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Parution : 28/05/2025
ISBN : 9782384316526
458 pages (166 x 235)

Gangsta rap - Nouvelle édition

Dr. Dre, Snoop Dogg, 2Pac et les autres

PhénomÚne musical et stylistique débridé, le gangsta rap crée le mythe et fascine toujours autant.

TroisiĂšme Ă©dition augmentĂ©e d’un chapitre supplĂ©mentaire cosignĂ© par Pierre Evil et Fred Hanak sur la mutation du gangsta rap Ă  l’ùre des mixtapes et du Dirty South.

Ce livre est l’histoire d’une fascination. Celle qui a progressivement saisi le monde Ă  partir de la fin des 80’s et qui l’a vue transformer une poignĂ©e de post-adolescents issus des pires ghettos d’AmĂ©rique
– Dr. Dre, Ice Cube, Snoop Dogg, 2Pac
 – en superstars. Cette fascination l’auteur la connaĂźt bien, lui qui n’était dĂ©finitivement pas la cible premiĂšre d’un rap dĂ©bordant de billets verts, de calibres 9mm et de tangas rose fluo. Plus habituĂ© aux bancs de l’ENA qu’aux Chevrolet Impala, Pierre Evil a pourtant Ă©tĂ©, comme des millions d’autres, happĂ© par cet univers qui a imposĂ© ses codes (musicaux, vestimentaires, langagiers) et ses poulains dans un rap en pleine explosion, crĂ©ant l’opposition East Coast/West Coast qui alimente encore les fantasmes de plusieurs gĂ©nĂ©rations d’auditeurs.

Revue de presse

- Histoire d'un mauvais genre Régis Meyran Sciences Humaines février 2026
- Le mag et la plume : quand nos journalistes passent au long-format Cédric Barré Magic - Revue pop moderne 6 mai 2025
- Nos conseils de livres musique : villes du rock, PanthĂ©on de l’underground, « gangsta rap »  StĂ©phanie Binet, Franck Colombani, StĂ©phane Davet et Pierre Gervasoni Le Monde 16 juin 2025
- Interview de Pierre Evil Radio libertaire // Offensive sonore 1er octobre 2021
- Gangsta rap Alexandre Fuster Sefronia 18 novembre 2019
- Gangsta Rap Paul Muselet Clutch décembre 2018
- Né gangsta Benoßt Carretier Tsugi juil.-août 2018
- Fred Hanak est mort. Pierre Evil Discipline in Disorder 8 septembre 2019
- Du punk au rap, retour vers le No Future Guillaume Erner France Culture 21 juin 2018
- Le dĂ©bat d’Europe Soir – FrĂ©dĂ©ric TaddeĂŻ – Le rap et les politiques : trente ans de polĂ©miques FrĂ©dĂ©ric TaddeĂŻ Europe 1 13 juin 2018
- Un énarque chez les rappeurs David Caviglioli L'Obs 7 juin 2018
- Interview - La plume de François Hollande écrit aussi sur le gangsta rap Maxime Delcourt i-D vice 31 mai 2018
- Vulgaire et visionnaire Olivier Wyser La liberté 19 mai 2018

- Histoire d'un mauvais genre

« Au fil du 20e siĂšcle, la ville de Los Angeles s’est fabriquĂ©e une image incarnant une AmĂ©ique blanche, jeune et sportive, occultant de fait sa communautĂ© noire, importante depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le style hip-hop, plutĂŽt pacifiste, est nĂ© Ă  New York dans les annĂ©es 1970, tandis que le rap de la cĂŽtĂ© Ouest, bien plus agressif, se dĂ©veloppera dans les annĂ©es 1980. C’est son histoire que raconte Pierre Evil. L’activisme politique des Black Panthers des annĂ©es 1960, balayĂ© par le FBI, a laissĂ© la place aux gangs des rues dans les quartiers noirs de Los Angeles.

Les affrontements entre bandes rivales sont la principale force de socialisation pour les jeunes Noirs. Surgit alors un nouveau genre, le gangsta rap, qui raconte avec un machisme certain le quotidien des jeunes voyous : les prostituĂ©es, l’argent de la drogue, les flingues, les affrontements avec la police. Il s’agit aussi de dire le destin tragique de l’homme noir en reprenant la tradition du « toasting », cette performance orale poĂ©tique rythmĂ©e qui date du 19e siĂšcle. S’inspirant des images de films de sĂ©rie B mettant en scĂšne les quartiers noirs (dont la sĂ©rie des Shaft), ou de rĂ©cits de « pimps» (maquereaux), comme Iceberg Slim, le rappeur Ice T. se rend cĂ©lĂšbre en 1987. DĂ©ferle Ă  sa suite une sĂ©rie d’artistes se mettant en scĂšne comme des gangsters dans des clips vidĂ©o, avec filles faciles, bijoux voyants, Rolex et dĂ©capotables.
Le genre, dans lequel les chanteurs posent leurs rimes sur une musique funk Ă©chantillonnĂ©e, se hisse alors en tĂȘte des charts amĂ©ricains, puis de façon mondiale : il sĂ©duit la jeunesse par son style provocateur. La plupart des rappeurs sont passĂ©s par la case drogue et prison, et dĂ©fendent un idĂ©al de libĂ©ration par le crime, ce qui ne manque pas de risques.

C’est la revendication de la « thug life » (vie de voyou) par 2Pac Shakur, assassinĂ© Ă  Las Vegas en 1996. C’est aussi le cas de Snoop Dog, petit voyou qui dĂ©cide de se reconvertir dans la musique oĂč, de sa voix traĂźnante, il cĂ©lĂšbre un mode de vie adolescent fait de fĂȘtes, de drogue et de luxe. Un idĂ©al de revanche sociale qui finit dans le culte de l’argent, et sera, Ă  la fin des annĂ©es 2000, dĂ©passĂ© par des artistes comme Kendrick Lamar, plus rĂ©aliste et socialement engagĂ©. »

Régis Meyran
Sciences Humaines février 2026

- Le mag et la plume : quand nos journalistes passent au long-format

“Comment, en devenant G-Funk, le gangsta rap de Los Angeles a-t-il conquis le monde ? Comment une rivalitĂ© musicale comme il y en a eu tant dans l’histoire a-t-elle pu se transformer en monstrueuse machine Ă  broyer, et faucher deux des plus grandes stars des États-Unis, 2Pac et Biggie ? Comment, surtout, une musique nĂ©e Ă  New York, fiĂšrement native du South Bronx, a-t-elle fini par se fondre dans le rĂȘve hĂ©doniste et ensoleillĂ© du California Love ? Ce sont les questions auxquelles j’ai voulu rĂ©pondre en 2005 dans Gangsta Rap en proposant, aprĂšs une introduction consacrĂ©e Ă  la ville de Los Angeles elle-mĂȘme, les portraits de figures devenues des lĂ©gendes de la culture populaire (Dre, Snoop), les Ă©lĂ©gies de ceux qui sont tombĂ©s (Eazy-E, 2Pac), et le rĂ©cit de la premiĂšre carriĂšre de ceux qui sont passĂ©s Ă  autre chose (Ice-T, Ice Cube). Vingt ans plus tard, alors que le livre connaĂźt sa troisiĂšme Ă©dition, j’ai fait prendre Ă  Gangsta Rap une dĂ©viation. Quittant les freeways californiennes pour rejoindre l’univers liquide des mixtapes du Dirty South, le dernier chapitre du livre coĂ©crit avec le regrettĂ© Fred Hanak salue dĂ©sormais les hĂ©ros tatouĂ©s du Dirty South, les Lil Wayne, Young Jeezy et Gucci Mane qui, depuis les projects de New Orleans ou les trap houses d’Atlanta, ont remplacĂ© dans les annĂ©es 2000 les Gs de la West Coast comme nouvelles icĂŽnes subculturelles, sulfureuses et fascinantes. Comme Ice-T le disait dĂ©jĂ  (presque), il y a quarante ans : Gangsta Rap will never die, just multiply
”

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Cédric Barré
Magic - Revue pop moderne 6 mai 2025

- Nos conseils de livres musique : villes du rock, PanthĂ©on de l’underground, « gangsta rap » 

“Le lundi, le service culture du « Monde » propose aux lecteurs de La Matinale ses choix musicaux. Aujourd’hui, une sĂ©lection d’ouvrages. Cette semaine, voici une sĂ©lection de livres publiĂ©s rĂ©cemment oĂč la musique a bonne place. Ils retracent le parcours du rock, du rap, des mĂ©connues sƓurs Boulanger ou encore du « discomane » François Gorin. Bonne lecture !”

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Stéphanie Binet, Franck Colombani, Stéphane Davet et Pierre Gervasoni
Le Monde 16 juin 2025

- Interview de Pierre Evil

Nous recevons Pierre Evil auteur de “Gangsta rap: Dr. Dre, Snoop Dogg, 2Pac et les autres”. Pierre Evil, prĂ©cis dans ses analyses musicales, sociales et politique, nous raconte ici un pan de l’histoire musicale moderne.

Réécouter l’interview en ligne

Radio libertaire // Offensive sonore 1er octobre 2021

- Gangsta rap

Note : 9/10

“Gangsta rap” n’est pas seulement une analyse fouillĂ©e sur ce mouvement en Californie du Sud, de sa naissance dans les annĂ©es 1980 Ă  son repli Ă  la fin de la dĂ©cennie suivante. C’est aussi un panorama sur l’histoire globale du hip-hop, sans compter les nombreuses digressions passionnantes sur d’autres genres musicaux ou artistiques ayant fait vivre Los-Angeles au XXĂšme siĂšcle.

Pierre Evil commence son livre par un long chapitre sur les relations entre le mythe californien et la musique locale pour ensuite prĂ©senter six rappeurs emblĂ©matiques du gangsta rap dans une perspective chronologique (Ice-T, Eazy-E, Ice-Cube, Dr Dre, Snoop Dogg et Tupac). L’ouvrage regorge de rĂ©fĂ©rences dĂ©taillĂ©es et diverses, l’auteur n’omettant aucun Ă©lĂ©ment susceptible d’apporter une rĂ©flexion sur le sujet : du parallĂšle sans cesse fait avec la scĂšne rap new-yorkaise aux influences cinĂ©matographiques et littĂ©raires, Pierre Evil aime se dĂ©centraliser de son thĂšme pour mieux y revenir.

Pour un sujet aussi sulfureux et controversĂ© que le gangsta rap, il prend un recul apprĂ©ciable, gardant un Ɠil froid sur certains aspects scandaleux du genre (la misogynie, la violence nihiliste, les dĂ©bordements racistes d’Ice-Cube
) tout en dĂ©construisant les critiques de ses dĂ©tracteurs. Il souligne ainsi que le rap angelino, bien souvent, n’a Ă©tĂ© qu’une fiction, une posture adoptĂ©e par des acteurs pour reproduire Ă  leur maniĂšre ce bon vieux rĂȘve californien, celui de la rĂ©ussite matĂ©rielle et des artifices Ă©phĂ©mĂšres. Le gangsta-rap au final, c’est d’abord de l’entertainment.

Mais celui-ci a produit des albums solides et enrichissants. A ce titre, le chapitre sur Dr Dre est Ă©difiant. On y dĂ©couvre une rĂ©flexion poussĂ©e sur le crĂ©ateur du G-funk (sous-genre mĂȘlant les rythmes envoĂ»tants du P-funk de George Clinton Ă  l’agressivitĂ© verbale du gangsta rap) et sur son meilleur album, l’incontournable “The chronic”. De mĂȘme, le dernier chapitre, celui consacrĂ© Ă  Tupac, se rĂ©vĂšle surprenant en apportant un nouveau regard, mesurĂ© et nuancĂ©, sur le rappeur le plus connu Ă  travers le monde.

“Gangsta rap” convient donc autant aux nĂ©ophytes qu’aux mordus de N.W.A. (le groupe de Eazy-E, Ice-Cube et Dr Dre) et de leurs descendants. Il est aussi essentiel dans sa synthĂšse des vingt premiĂšres annĂ©es du hip-hop que dans ses dĂ©tours et ses parenthĂšses. A lire avec “Nuthin’ but a G thang” dans les oreilles !

À lire : la chronique sur Sefronia

Alexandre Fuster
Sefronia 18 novembre 2019

- Gangsta Rap

Dans ce livre ambitieux consacrĂ© au genre rap dominant de la cĂŽte ouest des États-Unis, Pierre Evil retrace de façon minutieuse la carriĂšre de ses reprĂ©sentants emblĂ©matiques, d’Ice-T Ă  2Pac en passant par Dr. Dre et Snoop Dogg. Mais l’apport majeur de l’ouvrage rĂ©side surtout dans l’analyse de l’écosystĂšme ayant vu naĂźtre ce genre si particulier qu’est le G-funk. Si les digressions de l’auteur dĂ©passent largement la musique (la construction culturelle du “rĂȘve californien”, les films de blaxploitation, les Ă©meutes de 1992
), elles sont nĂ©cessaires Ă  la comprĂ©hension globale du mouvement. Passionnant !

Lire Clutch sur issu

Paul Muselet
Clutch décembre 2018

- NĂ© gangsta

On n’ira pas jusqu’à affirmer que la personnalitĂ© de l’auteur du livre est plus importante que
le contenu de son bouquin. Mais quand mĂȘme, ça interpelle de savoir que derriĂšre ce pseudo de
Pierre Evil, se cache Pierre-Yves Bocquet, qui a Ă©tĂ© l’une des plumes de l’ancien prĂ©sident de la
République François Hollande. Un passionné de rap (Bocquet, pas Hollande) qui, parallÚlement à
une carriĂšre de haut fonctionnaire (c’est un Ă©narque), a toujours publiĂ© des articles sur le hip-hop
dans divers magazines, hier Chronic’Art, aujourd’hui Magic ou la revue Audimat. Comme son nom l’indique, Gangsta Rap, dont il s’agit de la seconde Ă©dition, raconte l’histoire du style West Coast. Enfin le “nouveau” West Coast, puisque pendant plusieurs dĂ©cennies, l’appellation symbolisait surtout le son des Eagles, Doobie Brothers ou Christopher Cross. Mais depuis 25 ans, c’est bien Ă  2Pac, Dr. Dre ou Snoop Ă  qui on pense en premier. Des personnages ĂŽ combien singuliers, dont on retrouve les destins parfois tragiques dans ce livre Ă©pais et Ă©patant. De quoi donner l’envie de réécouter The Chronic.

BenoĂźt Carretier
Tsugi juil.-août 2018

- Fred Hanak est mort.

Je ne le connaissais pas bien, mais je l’avais suffisamment lu pour le respecter, et suffisamment frĂ©quentĂ© pour le considĂ©rer comme un ami. Dans les annĂ©es 2000, nous Ă©crivions tous les deux dans les colonnes de Chronicart. J’aimais la façon dont il parlait du hip-hop, ses phrases tortueuses, ses images stupĂ©fiantes, ces mots qu’il assemblait avec un fer Ă  souder, Beat dans l’esprit, beats dans le corps.

Quand il ne pigeait pas pour Chronicart, il construisait avec son frĂšre JB l’aventure singuliĂšre de dDamage, duo crissant au croisement des musiques les plus avancĂ©es du moment. Leurs disques n’étaient pas ceux d’un “groupe-français”, mais d’un commando internationaliste qui attirait Ă  lui les talents les plus baroques de la planĂšte, avec lesquels ils construisaient des collages enragĂ©s et dissonants.

Avec Thomas Blondeau, il avait Ă©crit deux livres sur leurs rencontres de grandes figures du hip-hop contemporain, auxquels ils avaient donnĂ© un beau titre : Combat Rap, qui rappelle que ce genre ne fut pas toujours le monstre marketing qu’il est devenu aujourd’hui ; et c’est ce que le hip-hop, s’il veut rester vivant, doit toujours demeurer : un combat. C’est ce qu’il dĂ©fendait dans Chronicart quand, l’un des premiers en France, il donna Ă  Gucci Mane l’accolade fascinĂ©e que son gĂ©nie barrĂ© mĂ©ritait.

Dans ce journal qui tenait plus d’une mailing list que d’une rĂ©daction, nous ne nous rencontrions jamais. En dix ans, je n’ai pas dĂ» le croiser plus de deux fois, et nous n’avons jamais vraiment discutĂ© ensemble. Je me souviens cependant qu’un jour, dans les locaux rue BĂ©ranger qu’occupait le journal, je lui avais parlĂ© de ce livre que je m’apprĂȘtais Ă  Ă©crire, sur le G-Funk et Dr. Dre. Je ne sais plus ce qu’il m’avait rĂ©pondu. J’ai finalement Ă©crit le livre seul, parce que, finalement, c’est comme cela que je devais l’écrire.

Mais lorsque, en 2014, aprĂšs une discussion avec Étienne Menu, j’ai songĂ© Ă  lui donner un post-scriptum pour la revue Audimat, c’est Ă  lui que j’ai pensĂ© de nouveau. Nous nous sommes alors rencontrĂ©s prĂšs de l’ElysĂ©e, dans un bar aux murs tapissĂ©s de souvenirs de la Prohibition et de la mafia amĂ©ricaine. Quelques mois plus tĂŽt, interrogĂ© par AurĂ©liano Tonet du Monde (un autre ancien de Chro, Paris est tout petit), il avait dressĂ© de moi un portrait Ă©logieux et moqueur en Jacques Chirac de la critique rap, bon en politique Ă©trangĂšre, nul en politique intĂ©rieure. J’avais aimĂ© ce croquis bienveillant.

Ce soir-lĂ , Ă  deux pas de la place Beauvau, nous nous sommes trouvĂ©s comme deux amis, aussi diffĂ©rents et aussi proches que le sont les gens lorsqu’une mĂȘme passion les anime. Il me racontait le Roi Heenok, je faisais des thĂ©ories sur les mixtapes, il me parlait de dDamage, je lui dis mon envie de donner une suite (2005-2015) Ă  Gangsta Rap. On dĂ©cida de la faire ensemble.

On se revit alors, le plus souvent autour d’un verre. Il me parlait de sa vie, de ses galĂšres de traducteur-lexicographe, et son rapport Ă  la langue m’apparaissait sous un autre jour. On Ă©changea des concepts, des bouts de rĂ©daction, et finalement le texte fut publiĂ© dans le numĂ©ro 5 d’Audimat. On m’a dit qu’il a rencontrĂ© un certain succĂšs. Les fulgurances de Fred n’y sont pas Ă©trangĂšres.

On a gardĂ© le contact. On s’écrivait par mail. Pas souvent, mais rĂ©guliĂšrement. Je le consultais, il m’envoyait des idĂ©es d’articles, me demandait mon avis. Je lui disais qu’il Ă©tait bien plus savant que moi sur les sujets sur lesquels il Ă©crivait, et c’était vrai. J’aurais aimĂ© le voir plus souvent, mais venir Ă  Paris Ă©tait pour lui compliquĂ©, et je n’ai jamais songĂ© Ă  me rendre dans la banlieue oĂč il habitait. Quand il Ă©tait lĂ , je le voyais fragile, je le sentais sensible, mais je ne lui ai jamais posĂ© de question. La rĂ©ponse que j’ai reçue aujourd’hui est tragique et dĂ©finitive. Je pense ce soir Ă  son frĂšre JB et Ă  leur famille.

Quand Gangsta Rap est reparu ce printemps dans une nouvelle Ă©dition mise Ă  jour, je lui en ai adressĂ© un exemplaire, avec une dĂ©dicace qui le priait de commencer le livre par la derniĂšre page. Car c’est par son nom qu’il s’achĂšve.

So long, comrade.

Retrouvez l’hommage de Pierre Evil sur Discipline in Disorder

Pierre Evil
Discipline in Disorder 8 septembre 2019

- Du punk au rap, retour vers le No Future

A l’occasion de ce 21 juin, jour de la fĂȘte la musique, nous allons nous intĂ©resser Ă  deux scĂšnes musicales qui ont pour point commun d’aborder de maniĂšre plus ou moins vĂ©hĂ©mente des sujets politiques et sociĂ©taux : le rap et le punk.

INTERVENANTS
Pierre Evil
critique musical, auteur de Gangsta rap (Le mot et le reste), Detroit sampler (Ollendorff & Desseins), co-auteur du documentaire Black Music : Des chaĂźnes de fer aux chaĂźnes en or (Arte)

Pour (rĂ©)Ă©couter l’émission L’invitĂ© des matins en podcast cliquez ici

Guillaume Erner
France Culture 21 juin 2018

- Le dĂ©bat d’Europe Soir – FrĂ©dĂ©ric TaddeĂŻ – Le rap et les politiques : trente ans de polĂ©miques

FrĂ©dĂ©ric TaddeĂŻ met face Ă  face des politiques, des journalistes et des intellectuels que l’on n’entend pas ailleurs.

Invités :

Pierre Evil
Journaliste musical spécialisé dans le rap.
Auteur de “Gangsta rap” (Flammarion, 2005).

SEAR
Créateur du magazine Get Busy.

Karim Madani
Ecrivain.
Auteur de “Animal boy” (Le Serpent à plumes, 2018).

Aurélien Bellanger
Ecrivain.
Auteur de “Eurodance” (Gallimard, 2018).

Pour Ă©couter l’émission sur les ondes d’Europe 1, cliquez ici

Frédéric Taddeï
Europe 1 13 juin 2018

- Un énarque chez les rappeurs

Sous le nom de Pierre-Yves Bocquet, cet ex-conseiller du président Hollande est haut fonctionnaire. Sous celui de Pierre Evil, il publie une somme sur le Gangsta Rap. Portrait

BIO
NĂ© en 1973 Ă  Valenciennes, Pierre-Yves Bocquet a travaillĂ© Ă  l’ElysĂ©e de 2012 Ă  2017. Sous le nom de Pierre Evil, il est critique musical, auteur notamment de Detroit Sampler.

En avril dernier Emmanuel Macron a annoncĂ© sur sa page Facebook la crĂ©ation imminente de la Fondation pour la MĂ©moire de l’Esclavage, qui sera dirigĂ©e par l’ancien Premier Ministre Jean-Marc Ayrault. Ces jours-ci, Ayrault travaille Ă  son inauguration, secondĂ© par un haut fonctionnaire nommĂ© Pierre-Yves Bocquet. À 45 ans, Bocquet est un homme de l’ombre apprĂ©ciĂ© du pouvoir socialiste, un expert des politiques publiques qui a travaillĂ© auprĂšs d’Elisabeth Guigou sous le gouvernement Jospin, puis Ă  l’ElysĂ©e, pour François Hollande, pendant l’intĂ©gralitĂ© de son quinquennat.
C’est un Ă©narque, comme le sont souvent ces hommes de cabinet. Pourtant, malgrĂ© ce pedigree impeccable, Ayrault le trouve Ă©trange. Quelque chose lui Ă©chappe chez cet homme qu’il dit “discret, rĂ©servĂ© mais habitĂ© par quelque chose”.
Un matin de mai, trĂšs tĂŽt, on a Ayrault au tĂ©lĂ©phone. Autour de lui, des sirĂšnes de police retentissent, comme s’il roulait sous escorte Ă  vive allure. On l’imagine Ă  Nantes, ville dont il a Ă©tĂ© le maire pendant vingt-trois ans. Mais peut-ĂȘtre est-il ailleurs. Ayrault est troublĂ© par une conversation rĂ©cente qu’il a eue avec Bocquet. En fĂ©vrier, la ville de Nantes a cĂ©lĂ©brĂ© le centenaire du premier concert de jazz d’Europe, donnĂ© dans la citĂ© des Ducs en 1918 par les Harlem Hellfighters, l’orchestre du 369Ăšme rĂ©giment d’infanterie amĂ©ricaine menĂ© par James Reese Europe, roi oubliĂ© du ragtime. Ayrault, qui ignorait tout cela, comme tout le monde, a assistĂ© Ă  l’évĂ©nement. Revenu Ă  Paris, il en a parlĂ© Ă  Bocquet. Il avait remarquĂ© que Bocquet Ă©tait calĂ© en musique, et il se rĂ©jouissait de pouvoir, enfin, lui apprendre quelque chose. “Eh bien, figurez-vous qu’il savait dĂ©jĂ  tout ! dit Ayrault d’un ton las. Il en savait mĂȘme plus que moi, qui venais d’entendre toute l’histoire. Il est incroyablement Ă©rudit. Il n’y a pas un musicien, pas un Ă©crivain qu’il ne connaisse. Et avec ça, c’est un homme d’une rigueur sidĂ©rante. Il semble travailler sans arrĂȘt. J’ai discutĂ© de lui, il n’y a pas longtemps, avec François Hollande, qui partage mon sentiment. Il est Ă©tonnant. Parfois, quand nous sommes ensemble, je le regarde, et je me dis qu’au fond j’ignore qui il est.“
Pierre-Yves Bocquet est effectivement un homme double. On l’a rencontrĂ© deux fois : la premiĂšre en journĂ©e, dans une petite brasserie entre le ministĂšre de l’IntĂ©rieur et l’ElysĂ©e oĂč il a ses habitudes; la seconde, en soirĂ©e, dans une librairie alternative des Halles qui vend de la thĂ©orie situationniste et de la littĂ©rature critique punk. A chaque fois, il portait son uniforme de technocrate : le costume gris, les lunettes, la serviette en cuir usĂ©e par les rapports administratifs volumineux. Jean-Marc Ayrault l’ignore, mais depuis vingt-cinq ans, Bocquet se mĂ©tamorphose quand la nuit tombe et adopte un second nom. Un pseudonyme lucifĂ©rien, Pierre Evil (en français : Pierre MalĂ©fique), sous lequel il signe des livres Ă©pais consacrĂ©s Ă  des formes musicales qui vomissent la pondĂ©ration sociale-dĂ©mocrate. On lui doit Detroit Sampler, exploration de la ville en faillite oĂč la techno est nĂ©e, ou Gangsta Rap, une histoire Ă©rudite de ce rap californien qui fait l’apologie des gangs, de la sĂ©dition armĂ©e et de la violence anti-policiĂšre.
Comment peut-on veiller Ă  l’ordre public le jour, et danser la nuit sur des appels Ă  l’anarchie ? Haut fonctionnaire, perds-tu ton sang froid ? “J’ai toujours eu ces deux vies, dit il. Je n’y vois pas de paradoxe : j’ai un intĂ©rĂȘt pour les politiques publiques, et un autre intĂ©rĂȘt pour les formes crĂ©atives radicales. Je suis politiquement rĂ©formiste, et culturellement curieux. Les deux ne se confondent pas. Heureusement, nos vies ne sont pas administrĂ©es par les fulgurances des artistes. Un monde gouvernĂ© par Dali, ce serait l’enfer.“
Le nom Pierre Evil lui a Ă©tĂ© donnĂ© en 1993, par l’AmĂ©ricain Richard Hell (en français : Richard Enfer), poĂšte et pionnier du punk. Bocquet, qui l’admire, Ă©tait allĂ© le voir lors d’une sĂ©ance de dĂ©dicace organisĂ©e par la Fnac Bastille pour lui faire signer son exemplaire de l’album Blank Generation. Hell lui a demandĂ© son nom. Bocquet a dit “Pierre-Yves”. Hell, peu familier des prĂ©noms composĂ©s surannĂ©s, n’a pas compris, alors il a Ă©crit “To Pierre Evil” sur le livret du disque. (En anglais, “evil” se prononce “iveul”.) “Je me suis dis : il faudra que je fasse quelque chose de ce nom” dit Bocquet.
A cette Ă©poque, il Ă©tait Ă©tudiant Ă  Sciences-Po, mais n’avait pas le style comme il faut des gens de la rue Saint-Guillaume. Il portait des tee-shirts Ă  l’effigie de groupes de noises rock comme Sonic Youth. Il arborait un bouc grunge. Un de ses vieux amis de nous a dit “La veille du concours de l’ENA, on lui a poliment conseillĂ© de le raser.” À l’ENA, il est devenu cĂ©lĂšbre pour ses goĂ»ts culturels radicaux, peut-ĂȘtre trop. Un de ses camarades se souvient que, “pendant les fĂȘtes, quand il passait derriĂšre les platines, ça pouvait casser l’ambiance”.

“DANS LE BOULOT, BOCQUETFAITPEUR”

Le critique musical Joseph Ghosn, par ailleurs directeur de la rĂ©daction de “Grazia”, qui le connaĂźt depuis Sciences-Po, dit de lui “Il a ce cĂŽtĂ© nerd Ă©narque qui s’empare d’un sujet et qui lit tout, qui connaĂźt tout. Le genre de type qui sait par coeur les plaques d’immatriculation de toutes les voitures dans Tintin.“
Ce qui frappe Ă  la lecture des 574 pages de Gangsta Rap, c’est le dĂ©calage entre la vulgaritĂ© de l’objet Ă©tudiĂ© et le sĂ©rieux de l’étude. Avec leurs flingues et leurs Cadillac, les gangsta-rappeurs de Los Angeles qui ont dominĂ© les annĂ©es 1990 – Dr. Dre, Snoop Dogg, Tupac et les autres – Ă©taient des pitres Ă  bien des Ă©gards, des voyous d’opĂ©rette, “des parodies vivantes” comme dit Bocquet, mais lui fait l’exĂ©gĂšse de leur frivolitĂ© avec la minutie et la puissance analytique d’un critique d’art. “J’ai voulu raconter cette histoire, que je ne lisais nulle part dit il. MĂȘme chez les AmĂ©ricains, il y un vide critique sur le rap, parce qu’il est marquĂ© par la malĂ©diction de la musique commerciale. Ce qui m’intĂ©resse, c’est justement que des chansons produites Ă  la va-vite sont capables de charrier un imaginaire trĂšs vaste. Dans mon livre, je veux expliquer le gangsta-rap Ă  quelqu’un qui n’y connaĂźt rien. Montrer pourquoi “The Chronic” de Dr. Dre est un chef-d’oeuvre, au mĂȘme titre que “OK Computer” ou “London Calling”, Ă  ceux qui n’y voient qu’une apologie des gangs.“
La thĂšse principale de l’ouvrage est qu’à Los Angeles la proximitĂ© de Hollywood rend tout factrice. Le jazz de la cĂŽte Ouest Ă©tait un faux jazz, le rock californien un faux rock. Tout le monde y joue un rĂŽle de cinĂ©ma, dans un dĂ©cor en carton-pĂąte, et c’est cette faussetĂ© qui fait le charme de l’hĂ©donisme californien. Les rappeurs de LA ont repris une subculture politisĂ©e venue de New York, et en ont fait de “la misanthropie Ă  fredonner”, sur des amples sirupeux de funk. Ils ont transformĂ© une mĂ©gapole agitĂ©e par le crime et les Ă©meutes raciales en utopie anarchiste, voire nĂ©olibĂ©rale, oĂč l’individu peut enfin s’abandonner Ă  ses dĂ©sirs – l’argent, le sexe, la drogue, la violence. Un idĂ©al plutĂŽt effrayant, donc, rendu acceptable par sa propre facticitĂ©.
Rien ne prĂ©destinait Pierres-Yves Bocquet Ă  se passionner pour la culture des gangs. Il est nĂ© Ă  Valenciennes, de parents enseignants. Il Ă©tait bon Ă©lĂšve. Une profonde sensibilitĂ© de gauche l’a poussĂ© Ă  entrer, aprĂšs l’ENA, Ă  l’Inspection gĂ©nĂ©rale des Affaires sociales, un corps mĂ©connu, moins bling-bling que l’Inspection des Finances, dĂ©diĂ© Ă  la sauvegarde de l’État providence : on y administre le systĂšme de santĂ©, la protection de l’enfance, le handicap, la politique de l’emploi, de l’immigration, de la vieillisse, du logement. Bocquet a travaillĂ© sur des dossiers austĂšres : il a auditĂ© la branche recouvrement de la SĂ©curitĂ© Sociale, rendu des rapports sur la formation mĂ©dicale continue, les fusions et regroupements hospitaliers, le rĂ©gime social des indĂ©pendants.
“Dans le boulot, il est rĂ©putĂ© intraitable, dit son ami JĂ©rĂŽme Guedj, ancien dĂ©putĂ© socialiste, lui aussi en poste Ă  l’Igas. Quand il passe contrĂŽler une caisse de retraite complĂ©mentaire, il n’est pas tendre. Rien que son allure, avec ses lunettes et sa sacoche, fait peur. Il a l’apparence du parfait techno produit de l’ENA.” C’est portĂ© par cette rĂ©putation d’hommes sĂ©rieux qu’il est devenu adjoint du conseiller social de l’ElysĂ©e. En 2014, quand Manuel Valls est entrĂ© Ă  Matignon, annonçant le virage libĂ©ral du quinquennat, il a changĂ© d’affectation. Il a Ă©tĂ© nommĂ© plume du prĂ©sident, en charge des discours liĂ©s Ă  la politique mĂ©morielle. “On avait repĂ©rĂ© son talent d’écriture, la profondeur de sa culture historique et son attention aux questions d’identitĂ©â€, dit un proche de l’équipe d’Hollande. Sa nomination a fait du bruit Ă  l’extrĂȘme droite. Le site Jeune Nation a publiĂ© un article : Un admirateur de criminels rappeurs devient l’auteur des discours de François Hollande”.

J’AI DÛ EXPLIQUER À HOLLANDEQUIÉTAITBLACK M

On apprend beaucoup de choses sur quelqu’un en le suivant dans une librairie et, postĂ© derriĂšre Pierre Evil dans les rayons de la librairie ParallĂšles, on remarque qu’il est attirĂ© par tout ce qui est marginal : autobiographie d’écrivains hĂ©roĂŻmanes, raretĂ©s contre-culturelles, reportages chez “les putes de Time Square”. Pierre Evil, c’est la RĂ©publique en marge. A l’ElysĂ©e, il a proposĂ© que la LĂ©gion d’honneur soit remise Ă  Brigitte Fontaine, qui l’a reçue, et Ă  Pierre Barouh, qui ne l’a pas reçue.
“Ce qui me frappe dans la sociĂ©tĂ© française dit il en sortant, ce sont les fractures. Les gens ne se rencontrent pas, ne sont pas curieux de la façon dont vivent les autres. C’est le cas dans la technocratie, oĂč on ne fait pas assez l’effort de regarder ce qu’il y a derriĂšre les tableaux de chiffres. Mais c’est aussi le cas ailleurs.” En 2016, il Ă©tait en premiĂšre ligne lorsque l’invitation du rappeur Black M Ă  l’occasion des cĂ©lĂ©brations de Verdun a dĂ©clenchĂ© une polĂ©mique nationale, “lancĂ©e par l’extrĂȘme droite” : “À l’ElysĂ©e, personne n’a compris ce qui se passait. J’ai dĂ» expliquer au prĂ©sident et aux membres qui Ă©tait Black M. Je me suis rendu compte que les plus de 40 ans n’avaient jamais entendu parler de lui, alors que c’était un des plus gros vendeurs de disques en France. C’est rĂ©vĂ©lateur des fractures du pays. Tous ces gens qui ont trouvĂ© l’invitation de Black M scandaleuse, ils ont des enfants, qui Ă©coutent du rap, qui Ă©coutent Black M, et qui ne leur en parlent pas. Dans les annĂ©es 1980, les parents savaient qui Ă©tait Jean-Jacques Goldman. On est revenu au fossĂ© gĂ©nĂ©rationnel des annĂ©es 1950. C’est inquiĂ©tant.”

David Caviglioli
L'Obs 7 juin 2018

- Interview - La plume de François Hollande écrit aussi sur le gangsta rap

L’ouvrage sur le gangsta rap de Pierre-Yves Bocquet vient d’ĂȘtre rééditĂ© aux Ă©ditions Le Mot et le Reste. L’occasion de se remettre Ă  jour sur les prĂ©misses du genre, son Ă©volution et ses dĂ©voiements.

Certains le connaissent en tant que Pierre-Yves Bocquet, la plume de François Hollande, mais le Français se dĂ©finit avant tout comme un « commentateur subculturel », un passionnĂ© de musique qui, sous le pseudo Pierre Evil, se lance au dĂ©but des annĂ©es 2000 dans l’écriture de Gangsta Rap, une analyse fouillĂ©e et critique de la scĂšne rap Ă  Los Angeles dans les annĂ©es 1980 et 1990. ÉditĂ© en 2005 chez Flammarion, vivement critiquĂ© Ă  sa sortie par la presse rap de l’époque, cet ouvrage est aujourd’hui rééditĂ© par le Mot et le Reste. Une bonne nouvelle, tant les 574 pages du bouquin offrent un Ă©clairage Ă©rudit sur le parcours d’Eazy-E, Ice Cube, Dr. Dre, Snoop Dogg et 2Pac, mais aussi un regard curieux sur Los Angeles et son industrie musicale.

Les premiĂšres pages de Gangsta Rap sont consacrĂ©es au dĂ©veloppement de Los Angeles. L’idĂ©e de l’ouvrage est nĂ©e de votre fascination pour cette ville ?
Ce qui m’a impressionnĂ© dans cette musique, c’est de voir Ă  quel point elle est reliĂ©e Ă  son territoire, la Californie, et Ă  quel point elle porte en elle toutes les contradictions de cet endroit qui est devenu l’usine Ă  rĂȘves par excellence. Il faut rappeler en effet que cet État s’est bĂąti sur le mirage de la RuĂ©e vers l’Or, en 1849, puis s’est dĂ©veloppĂ©, au dĂ©but du 20 Ăšme siĂšcle, comme une vĂ©ritable escroquerie immobiliĂšre (quand les promoteurs faisaient passer Los Angeles pour un paradis alors que c’était une rĂ©gion sans eau, avec peu d’opportunitĂ©s Ă©conomiques, etc.), avant d’accueillir l’industrie cinĂ©matographique et de construire le Mythe de Hollywood que l’on connaĂźt aujourd’hui. Dans ce monde, Dr. Dre, Ice Cube ou 2Pac auraient dĂ» rester des marginaux, et pourtant ils ont fini par incarner pleinement, eux aussi, le rĂȘve californien. C’est tout le paradoxe du G-Funk : nĂ© dans les marges, il a su se faufiler et a fini par se retrouver au centre de la culture pop amĂ©ricaine. GrĂące Ă  MTV, c’est cette musique-lĂ  qui a pris la place du grunge dans le cƓur du grand public Ă  l’étĂ© 1994, qui est devenue pendant plusieurs annĂ©es le moteur de la musique populaire. Le son THX que l’on entend en intro de Chronic 2001 de Dr. Dre symbolise d’ailleurs Ă  la perfection cette dimension hollywoodienne du rap californien. Il est lĂ  pour dire : oui c’est un album de gangsta-rap, mais c’est surtout une superproduction bourrĂ©e d’effets spĂ©ciaux, un blockbuster incontournable. Mais un blockbuster qui apporte quelque chose Ă  la musique moderne, ce qui est assez rare.

En rééditant cet ouvrage, pourquoi ne pas avoir élargi les portraits aux artistes de la nouvelle scÚne, comme Kendrick Lamar, YG ou Schoolboy Q ?
Dans le numĂ©ro 5 de la revue Audimat, j’ai eu l’occasion de le faire aux cĂŽtĂ©s de Fred Hanak le temps d’un « post-scriptum » oĂč on raconte ce qu’il s’est passĂ© entre 2005 et 2015, avec notamment la prise de pouvoir officielle d’Atlanta dans le hip-hop. J’aurais aimĂ© que ce soit le 8 Ăšme chapitre de Gangsta Rap, mais avec 574 pages, la réédition est dĂ©jĂ  un livre Ă©norme. Mais j’y ai ajoutĂ© une nouvelle introduction et tous les chapitres ont Ă©tĂ© actualisĂ©s, avec des prolongements jusqu’à aujourd’hui quand c’était pertinent, mĂȘme si le livre reste centrĂ© sur les annĂ©es 1990. Mais oui, ce serait intĂ©ressant de poursuivre l’analyse de ce qu’est devenu le rap de la rĂ©gion, avec Kendrick Lamar, Vince Staples et les autres. C’est une scĂšne qui reste extrĂȘmement vivante.

Pourtant, tous ces rappeurs ont longtemps été en manque de reconnaissance critique. Comment expliquez-vous le peu de respect dont semble jouir le rap californien en France, contrairement à son voisin new-yorkais ?
Si on prend les grandes figures de cette gĂ©nĂ©ration, il faut avouer qu’il est plus facile de considĂ©rer avec sĂ©rieux les piliers du Golden Age new-yorkais (Public Enemy, BDP) que d’accepter que des types aussi opportunistes que Eazy-E ou Dr. Dre, pour ne rien dire de Suge Knight, ont pu rĂ©inventer la musique moderne. Et puis il y a toujours eu ce mĂ©pris des critiques vis-Ă -vis de la musique californienne, ce snobisme qui fait qu’on ne la voit que comme artificielle, commerciale, capitaliste ; ça ne date pas du rap, il y avait dĂ©jĂ  cela avec le jazz Westcoast, puis avec le rock, notamment en France. C’est pourtant un snobisme que de ne pas reconnaĂźtre qu’il y a eu un moment oĂč c’est le rap californien qui a sauvĂ© le rap de New York. (RĂ©)Ă©coutez Ready To Die de Biggie, et vous comprendrez. C’est l’un des classiques du hip-hop new-yorkais, mais c’est avant tout un album West Coast rĂ©alisĂ© pour un MC de Brooklyn.

En parlant du rock, il y a ce moment intĂ©ressant dans le livre oĂč vous crĂ©ez un parallĂšle entre le rock et le rap Ă  Los Angeles, en juxtaposant diffĂ©rents noms de ces deux genres musicaux (Suge Knight et David Geffen, etc.). Vous pensez que l’industrie hollywoodienne est un Ă©ternel recommencement ?
Les coĂŻncidences entre les annĂ©es 1970 et les annĂ©es 1990 Ă©taient trop parfaites et m’ont inspirĂ© ce petit jeu. Mais ce n’est pas un hasard : il y a une forme de rĂ©pĂ©tition liĂ©e Ă  la nature mĂȘme de l’industrie de l’ entertainment. Ce sont toujours les mĂȘmes histoires de dĂ©couvertes, d’exploitation, d’arnaques ; toujours les mĂȘmes histoires d’ascensions fulgurantes, de succĂšs, de chute, et ça recommence. Entre le rock des annĂ©es 1970 et le rap des annĂ©es 1990, on a deux incarnations du mythe californien : d’un cĂŽtĂ©, les Eagles, de l’autre, le G-Funk de Death Row. Et dans les deux cas, ce qui est frappant, c’est qu’il y a derriĂšre ces succĂšs un dĂ©miurge capitaliste, un visionnaire qui comprend que l’époque change et qui sait comment en profiter. Ceci Ă©tant, il y a aussi beaucoup de diffĂ©rences : David Geffen n’est pas une brute comme Suge Knight, le rock californien ne sortait pas du ghetto
 Mais dans le livre, il Ă©tait important de rappeler que ce qu’on a fini par appeler le gangsta-rap de LA ne sortait pas de nulle part. Il est Ă  la fois le produit d’une tradition musicale dĂ©jĂ  longue et le symptĂŽme d’une sociĂ©tĂ© ravagĂ©e par l’économie de la drogue.

Justement, au-delĂ  de ses qualitĂ©s musicales, le gangsta-rap n’est-il pas Ă©galement le reflet de la popularisation du crack Ă  Los Angeles au cours des annĂ©es 1980 ?
C’est clair que l’on ne peut pas comprendre les racines de cette scĂšne sans parler de cette histoire-lĂ  : Ă  la fois l’émergence de l’économie de la drogue Ă  grande Ă©chelle avec les superprofits du commerce du crack, et l’effet des politiques de luttes antidrogue imaginĂ©es par les autoritĂ©s amĂ©ricaines Ă  partir des annĂ©es 1980. C’est la fameuse « War on Drugs » qui a largement ciblĂ© les communautĂ©s noires et hispaniques, et enfermĂ© toute une gĂ©nĂ©ration dans un univers fait de profilage racial, de prison, de conflits avec les forces de l’ordre. Ces politiques rĂ©pressives ont fait de la prison un outil de mise au pas d’une certaine jeunesse, et contribuĂ© Ă  la rĂ©surrection de pratiques du temps de la sĂ©grĂ©gation, ce que la sociologue Michelle Alexander a appelĂ© au dĂ©but des annĂ©es 2000 « The New Jim Crow ». C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, aprĂšs trente ans de ces politiques, un jeune homme noir sans qualification a une chance sur trois d’ĂȘtre en prison, avec toutes les consĂ©quences que ça implique, comme la perte dĂ©finitive de ses droits civiques.

À ce propos, le gangsta-rap n’est-il pas, historiquement, le premier mouvement culturel noir Ă  ne pas pouvoir ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ© par la population blanche amĂ©ricaine ?
Il faut d’abord dire que la rĂ©cupĂ©ration est toujours possible : c’est la « magie » du capitalisme que de parvenir Ă  tout assimiler, mĂȘme ce qui semble lui ĂȘtre le plus Ă©tranger
 C’est mĂȘme exactement l’histoire du G-Funk, qui, grĂące notamment au soutien indĂ©fectible de Jimmy Lovine, le patron d’Interscope, a fait du rap la musique la plus populaire au sein de la jeunesse blanche. Cela dit, c’est vrai que la fin des annĂ©es 1980 est Ă©galement marquĂ©e par un renouveau du nationalisme culturel noir Ă  travers les peintures de Basquiat, puis les films de Spike Lee, les Ă©crits de journalistes comme Greg Tate ou Nelson George qui vont diffuser ce nouveau discours. En musique, cela donnera notamment l’afrocentrisme, enrichi et popularisĂ© par De La Soul et les Brand Nubian. Mais ce n’est pas la premiĂšre fois que l’on entend ce discours de la fiertĂ© noire dans la culture. C’était dĂ©jĂ  le cas dans les annĂ©es 1920 avec la Harlem Renaissance, et dans les annĂ©es 1960 avec LeRoi Jones (qui changera son nom en Amiri Baraka) et le Black Arts Movement. Mais dans les annĂ©es 1980, la nouveautĂ©, c’est qu’à un mouvement intellectuel s’est ajoutĂ© un mouvement de culture populaire trĂšs puissant, parce que nĂ© d’un mĂ©dium low-cost : n’importe qui pouvait enregistrer un maxi de rap et avoir du succĂšs. Il suffit d’écouter la premiĂšre version du Boyz-N-The-Hood d’Eazy-E pour s’en convaincre, avec sa production trĂšs rudimentaire, et le flow poussif d’Eazy (il s’amĂ©liorera par la suite).

C’est en tout cas un genre trùs riche. À la lecture de votre ouvrage, on comprend d’ailleurs qu’il n’existe pas qu’un gangsta-rap, que ce mouvement est trùs divers.
De la mĂȘme maniĂšre qu’il n’y a pas une seule façon de reprĂ©senter la violence au cinĂ©ma, selon qu’il s’agit d’un film de Jean-Pierre Melville, de Clint Eastwood ou de Quentin Tarantino, le gangsta-rap a lui aussi ses dĂ©clinaisons selon l’ñge, l’expĂ©rience ou les goĂ»ts des artistes. Ice-T, par exemple, c’est vraiment un « Original Gangsta » ; lui fait le lien avec la poĂ©sie orale des prisons amĂ©ricaines, les films de Blaxploitation et les disques comme Hustlers Convention. Ice Cube, lui, a au dĂ©part une ambition nettement plus politique, extrĂ©miste mĂȘme, tandis que 2Pac a un projet presque mystique, avec son idĂ©e de THUGLIFE, cette volontĂ© de faire des gangs un ordre Ă©sotĂ©rique dont il serait le messie.
C’est ce qui fait de The Chronic un disque capital, qui occupe une place centrale dans le livre. C’est le premier album solo de Dr. Dre et il contient presque toutes les facettes du gangsta-rap, dans un Ă©crin de son incroyablement travaillĂ©. C’est vraiment un album charniĂšre, qui reprĂ©sente son Ă©poque, mais aussi celle d’avant et celle d’aprĂšs. Dans le son, il sera beaucoup plus influent que les disques de Public Enemy, pourtant beaucoup plus ambitieux, mais qui sont allĂ©s tellement loin qu’ils n’ont pas eu de rĂ©els descendants, commercialement du moins. Alors que de The Chronic il sortira des disques aussi divers que le Ready To Die de Biggie, le Southernplayalisticadillacmuzik d’Outkast ou, plus rĂ©cemment, le Good Kid, M.A.A.D. City de Kendrick Lamar. C’est un disque qui est dans la galaxie des trĂšs grands albums de la musique populaire, Ă  cĂŽtĂ© de l’album blanc des Beatles, du Songs in The Key of Life de Stevie Wonder ou du Sign O’ Times de Prince.

Et qu’en est-il de la place des femmes dans ce mouvement ?
On peut l’aborder sous deux aspects. D’abord, en Ă©voquant les rappeuses. On peut rappeler pour l’anecdote l’existence de ces groupes mĂ©diocres modelĂ©s sur les NWA, comme les Hoes With Attitude, mais dans le livre je prĂ©fĂšre rendre hommage Ă  ces rappeuses trop mĂ©connues, Yo-Yo qui rivalisait avec Ice Cube, ou la fantastique Lady Of Rage, dont le Afro Puffs est un titre essentiel dans l’histoire du gangsta-rap (et du rap tout court). Mais parler des femmes dans le gangsta-rap, c’est aussi Ă©voquer la misogynie, ce que je fais notamment dans le dernier chapitre sur 2Pac, oĂč je montre ce qu’il y avait de particulier dans cette dĂ©testation des femmes. Ce n’est pas seulement le mĂ©pris pour la femme du mĂąle conservateur, Ă  la Sacha Guitry. C’est plutĂŽt une maladie de mecs forcĂ©s Ă  ĂȘtre constamment entre eux : dans leur quartier, au sein des gangs, en prison, etc. Il y a l’immaturitĂ© du garçon de 14 ans terrifiĂ© par les filles (c’est cela qu’on entend dans le « Bitches Ain’t Shit » de Snoop), et il y a l’homo-Ă©rotisme carcĂ©ral, cette sexualitĂ© de domination, sans femmes, oĂč les mĂąles dominants passent leur temps Ă  chercher Ă  coucher les uns avec les autres
 Tout ça pour dire qu’on n’est pas lĂ  dans la misogynie du strip club qu’on trouvait Ă  l’époque chez 2 Live Crew et qui envahira l’imaginaire du hip-hop dans les annĂ©es 2000. Ça ne rend certainement pas Eazy-E et les autres moins choquants, mais, mĂȘme dans l’idiotie, il y a des nuances et c’est aussi le travail du critique que de savoir les discerner.

Justement, que rĂ©pondez-vous Ă  ceux qui prĂ©tendent qu’il est difficilement comprĂ©hensible d’admirer des artistes Ă  la morale aussi douteuse ?
Qu’il faut distinguer l’artiste de la personne. Quand c’est la personne qui commet des actes odieux dans la rĂ©alitĂ©, c’est insupportable. Mais la plupart du temps, on est dans la fiction. Cela peut choquer, mais c’est aussi la libertĂ© de l’artiste, la libertĂ© de transgresser. C’est tout le problĂšme de la « rĂ©alitĂ© » dans le rap, oĂč les artistes passent leur temps Ă  jouer des personnages qu’ils ne sont pas vraiment. Et souvent ils font dĂ©border le personnage qu’ils jouent sur leurs disques ou dans leur clip hors du cadre de la musique. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont plus « vrais » : en fait, en faisant cela, les gangsta-rappeurs retrouvent une autre tradition de la culture populaire amĂ©ricaine, celle du catch. Comme les stars de la WWE, ce sont des performers qui brouillent les cartes entre leurs personnages scĂ©niques et leurs personnages publics, avec une mise en scĂšne travaillĂ©e et des arcs narratifs, tout l’attirail d’illusion dont l’industrie de l’ entertainment amĂ©ricain est capable. Sans craindre, bien sĂ»r, de tomber dans la caricature : je pense Ă  quelqu’un comme Ice Cube, qui jouait dans les annĂ©es 1990 les serial-killers alors qu’en rĂ©alitĂ© il Ă©tait mariĂ© et pĂšre de famille. Le grand public adore, mais chacun a sa maniĂšre d’écouter cette musique : certains y croient vraiment, la plupart aiment y croire sans y croire vraiment, d’autres encore aiment ça justement parce qu’ils n’y croient pas, comme une forme d’exutoire ironique.

Enfin, peut-on dire que le gangsta rap annonce, consciemment ou indirectement, le mouvement Black Lives Matter ?
C’est Ă©vident quand on parle de Fuck Tha Police qui est aujourd’hui entrĂ© dans le canon des protest-songs amĂ©ricaines, comme Masters Of War de Bob Dylan. C’est Ă©vident Ă©galement quand on parle des mobilisations des rappeurs contre les violences dans les annĂ©es 1980 (le Stop the Violence Movement de KRS-ONE) et quand on parle de rappeurs explicitement politiques comme Ice Cube – lequel, sur son premier album, parle d’une « espĂšce en danger », le « young black male ». C’est d’ailleurs lĂ -dessus que joue le film NWA – Straight Outta Compton, quand il insiste sur les relations entre les NWA et la police, tout en gommant par ailleurs les aspects plus rebutants des diffĂ©rents membres du groupe, par exemple les violences de Dr. Dre envers les femmes. Le succĂšs que le film a rencontrĂ© montre que la frustration que rĂ©vĂšle Fuck Tha Police est toujours actuelle. Et en mĂȘme temps l’épopĂ©e des NWA fait dĂ©sormais partie du patrimoine culturel des États-Unis. Ce n’est plus seulement une histoire californienne, ou une histoire de rap. C’est une histoire amĂ©ricaine. Et en dĂ©finitive, c’est bien de cela dont parle Gangsta Rap.

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Maxime Delcourt
i-D vice 31 mai 2018

- Vulgaire et visionnaire

PhĂ©nomĂšne musical et stylistique dĂ©bridĂ© et impĂ©nitent par excellence, le gangsta rap a rĂ©volutionnĂ© l’industrie du disque et choquĂ© le monde. MĂȘme si le New-Yorkais Schoolly D est communĂ©ment considĂ©rĂ© comme un pionnier de ce genre musical, c’est bien sous le soleil de Californie que le gangsta rap a pris son envol. Un dĂ©collage lancĂ© par Ice-T, puis pilotĂ© par la clique des des Niggers With Attitude, Eazy-E, Dr. Dre et les autres jusqu’au chouchou Snoop Dogg et Ă  l’icĂŽne 2Pac. C’est l’histoire de ce genre “dont le nom seul suffit Ă  dire la puissance nĂ©gative” que l’auteur et journaliste Pierre Evil – Pierre-Yves Bocquet Ă  la ville, connu comme Ă©tant la “plume” de l’ancien prĂ©sident de la RĂ©publique François Hollande – nous raconte au fil des 500 pages de cette réédition augmentĂ©e.
Ce livre Ă  la fois ultradocumentĂ© et intime nous raconte comment les stars du gangsta rap de Los Angeles ont fait surgir la rĂ©alitĂ© brutale des ghettos noirs amĂ©ricains au cƓur des hit-parades internationaux.
Comment des chansons vulgaires et violantes furent aussi visionnaires et enivrantes.

Olivier Wyser
La liberté 19 mai 2018