Gangsta rap - Nouvelle édition
Dr. Dre, Snoop Dogg, 2Pac et les autres
PhénomÚne musical et stylistique débridé, le gangsta rap crée le mythe et fascine toujours autant.
TroisiĂšme Ă©dition augmentĂ©e dâun chapitre supplĂ©mentaire cosignĂ© par Pierre Evil et Fred Hanak sur la mutation du gangsta rap Ă lâĂšre des mixtapes et du Dirty South.
Ce livre est lâhistoire dâune fascination. Celle qui a progressivement saisi le monde Ă partir de la fin des 80âs et qui lâa vue transformer une poignĂ©e de post-adolescents issus des pires ghettos dâAmĂ©rique
â Dr. Dre, Ice Cube, Snoop Dogg, 2Pac⊠â en superstars. Cette fascination lâauteur la connaĂźt bien, lui qui nâĂ©tait dĂ©finitivement pas la cible premiĂšre dâun rap dĂ©bordant de billets verts, de calibres 9mm et de tangas rose fluo. Plus habituĂ© aux bancs de lâENA quâaux Chevrolet Impala, Pierre Evil a pourtant Ă©tĂ©, comme des millions dâautres, happĂ© par cet univers qui a imposĂ© ses codes (musicaux, vestimentaires, langagiers) et ses poulains dans un rap en pleine explosion, crĂ©ant lâopposition East Coast/West Coast qui alimente encore les fantasmes de plusieurs gĂ©nĂ©rations dâauditeurs.
Revue de presse
- Le mag et la plume : quand nos journalistes passent au long-format Cédric Barré Magic - Revue pop moderne 6 mai 2025
- Nos conseils de livres musique : villes du rock, PanthĂ©on de lâunderground, « gangsta rap »⊠StĂ©phanie Binet, Franck Colombani, StĂ©phane Davet et Pierre Gervasoni Le Monde 16 juin 2025
- Interview de Pierre Evil Radio libertaire // Offensive sonore 1er octobre 2021
- Gangsta rap Alexandre Fuster Sefronia 18 novembre 2019
- Gangsta Rap Paul Muselet Clutch décembre 2018
- Né gangsta Benoßt Carretier Tsugi juil.-août 2018
- Fred Hanak est mort. Pierre Evil Discipline in Disorder 8 septembre 2019
- Du punk au rap, retour vers le No Future Guillaume Erner France Culture 21 juin 2018
- Le dĂ©bat dâEurope Soir â FrĂ©dĂ©ric TaddeĂŻ â Le rap et les politiques : trente ans de polĂ©miques FrĂ©dĂ©ric TaddeĂŻ Europe 1 13 juin 2018
- Un énarque chez les rappeurs David Caviglioli L'Obs 7 juin 2018
- Interview - La plume de François Hollande écrit aussi sur le gangsta rap Maxime Delcourt i-D vice 31 mai 2018
- Vulgaire et visionnaire Olivier Wyser La liberté 19 mai 2018
« Au fil du 20e siĂšcle, la ville de Los Angeles sâest fabriquĂ©e une image incarnant une AmĂ©ique blanche, jeune et sportive, occultant de fait sa communautĂ© noire, importante depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le style hip-hop, plutĂŽt pacifiste, est nĂ© Ă New York dans les annĂ©es 1970, tandis que le rap de la cĂŽtĂ© Ouest, bien plus agressif, se dĂ©veloppera dans les annĂ©es 1980. Câest son histoire que raconte Pierre Evil. Lâactivisme politique des Black Panthers des annĂ©es 1960, balayĂ© par le FBI, a laissĂ© la place aux gangs des rues dans les quartiers noirs de Los Angeles.
Les affrontements entre bandes rivales sont la principale force de socialisation pour les jeunes Noirs. Surgit alors un nouveau genre, le gangsta rap, qui raconte avec un machisme certain le quotidien des jeunes voyous : les prostituĂ©es, lâargent de la drogue, les flingues, les affrontements avec la police. Il sâagit aussi de dire le destin tragique de lâhomme noir en reprenant la tradition du « toasting », cette performance orale poĂ©tique rythmĂ©e qui date du 19e siĂšcle. Sâinspirant des images de films de sĂ©rie B mettant en scĂšne les quartiers noirs (dont la sĂ©rie des Shaft), ou de rĂ©cits de « pimps» (maquereaux), comme Iceberg Slim, le rappeur Ice T. se rend cĂ©lĂšbre en 1987. DĂ©ferle Ă sa suite une sĂ©rie dâartistes se mettant en scĂšne comme des gangsters dans des clips vidĂ©o, avec filles faciles, bijoux voyants, Rolex et dĂ©capotables.
Le genre, dans lequel les chanteurs posent leurs rimes sur une musique funk Ă©chantillonnĂ©e, se hisse alors en tĂȘte des charts amĂ©ricains, puis de façon mondiale : il sĂ©duit la jeunesse par son style provocateur. La plupart des rappeurs sont passĂ©s par la case drogue et prison, et dĂ©fendent un idĂ©al de libĂ©ration par le crime, ce qui ne manque pas de risques.
Câest la revendication de la « thug life » (vie de voyou) par 2Pac Shakur, assassinĂ© Ă Las Vegas en 1996. Câest aussi le cas de Snoop Dog, petit voyou qui dĂ©cide de se reconvertir dans la musique oĂč, de sa voix traĂźnante, il cĂ©lĂšbre un mode de vie adolescent fait de fĂȘtes, de drogue et de luxe. Un idĂ©al de revanche sociale qui finit dans le culte de lâargent, et sera, Ă la fin des annĂ©es 2000, dĂ©passĂ© par des artistes comme Kendrick Lamar, plus rĂ©aliste et socialement engagĂ©. »
âComment, en devenant G-Funk, le gangsta rap de Los Angeles a-t-il conquis le monde ? Comment une rivalitĂ© musicale comme il y en a eu tant dans lâhistoire a-t-elle pu se transformer en monstrueuse machine Ă broyer, et faucher deux des plus grandes stars des Ătats-Unis, 2Pac et Biggie ? Comment, surtout, une musique nĂ©e Ă New York, fiĂšrement native du South Bronx, a-t-elle fini par se fondre dans le rĂȘve hĂ©doniste et ensoleillĂ© du California Love ? Ce sont les questions auxquelles jâai voulu rĂ©pondre en 2005 dans Gangsta Rap en proposant, aprĂšs une introduction consacrĂ©e Ă la ville de Los Angeles elle-mĂȘme, les portraits de figures devenues des lĂ©gendes de la culture populaire (Dre, Snoop), les Ă©lĂ©gies de ceux qui sont tombĂ©s (Eazy-E, 2Pac), et le rĂ©cit de la premiĂšre carriĂšre de ceux qui sont passĂ©s Ă autre chose (Ice-T, Ice Cube). Vingt ans plus tard, alors que le livre connaĂźt sa troisiĂšme Ă©dition, jâai fait prendre Ă Gangsta Rap une dĂ©viation. Quittant les freeways californiennes pour rejoindre lâunivers liquide des mixtapes du Dirty South, le dernier chapitre du livre coĂ©crit avec le regrettĂ© Fred Hanak salue dĂ©sormais les hĂ©ros tatouĂ©s du Dirty South, les Lil Wayne, Young Jeezy et Gucci Mane qui, depuis les projects de New Orleans ou les trap houses dâAtlanta, ont remplacĂ© dans les annĂ©es 2000 les Gs de la West Coast comme nouvelles icĂŽnes subculturelles, sulfureuses et fascinantes. Comme Ice-T le disait dĂ©jĂ (presque), il y a quarante ans : Gangsta Rap will never die, just multiplyâŠâ
âLe lundi, le service culture du « Monde » propose aux lecteurs de La Matinale ses choix musicaux. Aujourdâhui, une sĂ©lection dâouvrages. Cette semaine, voici une sĂ©lection de livres publiĂ©s rĂ©cemment oĂč la musique a bonne place. Ils retracent le parcours du rock, du rap, des mĂ©connues sĆurs Boulanger ou encore du « discomane » François Gorin. Bonne lecture !â
Nous recevons Pierre Evil auteur de âGangsta rap: Dr. Dre, Snoop Dogg, 2Pac et les autresâ. Pierre Evil, prĂ©cis dans ses analyses musicales, sociales et politique, nous raconte ici un pan de lâhistoire musicale moderne.
Réécouter lâinterview en ligne
Note : 9/10
âGangsta rapâ nâest pas seulement une analyse fouillĂ©e sur ce mouvement en Californie du Sud, de sa naissance dans les annĂ©es 1980 Ă son repli Ă la fin de la dĂ©cennie suivante. Câest aussi un panorama sur lâhistoire globale du hip-hop, sans compter les nombreuses digressions passionnantes sur dâautres genres musicaux ou artistiques ayant fait vivre Los-Angeles au XXĂšme siĂšcle.
Pierre Evil commence son livre par un long chapitre sur les relations entre le mythe californien et la musique locale pour ensuite prĂ©senter six rappeurs emblĂ©matiques du gangsta rap dans une perspective chronologique (Ice-T, Eazy-E, Ice-Cube, Dr Dre, Snoop Dogg et Tupac). Lâouvrage regorge de rĂ©fĂ©rences dĂ©taillĂ©es et diverses, lâauteur nâomettant aucun Ă©lĂ©ment susceptible dâapporter une rĂ©flexion sur le sujet : du parallĂšle sans cesse fait avec la scĂšne rap new-yorkaise aux influences cinĂ©matographiques et littĂ©raires, Pierre Evil aime se dĂ©centraliser de son thĂšme pour mieux y revenir.
Pour un sujet aussi sulfureux et controversĂ© que le gangsta rap, il prend un recul apprĂ©ciable, gardant un Ćil froid sur certains aspects scandaleux du genre (la misogynie, la violence nihiliste, les dĂ©bordements racistes dâIce-CubeâŠ) tout en dĂ©construisant les critiques de ses dĂ©tracteurs. Il souligne ainsi que le rap angelino, bien souvent, nâa Ă©tĂ© quâune fiction, une posture adoptĂ©e par des acteurs pour reproduire Ă leur maniĂšre ce bon vieux rĂȘve californien, celui de la rĂ©ussite matĂ©rielle et des artifices Ă©phĂ©mĂšres. Le gangsta-rap au final, câest dâabord de lâentertainment.
Mais celui-ci a produit des albums solides et enrichissants. A ce titre, le chapitre sur Dr Dre est Ă©difiant. On y dĂ©couvre une rĂ©flexion poussĂ©e sur le crĂ©ateur du G-funk (sous-genre mĂȘlant les rythmes envoĂ»tants du P-funk de George Clinton Ă lâagressivitĂ© verbale du gangsta rap) et sur son meilleur album, lâincontournable âThe chronicâ. De mĂȘme, le dernier chapitre, celui consacrĂ© Ă Tupac, se rĂ©vĂšle surprenant en apportant un nouveau regard, mesurĂ© et nuancĂ©, sur le rappeur le plus connu Ă travers le monde.
âGangsta rapâ convient donc autant aux nĂ©ophytes quâaux mordus de N.W.A. (le groupe de Eazy-E, Ice-Cube et Dr Dre) et de leurs descendants. Il est aussi essentiel dans sa synthĂšse des vingt premiĂšres annĂ©es du hip-hop que dans ses dĂ©tours et ses parenthĂšses. A lire avec âNuthinâ but a G thangâ dans les oreilles !
Ă lire : la chronique sur Sefronia
Dans ce livre ambitieux consacrĂ© au genre rap dominant de la cĂŽte ouest des Ătats-Unis, Pierre Evil retrace de façon minutieuse la carriĂšre de ses reprĂ©sentants emblĂ©matiques, dâIce-T Ă 2Pac en passant par Dr. Dre et Snoop Dogg. Mais lâapport majeur de lâouvrage rĂ©side surtout dans lâanalyse de lâĂ©cosystĂšme ayant vu naĂźtre ce genre si particulier quâest le G-funk. Si les digressions de lâauteur dĂ©passent largement la musique (la construction culturelle du ârĂȘve californienâ, les films de blaxploitation, les Ă©meutes de 1992âŠ), elles sont nĂ©cessaires Ă la comprĂ©hension globale du mouvement. Passionnant !
On nâira pas jusquâĂ affirmer que la personnalitĂ© de lâauteur du livre est plus importante que
le contenu de son bouquin. Mais quand mĂȘme, ça interpelle de savoir que derriĂšre ce pseudo de
Pierre Evil, se cache Pierre-Yves Bocquet, qui a Ă©tĂ© lâune des plumes de lâancien prĂ©sident de la
RĂ©publique François Hollande. Un passionnĂ© de rap (Bocquet, pas Hollande) qui, parallĂšlement Ă
une carriĂšre de haut fonctionnaire (câest un Ă©narque), a toujours publiĂ© des articles sur le hip-hop
dans divers magazines, hier ChronicâArt, aujourdâhui Magic ou la revue Audimat. Comme son nom lâindique, Gangsta Rap, dont il sâagit de la seconde Ă©dition, raconte lâhistoire du style West Coast. Enfin le ânouveauâ West Coast, puisque pendant plusieurs dĂ©cennies, lâappellation symbolisait surtout le son des Eagles, Doobie Brothers ou Christopher Cross. Mais depuis 25 ans, câest bien Ă 2Pac, Dr. Dre ou Snoop Ă qui on pense en premier. Des personnages ĂŽ combien singuliers, dont on retrouve les destins parfois tragiques dans ce livre Ă©pais et Ă©patant. De quoi donner lâenvie de réécouter The Chronic.
Je ne le connaissais pas bien, mais je lâavais suffisamment lu pour le respecter, et suffisamment frĂ©quentĂ© pour le considĂ©rer comme un ami. Dans les annĂ©es 2000, nous Ă©crivions tous les deux dans les colonnes de Chronicart. Jâaimais la façon dont il parlait du hip-hop, ses phrases tortueuses, ses images stupĂ©fiantes, ces mots quâil assemblait avec un fer Ă souder, Beat dans lâesprit, beats dans le corps.
Quand il ne pigeait pas pour Chronicart, il construisait avec son frĂšre JB lâaventure singuliĂšre de dDamage, duo crissant au croisement des musiques les plus avancĂ©es du moment. Leurs disques nâĂ©taient pas ceux dâun âgroupe-françaisâ, mais dâun commando internationaliste qui attirait Ă lui les talents les plus baroques de la planĂšte, avec lesquels ils construisaient des collages enragĂ©s et dissonants.
Avec Thomas Blondeau, il avait Ă©crit deux livres sur leurs rencontres de grandes figures du hip-hop contemporain, auxquels ils avaient donnĂ© un beau titre : Combat Rap, qui rappelle que ce genre ne fut pas toujours le monstre marketing quâil est devenu aujourdâhui ; et câest ce que le hip-hop, sâil veut rester vivant, doit toujours demeurer : un combat. Câest ce quâil dĂ©fendait dans Chronicart quand, lâun des premiers en France, il donna Ă Gucci Mane lâaccolade fascinĂ©e que son gĂ©nie barrĂ© mĂ©ritait.
Dans ce journal qui tenait plus dâune mailing list que dâune rĂ©daction, nous ne nous rencontrions jamais. En dix ans, je nâai pas dĂ» le croiser plus de deux fois, et nous nâavons jamais vraiment discutĂ© ensemble. Je me souviens cependant quâun jour, dans les locaux rue BĂ©ranger quâoccupait le journal, je lui avais parlĂ© de ce livre que je mâapprĂȘtais Ă Ă©crire, sur le G-Funk et Dr. Dre. Je ne sais plus ce quâil mâavait rĂ©pondu. Jâai finalement Ă©crit le livre seul, parce que, finalement, câest comme cela que je devais lâĂ©crire.
Mais lorsque, en 2014, aprĂšs une discussion avec Ătienne Menu, jâai songĂ© Ă lui donner un post-scriptum pour la revue Audimat, câest Ă lui que jâai pensĂ© de nouveau. Nous nous sommes alors rencontrĂ©s prĂšs de lâElysĂ©e, dans un bar aux murs tapissĂ©s de souvenirs de la Prohibition et de la mafia amĂ©ricaine. Quelques mois plus tĂŽt, interrogĂ© par AurĂ©liano Tonet du Monde (un autre ancien de Chro, Paris est tout petit), il avait dressĂ© de moi un portrait Ă©logieux et moqueur en Jacques Chirac de la critique rap, bon en politique Ă©trangĂšre, nul en politique intĂ©rieure. Jâavais aimĂ© ce croquis bienveillant.
Ce soir-lĂ , Ă deux pas de la place Beauvau, nous nous sommes trouvĂ©s comme deux amis, aussi diffĂ©rents et aussi proches que le sont les gens lorsquâune mĂȘme passion les anime. Il me racontait le Roi Heenok, je faisais des thĂ©ories sur les mixtapes, il me parlait de dDamage, je lui dis mon envie de donner une suite (2005-2015) Ă Gangsta Rap. On dĂ©cida de la faire ensemble.
On se revit alors, le plus souvent autour dâun verre. Il me parlait de sa vie, de ses galĂšres de traducteur-lexicographe, et son rapport Ă la langue mâapparaissait sous un autre jour. On Ă©changea des concepts, des bouts de rĂ©daction, et finalement le texte fut publiĂ© dans le numĂ©ro 5 dâAudimat. On mâa dit quâil a rencontrĂ© un certain succĂšs. Les fulgurances de Fred nây sont pas Ă©trangĂšres.
On a gardĂ© le contact. On sâĂ©crivait par mail. Pas souvent, mais rĂ©guliĂšrement. Je le consultais, il mâenvoyait des idĂ©es dâarticles, me demandait mon avis. Je lui disais quâil Ă©tait bien plus savant que moi sur les sujets sur lesquels il Ă©crivait, et câĂ©tait vrai. Jâaurais aimĂ© le voir plus souvent, mais venir Ă Paris Ă©tait pour lui compliquĂ©, et je nâai jamais songĂ© Ă me rendre dans la banlieue oĂč il habitait. Quand il Ă©tait lĂ , je le voyais fragile, je le sentais sensible, mais je ne lui ai jamais posĂ© de question. La rĂ©ponse que jâai reçue aujourdâhui est tragique et dĂ©finitive. Je pense ce soir Ă son frĂšre JB et Ă leur famille.
Quand Gangsta Rap est reparu ce printemps dans une nouvelle Ă©dition mise Ă jour, je lui en ai adressĂ© un exemplaire, avec une dĂ©dicace qui le priait de commencer le livre par la derniĂšre page. Car câest par son nom quâil sâachĂšve.
So long, comrade.
Retrouvez lâhommage de Pierre Evil sur Discipline in Disorder
A lâoccasion de ce 21 juin, jour de la fĂȘte la musique, nous allons nous intĂ©resser Ă deux scĂšnes musicales qui ont pour point commun dâaborder de maniĂšre plus ou moins vĂ©hĂ©mente des sujets politiques et sociĂ©taux : le rap et le punk.
INTERVENANTS
Pierre Evil
critique musical, auteur de Gangsta rap (Le mot et le reste), Detroit sampler (Ollendorff & Desseins), co-auteur du documentaire Black Music : Des chaĂźnes de fer aux chaĂźnes en or (Arte)
Pour (rĂ©)Ă©couter lâĂ©mission LâinvitĂ© des matins en podcast cliquez ici
FrĂ©dĂ©ric TaddeĂŻ met face Ă face des politiques, des journalistes et des intellectuels que lâon nâentend pas ailleurs.
Invités :
Pierre Evil
Journaliste musical spécialisé dans le rap.
Auteur de âGangsta rapâ (Flammarion, 2005).
SEAR
Créateur du magazine Get Busy.
Karim Madani
Ecrivain.
Auteur de âAnimal boyâ (Le Serpent Ă plumes, 2018).
Aurélien Bellanger
Ecrivain.
Auteur de âEurodanceâ (Gallimard, 2018).
Pour Ă©couter lâĂ©mission sur les ondes dâEurope 1, cliquez ici
Sous le nom de Pierre-Yves Bocquet, cet ex-conseiller du président Hollande est haut fonctionnaire. Sous celui de Pierre Evil, il publie une somme sur le Gangsta Rap. Portrait
BIO
NĂ© en 1973 Ă Valenciennes, Pierre-Yves Bocquet a travaillĂ© Ă lâElysĂ©e de 2012 Ă 2017. Sous le nom de Pierre Evil, il est critique musical, auteur notamment de Detroit Sampler.
En avril dernier Emmanuel Macron a annoncĂ© sur sa page Facebook la crĂ©ation imminente de la Fondation pour la MĂ©moire de lâEsclavage, qui sera dirigĂ©e par lâancien Premier Ministre Jean-Marc Ayrault. Ces jours-ci, Ayrault travaille Ă son inauguration, secondĂ© par un haut fonctionnaire nommĂ© Pierre-Yves Bocquet. Ă 45 ans, Bocquet est un homme de lâombre apprĂ©ciĂ© du pouvoir socialiste, un expert des politiques publiques qui a travaillĂ© auprĂšs dâElisabeth Guigou sous le gouvernement Jospin, puis Ă lâElysĂ©e, pour François Hollande, pendant lâintĂ©gralitĂ© de son quinquennat.
Câest un Ă©narque, comme le sont souvent ces hommes de cabinet. Pourtant, malgrĂ© ce pedigree impeccable, Ayrault le trouve Ă©trange. Quelque chose lui Ă©chappe chez cet homme quâil dit âdiscret, rĂ©servĂ© mais habitĂ© par quelque choseâ.
Un matin de mai, trĂšs tĂŽt, on a Ayrault au tĂ©lĂ©phone. Autour de lui, des sirĂšnes de police retentissent, comme sâil roulait sous escorte Ă vive allure. On lâimagine Ă Nantes, ville dont il a Ă©tĂ© le maire pendant vingt-trois ans. Mais peut-ĂȘtre est-il ailleurs. Ayrault est troublĂ© par une conversation rĂ©cente quâil a eue avec Bocquet. En fĂ©vrier, la ville de Nantes a cĂ©lĂ©brĂ© le centenaire du premier concert de jazz dâEurope, donnĂ© dans la citĂ© des Ducs en 1918 par les Harlem Hellfighters, lâorchestre du 369Ăšme rĂ©giment dâinfanterie amĂ©ricaine menĂ© par James Reese Europe, roi oubliĂ© du ragtime. Ayrault, qui ignorait tout cela, comme tout le monde, a assistĂ© Ă lâĂ©vĂ©nement. Revenu Ă Paris, il en a parlĂ© Ă Bocquet. Il avait remarquĂ© que Bocquet Ă©tait calĂ© en musique, et il se rĂ©jouissait de pouvoir, enfin, lui apprendre quelque chose. âEh bien, figurez-vous quâil savait dĂ©jĂ tout ! dit Ayrault dâun ton las. Il en savait mĂȘme plus que moi, qui venais dâentendre toute lâhistoire. Il est incroyablement Ă©rudit. Il nây a pas un musicien, pas un Ă©crivain quâil ne connaisse. Et avec ça, câest un homme dâune rigueur sidĂ©rante. Il semble travailler sans arrĂȘt. Jâai discutĂ© de lui, il nây a pas longtemps, avec François Hollande, qui partage mon sentiment. Il est Ă©tonnant. Parfois, quand nous sommes ensemble, je le regarde, et je me dis quâau fond jâignore qui il est.â
Pierre-Yves Bocquet est effectivement un homme double. On lâa rencontrĂ© deux fois : la premiĂšre en journĂ©e, dans une petite brasserie entre le ministĂšre de lâIntĂ©rieur et lâElysĂ©e oĂč il a ses habitudes; la seconde, en soirĂ©e, dans une librairie alternative des Halles qui vend de la thĂ©orie situationniste et de la littĂ©rature critique punk. A chaque fois, il portait son uniforme de technocrate : le costume gris, les lunettes, la serviette en cuir usĂ©e par les rapports administratifs volumineux. Jean-Marc Ayrault lâignore, mais depuis vingt-cinq ans, Bocquet se mĂ©tamorphose quand la nuit tombe et adopte un second nom. Un pseudonyme lucifĂ©rien, Pierre Evil (en français : Pierre MalĂ©fique), sous lequel il signe des livres Ă©pais consacrĂ©s Ă des formes musicales qui vomissent la pondĂ©ration sociale-dĂ©mocrate. On lui doit Detroit Sampler, exploration de la ville en faillite oĂč la techno est nĂ©e, ou Gangsta Rap, une histoire Ă©rudite de ce rap californien qui fait lâapologie des gangs, de la sĂ©dition armĂ©e et de la violence anti-policiĂšre.
Comment peut-on veiller Ă lâordre public le jour, et danser la nuit sur des appels Ă lâanarchie ? Haut fonctionnaire, perds-tu ton sang froid ? âJâai toujours eu ces deux vies, dit il. Je nây vois pas de paradoxe : jâai un intĂ©rĂȘt pour les politiques publiques, et un autre intĂ©rĂȘt pour les formes crĂ©atives radicales. Je suis politiquement rĂ©formiste, et culturellement curieux. Les deux ne se confondent pas. Heureusement, nos vies ne sont pas administrĂ©es par les fulgurances des artistes. Un monde gouvernĂ© par Dali, ce serait lâenfer.â
Le nom Pierre Evil lui a Ă©tĂ© donnĂ© en 1993, par lâAmĂ©ricain Richard Hell (en français : Richard Enfer), poĂšte et pionnier du punk. Bocquet, qui lâadmire, Ă©tait allĂ© le voir lors dâune sĂ©ance de dĂ©dicace organisĂ©e par la Fnac Bastille pour lui faire signer son exemplaire de lâalbum Blank Generation. Hell lui a demandĂ© son nom. Bocquet a dit âPierre-Yvesâ. Hell, peu familier des prĂ©noms composĂ©s surannĂ©s, nâa pas compris, alors il a Ă©crit âTo Pierre Evilâ sur le livret du disque. (En anglais, âevilâ se prononce âiveulâ.) âJe me suis dis : il faudra que je fasse quelque chose de ce nomâ dit Bocquet.
A cette Ă©poque, il Ă©tait Ă©tudiant Ă Sciences-Po, mais nâavait pas le style comme il faut des gens de la rue Saint-Guillaume. Il portait des tee-shirts Ă lâeffigie de groupes de noises rock comme Sonic Youth. Il arborait un bouc grunge. Un de ses vieux amis de nous a dit âLa veille du concours de lâENA, on lui a poliment conseillĂ© de le raser.â Ă lâENA, il est devenu cĂ©lĂšbre pour ses goĂ»ts culturels radicaux, peut-ĂȘtre trop. Un de ses camarades se souvient que, âpendant les fĂȘtes, quand il passait derriĂšre les platines, ça pouvait casser lâambianceâ.
âDANS LE BOULOT, BOCQUETFAITPEURâ
Le critique musical Joseph Ghosn, par ailleurs directeur de la rĂ©daction de âGraziaâ, qui le connaĂźt depuis Sciences-Po, dit de lui âIl a ce cĂŽtĂ© nerd Ă©narque qui sâempare dâun sujet et qui lit tout, qui connaĂźt tout. Le genre de type qui sait par coeur les plaques dâimmatriculation de toutes les voitures dans Tintin.â
Ce qui frappe Ă la lecture des 574 pages de Gangsta Rap, câest le dĂ©calage entre la vulgaritĂ© de lâobjet Ă©tudiĂ© et le sĂ©rieux de lâĂ©tude. Avec leurs flingues et leurs Cadillac, les gangsta-rappeurs de Los Angeles qui ont dominĂ© les annĂ©es 1990 â Dr. Dre, Snoop Dogg, Tupac et les autres â Ă©taient des pitres Ă bien des Ă©gards, des voyous dâopĂ©rette, âdes parodies vivantesâ comme dit Bocquet, mais lui fait lâexĂ©gĂšse de leur frivolitĂ© avec la minutie et la puissance analytique dâun critique dâart. âJâai voulu raconter cette histoire, que je ne lisais nulle part dit il. MĂȘme chez les AmĂ©ricains, il y un vide critique sur le rap, parce quâil est marquĂ© par la malĂ©diction de la musique commerciale. Ce qui mâintĂ©resse, câest justement que des chansons produites Ă la va-vite sont capables de charrier un imaginaire trĂšs vaste. Dans mon livre, je veux expliquer le gangsta-rap Ă quelquâun qui nây connaĂźt rien. Montrer pourquoi âThe Chronicâ de Dr. Dre est un chef-dâoeuvre, au mĂȘme titre que âOK Computerâ ou âLondon Callingâ, Ă ceux qui nây voient quâune apologie des gangs.â
La thĂšse principale de lâouvrage est quâĂ Los Angeles la proximitĂ© de Hollywood rend tout factrice. Le jazz de la cĂŽte Ouest Ă©tait un faux jazz, le rock californien un faux rock. Tout le monde y joue un rĂŽle de cinĂ©ma, dans un dĂ©cor en carton-pĂąte, et câest cette faussetĂ© qui fait le charme de lâhĂ©donisme californien. Les rappeurs de LA ont repris une subculture politisĂ©e venue de New York, et en ont fait de âla misanthropie Ă fredonnerâ, sur des amples sirupeux de funk. Ils ont transformĂ© une mĂ©gapole agitĂ©e par le crime et les Ă©meutes raciales en utopie anarchiste, voire nĂ©olibĂ©rale, oĂč lâindividu peut enfin sâabandonner Ă ses dĂ©sirs â lâargent, le sexe, la drogue, la violence. Un idĂ©al plutĂŽt effrayant, donc, rendu acceptable par sa propre facticitĂ©.
Rien ne prĂ©destinait Pierres-Yves Bocquet Ă se passionner pour la culture des gangs. Il est nĂ© Ă Valenciennes, de parents enseignants. Il Ă©tait bon Ă©lĂšve. Une profonde sensibilitĂ© de gauche lâa poussĂ© Ă entrer, aprĂšs lâENA, Ă lâInspection gĂ©nĂ©rale des Affaires sociales, un corps mĂ©connu, moins bling-bling que lâInspection des Finances, dĂ©diĂ© Ă la sauvegarde de lâĂtat providence : on y administre le systĂšme de santĂ©, la protection de lâenfance, le handicap, la politique de lâemploi, de lâimmigration, de la vieillisse, du logement. Bocquet a travaillĂ© sur des dossiers austĂšres : il a auditĂ© la branche recouvrement de la SĂ©curitĂ© Sociale, rendu des rapports sur la formation mĂ©dicale continue, les fusions et regroupements hospitaliers, le rĂ©gime social des indĂ©pendants.
âDans le boulot, il est rĂ©putĂ© intraitable, dit son ami JĂ©rĂŽme Guedj, ancien dĂ©putĂ© socialiste, lui aussi en poste Ă lâIgas. Quand il passe contrĂŽler une caisse de retraite complĂ©mentaire, il nâest pas tendre. Rien que son allure, avec ses lunettes et sa sacoche, fait peur. Il a lâapparence du parfait techno produit de lâENA.â Câest portĂ© par cette rĂ©putation dâhommes sĂ©rieux quâil est devenu adjoint du conseiller social de lâElysĂ©e. En 2014, quand Manuel Valls est entrĂ© Ă Matignon, annonçant le virage libĂ©ral du quinquennat, il a changĂ© dâaffectation. Il a Ă©tĂ© nommĂ© plume du prĂ©sident, en charge des discours liĂ©s Ă la politique mĂ©morielle. âOn avait repĂ©rĂ© son talent dâĂ©criture, la profondeur de sa culture historique et son attention aux questions dâidentitĂ©â, dit un proche de lâĂ©quipe dâHollande. Sa nomination a fait du bruit Ă lâextrĂȘme droite. Le site Jeune Nation a publiĂ© un article : Un admirateur de criminels rappeurs devient lâauteur des discours de François Hollandeâ.
JâAI DĂ EXPLIQUER Ă HOLLANDEQUIĂTAITBLACK M
On apprend beaucoup de choses sur quelquâun en le suivant dans une librairie et, postĂ© derriĂšre Pierre Evil dans les rayons de la librairie ParallĂšles, on remarque quâil est attirĂ© par tout ce qui est marginal : autobiographie dâĂ©crivains hĂ©roĂŻmanes, raretĂ©s contre-culturelles, reportages chez âles putes de Time Squareâ. Pierre Evil, câest la RĂ©publique en marge. A lâElysĂ©e, il a proposĂ© que la LĂ©gion dâhonneur soit remise Ă Brigitte Fontaine, qui lâa reçue, et Ă Pierre Barouh, qui ne lâa pas reçue.
âCe qui me frappe dans la sociĂ©tĂ© française dit il en sortant, ce sont les fractures. Les gens ne se rencontrent pas, ne sont pas curieux de la façon dont vivent les autres. Câest le cas dans la technocratie, oĂč on ne fait pas assez lâeffort de regarder ce quâil y a derriĂšre les tableaux de chiffres. Mais câest aussi le cas ailleurs.â En 2016, il Ă©tait en premiĂšre ligne lorsque lâinvitation du rappeur Black M Ă lâoccasion des cĂ©lĂ©brations de Verdun a dĂ©clenchĂ© une polĂ©mique nationale, âlancĂ©e par lâextrĂȘme droiteâ : âĂ lâElysĂ©e, personne nâa compris ce qui se passait. Jâai dĂ» expliquer au prĂ©sident et aux membres qui Ă©tait Black M. Je me suis rendu compte que les plus de 40 ans nâavaient jamais entendu parler de lui, alors que câĂ©tait un des plus gros vendeurs de disques en France. Câest rĂ©vĂ©lateur des fractures du pays. Tous ces gens qui ont trouvĂ© lâinvitation de Black M scandaleuse, ils ont des enfants, qui Ă©coutent du rap, qui Ă©coutent Black M, et qui ne leur en parlent pas. Dans les annĂ©es 1980, les parents savaient qui Ă©tait Jean-Jacques Goldman. On est revenu au fossĂ© gĂ©nĂ©rationnel des annĂ©es 1950. Câest inquiĂ©tant.â
Lâouvrage sur le gangsta rap de Pierre-Yves Bocquet vient dâĂȘtre rééditĂ© aux Ă©ditions Le Mot et le Reste. Lâoccasion de se remettre Ă jour sur les prĂ©misses du genre, son Ă©volution et ses dĂ©voiements.
Certains le connaissent en tant que Pierre-Yves Bocquet, la plume de François Hollande, mais le Français se dĂ©finit avant tout comme un « commentateur subculturel », un passionnĂ© de musique qui, sous le pseudo Pierre Evil, se lance au dĂ©but des annĂ©es 2000 dans lâĂ©criture de Gangsta Rap, une analyse fouillĂ©e et critique de la scĂšne rap Ă Los Angeles dans les annĂ©es 1980 et 1990. ĂditĂ© en 2005 chez Flammarion, vivement critiquĂ© Ă sa sortie par la presse rap de lâĂ©poque, cet ouvrage est aujourdâhui rééditĂ© par le Mot et le Reste. Une bonne nouvelle, tant les 574 pages du bouquin offrent un Ă©clairage Ă©rudit sur le parcours dâEazy-E, Ice Cube, Dr. Dre, Snoop Dogg et 2Pac, mais aussi un regard curieux sur Los Angeles et son industrie musicale.
Les premiĂšres pages de Gangsta Rap sont consacrĂ©es au dĂ©veloppement de Los Angeles. LâidĂ©e de lâouvrage est nĂ©e de votre fascination pour cette ville ?
Ce qui mâa impressionnĂ© dans cette musique, câest de voir Ă quel point elle est reliĂ©e Ă son territoire, la Californie, et Ă quel point elle porte en elle toutes les contradictions de cet endroit qui est devenu lâusine Ă rĂȘves par excellence. Il faut rappeler en effet que cet Ătat sâest bĂąti sur le mirage de la RuĂ©e vers lâOr, en 1849, puis sâest dĂ©veloppĂ©, au dĂ©but du 20 Ăšme siĂšcle, comme une vĂ©ritable escroquerie immobiliĂšre (quand les promoteurs faisaient passer Los Angeles pour un paradis alors que câĂ©tait une rĂ©gion sans eau, avec peu dâopportunitĂ©s Ă©conomiques, etc.), avant dâaccueillir lâindustrie cinĂ©matographique et de construire le Mythe de Hollywood que lâon connaĂźt aujourdâhui. Dans ce monde, Dr. Dre, Ice Cube ou 2Pac auraient dĂ» rester des marginaux, et pourtant ils ont fini par incarner pleinement, eux aussi, le rĂȘve californien. Câest tout le paradoxe du G-Funk : nĂ© dans les marges, il a su se faufiler et a fini par se retrouver au centre de la culture pop amĂ©ricaine. GrĂące Ă MTV, câest cette musique-lĂ qui a pris la place du grunge dans le cĆur du grand public Ă lâĂ©tĂ© 1994, qui est devenue pendant plusieurs annĂ©es le moteur de la musique populaire. Le son THX que lâon entend en intro de Chronic 2001 de Dr. Dre symbolise dâailleurs Ă la perfection cette dimension hollywoodienne du rap californien. Il est lĂ pour dire : oui câest un album de gangsta-rap, mais câest surtout une superproduction bourrĂ©e dâeffets spĂ©ciaux, un blockbuster incontournable. Mais un blockbuster qui apporte quelque chose Ă la musique moderne, ce qui est assez rare.
En rééditant cet ouvrage, pourquoi ne pas avoir élargi les portraits aux artistes de la nouvelle scÚne, comme Kendrick Lamar, YG ou Schoolboy Q ?
Dans le numĂ©ro 5 de la revue Audimat, jâai eu lâoccasion de le faire aux cĂŽtĂ©s de Fred Hanak le temps dâun « post-scriptum » oĂč on raconte ce quâil sâest passĂ© entre 2005 et 2015, avec notamment la prise de pouvoir officielle dâAtlanta dans le hip-hop. Jâaurais aimĂ© que ce soit le 8 Ăšme chapitre de Gangsta Rap, mais avec 574 pages, la réédition est dĂ©jĂ un livre Ă©norme. Mais jây ai ajoutĂ© une nouvelle introduction et tous les chapitres ont Ă©tĂ© actualisĂ©s, avec des prolongements jusquâĂ aujourdâhui quand câĂ©tait pertinent, mĂȘme si le livre reste centrĂ© sur les annĂ©es 1990. Mais oui, ce serait intĂ©ressant de poursuivre lâanalyse de ce quâest devenu le rap de la rĂ©gion, avec Kendrick Lamar, Vince Staples et les autres. Câest une scĂšne qui reste extrĂȘmement vivante.
Pourtant, tous ces rappeurs ont longtemps été en manque de reconnaissance critique. Comment expliquez-vous le peu de respect dont semble jouir le rap californien en France, contrairement à son voisin new-yorkais ?
Si on prend les grandes figures de cette gĂ©nĂ©ration, il faut avouer quâil est plus facile de considĂ©rer avec sĂ©rieux les piliers du Golden Age new-yorkais (Public Enemy, BDP) que dâaccepter que des types aussi opportunistes que Eazy-E ou Dr. Dre, pour ne rien dire de Suge Knight, ont pu rĂ©inventer la musique moderne. Et puis il y a toujours eu ce mĂ©pris des critiques vis-Ă -vis de la musique californienne, ce snobisme qui fait quâon ne la voit que comme artificielle, commerciale, capitaliste ; ça ne date pas du rap, il y avait dĂ©jĂ cela avec le jazz Westcoast, puis avec le rock, notamment en France. Câest pourtant un snobisme que de ne pas reconnaĂźtre quâil y a eu un moment oĂč câest le rap californien qui a sauvĂ© le rap de New York. (RĂ©)Ă©coutez Ready To Die de Biggie, et vous comprendrez. Câest lâun des classiques du hip-hop new-yorkais, mais câest avant tout un album West Coast rĂ©alisĂ© pour un MC de Brooklyn.
En parlant du rock, il y a ce moment intĂ©ressant dans le livre oĂč vous crĂ©ez un parallĂšle entre le rock et le rap Ă Los Angeles, en juxtaposant diffĂ©rents noms de ces deux genres musicaux (Suge Knight et David Geffen, etc.). Vous pensez que lâindustrie hollywoodienne est un Ă©ternel recommencement ?
Les coĂŻncidences entre les annĂ©es 1970 et les annĂ©es 1990 Ă©taient trop parfaites et mâont inspirĂ© ce petit jeu. Mais ce nâest pas un hasard : il y a une forme de rĂ©pĂ©tition liĂ©e Ă la nature mĂȘme de lâindustrie de lâ entertainment. Ce sont toujours les mĂȘmes histoires de dĂ©couvertes, dâexploitation, dâarnaques ; toujours les mĂȘmes histoires dâascensions fulgurantes, de succĂšs, de chute, et ça recommence. Entre le rock des annĂ©es 1970 et le rap des annĂ©es 1990, on a deux incarnations du mythe californien : dâun cĂŽtĂ©, les Eagles, de lâautre, le G-Funk de Death Row. Et dans les deux cas, ce qui est frappant, câest quâil y a derriĂšre ces succĂšs un dĂ©miurge capitaliste, un visionnaire qui comprend que lâĂ©poque change et qui sait comment en profiter. Ceci Ă©tant, il y a aussi beaucoup de diffĂ©rences : David Geffen nâest pas une brute comme Suge Knight, le rock californien ne sortait pas du ghetto⊠Mais dans le livre, il Ă©tait important de rappeler que ce quâon a fini par appeler le gangsta-rap de LA ne sortait pas de nulle part. Il est Ă la fois le produit dâune tradition musicale dĂ©jĂ longue et le symptĂŽme dâune sociĂ©tĂ© ravagĂ©e par lâĂ©conomie de la drogue.
Justement, au-delĂ de ses qualitĂ©s musicales, le gangsta-rap nâest-il pas Ă©galement le reflet de la popularisation du crack Ă Los Angeles au cours des annĂ©es 1980 ?
Câest clair que lâon ne peut pas comprendre les racines de cette scĂšne sans parler de cette histoire-lĂ : Ă la fois lâĂ©mergence de lâĂ©conomie de la drogue Ă grande Ă©chelle avec les superprofits du commerce du crack, et lâeffet des politiques de luttes antidrogue imaginĂ©es par les autoritĂ©s amĂ©ricaines Ă partir des annĂ©es 1980. Câest la fameuse « War on Drugs » qui a largement ciblĂ© les communautĂ©s noires et hispaniques, et enfermĂ© toute une gĂ©nĂ©ration dans un univers fait de profilage racial, de prison, de conflits avec les forces de lâordre. Ces politiques rĂ©pressives ont fait de la prison un outil de mise au pas dâune certaine jeunesse, et contribuĂ© Ă la rĂ©surrection de pratiques du temps de la sĂ©grĂ©gation, ce que la sociologue Michelle Alexander a appelĂ© au dĂ©but des annĂ©es 2000 « The New Jim Crow ». Câest ce qui fait quâaujourdâhui, aprĂšs trente ans de ces politiques, un jeune homme noir sans qualification a une chance sur trois dâĂȘtre en prison, avec toutes les consĂ©quences que ça implique, comme la perte dĂ©finitive de ses droits civiques.
Ă ce propos, le gangsta-rap nâest-il pas, historiquement, le premier mouvement culturel noir Ă ne pas pouvoir ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ© par la population blanche amĂ©ricaine ?
Il faut dâabord dire que la rĂ©cupĂ©ration est toujours possible : câest la « magie » du capitalisme que de parvenir Ă tout assimiler, mĂȘme ce qui semble lui ĂȘtre le plus Ă©tranger⊠Câest mĂȘme exactement lâhistoire du G-Funk, qui, grĂące notamment au soutien indĂ©fectible de Jimmy Lovine, le patron dâInterscope, a fait du rap la musique la plus populaire au sein de la jeunesse blanche. Cela dit, câest vrai que la fin des annĂ©es 1980 est Ă©galement marquĂ©e par un renouveau du nationalisme culturel noir Ă travers les peintures de Basquiat, puis les films de Spike Lee, les Ă©crits de journalistes comme Greg Tate ou Nelson George qui vont diffuser ce nouveau discours. En musique, cela donnera notamment lâafrocentrisme, enrichi et popularisĂ© par De La Soul et les Brand Nubian. Mais ce nâest pas la premiĂšre fois que lâon entend ce discours de la fiertĂ© noire dans la culture. CâĂ©tait dĂ©jĂ le cas dans les annĂ©es 1920 avec la Harlem Renaissance, et dans les annĂ©es 1960 avec LeRoi Jones (qui changera son nom en Amiri Baraka) et le Black Arts Movement. Mais dans les annĂ©es 1980, la nouveautĂ©, câest quâĂ un mouvement intellectuel sâest ajoutĂ© un mouvement de culture populaire trĂšs puissant, parce que nĂ© dâun mĂ©dium low-cost : nâimporte qui pouvait enregistrer un maxi de rap et avoir du succĂšs. Il suffit dâĂ©couter la premiĂšre version du Boyz-N-The-Hood dâEazy-E pour sâen convaincre, avec sa production trĂšs rudimentaire, et le flow poussif dâEazy (il sâamĂ©liorera par la suite).
Câest en tout cas un genre trĂšs riche. Ă la lecture de votre ouvrage, on comprend dâailleurs quâil nâexiste pas quâun gangsta-rap, que ce mouvement est trĂšs divers.
De la mĂȘme maniĂšre quâil nây a pas une seule façon de reprĂ©senter la violence au cinĂ©ma, selon quâil sâagit dâun film de Jean-Pierre Melville, de Clint Eastwood ou de Quentin Tarantino, le gangsta-rap a lui aussi ses dĂ©clinaisons selon lâĂąge, lâexpĂ©rience ou les goĂ»ts des artistes. Ice-T, par exemple, câest vraiment un « Original Gangsta » ; lui fait le lien avec la poĂ©sie orale des prisons amĂ©ricaines, les films de Blaxploitation et les disques comme Hustlers Convention. Ice Cube, lui, a au dĂ©part une ambition nettement plus politique, extrĂ©miste mĂȘme, tandis que 2Pac a un projet presque mystique, avec son idĂ©e de THUGLIFE, cette volontĂ© de faire des gangs un ordre Ă©sotĂ©rique dont il serait le messie.
Câest ce qui fait de The Chronic un disque capital, qui occupe une place centrale dans le livre. Câest le premier album solo de Dr. Dre et il contient presque toutes les facettes du gangsta-rap, dans un Ă©crin de son incroyablement travaillĂ©. Câest vraiment un album charniĂšre, qui reprĂ©sente son Ă©poque, mais aussi celle dâavant et celle dâaprĂšs. Dans le son, il sera beaucoup plus influent que les disques de Public Enemy, pourtant beaucoup plus ambitieux, mais qui sont allĂ©s tellement loin quâils nâont pas eu de rĂ©els descendants, commercialement du moins. Alors que de The Chronic il sortira des disques aussi divers que le Ready To Die de Biggie, le Southernplayalisticadillacmuzik dâOutkast ou, plus rĂ©cemment, le Good Kid, M.A.A.D. City de Kendrick Lamar. Câest un disque qui est dans la galaxie des trĂšs grands albums de la musique populaire, Ă cĂŽtĂ© de lâalbum blanc des Beatles, du Songs in The Key of Life de Stevie Wonder ou du Sign Oâ Times de Prince.
Et quâen est-il de la place des femmes dans ce mouvement ?
On peut lâaborder sous deux aspects. Dâabord, en Ă©voquant les rappeuses. On peut rappeler pour lâanecdote lâexistence de ces groupes mĂ©diocres modelĂ©s sur les NWA, comme les Hoes With Attitude, mais dans le livre je prĂ©fĂšre rendre hommage Ă ces rappeuses trop mĂ©connues, Yo-Yo qui rivalisait avec Ice Cube, ou la fantastique Lady Of Rage, dont le Afro Puffs est un titre essentiel dans lâhistoire du gangsta-rap (et du rap tout court). Mais parler des femmes dans le gangsta-rap, câest aussi Ă©voquer la misogynie, ce que je fais notamment dans le dernier chapitre sur 2Pac, oĂč je montre ce quâil y avait de particulier dans cette dĂ©testation des femmes. Ce nâest pas seulement le mĂ©pris pour la femme du mĂąle conservateur, Ă la Sacha Guitry. Câest plutĂŽt une maladie de mecs forcĂ©s Ă ĂȘtre constamment entre eux : dans leur quartier, au sein des gangs, en prison, etc. Il y a lâimmaturitĂ© du garçon de 14 ans terrifiĂ© par les filles (câest cela quâon entend dans le « Bitches Ainât Shit » de Snoop), et il y a lâhomo-Ă©rotisme carcĂ©ral, cette sexualitĂ© de domination, sans femmes, oĂč les mĂąles dominants passent leur temps Ă chercher Ă coucher les uns avec les autres⊠Tout ça pour dire quâon nâest pas lĂ dans la misogynie du strip club quâon trouvait Ă lâĂ©poque chez 2 Live Crew et qui envahira lâimaginaire du hip-hop dans les annĂ©es 2000. Ăa ne rend certainement pas Eazy-E et les autres moins choquants, mais, mĂȘme dans lâidiotie, il y a des nuances et câest aussi le travail du critique que de savoir les discerner.
Justement, que rĂ©pondez-vous Ă ceux qui prĂ©tendent quâil est difficilement comprĂ©hensible dâadmirer des artistes Ă la morale aussi douteuse ?
Quâil faut distinguer lâartiste de la personne. Quand câest la personne qui commet des actes odieux dans la rĂ©alitĂ©, câest insupportable. Mais la plupart du temps, on est dans la fiction. Cela peut choquer, mais câest aussi la libertĂ© de lâartiste, la libertĂ© de transgresser. Câest tout le problĂšme de la « rĂ©alitĂ© » dans le rap, oĂč les artistes passent leur temps Ă jouer des personnages quâils ne sont pas vraiment. Et souvent ils font dĂ©border le personnage quâils jouent sur leurs disques ou dans leur clip hors du cadre de la musique. Ce qui ne veut pas dire quâils sont plus « vrais » : en fait, en faisant cela, les gangsta-rappeurs retrouvent une autre tradition de la culture populaire amĂ©ricaine, celle du catch. Comme les stars de la WWE, ce sont des performers qui brouillent les cartes entre leurs personnages scĂ©niques et leurs personnages publics, avec une mise en scĂšne travaillĂ©e et des arcs narratifs, tout lâattirail dâillusion dont lâindustrie de lâ entertainment amĂ©ricain est capable. Sans craindre, bien sĂ»r, de tomber dans la caricature : je pense Ă quelquâun comme Ice Cube, qui jouait dans les annĂ©es 1990 les serial-killers alors quâen rĂ©alitĂ© il Ă©tait mariĂ© et pĂšre de famille. Le grand public adore, mais chacun a sa maniĂšre dâĂ©couter cette musique : certains y croient vraiment, la plupart aiment y croire sans y croire vraiment, dâautres encore aiment ça justement parce quâils nây croient pas, comme une forme dâexutoire ironique.
Enfin, peut-on dire que le gangsta rap annonce, consciemment ou indirectement, le mouvement Black Lives Matter ?
Câest Ă©vident quand on parle de Fuck Tha Police qui est aujourdâhui entrĂ© dans le canon des protest-songs amĂ©ricaines, comme Masters Of War de Bob Dylan. Câest Ă©vident Ă©galement quand on parle des mobilisations des rappeurs contre les violences dans les annĂ©es 1980 (le Stop the Violence Movement de KRS-ONE) et quand on parle de rappeurs explicitement politiques comme Ice Cube â lequel, sur son premier album, parle dâune « espĂšce en danger », le « young black male ». Câest dâailleurs lĂ -dessus que joue le film NWA â Straight Outta Compton, quand il insiste sur les relations entre les NWA et la police, tout en gommant par ailleurs les aspects plus rebutants des diffĂ©rents membres du groupe, par exemple les violences de Dr. Dre envers les femmes. Le succĂšs que le film a rencontrĂ© montre que la frustration que rĂ©vĂšle Fuck Tha Police est toujours actuelle. Et en mĂȘme temps lâĂ©popĂ©e des NWA fait dĂ©sormais partie du patrimoine culturel des Ătats-Unis. Ce nâest plus seulement une histoire californienne, ou une histoire de rap. Câest une histoire amĂ©ricaine. Et en dĂ©finitive, câest bien de cela dont parle Gangsta Rap.
Retrouvez lâarticle sur le site en cliquant ici
PhĂ©nomĂšne musical et stylistique dĂ©bridĂ© et impĂ©nitent par excellence, le gangsta rap a rĂ©volutionnĂ© lâindustrie du disque et choquĂ© le monde. MĂȘme si le New-Yorkais Schoolly D est communĂ©ment considĂ©rĂ© comme un pionnier de ce genre musical, câest bien sous le soleil de Californie que le gangsta rap a pris son envol. Un dĂ©collage lancĂ© par Ice-T, puis pilotĂ© par la clique des des Niggers With Attitude, Eazy-E, Dr. Dre et les autres jusquâau chouchou Snoop Dogg et Ă lâicĂŽne 2Pac. Câest lâhistoire de ce genre âdont le nom seul suffit Ă dire la puissance nĂ©gativeâ que lâauteur et journaliste Pierre Evil â Pierre-Yves Bocquet Ă la ville, connu comme Ă©tant la âplumeâ de lâancien prĂ©sident de la RĂ©publique François Hollande â nous raconte au fil des 500 pages de cette réédition augmentĂ©e.
Ce livre Ă la fois ultradocumentĂ© et intime nous raconte comment les stars du gangsta rap de Los Angeles ont fait surgir la rĂ©alitĂ© brutale des ghettos noirs amĂ©ricains au cĆur des hit-parades internationaux.
Comment des chansons vulgaires et violantes furent aussi visionnaires et enivrantes.