imprimĂ©s⊠Il y a assez de poĂštes illisibles, mĂȘme quand on arrive Ă les dĂ©chiffrer typographiquement, qui ont de belles publications ! Les Ă©ditions Le Mot et le Reste mâont sollicitĂ© alors que je nây croyais quasiment plus â jâavais moi-mĂȘme lancĂ© quelques pistes, en vain. Elles se vantaient de faire les salons, dâĂȘtre bien prĂ©sentes sur le circuit. Et en effet, je me suis rendu compte que câĂ©tait sĂ©rieux, quâil y avait aussi un beau travail Ă©ditorial, notamment sur la pop culture des annĂ©es 70, avec des bouquins sur Albert Ayler comme sur les sĂ©ances dâenregistrement des Beatles ou la scĂšne alternative française⊠Ces gens-lĂ , je les vois comme des anarchistes qui, pour une fois, seraient doublĂ©s de vrais Ă©diteurs, ou comme des compagnons qui ont le sens de la belle ouvrage. Les livres ont tous le mĂȘme format, une identitĂ© visuelle forte. Et puis on les trouve ! Et pas seulement pendant ces deux ou trois annĂ©es oĂč certains Ă©diteurs, aprĂšs avoir touchĂ© un hĂ©ritage, vont prĂ©tendre avoir âfavorisĂ© la cultureâ, hein⊠Non, ça fait dix ans que Le Mot et le Reste existe, que cette maison a sa place dans les bonnes librairies comme Ă la Fnac. La seule chose oĂč jâai eu quelque chose Ă redire, câest sur la quatriĂšme page de couverture : jâai fait enlever lâexpression âchanteur libertaireâ, parce que je ne sais mĂȘme pas ce que câest. Je nâai jamais lu ni Marx, ni Engels, ni Bakounine⊠Moi, je suis un auteur autiste qui est juste trĂšs heureux de voir ses textes enfin publiĂ©s.
Il y a quelque chose de surprenant Ă voir quelquâun comme toi, plutĂŽt chantre de lâoralitĂ© et des formes de transmission qui en dĂ©coulent, tenir autant Ă ce que ses textes soient fixĂ©s, imprimĂ©s. Câest vrai⊠Je me suis aussi prĂȘtĂ© au jeu de lâintroduction, dont je ne voulais pas au dĂ©part. LâĂ©diteur mâavait dit : âTu es libre, tu peux Ă©crire ce que tu veuxâ. Mais non, moi, en gĂ©nĂ©ral, je nâĂ©cris pas ce que je veux. DĂ©jĂ , la chanson, câest une discipline de la mĂ©moire, mĂ©trique, rythmique⊠La rime, aussi, est une contrainte. Il y a tout un travail sur lâaspect sonore des mots. AprĂšs, je ne me voyais pas Ă©crire un texte autobiographique : il y a des interviews pour ça. Je ne voulais pas faire une bavarderie ni un gros billet libre signĂ© de ma main. Câest lĂ quâOlivier Bailly est entrĂ© en scĂšne : il a fait un entretien, quâil a structurĂ© dans un rĂ©cit de 60 pages. Câest lui, aussi, qui a validĂ© le principe de classement des chansons par ordre alphabĂ©tique. Je nâai pas voulu organiser mon Ă©criture, avec ma pĂ©riode rose, ma pĂ©riode bleue, tout ça⊠Ce qui donne en fin de compte un ouvrage Ă compulser en milieu scolaire, ou Ă destination de ceux qui voudraient chanter ces textes. La question, Ă laquelle je nâai toujours pas de rĂ©ponse, câest : âEst-ce que mes textes valent vraiment la peine dâĂȘtre lus ?â. Celui qui ne connaĂźt pas mes chansons, est-ce quâen dehors de lâintroduction et des photos, il va trouver lĂ -dedans quelque chose ressemblant Ă de la poĂ©sie qui se lit ? Je ne sais toujours pas.
Est-ce que tu aurais publiĂ© ces textes si tu ne croyais pas toi-mĂȘme Ă leur valeur poĂ©tique? Ce livre, câest une tentative. Je me souviens dâune discussion avec Maxime Le Forestier, qui Ă©tait outrĂ© quâon puisse dissocier des textes de chansons de la musique qui les soutient. En effet⊠Sauf quâil y a de la musique dans les paroles et quâil y a quand mĂȘme une autonomie possible. AprĂšs, savoir si ça peut intĂ©resser les gens, si ça se lit aussi facilement ou difficilement que ça sâentend⊠Je nâai pas de rĂ©ponse.
* Toi-mĂȘme, quand tu as le texte dâune possible nouvelle chanson qui te travaille, tu ne lâĂ©cris pas : tu le gardes et le transformes dans ton esprit, tu le retiens ou tu lâoubliesâŠ* Oui, ça passe par le filtre de la mĂ©moire et de lâoubli, et aussi par la recherche de la âsolution idĂ©aleâ â comme on dit en pataphysique. Ăa nâa pas besoin de correspondre Ă un style donné⊠En ce moment, jâessaie dâĂ©crire un opĂ©ra sur lâĂ©popĂ©e de Gilgamesh [hĂ©ros de rĂ©cits Ă©piques dans la mythologie sumĂ©rienne, auquel Dick Annegarn a dĂ©jĂ consacrĂ© une chanson dans lâalbum Chansons fleuves]. Il en existe dĂ©jĂ un, dâailleurs, mais il est bien lourdingue⊠Bref, ce nom-lĂ , âGilgameshâ, sonne mal dans nos bouches dâEuropĂ©ens. Mais jâai trouvĂ© que son pĂšre sâappelait Lugalbanda. Alors jâessaie en ce moment de trouver la premiĂšre phrase de mon opĂ©ra avec ce nom-lĂ . Tous les matins, la premiĂšre chose que je fais en me rĂ©veillant, câest dâenregistrer quelques notes avec le mot âLugalbandaâ, dâessayer de le placer dans une phrase musicale. Et pendant ce temps-lĂ , je bouquine, je bouquine, ou je cherche sur internet. Je me suis remis petit Ă petit Ă la beautĂ© de ces contes, et je me suis retrouvĂ© dans un rĂȘve. Les histoires sont fantastiques⊠A un moment, entre deux villes, les frĂšres de Lugalbanda le laissent dans une grotte avec de la biĂšre et Ă manger, en lui disant en gros : âOn vient te retrouver, si tâes pas mortâŠâ VoilĂ avec quoi je mâendors. Et je me rĂ©veille avec trois notes. Je ne sais toujours pas par quelle alchimie jâarrive Ă finir une phrase. Autant dire que pour arriver Ă en Ă©crire plusieurs, je passe par des chemins terribles ! Je fais trois fois le tour du monde, je dors cinq cents nuits avant de trouver âA quoi pensent les TchĂšques ?â ou âPas besoin de sous pour ĂȘtre bien/Pas besoin de vin pour ĂȘtre saoulâ⊠Bon, Ă mes dĂ©buts, ça allait plus vite, quand mĂȘme. Je faisais simplement le tour de ma chambre, et quand venait lâorage, jâĂ©crivais LâOrage⊠Je me suis jurĂ© dâĂȘtre un chanteur qui fait des rĂ©cits, qui raconte des histoires. Alors, avant dâĂ©crire, il faut que je mâintĂ©resse Ă lâhistoire et Ă la gĂ©ographie⊠Tout ce temps et ces dĂ©tours, tu les vois parfois comme des contraintes ? Ou tu trouves ces voyages agrĂ©ables ? Oui, ces voyages-lĂ , sâintĂ©resser aux autres, Ă dâautres Ă©critures et dâautres langues, ça reste agrĂ©able. Câest une Ă©tude qui me maintient en forme intellectuellement. Je trouve des bouquins, de la documentation, je vais dans les musĂ©es⊠Comme jâĂ©cris une chanson sur Modigliani pour Calogero, je suis allĂ© en Toscane et je vais me faire Montmartre pour mâimprĂ©gner des couleurs de ses tableaux. Tout ce travail dâimprĂ©gnation est agrĂ©able. Maintenant, ce qui est beaucoup plus dĂ©plaisant, câest que ça fait un an que je nâai pas Ă©crit une ligne. Câest comme la hantise de ne pas trouver la âsolution idĂ©aleâ. Je nâai mĂȘme pas de brouillons. Je regarde ma guitare qui me regarde, et rien ne sort. Câest une espĂšce dâimpuissance conjugale entre ma femme poĂ©sie et moi. Nous nâarrivons pas Ă produire des enfants en ce moment.
* Est-ce que ça tâest dĂ©jĂ arrivĂ© ?* Oui⊠Et câest lĂ quâune commande peut accĂ©lĂ©rer un peu le processus, rĂ©activer si lâon veut le Strauss-Kahn qui est en moi⊠Souvent, il y a quand mĂȘme des brouillons existants, qui aboutissent quand il faut. Je me retrouve aussi avec des idĂ©es dâil y a quinze ou vingt ans, que je peux rafraĂźchir, ou alors il y a des Ă©clats qui surviennent, comme ça. Je ne bois pas, je ne fume plus⊠Câest peut-ĂȘtre ça, aussi : avant, je fumais un petit pĂ©tard et ça venait plus facilement. Mais on peut aussi se mettre dans des Ă©tats dâivresse poĂ©tique, ĂȘtre heureux de lutter pour donner une forme Ă nos idĂ©es. Chez les soufis ou les BĂąuls, chez les mystiques souvent, il y en a plein, des confrĂ©ries de poĂštes qui se mettent dans de tels Ă©tats dâivresse, quâelle soit poĂ©tique ou religieuse, sans nĂ©cessairement se dĂ©foncer⊠Quand jâorganise le Festival du Verbe, avec mes Amis du Verbe, ça sert à ça : Ă se retrouver dans une espĂšce de grĂące poĂ©tique entre chercheurs, entre brelles, entre maladroits⊠On essaie de trouver une adresse dans nos erreurs, dâĂȘtre un peu indulgents avec ces pensĂ©es pas finies, ces VĂ©nus de Milo que sont nos chansons, nos poĂšmes ou nos styles. Jâai besoin dâĂȘtre dans un bain, dans un rĂȘve avec dâautres artistes ou hommes dâesprit : ça me saoule, mais dans le bon sens du terme⊠Mais par ailleurs, je prĂ©fĂšre ne pas conclure tant que ce nâest pas nĂ©cessaire. Lenine, que je nâai donc pas lu, a Ă©crit Que faire ? Moi, ce serait plutĂŽt Que dire ?, Pourquoi dire ?, voire A quoi bon ?⊠Il faut quand mĂȘme que je trouve un sens Ă tout ça. Câest pour ça que je me suis toujours donnĂ© des commandes Ă moi-mĂȘme. Mais quand il nây a pas dâurgence, eh bien on Ă©tudie, on tergiverse, on voyage. Sans rĂ©sultat, mais ce nâest pas grave. Ce nâest pas productif, mais câest important aussi de ne rien faire ou de ne rien penser. Ou de faire des siestes et de tout oublierâŠ
Cette indulgence, tu lâappliques aussi Ă tes chansons passĂ©es ? Y a-t-il dans Paroles des textes que tu trouves un peu mal formĂ©s, un peu bancals, mais que tu acceptes comme tels ? Non, pas vraiment. Câest avec mes enregistrements que je suis beaucoup moins indulgent. Je les Ă©coute comme jâĂ©coute Otis Redding en live : je vois et jâentends le producteur vĂ©reux, avec son cigare, qui dit quâon va enregistrer en public parce que ça va coĂ»ter moins cher⊠Dans les disques, je sens la production, les moyens, les phĂ©nomĂšnes de mode, les tricheries, lâargent, le montage financier, la pochette⊠Tout ça me conditionne dans lâĂ©coute. Du coup, quand ils sont sortis de tout ça, les textes mâapparaissent beaucoup plus purs : mon esprit est moins polluĂ© quand je les lis que quand jâĂ©coute un disque avec une pochette, un son de basse ou de batterie qui sent les annĂ©es 90 ou 2000. Je suis trop du mĂ©tier pour me laisser rĂȘver : jâentends tout, jusquâĂ lâordinateur et au micro qui sont derriĂšre. Alors que, maintenant quâils sont classĂ©s par ordre alphabĂ©tique, je suis beaucoup plus indulgent avec mes textes⊠Le principal intĂ©rĂȘt de ce livre, câest le âgris typographiqueâ que ça crĂ©e : les tabulations, les refrains Ă gauche ou Ă droite, les strophes quatre par quatre⊠Franchement, je nâai rien rĂ©volutionnĂ© dans la structure des chansons. Mais retrouver cette structure dans la typographie, ça mâest agrĂ©able. Câest lĂ oĂč jâaime bien dĂ©fendre la contrainte mĂ©trique de la rime et de la chanson. Câest beaucoup plus difficile dâexprimer quelque chose en quatre par quatre, en ABBA, ça a un cĂŽtĂ© militaire⊠Donc, je suis pas mal fier que ça tienne sur une page, que ça soit structurĂ© et que ça existe mĂȘme dâun point de vue graphique. Câest en tout cas moins connotĂ© que ma premiĂšre pochette dâalbum, par exemple, qui Ă©tait hideusement psychĂ©dĂ©lique â câest la premiĂšre et la derniĂšre fois que jâai laissĂ© faire une pochette par une maison de disques⊠Le visuel, la tronche des artistes, tout ça, ça pollue quand mĂȘme la perception des chansons. A la limite, mĂȘme la voix des artistes nâest pas indispensable. Moi, jâai commencĂ© Ă ĂȘtre un peu fier de mes chansons quand Bashung, Arno ou Arthur H ont repris mes chansons. Dans sa version de La Limonade, Arthur H a plus une voix de tavernier que moi. Jâaime cette idĂ©e que mes chansons ne mâappartiennent plus, quâelles sont dissociĂ©es de ma voix. Câest peut-ĂȘtre ça, ma raison dâĂȘtre : Ă©crire des chansons qui iront ailleurs que dans ma bouche.
Tu as souvent dit que tu aimais les rĂȘves parce quâils brisent lâordre du temps. Câest ce que fait aussi ce recueil de chansons en privilĂ©giant lâordre alphabĂ©tique contre la logique chronologique. Les rĂȘves sont dĂ©sordonnĂ©s, oui⊠On sâapproche de sa sĆur, et on se retrouve avec une reine dâun pays qui nâexiste pas. Bon, je nâai pas de rĂȘves incestueux avec ma sĆur ni avec dâautres personnes de ma famille, hein⊠Mais enfin voilĂ : une femme peut devenir ma sĆur, une sĆur peut devenir ma femme dans le mĂȘme trait de rĂȘve. Il y a une autre cohĂ©rence que celle du temps⊠Pour le livre, lâĂ©diteur trouvait que lâidĂ©e de lâordre alphabĂ©tique Ă©tait un peu quelconque par rapport au dĂ©veloppement de mon style, aux courants intĂ©rieurs qui ont pu irriguer mon Ă©criture depuis tout ce temps. Câest vrai quâentre le âzoum zoumâ de Mireille et des Ă©popĂ©es trĂšs sĂ©rieuses comme Xilinji ou Gilgamesh, il y a un monde. Bon, mon chef-dâĆuvre de la littĂ©rature française le plus connu, ça reste âzoum zoum zoum zoumâ⊠Jâadmets donc que cette mĂ©thode de classification est quelconque. Mais elle correspond aussi au monde des rĂȘves : on rigole, et puis tout Ă coup ça ne va plus du tout. Dans Mireille, la mouche qui fait rire, Ă la fin elle crĂšve⊠Le plus grand exemple de cohĂ©rence acadĂ©mique quâon a pu me proposer est venu des gens de lâUniversitĂ© de LiĂšge [oĂč il a Ă©tĂ© Ă©levĂ© au rang de doctor honoris causa en septembre 2009, en compagnie de Robert Wyatt, Archie Shepp, Arvo PĂ€rt ou Anthony Braxton]. Ils mâont soumis lâidĂ©e dâune Fondation Dick Annegarn, Ă laquelle je devais confier mes manuscrits et mes brouillons pour quâils soient Ă©tudiĂ©s. Jâai dit non. Dâabord, je ne suis pas mort, pas fini. Et puis je me sers encore de ces vieux brouillons pour Ă©crire⊠Si on doit confier mes textes Ă des acadĂ©miciens ou Ă des spĂ©cialistes de courants dâĂ©criture, je prĂ©fĂšre ĂȘtre mort. Il y a beaucoup dâartistes qui, comme Nietzsche ou Artaud, ont Ă©tĂ© trahis par des classifications coupables, faites parfois par leurs propres ayant-droit. De mon vivant, je prĂ©fĂšre que mon travail reste dans cette incohĂ©rence. Moi-mĂȘme, je ne me donne pas le droit de me classer autrement. Et jâaimerais autant que dâautres ne rangent pas mes armoires. [Il se met Ă chanter Ă tue-tĂȘte Le Tango funĂšbre de Jacques Brel] âIls ouvrent mes armoires, ils tĂątent mes faĂŻences/Ha ha ha ha ha ha ha/Aaah je les vois dĂ©jĂ , me couvrant de baisersâ⊠Brel parle bien de ce droit que sâarrogent des gens sur des morts, ou sur une Ă©criture qui est finie.
* Pourrait-on faire un livre avec toutes les chansons que tu as oubliĂ©es ?* Il nây en a pas tant que ça, je ne suis pas si prolixe. Jâai des bouts de phrases, des trucs aux deux tiers complets⊠Il faut que le sujet en vaille la peine. Je nâĂ©cris pas de poĂ©sies dâhumeur, je ne mâexprime pas. Les chansons qui ne sont pas Ă©crites, câest peut-ĂȘtre celles qui seraient autobiographiques. Unâ Ombre est un disque qui sâest un peu inscrit dans cette veine-là ⊠Mais pour le reste, lâart autobiographique, je me le refuse. Toutes ces petites pensĂ©es un peu âblueseusesâ, ou pas finies, elles partent Ă la poubelle avant mĂȘme dâĂȘtre mises dans un tiroir comme manuscrits non aboutis. Câest pour ça quâon ne trouvera rien dans mes armoires : je ne laisse pas dâautres traces que celles que je trouve publiables. Je ne suis pas comme tous ces bavards de journalistes qui Ă©crivent des articles toutes les semaines ! Je garde quand mĂȘme mon grand amour pour le spoken word. Cette âouĂŻtĂ©ratureâ, comme me lâa soufflĂ© un ami, Ă laquelle jâai essayĂ© de contribuer. Si on rapporte lâhistoire de lâhumanitĂ© Ă une journĂ©e, on a quand mĂȘme attendu quâil soit 23 heures avant de commencer Ă Ă©crire. Vingt-trois heures quâon a passĂ©es Ă se parler, Ă se chanter et Ă se conter les choses⊠LâĂ©criture se croit toujours supĂ©rieure, elle ne devrait pas. Quand jâai passĂ© mes textes Ă la moulinette, je me suis dâailleurs rendu compte que câĂ©tait bourrĂ© de fautes de syntaxe et de grammaire. Mais bon, je tâemmerde, hein ! Elles sâentendent pas quand on les chante. Ces fautes, elles font partie de ta façon dâaborder la langue : tu nâas jamais mis lâĂ©pĂ©e, la cape ni le bicorne des acadĂ©miciens pour Ă©crire une chanson⊠Quelquâun comme Queneau, avec Exercices de style ou BĂątons, chiffres et lettres a aussi luttĂ© contre cette discrimination artificielle quâest le joli français Ă©crit⊠Je nâai rien Ă faire avec ce français moyen que personne ne parle. Je suis quand mĂȘme assez rĂ©voltĂ© quâon perde deux annĂ©es de sa prĂ©cieuse jeunesse Ă apprendre les exceptions imbĂ©ciles. Et puis on dit âJâtâaime pasâ, et pas âJe ne tâaime pasâ ; parce que, quand on aime pas, on veut ĂȘtre bref et on ne cause pas le joli français. On doit chanter des choses qui sonnent : pas des choses qui sont nĂ©cessairement autorisĂ©es grammaticalement. Ce quâon chante et ce quâon dit, ce nâest pas ce quâon Ă©crit : ça reste des mondes diffĂ©rents. Et puis on oublie aussi la francophonie, ces diffĂ©rents jargons, slangs et crĂ©oles qui enrichissent la langue, et qui font quâelle ne se rĂ©sume pas Ă celle qui est parlĂ©e par le mĂąle dominant Ă la Le fait que ta langue soit imprimĂ©e dans un livre, est-ce que ça lui donne une lĂ©gitimitĂ© Ă tes yeux ? Ah, ça la formalise un peu plus, oui⊠Câest quoi, dĂ©jĂ , la phrase que Chirac avait sorti un jour ? âContinuez Ă ĂȘtre tarĂ©s, ils finiront par sây habituerâ ? Bon, ça ne devait pas ĂȘtre exactement ces mots-lĂ , mais câĂ©tait lâidĂ©e : tenir bon dans sa particularitĂ©. Le fait dâĂȘtre gravĂ©, imprimĂ©, aide un peu. Je me souviens de mâĂȘtre disputĂ© Ă lâĂ©poque avec Jacques Martin, qui mâavait dit : âApprends notre langue si tu veux la parler, au lieu de tâexprimer en baragouinâ. Eh bien, moi, je parle et jâĂ©cris en baragouin. Je ne sais mĂȘme pas ce que ça veut dire, mais je prĂ©fĂšre ça au joli français de Jacques Martin dont on a quasiment tout oubliĂ©, blagues comprises, parce quâil nâavait pas de style. Le joli français, câest pas du style. Je pense que ma langue est plus libre que la grammaire et la syntaxe françaises. Quand elle est Ă©crite, il faut peut-ĂȘtre simplement la lire Ă haute voix. MĂȘme Ă©crite, il lui faut donc une voix. Ben la tienne, oui, par exemple. En tout cas celle du lecteur. Elle a besoin de, comment dire⊠popularitĂ©. Câest quand mĂȘme un joli mot, âpopularitĂ©â, non ? Et puis une chanson peut ĂȘtre populaire sans quâon en connaisse lâauteur. Mireille en est une, je crois, jâimagine que pas mal de gens la chantent sans savoir quâelle est de moi. Et moi, je lâai Ă©crite parce que je lâai entendue au cafĂ© avant de lâĂ©crire. Sauf que câĂ©tait une puce au lieu dâĂȘtre une mouche. Jâen ai fait une mouche parce que âle soir elle se coucheâ. Dans ce sens-lĂ , je suis toujours dans cette idĂ©e de transmission folk, peuple, oĂč chacun ajoute un couplet au grand rĂ©pertoire. Que ce livre contribue Ă rendre ces textes un peu plus populaires, câest un rĂȘve. Oui, un rĂȘveâŠ
Finalement, tu as fait comme lâhumanitĂ©, qui a attendu 23 heures pour se mettre Ă lâĂ©criture : toi, tu as attendu 60 annĂ©es pour tây atteler⊠Oui, voilĂ . BientĂŽt minuit, et merde⊠Mon pĂšre vient de mourir Ă 92 ans, ma mĂšre est dĂ©cĂ©dĂ©e Ă 86 ans. Allez, jâai encore une vingtaine ou une trentaine dâannĂ©es devant moi.
Richard ROBERT
Il nâaura Ă©chappĂ© quâĂ quelques esprits distraits ou excessivement prĂ©occupĂ©s que le recueil Paroles (introduction dâOlivier Bailly, 232 pages, 23 euros) est Ă©ditĂ© par lâexcellente maison Le Mot et le Reste.
Remerciements (en bon français poli) à Anne-Marie Dordor, Olivier Bailly et Deborah Mortali.
tĂ©lĂ©visionâŠ
Monument de la chanson française, Dick Annegarn, qui vit entre Toulouse et Laffite-ToupiĂšre,publie lâintĂ©grale de ses textes. Un superbe recueil quâouvre une passionnante biographie dâOlivier Bailly et quâil prĂ©sentera ce vendredi Ă la librairie Ombres blanches, accompagnĂ© du slammer Yassin Ben Moumene. Rencontre.
Pourquoi une â intĂ©grale â ?
JâĂ©cris des chansons depuis que jâai 22 ans, il Ă©tait temps ! Les Ă©ditions Le Mot et Le Reste mâont sollicitĂ©, et ça mâa plu, car câest une collection rock, jazz, poĂ©tique⊠Je ne voulais pas dâune biographie complaisante. Ce sont des chansons que jâai pensĂ©es et Ă©crites avant de les chanter. Quand on lit les Rolling Stones, on est un peu déçu : â I get no satisfaction â, ça sonne mais Ă lire, câest moins excitant. Quand je relis mes textes, je pense aujourdâhui que ça valait la peine dâĂȘtre Ă©crit. Câest une partition, il y a de la musique dans les mots. Je voulais voir le â gris typographique â : sur le papier, on voit que câest construit, que ce nâest pas de la poĂ©sie libre, quâil y a des contraintes. Et puis Ă 60 ans, il y a la joie de voir la somme, la variĂ©tĂ©âŠ
On y trouve une Ă©cologie avant lâheure et des historiettes un peu tragiquesâŠ
Le mot Ă©cologie nâexistait pas. Sinon oui, lâinstitutrice meurt dans son bain, la Mireille se fait Ă©craser sur une table de bar⊠Regardez Rimbaud : joli garçon mais Ă lâintĂ©rieur, câest parfois laid. Il disait : â jâai pris la beautĂ© sur les genoux et lâai insultĂ©e â. Ces textes Ă©taient des exercices de style. Lâimportant câest la rose ? Moi, jâĂ©cris â SacrĂ© GĂ©ranium â, des fleurs qui sentent moins le parfum mais qui sont jolies aussiâŠ
Quel rapport avait le jeune Néerlandais que vous étiez avec la littérature française ?
Jâai appris le français Ă lâĂ©cole, Ă Bruxelles. Jâai dĂ©couvert le romantisme et les divers courants français. En chanson, pour moi Brel, FerrĂ©, Le Forestier, câĂ©tait de la littĂ©rature : je voulais Ă©crire des chansons modernes. En fait, mes influences, câĂ©tait le â small talk â de Dylan et la prose de KerouacâŠ
« Au commencement Ă©tait le verbe » pourrait tout aussi bien ĂȘtre lâintroduction des Paroles de Dick Annegarn que le prologue de LâĂvangile selon Saint Jean. Car câest de lâoralitĂ© que la poĂ©sie lui est venue. « Et le verbe sâest fait chair » dans ce recueil de chants enfin offerts Ă la lecture.
Dick Annegarn Ă©crit comme il parle et parle comme il Ă©crit. NĂ© aux Pays-Bas, il grandit Ă Bruxelles avant de dĂ©mĂ©nager Ă Paris Ă lâĂąge de vingt ans. Autant dire que ce « Nolandais », comme il se qualifie lui-mĂȘme, est polyglotte. Câest sans doute ça â on ne se risquera pas Ă Ă©crire « cela » ; il a ce mot en horreur, comme tous ceux qui sâĂ©crivent mais qui ne se disent pas,â le berceau de son amour invĂ©tĂ©rĂ© pour la littĂ©rature orale. Il consacre dâailleurs un titre Ă lâĂ©popĂ©e de Gilgamesh, soit lâune des premiĂšres Ćuvres littĂ©raires connues sur les pĂ©ripĂ©ties dâun roi (peut-ĂȘtre lĂ©gendaire) ayant vĂ©cu avant la crĂ©ation de lâĂ©criture cunĂ©iforme. Transmission orale, encore. Dans son dernier album, Folk Talk, il reprend des classiques du rĂ©pertoire amĂ©ricain composĂ©s par des anonymes analphabĂštes. Un disque Ă prendre comme une dĂ©claration ouverte Ă cet hĂ©ritage transmis de bouches Ă oreilles. Pour Dick, une chanson, une phrase nâest bonne que si elle hante. Sâil rĂȘve dâune rime trouvĂ©e la veille, câest gagnĂ© : elle sera gardĂ©e au rĂ©veil. Sinon, elle est bonne pour sombrer dans le Styx de lâoubli. Câest ainsi quâil conçoit ses chants (car il nâaime pas parler de chansons, le concernant) : comme des moyens mnĂ©motechniques. « JetĂ© dans ton jet mobile, JetĂ© comme John Glenn tu files » commence Bluesabelle. Peut-on imaginer phrasĂ© plus sonore ?
Pourtant, toutes ces combinaisons musicales de vocables sont dĂ©sormais couchĂ©es sur le papier. « Ăa sent le sapin », rĂ©agit lâauteur Ă lâaube de ses soixante ans. DĂ©trompe-toi, Dick, ça fleure plutĂŽt bon le thym et le romarin. Il le dit lui-mĂȘme en introduction : « les paroles et la musique ont chacune une vie et il y en a une troisiĂšme qui est la combinaison des deux, la chanson. Sauf que les paroles peuvent ĂȘtre lues (âŠ) Ce nâest pas seulement de lâĂ©criture automatique, câest aussi des intentions qui vont mieux apparaĂźtre imprimĂ©es que chantĂ©es. » Et de fait : lire Dick Annegarn, câest un plaisir presque enfantin, oĂč lâon rĂ©apprendrait le verbe. A partir de lĂ , Paroles sâapprĂ©hende comme un dictionnaire de nĂ©ologismes, de mots-images qui nâexistent pas mais quâil faudrait inventer, tant la langue universelle de Dick Annegarn coule de source.
*Aujourdâhui sous le soleil du sud-ouest,Dick Annegarn revient cet aprĂšs-midi au Furet du Nord de Lille quâil
frĂ©quenta assidument pendant les 5 ans oĂč il fut Wazemmois. Pour Ă©voquer sa carriĂšreâŠet chanter.*
Un livre bibliographique avec vos textes de chansons, un album qui remonte aux sources de votre inspiration:tout cela a un cÎté bilan un peu définitif, non? >>
Pas du tout. Câest vrai que jâapproche les 60 ans. Je cours moins vite, mais je cours toujours.Les types qui remplissent les places en Ăgypte ou au Maroc sont plus jeunes que moi, mais aussi plus dĂ©sespĂ©rĂ©s que moi. Moi, je suis en bonne santĂ©, je chante un peu le blues le soir, bien sĂ»r, mais je le chantais dĂ©jĂ quand jâĂ©tais jeune. Rassurez-
vous, je vais encore vous faire châŠlongtemps!
On découvre que vos racines musicales viennent du blues. On les aurait crû françaises. >>
Ă Bruxelles, jâĂ©tais en contact avec ceux qui font du blues, du jazz. Jâai Ă©tĂ© Ă©levĂ© lĂ -dedans : Dylan, Moody Waters, Miles Davis, John Mayall.
Câest la musique anglo-saxonne qui mâa nourri. Pour moi,le Gaulois, câest de la musique ethnique!
Vous ĂȘtes arrivĂ© Ă la chanson par hasard.Parce que vous aviez une annĂ©e Ă tuer. >>
Câest exactement ça. Jâavais 19 ans et jâavais entrepris des Ă©tudes dâagronomie dans un Ă©tablissement catholique, ce qui nâĂ©tait vraiment pas de mon goĂ»t.
Alors jâai interrompu mes Ă©tudes pour passer une annĂ©e Ă Paris. CâĂ©tait 3 ans aprĂšs mai 68. Je me demandais ce quâil en restait, je voulais voir les hauts lieux de la
rĂ©volte. Jâai chantĂ© dans les rues, puis jâai atterri dans des clubs oĂč on mâa un peu applaudi.
Câest lĂ que vous avez rencontrĂ© Jacques Bedos. >>
CâĂ©tait le directeur artistique de Maxime Le Forestier, de Serge Reggiani. Jâai chantĂ© Bruxelles dans son bureau, et jâavais mon billet pour Bruxelles dans ma poche. Faire
un album ? Ricet Barrier me disait quâil lui avait fallu 18 ans pour pouvoir en enregistrer un. Moi, ça ne mâintĂ©ressait pas du toutâŠ
Finalement, cette chanson reste celle que le grand public connaĂźt de vous. Alors quâelle nâest absolument pas reprĂ©sentative du reste de votre Ćuvre⊠>>
CâĂ©tait un exercice de style. Je voulais Ă©crire « Ă la française».Il nây avait pas de guitare, mais des violons. CâĂ©tait un peu facile⊠Mais bon, je ne mâen tire pas si mal.
Parce que⊠>>
Parce que je suis le chanteur de Bruxelles et que jâaurais pu ĂȘtre celui dâUbu comme Perret est le chanteur du Zizi. Rice tBarrier, encore lui, me disait quâil aurait voulu
chanter des chansons sĂ©rieuses. Mais pour tous, il Ă©tait uncomique. Et puis, Bruxelles me fait vivre aussi. Câest lâarticle qui se
vend le plus dans mon bazar!
En 1978, vous avez rompu avec le show-biz.Pendant une vingtaine dâannĂ©es, vous avez donc chantĂ© sans que ça se sache vraiment. Avec le recul,pensez-vous que vous avez fait
le bon choix ? >>
Bien sĂ»r! Il ne faut jamais calmer les ardeurs de la jeunesse. Câest pas Ă 60ans quâon va se rĂ©volter⊠Et la preuve, câest que je survis alors que je ne suis pas sĂ»r quâon se souvienne de ceux qui Ă©taient au hit-parade en 1978. Cette situation mâa fait progresser.
Et aujourdâhui ? >>
Ăa va. Je viens de faire le Bataclan. 800 places. Mais dimanche dernier, jâai aussi chantĂ© dans un vide-grenier dans le quartier arabe de Toulouse. Je vais de lâun Ă lâautre, je
suis prĂ©sent dans tous les aspects de mon mĂ©tier. Pour autant,je ne suis pas intermittent du spectacle. Je nâarrive pas Ă faire le nombre dâheures obligatoire.Dans ma vie, jâai dĂ» ĂȘtre intermittent pendant 4 ans, câest tout!
*Vous considérez-vous comme un chanteur engagé? Vous vous en défendez car vous trouvez les chansons engagées médiocres. Pourtant,
quand vous chantez « FrÚres? »⊠>>*
Je prĂ©fĂšre ĂȘtre socialement engagĂ©. Jâai créé Les Amis du verbe,avec des poĂštes, des paysans. Pour montrer quâon peut ĂȘtre cultivateur et cultivĂ©.
Vous avez aussi ouvert une Ă©picerie solidaire dans les annĂ©es 80. Ă une Ă©poque oĂč ce nâĂ©tait pas encore Ă la mode⊠>>
Mon Ă©picerie Ă©tait lĂ aussi pour donner la parole Ă ceux auxquels on ne la donnait jamais. Pour moi,ça a vraiment Ă©tĂ© un apprentissage de la vie.Les artistes sont des handicapĂ©s sociaux. Combien connaissent le prix du beurre ? Moi, je le connais. Câest pour ça que je prends de la margarineâŠ
NĂ© aux Pays-Bas, vous avez longtemps vĂ©cu en Belgique.Que pensez-vous de la crise politique quâelle traverse actuellement ? >>
Il pourrait y avoir un printemps belge. La population est bien plus intelligente que ses dirigeants. Cette situation est ridicule, grotesque,
inadaptĂ©e Ă la sociĂ©tĂ© moderneâŠ
(âŠ)
Pour consulter lâintĂ©gralitĂ© de lâinterview : Nord Ă©clair
On ne dira jamais assez de bien de Dick Annegarn, dont la voix dâogre doux charrie depuis prĂšs de quarante ans des torrents de chansons sur le limon de la poĂ©sie. Elles existent sur papier, dans un recueil de 190 textes titrĂ© Paroles (Ă©ditions le mot et le reste), dont la beautĂ© laisse sans voix. Brillante prĂ©face dâOlivier Bailly.
annegarn.free.fr
Ce vendredi soir Ă la CriĂ©e, samedi Ă Lâhistoire de lâĆil et au festival Gravitations : le plus gascon des folkeux amstello-belges squatte Marseille pour fĂȘter une belle anthologie. Interview.
Si les mĂ©dias mainstream semblent depuis une paire dâannĂ©es redĂ©couvrir Dick Annegarn via un hommage collectif portĂ© par ~~M~~, Bashung ou Souchon en 2006 (Le grand dĂźner) et deux textes signĂ©s pour Lâembellie de Calogero (son sublime Bruxelles a mĂȘme Ă©tĂ© repris ~~pas trop mal dâailleurs~~ par un candidat de X-Factor sur M6), lâimmortel auteur du PĂšre Ubu et de BĂ©bĂ© Ă©lĂ©phant nâa, prĂšs de 40 ans aprĂšs ses dĂ©buts, jamais cessĂ© de donner des nouvelles Ă ses fans, quâil soit Ă bord dâune pĂ©niche Ă Paris, dans une oasis marocaine ou auprĂšs de Freddy Koella, imaginant un Soleil noir au milieu des tours new-yorkaises et faisant cracher sa Gibson Ă Los Angeles. Dans la Haute-Garonne pyrĂ©nĂ©enne, du cĂŽtĂ© de Laffitte-ToupiĂšre oĂč il est dĂ©sormais un agriculteur cultivĂ©, le « beur hollandais », homo sans ĆillĂšres, fĂ©ministe impĂ©nitent et troubadour « shouter », organise chaque annĂ©e un Festival du verbe qui fourmille de stars bĂ©nĂ©voles et de jeunes pousses bel et bien payĂ©es et sâemporte contre le « colonialisme culturel » dâun Marathon des mots organisĂ© par Olivier Poivre dâArvor. Annegarn est un coureur de fond, pas un marathonien et il attire en terre occitane les meilleurs âĂ lâinstar du grand Christophe qui, redevenu Bevilacqua, sâattellera, en septembre, Ă donner sa vision du DĂ©cameron de Boccace.
Une renaissance salutaire, marquĂ©e cette annĂ©e par une actualitĂ© dĂ©bordante : aprĂšs avoir livrĂ© un Ă©tonnant Folk talk, oĂč il parvient Ă marquer de son empreinte des titres aussi cultes que Love me tender ou Georgia, la maison dâĂ©ditions marseillaise Le mot et le reste lui consacre une anthologie de plus de 180 textes, introduite par une pertinente et sensible- analyse dâOlivier Bailly.
Deux beaux objets qui lui valent un week-end marseillais marquĂ© ce vendredi soir par la reprise, sur le plateau de la CriĂ©e, dâun « concert littĂ©raire » créé pour le festival des Correspondances de Manosque, puis samedi, aprĂšs une rencontre matinale Ă la librairie Lâhistoire de lâĆil, par sa prĂ©sence active au festival Gravitations organisĂ© par le slammeur marseillais Frederic Nevchehirlian. Autant de bonnes raisons pour passer un coup de fil à « Benedictus Albertus »âŠ
Toutes cette actualité, ces hommages, ces sollicitations, un an avant vos 60 ans, ça ressemble à un bilan, non ?
Câest vrai que ça sent un peu le sapin⊠(rire) Je nâaime pas trop le mot « bilan » en effet, parce que ça voudrait dire que je ne ferais que mâappuyer sur le passĂ©, alors quâau contraire je suis assez fier de continuer Ă ĂȘtre crĂ©atif dans une sociĂ©tĂ© oĂč 2 quinquas sur 3 ne travaillent plus. Ma fiertĂ©, câest que des jeunes artistes revendiquent le fait dâaimer ce que je fais, au point dâavoir envie de travailler avec moi ; aprĂšs CalogĂ©ro, je travaille en ce moment avec RaphaĂ«l Ă qui jâavais offert le texte de Locomotive pour son album Pacific 231, et jâaime ça ; dans sa force et sa fragilitĂ©, il me fait un peu penser Ă Rimbaud. Câest vrai quâil est beau, mais bon, je vous prĂ©viens, je ne suis pas Verlaine⊠(rires)
Pour rĂ©sumer, ça me fait du bien de montrer que dans ma boutique, il nây a pas que des vieux babs qui achĂštent du pain bio. MĂȘme si les slammeurs ont Ă©videmment le droit de bouffer du pain bioâŠ
Quels auteurs avez-vous choisi de mettre en valeur ce vendredi soir à la Criée ?
Dans ce projet, que jâai partagĂ© Ă lâorigine avec la chorale « Ă©phĂ©mĂšre » Longio MaĂŻ, il y a ceux que jâaime, ceux qui ont traversĂ© mes chansons : Ă©videmment Rimbaud et ses Vers nouveaux, mais aussi le Hongrois Attila Jozsef, Nietzsche et son Homme de lâaube, le Corbeau dâEdgar Allan Poe, une lettre de Vincent Ă ThĂ©o Van Gogh⊠Il y a aussi des extraits de lâĂ©popĂ©e sumĂ©rienne de Gilgamesh, un conte kurde, une pastorale qui sâappelle Voleur de chevaux⊠Attention, câest pas une lecture, câest triste une lecture, câest prĂ©tentieux mĂȘme ; je revendique le fait que ce soit un spectacle, mĂȘme si je suis seul avec ma guitare, en tant que rhapsode, on se doit dâĂȘtre, comment dire⊠« gesticulaire »âŠ
Dans la partie interview de Paroles, vous avez cette belle phrase au sujet de vos multiples escapades loin des scĂšnes et des studios dâenregistrement : « Ne pas ĂȘtre chanteur, ça me permet de mieux lâĂȘtre. » Câest comme ça que vous rĂ©sumeriez votre parcours, un peu comme un « nĂ©gatif » photographique ?
Câest vrai que jâavance Ă reculons⊠Pour continuer dans la mĂ©taphore photographique, jâaime dire que, comme devant un appareil Ă chambre, il faut sâincliner devant le sujet pour mieux le saisir, regarder dans le viseur et baisser la tĂȘte. Sinon, on finit par « communiquer sur la communication » et au final on manque le sujet. Oui, jâai Ă©tĂ© itinĂ©rant, commerçant ~~le commerce, câest un noble art~~, jâai Ă©tĂ© dans le dĂ©sert, jâai Ă©tĂ© explorateur, femme de mĂ©nage, sans hiĂ©rarchie. Et câest Rimbaud qui mâa guidĂ© dans ces voyages inesthĂ©tiquesâŠ
On dit que vous ĂȘtes paysan aussi⊠Câest comme JosĂ© BovĂ©, ou vous lâĂȘtes vraiment, vous ?
(rire) Jâai un tracteur, un vrai, bien pourri, je le conduis souvent, je girobroie. Bon, je ne roundeballe pas, mais Ă part ça, je laboure, je cultive, ça oui⊠tout ça est trĂšs cohĂ©rent, vous savez : les bluesman au dĂ©part, câĂ©tait des ouvriers agricoles et câest pas pour rien que Dylan a Ă©crit Maggieâs Farm. Ici, en Comminges, jâai appris quâon peut ĂȘtre cultivateur et cultivĂ©. LâOccitanie est une terre de joutes, de poĂ©sie, de slam. Mais vous savez ça, Ă Marseille, du rap au Massilia sound system ; dâailleurs ce week-end, je viens aussi pour « faire mon marchĂ© »âŠ
Vous dites aussi vous ĂȘtre « dĂ©gagĂ© » de la chanson « engagĂ©e » parce que « câest pauvre poĂ©tiquement, nĂ©cessairement prĂ©caire, rĂ©vocable et temporaire ». Pourtant vos textes, dĂ©diĂ©s aux marginaux, aux libertaires, de pamphlets anti-show-biz en manifestes homosexuels, ne parlent pas vraiment dâamour naĂŻf et de petits oiseauxâŠ
Ce que jâentends par lĂ , câest quâil y a une « culture de la dissidence » que je ne cultive pas ; Leforestier qui va chanter Le DĂ©serteur pendant les grĂšves, câest pas pour moi⊠disons que je me sens plus proche des pataphysiciens ~~qui ont de lâhumour~~ que des curĂ©s rouges, ces personnages prĂ©tentieux et littĂ©raires qui pensent parler pour le peuple mais que le peuple ignore. Je ne suis le reprĂ©sentant de personne et mon engagement est stylistique ; je me veux libre, pas libertaire, dâailleurs jâai jamais lu Bakounine ou Marx : Ă la fin du premier paragraphe, je coinceâŠ
Attention, mĂȘme si, « biologiquement », je ne suis pas un homme de rĂ©seaux, jâai des combats, pour la paritĂ©, le libertĂ©, câest essentiel dans ce monde de barbus et de Michel SardouâŠ
On vous a vu dans Mammuth en fossoyeur face à Depardieu. Le cinéma vous a de nouveau sollicité ?
Vous savez, ce film, câĂ©tait pour Delepine et Kervern je nâai aucune culture cinĂ©matographique, je ne regarde jamais de films⊠En plus, le cinĂ©ma,⊠Quand on voit que Joey Starr joue les flics, on dĂ©chante ; on a envie de lui dire « hey Joe, tâas perdu tes crocs ?⊠»
Trois questions rituelles pour finir : votre dernier coup de cĆur ?
Je viens de finir la bio de Monteverdi; je connaissais Ă peine, mais le théùtre du ChĂątelet mâa proposĂ© de participer au Couronnement de PoppĂ©e ; moi qui ai toujours envie de porter Gilgamesh Ă la scĂšne, yâa pire comme stage rĂ©munĂ©rĂ© ! Du coup je dĂ©couvre un truc passionnant, ça me donne mĂȘme des idĂ©es : lĂ , jâaurais envie dâessayer un madrigal avec une banda du sud-ouestâŠ
Votre dernier coup de blues ?
En Ă©coutant Monteverdi, justement, il y a une mĂ©lancolie incroyable⊠Et puis ces histoires, Octavia qui nâa pas le droit dâavoir deux amants alors que CĂ©sar se permet tout. Quoi de plus ridicule que CĂ©sar, ces gars en qui il faudrait croire alors quâils sont minablesâŠ
CĂ©sar, PĂšre Ubu, mĂȘme chose ?
Des PĂšres Ubu dans lâactu, il y en a des tas, DSK le premier⊠Des enfants et des empereurs en mĂȘme tempsâŠ
Votre dernier coup de sang ?
Le Monde me demande une tribune sur lâhistoire de la littĂ©rature orale, que jâai titrĂ©e Peuple parle, et dans laquelle, Ă©videmment, je reviens sur ce qui mâoppose Ă Olivier Poivre dâArvor. Jâai juste dĂ©clinĂ© ses initiales, OPA et visiblement ça coince dans certains tuyaux, puisque ça nâa toujours pas Ă©tĂ© publiĂ©âŠ
A la CriĂ©e, le chanteur voyage dans la littĂ©rature quâil aime
Quand il vous parle, il est un peu ici, un peu ailleurs. Un peu comme dans la vie quâil partage entre la France et le Maroc. â Je ne suis pas Français mais je chante en Français, dans une langue Ă©trangĂšre donc â, rĂ©sume dans sa belle voix dure et profonde le NĂ©erlandais Dick Annegarn.
Artiste ovni, chanteur inclassable, homme chaleureux et voyageur, Dick Annegarn occupe une place Ă part dans le monde de la chanson. â Je fais entre 40 et 50 concerts par an. Pas Ă Marseille oĂč je ne suis pas dĂ©sirĂ© visiblement. Jâadore venir chanter Ă Marseille mais, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, je vais plutĂŽt en pĂ©riphĂ©rie que dans les grandes capitales rĂ©gionales. Les grandes villes ont peur de moi. â En pĂ©riphĂ©rie du show biz aussi : â On a Ă©tĂ© quelques-uns Ă ĂȘtre davantage marginalisĂ©s que marginaux â, lance-t-il toujours entre vĂ©ritĂ© et plaisanterie.
Ce soir Ă la CriĂ©e, il donne un concert littĂ©raire, une crĂ©ation concoctĂ©e pour les Correspondances de Manosque, jouĂ©e une fois Ă Paris. â Dites bien aux gens que je ne vais pas chanter Bruxelles, pour ceux qui sâattendraient à ça câest ratĂ©. Ils seraient déçus sâils nâĂ©taient pas prĂ©venus. â On sâĂ©crie que câest dommage. Il riposte : â Câest pas mademoiselle Ăge tendre et tĂȘte de bois! Je demande lâautorisation de progresser. De faire autre chose. â
On la lui accorde pour se laisser entraĂźner, ce soir, dans un tour dâhorizon de la littĂ©rature, de la poĂ©sie quâil aime : â Câest une crĂ©ation dont le prĂ©texte est des lettres. Il y a des chansons qui ont trait Ă la littĂ©rature, une lettre de ThĂ©o Ă son frĂšre Van Gogh, jâai mis en musique le poĂšme LâEternitĂ© de Rimbaud, je lis aussi dans sa derniĂšre lettre, jâalterne chansons et des bouts de lecture mĂȘme si je sais que la lecture est le degrĂ© zĂ©ro du spectacle. Mais je me lĂšve, je joue de la guitare, je bouge. Je lis un texte en sumĂ©rien, en kurde pour la beautĂ© des sonsâŠâ
Dick Annegarn dit quâil travaille beaucoup, quâil aime aller Ă©crire au Maroc oĂč, prĂšs de la mer, il nâa que des amis. Il raconte aussi quâil travaille sur un projet dâalbum avec RaphaĂ«l qui lui avait demandĂ© une chanson sur son prĂ©cĂ©dent disque. Il martĂšle encore quâil se mĂ©fie, se garde des âĂ©tats majors Ă©conomiques, politiques ou militaires qui sont tous mĂ©prisants avec le peuple et les artistesâ. Dick Annegarn nâa pas changĂ©. Et ça câest dĂ©cidĂ©ment une bonne nouvelle.
Une couverture qui tire discrĂštement lâĆil, qui donne envie de feuilleter. Une dĂ©couverte qui surprend : les chansons sont classĂ©es par ordre alphabĂ©tique et non par album dans un ordre chronologique. Enfin un album photo prĂ©sente lâartiste Ă divers moments de sa vie et certaines de ses relations. Ce recueil est une surprise. En effet câest gĂ©nĂ©ralement rĂ©servĂ© aux artistes dĂ©funts dont on peut proposer lâintĂ©gralitĂ© de lâĆuvre. Est-ce Ă dire que Dick Annegarn nâĂ©crira plus de chanson ? (on notera au passage que son dernier opus ne comporte que des reprises anglo-saxonnes).
Je crois pouvoir dire aprĂšs lecture et vu le âtonâ de cette âintĂ©graleâ quâil mâĂ©tonnerait beaucoup que Dick Annegarn cesse de composer et dâĂ©crire⊠A le lire et Ă plus forte raison en lâĂ©coutant on sent quâil nâa pas tari son imagination. Et aussi parce que le monde, je crois, lui offrira encore des sujets dâĂ©tonnements et de ârĂ©volteâ. Pour ce qui est de sa musique elle est assez libre â non enfermĂ©e dans des modes ou des genres fixes â pour se renouveler.
Cinquante pages de prĂ©sentation, une introduction dâOlivier Bailly illustrĂ©e de commentaires de Dick, donne des pistes de lecture et surtout expliquent, justifient le choix de prĂ©sentation. En rĂ©sumĂ© : les textes de Dick ont Ă©voluĂ© et sont susceptibles dâĂ©voluer en fonction de leur passage sur scĂšneâŠ
Sachant que les lecteurs aiment bien confronter leurs Ă©tiquettes Ă celles des critiques je vais tĂącher de vous situer Dick Annegarn que pour ma part je trouve âinclassableâ. On peut comme le fait Olivier Bailly lui chercher du Rimbaud ou du SurrĂ©alisme (Desnos plus quâEluard) dans les vers, câest vrai que Dick est trĂšs cultivĂ© â ses chansons sont bourrĂ©es de rĂ©fĂ©rences sous-jacentes â mais Ă cause de ses musiques je le rangerai dans une succession de Trenet Ă Gainsbourg en passant par Vian/Salvador pour lui donner comme famille Areski-Fontaine, Higelin et Souchon avec un cousinage chez Vassiliu et BĂ©ranger ⊠et plus lointain Hubert-FĂ©lix TiĂ©faine. En rĂ©sumĂ© il tranche par des textes dĂ©calĂ©s soutenus par des musiques inclassables. On aime ou pas mais il ne peut laisser indiffĂ©rent.
Il va de soi que ce livre ne se lit pas dâune traite comme un roman. On lâouvre au hasard, on lit trois chansons et on referme pour savourer⊠Jâimagine que les nostalgiques iront dâabord regarder leurs classiques â pour moi, âUbuâ et âMireilleâ â . Parce que je lâavais sous la main pendant ma lecture, jâai Ă©coutĂ© et lu âUnâombreâ oĂč âMĂȘme en hiverâ et surtout âOĂč es-tu Mohand?â ont retenu mon attention. Jâai trouvĂ© âGanaĂ«lâ trĂšs âNourritures terrestresâ et je me suis laissĂ© sĂ©duire par â dans le dĂ©sordre â : âFrançoise Parodieâ, âLâinstitutriceâ, âBoileauâ, âMal de dentsâ, âLe Sauleâ et âTrois petits cochonsââŠ
Un livre Ă garder Ă portĂ©e de main. Parce que relire un texte de temps en temps peut ĂȘtre intĂ©ressant et surtout peut servir de baromĂštre personnel: est-ce que dans six mois, un an ma sĂ©lection ci-dessus sera la mĂȘme ?
Bonne écoute.
En rĂ©unissant les textes de ses chansons en un livre, Dick Annegarn confirme ce que lâon savait dĂ©jĂ : quâil fait partie des grands paroliers de la chanson française. MĂȘme en Ă©tant isolĂ©s de sa voix et de ses instruments, ses textes demeurent extrĂȘmement musicaux. Dick Annegarn aime la matĂ©rialitĂ© des mots, quâil fait sâentrechoquer Ă loisir et qui dĂ©gringolent au fil de ses chansons comme autant de cailloux signifiants et sonores.
Chanson et poĂšme
Le livre qui rĂ©unit dĂ©sormais lâintĂ©grale des textes de chanson de Dick Annegarn sâintitule Paroles. Et dans lâ« Introduction » dâOlivier Bailly, qui sâapparente Ă une long entretien commentĂ©, peut se lire cette dĂ©claration du chanteur : « On confond trop la poĂ©sie et la littĂ©rature avec la chanson qui nâest pas une littĂ©rature, ou alors orale. La chanson pour moi devrait ĂȘtre dissociĂ©e [âŠ]. » (âŠ)
Pour consulter lâintĂ©gralitĂ© de lâarticle : Culture
Un an aprÚs Soleil du soir, Dick Annegarn sort un disque de reprises de grands classiques du folk et blues intitulé Folk Talk. Un hommage trÚs personnel à la culture populaire américaine, qui sonne comme un retour aux sources.
Saint James Infirmary Blues, Down In the Valley, Georgia on my Mind, Worried Man Blues, Ox Driverâs Song⊠Quatorze chansons qui composent une sorte de condensĂ© de la culture folk et blues des Ătats-Unis. Avec Folk Talk, Dick Annegarn, le plus français des NĂ©erlandais se transporte dans une des sources majeures de la musique occidentale dâaujourdâhui en explorant Ă son tour le songbook inĂ©puisable de la chanson populaire amĂ©ricaine. âJe chante la moitiĂ© de ces chansons depuis trente ou quarante ans sans texte, sans partition et mĂȘme sans guitare. La transmission, le passage, lâoubli, ça mâintĂ©resse vraiment. Que reste-t-il dâune chanson quand on lâa oubliĂ©e ?â
Il ne cache pas que lâidĂ©e dâenregistrer Folk Talk est venue du directeur de son label, Vincent FrĂšrebeau : âIl mâen parle depuis 1998 au moins. Quand je vais dĂźner chez lui et que je prends la guitare, je chante du folk et du blues. Ce sont plus mes sources que Georges Brassens. Jâai grandi avec Nina Simone, Bob Dylan, Woody Guthrie, Bukka White. Adolescent, jâai vu John Lee Hooker et quelques autres au théùtre 140 Ă Bruxelles, Ă une Ă©poque oĂč on voyait en Belgique plus dâartistes amĂ©ricains que de chanteurs français.â Et il rappelle que BĂ©bĂ© Ă©lĂ©phant, un de ses premiers succĂšs, Ă lâaube des annĂ©es 70, lui a Ă©tĂ© inspirĂ© par une chanson dâun AmĂ©ricain croisĂ© Ă Bruxelles.
Il chante la tradition populaire mais aussi des Ćuvres de grands crĂ©ateurs et interprĂštes comme Bob Dylan (Donât Think Twice, Itâs Alright) et Elvis Presley (Love Me Tender), avec toujours la mĂȘme libertĂ© dans lâapproche des chansons et du chant. Ă propos de ces grands crĂ©ateurs, il aime jouer sur les sens du mot vol : âIls ont empruntĂ© aux racines, mais ils ont aussi cherchĂ© un envol â ils ne se gĂȘnaient pas pour ajouter un couplet ou pour couper ici ou lĂ . Dans House of the Rising Sun, mon interprĂ©tation est autant une signature que les paroles elles-mĂȘmes â jây ai mis des mĂ©lismes arabisants ou yiddish. Jâai du mal Ă chanter comme les originaux. Câest une rĂ©appropriation que je revendique. Câest aussi un disque pour voyager. Je ne voulais pas un disque de faux cowboy ou de faux Noir que je ne joue quâen France. Jâai optĂ© pour un petit cĂŽtĂ© wacky, cinglĂ©, personnel.â
Un chanteur francophone
Et, de fait, on reconnait vraiment Dick Annegarn dans chacune des chansons de Folk Talk, mĂȘme si lâinstrumentation est strictement folk et le rĂ©pertoire, profondĂ©ment enracinĂ© dans lâAmĂ©rique. Guitare acoustique, presque rien de percussions, deux choristes çà et lĂ , et sa voix rocailleuse, vibrante, ductile, rugueuse et lyrique Ă la fois. âJâavais commencĂ© Ă enregistrer Ă Saint-RĂ©my-de-Provence mais jâĂ©tais un peu ankylosĂ©. Nous avons tout refait et tout fini Ă Los Angeles chez Freddy Koella. âDĂšs lâaĂ©rogare, jâai senti le chocâ (il cite Nougayork, de Claude Nougaro) : lĂ -bas, le drive, le swing, lâaccent tonique, la niaque, rien nâest pareil. Et nous pouvions avoir pour les chĆurs des chanteuses de la Nouvelle-OrlĂ©ans, qui mâont franchement envoutĂ©.â Pour la tournĂ©e, il va partir avec deux choristes antillaises. âPendant des annĂ©es, mes musiciens Ă©taient gascons. Ăa va changer dâambiance, ce cĂŽtĂ© crĂ©ole des filles de lâAmĂ©rique centraleâŠâ
Il aime que les textes de ces chansons amĂ©ricaines soient parfois dâune simplicitĂ© troublante : âIl y a des ondes de signification, des sens cachĂ©s qui sâentendent entre les mots. Il nây a pas de dictionnaire pour ces chansons. Il faut en donner une signification, qui nâest pas forcĂ©ment universelle. Notre folk nâest pas amĂ©ricain. Il est mondialiste, obamiste. De toute façon, mĂȘme nos compositeurs europĂ©ens sont des voleurs : Bartok et VarĂšse ont pris des mĂ©lodies chez les illettrĂ©s. Ici, jâhonore une infime partie de nos racines. Il y a des circulations incroyables dans la musique. Je me souviens avoir chantĂ© Le Roi Renaud Ă mes amis berbĂšres au Maroc ; il leur semblait que câĂ©tait une chanson de chez eux.â Les racines ? Quant Ă lui, il va aussi publier, le 19 mai, un recueil de ses textes de chansons, Paroles (Ă©d. Le Mot et le Reste), âce qui confirme que je suis toujours un chanteur francophoneâ.