Free Party - Nouvelle Ădition
Une histoire, des histoires
Un recueil de tĂ©moignages, de sons et dâimages pour une immersion totale dans lâunivers libre et ouvert des free parties.
La free party est la branche clandestine et radicale de la rave. NĂ©e en Angleterre, profondĂ©ment liĂ©e Ă des modes de vie nomades et alternatifs, elle sâest agencĂ©e comme une vĂ©ritable contreculture dans les 90âs. Câest en Europe quâelle a connu son plus fort dĂ©veloppement jusquâĂ un Ăąge dâor, au terme de la dĂ©cennie, suivi dâune rĂ©pression violente dans les annĂ©es deux mille. Au travers de plus dâune quarantaine de tĂ©moignages, lâouvrage propose de montrer comment elle a changĂ© leurs vies et orientĂ© leurs choix. RĂ©alisĂ©s sur un panel variĂ© de reprĂ©sentants du mouvement, ces entretiens entraĂźnent le lecteur dans un monde de voyages, dâutopies, de galĂšres. Sans masque, les tĂ©moins se livrent et offrent des rĂ©cits trĂšs denses Ă lâauteur qui a vĂ©cu lui-mĂȘme ce mouvement de lâintĂ©rieur.
Revue de presse
- La culture free ne théorise pas une idéologie libertaire : elle l'a fait vivre. Gaëlle Desnos CQFD n°253 juin 2026
- Free Party : Le cauchemar obsessionnel du gouvernement Blast 6 juin 2026
_ Les livres La rédaction Tsugi 10 septembre 2024
- Interview - De Mitterrand à la tecktonik : le récit fou de 20 ans de Techno Parade (1/2) Ana Boyrie et Maxime Jacob Greenroom 29 septembre 2018
- Coup de cĆur livre Paul Muselet Clutch Ă©tĂ© 2018
- Entretien avec Guillaume Kosmicki Marion Raynaud Lacroix I-D // Vice 13 septembre 2017
- Free Party. Une histoire, des histoires Thibaut Allemand Magic. Revue pop moderne ĂtĂ© 2017
- 2001, l'Odysée des Raves Party Fabrice Drouelle Affaires Sensibles - France Inter 29 juin 2017
- Machine Musik Elizabeth Tchoungi France Culture // Sur écoute 21 septembre 2013
- Le Grand bain Sonia Devillers France Inter 23 août 2012
- « Cette utopie collective n'est pas morte, les yeux brillent encore » Jean-Baptiste Bernard Article 11 Février-Mars 2012
- Bulles noires Stéphane Allégret Radio Libertaire 15 octobre 2011
- L'atelier du son Thomas Baumgartner France Culture 16 septembre 2011
- Emission Speciale Robex Radio Grenouille 14 juin 2011
- Rave, story of a dream J SA Ventilo n°280 Mai 2011
- Entretien avec Guillaume Kosmicki Agents d'entretiens Agents d'entretiens Mai 2011
interview Desperate bloglife mai 2011
- Non, le mouvement techno n'est pas mort Marion Ablain OUEST FRANCE 22 avril 2011
- Une histoire, des histoires Hub ShitWalker & Sherlock Oh Gosh Avril 2011
- Electron, toujours plus libre Rodéric Mounir et Benoßt Perrier Le Courrier 21 avril 2011
- Free Party codotusylv Fake for real 11 février 2011
- Free party Eric Deshayes NéosphÚres Février 2011
- Essai en février : travellers, raves et free parties Isa Alter1fo 10 février 2011
- Soirée "Free Party" Thibaut Allemand Let's Motiv Février 2011
- Free Party Marc di Rosa Nouvelle Vague Février 2011
- Partysan J. P. Mouvement Jan-Fev-Mars 2011
- Soirée de lancement, table ronde et musique Erwan Canal B nov-déc 2010
- Free Party Thibaut Allemand Letsmotiv (nord) Novembre 2010
- Free Party Canal B / Ămission Wake Up Call Novembre 2010
- Free Party Yanick Philipponat midi libre.com Novembre 2010
- Free Party Entretien ChĂąteau merdique - Radio Canal B (Rennes) Novembre 2010
- Free Party Entretien / Dominique Jeuvrey Radio Campus Novembre 2010
- Free Party Laure Narlian Site culture.france2.fr Novembre 2010
- Le livre du mois Stéphanie Lopez Tsugi Octobre 2010
- Des vies en Free Parties Entretien O. Pernot/G. Kosmicki Trax Septembre 2010
Ă lâoccasion de cette journĂ©e de mobilisation historique pour le mouvement des free parties, Mediapart a demandĂ© Ă plusieurs spĂ©cialistes dâexpliquer Ă quoi il correspond exactement, dâoĂč il vient, ce quâil sây passe et les valeurs quâil dĂ©fend.
Quâest-ce que le mouvement free party ?
Ă lâorigine des free parties, il y a les rave parties, des fĂȘtes nĂ©es, Ă la fin des annĂ©es 1980, de la rĂ©pression par le gouvernement de Margaret Thatcher des fĂȘtes techno. « Un texte de 1986 notamment a imposĂ© la fermeture des lieux de fĂȘte et des bars de nuit Ă partir de 2 heures du
matin, raconte Guillaume Kosmicki, musicologue et auteur du livre Free party. Une histoire, des histoires (Le mot et le reste, 2018, rééditĂ© en septembre 2024). Câest toute la jeunesse du Royaume-Uni qui sâest retrouvĂ©e Ă la rue, au milieu de la nuit, Ă chercher des lieux pour poursuivre la fĂȘte. »
Rave party, free party, teknival : dans les mĂ©dias comme chez les politiques, ça cafouille sĂ©vĂšre. Mais une chose est claire : quel que soit le nom, ils sont contre. Dans Free party : une histoire, des histoires (Le mot et le reste, 2024), le musicologue et ancien teufeur Guillaume Kosmicki, revient sur lâhistoire de cette fĂȘte libre, dĂ©butĂ©e dans les annĂ©es 1990, et toujours pas terminĂ©e. Entretien.
Avant dâentrer dans le sujet, est-ce quâon peut remettre un peu dâordre dans les dĂ©finitions : câest quoi la diffĂ©rence entre rave party, free party et teknival ?
« Ă lâorigine, les raves parties dĂ©signent des fĂȘtes clandestines organisĂ©es autour des musiques Ă©lectroniques apparues dans lâAngleterre de la fin des annĂ©es 1980. Ă lâĂ©poque les clubs fermaient Ă 2 heures du matin, laissant sur le carreau toute une jeunesse complĂštement Ă©lectrisĂ©e. La rave venait combler une soif de prolonger la nuit. Le mot en lui-mĂȘme signifie âbattre la campagneâ, mais renvoie aussi Ă lâidĂ©e de dĂ©blatĂ©rer, dĂ©lirer. Puis, au dĂ©but des annĂ©es 1990, toujours au Royaume-Uni, Ă©mergent les free parties. Leur moteur : le nomadisme, lâidĂ©e dâune fĂȘte qui se dĂ©place. Issues de la culture squat, elles portent un idĂ©al plus libertaire oĂč lâesprit communautaire prime sur la logique marchande. Peu Ă peu, le mouvement revendique son ancrage underground et rompt avec les raves, jugĂ©es trop commerciales. Le teknival est, en quelque sorte, un festival de free parties : il rassemble plusieurs sound systems et sâĂ©tire sur plusieurs jours. Le premier Ă©vĂšnement qui porte ce nom est organisĂ© en juillet 1993 Ă Beauvais, mĂȘme si ça avait dĂ©jĂ eu lieu au Royaume-Uni. »
Les free-parties, comment de simples fĂȘtes organisĂ©es hors du cadre marchand sont-elles devenues le cauchemar des personnalitĂ©s politiques et mĂ©diatiques aux penchants autoritaires ?
Peu de mouvements culturels ont subi un acharnement rĂ©pressif aussi intense. Cette rĂ©pression revĂȘt plusieurs formes. Dâabord, il y a la dĂ©sinformation. Les free-parties sont sans cesse diabolisĂ©es, et leurs participants caricaturĂ©s Ă lâextrĂȘme. Ce sont des âpunks Ă chiensâ, des âdroguĂ©sâ qui envahissent les villages pour troubler le sommeil des honnĂȘtes gens. Et puis il y a la rĂ©pression policiĂšre. Loin des regards, dans les champs ou les forĂȘts, pendant la nuit ou au petit matin, les free-parties sont un terrain dâexpĂ©rimentation idĂ©al pour lâappareil rĂ©pressif de lâĂtat. On ne compte plus les fois oĂč gendarmes et policiers ont fait un usage de la force disproportionnĂ© et absurde sur des personnes venues faire la fĂȘte. Face Ă cette violence, le mouvement a fait preuve dâune rĂ©silience impressionnante, mais aujourdâhui, deux nouveaux textes sĂ©curitaires mettent son existence en pĂ©ril. La proposition de loi 1133 et le projet RIPOST, portĂ©s par la droite et le centre, accentuent les peines encourues par les organisateurs et participants de ces manifestations.
Alors comment expliquer quâun mouvement culturel et artistique suscite autant de haine ? Pour trouver des rĂ©ponses et lever le voile qui entoure ces fĂȘtes, Blast reçoit Guillaume Kosmicki, musicologue et auteur du livre Free Party : Une histoire, des histoires, et laisse la parole Ă divers acteurs de la culture Free-Party.
Souvenez-vous, il y a un peu plus dâun an, nous faisions notre une avec la ville qui a vu naĂźtre la house music, Chicago. Mais le style musical est bien sĂ»r loin dâĂȘtre le seul Ă rĂ©gner sur la Windy City comme on lâappelle. Le trĂšs Ă©rudit Streets Of Chicago est lĂ pour nous le rappeler. Il y a eu dâabord le jazz de lâexilĂ© Louis Armstrong ou des natifs Benny Goodman et Quincy Jones, et bien sĂ»r le blues de ceux venus du delta du Mississippi pour chercher la gloire sur les bords du lac Michigan, avec les studios Chess comme terre dâaccueil. Puis encore la soul et le funk chers Ă Curtis Mayfield ou Ă la famille Jackson (oui, comme Michael). Plus prĂšs de nous, citons aussi les noms de Kanye West, Chance The Rapper ou des rockers The Smashing Pumpkins et Steve Albini. Comme le titre lâindique, Philippe Brossat nous raconte lâhistoire musicale de Chicago en nous faisant visiter ses rues, du North Side au South Side, en passant par The Loop ou Lincoln Park. Une approche maline et vraiment captivante qui donne envie illico de sâen servir comme dâun guide pour aller visiter la capitale de lâIllinois. Signalons aussi, chez le mĂȘme Ă©diteur, une nouvelle Ă©dition de lâouvrage de rĂ©fĂ©rence sur la fĂȘte libre : Free Party, une histoire, des histoires. Le pluriel est important puisque Guillaume Kosmicki raconte Ă travers les tĂ©moignages des acteurs et actrices de cette scĂšne si particuliĂšre, la grande Ă©popĂ©e dâun mouvement qui est aussi un mode de vie.
Guillaume Kosmicki a Ă©tĂ© interviewĂ© par deux journalistes de lâĂ©quipe de Greenroom Ă lâoccasion des vingt ans de la Techno Parade. TĂ©moignages.
DJ mis sur Ă©coute ou Ă©piĂ©s par les renseignements, descentes de police lors des rave parties⊠En 1998, en rĂ©action aux menaces des autoritĂ©s, les grands acteurs de la scĂšne Ă©lectronique française dĂ©filent dans Paris, sur des 38 tonnes sonorisĂ©s. Ainsi fut la premiĂšre Techno Parade, qui a rassemblĂ© jusquâĂ 200 000 personnes place de la Nation pour le set de Laurent Garnier. Une grande histoire toujours en marche, parsemĂ©e de jets de sucettes, de castagne, de lycĂ©ens Ă©pris de tecktonik, et dâun PrĂ©sident de la RĂ©publique en rave party. Vingt ans plus tard, et pour la premiĂšre fois, (presque) tous les protagonistes racontent.
Jack Lang, ancien ministre de la Culture, prĂ©sident de lâInstitut du Monde Arabe : Peu de gens le savent, mais la France est une terre de naissance de la musique Ă©lectronique. Il y avait, au sein de lâORTF (ancien office de lâaudiovisuel public, ndlr), un centre de recherche en musique expĂ©rimentale.
Jack de Marseille, DJ : A la fin des annĂ©es 1980, lâacid house, populaire en Angleterre et aux Ătats-Unis, arrive timidement en France. La premiĂšre fois que tu entends ces sons-lĂ , tu te demandes un peu ce que câest. TrĂšs vite, jâai cherchĂ© des endroits oĂč on pouvait danser sur cette musique. DĂšs 1990, câest rĂ©ellement lâaspect communautaire qui mâemballe : la techno et la house Ă©taient des musiques de marginaux. On ne sâhabillait pas comme tout le monde et on Ă©prouvait un sentiment de libertĂ© incroyable en soirĂ©es.Jack Lang : Câest en Allemagne de lâEst que la techno est apparue comme art de rĂ©sistance. Ma premiĂšre expĂ©rience techno, je lâai vĂ©cue Ă Berlin Est en 1988. JâĂ©tais en voyage officiel avec le PrĂ©sident François Mitterrand. Heiner Muller, un dramaturge et auteur trĂšs cĂ©lĂšbre Ă lâĂ©poque, vivait sur place et nous a dit : « Venez, je vous emmĂšne quelque part ! » Et on sâest retrouvĂ© dans une sorte de chantier, plus ou moins abandonnĂ©, oĂč se tenait une rave party.
Josselin Hirsch, premier prĂ©sident de Technopol, association Ă lâorigine de la techno-parade : Avec mes potes, on nâhĂ©sitait pas Ă faire 500 kilomĂštres pour aller Ă des soirĂ©es techno, comme Ă la friche la Belle de Mai de Marseille. On a vite lancĂ© une Ă©mission de radio. Un jour, un inconnu Ă Montpellier nous a contactĂ© et nous a proposĂ© dâorganiser une rave : la Neuro rave. Le type a disparu avec la caisse⊠Ăa nous a quand mĂȘme permis de nous Ă©tablir en tant que collectif. On Ă©tait une vingtaine et on a lancĂ© la premiĂšre soirĂ©e « BorĂ©alis » en 1993 au New-York Ă PĂ©zenas.
Jack de Marseille : Jâai mixĂ© Ă cette soirĂ©e dâailleurs, sur le parking du club !
Josselin Hirsch : 2500 personnes se sont ramenĂ©es. Tout le monde avait la sensation de vivre quelque chose Ă part. Quand tu Ă©tais dans les soirĂ©es, lâambiance nâavait rien Ă voir avec les discothĂšques, oĂč les filles se faisaient draguer lourdement, la musique Ă©tait celle de nos parents. LâarrivĂ©e de la techno a Ă©tĂ© un changement de paradigme complet.
Eric Morand, co-fondateur avec Laurent Garnier du label F-Com : Jâai commencĂ© Ă organiser des raves quand je travaillais pour le label Barclay. JâĂ©tais dĂ©jĂ Ă lâĂ©poque dans la house et la techno. Au mĂȘme moment, je rencontre Laurent Garnier. On a tout de suite sympathisĂ© et on est devenu potes, puis on a montĂ© ensemble le label F-Com en 1994. Entre-temps, en 1992, nous avons organisĂ© une rave Ă lâArche de la DĂ©fense.
« LESRENSEIGNEMENTSAVAIENTNOSNOMS »
Jack Lang : Pour des raisons trĂšs Ă©tranges, les musiques Ă©lectroniques et les raves ont commencĂ© Ă susciter une sorte de mĂ©fiance, de peur mĂȘme, plus ou moins irrationnelle et la musique techno avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e par certains dans la presse et dans la politique comme une musique du diable. On sâimaginait que les participants y cĂ©lĂ©braient je ne sais quel rituel satanique.
Josselin Hirsch : CâĂ©tait une sous-culture, complĂštement minoritaire, mal vue, associĂ©e Ă la drogue.
Jack Lang : Je ne sais pas comment cette image sâest propagĂ©e. Il y a probablement eu des incidents ici ou lĂ , avec des maires⊠Mais la France est un pays Ă la fois rĂ©volutionnaire et rĂ©actionnaire.
Jack de Marseille : A partir de 1993 ou 1994, les flics nous emmerdent. Les services de renseignements avaient nos noms, ceux de tous les fanzines Ă©lectro, de tous les DJ, de tous les organisateurs. Des hĂ©licoptĂšres de police volaient au dessus des raves ! On mâa mĂȘme mis sur Ă©coute ! On nous prenait pour des activistes, quoi. Dâailleurs, pour les flics, « DJ » ça signifiait « Dealer Jockey » !
Josselin Hirsch : Je me souviens quâĂ PĂ©zenas, il y avait mĂȘme un gendarme qui faisait le tour des lycĂ©es pour faire de la prĂ©vention anti-rave auprĂšs des jeunes.Jack Lang : Chacune des formes musicales contemporaines sâest heurtĂ©e Ă une rĂ©ticence et Ă une hostilitĂ©. Les concerts de rock de groupes indĂ©pendants faisaient dĂ©jĂ lâobjet dâinterdits dans les annĂ©es 1980.
Tommy Vaudecrane, prĂ©sident actuel de Technopol : Lors dâune free party dans un entrepĂŽt de Melun, on sâest fait encercler par les CRS, qui ont cassĂ© les vitres du bĂątiment et ont tirĂ© des bombes lacrymogĂšnes Ă lâintĂ©rieur. Tu avais une porte de deux mĂštres sur deux pour sortir mais il y avait 4000 personnes dans lâentrepĂŽt⊠câĂ©tait ultra violent !
Christophe CrĂ©nel, rĂ©dacteur en chef de Plus vite que la musique sur M6 : En mĂȘme temps, câĂ©tait quand mĂȘme Charles Pasqua en poste au ministĂšre de lâIntĂ©rieur jusquâen 1995, donc pas vraiment un raver dans lâĂąmeâŠ
Jack de Marseille : Pour contrer cette mauvaise image, la scÚne techno française avait besoin de se construire une légitimité artistique.
Eric Morand : MĂȘme dans lâindustrie du disque, la techno nâĂ©tait pas reconnue. Quand Pascal NĂšgre a repris Barclay, la musique Ă©lectronique nâĂ©tait pas son truc. Tout le monde me prenait pour un fou furieux quand je parlais de techno⊠Lorsque je leur ai fait Ă©couter les premiers morceaux de Laurent Garnier, ils mâont rĂ©pondu avec une drĂŽle de voix : « Oh ! Dis-Donc ! On dirait du Jean-Michel Jarre ! » A partir de lĂ , jâai compris que je perdais mon tempsâŠ
[âŠ]
« PHASE DE RĂUNIONITEAIGUà »
Christophe Vix : Ă la base, le nom « Techno Parade » ne partait pas favori. On pensait appeler ça « Charivari » ! CâĂ©tait pas mal, alors que Techno Parade, câest plus littĂ©ral.
Sophie Bernard, membre de Technopol de 1997 Ă 2009 : CâĂ©tait mon idĂ©e, Charivari ! Parce que jâĂ©tudiais lâHistoire mĂ©diĂ©vale Ă cette Ă©poque. Le charivari Ă©tait une sorte de carnaval au Moyen-Age, un truc dionysiaque qui sâentendait de loin.
Eric Morand : Il y a eu une phase de rĂ©unionite aiguĂ« pour monter lâĂ©vĂ©nement. Certaines se tenaient dâailleurs chez Jack Lang.
Christophe Vix : Je me souviens trĂšs bien de toutes ces rĂ©unions. Il y a eu beaucoup dâengueulades, sur tous les sujets possibles : financiers, offres des chars⊠ça se tapait dessus, ça sâenvoyait des bourre-pif en pleine rĂ©unionâŠ
Samuel Raymond : CâĂ©tait violent. Mais ça mâa appris mon mĂ©tier. Voir chacun essayer de tirer la couverture sur soi, se battre pour savoir qui prĂ©senterait lâĂ©vĂ©nement. Certains nâarrĂȘtaient pas dâessayer de doubler les autres ou de sâimposer. CâĂ©tait la guerre !
Eric Morand : Les grands absents de ce moment-lĂ , câest la French Touch. DĂšs lâapparition du projet de la Techno Parade, toute cette gĂ©nĂ©ration, les Daft, les Sinclar, a Ă©tĂ© contactĂ©e et tous ont dit : « Ah non mais nous on nâest pas techno ». Ce nâĂ©tait pas leur truc, ils nâĂ©taient pas du tout militantsâŠ
Christophe Vix : Ils nous trouvaient dĂ©jĂ ringards. Ils nâaimaient pas le cĂŽtĂ© rave qui sent la gadoue. On Ă©tait moins Ă©litistes que toute cette nouvelle scĂšne. Ils ne se revendiquaient pas de la mĂȘme histoire, alors que. Dâautres ont refusĂ© de participer, des collectifs qui refusaient lâidĂ©e de dĂ©filer avec des sponsors.
« LESCANDIDATURESPARFAX »
Guillaume Kosmicki, musicologue, spĂ©cialiste de la musique Ă©lectronique et auteur de deux livres, sur les musiques Ă©lectroniques et les free party) : Pour avoir le droit dâorganiser une fĂȘte sur un char, il fallait payer cher. Les collectifs de free party ne pouvaient pas ĂȘtre en accord avec cet Ă©tat dâesprit, ils venaient dâun systĂšme qui marchait sur le troc, il y avait un esprit libertaire.
Josselin Hirsch : De toute façon, on ne pouvait pas monter ça sur nos propres fonds. Câest un Ă©vĂ©nement qui coĂ»tait 1,8 million de francs, on Ă©tait donc obligĂ© de faire appel aux sponsors.
Sophie Bernard : Une fois lâĂ©vĂ©nement validĂ©, jâĂ©tais chargĂ©e de lâattribution des chars. Une vraie galĂšre. Il fallait programmer quarante chars et respecter certaines contraintes : on devait reprĂ©senter tous les styles et sâassurer que les collectifs viennent de partout en France, dans un souci de reprĂ©sentation. Et Ă lâĂ©poque, on recevait les candidatures par fax !
Samuel Raymond : On a reçu de lâaide de tout le monde. Pour la grande scĂšne place de la Nation, ça coĂ»tait un max. On nous a alors filĂ© les contacts de Jean-Paul Goude pour la scĂ©nographie et on a passĂ© une aprĂšs-midi chez lui avec Sophie Bernard Ă discuter.
Sophie Bernard : CâĂ©tait « Monsieur scĂ©nographie » en France. Je me rappelle que chez lui, il y avait plein de photos monstrueuses accrochĂ©es aux murs. JâĂ©tais tellement impressionnĂ©e que je nâai pas dĂ©crochĂ© un mot.
Samuel Raymond : Il a fini par nous donner des Ă©lĂ©ments graphiques. Tout ça gratuitement ! CâĂ©tait en mode : « Venez chez moi les jeunes ! On boit un thĂ©, on fait des dessins, vous mâexpliquez votre truc. Ah, je vois quâon pourrait faire un truc comme ça⊠» Cette spontanĂ©itĂ© Ă©tait vraiment gĂ©niale !
UNEFĂTETOUTE LA NUITDANS UN TRAIN
Guilaume Kosmicki : Pendant toute la semaine qui a prĂ©cĂ©dĂ© la Parade, beaucoup dâĂ©vĂ©nements off se sont tenus, comme des petits squats dans des lieux associatifs. Il y avait du cĂŽtĂ© de la Villette, sur le canal de lâOurcq, une semaine dâĂ©vĂ©nements techno avec un thĂšme par soir organisĂ© par le collectif Freaks Factory : une soirĂ©e hardcore, une soirĂ©e trance. Et puis, le grand jour avec le dĂ©filĂ© et ces milliers de raveurs.
Christophe CrĂ©nel : M6 avait misĂ© gros sur lâĂ©vĂ©nement. Plus vite que la musique avait pour mission de couvrir la journĂ©e avec quelques directs. On a mĂȘme filmĂ© les voyageurs de lâassociation Zenophobia qui sont partis la veille de Toulouse, dans un train spĂ©cialement affrĂ©tĂ© par la SNCF avec des DJ Ă lâintĂ©rieur. Autant dire que certains Ă©taient en grande forme quand le cortĂšge a dĂ©marrĂ© Place Denfert-Rochereau Ă 14hâŠ
SĂ©bastien Lara, membre de lâassociation Zenophobia : Jâai demandĂ© Ă un gars qui bossait Ă la SNCF : « Vous nâauriez pas un wagon quâon pourrait amĂ©nager en club pour aller sur Paris ? » Ătonnement, le mec mâa rĂ©pondu que oui. Pour 150 francs, on a pris des passagers Ă Toulouse, Montauban et Cahors. Il y avait une cabine DJ oĂč des platines Ă©taient installĂ©es sur des bouĂ©es pour que le diamant des platines ne saute pas. Vers 21 heures, on a commencĂ© Ă envoyer le son, les lumiĂšres et Ă ouvrir le bar. CâĂ©tait un vrai club, quoi ! Le seul arrĂȘt sâest fait Ă Limoges, vers 3 heures du matin oĂč tout le monde est descendu sur le quai pour danser. On a dĂ» retarder le train. On Ă©tait une centaine environ, tous entre 20 et 50 ans. On a fini par arriver Ă Paris sur les coups de 7 heures du matin. Imaginez lâĂ©tat !
Eric Morand : CâĂ©tait trĂšs tendu sur le parcours, du fait de la frĂ©quentation. La RATP aussi a morflĂ©.
Guillaume Kosmicki : Je sortais dâun after, je nâavais pas dormi de la nuit et lorsque jâai pris le mĂ©tro pour aller Ă la parade du cĂŽtĂ© de Denfert-Rochereau, la rame sâest arrĂȘtĂ©e. Il nây avait plus moyen de continuer car les stations Ă©taient blindĂ©es. CâĂ©tait fort. Les wagons Ă©taient remplis de teufeurs et de raveurs, et jâai entendu la voix du chauffeur dire : « Pour cause de Techno Parade, le mĂ©tro ne peut pas aller plus loin, nous vous invitons Ă descendre sur ce quai ». Tout le monde a commencĂ© Ă hurler, câĂ©tait super.
Sophie Bernard : Une fois sur place, on a hallucinĂ©. CâĂ©tait un mĂ©lange de stupeur et dâexcitation absolue face Ă la foule qui se dĂ©plaçait. On Ă©tait une petite Ă©quipe et on se rendait compte quâon accouchait dâun gros, gros truc.
SĂ©bastien Lara : Quand on est arrivĂ© Ă la Techno Parade pour rĂ©cupĂ©rer le char, on Ă©tait morts ! On avait comme partenaire Chupa Chups, qui nous avait donnĂ© des tonnes de sucettes. Les personnes qui sâoccupaient de la sĂ©curitĂ© du char ont sans doute vĂ©cu les pires moments de leur vie. On arrĂȘtait pas de jeter des sucettes aux gens et tous se jetaient sous le char pour aller en chercher⊠Un vrai bordel !
Josselin Hirsch : Dâailleurs, la seule plainte quâon ait reçu aprĂšs la Parade a Ă©tĂ© portĂ©e par une mĂšre dont le fils sâĂ©tait pris une sucette en pleine gueule.
(Ă suivre : la deuxiĂšme partie de la grande histoire de la Techno Parade)
RETROUVEZ LâINTERVIEWCOMPLĂTESURGREENROOM
Les Ă©ditions Le mot et le reste rééditent un des livres les plus reprĂ©sentatifs de lâhistorique et de lâĂ©volution de lâĂ©tat dâesprit des free parties europĂ©ennes. Pour ce document colossal conçu comme un recueil de tĂ©moignages, Guillaume Kosmicki met Ă profit sa fine connaissance du milieu avec des anecdotes issues de sound-systems prĂ©curseurs (Spiral Tribe, HeretikâŠ), de cerfs plus rĂ©cents (Epsylonn) et de quantitĂ© de travellers anonymes ayant pour certains poussĂ© lâexpĂ©rience jusquâen Afrique et en Mongolie. Une des dĂ©finitions les plus fidĂšles du mouvement, au croisement des avis, des expĂ©riences, et du ressenti !
Allez lire ce numéro de Clutch sur Issuu.com
Musicologue spĂ©cialiste du mouvement free party, Guillaume Kosmicki est revenu pour i-D sur lâĂ©volution de la techno, de son essence Ă ses dĂ©voiements.
« Le boum boum est fĂ©dĂ©rateur, il structure lâarchitecture sonore » : Guillaume Kosmicki vit la techno comme un raveur mais quand il la pense, câest avec une rigueur toute universitaire. Au dĂ©but des annĂ©es 1990, alors que les raves dĂ©barquent en France et quâil achĂšve sa licence en musicologie, il dĂ©couvre un univers dont la singularitĂ© le frappe immĂ©diatement : la fĂȘte nâa plus de durĂ©e, de scĂšne, ni de lieu attitrĂ©. Il en parle Ă lâun de ses professeurs, qui saisit lâintĂ©rĂȘt du mouvement naissant et lâincite Ă en faire le sujet de ses recherches. Câest le dĂ©but dâune longue immersion dans les fĂȘtes qui cĂ©lĂšbrent la diffusion dâune nouvelle musique, la techno. Rapidement victimes de leur succĂšs, raves et free parties mettent en avant un son diffĂ©rent et de nouvelles pratiques festives qui ne manquent pas dâattirer la curiositĂ© des jeunes. La machine mĂ©diatique sâemballe, les dĂ©cibels sâamplifient et alors quâelle sâimpose dans les clubs, la techno finit par alimenter les querelles opposant teufeurs, Ă©lus locaux et reprĂ©sentants du gouvernement. Mais Ă lâheure oĂč sa diffusion massive tend Ă perdre de vue son pouvoir contestataire, Guillaume Kosmicki garde le souvenir dâune Ă©poque oĂč lâon imaginait que la techno pouvait encore « changer le monde ». i-D lâa rencontrĂ©.
*En 1997, vous Ă©criviez un article intitulĂ© « Techno, une musique de rĂ©volte ? » en Ă©voquant les difficultĂ©s rencontrĂ©es par les teufeurs pour se rassembler lĂ©galement. Quel Ă©tait lâesprit qui rĂ©gnait sur cette pĂ©riode ? *
Ă cette Ă©poque, je frĂ©quentais Ă la fois le milieu des raves et des free parties. En 1995, une circulaire est tombĂ©e : « Les raves, des situations Ă haut risque », distribuĂ©e Ă tous les prĂ©fets de France, qui leur conseillait diffĂ©rentes mĂ©thodes pour pouvoir faire annuler ces Ă©vĂ©nements. Cette circulaire ne sâadressait pas aux free parties, qui ne demandaient jamais lâautorisation mais plutĂŽt Ă des Ă©vĂ©nements de type rave, oĂč les organisateurs Ă©taient plus enclins Ă se mettre en accord avec la loi. Ă ce moment lĂ en France, on a assistĂ© Ă une vague dâannulations assez phĂ©nomĂ©nale, souvent le jour mĂȘme, pour cause dâabsence dâautorisations prĂ©fectorales. Ăa a plombĂ© beaucoup dâassociations. Comme les free parties Ă©taient alors encore difficiles Ă identifier, ce sont les raves qui ont Ă©tĂ© trĂšs pĂ©nalisĂ©es. Le public sâest donc rabattu sur les free parties avant que la rĂ©pression ne sâorganise et se rĂ©percute ensuite sur elles. Le terme « rave » a commencĂ© Ă avoir mauvaise presse et mĂȘme le mot de « techno » a progressivement disparu. Les journalistes se sont mis Ă parler de « musiques Ă©lectroniques », câĂ©tait une tactique pour les rattacher Ă des musiques plus anciennes, comme les oeuvres de Pierre Henry ou Karlheinz Stockhausen. Ăa a permis Ă la techno de retrouver ses lettres de noblesse.
En quoi lâillĂ©galitĂ© a participĂ© Ă la construction du mythe ?
LâillĂ©galitĂ© a favorisĂ© la radicalisation de la scĂšne clandestine et la musique est elle aussi devenue plus violente. Il y avait une euphorie, une utopie, lâidĂ©e Ă©tait de âchanger le monde avec la technoâ. Câest quelque chose quâon entendait aussi dans les raves au dĂ©part. Des gens faisaient le choix de cette vie, pensaient que la techno pouvait changer les choses, ils militaient aussi pour la dĂ©croissance, pensaient pouvoir vivre de pas grand chose, dans des camions, grĂące au recyclage et Ă la rĂ©cupĂ©ration. Ils vivaient pour le collectif, dans lâesprit de perpĂ©tuer ces fĂȘtes. Lâargent Ă©tait secondaire.
Au-delĂ de lâaspect lĂ©gal, quâest ce qui distinguait rĂ©ellement les raves des free parties ?
Le mouvement techno se rĂ©unissait dĂ©jĂ autour de pratiques particuliĂšres. Mais au dĂ©but des annĂ©es 1990 en Angleterre, des collectifs se sont mis Ă organiser des fĂȘtes dâune couleur plus libertaire, mĂȘme sâils rĂ©futaient le mot «politique» quâils considĂ©raient comme un gros mot. CâĂ©tait de la politique vĂ©cue au quotidien avec un mode de vie qui correspondait Ă des aspirations musicales et esthĂ©tiques. Une vie dans des camions, sans travail salariĂ© rĂ©gulier qui permettait Ă ces teufeurs de rĂ©pandre la techno de maniĂšre nomade. Ce mouvement sâest appelĂ© « free party » en rĂ©fĂ©rence Ă la libertĂ© quâil prĂŽnait mais il y avait aussi une idĂ©e de gratuitĂ©, de don. Les free parties se distinguaient par leur rapport Ă lâargent, privilĂ©giant le troc et la donation Ă la diffĂ©rence de certaines raves qui fonctionnaient sur des buts lucratifs. Les deux mouvements ont Ă©tĂ© trĂšs proches avant quâune scission advienne vers 1995. Le mouvement des free parties a alors eu tendance Ă se radicaliser musicalement en allant vers le hardcore et les musiques dures. Mais les raves hardcore ont aussi existĂ© ! Câest donc plutĂŽt la question du mode de vie qui a sĂ©parĂ© les deux mouvements, lâinvestissement Ă©tant sans doute encore plus fort dans la free party oĂč pouvait sâopĂ©rer un vrai dĂ©crochage, une immersion.
Quâest ce qui rassemblait cette jeunesse ?
Le public qui frĂ©quentait les raves et les free parties prĂ©sentait de nombreuses similaritĂ©s, mĂȘme si le choix de dĂ©crocher de la sociĂ©tĂ© ne se posait pas dans le premier cas. La vĂ©ritable diffĂ©rence se situait alors avec le clubbeur, beaucoup plus urbain et gĂ©nĂ©ralement dotĂ© dâun pouvoir dâachat supĂ©rieur.
Est-ce que ce mythe aurait pu exister avec une autre musique que la techno ?
La techno est une musique parfaitement en accord avec les idĂ©es utopiques qui ont accompagnĂ© sa diffusion. Son geste de composition est basĂ© sur le collectif et rejette lâidĂ©e mĂȘme de propriĂ©tĂ© privĂ©e. Lâusage du sampler permet de prĂ©lever des tas de petits extraits de sons, y compris dâautres musiques. On peut les recycler, les rĂ©adapter, les recoller entre eux et fabriquer un morceau. Quand quelquâun compose un morceau, il le fait pour la collectivitĂ© techno : un Dj va forcĂ©ment sâen emparer et retailler dans le disque avec sa table de mixage, puis le fusionner avec un autre morceau. Au mieux, il va sublimer le titre, au pire le massacrer. MĂȘme un mix peut ĂȘtre re-samplĂ© par un autre musicien : câest un processus trĂšs horizontal, trĂšs diffĂ©rent de la propriĂ©tĂ© du morceau telle quâon la conçoit dans dâautres musiques.
Ensuite, au sein du morceau mĂȘme, la techno fonctionne sur des empilements de bandes sonores, souvent rĂ©pĂ©titives, qui forment des boucles. Le danseur peut librement se fixer sur tel ou tel son. Le âboum boumâ est Ă©videmment fĂ©dĂ©rateur : il structure lâarchitecture sonore. Mais nâimporte quel Ă©lĂ©ment est susceptible dâapparaĂźtre ou de disparaĂźtre : il nâexiste pas de hiĂ©rarchie, pas dâĂ©lĂ©ment principal, pas de pyramide avec un Ă©lĂ©ment qui prĂ©domine sur les autres et dirige lâensemble. La diffĂ©rence avec un chanteur ou un solo de guitare, câest que tous les autres instruments semblent lĂ pour soutenir le reste, on retient la mĂ©lodie jouĂ©e par le soliste et pas forcĂ©ment ce quâil y a en dessous. Ă lâinverse, dans la techno, tous les Ă©lĂ©ments musicaux sont Ă Ă©galitĂ©. MĂȘme le dispositif scĂ©nique est trĂšs horizontal : les artistes sont souvent au niveau des gens, devant le son pour abolir lâidĂ©e mĂȘme de hiĂ©rarchie.
La starification du Dj est donc le plus grand écueil de la scÚne techno ?
La starification sâest opĂ©rĂ©e sur un milieu totalement diffĂ©rent mais mĂȘme dans les free parties, jâai vu des tentatives pour aller vers ce terrain-lĂ . Pourtant, Ă la base, il sâagit de ne pas faire de show, de laisser faire les gens, les projections dâimages et dâautres stimulations sensorielles. Jouer en live au milieu du public est une expĂ©rience trĂšs intĂ©ressante : on nâest pas sur des retours, on ressent les mĂȘmes sensations que les danseurs et on perçoit les phĂ©nomĂšnes de transe autour, la vibration est vraiment collective.
Vous redoutiez la dissolution de la techno dans le « clubbing ». Quâest ce qui vous semblait contradictoire dans ce rapprochement ?
La pratique de la rave Ă©tait rĂ©volutionnaire, parce quâelle remettait totalement en question lâidĂ©e dâespace-temps. Il nây a plus dâhoraires, plus de barriĂšres entre la scĂšne et le public et pas de service dâordre : tout est mĂȘlĂ©. Le club est un espace fermĂ© alors que les raves se font dans la nature ou dans des bĂątiments en ruines, dans un endroit qui laisse une libertĂ© dâexploration. Les raves en pleine nature ou dans des friches laissent beaucoup plus de possibles de dĂ©couvertes et dâauto-initiation que nâen permet le club.
Justement, les hangars et les lieux dĂ©saffectĂ©s sont aujourdâhui trĂšs prisĂ©s par de gros organisateurs de soirĂ©es techno. Quel regard portez-vous sur ces Ă©vĂšnements Ă but lucratif qui surfent sur lâesprit « free party » ?
Je connais mal ce milieu et je ne me sens pas lĂ©gitime pour porter un jugement dessus. Ce qui est intĂ©ressant, câest que lâidĂ©e se rĂ©approprier des friches a fait son chemin. Ăa ne sâest pas seulement fait Ă travers la musique, la mode, a par exemple aussi jouĂ© un rĂŽle important mais la rave a Ă©tĂ© trĂšs forte dans cette transition. Câest une belle idĂ©e de recycler des lieux, de rĂ©cupĂ©rer des endroits Ă lâabandon plutĂŽt que de dĂ©truire des espaces naturels. Aujourdâhui, lâidĂ©e est dans lâair du temps avec des friches artistiques, des rĂ©habilitations de lieux dĂ©saffectĂ©s : câest un phĂ©nomĂšne gĂ©ographique et social qui sâĂ©tend au niveau mondial, et que les raves avaient vu venir.
Comment expliquez-vous que la techno nâa pas pu rĂ©sister Ă cet effort de rĂ©cupĂ©ration ?
La rĂ©cupĂ©ration est le propre de la sociĂ©tĂ© de consommation : câest quelque chose dâincontournable. DĂšs quâil y a une bonne idĂ©e, elle sâen empare et la dĂ©voie, pour la mettre Ă son image. Alors quâelles dĂ©tournaient les codes de la publicitĂ© et cherchaient Ă lutter contre la sociĂ©tĂ© de consommation, les idĂ©es des situationnistes ont fini par servir aux publicitaires pendant les annĂ©es 1980. Tout peut ĂȘtre subverti par cette grosse machine : la techno et les raves, qui Ă©taient des idĂ©es de contestation dans lâaction, ont elles aussi pu servir dâarguments commerciaux. Les nouvelles idĂ©es sont essentielles Ă la contestation parce quâelles peuvent toujours ĂȘtre avalĂ©es goulument par la machine capitaliste et la sociĂ©tĂ© du spectacle. Alors quâil Ă©tait mal vu dans les annĂ©es 1990, le mot « rave » est dâailleurs revenu en force ces derniĂšres annĂ©es, notamment dans la bouche dâorganisateurs de grosses soirĂ©es, pour se transformer en message publicitaire.
En entrant dans lâillĂ©galitĂ©, les rave parties sont finalement devenues beaucoup plus visibles.
En 2001, le gouvernement a voulu lĂ©gifĂ©rer sur le mouvement techno en ajoutant un amendement dans une loi sur la sĂ©curitĂ© quotidienne, câĂ©tait le projet Mariani. Il y a eu des discussions, des rencontres entre hommes politiques et teufeurs. CâĂ©tait un moment difficile car aucun dâentre nous nâĂ©tions prĂȘts Ă ce genre de rencontre, nous Ă©tions tous assez naĂŻfs Ă lâinverse des politiques qui eux ne lâĂ©taient pas. Fallait-il accepter de dĂ©battre avec eux ou fuir la discussion ? Les sound systems se sont organisĂ©s pour envoyer des dĂ©lĂ©guĂ©s. LâincomprĂ©hension Ă©tait forte mais certains politiques ont rĂ©ussi Ă comprendre que la rave party sâinscrivait dans la continuitĂ© de mouvements dĂ©sintĂ©ressĂ©s. Ce fut une pĂ©riode trĂšs dense qui a permis de rĂ©unir des sound systems qui nâavaient jamais menĂ© ce type de discussions. Certains crachaient sur ceux qui sây rendaient, dâautres y voyaient lâoccasion de changer : câĂ©tait une foire dâidĂ©es trĂšs contradictoires qui a durĂ© plusieurs annĂ©es et qui continue encore avec la relĂšve des jeunes sound-systems.
En septembre 1998 a lieu la premiÚre Techno Parade. Comment est-elle reçue ?
La parade a Ă©tĂ© beaucoup critiquĂ©e parce quâelle Ă©tait organisĂ©e par de grands pontes de la techno. Lâobjectif Ă©tait de rĂ©unir toute la « famille » de la techno mais la free party en Ă©tait immĂ©diatement exclue car il fallait payer pour pouvoir obtenir un char. Le fait que la publicitĂ© sâinvite dans la parade a beaucoup affectĂ© son image chez les teufeurs. Un Teknival prĂšs de La Villette a donc suivi la Techno Parade, restĂ© dans les mĂ©moires comme le « fuck tecknoparade » en rĂ©ponse Ă lâĂ©vĂ©nement dont Jack Lang sâĂ©tait fait le porte-parole.
La techno nâa t-elle pas montrĂ© Ă ce moment lĂ quâelle pouvait ĂȘtre un outil politique ?
Elle a servi de tribune pour Jack Lang, qui sâest retrouvĂ© Ă prendre la parole dans de multiples mĂ©dias, ce qui lâa beaucoup aidĂ© Ă conforter son image « cool ». Il sâen est servi comme dâun tremplin pour revenir sur le devant de la scĂšne. Le mot politique ne me gĂȘne pas du tout : tout ce quâon fait est politique. Et comme pour toute musique, la maniĂšre de crĂ©er la techno, de la diffuser, de la concevoir est Ă©minemment politique.
Conseils de lecture :
Musiques Ă©lectroniques, des avant-gardes aux dance floors, Ăditions Le mot et le reste
Free Party, Une histoire, des histoires, Ăditions Le mot et le reste
Lire lâinterview sur le site de I-D
Cette fresque Ă©mouvante revient sur vingt ans de rave, de la naissance des Spiral Tribe Ă la diaspora Ă©lectronique (France, Italie, RĂ©publique TchĂšque). Guillaume Kosmicki (alias Tournesol au sein dâĂko System) est un musicologue capable de sâenflammer pour un mix dâlxindamix ou une symphonie de Mahler. La force de son ouvrage? Le refus de lâhistoire froide. Ă la maniĂšre de Please Kilt Me ou Manchester Music City, sont interrogĂ©s une quarantaine dâacteurs, des pionniers anglais aux convertis continentaux. Ce flux oral colle parfaitement Ă un mouvement qui nâa jamais eu de manifeste Ă©crit. Ces tĂ©moignages de trajectoires personnelles et variĂ©es Ă©tonnent parfois et remuent, souvent. Sâajoute Ă©galement le plaisir de revivre, sous une autre forme, quelques mĂ©morables moments. Aujourdâhui, les free parties sont scindĂ©es entre dâun cĂŽtĂ©, des naĂŻfs souhaitant, en vain, un dialogue avec lâĂtat. De lâautre, des irrĂ©ductibles plus inventifs refusant catĂ©goriquement de transiger avec les autoritĂ©s. En attendant, les raves ne servent plus de contre-feu, et câest trĂšs bien ainsi.
A la fin des annĂ©es 80, la vague des fĂȘtes de musique Ă©lectronique frappe lâEurope de ses premiĂšres notes. En Angleterre dâabord, puis ensuite en France, le phĂ©nomĂšne des « Raves Party » dĂ©barque sans crier gare et il renverse tout ce qui se trouve sur son passage !
Dans leurs valises : les « Raves » rĂ©introduisent avec elles un mode de vie et un Ă©tat dâesprit quâon avait oubliĂ© depuis les annĂ©es « Woodstock ». Celui dâune fĂȘte qui rime avec libertĂ© et qui se dĂ©roule hors de toute contrainte dâespace ou de temps ! Sur leurs platines : les DJ des « Sound systĂšmes », vĂ©ritables maĂźtres de cĂ©rĂ©monies, distillent un son dâun genre nouveau : brutal, rythmĂ© et aliĂ©nant⊠de la musique House et par la suite de la techno Ă lâĂ©tat pur ! Dans leurs poches : les fĂȘtards, quâon surnomme aussi les « raiveurs » (Ravers), sont prĂȘt Ă braver les Ă©lĂ©ments pendant des jours pour communier avec la musique !
VĂ©ritable Ovni dans le paysage musical, les « Raves Party » tracent leur route de rassemblements en rassemblements, de festivals en festivals ! Ă chacun de leur passage, Ă proximitĂ© des villes ou dans les campagnes, elles suscitent autant dâengouement quâelles engendrent dâinquiĂ©tudes voir dâincomprĂ©hensions⊠Car bien malgrĂ© elles, ils planent au-dessus du mouvement le spectre de la violence, de lâincivisme et de la consommation de drogue ! De fausses idĂ©es reçues qui, largement relayĂ©es dans la presse, vont ĂȘtre Ă lâorigine dâune sĂ©vĂšre campagne de rĂ©pression par les responsables politique. Au point que progressivement muselĂ©es, les Raves Party vont ĂȘtre concurrencĂ©es par un autre type de fĂȘte, encore plus libertaires celles-lĂ , les « Free Party » !
Alors quelle est donc lâorigine de ces fĂȘtes sur fond de musique Ă©lectronique quâon appelle plus communĂ©ment « les Raves » ? Comment sont-elles arrivĂ©es en France ? Quelles sont les vĂ©ritables motivations de leurs organisateurs ? Pourquoi le mouvement sâest-t-il divisĂ© entre lĂ©galitĂ© et illĂ©galitĂ© ? Et enfin comment les pouvoirs publics ont-ils rĂ©agi face Ă ce mouvement ?
Invité Guillaume Kosmicki
Guillaume Kosmicki, musicologue, enseignant-confĂ©rencier, spĂ©cialiste du phĂ©nomĂšne techno Ă travers les raves et les free party, il est lâauteur de plusieurs ouvrages de rĂ©fĂ©rences sur le sujet dont « Free Party, une histoire, des histoires » paru avec un CD en 2010, aux Ă©ditions Le mot et le reste. Avec nous Ă©galement par tĂ©lĂ©phone depuis Brest, Vincent Tanguy, Porte-parole des Sounds SystĂšmes breton. Il organise des Free Party et il est dâailleurs membre du collectif « 7-1-6 » (« câest ainsi »).
Réécoutez cette émission en cliquant ici
Guillaume Kosmicki Ă©tait lâinvitĂ© dâElizabeth Tchoungui sur France Culture pour une Ă©mission qui passe en revue la scĂšne musicale allemande Ă lâoccasion des Ă©lections lĂ©gislatives.
Mandaté pour ses ouvrages Free Party et Musiques électroniques, Guillaume Kosmicki analyse la scÚne électronique actuelle.
â [Le militantisme au sein de free parties] nâest pas de lâordre de la rĂ©union, de la formalisation dâidĂ©es pour un futur, mais vraiment dâun engagement dans la vie de tous les joursâ.
Jeudi 23 aoĂ»t 2012, Guillaume Kosmicki Ă©tait invitĂ© Ă lâĂ©mission Le Grand Bain consacrĂ©e Ă la techno pour rĂ©pondre Ă la question : âLa techno est-elle devenue une musique officielle?â
Entretien avec Guillaume Kosmicki, auteur de Free Party. Une histoire, des histoires
Ils ne voulaient pas dâargent. Ni transiger avec les autoritĂ©s. Ni Ă©couter de la musique insipide produite au kilomĂštre. Ils voulaient lâimprovisation et la folie, lâenthousiasme et le plein air. Leurs fĂȘtes Ă©taient libres, rebelles et illĂ©gales, sans rĂšgles imposĂ©es. Autogestion teknoĂŻde.
Dans les annĂ©es 1990, les enfants de la tekno , activistes de la free party, ont organisĂ© certaines des plus classieuses fĂȘtes de tous les temps. Mais au cours des annĂ©es 2000, lâutopie a pris du plomb dans le son. Trop de monde, dâattention mĂ©diatique. De flics et de marchands du temple. Plus assez de politique, de valeurs partagĂ©es. Les folles fĂȘtes se sont faites conformes et mortifĂšres.
Le mouvement free party nâest pas mort, pourtant : dans les campagnes, les forĂȘts, les failles urbaines, il bouge encore. Et certains nâont jamais cessĂ© de danser, bien dĂ©cidĂ©s Ă ne rien lĂącher. Guillaume Kosmicki, ancien activiste et musicologue, en dresse le joli constat dans Free Party. Une histoire, des histoires (Ă©ditions Le mot et le reste ). Lâouvrage, qui compile des dizaines de tĂ©moignages, trace le beau (et parfois triste) panorama de plus de quinze ans dâutopie tekno, par la voix de ceux qui y ont participĂ©. Et nâomet pas une certaine dĂ©ception â rĂ©volution teknoĂŻde avortĂ©e. Bilan.
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Ta premiĂšre fois ?
CâĂ©tait en 1994. Ătudiant Ă Aix-en-Provence, je rentrais Ă la citĂ© U avec des amis, aprĂšs une soirĂ©e en ville. Il Ă©tait tard, on marchait en bord de route ; un camion sâest arrĂȘtĂ©. Les mecs nous ont donnĂ© un flyer, juste comme ça. Il sâagissait des Psykiatriks, lâun des premiers sons français, des Parisiens versĂ©s dans le hardcore .
Jây suis allĂ©, Ă cette fĂȘte. Et jâai pris une claque. Une vraie claque. Ă cause de la maniĂšre dont les choses se goupillaient. Du fait de dĂ©barquer dans un endroit pas du tout prĂ©vu pour ça, sans aucune des normes habituellement imposĂ©es â pas de droit dâentrĂ©e, de videurs ou de service de sĂ©curitĂ©, de lieu officiel. Et de la musique qui ne paraissait respecter aucune rĂšgle, libre dâemprunter, de mĂ©langer et fusionner.
Jâai pris le train en marche. On se retrouvait alors en pleine cambrousse, ou dans des hangars abandonnĂ©s, des endroits parfois totalement fous oĂč rĂ©gnait une libertĂ© incroyable. Il nây avait pas vraiment de dĂ©but ou de fin, pas de concert ni de scĂšne ou dâartiste star. Juste un truc qui se faisait, oĂč tout le monde semblait avoir un rĂŽle Ă jouer. Chacun acteur. Les musiciens, peu visibles ou mĂȘme cachĂ©s, nâĂ©taient jamais en position de performance spectaculaire. Ăa participait de lâutopie de la fĂȘte, cette espĂšce de communion partagĂ©e par tant dâinconnus issus de milieux diffĂ©rents. Toute une faune Ă©parpillĂ©e dans ses goĂ»ts et ses dĂ©lires, et se retrouvant pourtant avec le mĂȘme plaisir.
Tu tây es investi Ă fond ?
Avec plusieurs casquettes. Teufeur, bien sĂ»r. Musicien, aussi, au sein dâĂko System. Ă lâĂ©poque, jâĂ©tais plutĂŽt axĂ© hard, expĂ©rimental, voire parfois hardcore ou hardtek, mais jamais trop dans les rails. On se produisait parfois avec un ami qui venait du jazz, et qui joue aujourdâhui sous le nom Mekanik Kantatik ; câĂ©tait toujours trĂšs chaotique, avec des textures un peu distordues et un son agressif. Il y avait beaucoup dâimprovisation ; il arrivait mĂȘme quâon perde les gens en routeâŠ
JâĂ©tais aussi observateur. En 1995, je suivais un cursus de musicologie, et un prof mâa poussĂ© Ă travailler sur les free parties. Il pensait Ă raison que cela pouvait faire un bon sujet dâenquĂȘte. Je dĂ©barquais donc en teuf avec mon petit calepin et mon enregistreur. Parfois, je mâamusais ; Ă dâautres moments, jâĂ©tais plus sĂ©rieux, façon observation participante. Au fond, on peut dire que je nâai jamais cessĂ© ce travail commencĂ© en 1995 â je continue aujourdâhui Ă rĂ©flĂ©chir sur le mouvement des free parties, jâĂ©cris, je donne des cours ou des confĂ©rences.
Ce qui nous amĂšne Ă ton ouvrage, Free Party. Une histoire, des histoiresâŠ
Jâavais dĂ©jĂ Ă©crit quelques articles sur le sujet, plutĂŽt scientifiques, avec un regard assez distanciĂ©. Mais pour ce livre, je ne voulais pas dâun ton univoque, façon cours magistraux. Et encore moins dâune quelconque objectivitĂ© : ce mouvement, jâen suis. Je me refusais aussi Ă dresser une histoire officielle de la free party â celle-ci nâexiste pas. En fait, ce sont les trajectoires individuelles qui mâintĂ©ressaient. Avec lâidĂ©e quâelles participent toutes dâune grande et multiple histoire, dâun mouvement trĂšs divers qui existe depuis plus de 15 ans.
Jâai donc recueilli une quarantaine de tĂ©moignages. Ceux dâanciens, actifs au milieu des annĂ©es 1990, ou de plus jeunes, de membres de sound systems ou dâĂ©lectrons libres, de musiciens ou de teufeurs, dâanonymes ou de gens un peu plus connus. Certains ont participĂ© Ă des sons restĂ©s plus ou moins mythiques â Spiral Tribes , Facom Unit, Tomahawk, Sound Conspiracy ou Heretik. Beaucoup se sont investis sans compter, montant des sons, prenant la route en camion, en mode travellers, ou vivant en squats. Dâautres se sont « contentĂ©s » dâaller danser chaque week-end. Mais tous sont traitĂ©s sur un pied dâĂ©galitĂ©, sans hiĂ©rarchie, quâils aient dĂ©couvert la teuf en 1994 ou sây soient mis aprĂšs 2000. Ce qui mâimporte, câest la façon dont la free party a changĂ© leur vie.
Elle-mĂȘme a changĂ©. Pas forcĂ©ment en bien, dâailleursâŠ
Je situerais la cassure en 1998-99, quand le public a commencĂ© Ă dĂ©barquer de façon massive. LĂ , les choses ont en effet commencĂ© Ă changer, une part croissante des teufeurs se comportant en consommateurs. Ils ne cherchaient plus Ă sâinvestir, Ă participer dâune maniĂšre ou dâune autre.
Il y a quelques signes assez marquants de cette Ă©volution. En 1999, les premiers stands de merguez, prĂ©sents dâordinaire sur les marchĂ©s ou les fĂȘtes foraines, se sont incrustĂ©s sur de gros Ă©vĂ©nements. Ces gens nâavaient rien Ă voir avec le mouvement, ils Ă©taient juste lĂ pour Ă©couler leur marchandise. Le signe Ă©vident dâune dĂ©gradation par rapport Ă lâidĂ©al premier, qui veut que chacun soit autonome, prĂ©voie de quoi boire et manger le temps de la fĂȘte. OĂč est le do it yourself quand tu peux acheter ton sandwich Ă prix fixe, Ă un mec dans une guĂ©rite ?
Et puis, il y a eu aussi lâarrivĂ©e massive de dealers. La drogue a toujours Ă©tĂ© prĂ©sente, et le deal Ă©galement â les produits psychotropes participent de la fĂȘte tekno, de son cĂŽtĂ© hĂ©doniste. Ă une Ă©poque, certains sons en vendaient dâailleurs eux-mĂȘmes, pour sâautofinancer. Mais lâarrivĂ©e du deal en masse, avec de gros trafiquants Ă©coulant leurs produits Ă la criĂ©e, a eu un effet trĂšs nĂ©gatif. Minh-Thu, activiste marseillaise, remarque ainsi dans le livre : « Les deux derniĂšres teufs que jâai faites mâont Ă©loignĂ© de tout ça : je me suis tapĂ© un kilomĂštre Ă pied dans un supermarchĂ© de la drogue, avec des personnes qui nâavaient rien Ă voir avec le mouvement et qui en ont profitĂ© pour se faire des couilles en or [âŠ]. Je ne lâavais pas vu avant, jâai percutĂ© en 99. »
Le comportement des participants sâest aussi modifiĂ©. On a vu de plus en plus de gens qui, aprĂšs une nuit ou quelques jours de fĂȘte, abandonnaient tous leurs dĂ©chets par terre. Laisser ses poubelles sur place parce quâon sait que quelquâun va les ramasser : quoi de plus consommateur ? Les mĂȘmes ne cherchaient pas Ă sortir des sentiers battus, Ă faire des dĂ©couvertes musicales. Et ils sifflaient le Dj quand ils le jugeaient trop expĂ©rimental ou trop mou ; pas assez conforme, en somme.
La fĂȘte libre devenait normĂ©e ?
CâĂ©tait sans doute fatal. Tout mouvement, mĂȘme trĂšs ouvert Ă la base, finit par se fabriquer des codes. Ce nâest pas que pĂ©joratif : ceux-ci participent de la culture. Mais sâils deviennent monolithiques et impĂ©ratifs, si la personne qui nâest pas habillĂ©e en kaki des pieds Ă la tĂȘte et qui nâadopte pas une attitude plutĂŽt dure a droit Ă des regards de travers, ça devient beaucoup moins sympathique. Comme le remarque Vincent, teufeur des dĂ©buts : « Les choses prĂ©dĂ©finies ont une tendance Ă lâintolĂ©rance. Ă partir du moment oĂč la free party sâest dĂ©finie elle-mĂȘme en disant âOn est ça !â, elle est devenue intolĂ©rante. »
Il y a ainsi eu, au dĂ©but des annĂ©es 2000, une pĂ©riode assez dĂ©primante. Ăa tournait en rond, et le public en Ă©tait partiellement responsable. Il Ă©tait dĂ©sormais trop massif pour quâil soit possible de partager avec lui certaines valeurs. Et il Ă©tait aussi trop pressĂ© dâen ĂȘtre, de trouver comment ça marche : il se reportait sur les codes les plus basiques.
Mais le public nâest pas seul en cause : certains sons nâont clairement pas transmis le bon modĂšle. Eux aussi se sont comportĂ©s de façon trop stĂ©rĂ©otypĂ©e, dans la musique comme dans lâattitude. Pour certains, le fait dâorganiser une teuf se suffisait Ă lui-mĂȘme â il nây avait plus de rĂ©flexion artistique, musicale ou politique. Et une bonne partie des sound systems les plus connus se sont lancĂ©s dans une course en avant ; il fallait organiser les plus grosses fĂȘtes, avec des murs de son dĂ©mesurĂ©s. Spectaculaire, mais triste.
Pour parfait symbole de la pĂ©riode, dâimmenses teknivals rĂ©unissant des dizaines de milliers de personnesâŠ
Les activistes de la free ont toujours voulu partager leur culture. Faire venir le plus de monde possible, avec un cĂŽtĂ© parfois prosĂ©lyte. Les Spiral Tribes ont mĂȘme distribuĂ© des flyers dans le mĂ©tro parisien, au dĂ©but des annĂ©es 1990âŠ
Mais quand il y a trop de monde, ça devient ingĂ©rable. Les gens se montrent responsables quand ils ne sont que quelques centaines ; ils sâen fichent quand ils se comptent par milliers. En mai 2004, le teknival de Chambley, organisĂ© sous lâĂ©gide de Sarkozy, a rassemblĂ© prĂšs de 95 000 personnes⊠Ăa nâavait plus de sens.
Les mĂ©dias ont jouĂ© un rĂŽle dans cette course au gigantisme. Rien de trĂšs neuf : les premiers articles trĂšs nĂ©gatifs sur les raves sont parus dans les journaux français en 1992-93. Alors mĂȘme quâune culture trĂšs forte voyait le jour, avec des gens lançant des associations et initiant des projets passionnants, les mĂ©dias et les autoritĂ©s ont participĂ© dâune mĂȘme rĂ©pression, qui a largement tuĂ© dans lâĆuf ce premier Ă©lan. Ils ont jouĂ© la diabolisation, certains allant jusquâĂ faire le lien entre danseurs et nazis. Cela explique en partie la faiblesse de la culture rave en France.
Les mĂ©dias ont ensuite embrayĂ© sur les free parties â particuliĂšrement Ă partir de 2001. Ils en ont fait des tonnes, notamment Ă la tĂ©lĂ©, et ont traitĂ© le mouvement de façon idiote, avec des raccourcis et des prĂ©jugĂ©s permanents. Cette alliance dâune couverture mĂ©diatique massive et dâune dramatisation inepte a paradoxalement donnĂ© envie Ă beaucoup de jeunes dâaller faire un tour en teuf. CâĂ©tait the place to be, le public accourait parce quâil en avait entendu parler au 20 Heures et quâil voulait dĂ©couvrir en quoi ça consistait, et non plus parce quâil croyait Ă certaines idĂ©es. Dans ces phĂ©nomĂšnes de masse ingĂ©rables, la culture free party sâest noyĂ©e ; il ne restait plus que des milliers de personnes, trop souvent lĂ pour de mauvaises raisons.
Les choses se sont ensuite un peu calmĂ©es. La rĂ©pression trĂšs dure lancĂ©e en 2001 contre les free parties a sans doute contraint le mouvement Ă se replier sur lui-mĂȘmeâŠ
Il faut prĂ©ciser le contexte. Nous sommes en 2001, le gouvernement Jospin fait passer la Loi sur la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure (LSQ). Laquelle comprend un amendement dirigĂ© contre les free parties, dĂ©posĂ© initialement par le dĂ©putĂ© RPR Thierry Mariani : il impose une dĂ©claration prĂ©alable en prĂ©fecture, sous peine de saisie du matĂ©riel. Dans le livre, un teufeur, Olive, explique : « Mariani [âŠ] est notamment le mec qui dĂ©fend le milieu des boĂźtes de nuit. Il Ă©tait rĂ©putĂ© pour ĂȘtre un connard fini, utilisĂ© pour lancer Ă lâAssemblĂ©e les dĂ©bats sur les sujets les plus chauds. Il sâest emparĂ© de ça, et ça a commencĂ© Ă baver grave, on sâen est pris plein la gueule. » Lâapplication de son amendement a entraĂźnĂ© des dizaines et dizaines de saisies, sans pour autant permettre aux sound systems dâorganiser des Ă©vĂ©nements de façon lĂ©gale : tout Ă©tait fait pour que les fĂȘtes nâaient plus lieu. En arriĂšre-plan, les violences policiĂšres, la chasse aux teufeurs et une rĂ©pression permanente.
En tant que telle, cette loi est liberticide et scandaleuse. Mais de façon paradoxale, elle a peut-ĂȘtre fait du bien au mouvement sur le long terme. Parce quâelle a mis fin aux rassemblements gigantesques et aux dĂ©bordements qui les accompagnaient, enclenchant une dĂ©crue du nombre de participants. Py, du sound system breton Mandragore, note ainsi quâon est depuis « revenus Ă des soirĂ©es beaucoup plus petites, plus confidentielles, peut-ĂȘtre plus âundergroundâ ». Pas faux.
La free nâest pas morte, alors ?
Bien au contraire ; et jâespĂšre que cela ressort du livre. Jâai Ă©tĂ© trĂšs surpris de constater lâenthousiasme de jeunes sound systems â disons, ceux nĂ©s aprĂšs la loi de 2001. En Bretagne, câest le cas de sons comme Epsylonn-Otoktone ou Mandragore : ils font preuve de la mĂȘme ferveur que leurs aĂźnĂ©s des annĂ©es 1990, leurs fĂȘtes sont colorĂ©es et ouvertes, la musique y est variĂ©e et inventive. Sâil y a eu une large dĂ©sillusion autour de ce mouvement, certains se battent encore pour lui. Et ils ont su garder ce dĂ©sir de mĂ©langer les cultures, de mettre tout le monde Ă Ă©galitĂ©, de voyager pour faire dĂ©couvrir la musique⊠Cette utopie collective nâest pas morte, les yeux brillent encore. LâimmĂ©diatisme a toujours de lâavenir.
LâimmĂ©diatisme ?
Il sâagit dâun concept artistico-politique basĂ© sur la crĂ©ation collective et dĂ©veloppĂ© par Hakim Bey, lâauteur de Zone dâAutonomie Temporaire, TAZ â livre ayant Ă©normĂ©ment marquĂ© le monde de la free. Pour rĂ©sumer, lâimmĂ©diatisme prĂŽne la distance avec la mĂ©diation : il faut privilĂ©gier les activitĂ©s artistiques qui y ont le moins recours, les pires Ă©tant celles qui passent par la tĂ©lĂ©vision, et rĂ©intĂ©grer lâart dans le quotidien.
Hakim Bey explique donc quâil convient de se passer de toute mĂ©diation au profit de lâintervention collective directe. Selon lui, « il faut sortir de lâhĂ©ritage du NĂ©olithique », qui a menĂ© au partage du travail et aux sociĂ©tĂ©s industrielles, « pour renouer » avec la maniĂšre dont les hommes pratiquaient lâart au PalĂ©olithique. Revenir Ă des pratiques collectives et « prĂ©servĂ©es par le secret », en rĂ©inventant une Ă©conomie du don.
Ce concept entre en concordance avec nombre dâidĂ©es portĂ©es par le mouvement free party. Notamment parce que la composition dâune Ćuvre y est Ă©minemment collective. Tu pars dâun sample pris sur un morceau qui nâest pas le tien, tu composes avec ce sample un nouveau morceau, et un autre Dj va le mixer avec dâautres morceaux quâil nâaura pas créés non plus. Il sâagit dâune chaĂźne de crĂ©ation, dans laquelle chacun a un rĂŽle Ă jouer et oĂč la propriĂ©tĂ© intellectuelle ou artistique nâa plus cours. Tout le monde amĂšne sa petite pierre Ă lâĂ©difice, poursuivant lâĆuvre collective. Mais Hakim Bey ne le verrait sans doute pas totalement ainsi ; lui refuse lâordinateur et les nouvelles technologies.
Le collectif anti-productiviste PiĂšces et Main dâOeuvre (PMO) vient justement de publier Techno, le son de la technopole , ouvrage trĂšs critique sur lâutopie tekno. Ils Ă©crivent notamment : « Non seulement les beats Ă©lectroniques ne suppriment en rien lâaliĂ©nation Ă la machine, mais ils accompagnent lâĂ©mergence du capitalisme high-tech, partageant sa soumission Ă la tyrannie technologique, son projet de monde hors-sol et sa fabrique de lâhomme-machine post-moderne. »
Jâai parcouru Le Son de la technopole, et je ne suis pas dâaccord avec ce que jâai lu. Dans leur composition, les morceaux teknos sont â câest vrai â une imitation de la machine omnipotente, celle qui Ă©crase. La machine est un outil dâoppression, le philosophe JĂŒrgen Habermas en parlait dĂ©jĂ dans les annĂ©es 1960, analysant sous cet angle la technologie et la communication.
Il est aussi vrai que dans le milieu tekno, on sâabreuve littĂ©ralement de bruits oppressants et rĂ©pĂ©titifs, assez semblables Ă ceux dâune usine. Et on le fait en masse, devant un grand totem dâoĂč a complĂštement disparu lâĂȘtre humain â la plupart du temps, le Dj se cache ; et mĂȘme sâil est devant nous, on ne le regarde pas.
Mais Ă la diffĂ©rence de PMO, jâestime que ce dispositif a pour but de jouer avec la domination, et de la critiquer. Dans un trĂšs grand nombre de morceaux teknos, le rĂŽle du break est essentiel â plantades, cassures, suspensions, ralentissements et accĂ©lĂ©rations font la musique. La machine est sans cesse contrainte. Et ce sont justement les instants oĂč elle est mise Ă mal qui dĂ©clenchent le plaisir des danseurs.
La machine nâest finalement centrale quâen ce que le battement du beat, ce boum-boum, Ă©voque celui du cĆur. Elle nâexiste que tant quâelle est humaine, et quâelle se plante Ă rĂ©pĂ©tition. Tant quâelle est Ă notre image. Elle nâest plus seulement mĂ©canique, mais aussi organique. Câest dâailleurs le message que portaient au dĂ©but les Spiral Tribe, qui revendiquaient lâalliance entre la technologie et la nature.
Dans son Ă©mission du 15 octobre, StĂ©phane recevait Guillaume Kosmicki pour parler dâHakim Bey, de raves et de musiques Ă©lectroniques.
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Dans la deuxiĂšme partie de lâĂ©mission, le musicologue Guillaume Kosmicki revient sur les Sermons radiophoniques dâHakim Bey, qui paraissent aux Ă©ditions Le Mot et le Reste et dont il signe lâintroduction. Hakim Bey, thĂ©oricien amĂ©ricain, inventeur du concept de âZones dâautonomes temporairesâ, explique ici âlâimmĂ©diatismeâ, ou lâart comme jeu quotidien. Guillaume Kosmicki explique en quoi la parole dâHakim Bey entre en Ă©cho avec les free parties et la musique Ă©lectronique.
LâAtelier du son
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ĂMISSIONSPĂCIALE autour de « FREEPARTY » de GUILLAUMEKOSMICKI
AprĂšs le passionnant âMusiques Ălectroniquesâ dont nous vous avions dĂ©jĂ parlĂ© sur ces ondes, âFree Party, une histoire, des histoiresâ est le nouveau livre de Guillaume Kosmicki, toujours aux excellentes Ăditions Le Mot Et Le Reste. Ă lâoccasion de la sortie de cette somme inĂ©dite et documentĂ©e sur un mouvement alternatif qui a connu en France des Ă©volutions contrastĂ©es, lâauteur rencontrait Raff (OQP / Sound Conspiracy), Zool (Metek) et Mrik (I.O.T. Records), trois acteurs de la Free Party interviewĂ©s dans son livre. La rencontre, organisĂ©e au Daki Ling Ă Marseille et suivie dâun DJ set de Feudâjay (I.O.T. Records), Ă©tait animĂ©e par Robex pour Radio Grenouille qui a Ă©galement rĂ©alisĂ© cette Ă©mission spĂ©ciale.
Pour réécouter lâĂ©mission :
Radio Grenouille
RAVE, STORY OF A DREAM > LE 6 AU CARGO DE NUIT (ARLES)
Fin 2010 sortait sur les Ă©ditions Le mot et le reste un superbe livre entiĂšrement consacrĂ© Ă lâhistoire des raves, Free party : une histoire, des histoires.
ComposĂ© en grande partie dâinterviews, il est lâĆuvre de lâenseignant/confĂ©rencier en musicologie Guillaume Kosmicki, activiste techno sous le pseudonyme Tournesol, et hĂŽte dâune fĂȘte (Nicolas Cante alias Nikoll et Rokette 77 du Heretik System y sont invitĂ©s) instructive, qui commence dĂšs 18h par une confĂ©rence⊠Pas banal.
FREE PARTY : UNEHISTOIRE, DESHISTOIRES (LE MOT ET LE RESTE)
*Agents dâentretiens, le portail dâinterviews pour balayer les idĂ©es reçues, a interrogĂ© Guillaume Kosmicki.
Extraits*
Enseignant et confĂ©rencier, Guillaume Kosmicki est un spĂ©cialiste des musiques Ă©lectroniques, dont les deux ouvrages parus sur la question (Musiques Ă©lectroniques â Des avant-gardes aux dance floors et Free parties â Une histoire, des histoires) font figure de rĂ©fĂ©rences pour tous les aficionados de ce courant musical si intimement liĂ© Ă la fĂȘte. De la thĂ©orie Ă la pratique, il nây a quâun pas que lâenseignant franchit volontiers en troquant sa tenue de confĂ©rencier pour celle de DJ Tournesol, son pseudo une fois la nuit tombĂ©e. En cette pĂ©riode estivale qui voit fleurir comme des champignons magiques les plus gros festivals de musiques Ă©lectroniques, il Ă©tait donc de rigueur de faire un tour dâhorizon sur la techno dâhier, dâaujourdâhui et de demain, afin de mieux comprendre lâengouement exponentiel pour ce mouvement qui se veut dâabord libertaire. En piste !
à quelle période les premiÚres musiques dites électroniques sont-elles apparues ?
Tout dĂ©pend de ce que lâon entend par âmusiques Ă©lectroniquesâ. Historiquement, la premiĂšre fois que lâon a utilisĂ© le terme, câĂ©tait en 1951, Ă Cologne, en Allemagne, dans le laboratoire de la WDR, Ă propos dâune musique entiĂšrement rĂ©alisĂ©e Ă partir de synthĂ©tiseurs. Le projet Ă©tait initiĂ© par lâuniversitaire Herbert Werner-Eppler, le technicien Robert Beyer et le compositeur Herbert Eimert. Ils ont vite Ă©tĂ© rejoints par de nombreux autres compositeurs, comme Karlheinz Stockhausen en 1952, puis Henri Pousseur et Karel Goeyvaertz en 1954. Le projet a essaimĂ© ensuite dans de nombreux autres pays, comme en Italie en 1955, au studio de la RAI Ă Milan, avec Luciano Berio, Bruno Maderna et Luigo Nono. Inutile de prĂ©ciser que les musiques qui sortaient alors de ces studios, reposant sur des processus compositionnels trĂšs savants et souvent inspirĂ©s par le sĂ©rialisme intĂ©gral alors en vogue chez les compositeurs dâavant-garde, Ă©taient trĂšs Ă©loignĂ©es de la techno et de la house. Mais, dâun point de vue technologique, on pourrait aussi dans lâabsolu parler de musiques Ă©lectroniques, Ă partir du moment oĂč lâon a commencĂ© Ă utiliser des instruments reposant sur des nouvelles lutheries en appelant Ă lâĂ©lectricitĂ©. Les premiers essais sont le TĂ©lĂ©graphe musical dâElisha Grey en 1876, le Dynamophone de Thaddeus Cahill en 1905, lâAudion piano de Lee de Forest en 1915 (lâinventeur de la triode, et donc de lâamplification dâun signal sonore), puis le ThereminVox de LĂ©on Theremine en 1920. DĂšs lors, les nouvelles inventions ne vont cesser dâapparaĂźtre dans les annĂ©es qui suivent, et de nombreuses Ćuvres de compositeurs vont intĂ©grer ces instruments, et parfois reposer entiĂšrement sur leur utilisation (que lâon pense par exemple Ă des Ćuvres dâOlivier Messiaen sur Ondes Martenot, ou Ă celles de Paul Hindemith et dâOskar Sala sur Mixturtrautonium). Lâutilisation de ces nouvelles lutheries a commencĂ© Ă se gĂ©nĂ©raliser dans tous les genres musicaux Ă la fin des annĂ©es 1960, au moment oĂč elles se sont multipliĂ©es et vendues Ă grande Ă©chelle (synthĂ©tiseurs Moog, puis Arp, Oberheim etc.). Au-delĂ des musiques savantes, le rock, le jazz, le funk, la soul et bien dâautres genres les ont alors adoptĂ©es sans discontinuer. On parle en effet couramment de âtechno rockâ dans les annĂ©es 1970 ou dââelectro-popâ dans les annĂ©es 1980.
La musique Ă©lectronique englobe aussi lâutilisation de lâenregistrement, non plus comme support de reproduction sonore, mais comme outil de crĂ©ation musicale. Au-delĂ du prĂ©curseur John Cage, qui a utilisĂ© des platines de tourne-disques dans une Ćuvre dĂšs 1939, les expĂ©riences ont Ă©tĂ© nombreuses Ă partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme la musique concrĂšte de Pierre Schaeffer en 1948 (rejoint par Pierre Henry en 1949) ou les premiers gestes virtuoses des disc-jockeys jamaĂŻcains Ă la mĂȘme pĂ©riode, qui transformeront ce personnage en un vĂ©ritable acteur musical. Les studios dâenregistrement deviennent des vĂ©ritables espaces de crĂ©ation Ă la mĂȘme pĂ©riode. Finalement, ce que lâon appelle aujourdâhui âmusiques Ă©lectroniquesâ ne se concentre que sur des musiques apparues autour de 1985, au moment oĂč se sont trĂšs largement dĂ©mocratisĂ©es les nouvelles technologies musicales, avec lâapparition du concept de âhome studioâ, permis par lâutilisation dâune nouvelle norme de communication entre les diffĂ©rents instruments, permettant de les synchroniser (le MIDI), et les premiĂšres possibilitĂ©s de lâinformatique musicale. Et encore, on ne parlait pas de âmusiques Ă©lectroniquesâ mais de musiques âtechnoâ et âhouseâ. Le terme ne sâest imposĂ© quâen 1995-96 en France, alors que la rave avait trĂšs mauvaise presse et quâil fallait, pour certains organisateurs, donner des lettres de noblesse Ă ces musiques. Ainsi, en utilisant cette dĂ©finition gĂ©nĂ©rique, on rattachait artificiellement cette electronic dance music Ă une longue tradition historique. On a vu sortir dans la presse dâĂ©normes raccourcis comme celui qui veut que Pierre Henry soit âle grand-pĂšre de la technoâ. Le lien rĂ©el qui existe entre toutes ces musiques est la technologie, et câest surtout ce quâil faut en retenir. Il y a aussi la tendance gĂ©nĂ©rale de musiques reposant sur le timbre plus que sur dâautres paramĂštres. (âŠ)
Pour consulter lâintĂ©gralitĂ© des Ă©changes avec Guillaume K. sur les musiques Ă©lectroniques et les free parties :
Agents dâentretiens
Quâest ce qui tâa poussĂ© Ă vouloir raconter lâhistoire des free parties ?
Ăa fait longtemps que je suis concernĂ© par le sujet. Lors de mes premiĂšres raves et de mes premiĂšres free parties, en 1994-1995, jâĂ©tais aussi Ă©tudiant en musicologie. Un prof (Jean-Marie Jacono) mâa proposĂ© de mener une maĂźtrise sur le sujet lâannĂ©e suivante, sous sa direction. Jâai acceptĂ© et jâai endossĂ© dĂšs lors deux casquettes : celle du teuffeur (parce que ce mouvement me parlait vraiment et que jây sentais des rĂ©ponses Ă mes aspirations) et celle du chercheur, et puis bientĂŽt trois, avec celle de musicien (sous le nom de Tournesol, au sein du collectif Ăko System). Ăa a Ă©tĂ© le cas pendant de nombreuses annĂ©es ensuite, et jâai eu lâoccasion dâĂ©crire un certain nombre dâarticles sur la question, de 1997 jusquâĂ aujourdâhui. Je nâai donc jamais cessĂ© de mây intĂ©resser.
Câest mon Ă©diteur, Yves Jolivet (Le Mot et le Reste), avec qui jâavais dĂ©jĂ travaillĂ© en 2009 pour « Musiques Ă©lectroniques : des avant-gardes aux dance floors », qui mâa lancĂ© sur ce nouveau livre. On a Ă©laborĂ© ensemble le projet. il sâagissait de ne pas Ă©crire un livre universitaire, ni de le saupoudrer dâanalyses sociologiques, mais bien de laisser parler des acteurs, non anonymes, sans masque et sans sujet tabou, de leur propre expĂ©rience dans le mouvement. Ăa fait des annĂ©es quâils ne se montraient pas au grand jour, de par la nature clandestine du mouvement. Aujourdâhui, alors que bien dâentre eux avaient changĂ© de voie, ils se sentaient beaucoup plus de sâexposer ainsi. Le but Ă©tait aussi de montrer comment ce mouvement avait influencĂ© leur vie, en fonction de ce quâils faisaient aujourdâhui (et malgrĂ© des parcours trĂšs variĂ©s).
Comment as tu choisi les intervenants?
Tout cela sâest basĂ© sur la confiance. Jâai longuement expliquĂ© le projet Ă chacun dâentre eux, je leur ai bien dit ce que je comptais en faire, câest Ă dire pas du tout un travail de journaliste, mais un vrai recueil de tĂ©moignages sincĂšres, sur des donnĂ©es brutes : ce quâils accepteraient de me livrer. Je les remercie vraiment de ce quâils mâont fait passer.
Au dĂ©part, jâavais tablĂ© sur une quinzaine de tĂ©moins. Je souhaitais un panel variĂ©, Ă lâimage de la free party, sans hiĂ©rarchie : des personnages « historiques » comme des anonymes, des musiciens, des membres de sound-systems, connus et plus discrets, des anciens, et des (trĂšs) nouveaux, des Ă©lectrons libres, des cuisiniers etc. Rapidement, le panel est passĂ© Ă 20, puis Ă 30, et jâai dĂ» me faire violence pour mâarrĂȘter Ă 43 tĂ©moins en toutâŠ
Certains me disaient ne pas du tout se sentir « reprĂ©sentatifs » de la chose, mais justement, tout le monde lâest au mĂȘme titre, câest bien lĂ lâobjet de ce livre, oĂč lâon trouve des membre de la Spiral Tribe, des Heretik, de Sound Conspiracy aux cĂŽtĂ©s de bergers, de squateurs, de performersâŠ
(âŠ)
Pour consulter lâintĂ©gralitĂ© de lâinterview, rendez-vous sur le site Desperate bloglife
Présentation du livre Free party, sur Desperate bloglife
1995-2005, la â Techno â emmĂšne avec elle des centaines de milliers de jeunes en quĂȘte de nouvelles sensations danser dans les champs sur du gros son. Aujourdâhui, le mouvement ne fait plus la une de lâactualitĂ©, remplacĂ© rĂ©cemment par le phĂ©nomĂšne des apĂ©ros Facebook. Quâen reste-t-il ?
â Le milieu a eu tendance Ă sâautodĂ©truire. Il y a eu trop de gens dâun seul coup. On Ă©tait loin du cĂŽtĂ© punk des dĂ©buts. â A 37 ans, Damien Raclot-Dauliac a raccrochĂ©, comme beaucoup des pionniers des free parties. De cette Ă©poque, il a tirĂ© un documentaire sans tabous, We had a dream. Mais lui-mĂȘme le reconnaĂźt : le mouvement est loin dâĂȘtre Ă©teint.
Petit saut, vingt ans en arriĂšre. Quand les free parties dĂ©barquent dâAngleterre, aux alentours de 1993, les flyers annonçant ces tĂȘtes clandestines circulent de main en main. Pour sây rendre, il faut appeler une boĂźte vocale, qui vous conduit dans des hangars, des usines dĂ©saffectĂ©es, des clairiĂšres⊠Le mouvement prend de lâampleur. Guillaume Kosmicki, auteur dâun pavĂ© de 700 pages sur lâhistoire des free parties, a vĂ©cu les dĂ©buts. Il a portĂ© la double casquette de teufeur et de chercheur en musicologie. Comme beaucoup, il sâest investi Ă lâĂąge de vingt ans, plein dâutopie.
LâĂge dâor en Bulgarie
Mais Ă la fin des annĂ©es 90, un virage sâopĂšre. Lâeffet de mode gagne du terrain. â On est passĂ© de quelques centaines Ă plusieurs milliers â. Dans son livre, tous les tĂ©moins Ă©voquent ce changement : la transformation en â supermarchĂ©s de la drogue â, la violence, la musique uniquement â boum boum boum â, lâinvasion massive de teufeurs en blousons kaki, surnommĂ©s les â petits pois â⊠Le couperet ne tarde pas Ă tomber : en 2001, lâamendement Mariani prĂ©voit que tout rassemblement de plus de 500 personnes doit ĂȘtre dĂ©clarĂ© en prĂ©fecture.
â La loi a entraĂźnĂ© la mĂ©diatisation du phĂ©nomĂšne et a multipliĂ© le nombre de participants. Entre 2001 et 2005, ils Ă©taient plus de 300 000 â, rappelle Lionel Pourtau, sociologue. Câest le temps des grands teknivals â lĂ©gaux â, rassemblant plusieurs dizaines de milliers de teufeurs. Les images vĂ©hiculĂ©es se rĂ©pĂštent : pieds dans la gadoue, voisins effrayĂ©s, grand renfort de policiers⊠Ces rassemblements deviennent ingĂ©rables. Les zones pour les accueillir de plus en plus rares.
â Aujourdâhui, il nây a plus ce mouvement massif â, explique Guillaume Kosmicki. Pour trouver des grands teknivals encore libres, il faut aller dans lâEst. â Câest lâĂąge dâor en Bulgarie et en Roumanie. Aucune loi ne les interdit ⊠pour le moment. â
Mais le mouvement nâa pas pour autant disparu en France. Il se fait plus discret. â Il a baissĂ© dâun tiers en volume, mais on compte 600 Ă 700 Ă©vĂ©nements par an â, prĂ©cise Lionel Pourtau. Ce sont de petits rassemblements de 100 Ă 300 personnes â qui ne prĂ©occupent plus les autoritĂ©s ni les mĂ©dias â. Si les fĂȘtes lĂ©gales et encadrĂ©es se sont imposĂ©es, des free parties clandestines continuent dâĂȘtre organisĂ©es. â On revient un peu comme au dĂ©part â, constate Damien Raclot-Dauliac.
Des fĂȘtes plus petites
Pour les nouvelles gĂ©nĂ©rations, le mouvement est loin dâĂȘtre mort. En Bretagne, rĂ©gion la plus impliquĂ©e, avec le Sud-Ouest et lâIle-de-France, les sound systems se sont rassemblĂ©s pour organiser, depuis 2007, des festivals multisons, en accord avec les prĂ©fectures. Des fĂȘtes lĂ©gales, qui ont lieu dans chaque dĂ©partement breton, une fois par an, et rassemblent de 2 000 Ă 5 000 personnes. â Il fallait trouver un compromis. Les grands teknivals devenaient ingĂ©rables, explique Alexis Raisin, 25 ans, prĂ©sident dâAsso29, qui regroupe les 52 sound systems du FinistĂšre. On Ă©vite de faire trop de pub pour ne pas avoir trop de monde. ça marche au bouche Ă oreille. Chacun donne ce quâil veut Ă lâentrĂ©e, il y a des dĂ©cors originaux, la musique est plus variĂ©e, plus Ă©lectro. â
â On est encore une culture Ă part, comme au dĂ©but, poursuit le jeune FinistĂ©rien. Pour preuve : on continue dâĂȘtre gĂ©rĂ© par le ministĂšre de lâIntĂ©rieur, pas par celui de la Culture !â
Sâil vous arrive dâavoir des difficultĂ©s Ă trouver le sommeil aprĂšs un after trop chargĂ© je ne serais trop vous conseiller la lecture de ce passionnant ouvrage. Guillaume Kosmicki qui est musicologue de son Ă©tat nous propose un livre de tĂ©moignages sur lâaventure des free partys en France.Tout y passe, des mythiques dĂ©but avec les « Spiral Tribe » en passant par lâexplosion du mouvement Ă lâaube des annĂ©es 2000.
Les grands crews français sont passĂ© en revu et les tĂ©moignages de ces acteurs nous apportent un Ă©clairage plutĂŽt intĂ©ressant. Tous ont un regard objectif sur la montĂ©e en puissance puis le dĂ©clin du mouvement. Sont mis en avant lâaventure collective, le voyage, les rencontres, les nouvelles façons de faire la fĂȘte et bien Ă©videmment la drogue. Ceux qui ont kiffĂ© ce style de soirĂ©e dĂ©voreront le livre avec une petite larme Ă lâoeil, les curieux auront une idĂ©e assez prĂ©cise de ce qui sâest passĂ© dans nos forĂȘts ces 15 derniĂšres annĂ©es et les connards resteront des connards et câest trĂšs bien ainsi.
En complĂ©ment vous pouvez regarder lâexcellent documentaire sur le Heretik sound system baptisĂ© â We Had a Dream â.
ajout de ShitWalker
Et avant de lire le bouquin vous pouvez aussi regarder le documentaire « World Traveller Adventures » 4 docus suivants les aventures humanitaires des posse/soundsystem Tomahawk, I.O.T et Teknokrates vers lâAfrique, des Desert Storm vers la Bosnie, du Sound Conspiracy vers Goa, et un docu sur lâhistoire des pionniers Spiral Tribe. TrĂšs bonne intro avant de sâattaquer au pavĂ© car vous retrouverez certains acteurs dans les 2 supports. On vous a mis les vidĂ©os Ă la suite du billet, on est cool.
Pour repasser au livre, jâinsisterai sur lâobjectivitĂ© et la franchise de ces tĂ©moignages. On y retrouve les fameux Spiral Tribe, Kanyar, Tomahawk, Heretiks, DFaze, les Galettes Bretonnes et bien dâautres ainsi quâune chronologie complĂšte des tekos et Ă©vĂšnements marquants lâhistoire du mouvement. Un vrai condensĂ© qui vous permettra, peut-ĂȘtre, dâenfin diffĂ©rencier le traveller et sa recherche dâun mode de vie autonome, et le teufeur, qui vient faire la fĂȘte en panoplie et qui nâa pas toujours aidĂ© le mouvement. La traduction du mot free nâayant pas la mĂȘme signification pour tout le monde. Bouquin recommandĂ©.
Sur le site, des vidéos en ligne : Oh Gosh
FESTIVAL
GenĂšve vibre pour la culture Ă©lectronique sous toutes ses formes durant quatre jours. Rencontre avec le trio organisateur et entretien avec Guillaume Kosmicki, musicologue vĂ©tĂ©ran des â free parties â techno.
Visionner le clip promotionnel dâElectron, câest prendre la mesure dâun Ă©vĂ©nement qui, sans les dĂ©serter, dĂ©borde largement les pistes de danse pour sâĂ©lancer dans toutes les directions, des plus ludiques aux plus pointues. Comment rĂ©sumer un festival qui condense en un week-end de PĂąques pas moins de 120 propositions internationales â musique, danse, cinĂ©ma, confĂ©rences et ateliers confondus ?(âŠ)
Ce cru 2011, qui devrait attirer entre 15 000 et 20 000 personnes, illustre le mĂ©lange dâaudace critique, de candeur festive et dâĂ©fficacitĂ© logistique de lâassociation Headfun : issue de la trĂšs alternatives Usine, elle pilote un Ă©vĂ©nement qui se hisse dĂ©sormais au rang des manifestations phares de la culture numĂ©rique aux cĂŽtĂ©s des Nuits sonores de Lyon, de la Transmediale de Berlin et de Sonar Ă Barcelone. (âŠ)
Avec son budget dâ1,5 millions de francs, le festival commence Ă peser lourd dans le paysage. (âŠ) De quoi voir lâavenir sereinement en dĂ©veloppant lâapproche pluridisciplinaire, favorisĂ©e par la complĂ©mentaritĂ© entre JĂ©rĂŽme Soudan, lui-mĂȘme plasticien et compositeur issu de la musique Ă©lectro-industrielle et AndrĂ© Joye, plus orientĂ© dancefloor. (âŠ)
RĂ©habiliter lâesprit critique en dĂ©battant avec le musicologue Guillaume Kosmicki des free parties des annĂ©es 1990, hĂ©ritiĂšres des rassemblements de lâĂ©poque hippie, et du skateboard en tant quâappropriation crĂ©ative de lâespace urbain; dĂ©couvrir la nouvelle lutherie Ă©lectronique avec les experts Alain Crevoisier et Atau Tanaka,; dĂ©cloisonner Ă©lectronique, rock, danse contemporaine et vidĂ©o : autant dâenjeux quâElectron brasse avec une vigueur Ă©clairĂ©e.
(âŠ)
LE â BEAT â ET LâUTOPIE (propos recueillis par BenoĂźt Perrier)
Skateurs, teufeurs, mĂȘme combat? Dans le cadre du Festival Electron, le musicologue Guillaume Kosmicki dĂ©bat samedi avec des acteurs genevois de la culture et du skate des «espaces libres comme lieu de manifestation», une problĂ©matique commune au skate et Ă la techno underground. Le premier se joue du mobilier urbain, exploitant rampes et marches dâescalier comme surfaces ou tremplins Ă figures. Quant Ă la seconde, elle a connu toutes sortes de dĂ©tournements dâendroits, de la halle industrielle transformĂ©e en club Ă la piscine Molitor investie par le collectif Heretik et 2000 danseurs en 2001, en passant par nombre de fĂȘtes sauvages dans les villes, Ă leur pĂ©riphĂ©rie ou Ă la campagne. Un mouvement nĂ© Ă la fois dâune volontĂ© dâindĂ©pendance des acteurs et dâune idĂ©ologie du partage, et rendu possible par la portabilitĂ© nouvelle dâune musique qui ne nĂ©cessite que deux platines vinyle, un mixeur et de grosses baffles pour transformer nâimporte quel espace en zone dâĂ©volution festive. En la matiĂšre, Guillaume Kosmicki a une expĂ©rience de premiĂšre main puisquâil a frĂ©quentĂ© pendant plus de quinze ans le milieu français des free parties â ces raves souvent en extĂ©rieur organisĂ©es plus ou moins en catimini dĂšs la fin des annĂ©es 1980. Il en a tirĂ© un livre, recueil de tĂ©moignages qui dĂ©taille lâidĂ©ologie de cette scĂšne dont lâĂ©thique â anticonsumĂ©risme, anonymat et do it yourselfâ a profondĂ©ment marquĂ© la musique Ă©lectronique. Joint par tĂ©lĂ©phone, il ne renie en rien les idĂ©aux quâil a connus. Si son analyse
nâen donne pas un portrait en nĂ©gatif, elle explore les demi-teintes qui colorent les cultures Ă©lectroniques.
La techno est-elle une musique urbaine?
Guillaume Kosmicki: A la base, oui. Elle naßt dans un contexte urbain, joue sur son aspect mécanique et emploie la régularité implacable des sons industriels. Mais
de nombreux sound systems (groupe de musiciens possĂ©dant leur propre Ă©quipement de sonorisation, ndlr) se montent avec des gens qui ne viennent pas de la ville; on voit aussi de plus en plus cette musique dans des villages perdus, notamment parce quâil est plus facile dây ĂȘtre discret.
Quel est le lien entre ces dĂ©placements de lieux et le son quâon y diffuse?
â Le fait que la free party est une culture du squat se voit jusque dans sa musique. Celle-ci est faite Ă partir dâĂ©chantillons sonores, des samples, remettant en cause la
notion de propriĂ©tĂ© intellectuelle. Ce dernier point trouve un Ă©cho flagrant dans lâutilisation festive, parfois clandestine, dâespaces dont ce nâest pas la destination
premiĂšre.
Quelle est lâimportance de la transe dans ces activitĂ©s musicales?
â Elle est Ă©vidente. Cette musique de lâhĂ©donisme â dans ses structures mĂȘme, sa longueur, son flux ininterrompu â est construite pour la transe, ainsi que les dispositifs dans lesquels elle est mise en place.
MalgrĂ© le relatif dĂ©clin de cette pratique,cela fait plus de vingt ans que des sound systems sillonnent lâEurope en organisant des fĂȘtes techno spontanĂ©es.
Ont-ils inventé un mode de vie?
â Oui, il y a quelque chose de tout Ă fait particulier dans lâexistence de ces nomades. Ils ont des maniĂšres de faire propres, des rites, des croyances, des valeurs. Ce phĂ©nomĂšne est aussi remarquable dans la dimension de la vie communautaire, de la hiĂ©rarchie ou de son absence. Tout le monde sâinvestit et met tout en commun, lâargent notamment, pour le mĂȘme but, le mĂȘme principe.
Et lĂ ,le vĂ©tĂ©ran des free parties que vous ĂȘtes participe Ă un festival gigantesque et payantâŠ
â Certes, je me retrouve beaucoup plus dans une fĂȘte Ă lâextĂ©rieur, sans entrĂ©e ni sortie, avec des tarifs tirĂ©s vers le bas qui sont des tarifs dâĂ©change, de do-
nation, de troc. Mais je suis conscient que des choses tout Ă fait spectaculaires ne peuvent pas ĂȘtre prĂ©sentĂ©es sous ces auspices-lĂ . Jâaime voir un spectacle et des
artistes dans une mise en place qui ne pourrait pas se faire en do it yourself. De la mĂȘme maniĂšre, jâaime Ă©couter des concerts de musique classique oĂč, Ă lâop-
posĂ© dâune fĂȘte free oĂč tout le monde est acteur, le spectateur se doit au silence et Ă la concentration.
LâĂ©quipe qui pilote Electron est issue du milieu alternatif. Un phĂ©nomĂšne courant: ces personnes aiment ce quâelles ont longtemps fait de maniĂšre underground et ne
veulent pas arrĂȘter. Si elles ont acquis dans leurs pratiques prĂ©cĂ©dentes des moyens et des connaissances qui leur permettent de
continuer à une autre échelle, tant mieux.
Pour consulter lâintĂ©gralitĂ© de lâarticle : Le Courrier
Câest le deuxiĂšme livre de Guillaume Kosmicki sorti chez Le Mot et le Reste, et il traite dâun sujet proche du prĂ©cĂ©dent. Le format, cependant, est diffĂ©rent. AprĂšs nous avoir retracĂ© toute lâhistoire des musiques Ă©lectroniques, aprĂšs avoir voulu ĂȘtre exhaustif, lâauteur sâest intĂ©ressĂ© plus en dĂ©tail Ă lâune de ses manifestations les plus notables, la free party.
Free Party est le deuxiĂšme livre de Guillaume Kosmicki chez Le Mot et le Reste, et sa thĂ©matique est proche du prĂ©cĂ©dent. Le format, cependant, est tout Ă fait diffĂ©rent. AprĂšs nous avoir prĂ©sentĂ© lâhistoire des musiques Ă©lectroniques en un trĂšs large panorama, lâauteur a pris sa loupe et sâest intĂ©ressĂ© plus en dĂ©tail Ă lâune de ses manifestations les plus notables et les plus spectaculaires, la free party. Aussi, dĂ©passant sa dĂ©marche de musicologue, il sâintĂ©resse Ă tous les aspects de ce mouvement, sociaux, lĂ©gaux, politiques, esthĂ©tiques, il se penche sur le vĂ©cu de ses principaux acteurs (oui, les vrais acteurs, et non les simples consommateurs), bien plus que sur leur musique.
Surtout, plutĂŽt que dâadopter le ton neutre de lâuniversitaire, Kosmicki conjugue ce nouvel ouvrage Ă la premiĂšre personne, en en faisant le trĂšs long recueil (600 pages !) dâinterviews dâactivistes de la mouvance des free parties, de tĂ©moignages discrĂštement introduits par quelques Ă©clairages, et accompagnĂ©s dâun lexique, dâune chronologie, dâune bibliographie et mĂȘme dâun CD audio. De fait, respectueux des parcours individuels, conscient de la grande diversitĂ© qui a caractĂ©risĂ© les gens qui ont fait vivre les free parties en France et ailleurs, Kosmicki semble avoir renoncĂ© Ă tirer de leurs dires des enseignements gĂ©nĂ©raux, il nâa pas voulu les trahir, il sâest voulu simple tĂ©moin.
Il y a toutefois une logique dans lâagencement de tous ces propos. Ceux-ci sont regroupĂ©s en chapitres, lesquels traitent de tel ou tel thĂšme, de tel ou tel sound system, de tel ou tel Teknival particuliĂšrement marquant. Et le tout est disposĂ© dans un ordre chronologique, racontant ainsi une sorte dâhistoire en plusieurs Ă©pisodes : dâabord lâĂ©lĂ©ment dĂ©clencheur quâa Ă©tĂ© lâarrivĂ©e en France de Spiral Tribe ; ensuite, les pionniers, lâunderground, les premiers sound systems ; puis le succĂšs et lâexposition mĂ©diatique, entrainant lâirruption des politiques dans le champ autrefois prĂ©servĂ© des free parties ; surviennent alors les dĂ©ceptions, les rĂ©actions dĂ©sabusĂ©es et la nostalgie de ceux qui ont Ă©tĂ© Ă lâorigine du mouvement ; avant que nâarrive la relĂšve, la nouvelle gĂ©nĂ©ration, puis dâautres pistes Ă explorer, comme les multisons, ou ces grandes expĂ©ditions en dehors de lâEurope.
Et ce grand rĂ©cit Ă plusieurs voix se laisse lire. Car mĂȘme si, comme votre serviteur, on ne sâest intĂ©ressĂ© que de trĂšs loin Ă toutes ces fĂȘtes et tous ces teknivals qui ont fait bouger la France, lâEurope, le Monde, dans les quinze ou vingt derniĂšres annĂ©es, il est difficile de ne pas ĂȘtre intriguĂ© par les expĂ©riences peu banales vĂ©cues par tous les gens que Kosmicki laisse sâexprimer. Ici ou lĂ , on se passionne pour leurs galĂšres (ces ennuis mĂ©caniques, ces dĂ©boires avec les flics, les alĂ©as de la prĂ©caritĂ©, ces maladies chopĂ©es en Afrique), comme pour leurs anecdotes savoureuses (ce curĂ© en soutane haranguant les teufeurs au milieu dâune fĂȘte, ce teknival dans les steppes avec des cavaliers, des Hellâs Angels et des lutteurs mongols au beau milieu du dancefloorâŠ). Bref, si nous avons tous dâinoubliables souvenirs de guerre, quand bien mĂȘme nous avons prĂ©fĂ©rĂ© les fĂȘtes de village aux free parties, ceux-lĂ se montrent quand mĂȘme particuliĂšrement truculents.
Et puis, mĂȘme si lâauteur sâinterdit de le faire, rien ne prive le lecteur de tirer ses propres enseignements de ce quâont Ă©tĂ© les free parties au temps de leur splendeur. On peut le faire, par exemple, avec la grille de lecture que Simon Reynolds appliquait Ă la rave music et Ă ses suites, dans son fondamental Energy Flash. Le cĂ©lĂšbre critique anglais y disait que tout Ă©tait parti de lâecstasy, que cette drogue, mĂȘme si on pouvait parfaitement apprĂ©cier les musiques Ă©lectroniques sans la consommer, avait Ă©tĂ© lâĂ©lĂ©ment dĂ©clencheur, quâelle avait lancĂ© un mouvement qui prendrait successivement des formes trĂšs distinctes, Ă mesure quâil conquĂ©rait dâautres pays, dâautres classes sociales, dâautres communautĂ©s⊠et que dâautres psychotropes venaient se mĂȘler Ă tous cela.
En lisant Free Party, on situe mieux Ă quel moment de lâhistoire de la techno, de la house et de leurs cousines, ces fĂȘtes libres et champĂȘtres ont pu surgir. Les interlocuteurs de Kosmicki le disent bien, ou tout du moins une bonne partie dâentre eux : ils nâont pas Ă©tĂ© des pionniers des musiques Ă©lectroniques. Il y eut dâabord lâunivers des branchĂ©s et des clubs, premiers Ă sâintĂ©resser aux musiques des boites gay et black amĂ©ricaines. Ensuite, est venue la masse, avec le phĂ©nomĂšne des raves sĂ©dentaires. Ceux qui allaient devenir travellers et balader leurs sound systems sur les routes nây Ă©taient pas encore impliquĂ©s. A lâoccasion, avant dâĂȘtre Ă la tĂȘte de cette troisiĂšme vague, ils regardaient mĂȘme cela avec hostilitĂ© et dĂ©fiance, ils Ă©taient plutĂŽt branchĂ©s punk, ou rock alternatif, voire hip-hop.
Les free parties, dans leur version française au moins, câest la rencontre entre une certaine marginalitĂ©, celle des squats et des saltimbanques, avec le mouvement rave. Ses acteurs, câĂ©tait ceux qui avaient Ă©tĂ© autrefois des hippies tardifs, puis des punks tardifs, en retard mais plus impliquĂ©s. Ce nâĂ©tait plus lâunivers des branchĂ©s et des danseurs bariolĂ©s, mais de la tekno qui tape fort et des gens piercĂ©s et habillĂ©s en kaki. Ce nâĂ©tait plus des hĂ©donistes apolitiques, mais des hommes et des femmes engagĂ©s dans la gauche alternative, dans lâĂ©cologie, ou simplement des asociaux. Ce nâĂ©tait plus le domaine du seul ecstasy, câĂ©tait aussi celui de la LSD, la drogue psychĂ©dĂ©lique par excellence, ou de la kĂ©tamine. CâĂ©tait tout ça, plus la musique Ă©lectronique, et plus le nomadisme.
Bien sĂ»r, toutes ces gĂ©nĂ©ralitĂ©s nâexcluent pas les exceptions. De nombreux contre-exemples abondent, les acteurs du mouvement Ă©tant souvent les premiers Ă combattre les automatismes, les caricatures et les orthodoxies qui menaçaient leur mouvement. Les parcours, Kosmicki le rappellerait encore, sont individuels. Comme lâindique le sous-titre de Free Party, il nây a pas quâune histoire, mais des histoires, qui se croisent ou divergent en permanence, et qui gagnent Ă ĂȘtre connues, quand bien mĂȘme on nâa jamais vu en tous ces gens quâune bande de hippies crasseux new age arrivĂ©s aprĂšs la pluie dans le grand bain des musiques Ă©lectroniques. Car ce que Free Party raconte, au-delĂ des teknivals, des sound systems et de tout ce folklore, câest aussi la grandeur, les dĂ©cadences et les mĂ©tamorphoses que connaĂźt fatalement tout mouvement musical dâimportance.
La forme de lâouvrage ne pouvait mieux coller au sujet : des dizaines dâentretiens Ă©clatĂ©s et rĂ©agencĂ©s en une somme de plus de 700 pages (en comptant les annexes ; le livre est Ă©galement accompagnĂ© dâun cd de 14 titres). Trois grandes parties structurent tout de mĂȘme chronologiquement lâensemble : âla dĂ©couverteâ, âfranchir le pasâ, âet aprĂšsâŠâ. Un travail de synthĂšse plus conventionnel aurait sans doute permis plus de concision et de clartĂ©, mais le rĂ©sultat aurait forcĂ©ment Ă©tĂ© partial, moins riche. Ici câest lâĂ©nergie brute des entretiens qui est prĂ©servĂ©e. FREEPARTY, ce sont des parcours personnels qui se rejoignent lors de rassemblements aux rythmes des sound systems dans le but de kiffer la vibe, de sâabandonner Ă la transe avec ou sans adjonction de substances psychotropes. Lâimpression de vivre collectivement quelque chose dâextrĂȘmement fort est relatĂ© Ă de nombreuses reprises, tout comme lâimpression de vivre une utopie transperçant le rĂ©el.
On croise et recroise tel ou tel participant et peu Ă peu se dessine lâhistoire touffue de la free party, de lâemblĂ©matique Ă©quipe anglaise de Spiral Tribe, qui organisa ses premiĂšres fĂȘtes en France en 1993, aux activistes de Teknokrates, OQP, Sound Conspiracy, AlliĂ©s-NĂ©s, et bien dâautres. On se familiarise, au sens propre, avec eux Ă travers leurs tĂ©moignages apportant des angles de vue contrastĂ©s sur les free parties et teknivals (Beauvais, Millau, Tarnos, Vitry-le-François, CourcellesâŠ). Lâengouement pour cette culture alternative est tel quâĂ la fin des annĂ©es quatre-vingt dix ce ne sont plus seulement quelques dizaines ou centaines de personnes qui se rassemblent mais souvent des milliers. Alors mĂȘme quâau sein des organisateurs les motivations ont pu Ă©voluer, alors que le son des free parties se fait plus hardcore, les politiques sâen mĂȘlent pour âmettre de lâordreâ. Cela dĂ©bouche sur lâadoption de la Loi sur la SĂ©curitĂ© Quotidienne et son fameux amendement Mariani en octobre 2001, qui marque la fin dâune Ă©poque.
La loi nâest pas seule responsable des dĂ©sillusions. Il y a aussi le business de la drogue aux accents mafieux, la dĂ©fonce sans conscience, le manque dâouverture musicale⊠Les tĂ©moignages sont particuliĂšrement francs et directs sur ces aspects. Et puis le mouvement continue tout de mĂȘme. Pour quelques-uns ce sont de nouveaux dĂ©parts, des voyages aux Ătats-Unis, en AmĂ©rique du Sud, en Afrique, en Europe de lâEst, la Mongolie⊠Ce sont aussi de nouvelles maniĂšres de vivre lâalternative qui se dessinent, notamment en rejoignant des squats autogĂ©rĂ©s et crĂ©atifs.
Guillaume Kosmicki nous avait livrĂ© un excellent Musiques Ă©lectroniques, retraçant lâhistoire de ces musiques, et offrait donc une approche plus âthĂ©oriqueâ. FREEPARTY en est en quelque sorte le pendant pratique. Il permet une violente plongĂ©e dans le rĂ©el, dans des vies portĂ©es par la musique et donc, ce nâest pas un paradoxe, trĂšs sincĂšrement ancrĂ©es dans le monde contemporain.
Un musicien free universitaireâŠ
On a dĂ©couvert Guillaume Kosmicki avec la sortie dâun des meilleurs ouvrages Ă©crits sur la musique Ă©lectronique (et en passionnĂ©, on peut dire quâon en a lu un paquetâŠ) : Musiques Ă©lectroniques, des avant-gardes au dancefloor. Il tentait dây dĂ©finir les musiques Ă©lectroniques Ă partir de la naissance de lâenregistrement et du changement dâesthĂ©tique basĂ©e non plus sur la hauteur des notes mais sur le timbre, sur la matiĂšre sonore. On avait apprĂ©ciĂ© que dans cet ouvrage, musiques populaires et musiques dites « savantes » aient une place identique. Le musicologue parlait aussi bien de Ligeti, de Fluxus, de musique Ă©lectro-acoustique, de musique rĂ©pĂ©titive, que de krautrock, de house ou de techno⊠On avait apprĂ©ciĂ© cette grande ouverture dâesprit Ă toutes les musiques ainsi que lâapproche historique et universitaire qui reste Ă chaque chapitre parfaitement accessible.
Musicologue, confĂ©rencier et universitaire, Guillaume Kosmicki est aussi musicien. Membre du collectif öko system, groupe punk/electronique marseillais, il a Ă©galement participĂ© de prĂšs Ă la scĂšne des free parties et des teknivals. Il continue dâailleurs de se produire sous le nom de Tournesol dans des Ă©vĂ©nements alternatifs, des free parties ou des squats, dans un registre moins hardtek/hardcore quâĂ ses dĂ©buts mais plus techno acid et dancefloor. On a lu quâil avait fait ses Ă©tudes de 2Ăšme et 3Ăšme cycle en courant « les raves, les free parties et les teknivals Ă©quipĂ© dâun appareil photo, dâun carnet de notes et dâun magnĂ©tophone pour recueillir des tĂ©moignages » ⊠On a donc Ă©tĂ© que peu Ă©tonnĂ© en voyant le titre de son nouvel ouvrage, paru lui aussi chez Le Mot et le Reste, Ă©diteur, qui comme Allia, propose dĂ©sormais une collection impressionnante dâouvrages musicaux de qualitĂ©.
La free party appréhendée à travers les témoignages
Free Party, une histoire, des histoires. Et câest dâabord la premiĂšre chose qui frappe Ă la lecture de ce livre. Sâil est synthĂ©tique car il regroupe une multitude de tĂ©moignages en un mĂȘme ouvrage, ce livre ne cherche pas Ă synthĂ©tiser, Ă circonscrire lâhistoire du mouvement des free parties dans une seule voix. Guillaume Kosmicki a en effet choisi de prĂ©senter son livre sous forme dâune quarantaine de tĂ©moignages dâacteurs de ce mouvement. Dans le registre rock, on pense Ă Please Kill Me qui donnait Ă lire les diffĂ©rentes voix du punk new yorkais. On pense aussi dans un registre plus sociologique aux ouvrages de Studs Terkel, Ă©crivain amĂ©ricain rassemblant des tĂ©moignages divers et nombreux sur le concept de race ou sur la Grande DĂ©pression. Studs Terkel voulait Ă©crire une « histoire orale » de la Grande DĂ©pression. On pourrait dire que lâouvrage de Guillaume Kosmicki souhaite dĂ©livrer une « histoire orale de la free party » .
Free party mur
Guillaume Kosmicki y donne la parole Ă des acteurs trĂšs divers : des membres de la Spiral Tribe, le mythique collectif anglais, dâautres des sound-systems français OKP, Teknocrates, les Galettes Bretonnes, Tomahawk ou Heretik, dâautres de Penguins Records, du label Kanyar, les fondateurs du webzine Defcore, celui de CRS (Cirkus Road System) â collectif de performances artistiques -, de Full Vibes, de Facom Unit, lâinstigateur de la radio lâEko des Garrigues, des travellers ou teufeurs plus anonymes, pour nâen citer que quelques uns. On reconstruit donc progressivement ce qui sâest passĂ© Ă travers ces tĂ©moignages, parfois concordants, parfois opposĂ©s.
Ces tĂ©moignages recueillis, Guillaume Kosmicki a ensuite dĂ©cidĂ© de les dĂ©couper, de les rĂ©organiser autour de thĂšmes, Ă©vĂšnements, histoires dâun sound-system particulier : le teknival de Millau, le label Kanyar, les premiĂšres expĂ©riences de rave, le collectif des teknocrates, le chill out, la scission rave/free party, les drogues, la musique jouĂ©e⊠etc. Chaque sous-chapitre est ainsi racontĂ© par diverses voix qui dĂ©fendent parfois des avis diffĂ©rents. La partie sur les raves vs free parties donne ainsi Ă entendre la voix de la Tribu des Pingouins Ă lâorigine dâune des plus grosses raves (entendez payante) du sud de la France, Borealis, celles des teufeurs qui passent des free (entendez sur donation) aux raves sans distinction, dâautres qui pestent quand le public de ravers dĂ©barque dans les free⊠Et la force du livre est de ne pas hiĂ©rarchiser ces diffĂ©rents tĂ©moignages mais de leur laisser Ă tous une place Ă©quivalente « Ă lâimage de lâutopie de la free party » ainsi que le suggĂšre la quatriĂšme de couverture.
NO SACEMINSIDE
Free par NeSsâtahLe livre se dĂ©coupe en trois parties distinctes : La dĂ©couverte, Franchir le pas, Et aprĂšsâŠ, mais est aussi complĂ©tĂ© par une chronologie dĂ©taillĂ©e qui permet de remettre tout ce quâon a lu dans lâordre et de replacer les faits marquants (prĂ©misses, dĂ©veloppements du mouvement, les teknivals qui ont fait date, la crĂ©ation de certains sound-systems, ou les « dĂ©cisions politiques et lĂ©gislatives ayant des consĂ©quences sur lâĂ©volution du mouvement » ). Suivent aussi une bibliographie, une « webographie » , plusieurs photos couleurs de diffĂ©rents teknivals, sound systems, etc. On notera aussi lâutilitĂ© du glossaire pour qui nâest pas forcĂ©ment familier de la diffĂ©rence entre sound-system (systĂšme de sonorisation mobile complet, vĂ©hicule qui le transporte et personnes qui sâen servent), teknival ( « Free party gĂ©ante de plusieurs jours regroupant plusieurs sound-systems Ă lâinvitation de lâun deux ») ou free party ( « fĂȘte techno clandestine et sur donation (âŠ) libre sur les conditions dâaccĂšs »)âŠ
Et comme lâhistoire des free est aussi une histoire musicale, Guillaume Kosmicki a choisi de glisser un disque Ă la fin de son ouvrage afin de donner un aperçu sonore des diffĂ©rents musiciens, des divers styles et des diffĂ©rentes Ă©poques de la free party. On notera que le disque, en accord avec les principes des acteurs de la free party, ne contient que des morceaux non dĂ©clarĂ©s Ă la SACEM.
Des histoires individuelles
Les trois parties de lâouvrage permettent de recentrer les propos autour de grandes lignes directrices. La dĂ©couverte retrace pour chacun des acteurs cette rencontre Ă©motionnelle souvent puissante avec la tekno et la free party. On y sourit en lisant ces parcours divers qui ne se ressemblent pas : de Marko qui dĂ©couvre le son acid une nuit sur France Culture Ă Benji qui vient de la mouvance rockân roll et qui voit impuissant ses amis un Ă un « tomber dans la techno », de CCil et son « dĂ©clic » pendant le nouvel an 94 Ă Berlin avec les Spiral Tribe Ă Josy dâorigine antillaise qui suit un pote lui ayant affirmĂ© « Il y a deux mille blancs qui dansent dans un entrepĂŽt » et qui ne peut en croire ses oreilles⊠Une des rĂ©ussites de ce chapitre, câest que sont juxtaposĂ©s les tĂ©moignages de diffĂ©rentes Ă©poques : les paroles des teufeurs « premiĂšre gĂ©nĂ©ration » sont mĂ©langĂ©es avec les rĂ©cits dâune dĂ©couverte de la tekno par de nouveaux adeptes plus dâune dĂ©cennie plus tard. On y retrouve pourtant beaucoup de points communs. Pour autant, tous ne viennent pas pour les mĂȘmes raisons, tous ne partagent pas les mĂȘmes valeurs, mais quâimporte, car comme le rappelle lâun des tĂ©moignages : « free », ça ne veut pas dire « gratis » mais « libre » . La variĂ©tĂ© des aspirations des acteurs de cette contre-culture lâillustre constamment.
Free
Dans la deuxiĂšme partie du livre, Franchir le pas, Guillaume Kosmicki rassemble les tĂ©moignages de ceux qui sâengagent le plus souvent corps et Ăąmes dans lâaventure. Autrefois simples teufeurs, ces individus deviennent Ă leur tour acteurs des free parties. La tekno les a amenĂ©s Ă ce basculement « plus ou moins rapide et plus ou moins radical » . Certains restent sĂ©dentaires, mais la plupart prennent la route et deviennent des travellers ou plus exactement des « tekno travellers ». Ils sillonnent lâEurope et parfois le monde entier pour organiser des free un peu partout. Certains « appartiennent » Ă un sound-system, dâautres Ă©voluent en « Ă©lectrons libres » . Certains ont dĂ©jĂ des enfants quâils emmĂšnent avec eux. Dâaucuns vivent en communautĂ©s nomades, dâautres dans des squats. Tous ont cependant choisi une vie sans confort et loin des valeurs du consumĂ©risme.
habiter-le-nomadisme-exemple-habitat-mobile-travellers-mouvement-techno3Dans la derniĂšre partie du livre, Et aprĂšs, on retrouve nos travellers, ravers et free parteux Ă un moment diffĂ©rent de leurs existences : dĂ©sillusion pour certains, mais surtout activisme encore pour la plupart dâentre eux. MĂȘme si les actions ont souvent changĂ©. Dâaucuns montent des sound-systems sĂ©dentaires, dâautres quittent lâEurope et partent avec leurs camions sur dâautres continents, dâautres encore sâinscrivent dans un mouvement plus gĂ©nĂ©ral de squat artistique (voir lâexcellent chapitre sur « La Villa » rennaise et LâĂ©laboratoire). Les Rennais y dĂ©couvriront aussi le parcours dâun disquaire aux oreilles sans angle mort, ou celui de sound-systems bretons nĂ©s aprĂšs « la loi » (2001, lâamendement Mariani impose aux organisateurs des free parties une dĂ©claration prĂ©alable en prĂ©fecture sous peine de saisie de matĂ©riel) mais qui existent et alternent fĂȘtes lĂ©gales et illĂ©gales.
Pourtant, note Guillaume Kosmicky, « si diverses soient-elles, bien des voies choisies par les acteurs de la free au sortir de cette pĂ©riode de leur vie sont pour eux une suite logique de leur investissement et (âŠ) ils y retrouvent les valeurs auxquelles ils ont adhĂ©rĂ© » . On suit ces voies et ces parcours avec un intĂ©rĂȘt grandissant au fil des pages, heureux dâapprĂ©hender cette rĂ©alitĂ© par des voix multiples, diffĂ©rentes, qui donnent toute son Ă©paisseur Ă ce mouvement complexe.
Alors, la free party, une histoire ? Non, résolument, des histoires.
alter1fo.com
En trois mois, les free parties sont devenues LE marronnier de Letâs Motiv. Mais que voulez-vous, câest une question dâactualitĂ© : aprĂšs avoir Ă©voquĂ© We Had A Dream, Ă©mouvant documentaire de Damien Raclot-Dauliac au sujet des Heretik, le sound system qui a cramĂ© la capitale, puis signalĂ© la parution de lâouvrage passionnant de Guillaume Kosmicki (Free Party : Une Histoire, des Histoires), on ne peut passer sous silence la soirĂ©e organisĂ©e Ă lâHybride le 18 fĂ©vrier. Entre deux mixes assurĂ©s par DfazĂ© (LE sound system nordiste Ă©voquĂ© dans le bouquin), les auteurs prĂ©sentent leurs Ćuvres et rĂ©pondent Ă vos questions. Nous, on en a dĂ©jĂ deux sous le coude : pourquoi Kosmicki a-t-il passĂ© sous silence la scĂšne breakcore et un crew comme Peace Off ? Et plus prosaĂŻquement : câest oĂč lâafter ?
18.02, 19h : warm up Dfaze, 20h30 : We Had A Dream, 21h30 : table ronde avec G. Kosmicki, Dyna, D. Raclot-Dauliac, 22h30 : DJ set.
Lille, LâHybride, 4 euros. +33 320 88 24 66
DerniĂšre rĂ©volution musicale Ă ce jour, la techno ne sâest pas cantonnĂ©e aux pistes de danse, mais a aussi explorĂ© les territoires inconnus dâune nouvelle maniĂšre de faire la fĂȘte, celle de la « free party ». Apparue en Angleterre, Ă la toute fin des annĂ©es 80, cette contre-culture prĂŽne lâexpĂ©rience ultime de la fĂȘte, sans fin et sans limites gĂ©ographiques ni temporelles. Une rupture totale avec des concerts de rock courts, prĂ©visibles et ennuyeux. PubliĂ© aux Ă©ditions marseillaises « Le mot et le reste », le livre dâentretiens « Free Party » nous fait revivre la passionnante histoire des « free » Ă travers la multitude de petites histoires individuelles qui la composent. Des pionniers anglais du sound-system Spiral Tribe aux jeunes Bretons dâEpsylonn, sans oublier les Heretik franciliens, les principaux acteurs du mouvement racontent leur parcours, entre utopie des dĂ©buts et dĂ©sillusions des annĂ©es 2000. Musicien sous le nom de Tournesol dans le milieu des « free parties », lâauteur, le musicologue Guillaume Kosmicki, nâĂ©lude pas les tĂ©moignages qui fĂąchent (drogue, rĂ©pression et rĂ©cupĂ©ration commerciale), mais retranscrit toute la richesse dâun mouvement qui ne se limite pas Ă une simple alternative aux discothĂšques. Il est aussi un autre mode de vie, qui a expĂ©rimentĂ© avant lâheure la dĂ©croissance, lâautogestion Ă©nergĂ©tique et la libertĂ© de la « TAZ », cette zone autonome temporaire imaginĂ©e par le philosophe Hakim Bey.
www.nouvelle-vague.com
[âŠ]
⊠robuste ouvrage dans lequel dans lequel Guillaume Kosmicki agrĂšge les tĂ©moignages de nombreux activistes dâun mouvement Ă la fois hĂ©doniste (Vive la fĂȘteâŠ) et anticapitaliste (âŠlibre et gratuite). Dans le vrillant sillage des Spiral Tribe â sĂ©minal sound-system anglais qui rĂ©pandit cette nouvelle fiĂšvre en Europe continentale (et au-delĂ ) â et autres aventuriers de lâextase en rythme(s), toute une utopique Ă©popĂ©e revit sous nos yeux, dâimmenses espĂ©rances en cruelles dĂ©sillusions.
Cette Ă©mission de Canal B a Ă©tĂ© diffusĂ©e Ă plusieurs reprises durant le mois de dĂ©cembre. Elle prĂ©sente notamment des extraits de la table ronde qui sâest tenue le 27 novembre au Jardin moderne Ă Rennes, en ouverture de la nuit festive organisĂ©e pour le lancement de lâouvrage. Cette discussion dâun peu plus dâune heure a Ă©tĂ© animĂ©e par GaĂ«l Cordon, responsable du Centre de Ressource du Jardin Moderne, et a rassemblĂ© Jeff 23 (Spiral Tribe), Minh-Thu (Kanyar), PY (Mandragore), Mat (Epsylonn), et Guillaume Kosmicki, lâauteur du livre. Ces tĂ©moins, par la particularitĂ© de leurs approches, ont offert un condensĂ© de la diversitĂ© des quarante tĂ©moignages qui forment le livre. Voici lâenregistrement de cette table ronde dans sa quasi-intĂ©gralitĂ©, rĂ©alisĂ© par Erwan, de Canal B (seuls les Ă©changes avec le public, Ă la fin, ont Ă©tĂ© un peu Ă©courtĂ©s):
- intégrale Canal B
- format court (15â) Canal B
- les photos de la soirée : 18-55.org
Quelques semaines aprĂšs la parution dâun DvD retraçant la folle Ă©popĂ©e du Sound System Heretik, cette somme dĂ©finitive revient sur vingt ans de rave, de la naissance des Spiral Tribe Ă la diaspora Ă©lectronique (France, Italie, RĂ©publique TchĂšqueâŠ). La grande force du musicologue (et DJ) Guillaume Kosmicki rĂ©side dans le refus de lâhistoire froide et monolithique : la parole est donnĂ©e aux acteurs de la fĂȘte. Sporadiquement, lâauteur de Musiques Ă©lectroniques : Des avant-gardes aux dance floors (2009) recontextualise ces souvenirs empreints de nostalgie. Certes, les free parties, dernier mouvement underground de grande ampleur (oxymore ?) du siĂšcle dernier sont enterrĂ©es. Lâesprit originel, lui, pourrait bien renaĂźtre sous dâautres formes. EspĂ©rons.
Vient également de sortir le passionnant livre de Guillaume Kosmicki
Free party, une histoire, des histoires, constituĂ© dâune quarantaine de tĂ©moignages trĂšs variĂ©s de ceux qui ont vĂ©cu lâĂąge dâor du mouvement.
Entretien avec Guillaume Kosmicki:
Ils sâappellent Tomahawk, Heretik, UFO, Spiral Tribe, Psychopat, Defcore, Kanyar. Des noms barbares pour les uns, des tribus mythiques pour les autres. Des collectifs, des sound systems, la somme de trajectoires singuliĂšres qui sâentrecroisent depuis vingt ans, pour Ă©crire un large chapitre de la contre culture: celui des free parties. Ayant vĂ©cu le mouvement de lâintĂ©rieur, Guillaume Kosmicki met en perspective, dans Free party, une histoire, des histoires, une quarantaine de tĂ©moignages, deux gĂ©nĂ©rations dâĂ©lectrons libres qui racontent leurs tribulations tribales. Autant de rĂ©cits qui jalonnent la grande histoire des free, au fil des Teknivals (Millau 1994, Tarnos 1995, Vitry 1996⊠jusquâĂ la gĂ©nĂ©ration 2.0). Alors que beaucoup pensent que la fĂȘte sâest achevĂ©e avec les annĂ©es 90, des collectifs comme Epsylon tĂ©moignent aujourdâhui dâune nouvelle vivacitĂ©. Des anciens, des nouveaux, des figures historiques, des anonymes, des utopistes, des rĂ©sistants, des activistes⊠En confrontant ces parcours complĂ©mentaires, Kosmicki remet cette scĂšne de lâombre en pleine lumiĂšre, en montrant sans masque ce que les free ont amenĂ© aux gens, comment elles ont parfois orientĂ© leur vie, façonnĂ© leur ĂȘtre et boostĂ© leurs Ă©lans.
Musicologue et enseignant, spĂ©cialiste du phĂ©nomĂšne des raves et des free party, Guillaume Kosmicki est lâauteur de Free Party, une histoire, des histoires.
Un ouvrage de tĂ©moignages rares et sincĂšres dâacteurs majeurs du mouvement.
Trax: Comment est nĂ©e lâidĂ©e de ce livre?
Guillaume Kosmiki: je travaille sur le sujet depuis Iongtemps. De 1995 Ă 2000, jâai suivi des Ă©tudes supĂ©rieures de musicologie pendant lesquelles jâai Ă©tudiĂ© les phĂ©nomĂšnes de transe dans les raves, leur signification musicale ce que veulent nous dire ces musiques sur notre monde, sur notre environnement. En parallĂšle. jâai couru les raves, les free parties et les teknivals Ă©quipĂ© dâun appareil photo, dâun carnet de notes et dâun magnĂ©tophone pour recueillir des tĂ©moignages, Jây ai fait aussi des lives sous le nom de Tournesol, En 2009, jâai publie le livre Musiques Ă©lectroniques: Des avant gardes aux dance floors, aux Ă©ditions Le Mot et le Reste. Un ouvrage didactique sur lâhistoire des musiques Ă©lectroniques. Connaissant mon parcours, mon Ă©diteur mâa lancĂ© sur le projet dâun ouvrage sur le mouvement free party.
Trax: Comment cet ouvrage est-il structuré?
GK: Nous avons dĂ©cidĂ© dâaborder le mouvement free party sous un angle trĂšs personnel, Ă savoir celui de tĂ©moignages. Donc, depuis un an, je parcours la France pour interviewer les tĂ©moins, suivre leurs parcours de vie, avec des joies et des dĂ©ceptions. Je me suis intĂ©ressĂ© en particulier Ă la vie dans les sound-systems et Ă des notions comme le âDo It Yourselfâ, le nomadisme, lâesprit du voyage, Jâai suivi la maniĂšre dont les acteurs du mouvement ont Ă©voluĂ© jusquâĂ aujourdâhui. En tout, le livre rĂ©unit 40 tĂ©moins qui retracent 20 ans dâhistoire du mouvement free party. Il y a des personnages « historiques», de nombreux sound-systems comme 69db, Jeff et Debbie (Spiral Tribe), Mark (Teknokrates), Josy et Vincent (FullVibes), Ber et Zrtol (Metek), Ben (Heretik)âŠ
Pour complĂ©ter ce panel, jâai rĂ©alisĂ© des interviews dâautres activistes du mouvement: Marko (radio Ăko des Garrigues, label Kanyar), Ziggy (bookeuse), Gino (Cirkus Road System), Benji (sculpteur sur metal), Foo (musicien live, ancien traveller), DFI0 et Gonzo (du site Internet DĂ©fcore), Olive (musicien, organisateur).
Trax: Comment le mouvement rave sâest-il transformĂ© en mouvement free party?
GK: Au dĂ©part et jusquâen 1995/1996, le mouvement rave Ă©tait uni. Il y avait des fĂȘtes clandestines depuis le dĂ©but des annĂ©es 1990, avec tous les styles de musiques Ă©lectroniques, du hardcore au dub, en passant par la house et la techno⊠Et puis, il y a eu une scission entre dâun cĂŽtĂ©, une partie des organisateurs qui ont cherchĂ© la voie de la professionnalisation et de lâautre une radicalisation du mouvement rave Ă cause de la rĂ©pression fĂ©roce par les pouvoirs publics.
1996, câest dâailleurs la crĂ©ation de Technopol, suite Ă lâannulation de la rave Polaris Ă Lyon. Du coup, une partie du mouvement rave et le public avec, glisse vers la free party, illĂ©gale avec une musique la plupart du temps hard core, hard tek, transcore. jâai interviewĂ© William et StĂ©phane de Pinguins Records Ă Montpellier. Leur tĂ©moignage montre bien la scission entre des soirĂ©es officielles, comme les BorĂ©alis quâils organisaient, et des free parties, Fuck Borealis, qui avaient lieu en mĂȘme temps.
Trax : Quelle a été la meilleure période du mouvement free party?
GK: Dans cette histoire dâune vingtaine dâannĂ©es, chacun a vĂ©cu sa pĂ©riode dâeuphorie. Chacun a son parcours, ses souvenirs de bons moments. Aujourdâhui, de nombreux sound-systems perpĂ©tuent lâesprit du mouvement avec envie, Ă©nergie et gĂ©nĂ©rositĂ©, avec un goĂ»t nouveau pour la crĂ©ation artistique (dĂ©cors, lumiĂšres) et en sâouvrant Ă tous les styles Ă©lectroniques. Mais de mon point de vue, le mouvement free party sâest beaucoup essoufflĂ© au cours des annĂ©es 2000 pour plusieurs raisons. Il y a eu la mĂ©diatisation, alors quâau dĂ©part le mouvement Ă©tait clandestin. Du coup, câest devenu un phĂ©nomĂšne de masse. La qualitĂ© des soirĂ©es a baissĂ© aussi : moins dâesprit, moins dâambiance, une musique plus uniforme, voire carrĂ©ment rigide, monolithique. Certains musiciens se sont dĂ©tachĂ©s du don de soi, de leur musique, et ont recherchĂ© la notoriĂ©tĂ©, Et puis, lâarrivĂ©e de nouvelles drogues a changĂ© la fĂȘte, les drogues psychĂ©dĂ©liques (LSD, MDMA) ont Ă©tĂ© remplacĂ©es par la cocaĂŻne, la kĂ©tamine.
Globalement, lâutopie prĂŽnĂ©e par le mouvement a changĂ© avec les annĂ©es.
Trax :A-t-il été facile de traiter le sujet de la drogue avec vos interlocuteurs?
GK: Le livre se veut le plus franc possible, au plus proche du vécu, et le sujet de la drogue est traité complÚtement. Dans le livre, on sent des émotions, des instants qui touchent au sublime, et des moments glauques aussi.
Trax : Lâhistoire du mouvement free party est peu connue, et paraĂźt enfouie dans une mĂ©moire pourtant procheâŠ
GK Le livre mâa demandĂ© un grand travail de recherche. Principalement parce que les sound systems nâont pas de mĂ©moire collective: ils ne tenaient pas de blog,nâavaient pas de sites Internet. Mais aujourdâhui, ce travail est justement facilitĂ© par Internet. Tout un pan dâhistoire ressurgit grĂące Ă des sites qui collectent les souvenirs, les flyers, les photos. Il y a aussi les mĂ©moires de chacun des participants, et tout le challenge du livre a Ă©tĂ© de raviver cette mĂ©moire, de croiser les souvenirs avec des dates, des lieux, des fĂȘtes. Ăvidemment, jâai aussi vĂ©cu le mouvement free party de lâintĂ©rieur, comme universitaire et comme teuffeur, et jâai gardĂ© de nombreux documents, des flyers que jâavais datĂ©s et classĂ©s. Jâai aussi Ă©tĂ© chroniqueur de free parties sur te site Internet Kanyar Ă partir de 1998, toujours sous le pseudonyme de Tournesol. Du cĂŽtĂ© des mĂ©dias traditionnels, il y a peu dâarchives, ils ont peu ou pas traitĂ© ce sujet, ou principalement sous lâangle sensationnaliste, en rubrique faits divers, et pas dâun point de vue culturel ou social.
Trax: Le livre est accompagnĂ© de documents inĂ©ditsâŠ
GK: il comprend un cahier photos en couleurs de 32 pages, de nombreux clichĂ©s noir et blanc et aussi pas mal de flyers. Mais il est Ă©galement accompagnĂ© dâun CD de 14 titres, avec des sound-systems connus (Metek, Ubik, Dfaze) et des artistes amateurs. Tous sont hors Sacem car Ă lâĂ©poque, le refus des taxes et des rĂšgles Ă©tablies avait un sens.
Trax: Quel enseignement principal tirez-vous de lâensemble des tĂ©moignages recueillis?
GK: Toutes les personnes que jâai interviewĂ©es ont retenu des Ă©lĂ©ments positifs de leur passage dans un sound-system ou dans le mouvement free party. Que ce soit un esprit de dĂ©brouille, de âDo It Yourselfâ, ou une entraide entre les personnes. Cela a forgĂ© leur personnalitĂ©. Dans une apprĂ©ciation plus gĂ©nĂ©rale, je dirais que la free party est une nouvelle forme de fĂȘte qui sâest mise en place il y a une vingtaine dâannĂ©es. Ce nâest ni un bal sur une place de village, ni un concert, câest une nouvelle forme festive qui sâest inscrite durablement dans la paysage social et culturel,