Le Sacre du rock
De la diabolisation Ă la sacralisation
Extrait
En un quart de siĂšcle, Ă lâinverse du diable auquel on le dit vouĂ©, le rock est parvenu Ă sortir des enfers pour se hisser aux plus hauts sommets, jusquâĂ lâOlympe oĂč siĂšgent ses plus fameux âguitar heroesâ. (âŠ) Au cours de son Ă©volution, il a su prĂ©server le voile de mystĂšres qui lâenveloppe depuis sa naissance, tout en revendiquant une part de lumiĂšre qui lui a permis de prĂ©tendre Ă une dimension sacrĂ©e, voire religieuse.
Issue de la culture syncrĂ©tique des descendants dâesclaves noirs amĂ©ricains, la musique blues naĂźt dans le delta du Mississipi Ă la fin du XIXe siĂšcle. RejetĂ©e par les blancs comme la musique du diable, aurĂ©olĂ©e de mystĂšres, riche en lĂ©gendes faustiennes (Robert Johnson et son fameux pacte avec le diable), la musique blues a enfantĂ© deux grandes familles musicales : le funk et la soul dâune part, le rockânâroll dâautre part. DĂšs le dĂ©but, le rock hĂ©rite de la charge diabolique du blues : on le dit malĂ©fique, il corrompt la jeunesse, jimi Hendrix en est lâenfant vaudou et les Rolling Stones affichent leur sympathie pour le diable. Mais peu Ă peu, on passe de la diabolisation Ă la sacralisation du rock. ParrallĂšlement Ă la baisse de lâĂ©treinte religieuse en occident, le rock comble le vide quâil a participĂ© Ă crĂ©er et il devient la religion majoritaire des jeunes gĂ©nĂ©rations qui dĂ©ifient les stars du rock. Les artistes du rock deviennent des idĂŽles, adulĂ©es, et la musique rock confine au gigantisme.
Le Sacre du rock propose une histoire originale du rock vu Ă travers lâĂ©volution de sa charge magique et symbolique.
Revue de presse
- Blues Books Dominique Boulay Blues Magazine oct-nov-dec 2012
- Histoire d'un malentendu Cédric BRU Les Obsédés Textuels septembre 2012
- Le Sacre du Rock (Chroniques) Noé Gaillard Murmures 24 septembre 2012
- Read around the clock Yvain La caverne des idées 25 juin 2012
Le jeune Ă©crivain et historien Steven Jezo-Vannier consacre dâailleurs tout un ouvrage Ă ce sujet. Dans Le Sacre du Rock6, il explique comment ce genre musical est entiĂšrement imbibĂ© de religiositĂ© : « Le vocabulaire crĂ©dite la vision dâun rock sanctifiĂ©. Il existe en effet tout un champ lexical rĂ©vĂ©lant la grande sacralitĂ© confĂ©rĂ©e au genre musical [du rock] : les superstars sont considĂ©rĂ©es comme des hĂ©ros, Ă lâimage des personnages des religions antiques ; on parle volontiers de âdieux du rockâ, dâ âicĂŽnesâ, dâ âidolesâ, de stars âadulĂ©esâ, âadorĂ©esâ, âvĂ©nĂ©rĂ©esâ⊠Certains fans vouent un vĂ©ritable âculteâ Ă leurs musiciens favoris, les dĂ©ifient et les glorifient au plus haut niveau. Le langage prĂȘte mĂȘme au rock une âmythologieâ, faisant entrer son histoire dans le mythe et le registre lĂ©gendaire. Les rumeurs courent, des croyances prennent forme et peuplent les biographies des musiciens : les uns auraient vendu leur Ăąme au diable, les autres auraient reçu leur don de Dieu⊠». Lâauteur français dĂ©crit ainsi comment deux des figures les plus populaires de ces derniĂšres dĂ©cennies, Bruce Springsteen et Bono, auteurs de chansons chargĂ©es de flamme et dâĂ©motion comme Born In The USA et The River (pour lâamĂ©ricain), Sunday Bloody Sunday ou With Or Without You (pour lâIrlandais, chanteur de U2), nâont cessĂ© de mettre en scĂšne leur foi religieuse, cĂ©lĂ©brer la gloire de Dieu et leur relation au Tout-Puissant dans leurs paroles â mais ajouterais-je aussi â, dans leur forme musicale, qui emprunte souvent les voies de la ferveur, de la dĂ©votion ou du pompiĂ©risme.
Des poĂšmes grecs cĂ©lĂ©brant la puissance de ses hĂ©ros aux hymnes rock popularisĂ©s par U2, en passant par les invocations et les percussions des chamans, « la musique, affirme Jezo-Vannier, outil de dialogue avec le monde invisible des esprits, prend place dans le lien intime entre lâhomme et le surnaturel, au cĆur du rapport au divin » .
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Lâauteur nâen est pas Ă son coup dâessai. SpĂ©cialiste de la contre-culture, il a dĂ©jĂ publiĂ© deux ouvrages chez le mĂȘme Ă©diteur.
Il y a comme un paradoxe fondamental dans lâhistoire de la musique rock. Ă lâorigine pourfendeur de toutes les sacro-saintes valeurs comme la religion, le pouvoire de lâargent ou le respect de lâĂ©tablissement, ne voilĂ -t-il pas que, trĂšs rapidement, celui-ci est devenu lui-mĂȘme lâobjet dâun nouveau culte, oĂč tout est sacralisĂ© au plus haut point, quâil sâest fourvoyĂ© dans des mises en scĂšne aux coĂ»ts pharaoniques. Tellement adulĂ© et vĂ©nĂ©rĂ© quâil sâest Ă©levĂ© jusquâĂ des stratosphĂšres qui lâĂ©loignent toujours davantage du commun de ses adorateurs. Ăloignement objectif qui ne pouvait que laisser la porte ouverte Ă toutes les relectures subjectives du moindre fait! Dâautant que certaines de ses idoles se sont compromises dans des voies pour le moins mystĂ©rieusesâŠ
Lâouvrage propose donc un examen approfondi de lâhistoire du rock Ă travers lâĂ©volution de sa charge magique et symbolique. Le titre de chacun des chapitres de lâouvrage laissant la porte ouverte Ă toutes les spĂ©culations : Sympathy for The Devil, Knockinâ On Heavenâs Door, Stairway to Heaven, Heaven is Your Mind, The Golden Road, Plastic Jesus, Heaven and Hell.
Ayant dĂ©sormais une petite idĂ©e du chemin quâemprunte lâauteur, vous nâavez plus quâĂ mettre vos pas dans les siens. Bon voyage !
textuel
Dans Life, son autobiographie, Keith Richards Ă©crit âAprĂšs tout, le rockânâroll ce nâest que du jazz avec une fĂ©roce rythmiqueâ
Venant de celui qui reprĂ©sente un des principaux avatars du âsatanisme rockânârollienâ, cette observation renvoyant nĂ©gligemment âla musique du diableâ Ă une simple histoire de binaire peut dĂ©concerter.
Steven Jezo-Vannier, auteur de plusieurs ouvrages sur les marges du rock et de la contre culture, nâentendait pas en rester lĂ . Le Sacre du Rock traite des rapports ambigus dâune musique issue du blues (entre autresâŠ) vite appelĂ©e rock, quâelle entretiendrait avec le Mal. Musique naĂźt dans la fange et le chaudron du Malin pour se voir porter au pinacle et dont les adeptes emplissent aujourdâhui les stades pour se prosterner devant les officiants aurĂ©olĂ©s de lumiĂšres cĂ©lestes.
Dans une Ă©tude documentĂ©e et serrĂ©e, S.J-V prolonge le travail de Hein ou Bourre sur cette idĂ©e ancienne du âsatanisme rockâ et sur les grands thĂšmes qui constituĂšrent sa singularitĂ© et ses dĂ©viances (religion, drogues, rĂ©volte sociale, alternative spirituelleâŠ)
ParallĂšlement, il souligne le basculement et le glissement progressif du stade de rejet et de marginalisation du rock Ă sa âsacralisationâ par le public et les mĂ©dias. SâĂ©cartant de sa mission dâorigine, le rock â dĂ©signĂ© un temps comme arme anticapitaliste â devint un des nouveaux emblĂšmes de la sociĂ©tĂ© de consommation en sâimposant, par exemple, comme la musique de rĂ©fĂ©rence des spots de pubs !
Retour en arriĂšre. Au dĂ©but Ă©tait le blues. Musique de lamentation et de consolation Ă la fois chantĂ©e par les Noirs dans les champs de coton du sud des Ătats Unis et popularisĂ©e dans le delta du Mississippi.
Lâaffaire aurait pu sâarrĂȘter lĂ . Le blues restant une sorte de patois musical, dâexception culturelle⊠Mais, il enfla et surtout captiva de jeunes Blancs rebelles (comme Elvis, Jerry Lee, Little Richard jusquâau jeunes stones de Dartford) qui participĂšrent Ă lâĂ©tablissement â pari gagnĂ© ! â du crossover. La mĂȘche Ă©tait allumĂ©e, la bombe prĂȘte Ă exploser. On connaĂźt la suiteâŠ
Pour notre part, â et nous regrettons quâil nâen soit fait suffisamment mention â lâhistoire du rock est aussi et surtout une affaire de racisme. Racisme anti noir, racisme anti jeune et plus tard racisme anti homo avec toutes ses formes de dĂ©viance.
En effet, le fameux diable entrant dans les maison nâest autre que le nĂšgre tant redoutĂ© de la middle class amĂ©ricaine â duquel de jeunes blancs (souvent par rĂ©action anti parentale) se sentirent solidaire. Dâautres poussĂšrent la dĂ©marche plus loin et virent dans la nĂ©gritude lâaboutissement de tout avĂšnement spirituel comme Eric Burdon par exemple.
LâopportunitĂ© devint ensuite trop belle pour tant de bien pensants de prospĂ©rer sur ce hiatus. En effet, tout ce qui constitua la diabolisation phase A â donc sans le satanisme de pacotille (hormis le vaudou, respectĂ© par Hendrix, Dr John, SantanaâŠ) â venait du nĂšgre et donc Ă©tait coupable !
La suite tiendra davantage de la provocation et des frasques de jeunes vedettes aveuglĂ©es par le succĂšs et diminuĂ©s par la drogue (Led Zeppelin, Rolling Stones, WhoâŠ). Ăternelle question du Bien et du Mal. A vrai dire, comme si parcourir, entre les 60âs et les 70âs les routes accompagnĂ©s de copains et de groupies pour aller jouer de la musique rythmĂ©e pouvait ĂȘtre rangĂ© dans la catĂ©gorie du Bien ?!
Pour en revenir, bien sĂ»r, au livre de Steven Jezo-Vannier, il nous a passionnĂ©, il nous a rappelĂ© aussi quâil y a dĂ©sormais, grĂące Ă des Ă©diteurs compĂ©tents et passionnĂ©s, une vraie critique rock française et nous a ramenĂ© aux sources dâune musique incomparable. Il a Ă©galement le mĂ©rite de montrer quâaujourdâhui la fausse idĂ©ologie (Marilyn Manson, Rammstein ou Placebo) lâemporte sur lâartistique.
En mĂȘme temps, il nous a aussi laissĂ© quelque peu sur notre faim, lâauteur peinant Ă suivre son projet initial et se perdant un tantinet dans lâidĂ©e de sacralisation en restant flou dans sa dĂ©monstration.
Peut-ĂȘtre aussi pour la simple raison que le rock ne fera jamais bon mĂ©nage avec le SacrĂ©.
Je nâai trouvĂ© nulle part dâindication concernant lâauteur du montage de couverture. Peut-ĂȘtre est-ce pour lui Ă©viter les foudres de quelque croyant qui pourrait y voir âirrespectâ. Ce Christ au milieu de la cĂšne, manipulant une guitare Ă©lectrique peut choquer, tout comme en son temps Patrick Bouchitey dans âLa vie est un long fleuve tranquilleâ. Il serait malgrĂ© tout fort dommage de sâen offusquer dans la mesure oĂč le contenu du livre sâavĂšre une analyse chronologique des rapports du Rock avec le sacrĂ©.
Un contenu dâune lecture aisĂ©e et agrĂ©able autant quâinformative qui devrait permettre Ă quelques uns de ne plus utilisez Ă tort et Ă travers lâexpression â Rock nâ Rollâ. De âSon Houseâ un blues man Ă Franck Zappa en passant par Led Zeppelin ou Little Richard et en citant â en en explicitant des passages â des chansons, Jezo-Vannier trace un historique du Rock et met en Ă©vidence Ă partir de son origine, le blues, ses rapports avec le SacrĂ©. En sortant de lâĂ©glise pour raconter la vie profane et non plus glorifier Dieu, le gospel devient le blues. Ce dernier en se mariant avec le Hillbilly devient le Rock-a-billy et introduit les blancs dans lâorchestre. Elvis Presley, surnommĂ© le King, lui donnera ses lettres de noblesse mais dĂ©clenchera par ses chansons et son jeu de scĂšne les rĂ©actions de lâĂ©glise traditionnelle et conservatrice. Dâun autre cĂŽtĂ© Chuck Berry, Little Richard, Ray Charles ou Jerry Lee Lewis chanteront comme les blues men des textes trĂšs sexualisĂ©s et certains seront condamnĂ©s en justice. Vous avez compris le Rock est Ă lâimage du montage de la couverture : Ă la fois respectueuse et totalement iconoclaste. Et les versions actuelles de cette musique conservent le mĂȘme fonctionnement. Câest sans doute pour cela que cette musique ne meurt pas et que lâon cĂ©lĂšbre ses icĂŽnes (les Rolling Stones ont cinquante ans de carriĂšre).
Fouillez dans votre discothĂšque vous devez bien avoir quelques vinyles qui grattent mais qui illumineront votre lecture.
Tant que nous sommes dans le Mot et le Reste, enchaĂźnons sur une de leur plus rĂ©centes parutions, et non des moindres. Une autre histoire du rock, oui, encore. Mais sous le prisme Ă la fois original et Ă©vident de la religion. Le rock est la musique du diable, tout bon intĂ©griste vous le dira. Mais dâoĂč vient cette lĂ©gende tenace ?
Câest donc aux rapports tendus mais constants entre musique et religion que nous convie Steven Jezo-Vannier. Du blues oĂč les musiciens sâinventent une lĂ©gende en racontant leur pacte avec le diable en Ă©change dâun phrasĂ© de guitare hors du commun Ă un Elvis Presley qui, non content de pervertir la jeunesse de son vivant, va devenir la premiĂšre divinitĂ© du show business aprĂšs sa mort ; de ce petit malin de John Lennon qui aura du mal Ă faire comprendre que sa phrase sur les Beatles plus cĂ©lĂšbre que le Christ Ă©quivaut Ă une rĂ©alitĂ© quant Ă la baisse de popularitĂ© de lâĂ©glise catholique Ă lâembrasement de la culture hippie pour les spiritualitĂ©s orientales, de la mystique complexe de Led Zeppelin Ă Satan brandi comme un Ă©tendard par des groupes de hard, dâune Madonna combinant stupre et religion pour faire le buzz au succĂšs rĂ©cent des groupes de nĂ©o mĂ©tal chrĂ©tien hurlant leur plaisir dâĂȘtre Ă Dieu en vous esquintant les oreilles, tout un programme⊠Citant constamment les textes de chanson (avec traduction pour les non anglophones, on se rassure), ce bouquin trĂšs juste dans sa vision des choses est un vrai plaisir de lecture.
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