Frank Zappa One Size Fits All
Cosmogonie du Sofa
« Le temps avait la lĂ©gĂšretĂ© dâun voile que lâon traverse Ă volontĂ© sans risquer une Ă©gratignure. Lâaventure se conjuguait au prĂ©sent, un prĂ©sent dĂ©mesurĂ©ment Ă©lastique. Les lendemains Ă©taient toujours plus beaux, semblables Ă des copies perfectionnĂ©es. Au grand mĂ©pris de lâusure, on vivait. Vieillir nâinquiĂ©tait que les vieux. Lâhorizon Ă©tait une ligne floue.
La brume sâeffilochait au-dessus de nos tĂȘtes. Le ciel serait bleu et les tempĂ©ratures afficheraient des records insolents. Ă lâheure exacte, regroupĂ©s Ă la terrasse dâun cafĂ©, nous sommes lĂ . Lâun vient des hauteurs de Belleville, un autre des Gobelins oĂč il a attendu celui qui demeure prĂšs du mĂ©tro Tolbiac. Le dernier, le plus prĂ©cieux, car nous lâespĂ©rons comme une pierre dâalchimie, arrive de Londres.
Je ne suis pas pressĂ©. Je flĂąne en suivant une ligne flexueuse, un serpent onirique dont la queue se trouve rue Charlot et la tĂȘte place du ChĂątelet. Jâai le goĂ»t de la lenteur et du paysage que lâon absorbe en faisant ribouler les yeux du dehors vers le dedans. La dĂ©rive continue telle quâ Internationale Situationniste en livre la technique dans son bulletin numĂ©ro 1, je la conçois Ă mon rythme, sans hĂąte Ă travers les ambiances variĂ©es.
Des chats gris salingue miaoutent Ă perte de rut. Les façades ne ressemblent pas Ă un dĂ©cor de film. Elles sont dâĂ©cailles et elles menacent de poudroyer en millions de petites particules. Une sorte de pluie empruntant un chemin dâangle pourrait tomber des façades. Mais il ne pleuvra pas. SĂ©cheresse certaine.
TrĂšs tĂŽt, jâai fermĂ© la porte de mon sixiĂšme Ă©tage. Afin de prendre le large, en passant par les rues de Turenne, des Minimes, des Tournelles. En mâĂ©cartant par la rue Saint-Antoine et son parcours rectiligne ocellĂ© de rares boutiques flamboyantes. Tout de mĂȘme, un disquaire ou trois. Et ces quelques bistros tenus par des patrons dĂ©calquĂ©s dâun rĂ©cit de Robert Giraud.
Une petite musique mâaccompagne, lueur inextinguible, flamme accrochĂ©e Ă la lanterne du souvenir. Câest un air qui chante en moi lorsquâun bonheur est proche :
Oh no I donât believe it
You say that you think you know the meaning of love
You say love is all we need
You say with your love you can change
All of the fools, all of the hate
I think youâre probably out to lunch »
Revue de presse
La Singette Missdinguette Le mag 30 octobre 2008
Jean-Marc Grosdemouge Site M-la-Music.net
Olivier Bride Guitarist magazine Novembre 2008
Mathieu Durand Jazz Magazine Janvier 2009
Zappa (1940-1993) :"la voix contraire qui annonce la fin des utopies" Olivier Bailly Agoravox 04/12/2008
Frederic Goaty Muziq Novembre-Décembre 2008
Sophie Chambon Les derniĂšres Nouvelles du Jazz Novembre 2008
QuatriĂšme livre de Guy Darol sur Franck Zappa, Cosmogonie du Sofa remonte aux sources de One Size Fits All.
Toujours plus pointu, Guy Darol consacre un volume Ă One Size Fits All, lâalbum de Franck Zappa sorti en 1975. EnregistrĂ© en quadriphonie, ce disque possĂšde un son inoubliable et quelques invitĂ©s notoires (Johnny Guitar Watson, Captain Beefheart). Il se rattache Ă la pĂ©riode funky merveilleusement reprĂ©sentĂ©e par la voix et le groove de George Duke.
Guy Darol dĂ©taille ici les conditions dans lesquelles il a dĂ©couvert cet album Ă sa sortie ou peu sâen faut. Il narre les heures dâĂ©coute et de dĂ©chiffrage des textes et des notes de pochette. Plus encore il consacre plusieurs chapitres au dĂ©cryptage de la couverture signĂ©e Cal Schenkel, ornĂ©e dâun sofa gigantesque et constellĂ©e de signes jusque lĂ hermĂ©tiques.
Au moyen dâune loupe et de sa connaissance des donnĂ©e alchimistes, lâauteur de Franck Zappa ou lâAmĂ©rique en dĂ©shabillĂ© nous fait tourner la pochette dans tous les sens afin que lâon comprenne les relations entre la musique de Zappa et Fulcanelli, Paracelse, HermĂšs Trismegiste, Roberto Matta, Jacob Böhme, HĂ©raclite et le singe Ko-Ko.
La thĂšse de cet ouvrage dĂ©montre que le temps est la question centrale. Le temps est le principe qui rĂšgle la conception du travail musical de Zappa et celle de lâordonnancement de ses Ćuvres. Lâinventeur de la continuitĂ© conceptuelle pensait le temps comme une constante sphĂ©rique et non comme une flĂšche. Comprendre cette approche revient Ă penser Zappa autrement. Car non seulement Zappa a transgressĂ© tous les styles, bravĂ© les interdits et tenu tĂȘte Ă toutes les censures mais il a, par la forme (sphĂ©rique) de son travail, annihilĂ© les postulats de lâentropie, ceux dâun temps rongĂ© par les mortelles mĂąchoires.
Passionnant volume (court mais dense), composĂ© avec gourmandise et dâune main qui sait trouver le mot prĂ©cis, One Size Fits All est le mode dâemploi du disque le plus populaire de Zappa en Europe.
Il est recommandĂ© cependant dâavoir dans sa discothĂšque le format vinyle pour scruter la pochette. Car One Size Fits All (le disque) est âlâalbum de tout lâuniversâ comme le dit Darol.
Une fois de plus, Guy Darol nous interprĂšte le rĂŽle du mariol avec son brio habituel et nous conte il Ă©tait une fois lâalbum de Frank Zappa, One Size Fits All (rĂ©alisĂ© en 1975), la tĂȘte dans les Ă©toiles musicales et les fesses calĂ©es dans le sofa sidĂ©ral. Histoire aussi dâentendre la zizique par delĂ la pochette et entreprendre une complicitĂ© explicite entre le chef dâorchestre et le graphiste Calvin Schenkel.
Grand connaisseur de Zappa, Guy Darol a dĂ©jĂ consacrĂ© plusieurs livres Ă son maĂźtre, comme Zappa de Z Ă A ou Frank Zappa ou LâAmĂ©rique en dĂ©shabillĂ©, qui dĂ©cortiquaient toute lâoeuvre du musicien. Comme chaque livre de la collection âSoloâ, cette Cosmogonie du sofa analyse le lien intime entre un homme et un album, un seul. Et nous fait revivre les annĂ©es Ă©tudiantes de Darol, Ă Paris quand, en compagnie de ses potes, il dĂ©couvrait pour la premiĂšre fois lâalbum One size fits all.
SpĂ©cialiste du gĂ©nie moustachu â lâauteur trĂšs Ă©clairĂ© a Ă©galement Ă©crit Frank Zappa ou lâAmĂ©rique en dĂ©shabillĂ© et co-Ă©crit Zappa de Z Ă A -, Guy Darol invite ses lecteurs Ă se frotter pendant moins dâune centaine de pages Ă lâunivers dadaĂŻste, brillantissime, sarcastique et hautement musical de lâun des compositeurs majeurs du XXĂšme siĂšcle. A partir de lâun des disques les plus emblĂ©matiques de lâĆuvre du maĂźtre, One Size Fits All, Guy Darol dĂ©crypte pour nous une partie des obsessions, codes secrets et private jokes du chef dâorchestre visionnaire que fut Zappa. ForcĂ©ment intello, Ă©maillĂ©e de souvenirs personnels, cette petite promenade dans lâantre zappienne en apprend beaucoup au fan, mĂȘme Ă©rudit, et donne au simple curieux lâenvie dâen savoir plus, tant le butin partiellement dĂ©voilĂ© regorge de richesses. De lâalbum Lumpy Gravy (1967) Ă lâaventure de lâorchestre symphonique Yellow Shark, lâinventeur des Mothers Of Invention nâa cessĂ© de questionner lâAmĂ©rique, dâironiser sur ses valeurs fondatrices, en rĂ©vĂ©lant au passage Ă son public une flopĂ©e de virtuoses avant lui inconnus (Vinnie Colaiuta, Ian Underwood, Ansley Dunbar, Steve VaiâŠ). Se considĂ©rant lui-mĂȘme (Ă tort) comme un guitariste Ă la technique limitĂ©e et un crĂ©ateur Ă lâaura finalement confidentielle, Zappa reste, encore aujourdâhui, un compositeur « rĂ©servĂ© » aux seuls musiciens. Câest bĂȘtement dommage et reprĂ©sentatif dâune certaine paresse intellectuelle caractĂ©ristique de notre Ă©poque. Puisse ce livre donner lâenvie au plus grand nombre, et pas seulement aux guitaristes, dâĂ©couter les disques du musicien majuscule que fut (et demeure) Frank Zappa.
Autour de One Size Fits All, Guy Darol, spĂ©cialiste Ă©mĂ©rite du gĂ©nial moustachu, rĂȘve, divague, conjecture. De la dĂ©couverte entre amis, comme dans une cĂ©rĂ©monie occulte, dâune pochette mystĂ©rieuse (souvenez-vous ces planĂštes, cette main Ă©voquant La Chose de la famille Adams, ce sofa dâun rouge intriguant) aux Ă©coutes quasi-mĂ©taphysiques des Florentine Pogen et autres Inca Roads, lâauteur transmet avec lyrisme son amour pour la musique de Zappa. Au fil de rĂ©flexions sur le temps, lâunivers, et les signes du zodiaque, il distille ses souvenirs du Paris des seventies, une capitale emplie de bars, de disquaires et de salons dâĂ©coute : une sorte de « Je me souviens » Ă la PĂ©rec, Ă commencer par le jour de lâachat du disque : « Jâignorais les consĂ©quences de cet acte, conclut-il. Une aventure Ă©poumonante. » Au sortir de court rĂ©cit, une seule envie nous traverse : rĂ©insĂ©rer One Size Fits All dans la chaine.
> Ă lire et Ă voir en ligne
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=48056
[âŠ] Câest la belle littĂ©rature, on aimerait trousser du bel ouvrage avec autant de talent. Il va sans dire que lâon retrouve lâinaltĂ©rable Ă©motion suscitĂ©e par les 10457 premiĂšres Ă©coutes de ce chef-dâoeuvre zappaĂŻen, Ă travers celles de lâauteur, qui sait si bien les coucher sur papier. Dans la mĂȘme collection, lâon signalera lâĂ©patant Nirvana/Drain You dâOlivier Pilarczyk et le Cowboy Junkies/The Trinity Sessions dâAnne Savelli.
La maison dâĂ©dition marseillaise Le mot et le reste a sorti une ravissante petite collection intitulĂ©e Solo qui est un vrai plaisir de lecture. Un auteur dĂ©crit les Ă©motions suscitĂ©es Ă lâĂ©coute dâun disque, Ă la vue dâune pochette ou aprĂšs un concert. LâidĂ©e est sĂ©duisante, les trouvailles ou les bonheurs dâĂ©criture multiples selon la personnalitĂ© des auteurs. Le propos peut parfois sâobscurcir, lâĂ©criture se regarder dans un miroir, fascinĂ©e par ses propres arabesques et son propre mouvement, lâexercice de style nâen demeure pas moins fascinant car il sâagit bien dâun moment singulier, dâune rencontre fondatrice avec une musique qui sâinscrit Ă jamais dans une vie. Ainsi, Anne Savelli nous prĂ©sente son bonheur dâĂ©coute des Cowboy Junkies et en particulier de la sĂ©ance de the Trinity Session de 1988, Guillaume Belhomme dĂ©voile ses rĂ©flexions trĂšs littĂ©raires avec Morton Feldman/For Bunita Marcus. Cet enthousiasme ressenti, chacun de nous, « hommes (et femmes) du commun Ă lâouvrage » comme disait Dubuffet est susceptible de le faire partager Ă son tour. Se joue alors, nĂ©cessairement, un processus dâidentification Ă la lecture de ces solos, petites piĂšces rĂ©vĂ©latrices dâune Ă©coute attentive, passionnĂ©e. Cette expĂ©rience bouleversante donne matiĂšre Ă Ă©crire un rĂ©cit composĂ© de brefs chapitres prĂ©sentant lâobjet dâĂ©tude et dâadmiration : sây dĂ©veloppent en filigrane des sentiments trĂšs personnels, dĂ©coupant une tranche de vie, un parcours qui traque lâintime et aussi de petites histoires dâamour, des histoires de tous les jours.
RĂ©vĂ©lations parfois anodines, parfois brutales, qui en quelques lignes explosent Ă la face du lecteur, qui, Ă son tour peut entrer en rĂ©sonance. Il ne sâagit pas volontairement dâune critique Ă©rudite, trĂšs technique qui se veut « objective » . On a plus affaire Ă un travail de passionnĂ©, un portrait vivant nĂ©cessairement documentĂ©, qui, en dĂ©pit de lâanalyse originale et rigoureuse tient de lâessai, de la nouvelle. OĂč les digressions ne sont jamais suspectes, de rĂ©miniscences en associations dâidĂ©es, de souvenirs intimes en rĂ©flexions politiques ou poĂ©tiques sur la crĂ©ation et le sens de lâhistoire.
Si vous en voulez une illustration des plus saisissantes, lisez lâouvrage de Guy Darol vĂ©ritablement obsĂ©dĂ© par Frank Zappa qui nous fait partager ici La cosmogonie du sofa, le cĂ©lĂšbre OSFA pour les initiĂ©s (Ă savoir One Size Fits All, rĂ©alisĂ© en 1975).
De la pochette aux textes, Guy Darol passe en revue de façon inĂ©puisable avec une maĂźtrise saisissante, lâhistoire de lâalbum et surtout dĂ©crypte ce qui reste (pour lui) « lâalbum de lâunivers entier ».
Certes on pĂ©nĂštre dans des zones dâinintelligibilitĂ© : le lecteur lambda nâaura pas toujours ces illuminations prodigieuses qui semblent avoir frappĂ© lâauteur, familier de lâunderground zappaĂŻen⊠mais par libres associations, citations, divagations impulsives, il traque nĂ©anmoins dans cette expĂ©rience une communautĂ© de sentiments. On dĂ©couvre ici une sorte de journal intime qui ne ressemble Ă aucun autre, Ă©rudit et pourtant accessible, pour qui sâintĂ©resse un tant soit peu Ă Frank Zappa. On est Ă©mu aussi de cet attachement indĂ©fectible Ă un homme et sa musique. Ă dĂ©couvrir !