Japrocksampler
L'incroyable explosion de la scĂšne rock japonaise
Extrait:
La porte shamanique du rockânâroll japonais des dix derniĂšres annĂ©es a fait entrer en Occident tellement de musique extraordinaire quâon peut dĂ©sormais se demander comment les musiciens de rock japonais ont fait pour atteindre ce niveau fascinant. Des formations underground et rĂ©volutionnaires telles que The Boredoms, les Acid Mothers Temple de Makoto Kawabata, Boris, les High Rise de Asahito Nanjo, Ghost et bien dâautres encore ont eu de solides carriĂšres. Ces groupes, figures de proue du mouvement, ont â malgrĂ© des noms incomprĂ©hensibles dans leur pays â inspirĂ© tant de musiciens ici, en Occident, quâune enquĂȘte pointue sur la musique japonaise de leur jeunesse semblait sâimposer. Bien avant lâĂ©mergence du punk rock, le Krautrock et lâĂ©mission de John Peel avaient inspirĂ© ma gĂ©nĂ©ration au dĂ©but de ces annĂ©es 1970 enfiĂ©vrĂ©es. Il en fut de mĂȘme au Japon (âŠ).
Traduit de lâanglais par Claire Cuisinier.
Revue de presse
- Page Livres Etienne Greib Magic mai 2012
- Japrocksampler Basile Farkas Rock & Folk mai 2012
- Japrocksampler RĂ©mi Bonnet L'Ăcho RĂ©publicain 23 mars 2012
- Le Japrock, élévation cosmique Gregory Schneider Libération 25 février 2012
- Un top 50 des incontournables du genre Gregory Schneider Libération 25 février 2012
Bien dans le style de Julian Cope (Krautrocksampler, 2005), accommodant verve, verdeur, subjectivitĂ© et Ă©rudition, cette somme largement historique multiplie les angles, les focales et fraie de nombreuses pistes pour aborder un vaste continent encore trop peu visitĂ©. Son ouverture compensant largement ses partis pris, elle est Ă marquer dâune pierre blanche.
Faut-il rappeler encore une fois ici le gĂ©nie de Julian Cope ? De la supervision dâune des premiĂšres compilations de Scott Walker au tout dĂ©but des annĂ©es 80 Ă ses talents dâĂ©criture, le barde anglais a largement outrepassĂ© le cadre de ses talents de frontman, que ce soit au sein des Teardrop Explodes, Brain Donor ou en solo. AprĂšs avoir Ă©crit lâouvrage dĂ©finitif sur le kraurock (Krautrocksampler, 1996) et parcouru les monuments druidiques du vaste royaume de la Perfide Albion (The Modern Antiquarian, 1998 puis The Megalithic European, 2004), Julian Cope se penche sur le rock du pays des petits matins calmes. Et câest avec la mĂȘme verve possĂ©dĂ©e, la mĂȘme implaccable minutie, la mĂȘme inĂ©branlable foi quâil trace le portrait dâune autre Ăźle, le Japon, et comment lâon y perçut et rendit les premiĂšres secousses du binaire. Si la plupart des artistes dont il fouille le parcours (Taj Mahal Travellers, Speed, Glue & Shinki, Flower Travellinâ Band) nâont pas encore eu, en dehors de certains cercles âcultuelsâ, droit Ă une rĂ©habilitation globale, lâouvrage aura probablement dĂ©jĂ créé des vocations de dĂ©frichage et de réévaluation Ă lâheure oĂč vous lirez ces lignes.
Reclus dans son cottage, le chanteur britannique halluciné est aussi un musicologue spécialisé dans le rock japonais. Rencontre bucolique avec le Léonard de Vinci psychédélique.
Ă lâĂšre du format court, Julian Cope est, comme tout le monde, souvent rĂ©sumĂ© en une phrase rĂ©ductrice. Chanteur de Teardrop Explodes est la description qui revient le plus. Pour les amateurs de potins grunge, le Britannique est parfois dĂ©crit comme lâex de Courtney Love (durant les jeunes annĂ©es dâexil anglais de cette derniĂšre). En rĂ©alitĂ©, le Cv de ce phĂ©nomĂšne nĂ© un jour dâoctobre 1957 au pays de Galles est long comme plusieurs bras. Les mĂ©tiers de Julian Cope ? Musicien (chant, guitare, basse, claviers), Ă©crivain, rock-critic, historien, patron de label, archĂ©ologue, bricoleur, philosophe, rĂ©volutionnaire, illuminĂ©, pĂšre de famille, parfois tout en mĂȘme temps.
Ăternel adolescent idĂ©aliste
Ces jours-ci sort la version française dâun livre que Cope a publiĂ© en 2007, Japrocksampler. Dans ce titanesque ouvrage, le chanteur sâattelle Ă explorer un pan mĂ©connu de la musique moderne : le rock psychĂ©dĂ©lique japonais, de ses balbutiements jusquâĂ 1978. En prĂšs de 400 pages Ă©crites pas trĂšs gros, le pavĂ© impressionne, Ă la fois rigoureux, passionnĂ©, drĂŽle, dĂ©lirant, plaisant. Japrocksampler est un bouquin Ă tiroirs. Assez vite, lâenvie sâempare du lecteur dâaller farfouiller sur les blogs Ă la recherche de sonoritĂ©s nouvelles. Les groupes japonais ? Certains sont excellents, comme le Flower TravellinâBand, formation hystĂ©rique, heavy et mĂ©lodieuse que Cope place au pinacle. Exhaustif, lâauteur Ă©voque des cas plus difficiles. Comme tout pays, le Japon aussi a eu ses musiciens expĂ©rimento-dĂ©biles en sandales. Quâimporte, le pĂ©riple est magnifique. Depuis les annĂ©es 90, Julian Cope est un Ă©crivain prolifique. On lui doit une somme sur le rock allemand (Krautrocksampler), deux volumes autobiographiques (Head On et Repossessed) et⊠deux livres dâarchĂ©ologie ! The Modern Antiquarium et The Megalithic European, consacrĂ©s aux menhirs et aux dolmens, ont mĂȘme Ă©tĂ© saluĂ©s par les spĂ©cialistes.
Et la musique ? Lâancien compagnon dâarmes de Ian McCulloch â Cope et le patron dâEcho & The Bunnymen ont dĂ©butĂ© ensemble dans les pas du tout cruciaux Crucial Three â nâest pas exactement un tire-au-flanc. AprĂšs Teardrop Explodes (du post-punk habitĂ© par lâesprit des Doors, difficile Ă Ă©couter aujourdâhui), lâhomme a enregistrĂ© une trentaine de disques seul ou avec Black Sheep, le collectif de bikers moustachus qui lâaccompagne actuellement sur scĂšne. Cela nâĂ©tonnera personne, Cope, comme un Ă©quivalent british dâAnton Newcombe, a explorĂ© toutes les directions sonores : psychĂ©dĂ©lisme, hard rock, folk, punk, spoken word⊠Psychedelic Revolution, son nouveau disque auto-produit est lâĆuvre dâun Ă©ternel adolescent idĂ©aliste : la chose, qui mĂȘle instruments acoustiques et guitares distordues, est dĂ©diĂ© Ă Che Guevara et Ă la militante palestinienne Leila Khaled.
AprĂšs ce bref topo, nul ne sera surpris dâapprendre que le Drude (son surnom) attend lâĂ©quipe de Rock&Folk juchĂ© sur le toit de sa voiture camouflĂ©e. Il habite une ferme dans la bucolique campagne du Wiltshire, entre Londres et Bristol. Lâaccoutrement (bottes Ă©normes, gilet de cuir, veste militaire) est plus guerrier que campagnard. Cope pourtant rĂ©serva un accueil aussi royal que prĂ©venant. Selon lâexpression toute faite, Julian Cope est un type haut en couleur. LittĂ©ralement si lâon en juge par la dĂ©coration de sa demeure. LâhĂŽte a dĂ©corĂ© ses corps de ferme Ă son image : des instruments de musique fantaisistes partout aux murs, des guitares double manche irrĂ©elles, des claviers vintage, des amplis customisĂ©s, des Dinky Toys, des affiches punks et psychĂ©dĂ©liques, des disques de Black Sabbath encadrĂ©s. Il adore aussi peinturlurer de couleurs vives tout ce qui lui tombe sous la main : les portes, les murs, le matĂ©riel de musique, son 4Ă4, les meubles (idĂ©e dĂ©co : cette table aux couleurs du drapeau amĂ©ricain oĂč des croix gammĂ©es remplacent les Ă©toiles). Une taffe dâherbe, un thĂ© et Cope semble prĂȘt. Il prĂ©vient : « Si je pars en vrille nâhĂ©site pas Ă me recadrer ».
Rock&Folk : Quel est le point de départ de ce livre sur le rock nippon ?
Julian Cope : Jâai dĂ©couvert un jour un groupe nommĂ© High Rise (trio jamonais des eighties) qui nâavait peur dâabsolument rien. Ces types prenaient un bout de riff de MC5 ou des Electric Prunes pour en faire autre chose, un truc de motherfucker, trĂšs rock, trĂšs puissant. En dĂ©couvrant ça, jâai trouvĂ© quâil serait judicieux dâenquĂȘter. CâĂ©tait presque un devoir. En tant quâartiste, je trouve quâil faut aussi faire des choses pour les autres. DĂ©couvrir tout ça est utile aux gens, aux artistes occidentaux je pense. Jâai grandi avec le krautrock, jâai tout de suite su que câĂ©tait la plus libre des musiques. Ă lâinverse, la musique japonaise a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation tardive. Voir comment ces types filtraient les influences occidentales mâa fascinĂ©.
Quel était le propos ? Rendre hommage à une culture nettement moins documentée que le rock anglais ou américain ?
Il nây avait pas de livre sur le rock japonais, mĂȘme en japonais ! Une tragĂ©die culturelle. Les Allemands ont un peu connu ça. CâĂ©tait dur de venir de ces pays aprĂšs la guerre. AprĂšs la guerre, les AmĂ©ricains ont vendu aux Japonais ce que jâappelle une religion Coca-Cola. Ce nâest pas la culture ancestrale japonaise qui mâintĂ©resse, câest leur adaptation Ă la modernitĂ©, leur facultĂ© Ă refuser les choses.
Câest un travail dâhistorien en faitâŠ
Tout Ă fait. Il fallait deux voix dans le livre. Une voix qui raconte et lâautre, celle du motherfucker. Il fallait que ce soit un livre curieux de tout. TrĂšs vite, jâai trouvĂ© une traductrice, une japonaise qui vivait dans le coin. Une intellectuelle de Bristol qui a mon Ăąge, coup de chance. Elle est devenue littĂ©ralement obsĂ©dĂ©e par le rock de son pays. Elle ignorait mĂȘme que le rock japonais avait une telle histoire. Et mâa fait dĂ©couvrir des trucs, du coupâŠ
Pour vous le meilleur groupe se nomme Flower Travellinâ Band. Le Black Sabbath ou le Led Zeppelin local, en quelque sorteâŠ
Oui, câĂ©tait le meilleur de son Ă©poque. Il arrivait Ă trouver la bonne formule, occidentale et japonaise Ă la fois, sans ĂȘtre insipide. Son chanteur Ă©tait trĂšs japonais, il Ă©tait aussi bon que Damo Suzuki. TrĂšs mince avec une super afro ! Des cĂŽtĂ©s occidentaux sans ĂȘtre ridicule pour autant⊠Yuya Uchida (le producteur) est allĂ© en Angleterre et en France, mais il a fait en sorte que le groupe garde un cĂŽtĂ© tokyoĂŻte.
Et les Rallizes dĂ©nudĂ©s ? Folle histoire, leur bassiste est un terroriste, il a dĂ©tournĂ© un avionâŠ
Je leur consacre une grande partie du livre. Lâhistoire de lâavion a valu au groupe dâĂȘtre surveillĂ© en permanence. Sa musique Ă©tait dâune violence sans nom Ă©galement.
Le rocker que vous ĂȘtes approuve-t-il toutes les rĂ©fĂ©rences intellectuelles de ces groupes ? Stockhausen, John CageâŠ
La musique concrĂšte japonaise est trĂšs Ă©coutable. Il se passe des tas de choses dans un disque de musique concrĂšte japonaise. Ce sont des disques gourmands, pleins de surprises. Group Ongaku, câest bouleversant ! Ces mecs faisaient des trucs de tarĂ©s Ă la Amon DĂŒĂŒl I. La couverture du livre dans sa version originale, ces japonais Ă poil sur les motos (la pochette du premier Flower Travellinâ Band, Anywhere, 1970), ça reprĂ©sente le Japon que jâaime. Pas le Japon de McArthur (le commandant suprĂȘme des forces alliĂ©es, chargĂ© de la reconstruction aprĂšs la seconde guerre mondiale). Les personnes qui faisaient ça ont dĂ©marrĂ© un truc.
Le PĂ©rou mâintĂ©resse
Vous Ă©mettez une thĂ©orie : les batteurs japonais ne seraient pas trĂšs bonsâŠ
Ils ne savent pas jouer ! Physiquement, ils nây arrivaient pas. Souvent, ils se retrouvaient Ă importer des batteurs, des Philippines par exemple, parfois mĂȘme des AmĂ©ricains qui Ă©taient dans les forces armĂ©es dâoccupation. Câest toute une aventure. Les japonais ont eu trĂšs peur de toutes les avancĂ©es de la culture rock⊠En tant quâAnglais, quand je regarde ça Ă des milliers de kilomĂštres, je trouve ça magnifique. Je suis un utopiste qui essaie de raconter des histoires jamais entendues, surout lorsquâelles sont Ă la porte de plusieurs cultures.
Vous dĂ©plorez Ă©galement la faible consommation de drogues psychĂ©dĂ©liques des locauxâŠ
Il faut comprendre que les Japonais sont le produit dâune culture quasiment nazie. Ils ont une certaine acceptation de lâautoritĂ©. Au Japon fumer de lâherbe peut vous mettre dans de trĂšs sales draps⊠Durant ma troisiĂšme tournĂ©e au Japon (avec Teardrop Explodes) nous Ă©tions dans un de ces Ă©tats⊠Nous Ă©tions lĂ pour dix jours, nous avons pris cinq acides chacun. Au pire si on se faisait choper ils nous renvoyaient chez nous⊠Le plus Ă©tonnant câest que le Japon devient un pays psychĂ©dĂ©lique sans drogue. Mais quand les Japonais viennent ici, je peux vous dire quâils comprennent ce quâest la drogue. Et ils aiment ça.
Vous ĂȘtes un des rares dĂ©fenseurs de Yoko Ono, pourquoi cela ?
Yoko arrache tout. Elle est la Japonais-AmĂ©ricaine qui a Ă©pousĂ© Beatle John et lâa transformĂ© complĂštement. Elle tirait quelque chose des gens, elle Ă©tait trĂšs forte. Elle est affreusement chiante, câest ce qui me plait chez elle. Le monde est affreusement mĂąle, il faut changer ça. Ă Reading nous Ă©tions en robe sur scĂšne. Les gens Ă©taient morts de rire, je nâai pas compris. Je nâavais pas lâair gay du tout, jâavais un look de dingue ! Mais les gens ont des idĂ©es tellement prĂ©conçues⊠Il faut lutter contre ça.
Vous envisagez dâĂ©crire sur dâautres contrĂ©es ? LâAfrique ? LâAmĂ©rique du Sud ?
Qui sait ? Le PĂ©rou mâintĂ©resse. Ces types ont une sacrĂ©e culture de motherfuckers. Je pourrais faire un frogrock sampler, car la France est une putain de nation, hyper cultivĂ©e. Malheureusement, je ne crois pas quâil y ait la matiĂšre musicale. Ă ma connaissance, il y a trop peu de groupes underground pour raconter une histoire. Jâaime les groupes français quand ils ne sonnent pas français. Il y a Magma, mais Magma est un genre en soi : le zeuhl. Et puis Magma, ce nâest pas français, câest kobaĂŻen. Je ne pourrais pas faire lâItalianrocksampler, ce serait trop de la merde. Malheureusement, les Italiens ne peuvent pas sâempĂȘcher de faire de lâopĂ©ra. Jâai fait un petit Danksrocksampler, sur le Danemark, il y aurait de quoi faire un livre sur toute la Scandinavie, ça ferait sens. Je vais bientĂŽt aller faire une Ă©mission de radio sur le rock scandinave en Nouvelle-ZĂ©lande.
Le punk a marché
Quâavez-vous essayĂ© de faire avec votre nouvel album, Psychedelic Revolution ?
Jâai voulu crĂ©er une bande-son paĂŻenne utile. Un truc joli, Ă la fois beau et apocalyptique. Jâai quasiment tout fait moi-mĂȘme, les synthĂ©tiseurs sont faits par Holy McGrail. Il y a des membres de Black Sheep qui chantent dessus. Jâai deux mellotrons, je les ai utilisĂ©s, jâai rĂ©cupĂ©rĂ© les banques de son de Tangerine Dream.
Lâalbum est dĂ©diĂ© Ă Leila Khaled et Che Guevara. Vous ĂȘtes rĂ©volutionnaires ?
Leila Khaled Ă©tait une illuminĂ©e. Elle a fait son boulot avec une grĂące incroyable. Le Che aussi Ă©tait la rock-star parfaite. Câest lâanti-AmĂ©ricain total. Oui, mon nouvel album est un manifeste politique. Je dis : puisque les gouvernants nous ont mis dans un tel merdier, il faut quâun rĂ©volution ait lieu. Une vraie.
Et votre passion pour les menhirs ?
Jâai Ă©crit deux livres (il apporte deux impressionnants volumes). Celui-ci est sorti en 1998, lâautre en 2004. Jâen prĂ©pare un autre sur lâIrlande. La France est bien lotie Ă©galement, mais je me suis dit que les Français ne voudraient pas lire un truc Ă©crit en anglais. Jâaime ces monuments comme jâaime le rock. Le seul truc que je sais, câest que le gnosticisme est le truc ultime. Et le rockânâroll est le gnosticisme ultime.
Vous aimez des groupes actuels ?
Les annĂ©es 2000 sont passionnantes. Vous connaissez les Gunslingers ? Câest un groupe français, de Grenoble. Ils ont traduit les 92 strophes de The Mask Of Anarchy, un poĂšme de Shelley. _Rocking Grenoble_⊠VoilĂ pour le rock français. Je voudrais citer aussi Hey Colossus, Gnod, Teeth Of The Sea et son trompettiste dĂ©ment.
Pour ĂȘtre aussi productif, vous menez une vie saine ?
Je suis assez straight. Jâai une vie trĂšs cosmique. Jâai une coupe mohican, regarde (il enlĂšve sa casquette). Ma famille est assez cosmique⊠Ce promontoire que tu vois au fond de la piĂšce sert pour les sĂ©ances de yoga dâAlbany (sa fille aĂŻnĂ©e). Quand on mange, car elle ne mange pas comme nous, elle fait du yoga, et câest groovy. Jâessaie de fournir une atmosphĂšre dâutopie. Quand les filles sont lĂ , quand les Black Sheep sont lĂ , on sâĂ©clate, on se sent bien.
Vous étiez beaucoup plus négatif avant, non ?
En effet. La diffĂ©rence, câest qu âavant jâĂ©tais trĂšs cynique. Post punk et cynique vis-Ă -vis du punk. Aujourdâhui, je pense que le punk a marchĂ©, en fait. Le meilleur groupe punk Ă©tait Crass. Le punk Ă©tait un truc authentique. Je sais que je suis authentique, car je vis mon art Ă fond. Je suis un pugiliste. Je mâhabille comme ça, non pas pour emmerder le monde, mais simplement pour emmerder le voisinage, tout ces culs serrĂ©s. Je suis un horrible nazi pour eux. Je ne le suis pas du tout en vrai, mais ça mâamuse quâils le pensent.
Jâai arrĂȘtĂ© de boire
Vous Ă©voluez en dehors des maisons de disques depuis des annĂ©esâŠ
Ah, les labels⊠Je me suis rapidement rendu compte que ma relation avec eux serait trĂšs compliquĂ©e, Ă moins dâavoir tout le contröle. Le problĂšme de mes collĂšgues, câest quâils ont besoin de publicitĂ© pour se prouver quâils existent. Je prĂ©fĂšre sortir des albums dans mon coin, sournoisement. Avec internet je suis en relation directe avec les gens. Je ne suis pas passĂ© Ă la tĂ©lĂ© depuis 2000 ! Je ne pourrais passer dans aucune Ă©mission actuelle, je suppose. Mais William Blake a dit que gĂ©nĂ©raliser, câest ĂȘtre idiot. Aussi je me fais fort de ne jamais gĂ©nĂ©raliser.
Vous nâavez jamais acceptĂ© de reformer Teardrop Explodes ?
Jâaimerais mourir en Ă©tant sur scĂšne. Mais pas avec les Teardrop Explodes. Jâai une fin plus hĂ©roĂŻque en tĂȘteâŠ
Ă quoi carburez-vous ?
Ici, câest un super endroit pour prendre de lâacide. Câest une interface directe avec les astres, avec mĂšre Nature. Je me mets dans des Ă©tats assez sauvages. Mais ce nâest pas pour tout le mondeâŠ
Le reste ?
La nicotine tue, tout le monde. La cafĂ©ine est bĂ©nĂ©fique, elle marche. Jâaime ça. Jâai arrĂȘtĂ© pendant sept ans dâen prendre, câĂ©tait dur. Quand jâai recommencĂ© Ă en prendre câĂ©tait excellent. Le sucre nâest pas bon, mais utile. Je ne suis pas sĂ»r que le LSD soit inutile, en revanche. Contrairement Ă la cocaĂŻne qui ne sert vraiment Ă rien. La marijuana ? Utile ! Lâalcool ? Utile aussi, il faut savoir que jâai arrĂȘtĂ© de boire pendant 21 ans. Jâai recommencĂ© en 2002, et jâaime toujours lâalcool. Je le considĂšre comme une drogue, pas comme un moyen de relaxation, nâest-ce pas. Maintenant, pardonnez-moi, il faut que jâaille aux toilettes.
Câest un livre totalement dĂ©lirant Ă rĂ©server aux maniaques de musique. Japrocksampler est une plongĂ©e hallucinante dans lâunivers mĂ©connu et mĂ©sestimĂ© du rock japonais des annĂ©es 70. Oui, câest pointu, mĂȘme impĂ©nĂ©trable pour les non-initiĂ©s, mais Julian Cope raconte cette aventure hors du commun avec un style tellement dĂ©lirant et humoristique que ça devient bien vite passionnant. On y rencontre des marginaux et autres chevelus louches qui tentent de mettre en son leur chaos intĂ©rieur. Les connaisseurs sâarrachent dĂ©sormais Ă prix dâor les disques de figures cultes de lâunderground japonais comme Blue Creation ou les Rallizes DĂ©nudĂ©s. Ăa donne envie dâĂ©couter beaucoup, beaucoup de cette musique pas comme les autres.
«Japrocksampler», somme érudite de la scÚne nipponne psychédélique des années 70 signée du rockeur britannique Julian Cope, sort enfin en français.
Le 31 mars 1970 au matin, un Boeing 707 de la Japan Airlines reliant Tokyo Ă Fukuoka est dĂ©tournĂ© par neuf post-ados â le plus vieux a 21 ans â armĂ©s de bombes artisanales et de sabres de samouraĂŻ. Ils font irruption dans le cockpit au cri de «nous sommes Ashita no Joe !», personnage de manga orphelin et rusĂ© qui symbolisait alors lâextrĂȘme gauche japonaise. Les pirates projettent de dĂ©router lâappareil sur Cuba. Faute de carburant, ils vont finir leur pĂ©riple Ă Pyongyang, en CorĂ©e du Nord, oĂč ils obtiendront lâasile politique et une place Ă vie dans le «Village de la RĂ©volution».
Le rock japonais, ou japrock, vient de se gagner une mythologie : lâun des membres du commando est le dĂ©nommĂ© Moriyasu Wakabayashi, bassiste des Rallizes DĂ©nudĂ©s. A elle seule, la musique des Rallizes leur avait valu un dĂ©but de gloire : un dĂ©luge de distorsions dont le but manifeste est dâĂ©voquer quelque chose dâaussi brutal que lâinvasion de la Mandchourie, une tempĂȘte sonique dĂ©chaĂźnĂ©e par Takashi Mizutani, chanteur-guitariste vĂȘtu de noir, les cheveux descendant jusquâaux reins, semblant ne jamais bouger un muscle. Suite au dĂ©tournement, Takashi Mizutani va cependant basculer. PersuadĂ© â sans doute Ă raison â dâĂȘtre ciblĂ© Ă la fois par la police de son pays et la CIA, il adopte dĂšs lors une ligne de conduite dont il ne dĂ©viera plus pendant trente ans et qui fit de son groupe le culte pop ultime, celui qui transcende tous les autres : ni enregistrement (le marchĂ© pirate se charge de la diffusion), ni interview, et sept Ă huit chansons seulement, jouĂ©es et rejouĂ©es sans fin. Toujours plus sĂšche et nihiliste, cette expression poussera les fans Ă lui creuser une chambre funĂ©raire sur lâun des flancs du mont Osore, le Mont de lâeffroi, celui oĂč, dit la lĂ©gende, errent les Ăąmes mortes. Inconnus en France, les Rallizes DĂ©nudĂ©s devraient lâĂȘtre un peu moins dĂ©sormais : le livre Japrocksampler, Ă©crit en 2007 par lâancien frontman des Teardrop Explodes, Julian Cope, seule porte occidentale donnant sur le monde merveilleux de la musique psychĂ©dĂ©lique japonaise seventies, sort aujourdâhui en français.
MĂ©galithes. La vie de lâauteur mĂ©rite un bouquin en soi. TĂȘte de pont de la seconde vague merseybeat â le son de Liverpool â au dĂ©but des annĂ©es 80, au mĂȘme titre que Ian McCulloch (Echo & The Bunnymen) ou les frĂšres Head (Pale Fountains), Julian Cope a ensuite entrepris un voyage psychĂ©dĂ©lique sous LSD de plusieurs annĂ©es. Durant lesquelles il signa sous son nom un classique new-wave (Fried). Puis, il se mit Ă Ă©crire des livres sur les mĂ©galithes, qui lui valurent la considĂ©ration respectueuse des chercheurs et universitaires anglais. En 1995, il signe le meilleur ouvrage jamais Ă©crit sur la musique cosmique allemande du dĂ©but des annĂ©es 70, quâil tient pour «lâun des grands moments de voyance de lâhistoire humaine», au mĂȘme titre que les LumiĂšres ou lâĂšre Meiji.
En envoyant ses lecteurs se fracasser la tĂȘte contre des artistes peu connus aussi important que Cluster, Faust ou Sergius Golowin, Cope y gagna une aura quasi dĂ©miurgique. Quâil utilise aujourdâhui pour exhumer une scĂšne japonaise dont il nâest pas interdit de penser quâelle valut son pendant allemand, ou pas loin. Elle est plus difficile encore Ă cerner : sa caractĂ©ristique est prĂ©cisĂ©ment lâimmensitĂ© du territoire quâelle occupe, du punk-rock jusquâĂ la musique atonale et un type comme Joji Yuasa, qui Ă©crivait parfois des symphonies avec juste des bruits de papiers froissĂ©s. En passant par des musiques de films, certains membres du mouvement Fluxus (comme Toshi Ichiyanagi, le premier mari de Yoko Ono) ou quelques synthĂšses Ă haut risque â du genre musique du bayou jouĂ©e par des arriĂ©rĂ©s consanguins, mĂ©langĂ©e Ă de lâavant-garde Ă©lectronique et des prĂ©ceptes zen. Lâeffort nĂ©cessaire pour couvrir ce champ-lĂ , dĂ©celer les correspondances entre les artistes et tisser les fils biographiques de la cinquantaine dâacteurs qui firent le(s) genre(s) semblait phĂ©nomĂ©nal⊠MĂȘme lâapprentissage de la langue â Cope sây est collĂ© pour lâoccasion â nâoffrait aucune garantie, les ressources Ă©tant rares puisque 80% de la musique concernĂ©e est oubliĂ©e, mĂȘme au Japon.
Dissolvant. Tout cela pour dire la valeur de ces pages et lâacharnement de lâauteur, qui se sait en mission : «Le multiculturalisme ne signifie rien au Japon, car toute culture extĂ©rieure est filtrĂ©e par leur propre sensibilitĂ©, et y est de ce fait complĂštement intĂ©grĂ©e. Notre propre sociĂ©tĂ© multiculturelle est actuellement confrontĂ©s aux premiĂšres rĂ©sistances majeures. Câest pourquoi jâai jugĂ© le moment opportun pour prĂ©senter le regard unique que porte le Japon sur le monde, dans lâespoir dâen tirer quelques leçons. Il est parfois nĂ©cessaire de prendre du recul par rapport Ă notre propre culture, afin dâatteindre lâomniscience divine et dâenvisager nos propres actions dans le cadre du vaste monde.»
Câest donc le rock comme expĂ©rience du monde. Et cette expĂ©rience comme apprĂ©hension dâun univers mystĂ©rieux et lointain. Tellement lointain que lâaccumulation des faits et anecdotes rapportĂ©s par Julian Cope, loin de lever le voile, obscurcit toujours plus la perception du lecteur-auditeur, renforçant donc la portĂ©e magique du sujet. Exemple, les Taj Mahal Travellers : une musique improvisĂ©e oĂč lâexĂ©cutant nâĂ©coute pas celui qui joue Ă cĂŽtĂ© de lui, mais les vibrations du lieu (la cohĂ©sion vient donc du fait quâils jouent au mĂȘme endroit au mĂȘme moment), des instruments incongrus («pierre, branche dâarbreâŠÂ») ; une façon de sâen servir rĂ©inventĂ©e (Ryo Koike jouait de sa contrebasse allongĂ©) et lâimpression, quand on prĂȘte lâoreille Ă lâun des quatre enregistrements lĂ©gendaires du groupe, de franchir toutes les limites connues. Autre exemple : Speed, Glue & Shinki. Un combo menĂ© par un Philippin gĂ©ant dĂ©foncĂ© au dissolvant industriel, qui flambait sa batterie Ă la paraffine avant de jouer une musique lourde, dĂ©gradĂ©e â «lâHomme est une pute, ma pute est un homme» â et gluante, Ă laquelle le Philippin mĂȘle curieusement dâauthentiques aspirations cosmiques : la course des planĂštes ou la mort comme continuation de la vie. Aussi, Julius Aernest Caesar (ou Seazer) : co-suicidĂ© par romantisme Ă 15 ans (la fille y est restĂ©e, pas lui), yakuza dans un boxon Ă 18, poĂšte itinĂ©rant et affamĂ© Ă 20, demi-dieu malsain réécrivant avec des instruments traditionnels (flĂ»tes, biwa, shamisen), traduisant un certain nationalisme, le versant horrifique â invasions, viols, meurtres, parricides â de lâhistoire du Japon sur les BO des films de Shuji Terayama. Cope : «AgĂ© de 4 ans, Caesar assista Ă une Ă©clipse lunaire. Il en fut tellement marquĂ© quâil dĂ©clara Ă ses parents quâil Ă©tait âjaloux de dieu, parce que dieu avait Ă©crit la musique des marĂ©es qui faisait monter et baisser les eauxâ.»
OdyssĂ©e. Lâanecdote doit ĂȘtre comprise de façon littĂ©rale : du groupe de bikers jusquâau professeur dâuniversitĂ©, ceux qui ont mis le rock japonais sur la carte avaient constamment conscience dâĂ©prouver quelque chose qui les dĂ©passait. A force de recherches et dâĂ©coutes acharnĂ©es, Julian Cope parvient Ă mettre un peu dâordre dans ce maelström et Ă relever des constantes : lâinfluence de lâextrĂȘme gauche, la dĂ©fiance envers les drogues, un niveau dâĂ©ducation musicale sans Ă©quivalent dans la pop anglo-saxonne, lâobsession du rythme et, il faut le dire, une sorte de vĂ©nĂ©ration souterraine pour le Vincebus Eruptum sorti en 1968 par le groupe californien Blue Cheer, ce kilomĂštre zĂ©ro du style metal.
Pourtant, ce qui frappe surtout, quarante ans plus tard, câest lâimpuissance â souvent avouĂ©e, comme dans le cas du Far East Family Band ou des Jacks â Ă traduire par des sons ce que ces artistes avaient rĂ©ellement en tĂȘte. Ils ont dâailleurs Ă©chouĂ© : pas dâimpact commercial en Occident, une influence rĂ©duite aux cercles Ă©litistes new-yorkais. Il reste les disques : toujours uniques, risquĂ©s, vivants, parfois beaux comme un lever de soleil par temps clair.
Au dos de certaines pochettes figure un numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone, des fois quâun ayant droit veuille se faire connaĂźtre⊠Il nây a pas (plus) de business : la recherche de certains disques (lire ci-dessous) est une odyssĂ©e en soi. Une fois trouvĂ©s, ceux-ci coĂ»tent un bras. Ils valent plus encore. La chose la plus folle sur laquelle on est tombĂ© : Smokinâ Cigarette Blues, un truc bruitiste et informe de vingt minutes dont on se demande encore sâil sâagit de musique dodĂ©caphonique, chromatique ou autre. Le compositeur sâappelle Moriyasu Wakabayashi. Tous les ans, une poignĂ©e de journalistes viennent lui rendre visite depuis Tokyo. Wakabayashi leur explique alors quâil coule des jours mornes au «Village de la RĂ©volution» de Pyongyang, CorĂ©e du Nord.
Dans Japrocksampler, Julian Cope dĂ©gaine la mĂȘme arme que dans son prĂ©cĂ©dent ouvrage sur la musique cosmique allemande, Krautrocksampler : un top 50 des disques jugĂ©s par lui incontournables â il assume la subjectivitĂ© de lâentreprise â et qui constitue une excellente base pour apprĂ©hender le genre. Ćuvres illustrant une piĂšce de théùtre nĂŽ, proto-metal, disque de percus⊠Cope y met de tout, ces disques ayant dĂ©clenchĂ© depuis la sortie du livre en anglais en 2007 une vĂ©ritable chasse au trĂ©sor sur le Net. Sur les cinquante disques, on en trouvera facilement (Amazon, Discogs) trente-cinq. Câest plus compliquĂ© pour huit autres. Quant aux sept restant⊠Que ceux qui dĂ©busquent Flight 1 & 2, du groupe folk Itsutsu no Akai Fusen, ou Organs of Blue Eclipse, de Seishokki (personne ne sait Ă quoi ça ressemble) mesurent leur bonheur. Charitablement, Cope ajoute ici un worst-off : des disques Ă lâexcellente rĂ©putation, difficiles Ă trouver⊠et qui, selon lâauteur, ne valent rien.