Joy Division
Sessions 1977-1981
Le son célÚbre son de Joy Division décortiqué, des démos de Warsaw aux premiers singles de New Order.
Il y a quarante ans, le suicide de Ian Curtis mettait un terme Ă lâhistoire de Joy Division, lâune des formations les plus novatrices de lâhistoire du rock anglo-saxon. Au terme dâune carriĂšre mĂ©tĂ©orique, le groupe britannique laissait deux albums emblĂ©matiques, Unknown Pleasures et Closer, ainsi quâune poignĂ©e de singles appelĂ©s Ă faire date, « Transmission », « Atmosphere » ou encore « Love Will Tear Us Apart ». Mieux encore, les quatre musiciens lĂ©guaient un son unique, ciselĂ© sous la fĂ©rule dâun producteur de gĂ©nie, Martin Hannett, et qui nâa pas cessĂ© depuis lors dâinspirer les musiciens du monde entier. LâĂ©tude qui suit se propose de revenir sur les chansons qui ont fait leur carriĂšre, depuis leurs dĂ©buts sous le nom Warsaw Ă la longue transition dâun an conduisant les survivants de Joy Division Ă se rĂ©inventer via New Order.
Revue de presse
- Interview Pierre-Frédéric Charpentier NicoTag Xsilence 19 avril 2020
- Marque ta page #9 Amaury Rauter Goûte Mes Disques 5 mai 2020
- Joy Division Aurélia Laballe France 2 // Basique 23 mars 2020
- Joy Division Maxime LachaĂŒd ObskĂŒre Magazine 16 mars 2020
- Joy Division Stanislas Chapel Trinity Webzine 3 mars 2020
- Ian Curtis, encore, toujours Hugues Blineau Pop News 16 février 2020
Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier est enseignant et chercheur en histoire. Il est lâauteur de livres sur les intellectuels français entre 1936 et 1940, et dâun Rock the Casbah-Le son de The Clash, Ă©galement publiĂ© chez Le Mot et le Reste.
Dans son introduction, il explique lâorganisation du livre, et son propos uniquement musical. Une vingtaine de pages, claires, concises, sont consacrĂ©es Ă lâhistoire et Ă lâĂ©volution technique, musicale, du groupe, puis aux premiers mois de New Order. On constate tout de suite que P.-F. Charpentier ne prend pas Ian Curtis pour un demi-dieu, il nâest pas question ici dâun quelconque romantisme noir pour fans morbides, il en parle comme dâun homme souffrant dâĂ©pilepsie et de dĂ©pression. Voici le portrait musical dâun groupe de rock enfin dĂ©barrassĂ© de ses oripeaux lĂ©gendaires.
Le corps du livre est rĂ©alisĂ© Ă partir de lâensemble des enregistrements existants et disponibles : rĂ©pĂ©titions, dĂ©mos, passages en studio, disques. Pour chaque titre ou presque, lâauteur a traduit des passages de paroles, et signalĂ© les reprises notables quand il y en a. Les concerts sont Ă©voquĂ©s au grĂ© des pages.
Fort logiquement, on dĂ©bute la lecture avec Warsaw dont la premiĂšre trace musicale date du 18 juillet 1977. Cette premiĂšre dĂ©mo est importante, non seulement dans lâhistoire musicale du groupe, mais aussi pour ce livre : P.-F. Charpentier y fait preuve dâhonnĂȘtetĂ© et dâobjectivitĂ©. Il nâhĂ©site pas Ă traduire ce que Ian Curtis a pu Ă©cire de plus mauvais, le texte de âYouâre no good for meâ : « I can wash the dishes-My soups can taste delicious », ce que lâauteur traduit par « Je peux laver la vaisselle-Mes soupes peuvent avoir un goĂ»t dĂ©licieux ». Loin, trĂšs loin de âLove will tear us apartâ.
Moins anecdotique, plus problĂ©matique, est le rapport au nazisme et Ă son esthĂ©tique. Câest peut-ĂȘtre ici que le mĂ©tier dâhistorien de lâauteur transparaĂźt. Dâune part il recontextualise ces images et propos, et dâautre part, en montre lâĂ©vidente bĂȘtise. Câest Ă cette Ă©poque une transgression classique, qui nâa pas vu Siouxsie affublĂ©e dâune croix gammĂ©e ? Lâadresse au public de Bernard Sumner le 2 octobre 1977, les paroles de âNo love lostâ et de âWarsawâ Ă©voquent toutes Rudolf Hess, dâautres textes de cette pĂ©riode sont truffĂ©s de rĂ©fĂ©rences au nazisme, et que dire de la pochette du EP An Ideal For Living rĂ©alisĂ©e par Bernard Sumner oĂč le recto montre un membre des jeunesses hitlĂ©riennes et le verso des photos du ghetto de Varsovie ? On peut dire, que pour une fois, la mise au point est claire. Ici, point de tergiversation.
La mue du groupe punk vers la new wave est trĂšs bien dĂ©crite, lâauteur met en lumiĂšre chaque dĂ©tail, chaque diffĂ©rence, on voit le groupe au travail. Notamment sur âNo love lostâ : assemblage dâune partie punk et dâune intro beaucoup plus Ă©voluĂ©e musicalement. Câest encore plus tangible avec des titres comme âTransmissionâ ou âShadowplayâ. Toute la pĂ©riode 77-78 jusquâĂ lâenregistrement RCA est dâune grande Ă©rudition et montre un gros travail de recherche car elle est peu documentĂ©e. En septembre 1978, le groupe passe pour la premiĂšre fois Ă la TV, sĂ©quence dĂ©crite avec un brin dâhumour et dâagrĂ©ables petites moqueries.
Joy Division progresse rapidement, et sous nos yeux : la premiĂšre Peel Session, en janvier 1979, donne Ă Ă©couter des morceaux avant quâils ne passent entre les mains de Martin Hannett. Suivent dâautres essais oĂč le groupe sâendurcit.
En avril, Ă©talĂ©es sur trois weekends, se dĂ©roulent les sĂ©ances dâenregistrement et le mixage dâUnknown Pleasures. On ose imaginer le calvaire de Stephen Morris Ă qui Martin Hannett fait enregistrer chaque Ă©lĂ©ment de batterie sĂ©parĂ©ment. Hannett rĂ©alise seul le mixage, il refuse toute participation du groupe, Ă lâĂ©coute du rĂ©sultat Curtis et Morris adorent, Hook et Sumner dĂ©testent. Des annĂ©es plus tard, Sumner a encore du mal Ă Ă©couter lâalbum. Pour Peter Hook, câest diffĂ©rent, puisquâil joue intĂ©gralement Unknown Pleasures avec The Light.
Chaque morceau enregistrĂ© est dĂ©taillĂ© : composition, Ă©criture, enregistrement, production par Martin Hannett. Chaque instrument est analysĂ© et en particulier le jeu de Stephen Morris. En réécoutant pendant la lecture, grĂące aux utiles commentaires de lâauteur, jâai dĂ©couvert des sons que je ne connaissais pas.
[âŠ]
La principale originalitĂ© de ce livre est dâaller dans le temps jusquâĂ Movement. LĂ oĂč dâautres sâarrĂȘtent au suicide de Ian Curtis en se posant des tas de questions mĂ©taphysiques relevant plus des pages faits divers quâautre chose, P.-F. Charpentier documente cette pĂ©riode de transition oĂč Peter Hook, Stephen Morris, Bernard Sumner ne sont plus Joy Division, sans ĂȘtre encore New Order. Cette mĂ©tamorphose qui paraissait si rapide, si nette et franche dans lâhistoire musicale ne lâest pas. Et câest tout Ă lâhonneur de lâauteur de nous Ă©clairer sur ces quelques mois.
On assiste donc au dĂ©but de ce qui nâest pas encore New Order. La premiĂšre sĂ©ance, organisĂ©e par Tony Wilson, avec Kevin Hewick au micro tourne au fiasco. Câest Ă partir de juin que le groupe commence Ă rĂ©pĂ©ter Ă trois et compose ses premiers titres. Le groupe continue mais nâa plus de tĂȘte, au sens propre. Les premiers concerts sont instrumentaux, avec une place vide oĂč se tenait Ian Curtis, puis chacun chante un peu comme il peut. Le choix de Bernard Sumner au chant ne sera pas une Ă©vidence, mĂȘme Rob Gretton, leur manager, sây essaiera. Ils ne pouvaient que continuer ensemble, ils avaient ce traumatisme en commun mais aussi et certainement besoin les uns des autres pour le dĂ©passer.
Les rĂ©pĂ©titions Western Hero en septembre 1980 montrent bien leur volontĂ© de continuer. Tous les morceaux jouĂ©s sont nouveaux, ou presque. Ces sessions se trouvent sur lâĂ©dition anniversaire de Movement sortie en 2019. New Order enregistre son premier disque en septembre, il sâagit de deux titres travaillĂ©s avec Ian Curtis, dont le superbe âCeremonyâ. Le 45T sortira en mars 1981 et arrivera Ă la premiĂšre place des classements indĂ©pendants. En octobre, lâarrivĂ©e de Gillian Gilbert paraĂźt presque fonctionnelle, la place des claviers dans les nouvelles compositions est de plus en plus importante, il devient difficile dâassurer Ă trois le jeu de quatres instrumentistes
Joy Division nâexiste plus, mais en fĂ©vrier les trois musiciens retournent en studio pour enregistrer quelques overdubs pour des morceaux figurant sur Still.
EtalĂ©es sur le premier semestre de lâannĂ©e 1981, les sessions dâenregistrement de Movement sont marquĂ©es par les rapports dĂ©lĂ©tĂšres de Martin Hannett avec Peter Hook et Bernard Sumner, qui veulent se mĂȘler de la production, chose impensable pour Hannett. Movement, de lâaveu mĂȘme des musiciens des annĂ©es aprĂšs, est encore un album de Joy Division, comme un solde de tout compte. Musicalement, ce qui est gracĂ© sur ce disque est la suite logique de Closer. LâarrivĂ©e des claviers sur le 2°album de Joy Division se confirme avec cet album, le chemin vers lâĂ©lectronique est confirmĂ©. Câest avec le single âEverythingâs Gone Greenâ enregistrĂ© pendant les sessions de Movement, que New Order nait vraiment.
Cette chronologie relativement complexe est dĂ©cryptĂ©e talentueusement dans ses moindres dĂ©tails par Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier. LĂ oĂč le flou rĂ©gnait, place dĂ©sormais Ă la nettetĂ©.
AprĂšs la partie consacrĂ©e Ă âMovementâ, arrive la partie archĂ©ologique du livre : lâauteur y recense quelques inĂ©dits et chute de studio, des versions live notables, des remix tardifs et mĂȘmes des faux titres de Joy Division.
Suit un utile dictionnaire biographique oĂč lâon trouve bien Ă©videmment les musiciens, mais aussi toutes les personnes qui ont gravitĂ© autour du groupe, du reconnu Tony Wilson Ă Wroey que la postĂ©ritĂ© nâa pas retenu. Pour ma part, je lâai lu dĂšs le dĂ©but, et mây suis reportĂ© Ă plusieurs reprises. Ce dictionnaire est complĂ©tĂ© par un index, une discographie, une bibiographie et une filmographie, des sites internet, et dâune table des matiĂšres fouillĂ©e.
Cette foison dâinformations fait regretter lâabsence dâune vĂ©ritable Ă©dition des morceaux de Joy Division.
La chronique intégrale est sur Xsilence
Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier, enseignant et chercheur en histoire Ă Toulouse, est lâauteur de plusieurs livres dont Les intellectuels français et la guerre dâEspagne (1936-1939). Il publie rĂ©guliĂšrement dans la revue Aden, qui sâintĂ©resse Ă la vie et Ă lâoeuvre du romancier, philosophe, journaliste et homme politique Paul Nizan. Chez Le Mot Et Le Reste, il a dĂ©jĂ publiĂ© un remarquĂ© Rock The Casbah-Le Son De The Clash.
AprĂšs avoir lu puis chroniquĂ© sur le bog son livre Joy Division Sessions 1977-1981, NicoTag a eu envie dâen savoir plus. Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier a chaleureusement acceptĂ© de rĂ©pondre Ă ses questions.
Vous ĂȘtes historien de mĂ©tier, vous avez sorti plusieurs ouvrages dans ce domaine notamment au sujet des intellectuels français entre 1936 et 1940. Quâest-ce qui vous a amenĂ© Ă Ă©crire sur la musique ?
Je suis effectivement historien et enseignant. Sur le plan de la recherche, mes travaux portent sur lâhistoire politique et culturelle des annĂ©es 30 et 40 â mais pas exclusivement. Ce qui mâa conduit Ă Ă©crire sur le rock, câest lâĂ©chec dâun projet dâĂ©dition en 2012. Un Ă©diteur mâa refusĂ© un manuscrit dĂ©jĂ rĂ©digĂ© sur les vaincus de lâĂ©lection prĂ©sidentielle, le groupe de ceux qui arrivent en 3e position et qui sont donc les premiers Ă ne pas se qualifier pour la finale â le texte sera finalement publiĂ© en 2017 par Le FĂ©lin, sous le titre : Le TroisiĂšme Homme. Histoire des grands perdants de lâĂ©lection prĂ©sidentielle (1958-2012). Me retrouvant sans Ă©diteur avec un texte, dans lequel je mâĂ©tais beaucoup investi, jâai dĂ©cidĂ© de tout laisser de cĂŽtĂ© et de rĂ©diger un livre sur un sujet qui me plaisait avant tout. DâoĂč le rock, dâoĂč The Clash, dâoĂč Le Mot et le Reste, Ă qui jâai proposĂ© le manuscrit â vite Ă©crit, mais auquel je songeais depuis longtemps â dâun dictionnaire des chansons du groupe. Et voilĂ donc, Rock The Casbah. Le son de The Clash, paru en 2013.
Quels sont vos goûts musicaux ?
Que de rĂ©ponses possibles !âŠ
Dans ce qui suit, jâindique mes prĂ©fĂ©rences en gras. Mes goĂ»ts musicaux sont tournĂ©s en prioritĂ© sur cette formidable vague musicale, allant de la fin des annĂ©es 70, avec le punk, jusquâau milieu des annĂ©es 80, mais lĂ -encore, ce nâest pas exclusif. Avant, je suis plus Velvet Underground, Doors, Stooges et New York Dolls que nâimporte quoi dâautre, et certainement plus Kinks ou Who, que Beatles ou Rolling Stones (encore que je prĂ©fĂšre nettement ceux-ci aux prĂ©cĂ©dents). Pour faire le lien entre lâavant et lâaprĂšs 1977, jâadore Roxy Music, ainsi que la trilogie berlinoise de David Bowie(le reste, moins, si ce nâest son exceptionnel dernier album, Blackstar).
De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, je suis un inconditionnel du rock anglais des annĂ©es 70-80 : The Clash en prioritĂ©, ainsi que pas mal de groupes issus du punk, mais qui, si on les Ă©coute attentivement, ne se sont jamais cantonnĂ©s dans un mĂȘme genre musical, mais en ont explorĂ© dâautres (The Damned, Public Image Limited, The Stranglers, Stiff Little Fingers, Ruts). Jâaime aussi la new wave (Joy Division, puis New Order, surtout celui des dĂ©buts, The Cure, Section 25, Magazine, The Chamelelons, Bauhaus, The Sound, Siouxsie, les premiers Clan of Xymox, ou encore Wire, que jâadore, toutes pĂ©riodes confondues). Je suis enfin un inconditionnel des grands et inĂ©galables mĂ©lodistes britanniques (le regrettĂ© Pete Shelley pour les Buzzcocks, Johnny Marr pour les Smiths â je pourrais aussi ajouter Wire ici) ou irlandais (The Undertones). Un peu plus tard, vers les annĂ©es 90, jâai toujours prĂ©fĂ©rĂ© les formidables Lush, Supergrass, puis Franz Ferdinand Ă Oasis et Blur, qui mâont toujours laissĂ© froid.
Mention spĂ©ciale au ska et reggae blanc des Specials et, plus tard au Mezzanine de Massive Attack, parfaite synthĂšse musicale entre⊠The Clash et Joy Division ! (je ne suis pas le seul, ni le premier, Ă lâavoir notĂ©).
CĂŽtĂ© amĂ©ricain, jâadore Devo pour les mĂȘmes raisons qui me font aimer la new wave anglaise, jâapprĂ©cie Blondie, le Remain in Light des Talking Heads, Wall Of Woodoo ou les B 52âs et, Ă un degrĂ© moindre, Television, Richard Hell ou les trop rĂ©pĂ©titifs Ramones. Mais le doublon Pixies-Nirvana est venu me ravir Ă la fin des annĂ©es 80, aprĂšs toute cette soupe Ă©lectronique (mĂȘme si jâen garde un bout). Il y a eu aussi les Dandy Warhol, un peu plus tard, mais surtout Garbage. On lâaura compris : ma sensibilitĂ© est plus britannique quâamĂ©ricaine.
Et justement, en ce qui concerne lâhĂ©ritage musical français, il est assez secondaire. Je nâaime pas le prĂ©supposĂ© de la chanson française qui veut plus Ă©mouvoir par le texte que par la musique (je me sens plus prĂšs des Anglo-saxons, qui font exactement le contraire), hormis Michel Polnareff, pour son talent mĂ©lodique, et Serge Gainsbourg, pour Melody Nelson et quelques autres et, plus ponctuellement Jacques Dutronc, Françoise Hardy et Joe Dassin. Sinon, des chanteurs comme Brassens et FerrĂ© mâemmerdent plus quâun jour de pluie⊠Toujours pour la pĂ©riode 70-80, je ne suis pas trĂšs mainstream, car mes groupes prĂ©fĂ©rĂ©s, ce ne sont ni TĂ©lĂ©phone, ni Trust (encore que je ne les dĂ©teste pas), mais MĂ©tal Urbain, Taxi Girl, Marquis de Sade, Starshooter et, Ă un degrĂ© moindre, les Dogs, Stinky Toys, Extraballe (leur premier album est un bijou inconnu), Edith Nylon, Orchestre Rouge, Mikado et mĂȘme le premier Lio (câest dire !). Un rare compositeur Ă Ă©galer les Anglais sur le plan des mĂ©lodies, câest le trĂšs estimable Ătienne Daho (point commun avec Taxi Girl), et son exceptionnel Pop Satory(quâil faut réécouter). Ensuite la Mano Negra, les NĂ©gresses Vertes et Noir DĂ©sir, comme tout le monde, mais aussi Nuclear Device, et surtout et avant tout Les Thugs (eux-aussi une exception française sur le plan mĂ©lodique, avec une de mes chansons prĂ©fĂ©rĂ©es : âDreamers Songâ). Aujourdâhui : Lescop, La Femme, mais aussi Shaka Ponk.
Ailleurs : on oublie trop les Allemands, avec dâabord le groupe choral des annĂ©es 30, les Comedian Harmonists (extraordinaires), Kraftwerk, les gĂ©niaux inventeurs de la techno Ă visage humain, le merveilleux Trans Europa Express, les deux premiers albums punk de Nina Hagen, qui valent plus que le dĂ©tour, ou encore le trĂšs bon album techno de Terranova, Peace Is Though. Hommage aux Hollandais de Clan Of Xymox et Gruppo Sportivo et, plus ponctuellement, Ă lâItalien Paolo Conte ou aux Espagnols de Kortatu. En plus des Irlandais dĂ©jĂ citĂ©s au-dessus, je peux ajouter Dexyâs Midnight Runners Ă la liste.
En musique contemporaine : Philip Glass.
Avant de publier vos livres musicaux, avez-vous écrit des articles, des chroniques, dans la presse, sur des blogs ?
Non.
Pouvez-vous nous parler de votre premier ouvrage musical, Rock The Casbah- Le son de The Clash ?
Comme indiquĂ© plus haut, ce livre est nĂ© de lâĂ©chec dâun projet dâĂ©dition, disons plus «classique», et de ma volontĂ© de passer Ă autre chose pour ne pas en rester Ă lâamertume. De lĂ , lâidĂ©e de me livrer en historien Ă lâĂ©tude de mon groupe de rock prĂ©fĂ©rĂ©, The Clash. Il y avait dĂ©jĂ une ample littĂ©rature Ă son sujet, en anglais ou en français, mais jâai voulu faire quelque chose que personne nâaurait fait avant, et mon choix sâest portĂ© sur un dictionnaire des chansons, mais alors de toutes leurs chansons : officielles, face B, rares, remix, inĂ©dits, dĂ©mos, etc. Jâai mĂȘme consacrĂ© une section de lâouvrage aux chansons perdues ! Je voulais, dâune part, produire une Ă©criture scientifique Ă©vacuant le mythe et lâemphase dans un genre culturel reconnu, mais volontiers considĂ©rĂ© comme mineur, et, dâautre part, battre les Anglo-saxons sur leur propre terrain, en termes dâexhaustivitĂ© et de prĂ©cision. Dans cette optique, jâai eu la chance de pouvoir compter sur un Ă©diteur, Le Mot et le Reste, dont lâapproche me semblait exactement correspondre Ă mes exigences. Il ne faut jamais lâoublier, car un texte, si valable soit-il, ne vaut jamais rien sâil nây a pas quelquâun pour lâĂ©diter.
Quâest-ce qui vous a dĂ©cidĂ© Ă consacrĂ© un livre Ă Joy Division et aux dĂ©buts de New Order ?
Joy Division est, juste aprĂšs The Clash, mon groupe prĂ©fĂ©rĂ© â mais sans exclusive. Le bouquin sur les Clash ayant Ă©tĂ© remarquĂ©, je me suis dit que je pourrais continuer sur le mĂȘme registre avec un autre de mes groupes de prĂ©dilection. Jâai juste voulu ĂȘtre encore plus rigoureux sur ce deuxiĂšme livre musical que sur le premier, ce qui fait par exemple que jâai ajoutĂ© des notes de bas de page pour que ce soit un vrai livre dâhistorien. Sâest posĂ©e ensuite â comme pour tout chercheur â la question des limites de mon sujet. Et lĂ , je me suis dit 1) quâil fallait dĂ©gager tout le fatras de la lĂ©gende romantique autour de Ian Curtis (il y en avait dĂ©jĂ pas mal comme ça, pourquoi en rajouter ?) et 2) que je ne pouvais pas me limiter Ă la coupure du 18 mai 1980, le jour de son suicide. Si je mâintĂ©ressais vraiment Ă la musique, je devais intĂ©grer le premier opus de New Order, Movement(1981), lâimpossible troisiĂšme album de Joy Division, si Curtis avait vĂ©cu, et tout entier marquĂ© par le deuil de ce dernier. CâĂ©tait une Ă©vidence. Et dâautant plus que tous les autres bouquins, anglais, français et autres disaient en substance : «AprĂšs le suicide de Ian Curtis, les trois survivants de Joy Division forment New OrderâŠÂ» Ben voyons, comme ça, du jour au lendemain ! En rĂ©alitĂ©, la transition avait pris plusieurs mois (avec des enregistrements correspondant Ă cette pĂ©riode trouble) et, au final, une annĂ©e pleine et entiĂšre pour passer de lâun Ă lâautre sur le plan musical. Je voulais aussi partir Ă la recherche de cet entre-deux que personne nâavait Ă©voquĂ© avant de façon mĂ©thodique. DâoĂč lâidĂ©e de faire un bouquin basĂ© sur les bornes chronologiques 1977-1981 (et non 1980). Jusquâau bout, jâai redoutĂ© que mon Ă©diteur ne rejette ce parti pris, mais, Ă mon grand soulagement, il lâa acceptĂ© sans discussion. Parce que câĂ©tait fondĂ© : les derniĂšres instrumentations des survivants de Joy Division, en tant que musiciens de Joy Division, pour des overdubs sur plusieurs titres de la compilation Still, datent en effet de⊠fĂ©vrier 1981 ! Ăa bouleverse quand mĂȘme certaines certitudes.
Que représente Joy Division et New Order pour vous ? Quels sont morceaux préférés et pourquoi ?
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Vous avez choisi un angle inhabituel pour traiter de Joy Division, en effet vous vous concentrez sur la musique et éludez quasiment le cÎté « mythique » qui rÚgne autour de Ian Curtis. Ce qui rend votre ouvrage intéressant. Pourquoi cet angle plutÎt inédit ?
Parce que, si la mort tragique de Ian Curtis me touche, sa lĂ©gende romantico-morbide, en revanche, mâemmerde profondĂ©ment. Cela me fait penser aux gens qui portent le tee-shirt avec les stries dâUnknonwn Pleasures et qui pensent connaĂźtre Joy Division parce quâils aiment âLove Will Tear Us Apartâ. Jâai voulu apprendre aux gens la vĂ©ritable histoire des chansons, sans fard, et mĂȘme parfois avec les Ă©checs des musiciens (leurs rĂ©actions consternĂ©es Ă lâĂ©coute du mixage des deux albums par Martin Hannett), leurs bides (la voix Ă©pouvantable de Morris lors de ses tentatives de chant au dĂ©but de New Order) ou plus simplement leurs petites imperfections (une voix sous-mixĂ©e ici, un larsen oubliĂ© par lĂ ). Je me suis dit que ça prĂ©sentait de lâintĂ©rĂȘt. Jâai aussi voulu donner Ă lire pour la premiĂšre fois en français tout un tas dâhistoires et dâanecdotes lues en langue anglaise et jusquâĂ prĂ©sent non-traduites en français. Je pensais quâau-delĂ du mythe, cela donnerait une image plus juste et plus intĂ©ressante du groupe â un travail dâhistorien, en somme.
Au-delĂ de ça, je crois quâil y a Ă©galement mon intĂ©rĂȘt pour la crĂ©ation musicale et son Ă©volution sur plusieurs annĂ©es. Câest cette alchimie des groupes qui mâa toujours fascinĂ©. Car, contrairement Ă un chanteur, un groupe se forme au terme dâun processus de maturation complexe, crĂ©e en une certaine durĂ©e, puis se dĂ©lite inexorablement, et chacune de ces trois Ă©tapes est passionnante.
Il y a pléthore de livres sur Joy Division ou Ian Curtis, je pense à Paul Morley, Déborah Curtis, Fabien Ralon ou Peter Hook pour ne parler que de livres en français. Comment vous positionnez-vous par rapport à eux ?
Je me suis positionnĂ© sur le plan de lâanalyse. Autrement dit, jâai lu les analyses des autres essayistes, mais cela mâintĂ©ressait moins que le reste. Du coup, jâai surtout compilĂ© les tĂ©moignages des uns et des autres en sĂ©lectionnant principalement les ouvrages des principaux concernĂ©s, Ă savoir les musiciens : Peter Hook, Bernard Sumner et Stephen Morris (ainsi que, Ă un degrĂ© moindre, de Deborah Curtis). Et tout cela, seulement Ă propos des chansons et comment on les faisait vivre, avec les diffĂ©rentes Ă©tapes : inspirations initiales, choix musicaux, conditions dâenregistrement, mixage, promotion artistique, anecdotes inattendues, etc. LâintĂ©rĂȘt Ă©tait de croiser ces sources pour les enrichir (ce qui mâa Ă©tĂ© particuliĂšrement utile sur lâaprĂšs-Joy Division, quand les trois musiciens essaient de raconter comment ils ont fait â je mâen suis beaucoup servi), mais aussi pour dĂ©monter des tĂ©moignages erronĂ©s (comme lorsque Peter Hook accuse Bauhaus dâavoir pompĂ© le riff mĂ©lodique de âMeshâ (1981)⊠pour leur âBela Logusiâs Deadâ (1979 !!âŠ)). Ne jamais perdre de vue le caractĂšre alĂ©atoire dâun tĂ©moignage.
Pensez-vous faire une suite avec les albums de New Order ?
Oui, jây ai songĂ©, mais je ne travaille que sur des groupes qui ne sont plus en activitĂ©, de maniĂšre Ă avoir une vue globale sur un sujet fini. Or, New Order tourne toujours. Donc, pas de bouquin sur New Order dans lâimmĂ©diat.
Sur quel groupe ou artiste aimeriez-vous écrire à présent ?
Mon prochain livre de ce style portera â croisons les doigts â sur un groupe français qui nâest plus activitĂ©. Ăa me changera du rock britannique, mais ce nâest pas pour tout de suite et câest la raison pour laquelle je ne souhaite pas en dire plus.
Clash et Joy Division sont tous deux de la mĂȘme Ă©poque. Câest une coĂŻncidence ou vous avez une prĂ©dilection pour la musique britannique de cette Ă©poque ?
Oui, énormément ! Je vous renvoie à ma réponse à la seconde question.
Quelles sont vos influences en matiĂšre dâĂ©criture musicale ?
Mes influences en matiĂšre dâĂ©criture sont davantage celles de lâhistoriographie traditionnelle, avec des chercheurs spĂ©cialistes en histoire culturelle, comme Pascal Ory ou Jean-François Sirinelli, qui â de ce que jâen sais â ne connaissent rien au rock. Jâai repris leur rigueur analytique et leur mĂ©thode de classement, alors que les autres livres, de facture «rock», ne me convainquaient pas, sauf sâil sâagissait de tĂ©moignages (toujours prĂ©cieux). Jâai aussi piochĂ© du cĂŽtĂ© de lectures en anglais. Mais, le problĂšme avec Joy Division, câest quâon retombait trĂšs vite dans la lĂ©gende romantique de Curtis. Et comme je nâĂ©crivais pas une bio, cela ne mâa pas Ă©tĂ© trĂšs utile.
Ecrire sur la musique ou sur lâhistoire câest la mĂȘme chose pour vous ? Ou est-ce que vous avez la pression de vos pairs en histoire ?
Au fond, oui. Je me suis rendu compte que je mettais le mĂȘme sĂ©rieux Ă traiter ce sujet «mineur» quâest la musique rock, que les candidats Ă la prĂ©sidentielle ou les intellectuels français des annĂ©es trente. Cela mâest apparu comme une Ă©vidence : si le premier sujet Ă©tait plus populaire et moins savant que les deux autres, il mâapparaissait tout aussi important. Jâajoute que les deux domaines (histoire / rock) ne sont pas cloisonnĂ©s, loin de lĂ . Jâai fait juste avant le confinement une sĂ©ance de cours Ă des Ă©tudiants, Ă qui jâai parlĂ© du rock et de la guerre froide. Par ailleurs, Ă la toute fin de mon ouvrage sur Les Intellectuels français et la guerre dâEspagne, jâai discrĂštement reproduit trois courts vers du âSpanish Bombsâ des Clash. Il en va de lâĂ©criture comme du reste : rien nâest Ă©tanche, tout communique.
La deuxiĂšme partie de la question est drĂŽle. En effet, non seulement, je nâai jamais reçu de pressions de la part de mes pairs historiens, mais le bouquin les a mĂȘme amusĂ©s. Mon cher maĂźtre et ami, Pascal Ory, avait ainsi pris lâhabitude dâinterpeler les gens de son entourage devant moi en leur disant, dâun air amusĂ© : «â Vous savez que Pierre-FrĂ©dĂ©ric a Ă©crit un livre sur les Clash ?âŠOui, les Clash !⊠» Et sinon, je nâen reviens pas non plus du nombre de fois oĂč ce bouquin mâaura servi de sauf-conduit, parmi les chercheurs de ma gĂ©nĂ©ration. Un vrai talisman !
En quoi votre mĂ©tier dâhistorien vous a t-il Ă©tĂ© utile pour Ă©crire sur la musique ?
Mon mĂ©tier dâhistorien mâa Ă©tĂ© utile pour me dĂ©gager du mythe et de la lĂ©gende, lâun et lâautre excessivement pesants et dĂ©formants, autour de Ian Curtis, afin de mieux recentrer ma recherche sur lâorigine de Joy Division : ses chansons. Bref, sur lâessentiel. Je laisse le mythe aux autres (et lâavantage, câest quâon broder dessus sans fin !). Cela mâa aussi permis dâinscrire la crĂ©ation artistique dans son contexte historique : la crise des annĂ©es 70, le chĂŽmage, lâabsence de perspectives et tout le reste.
Un conseil de lecture sur Joy Division et New Order ? En littérature musicale ? En histoire ? Autres sujets ?
Je limiterai ma rĂ©ponse aux lectures concernant Joy Division et New Order. Concernant le premier groupe, il y a de trĂšs bonnes synthĂšses, comme la bio de Mick Middles et Lindsey Reade sur Ian Curtis ou bien lâouvrage fondateur en français de SĂ©bastien Raizer, celui de Fabien Ralon aussi.
Mais ce qui mâa le plus servi, ça a Ă©tĂ© les tĂ©moignages des acteurs. Celui de Deborah Curtis, Touching From A Distance, sur lâenvers du dĂ©cor, mais aussi les trois visions des trois survivants. Les deux gros volumes pleins dâun humour inattendu de Peter Hook, Unknown Pleasures : Joy Division vu de lâintĂ©rieur , et Substance : New Order vu de lâintĂ©rieur parus chez Le Mot et le Reste, mais aussi, le tome de Bernard Sumner, Chapter And Verse : Joy Division, New Order And Me et les deux de Stephen Morris, Record, Play, Pause, I et â bientĂŽt, espĂ©rons-le â II. Ces deux rĂ©fĂ©rences couvrent les pĂ©riodes des deux groupes et sont en anglais, mais se lisent trĂšs facilement (et trĂšs agrĂ©ablement), pour peu que lâon ait envie dâen savoir un peu plus sur Joy Division et New Order.
Il faut aussi lire la longue (et unique) interview donnĂ©e au Vif-LâExpress par lâamie de cĆur belge de Ian Curtis, Annik HonorĂ©, quelques annĂ©es avant sa mort. Câest disponible en ligne, et ça donne des clĂ©s nouvelles pour nuancer trĂšs sensiblement le livre de Deborah Curtis.
Pour les mordus, il y a enfin le carnet de notes de Ian Curtis, So This Is Permanence, paru en format album et enrichi de nombreux documents, de mĂȘme que les albums photos de Kevin Cummins sur les deux groupes.
QuâĂ©coutez-vous, que lisez-vous en ce moment ?
En ce moment, je lis avec passion lâessai historique en deux volumes de Philippe AriĂšs, LâHomme devant la mort â câest dâactualitĂ©.
Vos projets éditoriaux, tous sujets confondus ?
Quand la vie aura repris son cours normal, et quel que soit le temps que cela prendra, je publierai une biographie consacrĂ©e Ă Valentin Feldman, un jeune philosophe de 33 ans, juif, communiste et rĂ©sistant français. Il est restĂ© cĂ©lĂšbre pour avoir lancĂ© en juillet 1942, aux soldats allemands qui allaient le fusiller, ces derniers mots plein dâaplomb : « â ImbĂ©ciles, câest pour vous que je meurs ! » Un sacrĂ© bonhomme et, pour moi, la fin attendue dâune quĂȘte trĂšs personnelle de plus de 15 ans.
Lisez lâinterview intĂ©grale sur Xsilence
Dans le cas de Joy Division, lâexpression « ce que lâhistoire ne dit pas⊠» est totalement vaine. Des histoires, on en a lu, vu et entendu. Souvent malgrĂ© nous, Ă coup dâanecdotes en pagaille sur la micro-carriĂšre du groupe qui sâarrĂȘta net le jour oĂč Ian Curtis se donna la mort le 18 mai 1980. Et sâil y a une telle fumĂ©e, câest quâil y a eu un feu. RĂ©sultat, Love will tear us apart est au programme du moindre medley rock de nâimporte quel mariage, entre un bon gros âBlack Bettyâ et âMessage in a Bottleâ, pour le plaisir de votre cousine qui porte un t-shirt frappĂ© du design de Unknown Pleasures achetĂ© chez lâIKEA du local.
Au rayon fait dâarmes plutĂŽt impressionnants pour un si jeune groupe, Joy Division â Sessions 1977-1981 peut servir de piqĂ»re de rappel trĂšs bien documentĂ©e. Mais il est lĂ©gitime de se demander ce qui nous aurait Ă©chappĂ© dans les biographies de Peter Hook, Unknown Pleasures â Joy Divison vu de lâintĂ©rieur (Le Mot et le Reste) en tĂȘte ? Car si elles ne sont peut-ĂȘtre pas totalement objectives, elles ont le mĂ©rite de se lire comme des romans menĂ©s par la verve de cette grande gueule de Hookie.
Le parti pris de Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier est donc de mettre la musique de Joy Division au centre de son travail. Elle, et la poĂ©sie indissociable de Ian Curtis, dĂšs les prĂ©mices du groupe Ă lâĂ©poque de Warsaw. On a donc droit Ă une analyse monomaniaque de tous les enregistrements disponibles. Des albums Unknown Pleasures et Closer, ainsi que les singles officiels, au nombreux live pirates, sĂ©ances de rĂ©pĂ©titions ; des tous dĂ©buts Ă ce qui allait devenir New Order en 1981, Charpentier estimant que lâombre de Curtis plane toujours sur le trio en deuil, mais dĂ©jĂ au travail.
Une lecture qui peut sâavĂ©rer trĂšs vite un poil plombante et rĂ©pĂ©titive â vu lâaxe adoptĂ© et le rĂ©pertoire malgrĂ© tout assez mince â clairement destinĂ©e aux fans les plus hardcores qui se feront une joie de réécouter en direct lesdites versions. Toutefois, si on veut regarder la pinte de biĂšre Ă moitiĂ© pleine, on peut envisager ce Sessions 1977-1981 comme un exercice de style appartenant Ă un passĂ© oĂč la moindre info et photo prise Ă la volĂ©e possĂ©dait un charme difficile Ă retrouver Ă lâheure dâune communication digitale de masse, oĂč le mystĂšre nâa plus beaucoup sa place. Et quâon ne vienne pas me faire dire ce que je nâai pas dit â que câĂ©tait mieux avant â je nây Ă©tais pas.
Découvrez les autres chroniques dans le Marque ta Page #9
Le livre de Pierre-Frédéric Charpentier est dans les essentiels de Basique.
Une émission à revoir sur le site de France 2
Les livres sur Joy Division se comptent par dizaines et, Ă premiĂšre vue, on pourrait se demander ce quây a Ă ajouter sur une formation musicale, certes mythique mais qui a durĂ© Ă peine plus de deux annĂ©es ? Les Ă©crits biographiques des trois anciens membres, Peter Hook, Bernard Sumner et Stephen Morris, auraient pu suffire.
Mais Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier, historien et auteur dâun autre livre chez Le Mot Et Le Reste consacrĂ© Ă The Clash, sâest livrĂ© Ă une dĂ©marche Ă la fois ludique et chronologique pour marquer les quarante ans de la disparition du chanteur Ian Curtis : conter lâhistoire du groupe au travers de tous les enregistrements, officiels ou rares, qui sont parvenus jusquâĂ nous. RĂ©pĂ©titions, soundchecks, sessions en studio, dĂ©mos, mixages diffĂ©rents, voire chansons perdues ou hypothĂ©tiques. Le livre se base ainsi entiĂšrement sur la musique du quatuor mancunien, partant des dĂ©buts punk et de lâĂ©nergie brute jusquâĂ la maĂźtrise inĂ©galĂ©e dâune esthĂ©tique sonore coldwave laissant la part belle aux expĂ©rimentations synthĂ©tiques et funĂšbres.
Le volume sâĂ©tale ainsi sur plus de cinq cents pages, et on Ă©volue dans cette aventure, morceau par morceau. Lâauteur nâa pas choisi de sâarrĂȘter Ă la mort tragique de Ian Curtis par pendaison le 18 mai 1980. En effet, de nombreux enregistrements et bootlegs sont parus Ă titre posthume, mais mĂȘme les dĂ©buts de New Order, menĂ©s par les trois musiciens restants (la pĂ©riode Movement et Everythingâs gone green), sont tellement marquĂ©s par le deuil quâil Ă©tait impossible de ne pas les traiter ici. Câest dâailleurs peut-ĂȘtre les parties les plus intĂ©ressantes car les moins analysĂ©es auparavant.
En effet, que dire de plus aujourdâhui sur ces chefs-dâĆuvre intemporels que sont Unknown Pleasures et Closer ? Qui aurait pu dâailleurs croire que des objets aussi sombres et prĂ©cieux auraient pu devenir des objets de consommation planĂ©taires (je pense notamment Ă la couverture du premier album) ?
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Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier se lance donc dans un recensement de toutes les traces sonores et ravira ainsi les complĂ©tistes. Cela dit, si lâapproche est louable, la lecture peut se rĂ©vĂ©ler rĂ©barbative : les morceaux, pas si nombreux, sont abordĂ©s dans toutes leurs diffĂ©rentes versions, les secondes sont mentionnĂ©es quand il est supposĂ© se passer des Ă©vĂ©nements techniques (pas forcĂ©ment nĂ©cessaire pour une Ćuvre aussi Ă©motionnelle et intense) et les corrections et relectures ont manquĂ© (p. 215). Nous sommes donc face Ă un travail de recherche sĂ©rieux, mais pas forcĂ©ment facile Ă digĂ©rer. Il nâen reste pas moins un outil prĂ©cieux pour aller chercher des versions rares, remixĂ©es et inĂ©dites que le fan aurait laissĂ© passer, pour voir les concerts du groupe rĂ©pertoriĂ©s, pour se replonger dans les mĂ©thodes dâenregistrement peu orthodoxes de Martin Hannett ou pour retrouver les paroles des chansons, toujours aussi fortes et troublantes.
Sur le plan discographique, ce livre est en effet trĂšs fourni et donne lâenvie de se replonger dans cette histoire musicale Ă la fois terrible (la douleur, la dĂ©pression et la perte en sont indissociables) et profondĂ©ment belle. Charpentier en revient aussi aux influences diverses et extra musicales (Werner Herzog, J.G. Ballard, Eraserhead, etc.) et il est apprĂ©ciable de ne pas tomber dans un ouvrage qui fait de la psychologie de comptoir. La puissance des compositions, Ă la fois austĂšres et hantĂ©es, de Joy Division ont quelque chose de bien plus irrationnel que cela.
La chronique complĂšte en ligne
Il fut un temps oĂč les Ă©crits sur le rock Ă©taient denrĂ©e rare, encore plus lorsquâil sâagissait de musiques alternatives et indĂ©pendantes. Mais, depuis quelques annĂ©es, on assiste au contraire Ă une recrudescence de livres originaux ou traduits qui revisitent des pans entiers de lâhistoire musicale et lorsque le sujet touche Ă un sujet aussi « mythique » que Joy Division la liste dâouvrages disponibles devient vertigineuse.
On sâinterroge alors toujours sur la pertinence dâun eniĂšme livre sur le groupe. PassĂ©e cette rĂ©serve initiale, la dĂ©couverte de lâobjet en question « Joy Division â Sessions 1977-1981 » de Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier Ă©teint trĂšs vite toute crainte. En effet, la forme du livre est rĂ©ellement singuliĂšre, lâauteur choisissant dâaborder le groupe en accompagnant chronologiquement chacun des enregistrements studio, ces fameuses sessions comme le sous-titre lâindique. Le lecteur se voit donc entraĂźnĂ© de semaine en semaine, de mois en mois Ă travers lâaventure si courte et intense du quatuor.
Lâauteur scrute dans ces replis intimes et ces phases de questionnement parfois esthĂ©tiques, parfois existentiels, un groupe en mutation accĂ©lĂ©rĂ©e du punk rugueux des premiers pas aux ultimes spasmes sonores allant vers des champs glacĂ©s et synthĂ©tiques, en passant par la relation « attraction-dĂ©sastre » avec Martin Hannett qui offrira au groupe un son quâil nâenvisageait pas, mais qui deviendra son identitĂ©.
Dans ce livre, la musique est au centre, le son est le noyau, une musique portĂ©e par des individus qui sortent transformĂ©s par une alchimie Ă©trange reposant sur des personnalitĂ©s antagonistes, de lâamitiĂ©, des conflits et de profonds traumatismes. De cette Ă©nergie de groupe naĂźtra une des musiques les plus troublantes et fondatrices de lâafter-punk et des disques parmi les plus fondamentaux de lâhistoire du rock.
Au fil de la lecture, comme souvent dans les trĂšs bons livres sur la musique on est happĂ© et saisi de lâenvie de remettre les disques sur la platine, dâexplorer toutes les nuances et dĂ©tails dĂ©cryptĂ©s par lâoreille dâentomologiste de Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier. Lâanalyse souvent judicieuse de lâĂ©volution des titres session aprĂšs session, le recours Ă des extraits des paroles de Ian Curtis est parfaitement dosĂ© et souligne la plongĂ©e et les spasmes de lâauteur-chanteur aux prises avec la dĂ©pression.
Lâautre grande force de cet ouvrage est son choix marquĂ© de ne jamais verser dans le marĂ©cage de la « petite histoire » et du faits divers, en restant concentrĂ© sur la musique, lâart qui, Ă eux seuls, dressent un portrait poignant et terrassant de Joy Division.
On ressort de cette lecture troublĂ© et envoĂ»tĂ©, le livre rĂ©ussissant Ă faire partager de lâintĂ©rieur lâhistoire de quatre jeunes mancuniens Ă la trajectoire entre « Licht und Blindheit » (lumiĂšres et tĂ©nĂšbres) pour reprendre le titre du disque paru sur Sordide Sentimental en 1980.
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Au final ce livre est incontournable pour les amateurs de Joy Division, mĂȘme ceux qui pensent avoir totalement Ă©puisĂ© le sujet seront surpris tant par la structure que par le contenu. Sans oublier une qualitĂ© dâĂ©criture rare, une langue au cordeau, sobre et prĂ©cise, jamais baroque ou outranciĂšre. Une lecture plus que recommandĂ©e !
La chronique intégrale est disponible sur Trinity Webzine
Certains se souviennent avec Ă©motion que chaque annĂ©e Bernard Lenoir cĂ©lĂ©brait la mort du chanteur de Joy Division en diffusant tous les 18 mai, Ă sa date anniversaire, lâune de ses chansons dans son Ă©mission. LâannĂ©e 2020 marquera les 40 ans du dĂ©cĂšs tragique de Ian Curtis. Les Ă©ditions Le Mot et le Reste, qui rééditent dans quelques jours le premier livre de Peter Hook sur lâHaçienda, publieront le 20 fĂ©vrier « Joy Division, sessions 1977-1981 », ouvrage-somme de Pierre-FrĂ©dĂ©ric Charpentier, qui reviendra sur la chronologie des enregistrements des mancuniens, et sur lâimportance capitale de son producteur, Martin Hannett.
Adepte du financement participatif, les Ă©ditions du Boulon viennent quant Ă elles de lancer une nouvelle campagne pour « Twenty-four Hours », rĂ©cit des 24 derniĂšres heures de la vie de Curtis, signĂ© de lâauteur bordelais Diego Gil.
éditions du Boulon
Des signes parmi dâautres â Peter Hook repasse par la France Ă lâautomne prochain pour une Ă©niĂšme tournĂ©e commĂ©morative â , qui nous rappellent que le mythe Curtis nâest pas prĂȘt de sâĂ©teindre.