Joni Mitchell - Nouvelle édition
Songs Are Like Tattoos
Le premier ouvrage français retrançant la vie et le parcours musical de Joni Mitchell.
Fille des Grandes Plaines de lâOuest canadien, auteure-compositrice-interprĂšte, Joni Mitchell nâa cessĂ©, en soixante ans dâun parcours de pionniĂšre, dâĂȘtre lĂ oĂč on ne lâattend pas. NĂ©e en 1943 dans lâAlberta, elle conquiert Ă vingt-cinq ans la Californie du Flower Power avec des chansons qui transcendent le folk. Lâamplitude de sa voix cristalline, son lyrisme, les accordages spĂ©ciaux quâelle forge Ă la guitare et lâoriginalitĂ© de ses compositions fascinent un Eric Clapton ou un Jimi Hendrix. Mais si Mitchell a Ă©crit « Woodstock », elle dĂ©friche bientĂŽt dâautres terres â rock, jazz, fusion et mĂȘme world music â, brouillant les pistes balisĂ©es de lâindustrie musicale Ă laquelle elle impose sa personnalitĂ©. DĂšs les annĂ©es quatre-vingt, elle dĂ©veloppera une critique virulente de la cupiditĂ© et du consumĂ©risme, plus que jamais dâactualitĂ©. En dix-neuf albums studio, celle qui a jouĂ© avec Herbie Hancock et Peter Gabriel, inspirĂ© Prince, Björk et Janet Jackson, a modifiĂ© le cours de lâhistoire de la musique.
Revue de presse
â La vie et le parcours musical de Joni Mitchell, icĂŽne folk RTBF | Entrez sans frapper 4 dĂ©cembre 2025
- Joni Mitchell, en français dans le texte Mr B. Folkyouverymuch.wordpress.com 29 avril 2017
- Joni Mitchell Aena Léo Longue d'Ondes Printemps 2017
- Leonard Cohen et Joni Mitchell, les amants parallĂšles Fabrice Gottraux La Tribune de GenĂšve 22 avril 2017
- Le chant mélancolique de Joni Mitchell Sylvain Siclier Le Monde 24 mars 2017
- Joni Mitchell. Songs Are Like Tattoos Frédéric Goaty Europe 1 Music Club 19 mars 2017
- Héroïnes inouïes Roderic Mounir Le Courrier 3 mars 2017
- D'oĂč viens-tu Joni ? Bernard Loupias Grazia FĂ©vrier 2017
- Kate Bush et Joni Mitchell, lâamour partagĂ© FrĂ©dĂ©ric Goaty Muziq 26 fĂ©vrier 2017
- Un livre sur Joni Mitchell⊠Laurent Sapir TSF Jazz 13 février 2016
- Rembobinages pop moderne Matthieu Grunfeld Magic janvier-février 2017
Patrick Beaumont reçoit lâauteur de Joni Mitchell : Songs are like tattoos.
âAdulĂ©e outre Atlantique, redĂ©couverte plus tard en Europe, Joni Mitchell a traversĂ© soixante ans de carriĂšre, de dĂ©boires personnels et dâexpĂ©rimentations musicales. Ădouard Graham, auteur de âJoni Mitchell, songs are like tattoosâ retraçait son parcours et saluait son Ćuvre, engagĂ©e et introspective, au micro dâEntrez sans frapper.â
Le podcast à écouter juste ici
Quelques jours aprĂšs avoir lu un article du Monde sur la rĂ©cente biographie Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos (Ădouard Graham, Les Mots et le Reste, 2017), je me suis retrouvĂ© en librairie, et, sĂ©rendipitĂ©, jâai trouvĂ© lâouvrage. Petite fiche de lecture.
Joni Mitchell Never Lies
Tout dâabord, je viens Ă Mitchell en ânĂ©ophyteâ, moi qui ne connait, Ă part Hejira, que sa âpĂ©riode folkâ, des Ćuvres âde jeunesseâ dont elle nâaura de cesse de sâaffranchir par la suite de sa carriĂšre. Car câest par mon premier prof de guitare que jâai dĂ©couvert la magie et la complexitĂ© de chansons comme Both Sides Now ou Chelsea Hotel. Ensuite, je me suis rendu compte quâen bon enfant des annĂ©es 90, jâavais Ă©videmment entendu le sample de son Big Yellow Taxi sur une chanson de Janet Jackson dont le clip montre une jeune Mitchell sur un Ă©cran de tĂ©lĂ© et oĂč lâon peut entendre âJoni Mitchell never lies.â
La biographie par Graham commence donc avant la naissance de Joni, dont les parents attendait un garçon. Elle sâachĂšvera sur lâhospitalisation de Mitchell et son issue, heureuse: Joni Mitchell apparaissant Ă un concert de Chick Corea en aout 2016. Au fil des albums, lâauteur effectue des flashbacks sur des moments de la vie de Mitchell qui ont inspirĂ© telle ou telle chanson.
Car chaque album est prĂ©sentĂ© dans son dĂ©tail, piste par piste. Riche en dĂ©corticage musical, ces descriptions permettent mĂȘme aux illettrĂ©s musicaux tels que moi de comprendre un peu plus le talent de composition dâune femme qui nâa jamais fait de solfĂšge. Nâimporte quel guitariste qui a tentĂ© de jouĂ© Mitchell sait quâelle affectionne les accordages alternatifs (plus dâune trentaine utilisĂ©s en fin de carriĂšre), et lâauteur nous montre quâau-delĂ de cette particularitĂ©, Mitchell est tout aussi novatrice avec dâautres instruments (piano dĂ©saccordĂ©, percussions africaines, latino-amĂ©ricaines, saxo jazzy, voix en contrepointâŠ) ou dans sa composition.
Les performances de Joni, en solo, avec un groupe, Ă la tĂ©lĂ©vision ou lors dâĂ©vĂšnements caritatifs sont aussi amplement dĂ©taillĂ©es autant dans les setlists que dans lâattitude de Joni Ă chacune dâentre elle. Cela laisse voir une personne de caractĂšre, qui nâhĂ©sitera pas Ă rĂ©pondre Ă un fan demandant un rappel que personne nâa osĂ© demander Ă Van Gogh de peindre un deuxiĂšme Nuit ĂtoilĂ©e. Des annĂ©es plus tard, elle rĂ©pondra Ă une demande similaire quâelle nâest pas un juke box.
Lâengagement politique de lâartiste (pour lâĂ©cologie, en faveur des peuples natifs des US et du Canada, pour le droit des femmes) nâest pas en reste.
Tout cela donne un portait contrastĂ© dâune artiste complĂšte et complexe, et de son Ćuvre protĂ©iforme; et fait du livre, grĂące Ă sa structure trĂšs narrative, une belle entrĂ©e dans la carriĂšre de Mitchell, ou un outil dâapprofondissement pour ceux qui (comme moi) sâĂ©taient limitĂ©s Ă la pĂ©riode âfolkâ de lâartiste.
Comment ne pas parler dâune femme
LĂ oĂč la biographie pĂšche le plus, câest dans le traitement de la vie de Mitchell. Le Monde arguait que âEdouard Graham combine, par une Ă©criture prĂ©cise, lâanalyse et le factuel.â Je ne peux malheureusement pas souscrire Ă cette description. Dans son analyse des textes et de leur portĂ©e autobiographique, Graham Ă©vite lâĂ©cueil de simplifier la portĂ©e des textes: il souligne en effet que ceux-ci dĂ©passe la simple âconfessionâ (quâon attribue souvent aux auteures/interprĂštes fĂ©minines) pour devenir des Ćuvres dâarts ou des messages universels. Par contre, quand il sâagit de sâattaquer lui mĂȘme Ă la vie de femme de Mitchell, il reste encore du travail.
âai trouvĂ© plusieurs formules particuliĂšrement⊠maladroites ? Ainsi pour dĂ©crire sa derniĂšre performance vocale en direct, Graham nous explique que âcâest une jeune vieille dame un peu Ă©paissie qui se lance dans un âFurry Sings The Bluesâ.â (p.372) Lâoxymore nâexcuse pas la description aussi inutile que dĂ©placĂ©e sur la silhouette de lâautre/compositrice/musicienne/interprĂšte. (Bon, on peut se ârassurerâ en ce disant quâune attention presque Ă©quitable aura Ă©tĂ© portĂ©e par lâauteur Ă la calvitie de James TaylorâŠ)
Pas mieux quand il sâagit dâaborder la vie amoureuse de Joni. Alors que lâauteur souligne que Mitchell a Ă©tĂ© ulcĂ©rĂ©e quand Rolling Stone a publiĂ© une cartographie de ses relations sentimentales, il ne se prive pas de placer des phrases telles que ârien moins que trois ex-amants ont Ă©tĂ© sollicitĂ©s pour assurer les chĆurs: David Crosby, Graham Nash, James TaylorâŠâ (p. 168)
Ces relations sont mises en scĂšne par lâauteur avec une certaine théùtralitĂ©: Joni Mitchell participe en 1986 Ă un concert caritatif mais ne chante pas en solo lors du grand final âcontrairement Ă ceux qui ont nĂ©gociĂ© leur tour au sein de cette foire dâempoigne: Joan Baez ou Jackson Brown, par exemple A quelques pas, la rivale historique et lâex-amant mĂ©prisĂ© accaparent des micros. LĂ©gĂšrement en retrait, enlacĂ©e par un Larry Klein protecteur, la Canadienne regarde ailleurs.â (p.269)
On en arrive ainsi au trope de la rivalitĂ© fĂ©minine. Lâauteur oppose Mitchell Ă Baez en plusieurs endroit du livre, ou en supposant une rivalitĂ© entre Joni Mitchell et Judee Sill (p.109) Alors, certes, Mitchell sâen est prise Ă Baez dans la presse, mais bon, elle sâen est aussi prise Ă tout un tas dâautres musiciens homme ou femme (dont Dylan), sans que lâauteur ne le mentionne. La rivalitĂ© entre femmes est toujours plus vendeuse. Ainsi lâauteur ne peut pas sâempĂȘcher de faire une petite rĂ©fĂ©rence Ă un âcrĂȘpage de chignon, diversement rapportĂ© par la presseâ (p. 324) entre Carly Simon et Chrissie Hynde lors dâun concert de Joni en 1995. IntĂ©rĂȘt pour la description du concert en question ? Aucun.
Ces dĂ©fauts mâont donc un peu fait grincer des dents Ă la lecture, mais la richesse des informations biographiques et musicales font de se livre une trĂšs bonne lecture pour quiconque aime la musique nord amĂ©ricaine en gĂ©nĂ©ral, rockeur.se, folkeux.se, jazz.wo.man ou simple mĂ©lomane.
Si elle fut lâune des Ă©gĂ©ries de Woodstock, sa notoriĂ©tĂ© fut rapidement Ă©clipsĂ©e par celle de Bob
Dylan, Neil Young ou Leonard Cohen. La longĂ©vitĂ© et la richesse de sa carriĂšre nâont pourtant rien Ă envier Ă celle de ses confrĂšres masculins. Ătonnante Joni Mitchell ! NĂ©e en 1943 au Canada, elle fait une entrĂ©e fracassante sur la scĂšne folk en 1967, retracĂ©e dans cette biographie Ă©rudite. Allergique aux Ă©tiquettes, agacĂ©e par les compromissions de lâindustrie du disque, quâelle ne tient pas en trĂšs haute estime, lâinsaisissable Joni ne cessera de prendre des virages. En particulier vers le jazz, quâelle aime avec passion â quitte Ă dĂ©boussoler son public. Elle travaille avec les maĂźtres du genre, tels que Herbie Hancock, Charles Mingus ou Jaco Pastorius. En parallĂšle, lâĂ©gĂ©rie nâa jamais cessĂ© de peindre, rĂ©alisant elle-mĂȘme une bonne partie des pochettes de ses albums. La plus cĂ©lĂšbre est probablement celle de Both Sides Now, sorti en 2000. Lâartiste lâa illustrĂ© par un autoportrait emprunt dâune mĂ©lancolie lunaire Ă la Edward Hopper.
La «superhippie sophistiquĂ©e» et le poĂšte «triste et sexy» valaient bien une nouvelle biographie. Chacun la sienne, pour dire aussi lâeffervescence des annĂ©es 60.
Ce printemps, deux livres dâune tenue proprement Ă©difiante amarrent leurs couvertures Ă©lĂ©gantes sous la lampe du lecteur curieux des vies dâautrui. Traduit en français trois ans aprĂšs sa parution originale aux Etats-Unis, A Broken Allelujah, Rock and roll, rĂ©demption et vie de Leonard Cohen de Liel Leibovitz, chez Allia, compose un panorama saisissant de lâexistence autant que de lâĆuvre du fabuleux poĂšte canadien disparu en 2016. Tandis que Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos dâEdouard Graham â encore une livraison de lâexcellente maison dâĂ©dition Le mot et le reste! â constitue la premiĂšre incursion dâun auteur francophone parmi les sortilĂšges de la grande dame blonde. Elle fĂȘtera ses 74 ans cette annĂ©e. Elle aussi est Canadienne, comme Cohen. Elle vient de lâouest, du Saskatchewan; il est nĂ© Ă lâest, Ă MontrĂ©al. Est-ce un bon prĂ©texte pour les prĂ©senter ensemble? Pour cela et tout le reste.
Joni Mitchell, Leonard Cohen, tous deux ont dĂ©butĂ© dans les annĂ©es 60, tous deux font figure dâĂ©lectrons libres, Ă rebours de leur Ă©poque. Raison, sans doute, pour laquelle lâun et lâautre ont marquĂ© comme personne les cinquante annĂ©es suivantes. Voici leurs biographies dĂ©taillĂ©es. Des rĂ©cits essentiellement littĂ©raires, pour saisir ces Ćuvres rĂ©solument diffĂ©rentes quoique faciles Ă rapprocher.
1967, lâannĂ©e oĂč tout bascule
Joni Mitchell et Leonard Cohen sont non seulement des compositeurs exceptionnels, mais aussi, et surtout, des poĂštes scrutateurs de la machinerie des sentiments. Laquelle ne peut se dĂ©partir de la sexualitĂ©, parfaitement assumĂ©e chez lâun comme chez lâautre. Et câest ce qui rend les textes de leurs chansons essentiels. Cohen et Mitchell sont des auteurs adultes et vaccinĂ©s, comme leur contemporain Dylan: «Comment ĂȘtre poĂšte dans un monde qui attend de plus en plus dâeux de bien se tenir sur les plateaux tĂ©lĂ©?» demande Leibovitz. Qui rĂ©pond ainsi: Cohen choisit de «divertir, mais en assĂ©nant des formules coup-de-poing, de celles qui sont dotĂ©es dâune authentique vigueur existentielle». «Lâamour nâest pas exempt de dĂ©testation (âŠ), ni de jalousie, ni de souffrance infligĂ©e rĂ©ciproquement», Ă©crit pour sa part Graham, Ă©voquant le titre All I Want ouvrant lâalbum Blue, chef-dâĆuvre de Joni Mitchell. La phrase conviendrait Ă©galement Ă lâunivers de Cohen. Tout cela pour dire la complexitĂ© des relations amoureuses, en attendant dâautres thĂšmes, qui viendront plus tard: la guerre, les libertĂ©s, les minoritĂ©s et, in fine, le sens de notre existence ici-bas.
Ajoutez Ă cela que tous deux ont sorti leur premier album Ă quelques mois dâĂ©cart, lui en 1967, elle en 1968: voilĂ de quoi fourbir un beau programme de lecture, un demi-siĂšcle de chronique, dâinterviews, de confessions et dâexĂ©gĂšse donnant une chair incomparable Ă qui sâattelle aujourdâhui Ă faire le bilan de pareilles carriĂšres. Dâautant que les biographies que voici sont excellentes, savamment documentĂ©es, exhaustives et superbement Ă©crites.
Leibovitz, journaliste de mĂ©tier, inscrit son rĂ©cit dans la tradition des biographies amĂ©ricaines: il faudra remonter loin dans la gĂ©nĂ©alogie familiale des Cohen pour comprendre la sociĂ©tĂ© bourgeoise de MontrĂ©al, la communautĂ© juive «intĂ©grĂ©e» dans laquelle naĂźt Leonard. Ecouter ce grand-pĂšre rabbin qui lui fait dĂ©couvrir des Ecritures parsemĂ©es dâĂ©rotisme, pour comprendre comment Cohen sâest intĂ©ressĂ© aux interrogations existentielles tout en dĂ©veloppant son goĂ»t et son regard sur la sexualitĂ©. «Triste et sexy», le ton de Cohen prend racine ici, selon Leibovitz, qui en connaĂźt une tranche sur le judaĂŻsme. Quant Ă Graham, Ă©crivain de son Ă©tat, auteur dâun ouvrage sur Apollinaire, il ouvre grandes ses portes Ă lâanalyse esthĂ©tique. Joni Mitchell, la «superhippie sophistiquĂ©e», la femme dont les gĂ©ants du renouveau folk, Graham Nash, David Crosby, Ă©taient amoureux, Ă©tait elle-mĂȘme la gĂ©ante de cet univers folk. «DĂ©esse folk», oui. Et pourtant, câest dans le jazz que Mitchell coulera cet autre disque magistral, Hejira.
Des prophĂštes? NullementâŠ
Mitchell et Cohen se sont rencontrĂ©s Ă maintes reprises. Ont-ils Ă©tĂ© amants? Plus pertinent, on fera le parallĂšle entre deux trajectoires loin dâĂȘtre exclusivement musicales: Cohen, câest ce type qui cartonnait dans sa vie dâauteur et dĂ©cida, Ă plus de 30 ans, de devenir chanteur. Nâest-ce pas incongru? Mitchell, quant Ă elle, se destinait Ă la peinture et chantait, dit-elle, pour payer ses cigarettes. DĂ©sormais en quasi-retraite, victime dâune rupture dâanĂ©vrisme en 2015, elle consacre la plupart de son temps Ă la peinture.
Ils ont tous deux visitĂ© lâEurope, trouvant en GrĂšce, elle en CrĂšte, lui sur lâĂźle dâHydra, un repos non dĂ©nuĂ© de romantisme. Mais câest sur cette autre Ăźle, Wight, dans le chaos du fameux festival organisĂ© en 1970, que lâun et lâautre se retrouvent. Mitchell, dĂ©semparĂ©e face Ă un public huant ces «rockers» que lâĂšre du temps voulait prophĂštes, ce quâils ne sont nullement. Cohen, nettement plus allumĂ©, suggĂ©rant Ă la foule irascible de se «rĂ©gĂ©nĂ©rer». Rendue dans deux ouvrages diffĂ©rents, qui paraissent un demi-siĂšcle plus tard, lâanecdote est saisissante. Elle permet dâĂ©vacuer la part de mythe pour sâen tenir Ă la microhistoire.
On pĂ©nĂštre ici dans lâintime de deux artistes devenus certes iconiques. Et pourtant, lorsque lâun et lâautre sont rendus vivants dans le contexte, dans le quotidien qui a suscitĂ© lâacte crĂ©atif, ce sont bien deux individus parfaitement humains, de chair et dâos, deux individus sensuels, que lâon apprĂ©cie ainsi. Il est vrai que Joni Mitchell et Leonard Cohen, peu enclins Ă jouer les rock stars conventionnelles, se prĂȘtent particuliĂšrement bien Ă ce genre de portrait intimiste.
Il sâagit du premier ouvrage en français consacrĂ© Ă la chanteuse canadienne.
AprĂšs Kate Bush, le temps du rĂȘve, de FrĂ©dĂ©ric DelĂąge, lâĂ©diteur Le mot et le reste propose un autre livre consacrĂ© Ă une chanteuse attachĂ©e Ă son indĂ©pendance et ses choix artistiques, exploratrice de mondes musicaux variĂ©s, Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos, dâĂdouard Graham. AprĂšs la Britannique, la Canadienne. Joni Mitchell, « voix de soprano cristalline », crĂ©atrice dâ« une cartographie des sentiments » ou « lâintime est frĂŽlĂ© par alchimie allusive », Ă©crit Ădouard Graham au dĂ©but de son ouvrage, le premier en français sur Joni Mitchell â comme lâest celui sur Kate Bush.
Le chant teintĂ© de douceur et de mĂ©lancolie de Joni Mitchell, aujourdâhui ĂągĂ©e de 73 ans, est passĂ© par le folk acoustique Ă ses dĂ©buts phonographiques (Song to a Seagull, en 1968, Clouds _en 1969), avant de prendre des accents lĂ©gĂšrement rock. Lâartiste sâest laissĂ©e tenter par le jazz (_For the Roses) durant des annĂ©es 1970 particuliĂšrement fĂ©condes, a inscrit dans ses compositions les apports de musiques du monde, et a pris un virage pop avec des machines dans les annĂ©es 1980 (Dog Eat Dog, 1985, Chalk Mark in a Rain Storm, 1988). Plus tard, ce sera lâajout dâorchestrations symphoniques.
Ăcrivain et universitaire, Ădouard Graham combine, par une Ă©criture prĂ©cise, lâanalyse et le factuel. Dans un suivi chronologique, il dissĂšque â citant des textes (traduits) de chansons, des Ă©lĂ©ments musicologiques accessibles et des dĂ©tails biographiques pertinents â les dix-neuf albums de la chanteuse (Shine, dernier en date, remonte Ă 2007). En fil rouge, Graham souligne aussi la part graphique de lâartiste, dessinatrice et peintre de nombre de ses pochettes de disques. Un complĂ©ment visuel au pouvoir Ă©vocateur des mots et mĂ©lodies dâune chanteuse « des ombres et lumiĂšres », pour reprendre lâĂ©noncĂ© de lâun des chapitres.
Lire lâarticle sur le site du Monde
FrĂ©dĂ©ric Goaty consacre une chronique au livre dâĂdouard Graham dans le Europe 1 Music Club.
à écouter ici à partir de 58 minutes
Joni Mitchell et Kate Bush ont enfin droit Ă leur biographie en français. Auteures, compositrices et interprĂštes Ă la fois avant-gardistes et populaires, elles ont ouvert la voie Ă beaucoup dâautres.
Dimanche dernier, lors de la cĂ©rĂ©monie des Oscars Ă Hollywood, Sara Bareilles chante avec emphase «Both Sides Now» tandis que dĂ©filent les portraits de Gene Wilder, Michael Cimino, Andrzej Wajda, Carrie Fisher, Prince, John Hurt et autres illustres disparus de ces derniers mois. Que cette chanson Ă©crite il y a un demi-siĂšcle par Joni Mitchell, maintes fois reprises, ait Ă©tĂ© choisie pour lâoccasion tĂ©moigne de son caractĂšre indĂ©modable et dâune puissance dâĂ©vocation intacte.
Ădouard Graham, chercheur en littĂ©rature et auteur de plusieurs ouvrages dont un consacrĂ© Ă Apollinaire, sâest passionnĂ© pour la trajectoire de Joni Mitchell. Il lui a consacrĂ© la ÂpremiĂšre biographie en langue française jamais publiĂ©e, alors que plusieurs titres anglophones existent. PoĂ©tesse, compositrice, guitariste, pianiste, chanteuse, productrice et peintre â notamment de certaines de ses pochettes â au talent doublĂ© dâune indĂ©fectible indĂ©pendance dâesprit, Joni Mitchell ÂmĂ©ritait bien ce rĂ©cit de prĂšs de 400 pages, faisant la part belle Ă lâinterprĂ©tation des textes.
Experte de la rupture
Nâayant plus enregistrĂ© depuis 2007 et Shine, son dix-ÂneuviĂšme album studio, Joni Mitchell, victime dâune rupture dâanĂ©vrisme en 2015, plane sur le monde de la musique en grande absente, son aura intacte comme en tĂ©moignent les hommages publics et discographiques qui lui sont rĂ©guliĂšrement rendus. Au milieu des annĂ©es 1970, un virage jazz entrepris avec The Hissing of Summer Lawns lui avait aliĂ©nĂ© la cohorte des premiers admirateurs de ses folksongs immaculĂ©es. «Le tournant sâamorce quand elle change de registre et publie des albums parfois un peu surproduits, moins accessibles, explique Ădouard Graham. Mais elle avait dĂ©jĂ dĂ©routĂ© ses fans Ă plusieurs reprises, en experte de la rupture, jamais oĂč on lâattend, refusant de se laisser enfermer dans des cases. Son karma, dit-elle, est dâĂȘtre Ă contre-courant.»
Ă lâen croire, ses succĂšs seraient presque involontaires. En 1972, pressĂ©e dâĂ©crire un tube par sa maison de disques, Joni Mitchell rĂ©pond par une pirouette: «You Turn Me On, Iâm A Radio» sâamuse Ă faire parler la radio Ă la premiĂšre personne, jouant sur le double sens de turn on (allumer). Ironie suprĂȘme, le morceau est un immense succĂšs et un tube radiophonique.
Une demi-douzaine de chefs-dâĆuvre
La relative confidentialitĂ© de Joni Mitchell en France est, selon Ădouard Graham, en partie due Ă ses textes tout en subtilitĂ©s, difficiles Ă saisir pour les non anglophones. Riches en mĂ©taphores, ils mĂȘlent la dimension intime Ă lâobservation sociologique et politique (critique du consumĂ©risme, de lâindustrie du spectacle, des faux-semblants).
Reste que lâartiste peut sâenorgueillir dâune sĂ©quence quasi-parfaite allant de son premier album Song to a Seagull (1968) Ă Court and Spark (1974). Soit une demi-douzaine de chefs-dâĆuvre que surplombent Clouds (1969) et Blue (1971), classiques absolus du folk de lâĂšre Woodstock. «Une force Âextraordinaire traverse ces albums, sans aucune dĂ©perdition ni faiblesse», rĂ©sume son biographe. Le terme «folk» ne rend dâailleurs pas justice Ă la densitĂ© de ces compositions, labyrinthes savamment conçus Ă base dâaccordages de guitare inusuels, de textes mĂ©taphoriques et dâune interprĂ©tation vocale saisissante sur trois octaves, du soprano le plus cristallin Ă un alto chaleureux. TrĂšs vite, cette tessiture haut perchĂ©e et souple a fait sa gloire. Elle rapproche Joni Mitchell de Judy Collins et Joan Baez quâelle a dâabord imitĂ©es, jeune Ă©tudiante des Beaux-Arts de Calgary. Elle sâen dĂ©partira peu Ă peu, lâĂąge et la cigarette aidant.
Une barde celtique
Roberta Joan Anderson voit le jour le 7 novembre 1943 Ă Fort McLeod dans lâAlberta (Canada). Sa Âfamille dĂ©mĂ©nage rapidement dans lâEtat voisin du Saskatchewan. Son pĂšre, gĂ©rant dâĂ©piceries, est amateur de jazz, sa mĂšre cite Shakespeare et creuse le sillon classique. A 9 ans, victime de lâĂ©pidĂ©mie de polio qui frappe le Canada, «Joni» frĂŽle la mort â comme son compatriote Neil Young. Elle vit sa guĂ©rison comme un appel «mystique» Ă trouver sa voie. «Elle y a puisĂ© un rebond, un appĂ©tit, un dĂ©sir de rĂ©ussite hors du commun», relate Edouard Graham. Lâadolescente se lance dâabord Ă lâukulele, sâinitiant ensuite Ă la guitare et au piano tout en Ă©tudiant la peinture, dĂ©veloppant sa culture musicale et sa technique. Elle se produit dans les cafĂ©s-concerts, et bientĂŽt Ă la tĂ©lĂ©vision canadienne.
ArpĂšges complexes, mĂ©lodies sophistiquĂ©es que dâaucuns comparent Ă des Lieder de Schubert: lâart de Joni Mitchell dĂ©fie les catĂ©gorisations. «Elle a quelque chose dâun barde celtique. Elle raconte des histoires et embarque lâauditeur dans son univers. DĂšs le dĂ©but, sa maĂźtrise est totale.» Des images de 1965 visibles sur youtube montrent le prĂ©sentateur dâune Ă©mission tĂ©lĂ©visĂ©e prĂ©sentant «Joni Anderson de Saskatoon, une charmante jeune femme qui Ă©crit ses propres chansons». Elle a 21 ans, encore soigneusement coiffĂ©e et maquillĂ©e, mais son sourire timide sâefface dĂšs lors quâelle dĂ©roule ses arpĂšges limpides et captive lâassistance avec «Born to Take the Highway» ou «Urge for Going», des titres qui ont valeur de Âprogramme.
«Sa singularitĂ©, lâamplitude de son spectre, la souplesse de sa voix et la force de ses Ă©motions ont subjuguĂ© tout le monde. Elle exercera une influence considĂ©rable sur les gĂ©nĂ©rations ultĂ©rieures dâartistes. LâĂ©trangetĂ© de chansons comme âBanquetâ ou âSongs to Aging Children Comeâ se retrouve dans le âWuthering Heightsâ de Kate Bush, par exemple.»
Lorsquâelle dĂ©barque sur le circuit Ă©tasunien en 1967 â son mariage avec le chanteur folk Chuck Mitchell dissout â, sa rĂ©putation lâa prĂ©cĂ©dĂ©e. Ses futurs succĂšs sont dĂ©jĂ cĂ©lĂšbres, Judy Collins ayant fait de «Both Sides Now» un tube. David Crosby, fraĂźchement Ă©vincĂ© des Byrds et en passe de fonder son emblĂ©matique trio folk avec Stephen Stills et Graham Nash, la repĂšre et lâattire en Californie. Avec les dividendes de son premier album, Joni Mitchell acquiert un bungalow Ă Laurel Canyon, la ÂvallĂ©e oĂč sâĂ©crit la lĂ©gende hippie (Neil Young, Carole King, Linda Ronstadt, Jackson Browne, les groupes The Mamas and The Papas, The Byrds et Buffalo Springfield y ont rĂ©sidĂ©).
La vie sentimentale de Joni Mitchell est mouvementĂ©e. Elle enchaĂźne les liaisons avec David Crosby, Graham Nash, James Taylor, Ă©conduisant ses amants lorsquâelle se sent captive. «I Had a King» («Jâavais un roi»), extrait de son premier album, livre une mĂ©taphore Ă©difiante sur un air sombre et solennel. Le roi, plus quâun protecteur rĂ©vĂ©rĂ©, est un conquĂ©rant qui emprisonne: «Je ne peux pas y retourner / Mes clĂ©s ne correspondent plus Ă cette porte / Ni mes pensĂ©es Ă lâhomme / Elles ne le pourront plus, elle ne le pourront plus.» On est frappĂ© par le mĂ©lange dâamertume et de rĂ©solution, par la profondeur de lâintrospection.
«Cactus Tree», qui clĂŽt Song to a Seagull, est un long poĂšme plein dâambivalence, sa protagoniste oscillant entre admiration, dĂ©sir de plaire Ă ses amants successifs, et une insatiable soif de ÂlibertĂ©. Ses mots sont en phase avec les mĆurs dâune Âcertaine jeunesse, mais encore inhabituels dans le champ de la musique pop, surtout venant dâune femme. Si la force dâune chanson se mesure au poids du silence qui lui ÂsuccĂšde, «Cactus Tree» en est lâexemple criant. «Dans le sillage de Bob Dylan, Joni Mitchell inaugure une maniĂšre de parler de soi, des problĂšmes du couple, sans fard ni complaisance», commente Edouard Graham.
Critique du matérialisme
Sa modernitĂ© sâillustre dans le dĂ©passement du genre: «A son sens, lâart doit ĂȘtre androgyne. Elle veut ĂȘtre reconnue pour sa personne et ses compositions, indĂ©pendamment de son sexe.» Son obsession de la nuance, lâĂ©tude des contradictions intimes, sont rĂ©sumĂ©es dĂšs «Both Sides Now» â ou comment considĂ©rer la rĂ©alitĂ© sous diffĂ©rents angles. «Dans cette chanson se retrouve sans doute, non exprimĂ©e, la question fondatrice de lâadoption, celle de la fille quâelle a eue trĂšs jeune, hors mariage (en 1965), et quâelle a fait adopter.»
Mais si lâartiste excelle Ă sonder son Ăąme, elle sâintĂ©resse aussi au monde qui lâentoure. Sans ĂȘtre une protestataire Ă la maniĂšre de Joan Baez ou Bob Dylan, elle nâhĂ©site pas Ă donner de la voix quand le Vietnam est arrosĂ© de napalm et que ÂlâarmĂ©e rĂ©prime les campus. En 1969, sa chanson a cappella, «The Fiddle and the Drum», interpelle frontalement lâAmĂ©rique en guerre. Son emblĂ©matique «Woodstock», Ă©crit au lendemain du Âfestival quâelle a manquĂ©, ponctue la description du rassemblement pacifique par le doute quâon retrouve jamais «le paradis perdu». Lâhymne Ă©nonce en creux une prophĂ©tie sur le dĂ©clin des utopies collectivesâŠ
Long compagnonnage avec le jazz
«Sa critique du matĂ©rialisme, des nantis et des conventions se poursuivra, culminant sur Dog Eat Dog en 1985, analyse Edouard Graham. Le miroir quâelle tend aux AmĂ©ricains nâest pas flatteur.» La chanson «Ethiopia», notamment, dresse sur un rythme lancinant le constat impitoyable du saccage de la planĂšte, de la cupiditĂ© humaine et de la misĂšre. Une fois de plus, Joni Mitchell est en dĂ©calage: «Les annĂ©es 1980 baignent alors dans un hĂ©donisme cliquant, avec une musique formatĂ©e, Madonna chantant âMaterial GirlââŠÂ»
AprĂšs un long compagnonnage avec le jazz et la fusion entamĂ© sur Hejira (avec le bassiste virtuose Jaco Pastorius), suivi par un album hommage Ă Charlie Mingus et des collaborations avec Herbie Hancock, Pat Metheny et des membres de Weather Report, Joni Mitchell revient Ă une forme dâintimisme. Turbulent Indigo (1994) marque un retour en grĂące, du moins critique sinon public. Ces derniĂšres annĂ©es, lâartiste a vĂ©cu recluse, affirmant souffrir de la maladie des Morgellons, une affection de la peau contestĂ©e par de nombreux mĂ©decins qui lâassimilent Ă un «dĂ©lire parasitaire» de type paranoĂŻaque.
La page musicale refermée
Les derniĂšres nouvelles de sa rééducation consĂ©cutive Ă son AVC sont encourageantes. Si Joni Mitchell sâest remise Ă peindre, elle a probablement tournĂ© la page de la musique. En 2014 est paru un livre basĂ© sur des entretiens rĂ©alisĂ©s entre 1973 et 2012 avec son amie journaliste Malka Marom (Joni Mitchell: In Her Own Words). Son influence couvre tout le champ musical, du folk au r&b en passant par le jazz, le blues et la pop. Ses chansons ont Ă©tĂ© reprises par des artistes aussi divers que Tori Amos, Annie Lennox, Nazareth, Björk, Prince, Cat Power, Cassandra Wilson ou Caetano Veloso, sa voix samplĂ©e par Janet Jackson et Kanye West. En 2007, la poste canadienne a Ă©mis une sĂ©rie de timbres Ă son effigie. Bel hommage Ă une insaisissable voyageuse.
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Enfin! Cette semaine paraßt une biographie en français qui célÚbre cette géniale songwriter et musicienne. En 2000, lors de la sortie de Both Sides Now, Joni Mitchell avait longuement parlé de son amour du jazz à Bernard Loupias. Souvenirs.
Ce matin de janvier 2000, il fait un temps magnifique sur Los Angeles. Normal: jâai rendez-vous avec Joni Mitchell. La plus brillante, la plus aventureuse et, Ă coup sĂ»r, la plus musicienne des songwriters nord-amĂ©ricains. Bob Dylan, Leonard Cohen, Neil Young et Lou Reed compris. Et pourtant, Joni Mitchell ne bĂ©nĂ©ficie pas du quart de la moitiĂ© de la notoriĂ©tĂ© de ces quatre-lĂ . IncomprĂ©hensible quand on sait quâelle a Ă©tĂ© chantĂ©e notamment par Sinatra, Prince, Björk ou Caetano Veloso, et quâon recense plus de mille versions (!) de Both Sides Now, et des centaines de River ou Woodstock. Machisme ? SurditĂ©? Il est triste en tout cas quâon ne garde trop souvent dâelle quâune image, celle de « lâĂ©gĂ©rie » â pitoyables sous-entendus ⊠â de lâutopie hippie des annĂ©es 60. Câest oublier que Joni Mitchell a vite arrachĂ© lâĂ©tiquette folk quâon lui collait pour prendre la tangente, et courir de ruptures en pas de cĂŽtĂ©. Le grand saut, elle le fait au milieu des annĂ©es 70 avec le gĂ©nial Hejira (1976), qui voit sa premiĂšre collaboration avec Jaco Pastorius, « le Hendrix de la basse Ă©lectrique », dixit Joni, et Don Juanâs Reckless Daughter (1977), qui marque le dĂ©but dâune collaboration et dâune amitiĂ© inoxydables avec le saxophoniste Wayne Shorter, pilier- avec Herbie Hancock, autre complice majeur â du fameux deuxiĂšme quintet de Miles Davis. En 1979, câest une autre grande figure du jazz, Charles Mingus, qui, sĂ©duit par son indĂ©pendance artistique, lui offre quelques compositions inĂ©dites pour quâelle y pose ses mots.
Dans les annĂ©es 80, elle ira se frotter â pas toujours avec bonheur â aux synthĂ©tiseurs sans se soucier une seconde de ce que le business pouvait bien penser de ce nouveau virage, Joni ayant toujours Ă©tĂ© sa propre productrice. Une libertĂ© qui lui vaudra de perdre, au fil des annĂ©es, une bonne part de son public, le soutien des radios et, plus largement, dâune industrie du disque que Joni Mitchell a toujours mĂ©prisĂ©e, au point dâenvisager Ă plusieurs reprises de sâĂ©loigner dĂ©finitivement de ce quâelle qualifie de « cloaque corrompu » dirigĂ© par des « porcs pornographiques ».
Cette histoire, Edouard Graham la retrace avec autant de finesse que dâĂ©rudition dans Joni Mitchell. Songs Are Like Tattoos, premiĂšre grande biographie en français. On y trouve tout ce quâil y a Ă savoir sur la vie et lâĆuvre de Joni Mitchell, nĂ©e Roberta Joan Anderson en novembre 1943 dans un bled de lâAlberta, au Canada. La polio qui la frappe Ă lâĂąge de 9 ans, lâenfant quâelle est obligĂ©e dâabandonner en 1965 (tragĂ©die intime quâelle encodera dans trois chansons, Little Green, Woman of Heart and Mind et Chinese Cafe) et son ascension Ă©clair que Judy Collins, grande dame de la folk, dĂ©clenche en 1967 en choisissant deux chansons de Joni (Both Sides Now et Michael From Mountains) pour Wildflowers. Album qui va connaĂźtre un immense succĂšs et qui est un « spĂ©cial Canada », puisque y figurent Ă©galement trois compositions dâun jeune poĂšte montrĂ©alais inconnu, Leonard Cohen (avec lequel Joni aura une liaison aussi brĂšve quâorageuse). La voici cĂ©lĂšbre. Et grĂące Ă David Crosby, qui vient de tomber raide amoureux dâelle et lui ouvre les bonnes portes, Joni commence avant la fin de cette mĂȘme annĂ©e lâenregistrement de Song to a Seagull, son premier album. Chose incroyable: elle en obtient le contrĂŽle artistique total, illustration de pochette incluse (ancienne Ă©tudiante en beaux-arts, Joni a toujours pratiquĂ© la peinture, et illustrĂ© elle-mĂȘme les pochettes de treize de ses dix-neuf albums studio). Il faudra attendre Prince pour voir un jeune artiste dĂ©butant rĂ©ussir pareil exploit. A mesure que mon taxi monte vers les hauteurs qui dominent West Hollywood, mon inquiĂ©tude fait de mĂȘme. Et si lâentretien tournait court? Je sais que Joni a une dent contre les journalistes, et je sais pourquoi. Dans un numĂ©ro de 1972, au fil dâun rĂ©cit consacrĂ© aux histoires de cĆur des stars dâHollywood, le magazine Rolling Stone publie, sous la forme dâune infographie, la liste de ses amants, muflerie quâelle nâa jamais digĂ©rĂ©e. Une immense hacienda, noyĂ©e de bougainvillĂ©es. Un couloir ombragĂ©, une porte sâouvre, et elle est lĂ . Une classe Ă tomber. Tout sourire. Bon signe. On est tous les deux lĂ pour parler de son petit dernier, le sublime Both Sides Now, un disque qui, une fois de plus, a pris tout le monde Ă contre-pied. Soir une collection de dix standards du jazz â plus deux de ses propres classiques sertis dans de somptueux arrangements symphoniques de Vince Mendoza. Dâune voix plus grave, plus sensuelle que jamais â la soprano des dĂ©buts a peu Ă peu laissĂ© place Ă une contralt -, Joni atteint des sommets dans lâinterprĂ©tation de thĂšmes comme Youâre My Thrill ou Youâve Changed, soutenant la comparaison avec ses modĂšles, Billie Holiday ou Dinah Washington. « Oh, Dinah, je lâadore. Ăa, câest un compliment ! » (Rires.) Mais cette voix aux reflets cuivrĂ©s, la doit-elle au temps qui a passĂ©, aux clopes quâelle fume Ă la chaĂźne? « Naaa, jâai simplement choisi de chanter dans des clĂ©s plus basses », proteste-t-elle en piochant une nouvelle foi dans son paquet dâAmerican Spirit â du tabac bio, mais quand mĂȘme ⊠Ce disque, elle lâa envisagĂ© comme « une histoire de lâamour romantique en AmĂ©rique du Nord au XXe siĂšcle », du coup de foudre aux premiers accrocs, de la passion Ă la lassitude, jusquâĂ la rupture, avant que renaisse lâespoir dâun nouvel amour. Un parcours que Joni ne connaĂźt que trop bien. Au fond, elle nâa jamais Ă©tĂ© fidĂšle quâĂ la musique, qui ne lâa jamais abandonnĂ©e. On remarquera au passage que la plupart des hommes qui ont un temps partagĂ© sa vie â David Crosby, Graham Nash, James Taylor, Jackson Browne, le batteur John Guerin, le percussionniste Don Alias, ou le bassiste Larry Klein â sont tous des musiciens. Elle est intarissable sur son amour du jazz et des maĂźtres de cet art, comme Wayne Shorter, Herbie Hancock ou Jaco Pastorius, qui ont Ă©tĂ© les seuls, Ă un moment de son Ă©volution, capables Ă ses yeux de rendre justice Ă ses compositions, toujours plus retorses. « Comme vous le savez, jâutilise une cinquantaine dâaccordages diffĂ©rents », sourit-elle. Wayne Shorrer mâa un jour confiĂ© ce qui lâavait conduit Ă jouer pour la premiĂšre fois avec Joni, en 1977: « Son courage, que jâavais remarquĂ© depuis longtemps. Elle allait Ă contrecourant de tous les standards en cours dans lâindustrie de la musique populaire. Un jour, elle mâa montrĂ© une lettre dâun de ces types irritĂ©s par son virage vers le jazz, qui allait jusquâĂ lui Ă©crire: âComment pouvez-vous jouer une seconde mineure Ă la guitare !â Pour lui; un accord dissonant dans une chanson pop, câĂ©tait impensable. » Joni confirme lâanecdote.
«LE JAZZESTUNEINVENTION NOIRE»
Et inĂ©vitablement, Miles Davis arrive sur le tapis. Câest le grand regret de sa vie: «Et pourtant, jâai tout essayĂ© pour jouer avec lui! (Rires.) Il venait me voir peindre, et lui adorait dessiner. On parlait peinture, jamais musique. AprĂšs sa mort, son fils mâa dit: âTu sais que Miles avait tous tes disques prĂšs de son lit?â Je suis aujourdâhui certaine que sâil avait vĂ©cu plus longtemps, on aurait fini par jouer ensemble.» Outre les jazzmen pur jus, nombreux sont les artistes noirs â dont Cassandra Wilson, Meshell Ndegeocello ou Prince â qui ont clamĂ© leur admiration pour Joni. Comment explique-t-elle ce phĂ©nomĂšne? « Jâai une relation intĂ©ressante Ă la culture noire, sourit-elle. Je lâaime, tout simplement. Et câest vrai dâun certain point de vue, les noirs ont toujours pigĂ© ma musique. Jâadore la sophistication de la musique classique europĂ©enne, mais quand jâen viens Ă la musique populaire de ce pays, jâavoue que les oreilles sont ânoiresâ!» Elle enfonce un dernier clou Ă propos du jazz, qui scellera notre entretien:
« Cette grande musique amĂ©ricaine est une invention noire, câest ce quâenseignerait lâhistoire si elle ne semblait pas Ă©prouver le besoin de laisser dans lâombre lâapport des Noirs â et des femmes.»
P-S. En mars 2015, on a eu trĂšs peur: Joni Mitchell venait dâĂȘtre dĂ©couverte inconsciente chez elle. AnĂ©vrisme. Elle a heureusement survĂ©cu et rĂ©cupĂ©rĂ© peu Ă peu, au point, en aoĂ»t 2016, dâassister, en compagnie de son ami Herbie Hancock, Ă un concert de Chick Corea, dans un club de Los Angeles. Une photo en tĂ©moigne: sous un grand chapeau glamour dâoĂč sâĂ©chappent quelques mĂšches dâargent, son visage est certes marquĂ©, mais le regard nâa pas changĂ©. Joni sourit Ă la vie.
Le Mot et le Reste vient de publier Kate Bush, le temps du rĂȘve de FrĂ©dĂ©ric DelĂąge et Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos dâĂdouard Graham, deux livres essentiels consacrĂ©s Ă des artistes qui ne le sont pas moins.
On ne dit pas une mais un gĂ©nie. Dommage. Car Kate Bush et Joni Mitchell sont incontestablement gĂ©niales. En France, la premiĂšre bĂ©nĂ©ficie dâune certaine popularitĂ© grĂące Ă ses tubes en or massif, Wuthering Heights (1978), Babooshka (1980) et Running Up That Hill (A Deal With God) (1985). La seconde, en revanche, est nettement moins connue du grand public â amusez-vous Ă faire un micro-trottoir, et vous risquerez dâobtenir des rĂ©ponses dignes de celle dâun vendeur dâune cĂ©lĂšbre officine champs-Ă©lysĂ©enne*⊠Mais quel que soit leur degrĂ© de (re)connaissance ici-bas, elles ont les admirateurs quâelles mĂ©ritent, et si elles pouvaient les croiser â rĂȘvons un peu â, nul doute quâelles se reconnaĂźtraient en eux. Car est-il possible dâaimer autrement que passionnĂ©ment Kate Bush et Joni Mitchell ? Non bien sĂ»r, et Kate Bush, le temps du rĂȘve et Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos en apportent la preuve noir sur blanc.
Ces deux biographies sont remarquablement bien Ă©crites, sans effets de manche pseudo-littĂ©raires, sans jugements Ă lâemporte-piĂšces (positifs ou nĂ©gatifs), extrĂȘmement documentĂ©es, mĂ©ticuleuses et accessibles. Que lâon soit novice ou connaisseur, le rĂ©sultat sera le mĂȘme : plongĂ©e immĂ©diate dans les disques pour (rĂ©)Ă©couter ce que lâon vient de (re)dĂ©couvrir au grĂ© des 218 pages de la premiĂšre et des 386 pages de la seconde !
Mais au delĂ du plaisir intense que lâon prend en lisant ces deux livres qui resteront toujours Ă portĂ©e de main et que lâon peut dâemblĂ©e qualifier dâouvrages de rĂ©fĂ©rences (mĂȘme les livres in english in the text ne nous avaient pas autant retenu), il faut souligner une chose : la passion, voire lâamour (câest beau lâamour) des deux auteurs pour leur sujet ne les fait pas basculer dans la contemplation stĂ©rile. FrĂ©dĂ©ric DelĂąge et Ădouard Graham sâeffacent derriĂšre la musique tout en la prenant constamment au sĂ©rieux. On en apprend de belles sur les vies de nos deux super-hĂ©roĂŻnes, femmes libres et crĂ©atrices dâunivers hors-normes, mais leur Ćuvre est passĂ©e avec encore plus de dĂ©lectation au tamis du savoir et de la musicographie (Ă ne pas confondre avec la musicologie Ă la petite semaine).
La maniĂšre dont Graham analyse les textes, pardon, les poĂ©sies de Joni Mitchell apporte des lumiĂšres vitales pour lâauditeur qui ne comprend pas toujours les subtilitĂ©s de la langue de Shakespeare. Quant au nombre impressionnant dâanecdotes et de dĂ©tails que rapporte Delage, il ne donne jamais le tournis. Au contraire : il nous replonge comme si on y Ă©tait au cĆur de la quĂȘte artistique de Kate.
En Ă©crivant Ă hauteur dâhomme, FrĂ©dĂ©ric Delage et Ădouard Graham ont su retranscrire toute la grandeur dâĂąme â grandeur dame ? â de ces deux fascinantes artistes. Respect.
* Pour situer le dĂ©grĂ© de mĂ©connaissance de la chanteuse canadienne, on rapellera cette anecdote, vĂ©ridique : un jour, donc, au Virgin Megastore des Champs-ĂlysĂ©es, un client demande Ă un vendeur (stagiaire, dit-onâŠ) sâil a des disques de Joni Mitchell. RĂ©ponse un rien narquoise du jeune homme : « Joni Mitchell ?! Vous ĂȘtes sĂ»r ?! Des disques de Johnny Hallyday et dâEddy Mitchell, ça on en a, mais Joni Mitchell, dĂ©solĂ©, ça nâexiste pas⊠» (NDR : Faut-il le rappeler, il y avait aussi dâexcellents vendeurs au Virgin Megastore.)
Parution le 17 fĂ©vrier, aux Ă©ditions Le Mot et le Reste, dâun ouvrage sur la chanteuse Joni Mitchell, âSongs are like Tattoosâ. De quoi revisiter, sous la plume de Edouard Graham, le parcours dâune pionniĂšre, de la Californie du Flower Power aux albums-studio avec Herbie Hancock et Wayne Shorter. Lâoccasion de vĂ©rifier, surtout, Ă quel point Joni Mitchell a toujours brouillĂ© les pistes balisĂ©es de lâindustrie musicale Ă laquelle elle a fini par imposer sa personnalitĂ©.
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Retour dĂ©taillĂ© sur lâincroyable discographie de la Canadienne Joni Mitchell, entre le folk des annĂ©es 60 et les flirts avec le jazz des annĂ©es 70. Ă lâheure oĂč les dĂ©bats font parfois rage pour tenter de trancher qui de Bob Dylan ou de Leonard Cohen prĂ©sente rĂ©trospectivement le profil le plus nobĂ©lisable, on demeure une fois de plus atterrĂ© que ces controverses en canonisation littĂ©raire demeurent si exclusivement soumises aux biais du genre quâelles Ă©cartent dâemblĂ©e du piĂ©destal celle qui apparaĂźt pourtant comme lâune des plus grandes artistes Ă avoir Ă©mergĂ© dans le domaine des musiques populaires. Novatrice, radicale, gĂ©niale, intransigeante, souvent trĂšs critique dâun milieu, celui du show business, dont elle sâest considĂ©rablement Ă©loignĂ©e depuis plusieurs dĂ©cennies : Joni Mitchell partage bien des qualitĂ©s avec ses confrĂšres masculins susmentionnĂ©s. Câest sans doute aussi ce qui fait dâelle un sujet Ă la fois idĂ©ale et insaisissable pour le biographe qui sâaventure dans les dĂ©dales dâune existence oĂč les lĂ©gendes et les mythes ont depuis longtemps pris le pas sur lâauthenticitĂ© factuelle. âJoni a toujours eu une confiance en elle Ă la hauteur de son talentâ, dĂ©clarait un jour Ron Stone, son manager du dĂ©but des annĂ©es 1970. Avant dâajouter : âLa seule chose qui me gĂȘne, câest que je pense quâil vaut mieux laisser les autres vous comparer Ă Picasso!â LĂ©gitimement dotĂ©e dâune trĂšs haute idĂ©e dâelle-mĂȘme et de son Ćuvre, depuis longtemps rĂ©ticente Ă toute interview trop personnelle, la Canadienne semble se dĂ©rober par avance Ă toute forme de rĂ©cit rĂ©trospectif. Restent donc les disques et les chansons qui constituent la matiĂšre principale dâun ouvrage qui, faute de pouvoir sâappuyer sur les tĂ©moignages directs des principaux acteurs, propose une relecture exhaustive et trĂšs intĂ©ressante dâun des parcours artistiques les plus fascinants du vingtiĂšme siĂšcle. Les pĂ©ripĂ©ties intimes sont Ă©voquĂ©es rapidement, des premiers traumatismes originels â la polio et les Ă©preuves de la maladie, le premier enfant conçu au sortir de lâadolescence puis abandonnĂ© Ă la naissance pour suivre la vocation artistique â jusquâĂ la rupture dâanĂ©vrisme de mars 2015 qui faillit la condamner dĂ©finitivement au silence, en passant par ce palmarĂšs amoureux qui ressemble fort Ă une liste dâadmission au PanthĂ©on du songwriting (Crosby, Nash, James Taylor, Jackson Browne, etc). Mais cette biographie de facture classique se concentre principalement sur lâĂ©vocation chronologique des Ćuvres, consacrant un chapitre Ă©clairant Ă chacun des albums de Mitchell, oĂč se succĂšdent lâĂ©vocation du contexte et lâanalyse des paroles et des musiques. Conteur discret, Graham sâefface derriĂšre son sujet, ne laissant poindre son Ă©coute plus personnelle, par petites touches que dans les interprĂ©tations, tantĂŽt littĂ©rales, tantĂŽt plus poĂ©tiques, de certains textes. Câest ainsi quâil parvient, finalement, Ă rendre compte avec prĂ©cision dâune trajectoire artistique trĂšs riche et trĂšs complexe, des fondements du folk intimiste servi par une inimitable voix cristalline (Clouds, 1969) aux aventures audacieuses sur les terres du jazz et de la world music (The Hissing Of The Summer Lawns, 1975, lâalbum prĂ©fĂ©rĂ© de Prince, ou Hejira, 1976). Et revisite au passage quelques chefs-dâĆuvre dont le sens et la profondeur ne sont pas prĂȘts de sâĂ©puiser au fil des relectures passionnĂ©es.