Mixtapes
Un format musical au cĆur du rap
Sylvain Bertot complĂšte ses anthologies sur le rap par lâune des pierres angulaires du genre : la mixtape.
Pour bien connaĂźtre lâhistoire du rap, il faut impĂ©rativement se pencher sur un autre format que le disque : la mixtape. Ce qui nâĂ©tait Ă lâorigine quâune compilation de morceaux enregistrĂ©s sur cassette, vendue en dehors des circuits officiels, est devenu au fil du temps un vĂ©ritable album, distribuĂ© sur Internet, parfois supĂ©rieur aux disques commerciaux de ses auteurs et restĂ© toujours au cĆur de ce genre vivace et prolifique quâest le rap. AprĂšs avoir retracĂ© le parcours Ă©tonnant de ces mixtapes lâauteur propose une sĂ©lection dâune centaine de ces pĂ©pites mĂ©connues, sorties autant par des artistes Ă©tablis (50 Cent, les Diplomats, Kanye West, Lil Wayne ou Drake), que par de nouveaux rappeurs prenant possession du terrain (Future, Young Thug, Action Bronson, Danny Brown, Earl Sweatshirt).
Revue de presse
- Livres, BD, vinyles, CD : offrez du Rap et du Hip Hop pour les fĂȘtes de NoĂ«l Julien Fnac Montparnasse 4 dĂ©cembre 2017
- Marque ta page #3 Amaury Rauter Goûte mes disques 1 août 2017
- Lâhistoire de la mixtape en 100 chroniques Dirt Noze www.swampdiggers.com 11 juillet
- Lâart excessif de la mixtape Olivier Wyser La LibertĂ© 10 juin 2017
- Sylvain Bertot : « Faire connaßtre des oeuvres méconnues, ça a toujours été mon dada. » Olivier LBS Le Bon Son 12 juin 2017
- Lâhistoire de la mixtape rap racontĂ©e par Sylvain Bertot 2one The BackPackerz 9 juin 2017
- De 1991 Ă 2016 : les 100 mixtapes les plus marquantes de lâhistoire du rap. Juliette DĂ©mas Les Inrocks 3 juin 2017
- Mixtapes. Un format musicale au coeur du rap R.A.P. R&B 24 mai 2017
Le sous-titre annonce la couleur : dâabord marginale, la mixtapes est devenue centrale dans le rap contemporain. Mais lâauteur va plus loin : il argue que ce âsupport musical dominant du nouveau siĂšcleâ a offert parmi les meilleures rĂ©ussites du genre. Lâouvrage vaut tout autant pour la sĂ©lection de cent mixtapes, de 1991 Ă 2006, que pour la double Ă©tude qui la prĂ©cĂšde (âLes deux Ăąges de la mixtapesâ et âLâĂąge des rappeursâ), retraçant lâhistoire, de la K7 Ă Internet, de ce format Ă la carriĂšre surprenante. Sylvain Bertot montre comment on est passĂ© dâun pot-pourri de morceaux existants Ă des opus Ă part entiĂšre privilĂ©giant des morceaux ou couplets inĂ©dits. Comment, aussi, la mixtape est sortie de la clandestinitĂ© pour acquĂ©rir un statut quasi officiel⊠instrumentalisĂ© par les maisons de disques! On croise les figures du genre, de Kid Capri Ă Dj Drama, les annĂ©es-phares (2009 en tĂȘte), le long dâune dĂ©monstration captivante.
Ă lâheure oĂč on observe un frĂ©missement hipster autour de la K7, objet mi-culte, mi-vintage par excellence, cet ouvrage consacrĂ© Ă la Mixtape dans les musiques Rap & Hip Hop est passionnant. AncĂȘtre logique des mix au format digital qui pullulent aujourdâhui sur le net, la cassette (et donc la mixtape) dans les annĂ©es 70 et 80 a Ă©tĂ© un vecteur incomparable pour la diffusion du Rap et des artistes liĂ©s Ă ce mouvement musical. La petite histoire qui explique la grande⊠destinĂ© Ă ceux qui ont connu les ghetto-blaster et autres walkman, et Ă leurs enfants.
Retrouver la sélection de Julien sur le site de la Fnac
Trop peu de gens comprennent combien Fake For Real, le site de Sylvain Bertot, est une oasis dans le milieu de la critique musicale. En ces temps consommĂ©s par la dictature des rĂ©seaux sociaux et sa course au contenu, FFR est peut-ĂȘtre la seule structure rap Ă sâimposer un dĂ©lai aussi long (quelques mois Ă quelques annĂ©es) pour digĂ©rer les Ćuvres quâelle chronique. Et faut-il le rappeler, on parle dâun genre qui peut compter jusquâĂ trois projets par an pour un mĂȘme artiste. En 2017 pourtant, on ne voit guĂšre que FFR pour arriver Ă estimer la capacitĂ© Ă bien vieillir dâun disque, mĂȘme si cela doit se faire sĂ»rement au dĂ©triment de son audience, trĂšs rĂ©duite. Cette Ă©thique de travail, Sylvain Bertot lâapplique Ă©galement aux mixtapes, un format pourtant notoirement connu pour son cĂŽtĂ© dĂ©bridĂ© et anarchique, et indiscutablement moins Ă©vident Ă dissĂ©quer sur le long terme. Câest pourtant le dĂ©fi quâil a relevĂ© sur Mixtapes, un format musical au cĆur du rap, livre qui se rĂ©clame comme une ambitieuse timeline des diverses mutations connues par le format. De la house tape aux blend tapes (lâancĂȘtre du mash up que lâon connait aujourdâhui), du bootleg Ă lâĆuvre originale, le livre propose un historique concis mais passionnant de la mixtape, avant de dresser un inventaire de cent disques triĂ©s sur le volet pour leurs apports Ă cette derniĂšre. Soit autant dâinvitations Ă dĂ©couvrir (ou redĂ©couvrir sous un autre angle) quelques monuments, dont une grande partie se trouve encore en tĂ©lĂ©chargement gratuit aujourdâhui. Accessible et plaisant, Mixtapes est un livre parfait pour mieux comprendre comment on est passĂ©s dâune compilation de freestyles sur face B, Ă un format qui propose des crĂ©ations totalement originales, au travers des plus Ă©minents acteurs lui Ă©tant associĂ©s, de Kid Capri Ă DJ Drama, sans oublier de dĂ©tailler les apports dâĂ©curies incontournables comme Roc-A-Fella, Cash Money, ou du 1017 Brick Squad. Une lecture incontournable, mĂȘme si on regrette que cet historique ne soit pas plus bavard sur lâĂ©conomie dĂ©veloppĂ©e autour de ce format, et plus particuliĂšrement outre-Atlantique.
La chronique sur le site de GMD
Dans un livre, encore une fois sorti chez lâexcellent Ă©diteur « Le Mot et le reste », Sylvain Bertot parcourt lâhistoire de la mixtape de rap.
Dans un livre, encore une fois sorti chez lâexcellent Ă©diteur « Le Mot et le reste », Sylvain Bertot parcourt lâhistoire de la mixtape de rap.
Depuis ses dĂ©buts, autour de lâannĂ©e 2000 en tant que rĂ©dacteur en chef des sites New Skool, puis Hip Hop Section, jusquâĂ aujourdâhui avec son site Fake For Real (mais aussi ses deux prĂ©cĂ©dents livres, Rap, Hip-Hop et Rap IndĂ©pendant), Sylvain Bertot a Ă©crit des chroniques dâalbums de rap par milliers. Toutes allient le recul du chercheur avec lâĂ©nergie du passionnĂ© de longue date. On avait dĂ©jĂ discutĂ© avec lui de son ouvrage sur la scĂšne dite du rap indĂ©pendant qui tentait de rĂ©volutionner le hip-hop autour de lâannĂ©e 2000. Avec son dernier livre chez Le Mot et le reste, Mixtapes : Un format musical au coeur du rap, il revient sur lâhistoire de la mixtape.
Mixtapes, un format musical au coeur du rap
Sylvain Bertot ouvre son livre sur une anecdote. Il relate un malentendu avec un annonceur publicitaire qui souhaitait mettre fin Ă leur partenariat aprĂšs avoir relevĂ© la prĂ©sence de liens illĂ©gaux dans les forums de son site, Fake For Real. AprĂšs vĂ©rification il sâavĂ©rait que la quasi totalitĂ© des liens en question Ă©taient tout Ă fait lĂ©gaux et pointaient en rĂ©alitĂ© vers des mixtapes gratuites hĂ©bergĂ©es sur Datpiff ou LiveMixtapes. MĂȘme aprĂšs rĂ©tablissement de la vĂ©ritĂ©, lâannonceur ne modifia pas sa position, il Ă©tait en effet impensable, pour lui, que des rappeurs distribuent ainsi gratuitement leur musique.
Et pourtant, lâĂ©conomie du rap, depuis bientĂŽt une dizaine dâannĂ©es, est bel et bien basĂ©e sur la distribution gratuite dâalbums dĂ©matĂ©rialisĂ©s. Des street albums, rĂ©alisĂ©s rapidement et sans concession, dans le but de satisfaire son insatiable fan base, et que lâon appelle dĂ©sormais « mixtapes ». Mais comme dit lâadage « if it donât make money, it donât make sense ». On fera donc confiance aux rappeurs pour trouver de lâargent autrement, vente de produits dĂ©rivĂ©s, concerts et showcases, sponsors. Certains vont mĂȘme jusquâĂ crĂ©er leur propre marque de vĂȘtements, voir leur chaine de restaurant ou leur boisson Ă©nergisante. Soit les bĂ©nĂ©fices indirects de leur notoriĂ©tĂ© liĂ©e Ă la diffusion de mixtapes.
Mais si la mixtape a une longue histoire en commun avec le rap, elle ne lâa pas toujours Ă©tĂ© sous cette forme et elle est passĂ©e par de nombreuses Ă©tapes, depuis les premiĂšres « party tapes » des annĂ©es 1970 aux « street albums » de ces derniĂšres annĂ©es. Câest cette histoire que Sylvain Bertot a entrepris de nous raconter en dĂ©tail, du moins dans la premiĂšre partie de son livre.
La mixtape Ă travers les Ăąges
Le livre se divise en deux parties. Dans un style sobre et dense, lâauteur commence par une prĂ©sentation prĂ©cise dâune cinquantaine de pages et qui passe en revue, avec moult dĂ©tails et de nombreuses anecdotes, les diffĂ©rentes Ă©tapes de la vie compliquĂ©e de la mixtape. Mais la plus grande partie de lâouvrage est constituĂ©e par une sĂ©rie de cent chroniques, faisant la part belle Ă la pĂ©riode qui va des annĂ©es 2000 Ă nos jours.
Sylvain Bertot dĂ©marre donc au coeur des annĂ©es 1970, la pĂ©riode glorieuse des block parties. Ă lâĂ©poque oĂč les DJ Ă©taient encore les vĂ©ritables stars et oĂč le rap ne sâimaginait pas encore pouvoir avoir une existence sur disque, des enregistrements officiels ou non de ces lives, les âparty tapesâ, permettaient de diffuser lâexpĂ©rience de ces fĂȘtes et dâen faire circuler la lĂ©gende. Viennent ensuite les « battle tapes », des enregistrements des affrontements entre diverses Ă©quipes de rappeurs.
Plus tard, dans les annĂ©es 1980 puis 1990, lorsque les rappeurs supplantent les DJ sur le devant de la scĂšne et rencontrent lâindustrie du disque, la mixtape advient alors sous sa forme classique, soit une compilation de morceaux mixĂ©s avec plus ou moins de dextĂ©ritĂ© par un DJ. Pour sortir du lot, certains misent sur la quĂȘte des inĂ©dits, quitte Ă les voler, comme DJ Kid Capri ou DJ Clue. Dâautres choisissent la crĂ©ativitĂ© et la technique pure pour se distinguer, comme DJ Q-Bert et les X-Ecutioners.
DĂ©but 2000, les rappeurs se lancent Ă leur tour dans la confection de mixtapes et celles-ci migrent au passage majoritairement de la cassette au support CD. Certaines scĂšnes isolĂ©es, comme celle de Memphis, utilisaient dĂ©jĂ dans la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente le support cassette pour sortir de vĂ©ritables albums underground. Mais le tournant se fait surtout au dĂ©but des annĂ©es 2000 avec les mixtapes de 50 Cent et des Diplomats. Câest vĂ©ritablement Ă ce moment que les rappeurs rĂ©cupĂšrent le format Ă leur compte pour diffuser leur musique Ă une fanbase toujours plus gourmande, sans avoir Ă passer par lâindustrie du disque. Au dĂ©part il sâagit surtout de poser des freestyles sur des instrumentaux, plus ou moins empruntĂ©s Ă dâautres, pour faire patienter les fans jusquâau prochain album.
Mais le Sud avait, encore une fois, quelque chose Ă dire, et avec sa sĂ©rie des Gangsta Grillz, DJ Drama (et dâautres), impose Atlanta sur le marchĂ© de la mixtape, et rapproche le format encore un peu plus du concept contemporain de « street album ». Le business de la mixtape, alors encore principalement gravĂ©e sur CD et Ă la frontiĂšre de la lĂ©galitĂ©, est alors un marchĂ© trĂšs rentable.
Un Ă©vĂ©nement malheureux joue un rĂŽle dĂ©cisif pour lâavenir du format. En 2007, DJ Drama se fait arrĂȘter par le FBI et saisir tout son matĂ©riel et ses collections de disques. Cette mĂ©saventure produit lâeffet dâune bombe dans le milieu. DĂ©sormais il sera de moins en moins question de mixer les morceaux des autres pour en faire du profit. Les DJ seront alors plus que jamais focalisĂ©s sur les inĂ©dits, rappĂ©s sur des instrumentaux originaux. Et pour ĂȘtre vraiment certains de ne pas avoir de problĂšme avec la loi, on distribue mĂȘme tout ça gratuitement, en dĂ©materialisĂ©, sur internet.
Aujourdâhui, nombre des mixtapes qui sortent quotidiennement sur les plateformes de tĂ©lĂ©chargement comme Datpiff ou Livemixtapes se passent de DJ et plus grand chose ne les distingue de vĂ©ritables albums. Ces « street albums » ont le mĂ©rite dâĂȘtre plus authentiques que ces derniers et dĂ©livrĂ©s des compromis artistiques liĂ©s aux impĂ©ratifs commerciaux dĂ©sormais courants dans lâindustrie du rap (Ă©dulcoration de la musique et des thĂšmes, featurings imposĂ©s, diversification des ambiances et des cibles âŠ). Ils sont dĂ©sormais le vĂ©ritable lien entre un artiste et sa fan base, alors que lâalbum commercial tente, de son cĂŽtĂ©, de toucher un public plus large.
Un florilÚge de 100 mixtapes à écouter
Si lâintroduction du livre prĂ©sente un historique de la mixtape trĂšs complet allant des annĂ©es 1970 Ă nos jours, la sĂ©lection qui suit, elle, est beaucoup plus partiale et se concentre trĂšs nettement sur lâĂšre post 2000, soit « lâĂąge dâor » de la mixtape. Ainsi, sur les cent chroniques que totalise le livre, on nâen dĂ©nombre en effet que dix pour la pĂ©riode situĂ©e avant 2000.
DĂ©laissant complĂštement les annĂ©es 1980 dont il ne reste pas grand chose aujourdâhui, on commence donc avec une cassette de DJ Ron G datant de 1991 (Mixes #1). Puis lâauteur balaie rapidement la dĂ©cennie avec, entre autres, les mixtapes de Kid Capri (52 Beats), DJ Clue (Holiday Hold Up 96), DJ Q-Bert (Demolition Pumpkin Squeeze Muzik), Funkmaster Flex (60 Minutes of Funk Vol.1), sans oublier DJ Screw (June 27th). On notera Ă©galement, au milieu de ces mixtapes classiques de DJ, la prĂ©sence avant-gardiste, du street album Smoked Out, Loced Out de la Triple 6 Mafia.
Puis, aprĂšs 2000, on sâattaque au coeur du sujet. Si lâon admet que les meilleurs albums de rap de ces quinze derniĂšres annĂ©es sont, pour la plupart, des mixtapes, Sylvain Bertot en fait donc, ici, un florilĂšge. En essayant de balayer le genre dans toute sa largeur, il nous offre, entre incontournables et coups de coeur plus personnels, un panel hĂ©tĂ©roclite de ce quâĂ Ă©tĂ© le rap depuis une quinzaine dâannĂ©es, de Bones (DeadBoy) Ă Gucci Mane (Chicken Talk), en passant par Sage Francis (Sick Of Waiting TablesâŠ) et The Weeknd (House of Balloons).
On y croise aussi les chroniques de la sombre et dĂ©glinguĂ©e Nasa : The Mixtape de SpaceGhostPurrp, de lâextravagante 6 Kiss de Lil B, ou de lâextrĂȘme violence de Exmilitary de Death Grips. On se rĂ©galera encore de la chronique de la trĂšs nihiliste Back From The Dead de Chief Keef et de lâindĂ©trĂŽnable 1017 Thug de Young Thug. Outre ces classiques, le lecteur rencontrera certainement nombre de projets dont il nâavait peut-ĂȘtre jamais entendu parlĂ© auparavant. Alors, bien-sĂ»r, on pourra toujours ĂȘtre en dĂ©saccord avec certains choix de lâauteur, et chacun pourra regretter lâabsence de tel artiste ou au contraire la prĂ©sence de tel autre, cela fait bien partie du jeu.
Courtes et toujours trĂšs claires, nâoubliant jamais de remettre, et lâartiste, et lâalbum, dans leur contexte, les chroniques de Sylvain Bertot sont dâune redoutable efficacitĂ©. Le choix de vouloir couvrir un champ large, et de ne se permettre quâun projet par artiste, est Ă la fois la force et la faiblesse de lâexercice. Il permet en effet de survoler un grand nombre de styles et dâĂ©coles diffĂ©rentes et de faire ainsi dĂ©couvrir des scĂšnes au lecteur curieux, mais il frustrera aussi ceux qui voudront aller plus loin dans un genre.
AprĂšs des annĂ©es de disette Ă©ditoriale dans le domaine du rap, les initiatives de lâĂ©diteur « Le Mot et le reste » viennent donc combler une lacune et rencontrent Ă ce titre un succĂšs mĂ©ritĂ©. EspĂ©rons donc quâil continuera sur sa lancĂ©e, si bien entamĂ©e avec les ouvrages de Sylvain Bertot (mais Ă©galement ceux de Mehdi Maizi et Vincent Piolet pour le rap francophone), en proposant des livres de sĂ©lections dâalbums centrĂ©s sur des scĂšnes plus prĂ©cises, comme la trap dâAtlanta, le Devil Shyt de Memphis ou la scĂšne dite « underground » des annĂ©es 2010.
Tous les espoirs sont permis puisque lâĂ©diteur a dĂ©jĂ commencĂ© en sortant en ce dĂ©but dâannĂ©e 2017, New York State of Mind, une anthologie du rap new-yorkais par Pierre-Jean ClĂ©raux.
Retrouvez cette chronique sur le site de Swamp Diggers
Le critique musical Sylvain Bertot dĂ©cortique dans un livre lâunivers dĂ©bridĂ© des cassettes mixĂ©es
Pour bien connaĂźtre lâhistoire du rap ainsi que celle des musiques underground, il faut se pencher sur un autre format musical que le disque: la mixtape. Ce qui nâĂ©tait Ă lâorigine quâune compilation de morceaux enregistrĂ©s sur cassette est devenu au fil du temps un vĂ©ritable album, distribuĂ© sur internet et parfois bien supĂ©rieur aux disques commerciaux de ses auteurs. Le critique musical Sylvain Bertot propose dans son dernier livre une histoire de ce format Ă©tonnant ainsi quâune sĂ©lection de 100 oeuvres choisies sur des critĂšres historiques ou esthĂ©tiques. Interview.
PremiĂšre question toute simple: une mixtape, câest quoi exactement?
Sylvain Bertot: Câest une question difficile car selon lâĂ©poque dont on parle ce nâest pas forcĂ©ment la mĂȘme chose. Si on revient Ă lâĂ©tymologie: «mix» câest mĂ©langer, compiler et «tape» câest une cassette. Donc Ă lâorigine câest une compilation sur cassette. Des DJ enregistrent des morceaux en les enchaĂźnant et en les manipulant. Ces mixtapes sont ensuite vendues ou distribuĂ©es.
«La mixtape est un lieu de créativité sans limites»
Depuis la fin des années 1990 les mixtapes ont-elles beaucoup évolué?
Aujourdâhui une mixtape ce nâest plus un «mix», ni une «tape» (rires). Le mot existe toujours mais le contenu a changĂ©. Une mixtape câest juste un projet alternatif dâun rappeur, distribuĂ© diffĂ©remment dâun album officiel, gĂ©nĂ©ralement sur internet et trĂšs souvent gratuitement. Câest devenu une sorte dâalbum parallĂšle.
Les rappeurs sont les champions de la mixtape, mais retrouve-t-on ce format dans dâautres genres musicaux?
Oui, complĂštement. MĂȘme sâil y a peu de genres oĂč les mixtapes ont autant dâimportance que dans le rap, elles existent ailleurs. Notamment dans des genres cousins du rap comme le reggae dancehall et le RânâB ou alors dans les musiques Ă©lectroniques. On en trouve Ă©galement dans le rock et dans le metal. Les mixtapes sont les hĂ©ritiĂšres de ces cassettes enregistrĂ©es par des particuliers puis passĂ©es de main en main.
Peut-on parler dâune culture de la cassette?
Oui, il y a une culture de la cassette qui a existĂ© dĂšs la dĂ©mocratisation de ce format Ă la fin des annĂ©es 1970. La cassette est rapidement devenue trĂšs importante pour les fans. Elle est aussi devenue le premier moyen dâavoir de la musique nomade, via les baladeurs. Tous les genres musicaux un peu underground des annĂ©es 1970 Ă 1990, qui nâavaient pas accĂšs Ă des maisons de disques, ont utilisĂ© ce support. On peut citer le circuit punk hardcore au dĂ©but des annĂ©es 1980 ou quelques annĂ©es plus tard certaines formes peu frĂ©quentables de metal.
Ce circuit alternatif est-il parallĂšle ou complĂ©mentaire Ă lâindustrie du disque traditionnelle?
Au fil de temps, les majors du disque se sont inspirĂ©es des mixtapes et en ont fait un moyen de promouvoir leurs artistes et de garder le contact avec les fans entre deux grosses sorties. Les mixtapes ont Ă©tĂ© plutĂŽt complĂ©mentaires. Elles ont toujours Ă©tĂ© utilisĂ©es comme moyen promotionnel. Aujourdâhui elles font partie des stratĂ©gies des petites et des grosses maisons de disques.
Dans les annĂ©es 1990, les mixtapes Ă©taient une façon de sortir discrĂštement des morceaux utilisant des samples dont les droits auraient Ă©tĂ© trop chers pour figurer sur un album. Cet esprit de libertĂ©, un peu pirate, est-il toujours prĂ©sent aujourdâhui?
Cela permettait une libertĂ© et cela explique aussi pourquoi les mixtapes ont Ă©tĂ© importantes pour le rap, notamment en Ă©chappant au payement des droits dâauteur mais aussi en permettant dâaborder des thĂšmes peu prĂ©sentables au grand public. La mixtape a Ă©tĂ© le lieu oĂč il nây avait plus de limites Ă la crĂ©ativitĂ©. Aujourdâhui, les samples, mĂȘme sâils existent toujours, occupent une place moins centrale dans le rap et dâautre part les moeurs ont Ă©voluĂ©: ce qui Ă©tait transgressif il y a 20 ans ne lâest plus tout Ă fait autant. La posture du gangster infrĂ©quentable est largement mieux acceptĂ©e dans la culture mainstream.
*Les rappeurs ont, dâune certaine maniĂšre, su anticiper la façon dont le public consomme la musique
aujourdâhui avec la dĂ©matĂ©rialisation, le streaming?*
Le rap reste un genre musical jeune. Ce nâest pas Ă©tonnant si les acteurs de cette musique ont Ă©tĂ© les premiers Ă rĂ©ussir Ă tirer profit de lâĂ©volution des supports. Aujourdâhui, lâargent de la musique se fait moins sur la musique elle-mĂȘme. LâĂ©poque du CD est rĂ©volue. La musique est un moyen de se faire connaĂźtre et les revenus proviennent plutĂŽt des concerts, des produits dĂ©rivĂ©s, etc. Les rappeurs lâont compris bien avant les autres en distribuant leur musique gratuitement sur internet dĂšs les annĂ©es 2000. Ils ont parfaitement anticipĂ© les changements de lâindustrie du disque.
*Durant les années 2000, les mixtapes ont vraiment pris leur envol, notamment via des sites de téléchargement
dĂ©diĂ©s Ă ce format. Quâest-ce que cela a apportĂ© en termes de crĂ©ativitĂ©?*
Le contenu est devenu de plus en plus dĂ©bridĂ©, les paroles de plus en plus outranciĂšres. Le rythme des sorties est devenu infernal Ă la fin des annĂ©es 2000, notamment sous lâimpulsion de rappeurs comme Gucci Mane qui sortaient plusieurs mixtapes par mois. Les pochettes de mixtapes sont elles aussi devenues trĂšs particuliĂšres et identifiables. A lâinstar des paroles dĂ©bridĂ©es et fantaisistes on sâest retrouvĂ© avec des pochettes trĂšs colorĂ©es, kitsch, explicites et assez farfelues.
En 2017, les mixtapes sont encore devenues autre choseâŠ
Aujourdâhui la frontiĂšre entre un album officiel et une mixtape est complĂštement floue. On peut retrouver des projets sur des plateformes gratuites et dâautres payantes en mĂȘme temps. La distinction est de plus en plus difficile Ă faire. La musique est devenue un paysage compliquĂ©: gratuit ou pas gratuit? mixtape ou album? lĂ©gal ou illĂ©gal? On ne sait plus trop oĂč on en est. Ce ne sont plus que des Ă©tiquettes dont on pourrait trĂšs bien se passer.
Retrouvez cette interview sur le site de La Liberté
Sylvain Bertot Ă©crit sur le rap depuis vingt ans. En 2005, il lance son propre blog, Fake For Real, puis publie en parallĂšle trois livres entre 2014 et 2017, chez Le Mot et le Reste. Son dernier ouvrage en date, « Mixtapes, un format musical au cĆur du rap » est paru le mois dernier, lâoccasion pour nous de revenir avec lui sur lâhistoire du genre, ses diffĂ©rentes Ă©volutions, et sur lâavenir du long format dans la musique en gĂ©nĂ©ral. Rencontre.
DâoĂč tâes venue lâidĂ©e dâĂ©crire ce livre ?
Câest venu en deux temps. Jâavais Ă©crit un livre, il y a quelques annĂ©es, sur lâhistoire du rap en gĂ©nĂ©ral (RAP, HIP-HOP â 30 annĂ©es en 150 albums, ndlr), et aprĂšs quelques mois je mâĂ©tais dit quâil manquait quelque chose. JâĂ©tais assez content de la partie qui traitait des annĂ©es 80-90, mais jâĂ©tais moins satisfait de ce que jâavais mis sur lâĂ©poque rĂ©cente, ça me paraissait un peu moins reprĂ©sentatif. Jâavais donc eu lâidĂ©e de faire un autre livre qui sâorienterait un peu plus sur les annĂ©es 2000 et 2010, en parlant Ă©normĂ©ment des mixtapes, ou plus particuliĂšrement de ce quâelles sont devenues. La mixtape existe depuis longtemps, mais aujourdâhui ce nâest plus la mĂȘme chose que ce que câĂ©tait dans les annĂ©es 90, et je voulais parler abondamment de cette transformation. Et puis un jour, sur le forum de mon propre blog (Fake For Real, ndlr), jâai parlĂ© de ce nouveau projet, et un des contributeurs mâa dit quâil nâexistait pas de livres consacrĂ©s aux mixtapes. Du coup jâai rĂ©orientĂ© mon projet qui Ă©tait plus ou moins entamĂ©, et plutĂŽt que de traiter des annĂ©es 2000 â 2010, jâai dĂ©cidĂ© de parler de lâhistoire des mixtapes, en commençant dĂšs les annĂ©es 70, aux dĂ©buts du hip-hop, mais en orientant pas mal la sĂ©lection sur la production rĂ©cente. Ăa sâest donc fait en deux temps.
Câest un ouvrage assez pointu sur le rap amĂ©ricain, avec pas mal de disques quâil est rare de croiser dans ce type dâexploration. Ce livre nâĂ©tait pas un prĂ©texte pour parler de tous ces disques mĂ©connus ?
Le sujet traitĂ©, les mixtapes, est par dĂ©finition plus visible des fans de rap comme toi et moi, que du grand public. Le sujet en lui-mĂȘme sort donc des sentiers battus. Et puis une nouvelle fois, mĂȘme si je parle aussi de choses trĂšs anciennes, des annĂ©es 90 ou mĂȘme dâavant, câĂ©tait aussi pour moi lâoccasion de parler de sorties rĂ©centes, qui sâappellent encore « mixtapes », mais qui nâen sont plus rĂ©ellement. Beaucoup sont les Ćuvres dâartistes trĂšs connus, comme Kendrick Lamar ou Drake, mais dâautres nâont pas encore acquis leur place dans lâhistoire du rap. Faire connaĂźtre des Ćuvres mĂ©connues, ça a toujours Ă©tĂ© mon dada Ă vrai dire. Jâai fait trois livres. Le premier portait sur lâhistoire du rap, avec beaucoup de classiques, une sĂ©lection de disques un peu attendue. Mais ce qui mâintĂ©resse aussi, câest dâaller chercher les choses un peu moins connues qui mĂ©riteraient de lâĂȘtre plus â si câest pour tout le temps faire le mĂȘme livre avec la mĂȘme sĂ©lection, il nây a pas grand intĂ©rĂȘt. Câest donc pour ça que jâai Ă©crit un deuxiĂšme livre sur le rap indĂ©pendant des annĂ©es 90-2000, moins connu que les grands classiques du rap, ainsi que ce troisiĂšme livre sur les mixtapes, des Ćuvres parfois supĂ©rieures aux albums commerciaux, mais qui sont moins exposĂ©es.
« Ce qui est bankable chez un artiste, ce sont ses concerts, son image de marque, sa capacitĂ© Ă rĂ©cupĂ©rer du sponsoring⊠Aujourdâhui, lâalbum nâest plus une fin, mais un moyen. »
Comme tu viens de lâexpliquer, on trouve proportionnellement peu de mixtapes des annĂ©es 90 dans le livre. As-tu eu des rĂ©actions de gens qui tâont fait le reproche de ne pas en avoir assez mis, que les vraies mixtapes dataient de cette Ă©poque, etc. ?
Le livre est en deux parties : il y a une introduction et une sĂ©lection. Dans lâintroduction on parle des deux temps, des deux Ă©poques. On parle autant des cassettes des annĂ©es 1980-1990, que des albums MP3 gratuits des annĂ©es 2000-2010. Mais la sĂ©lection privilĂ©gie beaucoup plus ce qui est rĂ©cent. Donc oui, je mâattendais complĂštement Ă ce que certains regrettent la sous-reprĂ©sentation des annĂ©es 90. En France, on a un cĂŽtĂ© un peu plus puriste, traditionnel, que ce quâon peut voir aux Ătats-Unis. Si on parle aujourdâhui de mixtapes aux Ătats-Unis, les gens auront complĂštement oubliĂ© que câĂ©taient des cassettes autrefois. Ils ne tiltent mĂȘme pas sur le fait quâil y a « tape » dans le mot, qui veut dire cassette. Une mixtape aujourdâhui câest un truc gratuit quâon trouve sur internet et qui peut prendre des formes trĂšs diffĂ©rentes. En France câest un petit peu moins le cas, ce qui fait que dans lâesprit de beaucoup de gens, la mixtape reste la cassette des annĂ©es 90, et on va souvent voir utilisĂ©s les termes de « street album » ou autres pour qualifier la mixtape dans le nouveau sens du terme. Donc il y a ce biais, et je mây attendais.
Est-ce que jâai dĂ©jĂ eu le type de retours dont tu parles dans ta question ? Oui dĂ©jĂ , dĂšs ma premiĂšre interview, ça a Ă©tĂ© la premiĂšre question ! (rires) Je mây attendais, car pour beaucoup de fans de rap en France, la mixtape se rapporte Ă la dĂ©finition Ă©tymologique du mot : une compilation sur cassette.
Est-ce que tu penses que, dans le hip-hop, il y a un rapport au support plus fort que dans dâautres styles musicaux ?
Oui et non en fait. Non parce que chaque genre musical a son format de prĂ©dilection. Le vinyle, câest important dans le rock ou dans les musiques Ă©lectroniques. La cassette a aussi Ă©tĂ© importante dans le rock, il y a dâailleurs toute une Ă©poque dans les annĂ©es 80 durant laquelle plein de trucs biens sortaient sur ce format, jâen parle dans le livre. Mais le rap est trĂšs intimement liĂ© Ă lâhistoire de la cassette, avec ce moment trĂšs important, dans les annĂ©es 90, oĂč le format mixtape sâest imposĂ©. Donc oui, il y a un attachement particulier au format cassette, liĂ© Ă lâhistoire du rap, au fait quâune production monstrueuse sâest faite sur ce support dans les annĂ©es 90, et que beaucoup de fans sâen souviennent et en sont nostalgiques.
Dans lâintroduction, tu parles des mixtapes qui ont dâabord Ă©tĂ© des cassettes, puis des CD, pour arriver ensuite Ă lâĂšre du numĂ©rique, sans contrainte de durĂ©e (tu Ă©voques mĂȘme une mixtape de six heures), avec ou sans DJ. Les possibilitĂ©s sont tellement variĂ©es aujourdâhui quâon a envie de te demander : quâest-ce qui nâest pas une mixtape ?
(rires) Ăa câest la question difficile parce que câest complĂštement arbitraire aujourdâhui. Si on veut ĂȘtre puriste, une mixtape câest ce que ça veut dire, une compilation : un DJ, des effets, une sĂ©lection, des exclus⊠Si on est attachĂ© au sens du mot stricto sensu, le reste ce ne sont pas des mixtapes : ce sont des street CD, des albums digitaux⊠VoilĂ pour la dĂ©finition du puriste.
Moi jâai une autre dĂ©finition : la mixtape, câest ce qui est fait avec moins de freins et sans cahier des charges. Aujourdâhui, les gens sortent ce quâils appellent des « projets », on ne sait mĂȘme plus si câest des mixtapes ou des albums. La diffĂ©rence, trĂšs souvent, câest que la mixtape câest fait pour se faire connaĂźtre, il y a un aspect promotionnel, pour flatter les fans les plus durs, la rue. Lâalbum est plus souvent un projet commercial, on va souvent avoir des obligations. Des albums qui sortent en CD aujourdâhui, il nây en a plus beaucoup. Donc gĂ©nĂ©ralement, quand ils en enregistrent, les artistes vont mettre le paquet, sâassurer quâil y a un morceau un peu dur, un autre un peu club ou un peu R&B pour plaire Ă tout le monde. On sent quâil y a des rĂšgles, des limites, un cahier des charges. Dans une mixtape Ă proprement dit, la personne est plus libre. Câest comme ça que je mettrais le curseur, que je ferais la distinction. Mais je crois que chacun a sa propre dĂ©finition des mixtapes, en fait.
A la lecture de ton livre, jâai lâimpression que lâautre constante serait de dire que la mixtape sort en dehors des circuits de distribution des grandes maisons de disques.
Câest une distinction quâon peut faire, mais encore une fois tout est brouillĂ© aujourdâhui, câest un peu compliquĂ© de catĂ©goriser. Aujourdâhui, les majors savent tellement bien que la mixtape peut aider Ă promouvoir les artistes, quâelles sont souvent sorties avec leur accord. Dans le plan de carriĂšre dâun artiste, câest bien de sortir une mixtape six mois avant un album. Donc le cĂŽtĂ© spontanĂ© qui Ă©tait lĂ Ă lâorigine a un peu disparu. Un exemple : dans les annĂ©es 2000, 50 Cent, qui sâĂ©tait fait lourder des maisons de disques, sâĂ©tait refait une popularitĂ© via les mixtapes. Mais certains disent quâil y avait un plan de carriĂšre derriĂšre tout ça, avec des majors Ă la manĆuvre. Il y a toujours cette suspicion, cette possibilitĂ© quâune major soit derriĂšre. A lâinverse, il y a des gens qui vont sortir des choses bien produites, bien enregistrĂ©es, qui ressemblent vraiment Ă des albums, prĂ©sentĂ©s comme tels, mais disponibles uniquement en digital, que ce soit en indĂ©pendant ou en autoproduction. Donc on peut faire la distinction en fonction des rĂ©seaux de distribution, mais elle nâest pas toujours vraie. Il y a des mixtapes qui font partie dâune dĂ©marche commerciale avec lâindustrie du disque et les majors derriĂšre, il y a des vrais albums qui sont purement autonomes et indĂ©pendants. Il y a toujours des exceptions Ă tout, ce qui rend les choses trĂšs compliquĂ©es aujourdâhui. (rires)
Si on revient en France aujourdâhui, et quâon prend lâexemple de la mixtape de Fianso, #JeSuisPassĂ©ChezSo, au vu des ventes, nâaurait-il pas Ă©tĂ© avantageux pour la major de la sortir chez eux plutĂŽt quâen indĂ© ?
Câest un pari Ă chaque fois. On a parfois des mixtapes qui marchent et se vendent tellement bien quâon pourrait les considĂ©rer comme des albums. Il arrive mĂȘme que lâartiste dise aprĂšs coup que sa mixtape Ă©tait en fait un album, et quâelle fasse lâobjet dâune sortie commerciale. Lâexemple que jâai en tĂȘte câest Barter 6 de Young Thug, sorti sur les plateformes de mixtapes, mĂȘme si lâartiste a dĂ©clarĂ© que câĂ©tait un album. Je ne suis pas sĂ»r quâon puisse le trouver en CD aujourdâhui, mais en vinyle oui.
Donc quel est lâintĂ©rĂȘt pour les majors ? Il est parfois difficile de savoir Ă lâavance comment ça va marcher, ils peuvent lancer des albums Ă grands renforts de moyens et faire des flops. De la mĂȘme façon, on laisse des fois les artistes sortir des mixtapes, qui vont avoir finalement le destin critique et commercial dâun album. On nâest donc jamais sĂ»rs de ce qui va fonctionner, câest ça qui est beau avec la musique.
Un autre point, câest que lâindustrie du disque a trĂšs bien compris quâon ne faisait plus beaucoup dâargent sur les CD. Ăa arrive des fois, avec un CD « blockbuster » comme un album de Kanye West : on sait quâil y aura un destin commercial, quâil dĂ©gagera une certaine marge, pour employer un terme Ă©conomique. Mais avec internet et la crise du disque, les CD et les vinyles sont devenus beaucoup moins rentables quâauparavant. Ce qui est bankable chez un artiste, ce sont ses concerts, son image de marque, sa capacitĂ© Ă rĂ©cupĂ©rer du sponsoring⊠Aujourdâhui, lâalbum nâest plus une fin, mais un moyen. Lâessentiel pour une major, câest de dĂ©velopper un artiste, une image, pour gagner de lâargent autrement que par la vente de disques. Et donc, pourquoi ne pas construire cette image de marque par le biais de sorties gratuites ou de mixtapes ?
Quels ont Ă©tĂ© les critĂšres de sĂ©lection de ces 100 mixtapes ? Jâimagine que ça a dĂ» ĂȘtre un casse-tĂȘte de nâen choisir que 100.
Oui, ça lâa Ă©té⊠Câest toujours un peu pareil : on fait un arbitrage entre des incontournables, des choses quâon est obligĂ© de citer, et puis des goĂ»ts plus personnels. Parce quâau bout du compte, ce quâon veut, câest sortir son livre, pas celui quâaurait sorti le voisin. Câest un peu pour cette raison que je me suis concentrĂ© sur les mixtapes rĂ©centes, plutĂŽt que sur celles des annĂ©es 90. Jâaime les mixtapes des annĂ©es 90, ce nâest pas le problĂšme, mais les mixtapes de maintenant ont une autre dimension. Dans le panthĂ©on du rap, si on doit citer les 100 meilleurs projets des vingt derniĂšres annĂ©es, il y aura des mixtapes. Dans les annĂ©es 90, les mixtapes, ça reste des compilations. Elles sont trĂšs bonnes, et encore chouettes Ă réécouter, mais ça nâa pas la mĂȘme portĂ©e. Il y a donc une part dâincontournables dans la sĂ©lection, de choses dont il faut parler parce quâelles ont une place importante dans lâhistoire des mixtapes, et de choses qui sont un peu plus personnelles, peut-ĂȘtre un peu moins connues, que je voulais mettre en avant. Câest vraiment un compromis entre les deux.
« Ce qui est remarquable, câest que malgrĂ© ces prophĂ©ties rĂ©currentes sur la fin de lâalbum, il existe toujours. GrĂące aux mixtapes digitales gratuites, il nây a en fait jamais eu autant de sorties long format dans le rap. »
La deuxiĂšme question qui doit revenir souvent, jâimagine, doit ĂȘtre « Pourquoi une si faible proportion de mixtapes françaises dans la sĂ©lection ? »
Ce nâest pas une question que posent les gens qui me connaissent bien, parce quâils savent que je suis beaucoup plus orientĂ© rap amĂ©ricain que rap français. Mes livres prĂ©cĂ©dents parlaient dâailleurs trĂšs majoritairement de rap amĂ©ricain. Dâailleurs, quand mon Ă©diteur mâa dit que ce serait bien dâexplorer le rap français, je lâai renvoyĂ© vers quelquâun dâautre. Ce qui est important en France, câest le rap français, câest logique. Mais Ă lâĂ©chelle du rap international⊠Soyons clair, lâimpulsion vient des Etats Unis. Les mixtapes et street CD qui sont sortis en France lâont Ă©tĂ© sur le modĂšle amĂ©ricain, avec un cĂŽtĂ© miroir dĂ©formant. Objectivement parlant, câest un peu dĂ©licat de placer au mĂȘme niveau le pĂšre et le fils.
Ou il faudrait consacrer un livre aux mixtapes françaises.
Oui, dâailleurs, jâai vu quâun livre comme ça, dĂ©diĂ© aux mixtapes françaises des annĂ©es 90, Ă©tait en prĂ©paration (LâOdyssĂ©e de la Mixtape, sorti le 6 juin, ndlr). Il y a donc des gens qui font ça, et câest trĂšs bien. Mon point de vue est plus international. Il nây a pas que du rap amĂ©ricain dâailleurs dans mon livre, il y a un peu de canadien et quelques trucs britanniques aussi. A lâĂ©chelle internationale, le poids du rap amĂ©ricain est monstrueux par rapport Ă tout le reste, naturellement. Câest la raison pour laquelle mon premier livre sur lâhistoire du rap citait seulement cinq albums de rap français sur cent cinquante disques sĂ©lectionnĂ©s. Le rap français mĂ©rite dâĂȘtre creusĂ©, mais câest Mehdi Maizi qui lâa fait (avec Rap français, une exploration en 100 albums, ndlr), et câest trĂšs bien. Si quelquâun veut prendre la suite, et faire les 100 mixtapes françaises, en parlant Ă©normĂ©ment de Cut Killer par exemple, je trouverai ça trĂšs bien, je serai le premier Ă le lire.
Pour finir, quelle sera dâaprĂšs toi la prochaine mutation de la mixtape ? Penses-tu quâil peut encore exister de nouveaux formats aprĂšs tout ce qui a Ă©tĂ© observĂ© rĂ©cemment ?
Câest toujours difficile de prĂ©voir. Mais jâen parle Ă la fin de lâintroduction de mon livre : aujourdâhui parler de mixtape nâa plus grand sens, au mĂȘme titre que de parler dâalbums. Les gens utilisent le mot « projet » qui couvre les deux, parce que le numĂ©rique a offert tellement de possibilitĂ©s, que catĂ©goriser ou mettre des frontiĂšres est devenu presque impossible. Depuis des annĂ©es, on prĂ©dit la fin de lâalbum Ă cause de lâavĂšnement du numĂ©rique. Lâalbum Ă©tait liĂ© au vinyle, puis au CD, et on a tendance Ă penser quâavec le numĂ©rique il nây a plus que les morceaux et les singles qui intĂ©ressent les gens. Mais la vĂ©ritĂ©, câest que lâauditeur moyen de musique a toujours Ă©tĂ© plus intĂ©ressĂ© par des tubes que par des albums, le numĂ©rique nâa rien changĂ©. Et ce qui est remarquable, câest que malgrĂ© ces prophĂ©ties rĂ©currentes sur la fin de lâalbum, il existe toujours. GrĂące aux mixtapes digitales gratuites, il nây a en fait jamais eu autant de sorties long format dans le rap. Câest ce qui est Ă©tonnant. On pensait que les vidĂ©os, les tubes et les singles allaient tuer lâenvie dâavoir des longs formats, dâĂ©couter le mĂȘme artiste pendant une heure â ou six heures pour parler de lâexemple de tout Ă lâheure -, mais ce nâest pas vrai. Ăa prouve que lâalbum nâĂ©tait pas seulement un accident de lâhistoire de la musique : ça correspond Ă un vrai besoin de lâauditeur de musique. Et personnellement, ça me va trĂšs bien, car je prĂ©fĂšre les albums aux singles : jâaime me plonger pendant une heure dans lâunivers dâun artiste.
Retrouvez cette interview sur le site lebonson.org
Sâil y a un dĂ©bat que nous chĂ©rissons particuliĂšrement au sein de la rĂ©daction câest bien celui de la place de la mixtape et son Ă©volution au sein du rap. Câest donc avec un certain engouement que nous avons accueilli le dernier livre de notre confrĂšre Sylvain Bertot intitulĂ© âMixtape : un format musical au coeur du rapâ sorti il y a quelques jours aux incontournables Ă©ditions Le Mot et le Reste. Plus quâune simple interview, lâarticle qui suit a pour but de donner un aperçu de lâanalyse menĂ©e par le fondateur du site Fakeforreal sur ce format qui fait la particularitĂ© de la musique hip-hop depuis ses premiers pas dans le Bronx des annĂ©es 70 et jusquâĂ nos jours.
TBPZ : Hello Sylvain, tout dâabord quâest-ce qui tâa donnĂ© envie dâĂ©crire ce nouveau bouquin ?
Sylvain Bertot : Deux choses en particulier. La premiĂšre est que jâavais dĂ©jĂ Ă©crit un bouquin sur le rap en gĂ©nĂ©ral (Rap, Hip-Hop : 30 annĂ©es en 150 albums de Kurtis Blow Ă Odd Future, NDLR) qui mâavait donnĂ© lâimpression de ne pas traiter toute une partie pourtant essentielle du rap des annĂ©es 2000, celle sortie sur mixtape. Car lorsquâon regarde le phĂ©nomĂšne de prĂšs, on se rend compte quâĂ partir des annĂ©es 2000 notamment, la mixtape joue un rĂŽle de premier plan pour pas mal dâartistes dont les meilleurs projets sont parfois des mixtapes. Le second point est que jâaime bien âchercher dans les margesâ, parler des albums et artistes qui sortent des Ă©vidences. Câest pour moi un des intĂ©rĂȘts dâĂ©crire des bouquins : on rĂ©alise un vĂ©ritable travail de recherche, de fouille pour aller chercher les vrais bijoux cachĂ©s, pas ceux qui apparaissent dĂ©jĂ dans tous les classements Ă©tablis. Câest aussi clairement ce que jâavais cherchĂ© Ă faire avec mon second bouquin Rap indĂ©pendant : la vague Hip-Hop indĂ© des annĂ©es 1990/2000 en 30 scĂšnes et 100 albums qui avait pour but de raconter en quelque sorte une histoire alternative du rap US des annĂ©es 90 et 2000.
Quelle a été ton approche, ta méthode pour écrire ce livre ?
EnormĂ©ment de recherche Ă©videmment. Jâai cherchĂ© toutes les publications qui Ă©taient parues sur le format mixtape. La littĂ©rature nâest pas trĂšs fournie au delĂ de quelques articles et livres anglophones et de certains sites consacrĂ©s aux mixtapes rap. Curieusement, câest lâaspect graphique qui est presque plus couvert que lâaspect musical avec notamment le rĂŽle prĂ©pondĂ©rant du graphiste Kid Eight sur les covers des mixtapes des annĂ©es 2000 (il existe mĂȘme un livre entiĂšrement dĂ©diĂ© au sujet). Ensuite, jâai surtout passĂ© beaucoup de temps Ă Ă©couter des mixtapes avec une mĂ©thodologie dâĂ©coute bien prĂ©cise pour ĂȘtre capable dâeffectuer une sĂ©lection en fin de compte pour le livre.
Ce qui mâa frappĂ© dâentrĂ©e lorsque jâai commencĂ© Ă consulter les publications, câest que chaque auteur se rĂ©fĂ©rait Ă une pĂ©riode particuliĂšre de la mixtape et que personne ne semblait en fait vraiment dâaccord sur une dĂ©finition du format. Câest donc sur cette analyse dâĂ©volution du terme âmixtapeâ que jâai voulu partir en prioritĂ© pour mon livre.
Sur combien de temps sâest dĂ©roulĂ© ce projet ?
Sur environ deux ans. AprĂšs, jâai un travail Ă cĂŽtĂ©, je ne consacrais pas 100% de mon temps Ă lâĂ©criture mais je pense quâil fallait bien ce temps pour trouver, Ă©couter et digĂ©rer les centaines de mixtapes que jâai passĂ© au crible pour Ă©tablir cette sĂ©lection de 100 mixtapes âessentiellesâ qui sont compilĂ©es et commentĂ©es dans le livre.
Ce qui Ă©tait particuliĂšrement compliquĂ© pour les mixtapes, câest quâil nâexiste pas de registre officiel des sorties comme câest le cas pour les albums avec le Billboard ou le ISRC. Heureusement, il existe quelques sites qui se sont imposĂ©s comme de vĂ©ritables âannuairesâ de la mixtape (au sens âmixtape digitaleâ Ă partir des annĂ©es 2000) tels que Datpiff, ou Hotnewhiphop. Mais pour ce qui est des mixtapes sorties sur cassette avant lâĂšre internet, il mâa fallu rĂ©aliser un vĂ©ritable travail de dĂ©tective pour partir Ă dĂ©nicher les mixtapes les plus rares.
Jâimagine que tu nâas pas pu mettre la main sur tous les projets dont tu avais entendu parler ?
Absolument ! Câest notamment le cas pour les mixtapes sorties dans les annĂ©es 80 et 90 car celle-ci Ă©taient enregistrĂ©es sur cassette parfois en quelques dizaines dâexemplaires seulement car destinĂ© Ă un public trĂšs local. Inutile de dire quâavec le temps et les faibles capacitĂ© de conservation du format cassette, certaine mixtapes de lĂ©gende nâexistent plus que dans la mĂ©moire de ceux qui les ont Ă©coutĂ©es Ă lâĂ©poque.
Mais au delĂ de cela, ce format est de toute maniĂšre impossible Ă apprĂ©hender de maniĂšre exhaustive. Il faudrait dĂ©jĂ plus dâune vie pour Ă©couter toutes les mixtapes sorties le mois dernier seulement ! Car il faut bien comprendre que la caractĂ©ristique du format mixtape est de correspondre Ă un usage âpirateâ, totalement hors de contrĂŽle. JâĂ©voque dans le livre la distinction entre mixtapes officielles (celles qui ont Ă©tĂ© rĂ©ellement produites et sorties par un artiste lui mĂȘme) et toutes celles non officielles qui prennent davantage la forme dâun âbootlegâ en compilant des morceaux rares et exclusifs obtenus par un Dj ou un fan, parfois par des moyens peu scrupuleux. Il y a par exemple une anecdote autour de DJ S&S qui a longtemps Ă©tĂ© accusĂ© par Nas dâavoir volĂ© des morceaux destinĂ©s Ă Illmatic dans le bureau mĂȘme de son manager de lâĂ©poque.
Les 4 époques de la mixtape rap
On va Ă prĂ©sent dĂ©voiler une partie de lâanalyse du format âmixtapeâ que tu racontes en dĂ©tails dans ton livre avec un rapide panorama de lâĂ©volution de la mixtape au cours des 4 dĂ©cennies qui constituent lâHistoire du hip-hop.
Les années 70 et 80 : le rap se joue sur cassette
Ce quâil faut savoir câest que le rap a existĂ© sur cassette avant dâexister sur vinyle. En effet, dĂšs le milieu des annĂ©es 70, on retrouve des premiĂšres cassettes de mixes hip-hop enregistrĂ©es en pirate, ou avec lâaccord des DJs, lors des fameuses block party. Grandmaster Flash par exemple, enregistrait ses propres mixes lors de ses soirĂ©es et revendaient ensuite ses prĂ©cieuses cassettes dans la rue via un rĂ©seau de dealers et de chauffeurs de taxi.
A lâĂ©poque, on ne parlait pas encore de âmixtapeâ mais simplement de âcassetteâ ou parfois de âparty tapeâ. Il existait Ă©galement des âbattle tapeâ ou encore des âradio tapeâ qui permettaient de faire circuler les meilleures Ă©missions des radio new-yorkaises (telles que celles de Dj Red Alert ou plus tard celle de Bobbito Garcia et Stretch Armstrong, NDLR) au delĂ de la grosse pomme. Dj Jazzy Jeff affirmait dâailleurs dans une interview que câest grĂące Ă ce type de cassette quâil aurait dĂ©couvert le hip-hop depuis sa ville de Philadelphie.
A partir des annĂ©es 80, alors que le rap voit naĂźtre ses premiers albums qui sâĂ©coutent donc au format vinyle, le format cassette continue de sĂ©duire les auditeurs dont certains prĂ©fĂ©reront le cĂŽtĂ© authentique du rap âtel quâon lâentend dans la rueâ ; alors que les disques sortis par le circuit traditionnel favorisent un rap trĂšs aseptisĂ©, basĂ© sur des boucles disco / funk.
De cette pĂ©riode on retiendra assez peu de noms si ce nâest les 3 grands DJs incontournables de lâĂ©poque (Grandmaster Flash, DJ Kool Herc et Afrika Bambaataa) ainsi que le moins connu DJ Hollywood, un type qui Ă©tait parmi les premiers Ă rapper dans les discothĂšques huppĂ©es de New York et qui a jouĂ© un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant dans lâĂ©mergence de la mixtape avec la supposĂ©e toute premiĂšre mixtape de lâHistoire, sortie en 1972 !
Les annĂ©es 90 : lâage dâor de la mixtape
Le point de rupture entre ces deux Ă©poques vient du dĂ©but de la professionnalisation du format mixtape amorcĂ© par les DJs Starchild, Brucie B et surtout un certain Kid Capri, qui a fait passer la mixtape dâun enregistrement sauvage souvent de piĂštre qualitĂ© Ă une vĂ©ritable dĂ©monstration de force technique du DJ hip-hop. Avec le classique 52 Beats, mais Ă©galement dâautres mixtapes prĂ©sentĂ©es dans le livre, dĂ©marre un premier age dâor de la mixtape portĂ© par un grand nombre de DJs, principalement new-yorkais, au cours des annĂ©es 90.
BientĂŽt, ces mixtapes dâun nouveau genre possĂ©deront leurs standards : une introduction sous forme de routine calĂ©e au milimĂštre, des enchaĂźnements toujours plus travaillĂ©s, des mixtapes Ă thĂšme qui vont de pair avec un effort particulier accordĂ© au visuel la pochette. Des standards qui sont presque tous issus du travail de Kid Capri qui, avant dâĂȘtre invitĂ© sur le dernier album de Kendrick Lamar, a contribuĂ© Ă donner ses lettres de noblesse au format mixtape.
Plus tard, les disciples de Capri que sont DJ S&S ou DJ Clue, introduisent la norme des âexclusivesâ, ces morceaux conçus exclusivement pour une mixtape ou disponibles de maniĂšre anticipĂ©e avant la sortie dâun album, qui donneront encore plus dâimportance Ă ce format aux yeux des fans.
A partir du milieu des annĂ©es 90, le marchĂ© de la mixtape devient trop concurrentiel et les DJs doivent inventer leur propre spĂ©cialitĂ© pour exister. Alors que le new-yorkais Tony Touch fait de ses mixtapes des collections de freestyles, dâautres inventent le procĂ©dĂ© du mash up qui consiste Ă mĂ©langer plusieurs morceaux, parfois issus de genres totalement diffĂ©rents, au sein dâune mĂȘme track. On retient notamment dans ce style les âblend tapesâ de Ron G qui accĂ©lĂ©reront grandement la convergence entre rap et R&B en mĂ©langeant les deux genres.
En France, le format mixtape écrit également son histoire à partir du début des années 90 avec les séries cassette trÚs importantes de Cut Killer et DJ Poska notamment. Pour ce chapitre français, je renvoie au trÚs bon article de notre confrÚre Aurélien Chapuis publié sur le site de la RBMA : Une histoire orale de la mixtape en France
Les annĂ©es 2000 : la mixtape Ă lâheure du web
La troisiĂšme Ăšre de la mixtape se cristallise autour de deux phĂ©nomĂšnes : le premier est le raz-de-marĂ©e 50 Cent au dĂ©but des annĂ©es 2000. Le second dĂ©coule dâun Ă©vĂ©nement judiciaire survenu en 2007 envers la personne de DJ Drama.
Au dĂ©but des annĂ©es 2000, alors que 50 Cent peine Ă sâimposer auprĂšs des majors du fait de sa personnalitĂ© sulfureuse, le rappeur du Queens dĂ©cide dâemprunter un chemin alternatif vers le succĂšs en sortant, avec DJ Whoo Kid et DJ Kayslay, une sĂ©rie dâexcellentes mixtapes solo et avec son crew du G-Unit. Avec le succĂšs immense de mixtapes telles que 50 cent is the future, pour la premiĂšre fois, un rappeur rĂ©alise tout le potentiel du format mixtape pour asseoir sa street credibility et construire une fan base suffisamment solide pour garantir le succĂšs commercial dâun premier album : Get Rich or Die Tryin, sorti en 2003.
La particularitĂ© de DJ Drama Ă©tait de sâassocier avec un rappeur pour rĂ©aliser ses mixtapes, qui contenaient ainsi des remixes, des freestyles et des inĂ©dits dâun rappeur en particulier. En sâassociant avec le rappeur dâAtlanta Young Jeezy pour la mixtape Trap or Die, Drama va soudainement dĂ©localiser la mixtape vers le sud oĂč un vivier de jeunes artistes boostĂ©s au sirop codĂ©inĂ© (Gucci Mane, Lil Wayne et T.I en tĂȘte) allaient dĂ©frayer la chronique en sâappropriant un nouveau format de mixtapes distribuĂ©es quasi-exclusivement sur Internet.
Et lâĂ©vĂ©nement qui propulsera ce passage de la mixtape du format CD au format digital nâest autre quâun raid du FBI au domicile mĂȘme de DJ Drama qui eu lieu le 16 janvier 2007. En effet, il semblerait que lâindustrie du disque ne voyait pas dâun bon oeil la fortune amassĂ©e par le âroi de la mixtapeâ grĂące Ă la vente illĂ©gale de ces albums non officiels vendus sur CD-R via des rĂ©seaux de distributions parallĂšle quadrillant tout le territoire amĂ©ricain.
Peu aprĂšs cet Ă©pisode judiciaire, Drama inaugurait sa nouvelle stratĂ©gie en distribuant gratuitement sur Internet sa nouvelle, et tant attendue, mixtape : Da Drought 3 de Lil Wayne. A compter de cet Ă©vĂ©nement, la mixtape bĂ©nĂ©ficiera dâune sorte de deuxiĂšme Ăąge dâor avec lâarrivĂ©e des sites de tĂ©lĂ©chargement spĂ©cialisĂ©s sur les mixtapes rap. DatPiff.com, le plus cĂ©lĂšbre dâentre-eux, prendrait alors des airs de caverne dâAli Baba et jouerait un rĂŽle dĂ©terminant dans le phĂ©nomĂšne dâinternationalisation du rap amĂ©ricain qui pouvait dĂšs lors, ĂȘtre suivi en temps rĂ©el, par des fans situĂ©s aux quatre coins du monde.
Les années 2010 : la mixtape / album
A la fin des annĂ©es 2000, la mixtape est devenue avant tout un outil pour le rappeur et certains iront mĂȘme jusquâĂ dĂ©possĂ©der le DJ de ce format en distribuant des mixtapes estampillĂ©es âno djâ. Il faut dire que la fĂącheuse tendance de certains DJs de renom Ă hurler leur blaze au dĂ©but de chaque morceau commençaient Ă en agacer plus dâun. Mention spĂ©ciale pour DJ Kay Slay et DJ Drama qui se sont particuliĂšrement illustrĂ©s dans le domaine.
A partir du moment oĂč le DJ sâefface totalement au profit du rappeur (exit les hurlements de DJs, les intro et transitions travaillĂ©es), oĂč les mixtapes sont constituĂ©es quasi-uniquement de morceaux exclusifs, on est en droit de se demander ce qui diffĂ©rencie la mixtape dâun album. La gratuitĂ©, la qualitĂ© du mix et du mastering et une certaine forme de libertĂ© de parole et dâusage des samples pourraient ĂȘtre des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse mais sont finalement peu lisibles pour les fans. Dâautant quâon voit Ă©merger Ă partir de 2010 de plus en plus de mixtapes payantes (The Barter 6 de Young Thug ci-dessous) ou dâalbums gratuits (le dernier album de De La Soul par exemple).
Mais alors quâon pourrait croire que cette perte dâidentitĂ© lui aurait portĂ© prĂ©judice, le format mixtape semble se porter mieux que jamais. En tĂ©moigne la confiance que lui accorde encore des artistes de premiers plans tels que Chance The Rapper (dont le Coloring Book aura inaugurĂ© le premier Grammy remportĂ© par une mixtape) ou Drake qui semblent intĂ©grer pleinement le format mixtape dans sa discographie et ses plans marketing. On notera Ă©galement que la majoritĂ© des artistes au sommet du rap amĂ©ricain en 2017 doivent le dĂ©collage de leur carriĂšre Ă une grande mixtape : de Kendrick Lamar (Overly Dedicated) Ă A$AP Rocky (Long Live A$AP) en passant par Young Thug (Barter 6), Joey Bada$$ (1999) ou encore J. Cole (Friday Night Lights). A ce titre, on remarquera le rĂŽle primordial de lâannĂ©e 2009, durant laquelle un nombre impressionnant de mixtapes devenues des classiques ont vu le jour.
Retrouvez lâintĂ©gralitĂ© de lâarticle sur le site de The BackPackerz
Des compilations sur cassette Ă la musique digitalisĂ©e gratuite, Sylvain Bertot revient sur lâhistoire des mixtapes, le format musical emblĂ©matique de la culture hip-hop.
Sylvain Bertot est spĂ©cialiste de rap et de hip-hop, webmaster du blog Fake for Real et chroniqueur pour le webzine POPnews. Son troisiĂšme livre, Mixtapes â Un format musical au cĆur du rap, sorti le 18 mai 2017 aux Ă©ditions Le Mot et le Reste, fait lâapologie dâun format en constante mutation. AprĂšs une explication prĂ©cise de lâhistoire Ă©tonnante de la mixtape, il propose une sĂ©lection de 100 sorties marquantes de 1991 Ă 2016. Des plus emblĂ©matiques telles que 52 Beats de Kid Capri aux productions mĂ©connues de Bones, chaque mixtape est racontĂ©e et illustrĂ©e en une double page. Retour sur les Ă©volutions dâun genre fondateur de la culture rap.
Comment les mixtapes ont-elle participĂ© Ă lâĂ©mergence du rap ?
Sylvain Bertot â Le premier support enregistrĂ© du rap est la cassette. Câest un format qui a accompagnĂ© son histoire comme celle dâaucun autre mouvement musical. Ă ses dĂ©buts, le rap Ă©tait underground, dĂ©tachĂ© des labels, et nâexistait pas sur disque. Il consistait simplement en passer des disques dans la rue et parler â rapper â par-dessus. Câest ce que lâon appelle les block parties. DĂšs lâannĂ©e 1973, considĂ©rĂ©e comme lâannĂ©e de naissance du rap, des personnes ont enregistrĂ© ces prestations sur des cassettes pour en faire profiter un public plus large. Par la suite, ils ont enregistrĂ© des battles, des affrontements entre rappeurs, des Ă©missions de radio⊠La circulation de ces copies a permis Ă des DJ de devenir de vĂ©ritables stars du hip-hop, chose quâils nâauraient pas pu faire en payant les droits dâexploitation des chansons quâils utilisent et dĂ©tournent.
Quelle est leur importance aujourdâhui ?
De nos jours, il ne sâagit plus de compilations, ni de cassettes. On appelle âmixtapeâ de la musique distribuĂ©e gratuitement sur le net, via des plateformes comme Datpiff. La mixtape a tellement triomphĂ© quâelle nâexiste plus : on ne sait plus vĂ©ritablement faire la diffĂ©rence avec les âvĂ©ritablesâ albums, qui sortent de moins en moins en CD et de plus en plus en ligne. Le format est devenu le contraire de ce quâil Ă©tait, mais demeure au cĆur du rap tant quâil vĂ©hicule lâidĂ©e du âvrai son de la rueâ. Les CD sont pour le grand public alors que les rappeurs mettent leurs tripes sur les mixtapes, sans limites, pour les vrais fans. Câest par ce biais que de nombreux artistes se font connaĂźtre. Il en sort chaque jour plus quâon ne pourrait en Ă©couter pendant un an !
Vous dites que ce format est âen avance sur son tempsâ. Comment a-t-il Ă©voluĂ© depuis les premiers enregistrements de block parties pour devenir un genre Ă part ?
Ă la fin des annĂ©es 1980, les mixtapes deviennent un vĂ©ritable format, identifiĂ© et distribuĂ© selon des rĂ©seaux parallĂšles aux Etats-Unis. Certains DJ intervenant dans des discothĂšques new-yorkaises cultes se mettent Ă immortaliser leurs soirĂ©es pour les vendre. Petit Ă petit, ces cassettes rencontrent un grand succĂšs et fidĂ©lisent une audience. Le DJ Kid Capri fait de ses enregistrements des Ćuvres en tant que telles, en travaillant les introductions et les transitions. Ă ce moment, on dĂ©passe la simple copie, mĂȘme sâil sâagit toujours de compilations de morceaux.
Dans les annĂ©es 1990, les DJ rivalisent de virtuositĂ©. Certains font des blends, dâautres sâorientent vers les exclusive : ils cherchent Ă ĂȘtre les premiers Ă sortir les morceaux, quitte Ă les voler comme cela est arrivĂ© Ă Nas. Toute une plĂ©iade dâartistes â dont le plus emblĂ©matique est sans doute DJ Clue â vont construire leur notoriĂ©tĂ© sur la mixtape, qui passe du format cassette Ă celui de CD ou CD-R.
Comment 50 Cent a-t-il marquĂ© le passage de lâĂšre des DJ Ă celle des rappeurs ?
Au dĂ©but des annĂ©es 2000, un basculement sâopĂšre : les mixtapes ne mettent plus en avant un DJ avec plusieurs rappeurs, mais un rappeur, parfois sans DJ. 50 Cent est emblĂ©matique cette nouvelle donne. Il avait dĂ©jĂ entamĂ© une carriĂšre de rappeur, mais souffrait dâune image trĂšs sulfureuse, depuis quâil avait Ă©tĂ© impliquĂ© dans une fusillade. Les maisons de disques ne voulaient plus le produire. AssociĂ© au DJ Whoo Kid, il reprend les morceaux dâautres artistes pour rapper dessus. La mixtape 50 Cent is the Future connaĂźt un grand succĂšs et lui rouvre les portes des labels pour ses albums officiels. Sa rĂ©putation sâest construite dans la rue, le public sâest souvenu de son nom et a achetĂ© ses disques par la suite. Tous les rappeurs, connus ou non, ont alors voulu se construire une rĂ©putation de la mĂȘme façon.
Quel a Ă©tĂ© lâimpact de la crise du disque sur les mixtapes ?
La crise de lâindustrie musicale a accĂ©lĂ©rĂ© la production de mixtapes. Les maisons de disques ont fermĂ© les vannes et bloquĂ© les investissements. Dans la mesure oĂč les CD se vendaient moins, il sâagissait de rentabiliser toutes les sorties en ne produisant que des âblockbustersâ, bien conçus et bien produits, avec des singles, des ballades, des morceaux pour faire la fĂȘte⊠Les rappeurs les moins connus ne parviennent plus ĂȘtre signĂ©s. Dâautres, extrĂȘmement prolifiques comme Lil Wayne, se sentent bridĂ©s dans leur crĂ©ativitĂ©. Ils se mettent Ă sortir des mixtapes qui ressemblent Ă de vĂ©ritables albums. Ils enregistrent dâabord beaucoup de freestyles et dâimprovisations, puis des inĂ©dits et parfois la premiĂšre version de leurs tubes Ă venir.
La digitalisation nâa pas freinĂ© le dĂ©veloppement des mixtapes, au contraire.
Jusquâen 2007, Internet Ă©tait surtout un moyen de vendre et dâĂ©changer des mixtapes physiques. Le rĂ©seau de distribution Ă©tait devenu une industrie presque concurrente des labels. Cela posait problĂšme aux autoritĂ©s qui ne percevaient alors pas de taxes sur les chansons, illĂ©galement diffusĂ©es. Le grand DJ Ă mixtapes du moment, DJ Drama, sâest fait confisquer sa collection de disques lors dâune descente du FBI chez lui. Cela a eu un impact considĂ©rable et prĂ©cipitĂ© la digitalisation des mixtapes, tout en augmentant le nombre de morceaux inĂ©dits que lâon pouvait trouver sur chacune. Vers la fin des annĂ©es 2000, il y a eu une multitude de mixtapes distribuĂ©es gratuitement sur Internet. Pour le critique de rap amĂ©ricain David Drake, 2009 serait mĂȘme lâannĂ©e des mixtapes : tous les rappeurs importants du nouveau millĂ©naire en ont sorti une dâenvergure : Lil Wayne, Nicki Minaj, DrakeâŠ
Comment lâindustrie du disque a-t-elle rattrapĂ© son retard ?
Au dĂ©but de leur histoire, les labels Ă©taient vent debout contre les mixtapes : il sâagissait dâun circuit parallĂšle qui ne rapportait rien, voire diminuait leurs marges. Or, lorsquâelle a vu lâimpact que les mixtapes pouvaient avoir sur une carriĂšre, toute lâindustrie sâest engouffrĂ©e dans le crĂ©neau et les a intĂ©grĂ©es Ă sa stratĂ©gie dâinvestissement. Avec la crise du disque et le tĂ©lĂ©chargement illĂ©gal, la musique ne rapporte plus dâargent. Ce qui est important pour un artiste, câest alors dâavoir une image de marque quâil puisse vendre en faisant des concerts, du merchandising, en participant Ă des Ă©vĂ©nements⊠La musique est le moyen de se faire connaĂźtre. La distribuer gratuitement et de façon authentique permet de sâassurer une promotion et relĂšve de la stratĂ©gie de marketing.
Cela dĂ©nature-t-il lâidĂ©e initiale du âvrai son de la rueâ ?
Il y a en effet une certaine hypocrisie dans lâintervention cachĂ©e des labels, qui se sont mis Ă distribuer eux-mĂȘmes leurs morceaux aux DJ de mixtapes dĂšs les annĂ©es 1990, et Ă encourager leurs artistes Ă en produire. Cela peut poser problĂšme aux fans de rap, car ceux-ci accordent Ă©normĂ©ment dâimportance Ă lâauthenticitĂ©.En fait, les mixtapes et les albums visent deux publics diffĂ©rents : le premier sert Ă maintenir sa base de fans, Ă offrir un aperçu de ce que lâon est en train de crĂ©er de façon trĂšs rĂ©guliĂšre sans contrainte de longueur et de contenu. Le second doit toucher un grand public Ă la mĂ©moire courte, qui pioche des singles au grĂ© des modes.
Retrouvez lâinterview de Sylvain Bertot sur le site des Inrocks
Lâauteur, Sylvain Bertot, revient sur lâhistoire de la mix-tape, dont le phĂ©nomĂšne est apparu aux Etats-Unis avec le rap⊠A travers la prĂ©sentation dâune centaine de mix-tapes qui ont marquĂ© le rap US (de 50 Cent Ă Kanye West, en passant par Lil Wayne ou Drake), Mixtapes â Un format musical au cĆur du rap revient sur lâapparition du concept de mix-tape et son Ă©volution dans le temps. Dâabord prĂ©sentĂ©e au format cassette, il sâagissait de compilations rĂ©alisĂ©es par des Djâs et revendues sous le manteau, puis les Mcâs se sont appropriĂ©s le concept pour se prĂ©senter et faire leur buzz, vĂ©ritable carte de visite distribuĂ©e gratuitement ou dĂ©posĂ©e en maisons de disques (quand on cherchait Ă ĂȘtre signĂ©)⊠Aujourdâhui la tape est devenu un vĂ©ritable produit commercial. Câest lâĂ©quivalent un projet studio, vendu au mĂȘme titre quâun album⊠Dâailleurs parfois la mix-tape se vend plus que lâalbum dâun artiste⊠Bref, tout est racontĂ© dans ce bouquin de 288 pages !