Move On Up
La soul en 100 disques
Au-delĂ de lâhabituelle opposition Stax/Motown, Nicolas RogĂšs propose une dĂ©finition de la soul Ă travers un prisme bien plus large qui fait honneur Ă la richesse du genre.
MĂȘlant amour, douleur, militantisme et espoir â parfois au sein dâune mĂȘme chanson â la soul Ă©chappe Ă tout cloisonnement. AprĂšs avoir replacĂ© le genre dans le contexte socio-politique et musical dans lequel il sâest dĂ©veloppĂ©, Nicolas RogĂšs prend le parti de dresser en cent disques le parcours dâune musique sans frontiĂšres, reflet de lâAmĂ©rique des annĂ©es cinquante jusquâĂ nos jours, et de mettre en Ă©vidence les rapports quâelle entretient avec la sĂ©grĂ©gation, les migrations gĂ©ographiques, la religion et lâargent. De Memphis Ă Detroit, et de Muscle Shoals Ă Chicago, elle a pris des formes diffĂ©rentes, mais sa base est restĂ©e identique : une recherche permanente de lâĂ©motion. Aux cĂŽtĂ©s des voix dâOtis Redding, Aretha Franklin, James Brown ou Curtis Mayfield, des artistes plus mĂ©connus comme Geater Davis, O.V. Wright, Sam Dees ou Bettye Swann Ă©crivent lâhistoire dâune musique libre, chantĂ©e par des hommes et des femmes plus grands que nature.
Revue de presse
- "I Heard It Through The Grapevine" : Marvin Gaye pas si joyeux Rebecca Manzoni France Inter // Tubes N' Co 13 septembre 2019
- "Superstition", l'allégresse de Stevie Wonder Rebecca Manzoni France Inter // Pop & Co 12 octobre 2018
- Pour prendre conscience du talent d'Aretha Franklin, il faut écouter «One Step Ahead» Brice Miclet Slate 17 août 2018
- Aretha Franklin. « Respect », droits civiques⊠La reine de la soul était une artiste engagée Brice Miclet Ouest-France 16 août 2018
- La légende américaine de la chanson Aretha Franklin est morte à l'ùge de 76 ans Brice Miclet France Info 16 août 2018
- Durant toute sa carriÚre, Aretha Franklin n'aura jamais renié ses racines Gospel Brice Miclet Konbini 18 août 2018
- La bibliothĂšque bleue - MOVE ON UP LA SOUL EN 100 DISQUES FrĂ©dĂ©ric Adrian Soul Bag numĂ©ro 231 ĂtĂ© 2018
- EASY RIDER N°1381 Olivier Valério PFM 99.9 // Easy Rider 10 juin
- Interview avec Nicolas RogĂšs France Bleu IsĂšre 24 mai 2018
- Move on up A propos du livre de Nicolas RogĂšs sur la soul Pierrick Dujardin Silence is sexy 2 juin 2018
2 livres et 199 albums pour redécouvrir la Soul et le Funk
La plupart des gens ont toujours eu tendance Ă dĂ©signer simplement comme Soul/Funk les musiques afro-amĂ©ricaines dont lâintensitĂ© vocale ou les rythmes groovy nous ramenait Ă une Ă©poque sans smartphone et dans laquelle la musique Ă©tait un vrai mode de communication. Ces deux cousins germains issus du mĂȘme arbre gĂ©nĂ©alogique que sont la Soul et le Funk ont pourtant deux identitĂ©s distinctes dont les histoires ont commencĂ©es de lâautre cĂŽtĂ© de lâAtlantique il y a plus de 50 ans et continuent de sâĂ©crire en 2019 grĂące Ă des artistes comme Lee Fields, Cody Chesnutt, Raphael
Pour rĂ©sumer on peut dire quâau dĂ©but Ă©tait le Gospel, le Blues, le Jazz, le Rythmânâ Blues, des musiques du cĆur et de lâĂąme, servant Ă exprimer les malheurs, puis les revendications du peuple noir au sein dâune AmĂ©rique blanche pas encore prĂȘte Ă partager ses richesses. Au fil du temps ces musiques se sont popularisĂ©es grĂące au travail de nombreux et souvent Ă©phĂ©mĂšres labels rĂ©gionaux qui les ont encadrĂ©es et propulsĂ©es dans les charts US, certains de ces labels rĂ©ussissant mĂȘme Ă avoir une ampleur nationale, puis internationale comme Motown, Stax ou Atlantic. Le peuple afro-amĂ©ricain sâest ainsi trouvĂ© de nouveaux hĂ©ros pour accompagner leurs revendications politiques et sociales avec des artistes revisitant sans cesse leur musique pour la faire Ă©voluer au grĂ© des Ă©poques jusquâĂ nos jours et pour encore certainement trĂšs longtemps.
Le premier de ces ouvrages est Move On Up â La Soul en 100 disques de Nicolas RogĂšs, un jeune auteur fan de Hip-Hop et qui est venu Ă la Soul Ă travers les samples des rappeurs US. PassionnĂ© par ce quâil dĂ©couvre il se met Ă Ă©crire des chroniques musicales sur les sites Neo Boto, Buggin, Fonkadelica⊠Il a une approche trĂšs axĂ©e sur lâaspect historique, avec notamment 80 pages dâintroduction ou il est question de singles, de labels, de producteurs, de talents, de succĂšs, de faillites et de lâenvers du dĂ©cor de la scĂšne Soul AmĂ©ricaine.
Le second ouvrage est On The One â LâHistoire du Funk en 100 albums de Belkacem Meziane, un saxophoniste professionnel, confĂ©rencier (Les ConfĂ©rences Musicales de Belkacem), chroniqueur pour le magazine Soul Bag et la New Morning Radio et qui a une approche un peu plus technique et une admiration pour les nombreux musiciens renommĂ©s, mais aussi ceux cachĂ©s dans lâombre des gĂ©ants et qui ont tous contribuĂ© Ă faire vivre le Funk.
On y apprend beaucoup dâanecdotes comme par exemple que dans les annĂ©es 60 le jeune Jimi Hendrix a jouĂ© avec les Isley Brothers, Ike Turner, ⊠avant de quitter les USA pour Londres et dây connaitre le succĂšs que lâon connait, et ce quelques annĂ©es avant quâEric Burdon, le leader du groupe blues/rock anglais The Animals fasse le chemin inverse pour une nouvelle vie musicale en cofondant le groupe de funk WAR.
On y dĂ©couvrira lâhistoire des Supremes avant lâĂ©closion de Diana Ross, des Temptations, dâOtis Redding, Sam Cooke, Aretha Franklin, Barry White, Ray Charles, Donny Hathaway, Marvin gaye, Earth Wind &Fire, Isaac Hayes, George Clinton, James Brown, la grande famille Jackson, Prince âŠ
Tous ces artistes sont prĂ©sentĂ©s Ă travers une sĂ©lection de 100 disques. Lâhistoire de chaque album est racontĂ©e et lâon vous propose Ă la fin dâautres artistes ou albums proches stylistiquement.
Câest une vraie mine dâor pour tous les amateurs avides de connaissance musicale, et mĂȘme si vous pensez en savoir dĂ©jĂ beaucoup, vous en apprendrez encore plus.
Plusieurs chanteurs ou groupes figurent dans les 2 livres, et ils ont mĂȘme 1 album en commun, preuve de la proximitĂ© de ces 2 styles musicaux. Mais pour savoir lequel il vous faudra les lire car comme dans tout bon livre il faut aller au bout pour en comprendre correctement lâhistoire.
Et comme la musique est aussi une histoire de partage, on a eu lâoccasion de rĂ©unir les 2 auteurs, Nicolas RogĂšs et Belkacem Meziane, pour leur poser quelques questions :
BENZINE : Pour commencer une question simple : quâest-ce qui diffĂ©rencie la Soul du Funk ?
Nicolas RogĂšs : Franchement câest une question difficile. Dâailleurs, Belkacem et moi avons quelques artistes en commun dans notre sĂ©lection dâalbums. Plusieurs fois quand jâĂ©crivais le bouquin je me suis demandĂ© si lâalbum que je souhaitais inclure Ă©tait de la Soul ou du Funk. Notamment quand jâai voulu mettre un album de Sharon Jones & The Dap Kings. Jâai choisi 100 Days, 100 Nights car il y avait selon moi une plus grande emphase sur les parties vocales, et moins sur le rythme.
Les frontiĂšres sont trĂšs minces pour beaucoup de personnes, dâailleurs quand tu vas chez un disquaire il y a souvent un rayon Funk/Soul et pas des rayons sĂ©parĂ©s. AprĂšs on en revient toujours aux mĂȘmes dĂ©bats selon moi, on aime souvent coller des Ă©tiquettes aux chansons que lâon Ă©coute. Si lâon va par-lĂ , la Soul nâexiste pas en tant que genre musical dâailleurs. Câest quelque chose qui est nĂ© dâun contexte social et pas vraiment dâun mouvement sonore. Câest un terme indĂ©finissable, presque symbolique.
Comment le diffĂ©rencier dâun autre genre musical dans ce contexte ?
Ăa me fait penser Ă une discussion que jâai eue avec un gars qui travaille sur un documentaire sur Marvin Gaye et le procĂšs qui a opposĂ© ses ayants-droits avec Pharrell Williams et Robin Thicke qui ont repris les Ă©lĂ©ments de Got To Give It Up pour faire Blurred Lines. Pour lui le cĆur du procĂšs rĂ©sidait dans le fait que Marvin Ă©tait un monstre sacrĂ© dâun genre sacrĂ©, la Soul, une musique indĂ©finissable et donc intouchable. Jâai trouvĂ© cela hyper intĂ©ressant comme maniĂšre de voir les choses. Pour moi la diffĂ©rence entre la Soul et le Funk est donc une question de feeling, de voix qui sâopposent Ă un rythme plus brut et rudimentaire.
Belkacem Meziane : Déjà la Soul et le Funk se distinguent historiquement car la Soul a précédé le Funk de presque 10 ans. Elle est la fille du R&B originel et du Gospel avec des touches de Country. Le Funk arrive ensuite avec ce bagage auquel il ajoute le Jazz avec une part de Rock indéniable.
Ensuite ce sont dans les termes, la Soul câest lâĂąme donc un terme religieux qui correspond bien Ă lâĂ©poque ou la religion aide le combat politique. Le Funk lui est un terme « vulgaire » qui renvoie au sexe et donc plus en lien avec le Blues et la musique du diable !
La Soul se conçoit en chansons et le funk en termes de groove, de rythme, dâinteractions qui rappellent les improvisations du Jazz.
La frontiĂšre est mince pour certains artistes, mais elle est trĂšs claire pour dâautres. Mais tous utilisent le background musical historique du Blues et du Gospel pour Ă©voluer.
En termes de business la Soul a Ă©tĂ© créée par des labels avec une identitĂ© et un son comme Motown ou Stax. Le Funk est plus liĂ© Ă des individualitĂ©s fortes ou des logiques de groupes. La Soul a pour intention de charmer lâoreille et le cĆur, alors que le Funk a clairement pour objectif de faire danser et a aussi une dominante sexuelle forte. Mais comme lâa dit Nicolas, la frontiĂšre est parfois difficile Ă trouver, en tous cas pour les 70âs.
Nicolas : Je suis dâaccord avec Belkacem, mais quand tu prends certains albums de Stax considĂ©rĂ©s quasiment tous comme de la Soul, tu as cette alliance entre voix Gospel, R&B originel trĂšs influencĂ© par le Blues, et mise en avant du rythme avec improvisations ⊠Pour moi câest lâexemple que Soul et Funk se mĂ©langent parfois tellement quâil peut ĂȘtre compliquĂ© de dire quâil y a des scissions Ă©videntes de style.
Comme beaucoup de gens nĂ©s dans les annĂ©es 70, jâai grandi au son dâEarth Wind & Fire, Kool & The Gang, Barry White, Rick James ⊠mais mon premier vrai coup de cĆur ce fut aprĂšs avoir entendu Candi Staton. Et vous qui est-ce qui vous a fait devenir accro Ă cet univers ?
Nicolas : NĂ© en 1991, la musique de ma gĂ©nĂ©ration est le Rap, et jâai commencĂ© par Ă©couter sans me poser de questions. Mon pĂšre Ă©tant un grand amateur de musique, il Ă©coutait plein de choses chez moi, mais nâa jamais accrochĂ© au Rap. Il me faisait toujours dĂ©couvrir de nouveaux artistes, la plupart liĂ©s au Rock, jusquâau jour oĂč il mâa donnĂ© une compilation dâOtis Redding. Je devais avoir 12/13 ans. Je me souviendrai toute ma vie de la premiĂšre fois que jâai entendu cette voix incroyable sortir des enceintes. Cela a changĂ© ma vie, je crois que je nâavais rien entendu de semblable. A partir de ce moment-lĂ jâai Ă©tĂ© obsĂ©dĂ© par la Soul, et tout ce qui se rapproche de la Soul Sudiste plus particuliĂšrement.
Belkacem : Alors moi je suis vieux, je suis nĂ© en 1974 ! Jâai grandi en banlieue parisienne dans une famille dâorigine maghrĂ©bine et la musique que tout le monde Ă©coutait Ă©tait le Funk, la Soul, donc Barry White, James Brown et tous ceux que tu cites. DĂšs lâĂąge de 6/7 ans ces noms mâĂ©taient familiers mais bien sĂ»r en grandissant jâai dĂ©couvert beaucoup dâartistes majeurs quâon Ă©coutait moins. Par contre moi câest Prince qui a Ă©tĂ© le dĂ©clencheur de ma curiositĂ© et câest grĂące Ă lui que je suis arrivĂ© Ă Jimi Hendrix, George Clinton, Sly Stone ou Miles Davis.
Vous vous souvenez du premier disque acheté avec votre propre argent ?
Nicolas : Mon premier disque ça doit ĂȘtre Nellyville du rappeur Nelly. On peut le considĂ©rer comme has-been aujourdâhui mais je ne renierai jamais ça dans la mesure oĂč cela mâa permis de dĂ©couvrir le Rap, qui mâa amenĂ© ensuite Ă la Soul. En Soul il me semble que ce devait ĂȘtre Otis Blue dâOtis Redding. Câest vraiment le chanteur de Soul avec qui tout a dĂ©butĂ© pour moi.
Belkacem : Moi jâavais achetĂ© des maxi du label Prelude dans un magasin qui les soldaient 10 francs, et câĂ©tait avec mes premiers deniers gagnĂ©s au marchĂ© (jâavais 13/14 ans). Câest au mĂȘme moment que jâai achetĂ© Parade de Prince, vers 1986/87, car jâĂ©tais dĂ©jĂ tombĂ© malade de sa musique.
On entend souvent parler de groove, Belkacem, toi le musicien, tu peux nous expliquer ce que câest que le groove ?
Belkacem : Le groove câest lâimbrication entre des Ă©lĂ©ments rythmiques, mĂ©lodiques et harmoniques, câest-Ă -dire des cellules rĂ©pĂ©tĂ©es qui prennent leur place dans une organisation rationnelle Ă la base, et qui Ă©chappent ensuite Ă cette rationalitĂ© quand ce sont des humains qui les reproduisent en live. Le groove câest la force qui fait avancer un morceau et qui rĂ©unit les musiciens. On part dâune boucle rĂ©pĂ©titive et celle-ci se transforme en vĂ©ritable discussion qui dĂ©bouche sur lâenvie de danser. On peut ajouter que le groove ne concerne pas que le Funk, AC/DC, Led Zeppelin, Red Hot Chili Peppers, Nerd, Bruno Mars âŠ, tout cela groove aussi, et dans la Soul pas besoin de prĂ©ciser que les MGâs, les Funk Brothers ou les Meters groovent Ă mort !
Quel artiste ou groupe français actuel perpétue selon vous le mieux cet esprit du groove ?
Belkacem : Depuis les années 90 toute la scÚne qui gravite autour de la Malka Family et Juan Rozoff sont les détenteurs de ce groove. Gréements de Fortune, Horndogz⊠mais aussi des groupes comme Electro Deluxe, Headbangers, Headshakers, Soyouzz, Big Hustle, Hocus Pocus, Malted Milk ⊠dans des inspirations plus Jazz, Blues ou Hip-Hop en sont les garants français actuels.
Nicolas : Jâai beaucoup aimĂ© le dernier disque des Malted Milk, je trouve quâils arrivent Ă mĂ©langer plein dâinfluences et câest super sympa. Electro Deluxe fait des trucs trĂšs cool aussi, mĂȘme si je nâĂ©coute pas beaucoup. Sinon jâai dĂ©couvert Ă MontrĂ©al un groupe francophone excellent, The Brooks, que je vous invite Ă dĂ©couvrir si vous ne connaissez pas.
Je profite du sujet pour mettre en avant le travail de Fabrice Garcia au Saint-Paul Soul Jazz Festival dans la petite ville de Saint-Paul, qui monte tous les ans un festival absolument gĂ©nial de Soul/Funk/Gospel et qui invite rĂ©guliĂšrement des artistes français. Son festival sâest imposĂ© comme une rĂ©fĂ©rence mondiale et câest le fruit dâun travail passionnĂ© quâil faut mettre en avant pour faire rayonner la scĂšne Soul/Funk de chez nous.
Nicolas, tu es venu à la soul à travers les artistes de hip-hop qui puisaient dans ce vivier musical pour concevoir leurs musiques, tu aurais dans ta sélection de 100 albums des morceaux à nous citer qui ont servi à fabriquer des tubes hip-hop ?
Nicolas : Instinctivement je pense Ă Share What You Got, Keep What You Need des Modulations et qui a Ă©tĂ© samplĂ© par Common sur Itâs Your World. A Is It Because Iâm Black de Syl Johnson qui a servi au Hollow Bones du Wu Tang Clan, Ă Move On Up de Curtis Mayfield qui a Ă©tĂ© samplĂ© par Kanye West sur Touch The Sky, Ă Inner City Blues de Marvin Gaye samplĂ© par The D.O.C sur The FormulaâŠ
La musique noire ne cesse de sâauto alimenter, câest beau Ă voir et ça permet Ă un genre comme la Soul dâaccĂ©der Ă une forme dâĂ©ternitĂ©, et Ă des gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes de la dĂ©couvrir Ă chaque fois sous des formes diffĂ©rentes. Des groupes de Rap de la CĂŽte Est des annĂ©es 90 doivent beaucoup Ă la Soul. Un gars comme RZA et plus rĂ©cemment Kanye West, deux grands artistes, ont basĂ© leurs dĂ©buts de carriĂšre sur des samples obscurs de Soul et continuent dâen utiliser.
On se rend compte Ă la lecture de vos livres que le jazz, le blues, le rock et mĂȘme la pop et le psychĂ©dĂ©lisme ont eu une influence importante sur la soul et le funk. Selon vous quelle influence la soul et le funk ont sur les musiques actuelles ?
Nicolas : RĂ©cemment, on a vu lâĂ©mergence dâartistes comme Bryson Tiller, Summer Walker, Mahalia, Jorja SmithâŠ, ils font une musique assez diffĂ©rentes de celles des Chris Brown, Tyrese, Tank, Avant, R.Kelly et autres tauliers de la scĂšne R&B contemporaine. Ils reviennent Ă un son plus organique, simplifiĂ©, avec une vraie mise en avant des parties vocales qui rappelle la Soul des annĂ©es 60, comme un retour vers les origines. Câest intĂ©ressant Ă voir je trouve, on ressent clairement lâinfluence dâune Soul dĂ©pouillĂ©e.
De mĂȘme dans la scĂšne Rap underground des environs de New York, Ă Buffalo, des gars comme Conway ou Westside Gunn qui ont un sacrĂ© buzz en ce moment basent quasiment tous leurs sons sur des boucles de Soul. Câest le socle de leur musique et câest beau de voir quâelle a Ă©normĂ©ment de succĂšs, ça montre que la Soul peut servir de point de dĂ©part Ă des genres totalement diffĂ©rents, sans sonner anachronique. Roc Marciano fait beaucoup ça aussi.
Belkacem : Alors par rapport au Funk, on peut dire quâil a accompagnĂ© lâĂ©volution de la Dance Music, et reste une source primordiale. Disco, House, New Jack Swing, R&B, Dance, Hip-Hop, Electro, French TouchâŠ, toutes ces musiques ont un ancrage fort dans le Funk. Le sample a Ă©tĂ© trĂšs important dans le Hip-Hop et Zapp, George Clinton ou Kool & The Gang ont fourni la majoritĂ© des samples du Hip-Hop Ă une Ă©poque, sans compter James Brown. Le Funk est vivant dans les carriĂšres dâartistes aussi diffĂ©rents que Janelle Monae, Justin Timberlake ou Pharell Williams.
Quel est votre album soul/funk coup de cĆur de 2019 ?
Nicolas : Jâai bien aimĂ© Green Balloon de Tank & The Bangas, lâalbum nâest pas parfait mais il part dans tous les sens comme un patchwork de 100 ans de musique noire. Câest dĂ©lirant, parfois profond, et en concert câest hallucinant. Jâadore leur Ă©nergie, et cela se retranscrit sur disque, câest trĂšs divertissant et bien foutu.
Belkacem : Moi jâai bien aimĂ© Made In Pieces de Pieces Of A Man, un cĂŽtĂ© Nu-Soul Electro avec une nostalgie Soul 70âs Ă©vidente.
Nicolas : Black Pumas mâa aussi mis une Ă©norme claque.
Quel album conseilleriez-vous pour un premier rendez-vous amoureux ?
Nicolas : You Got My Mind Messed de James Carr, la quintessence de la Soul pour moi ! Il y a tout lĂ -dessus, la chanson titre est splendide.
Belkacem : Un album de Prince, genre Lovesexy, ou quand mĂȘme il y a lâamour mais aussi le sexe.
Quels sont vos projets pour 2020 ?
Nicolas : Mon premier roman devrait sortir vers le milieu de lâannĂ©e, Ă peu prĂšs en mĂȘme temps quâun bouquin sur Kendrick lamar et son label TDE.
Belkacem : Moi je vais me concentrer sur ma musique, travailler mon saxophone et me remettre Ă la composition, chose que jâai peu travaillĂ© ces 10 derniĂšres annĂ©es.
Lâinterview est diponible en ligne sur le site de Benzine
Rebecca Manzoni décortique le tube de Marvin Gaye et mentionne une nouvelle fois le livre de Nicolas RogÚs.
à réécouter sur France Inter, évidemment.
Rebecca Manzoni dĂ©cortique le tube de Stevie Wonder et en profite pour parler de lâanthologie de Nicolas RogĂšs.
âDans un excellent livre intitulĂ© Move On Up â La soul en 100 disques, Nicolas RogĂšs explique quâen 1972, au moment oĂč Stevie Wonder publie cette chanson, la musique soul est en plein dĂ©senchantement. Lâassassinat de Martin Luther King en 1968 a flouĂ© les espoirs nĂ©s de la lutte pour les droits civiques et les thĂšmes du ghetto, de la drogue, du chĂŽmage qui enferment les Afro-amĂ©ricains envahissent les disques, signĂ©s Marvin Gaye ou Curtis Mayfield.â
Câest ICI que ça se passe, sur le site de France Inter
Depuis lâannonce de sa mort, les tubes de la chanteuse tournent en boucle. Superbes, certes, mais pas autant que «One Step Ahead», chanson qui rĂ©sume parfaitement cette facette intimiste moins connue de la reine de la soul.
On pourra dire ce que lâon veut. Oui, Aretha Franklin savait ensorceler les foules, les faire danser. Oui, elle Ă©tait une artiste militante, proche de Martin Luther King, Ă lâenterrement duquel elle a chantĂ© en 1968. Oui, ses tubes Respect, Think, (You Make Me Feel Like A) Natural Woman ou encore Chain Of Fools sont ceux qui resteront avant tout dans les mĂ©moires. De magnifiques titres, dâailleurs. Mais peut-ĂȘtre quâau-delĂ de tout cela, ou plutĂŽt avant tout cela, ce qui reste le plus marquant chez la Reine de la soul, ce sont ses ballades, notamment celles de son dĂ©but de carriĂšre. Et parmi les nombreuses chansons de ce type quâon trouve dans sa discographie, One Step Ahead reste trĂšs certainement la plus belle dâentre toutes.
Le calme avant la tempĂȘte
Ici, pas de rugissement, peu de gospel, pas dâarrangement mirobolant. Câest la simplicitĂ© qui prime. Mais attention, avec Aretha Franklin, la simplicitĂ© nâest dĂ©jĂ plus Ă la portĂ©e des autres chanteuses. Elle joue dans une autre catĂ©gorie, celle des Diana Ross, des Etta James ou des Nina Simone. Celles qui savent allier technique vocale et Ă©motion Ă la perfection. One Step Ahead, Ă©crite par Eddie Snyder et Charles Singleton, nâest pas accessible au commun des mortels, alors que la chanteuse ne force mĂȘme pas. Câest ça, une grande interprĂšte.
LorsquâAretha Franklin sort ce single en 1966, cela fait dix ans quâelle est signĂ©e par la maison de disques Columbia. LâannĂ©e suivante, elle passera chez Atlantic, et sortira son album phare, I Never Loved A Man The Way I Love You, sur lequel figure, entre autres, lâhymne fĂ©ministe Respect. «Le passage dâAretha Franklin de Columbia vers Atlantic, donc de New York jusquâaux studios sudistes du Muscle Shoals, câest le symbole dâun changement dans la soul, explique Nicolas RogĂšs, auteur du livre Move On Up, La soul en 100 disques (Le Mot et le Reste, 2018). Les producteurs, notamment Jerry Wexler Ă Atlantic, se sont dit quâil y avait une nouvelle forme de soul qui se dĂ©veloppait dans le Sud, plus brute, plus proche de ce que les Noirs amĂ©ricains voulaient Ă©couter. CâĂ©tait lâĂ©poque de Martin Luther King, de Malcom X etc. La cĂŽtĂ© ballade dâAretha Franklin se situe plutĂŽt avant, du cĂŽtĂ© de sa carriĂšre chez Columbia.»
La palette dâĂ©motions
Justement, avant, câest One Step Ahead. Il y a une Ă©motion dingue dans ce morceau. Une simplicitĂ© qui, lorsquâelle est alliĂ©e Ă une composition bien sentie, provoque immĂ©diatement un potentiel tube. Pourtant, la chanson commence fort, avec des orchestrations de cordes lancinantes, basse, batterie, deux guitares, et ce qui semble ĂȘtre un Rhodes Fender bien planquĂ©. Ă lâĂ©poque, Aretha Franklin a 24 ans, et dĂšs quâelle prend la parole, quâelle entonne le premier couplet, cette dualitĂ© si particuliĂšre retentit. Les deux premiers mots, «Iâm only», sonnent presque enfantins. Mais dĂšs quâelle dit «one step», la grande fille est lĂąchĂ©e. Celle qui a eu son premier enfant Ă lâĂąge de 13 ans, qui dĂ©marre sa carriĂšre dans la foulĂ©e, qui aura un second fils Ă lâĂąge de 14 ans, celle dont le pĂšre, star du gospel, a aussi su manier la dualitĂ© entre paĂŻen et sacrĂ©, entre bigotisme et furie profane. Ces deux mots, câest la chanteuse de ballades qui est en train dâexploser.
TrĂšs vite, elle redevient sensuelle en chantant «ahead of heartbreak» (face au chagrin dâamour), puis malicieuse sur «one step ahead of misery» (une longueur dâavance sur le malheur). Ensuite, elle laisse sa voix Ă©clater un peu plus: «one step is all I have to take backwards» (un pas, câest tout ce que je dois faire, en arriĂšre). Et redevient lancinante: «to be the same old fool for you I used to be» (pour ĂȘtre la mĂȘme idiote que jâai Ă©tĂ© pour toi). Elle nâa pas prononcĂ© quatre phrases que la palette dâĂ©motions est dĂ©jĂ plus large que celle de nâimporte quelle bimbo tentant de rentabiliser sa voix correcte.
Sâil y a un instrument qui se dĂ©tache de ce titre, câest la guitare. Sur les couplets, elle effectue ce que lâon appelle des cocottes, câest-Ă -dire de petites notes Ă©touffĂ©es, entre rythmique et mĂ©lodie. Elle donne Ă One Step Ahead un groove lĂ©ger, une couleur discrĂšte. Une technique trĂšs utilisĂ©e par les guitaristes soul de lâĂ©poque (sur consigne des producteurs, bien Ă©videmment), particuliĂšrement efficace lorsquâelle est mobilisĂ©e avec des orchestrations de cordes massives et omniprĂ©sentes. Ces cocottes symbolisent la sĂ©paration entre lâorchestre et le groupe guitare-basse-batterie, de maniĂšre Ă ce que les cordes ne soient plus considĂ©rĂ©es que comme un seul instrument, au mĂȘme titre que les autres.
Lâamour addictif et immuable
One Step Ahead, câest aussi une structure. Nous ne sommes pas ici dans un classique couplet-couplet-refrain-couplet-refrain-couplet-refrain-refrain, ou A/A/B/A/B/A/B/B. Il y a deux couplets, puis un pont, puis un couplet. La chanson est courte, mais surtout, ce choix permet une chose primordiale: faire en sorte que ce pont soit un instant unique, quâil raconte quelque chose qui relĂšve de lâinstant prĂ©sent.
Quand Aretha Franklin chante «Your warm breath on my shoulder / Keeps reminding me / That itâs too soon to forget you / Itâs too late to be free, canât you see » (Ton souffle chaud sur mon Ă©paule / Ne cesse de me rapeler / Quâil est trop tĂŽt pour tâoublier / Il est trop tard pour ĂȘtre libre, ne le vois-tu pas), elle se souvient dâun sentiment prĂ©cis, qui la fait enfin sortir de sa retenue romantique.
Mais dĂšs les derniers mots de ce fameux pont, elle redescend, accompagnĂ©e des cordes, pour lancer le dernier couplet. Comme si elle avait retrouvĂ© ses esprits aprĂšs sâĂȘtre Ă©garĂ©e dans des souvenirs sensuels et douloureux. Ă la fin du morceau, elle chante «cause one step ahead is a step too far away from you» (car un pas de plus et je serai trop loin de toi) . Elle le rĂ©pĂšte, en boucle, comme si ce constat dâamour addictif Ă©tait immuable, allait la suivre toute sa vie, mĂȘme en dehors de ses disques. Câest fort.
[âŠ]
LâintĂ©gralitĂ© de lâarticle est disponible sur Slate
DĂ©cĂ©dĂ©e Ă lâĂąge de 76 ans, Aretha Franklin a, trĂšs tĂŽt dans sa carriĂšre, imposĂ© un discours engagĂ© Ă sa discographie. Avec notamment le titre Respect, considĂ©rĂ© comme son plus grand tube, elle sâest faite tantĂŽt fĂ©ministe, voix de la lutte pour les droits civiques, ou proche de Martin Luther King.
Il nây avait quâune seule reine de la soul. Aretha Franklin sâest Ă©teinte Ă lâĂąge de 76 ans des suites dâun cancer du pancrĂ©as contre lequel elle se battait depuis 2010. Ă son actif, une ribambelle de tubes tels que I Say A Little Prayer, Think, (You Make Me Feel Like A) Natural Woman⊠Mais une de ses chansons a encore plus marquĂ© Ă jamais lâhistoire de la musique amĂ©ricaine : Respect.
Une chanteuse avant-gardiste
Câest le titre qui lâa rĂ©vĂ©lĂ©e au grand public. Sorti en 1967 sur son album I Never Loved A Man The Way I Love You, câest un hymne fĂ©ministe trĂšs avant-gardiste. Pourtant, ce que le public ignore bien souvent, câest quâil sâagit dâune reprise dâune chanson dâOtis Redding datant de 1965.
« La version dâOtis Redding, câĂ©tait presque une chanson machiste, explique Nicolas RogĂšs, auteur de Move On Up, La soul en 100 disques (Le Mot et le Reste, 2018). Le fait quâAretha Franklin reprenne ce thĂšme-lĂ Ă©tait assez osĂ© pour lâĂ©poque. DĂ©jĂ , il Ă©tait rare que les chanteuses de soul aient autant de succĂšs que celui quâelle a connu avec I Never Loved A Man. Et câĂ©tait dâautant plus rare quâelle prenne position en disant : âJe suis une femme forte, je mâimpose, je tape des poings sur la table, et je demande aussi le respect quand je rentre Ă la maisonâ. Ăa a fait basculer sa carriĂšre vers des hauteurs incroyables. »
On dit bien souvent que la soul music a commencĂ© Ă devenir militante aprĂšs 1970, sous lâimpulsion de chanteurs tels que Marvin Gaye ou Curtis Mayfield. Mais les choses sont un peu plus complexes. Aretha Franklin en est la preuve.
Son pĂšre, le rĂ©vĂ©rend Franklin, Ă©tait pasteur mais aussi une grande star du gospel â grĂące Ă cette gĂ©nĂ©alogie, elle enregistre ses premiĂšres chansons dĂšs ses 14 ans.
« Le gospel Ă©tait un monde assez fermĂ©, confidentiel, continue Nicolas RogĂšs. Il Ă©tait le premier Ă avoir des super costumes, des super bagnoles, de superbes filles⊠La communautĂ© gospel lâa dâailleurs beaucoup critiquĂ© pour cela. Aretha Franklin est nĂ©e dans cet univers qui ne faisait pas la distinction entre la musique profane incarnĂ©e par le rhythm and blues, et la musique gospel plus religieuse. Son pĂšre Ă©tait proche de Martin Luther King, ça lâa aussi beaucoup marquĂ©e. »
Toucher le public blanc en restant militante
Si Respect est une chanson qui laisse transpirer la dĂ©termination dâAretha Franklin, ça nâest pas tout Ă fait le cas de lâalbum I Never Loved A Man The Way I Love You, encore trĂšs largement dominĂ© par les chansons dâamour.
Ăa nâest que quelque temps plus tard quâelle se mettra Ă interprĂ©ter des titres militants tels que Spanish Harlem, Border Song ou encore Chain Of Fools, qui est une chanson frontale dans la lutte contre la guerre du Vietnam. « Jâaime dire que mĂȘme si les chanteurs de soul ne sont pas toujours trĂšs engagĂ©s, leur symbole, ce quâils reprĂ©sentent est dĂ©jĂ quelque chose dâĂ©norme », ajoute Nicolas RogĂšs.
DĂšs 1968, Aretha Franklin fait hommage Ă lâamitiĂ© de son pĂšre en chantant lors de lâenterrement de Martin Luther King. Elle se rapproche progressivement des thĂšmes afrocentristes, comme a pu le faire Nina Simone avant elle. Mais son vĂ©ritable tour de force, câest de rĂ©ussir, dans le mĂȘme temps, Ă conquĂ©rir massivement le public blanc.
Nicolas RogĂšs le confirme : « Il faut savoir que lorsquâun album se vendait Ă des millions dâexemplaires, comme ce fut le cas pour I Nover Loved A Man The Way I Love You, par exemple, câest quâil touchait le public blanc. Elle a rĂ©ussi Ă toucher les deux publics, elle lâa fait plus que nâimporte quel autre artiste Ă cette Ă©poque. »
Le comĂ©dien Dick Gregory aura cette phrase : « Vous entendiez Aretha trois ou quatre fois par heure. On nâentendait Martin Luther King que dans les informations. » Preuve de lâimpact que pouvait avoir cet artiste sur un public noir de plus en plus consommateur de musique, et de plus en plus investi dans la lutte pour les droits civiques. Par son aura et sa notoriĂ©tĂ©, elle a contribuĂ© Ă lâĂ©mancipation de sa communautĂ©. Rares sont les artistes pouvant en dire autant.
Lisez lâarticle sur le site de Ouest-France
La âreine de la soulâ sâest Ă©teinte. Aretha Franklin est morte jeudi 16 aoĂ»t dans la matinĂ©e, dans sa maison de Detroit (Michigan, Etats-Unis), a annoncĂ© son agent Ă Associated Press (en anglais). La chanteuse amĂ©ricaine, âgravement maladeâ, Ă©tait ĂągĂ©e de 76 ans. LâinterprĂšte de Think et Respect souffrait dâun cancer du pancrĂ©as depuis 2010. Elle avait annoncĂ© la fin de sa carriĂšre en 2017.
âNous ne pouvons pas trouver les mots pour exprimer notre douleur, ont rĂ©agi ses proches dans un communiquĂ©. Nous avons perdu notre matriarche et le pilier de notre famille.â De nombreux fans et cĂ©lĂ©britĂ©s avaient adressĂ© des messages de soutien Ă la chanteuse, aprĂšs lâannonce de la dĂ©tĂ©rioration de son Ă©tat de santĂ©. âNous avons ressenti votre amour pour Aretha et nous sommes rĂ©confortĂ©s par lâidĂ©e que son Ćuvre va perdurer.â
Une autodidacte du piano
La carriĂšre dâAretha Franklin a marquĂ© lâhistoire de la musique. âLady soulâ, comme elle Ă©tait surnommĂ©e, a vendu 75 millions de disques, obtenu 18 Grammy Awards (pour 44 nominations) et accumulĂ© 25 disques dâor. Autrice-compositrice et pianiste, nĂ©e en 1942 Ă Memphis (Tennessee), elle incarnait aussi bien la soul music du sud des Etats-Unis que le gospel, le funk, le rhythm & blues et le jazz.
Enfant, elle apprend seule le piano et chante dans lâĂ©glise de son pĂšre, pasteur et militant des droits civiques. A lâĂąge de 14 ans, elle signe chez Columbia Records, mais ne connaĂźt vĂ©ritablement la gloire quâavec son premier album pour Atlantic en 1967, I Never Loved a Man (The Way I Love You). âSi une chanson parle de quelque chose que jâai vĂ©cu ou qui aurait pu mâarriver, câest bien, racontait la chanteuse au magazine Time en 1968. Mais si elle mâest Ă©trangĂšre, je ne pourrai rien lui prĂȘter. Parce que câest ça la soul, juste vivre et rĂ©ussir Ă se dĂ©brouiller.â
Les tubes sâenchaĂźnent : Baby I Love You, (You Make Me Feel) Like a Natural Woman, Chain of Fools et surtout Respect, adoubĂ©e cinquiĂšme meilleure chanson de tous les temps par le magazine Rolling Stone. Respect est devenu lâun des hymnes des mouvements pour lâĂ©galitĂ© des Noirs et des femmes dans les annĂ©es 1960. Ce tube composĂ© par Otis Redding lui offrira en 1967 ses deux premiers Grammy Awards. âElle a complĂštement rĂ©interprĂ©tĂ© et rĂ©arrangĂ© cette chanson Ă sa sauce en le transformant en hymne fĂ©ministeâ, explique Nicolas RogĂšs, auteur du livre Move On Up : la soul en 100 disques.
Proche de Martin Luther King
Dans les annĂ©es 1960, Aretha Franklin sâengage dans le mouvement des droits civiques. âCâĂ©tait un symbole pour la communautĂ© noire amĂ©ricaine, poursuit Nicolas RogĂšs. Elle Ă©tait trĂšs proche de Martin Luther King, elle a mĂȘme chantĂ© Ă son enterrement [en 1968]. Elle incarnait la dimension de la soul qui nâĂ©tait pas uniquement une musique mais aussi un symbole pour la communautĂ© afro-amĂ©ricaine.â
Elle enchaĂźne les albums Ă succĂšs comme Jump to it en 1982 ou Get it Right en 1983. Mais sa vie personnelle est plus difficile. âJâai appris beaucoup de choses Ă la dureâ, confiera-t-elle. Sa mĂšre, qui avait quittĂ© le foyer quatre ans plus tĂŽt, meurt lorsquâelle a 10 ans, et elle-mĂȘme accouche de son premier fils Ă lâĂąge de 13 ans. Ses deux mariages sont des Ă©checs et elle connaĂźt des problĂšmes dâalcoolisme. Son pĂšre, victime des balles dâun cambrioleur en 1979, tombe dans le coma et meurt plusieurs annĂ©es plus tard.
En 2005, elle reçoit du prĂ©sident George W. Bush la mĂ©daille de la LibertĂ©, la plus haute distinction amĂ©ricaine pour un civil. Elle chante pour lâinvestiture de Barack Obama, premier prĂ©sident noir des Etats-Unis, impĂ©riale sous un chapeau gris, lors dâune cĂ©rĂ©monie chargĂ©e dâĂ©motion, en janvier 2009.
âUne influence majeure sur des gĂ©nĂ©rationsâ
âĂ la maniĂšre de Ray Charles ou de Sam Cooke, qui faisaient partie de ses idoles, elle a emmenĂ© la soul dans une autre dimension Ă partir de la fin des annĂ©es 60â, a estimĂ© sur franceinfo Nicolas Teurnier, rĂ©dacteur en chef de Soul Bag. Il Ă©voque notamment âune influence majeure sur des gĂ©nĂ©rations dâartistes qui sâen rĂ©clament encore aujourdâhuiâ. âElle a vraiment marquĂ© Ă jamais lâhistoire de la musique au sens large. Ce nâest pas la peine de la limiter Ă lâĂ©tiquette soul, ça dĂ©passe largement toutes les Ă©tiquettesâ, a-t-il commentĂ©.
Lâartiste, Ă qui un cancer avait Ă©tĂ© diagnostiquĂ© en 2010, recevait depuis plus dâune semaine des soins palliatifs Ă son domicile de Detroit. Les dĂ©tails concernant lâorganisation de ses obsĂšques seront communiquĂ©s dans les prochains jours.
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Elle peut avoir chantĂ© des ballades soul, des sons disco et embrassĂ© les sonoritĂ©s nu-jack, Aretha Franklin a su rester fidĂšle Ă ses racines gospel. Un fil dâAriane qui lui permettait de retrouver son public peu importe les tendances et peu importent ses errements musicaux.
Que retenir dâAretha Franklin en prioritĂ© ? Ses tubes tels que âRespectâ ou âThinkâ ? Son engagement pour les causes afro-centristes ? Ses ballades envoĂ»tantes ? Peut-ĂȘtre que tout cela se rĂ©sume en une chose : sa voix. Câest elle qui porte toute sa personne, qui est reconnaissable entre mille, qui donne Ă la discographie de la chanteuse dĂ©cĂ©dĂ©e jeudi Ă lâĂąge de 76 ans une cohĂ©rence, une constance. Quâelle officie sur de la soul type Motown ou plus sudiste, sur du disco ou sur des morceaux tirant sur le rânâb plus nu-jack, sa voix nâa pas changĂ©. Câest le fil rouge de sa carriĂšre, ce qui la rattachera toujours Ă ses racines, mĂȘme sur des albums trĂšs produits comme ceux quâelle a pu sortir durant les annĂ©es 1990-2000. La voix dâAretha Franklin est un repĂšre, et ce qui la dĂ©finit le mieux se rĂ©sume en un mot : gospel.
Fille dâune star du gospel
Le gospel, câest la base musicale dâAretha Franklin. Elle fait partie de ces artistes soul qui ont tout appris de cette musique, comme Curtis Mayfield ou Donny Hathaway. Dâautres, comme Minnie Riperton ou Diana Ross, en proviennent, mais ont perdu cette filiation (ça nâest pas un jugement de valeur). Ceux qui sont de la catĂ©gorie dâAretha Franklin sont restĂ©s extrĂȘmement attachĂ©s au gospel, y reviendront Ă de nombreuses reprises durant leur carriĂšre. Il faut dire que la Reine de la Soul a baignĂ© dedans, et pas quâun peu.
Son pĂšre, le rĂ©vĂ©rend Franklin, nâĂ©tait pas nâimporte qui :
âCâĂ©tait une superstar du gospel, raconte Nicolas RogĂšs, auteur du livre Move On Up, La soul en 100 disques (Le Mot et le Reste, 2018). Il Ă©tait du genre Ă aimer les belles voitures, les belles femmes, les beaux costumes⊠Cela pouvait ĂȘtre assez mal vu dans le milieu, puisque câest une musique religieuse. Il Ă©tait de ceux qui transgressaient, qui transformaient la musique sacrĂ©e en musique profane. Aretha Franklin a grandi lĂ -dedans, casser les codes et les conventions ne lui faisait pas peur.â
Le passage déterminant de Columbia à Atlantic
Les dix premiĂšres annĂ©es de sa carriĂšre, passĂ©es chez la maison de disques Columbia, sont celles qui la verront embrasser les ballades soul et les chansons parfois plus radiophoniques, plus dans les clous. Avec de superbes rĂ©ussites, dâailleurs. Mais câest passant chez Atlantic que le gospel fait son grand retour dans sa discographie. Lorsque les arrangements sont plus massifs, les chĆurs plus grandiloquents, il transpire. Car en quittant Atlantic, elle part enregistrer dans les mythiques studios de Muscle Shoals, en Alabama. Difficile de faire plus gospel comme destination.
âLe truc avec cette chanteuse, câest quâelle a une putain de voix, ajoute Nicolas RogĂšs. Tu peux la mettre sur des arrangements soul, disco ou nu-jack, elle reste lĂ , point. Elle a un timbre trĂšs gospel, ça ne part pas. Dans nâimporte lequel de ses albums, on a lâimpression dâentendre un peu de gospel, câest obligatoire. Al Green, câĂ©tait un peu la mĂȘme chose. Les chanteurs de soul sudiste se distinguaient certes par des arrangements diffĂ©rents de ceux de la Motown de Detroit, mais aussi par leurs voix plus rauques, plus brutes. Ăa donne des frissons, câest assez peu descriptible. Câest aussi ça la soul.â
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Lisez lâintĂ©gralitĂ© de lâhommage Ă Aretha Franklin sur Konbini
Ludique et pĂ©dagogique, lâexercice de la âdiscothĂšque idĂ©aleâ, auquel se prĂȘte rĂ©guliĂšrement Soul Bag, est trĂšs populaire en ce moment. AprĂšs Olivier Cachin, Christian Eudeline et quelques autres, câest au tour de Nicolas RogĂšs de prĂ©senter sa sĂ©lection.
AprĂšs une synthĂšse stimulante de lâhistoire du genre â dont il exclut, sans trop le justifier, le disco et le funk â, chacun des albums choisis fait lâobjet dâune prĂ©sentation en deux pages, reprenant la pochett de lâalbum mais sans dĂ©tails discographiques (pas mĂȘme lâidentitĂ© du producteur, pourtant un des Ă©lĂ©ments cruciaux de lâhistoire de la soul), dans laquelle lâauteur situe chaque disque tant au regard de la carriĂšre de lâartiste que du contexte socio-politique. Le choix de centrer le projet sur les albums a Ă©videmment un impact sur la reprĂ©sentativitĂ© de la sĂ©lection, en limitant la place des scĂšnes ayant privilĂ©giĂ© le format 45-tours, comme celle de La Nouvelle-OrlĂ©ans, mais le rĂ©sultat, tout en reflĂ©tant Ă©videmment les goĂ»ts personnels de lâauteur â visiblement peu sensible, par exemple, au son soul des annĂ©es 1980, Ă peine esquissĂ© â est convaincant, mĂȘlant les classiques Ă©vidents et obscuritĂ©s relatives bien choisies (Sam Dees, Larry Saunders, Doris DukeâŠ). La limite quantitative impose bien sĂ»r quelques impasses â Ben E. King ou Percy Sledge sont renvoyĂ©s aux disques âĂ©galement conseillĂ©sâ en bas de page â mais a le mĂ©rite dâouvrir le dĂ©bat, et lâensemble sâavĂšre cohĂ©rent. Lâinclusion dâinĂ©dits posthumes et de compilations tardives Ă leur date de publication a pour effet de rompre de façon un peu artificielle la chronologie, mais le tout se lit avec plaisir, aussi bien dans la continuitĂ© quâen picorant au fil de lâinspiration, et donne envie de se replonger dans les enregistrements Ă©voquĂ©s.
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Nicolas RogÚs invité de France Bleu IsÚre pour la chronique Mieux vaut Star que jamais !
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Bien quâelle soit populaire et incontournable encore aujourdâhui, rares sont ceux qui sont capables de fournir une dĂ©finition prĂ©cise de la soul. Paradoxe surprenant. Partant de cet Ă©cueil, Nicolas RogĂšs, rĂ©dacteur entre autres pour Soul Bag, mĂšne dans son premier livre une Ă©tude passionnante sur cette musique passĂ©e dans les moeurs, de ses Ă©volutions et de sa place au sein de lâAmĂ©rique qui lâa vu naĂźtre. PubliĂ© aux Ă©ditions Le Mot et le Reste, cet ouvrage tĂ©moigne Ă la fois dâun excellent travail de recherche et dâune passion que lâauteur souhaite, et parvient, Ă partager.
La premiĂšre partie constitue une introduction sur ce style en apparence indĂ©finissable car fondamentalement crossover. Bien que la soul telle quâon lâentend soit indissociable de son hĂ©ritage blues, gospel et mĂȘme doo-wop, lâauteur voit cette musique comme fortement empreinte de rhythm & blues. Il la considĂšre mĂȘme comme une Ă©tiquette permettant Ă la musique noire des annĂ©es 1960 de se dĂ©tacher du rock et de sâaffirmer au sein du paysage culturel de lâĂ©poque.
La soul est de fait une sous-branche du rythm & blues tournĂ©e davantage vers le gospel, et dont le caractĂšre populaire, la richesse dâinstrumentation et lâimportance du chant en constituent lâattrait. Toutefois, RogĂšs y dĂ©cĂšle Ă©galement une vĂ©ritable maniĂšre de vivre, un moyen de revendication et dâascension sociale pour un peuple noir confrontĂ© Ă la sĂ©grĂ©gation raciale. Lâauteur revient sur les Ă©tapes charniĂšres du genre, telles que sa promotion et sa dĂ©finition sonore, grĂące aux labels Atlantic, Motown, Stax ou encore Philadelphia International ; le rĂŽle de certains acteurs et artistes clĂ©s dans sa popularisation ; lâimportance majeure de cette musique dans les tensions raciales de lâĂ©poque ou encore son influence dans lâĂ©volution de musiques actuelles comme le hip-hop.
Les habituĂ©s de lâĂ©diteur marseillais retrouveront dans la seconde partie une sĂ©lection laissant place Ă une centaine dâalbums jugĂ©s incontournables, tant pour leur popularitĂ© que pour leur impact dans lâhistoire de la soul. James Brown cĂŽtoie des artistes plus mĂ©connus Ă lâinstar de John Robinson, le tout agrĂ©mentĂ© dâanecdotes et dâĂ©lĂ©ments chronologiques permettant de contenter nĂ©ophytes et initiĂ©s. Lâauteur y dĂ©ploie sa belle plume de chroniqueur pour rendre compte de la puissance dâopus parfois oubliĂ©s, toujours estimĂ©s.
Move on Up retrace donc lâĂ©volution dâune musique en lien direct avec son contexte. La soul et ses acteurs ont connu une histoire exceptionnelle : entre attitude provocante et influence gospel, volontĂ© dâĂȘtre acceptĂ© par le public blanc et fiertĂ© dâĂȘtre noir, appĂąt du gain et quĂȘte dâune musique sublime, les contradictions sont nombreuses. Toutefois, ce qui pourrait nâĂȘtre quâune Ă©tude universitaire sans saveur laisse toujours place aux artistes et Ă leurs Ćuvres. AprĂšs tout, et comme lâaffirme RogĂšs, la Soul reste et restera lâune des expressions les plus profondes du cĆur. Bien quâil soit difficile dâen retranscrire la richesse sur papier, cet ouvrage constitue une entrĂ©e en matiĂšre approfondie et pour le moins intĂ©ressante de ce courant musical majeur du XXĂšme siĂšcle.
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