Easy listening
Exotica et autres musiques légÚres
Nous, nous voulons Ă©tablir une musique faite pour satisfaire les besoins « utiles ». LâArt nâentre pas dans ces besoins. La « Musique dâameublement » crĂ©e de la vibration ; elle nâa pas dâautre but ; elle remplit le mĂȘme rĂŽle que la lumiĂšre, la chaleur et le confort sous toutes ses formes.
Erik Satie Ă son ami Jean Cocteau
La musique easy listening erre au-dessus de tous les styles musicaux qui existent depuis le XVIII^e^ siĂšcle jusquâau dĂ©but des annĂ©es 1970. Câest une musique large, sans ĆillĂšres, qui va puiser son inspiration Ă des sources bien dissemblables comme les compositeurs de musique classique, les big bands amĂ©ricains des annĂ©es 1940, les ensembles gamelan balinais folkloriques, les Beatles, la bossa-nova ou la musique hawaĂŻenne traditionnelle. Elle rassemble des personnages aussi diffĂ©rents que lâillustre Burt Bacharach, lâhypnotique pseudo-Indien Korla Pandit, la diva pĂ©ruvienne Yma Sumac, le Français Roger Roger, auteur de pastilles musicales pour lâORTF et de son compĂšre Nino Nardini, ou encore Ennio Morricone, câest dire la difficultĂ© de recenser tous les reprĂ©sentants de cette famille musicale qui a servi de base de donnĂ©es infinie et de source dâinspiration pour des artistes tels que les Beastie Boys, le Wu-Tang Clan, Stereolab, The Avalanches, Portishead, The Cramps etc. Des ascenseurs et supermarchĂ©s au salon des clubs lounge, de lâexotica qui envahit lâAmĂ©rique dâaprĂšs-guerre aux bandes-son des films dâexploitation, cet ouvrage dĂ©finit les contours dâun genre musical omniprĂ©sent et pourtant mal connu.
Revue de presse
- Easy listening Franck Cochon 90bpm 22 septembre 2016
- Entretien avec Erwann Pacaud et playlist Fred Landier The Drone 8 septembre 2016
- The Party Emmanuel Dosda Poly 8 septembre 2016
LâĂ©quipe de Easy Rider a choisi Easy Listening et Indie pop cette semaine pour vous donner de quoi lire en cette fin dâannĂ©e.
Rendez-vous sur le site de Easy Rider pour réécouter lâĂ©mission
Easy Listening, un terme grossier sans lâĂȘtre franchement, plein de sous-entendus mĂ©prisants quant Ă la qualitĂ© musicale. Faut dire que tout est dans le titre : une musique qui ne demande aucun effort dâattention, un bon fond sonore destinĂ© Ă occuper les oreilles, de la partoche au kilomĂštre.
Dans les faits, on nâest pas toujours trĂšs loin de la vĂ©ritĂ© mais, pour qui voudra bien ouvrir le tiroir et fouiller un peu dedans, lâĂ©tiquette, comme toutes les Ă©tiquettes, renferme un tas de sous-genres : exotica, space age pop , exploitation, mood, library. Des caisses dĂ©bordantes de productions improbables promettant la bande-son idĂ©ale pour un barbecue rĂ©ussi ou celle dâune soirĂ©e de cĂ©libataires ; un voyage dans lâespace pour explorer la galaxie ou un aller-retour express en AmĂ©rique du Sud ou en Afrique. Des disques qui flattent le matos stĂ©rĂ©ophonique et dâautres dâune kitscherie sans limites, oeuvres de compositeurs productifs et de producteurs avant-gardistes parfois connus des seuls initiĂ©s, samplĂ©s par des beatmakers capables de trouver la boucle en or dans une tonne de vinyles aseptisĂ©s.
VoilĂ de quoi y voir plus clair, une bougie dans une mine immense que Erwann Pacaud met Ă la disposition des curieux, avec la bonne dose dâhumour rĂ©glementaire.
Pas un mot en revanche sur les risques bravĂ©s par lâauteur, lui qui, pour sa sĂ©lection, a fatalement dĂ» gaver ses tympans dâalbums aussi passionnants quâun dĂ©compte de charges de co-propriĂ©tĂ©âŠ
Lire la chronique sur 90bpm.fr
On a parlé Muzak et Easy Listening avec le journaliste et écrivain Erwann Pacaud.
Depuis le premier grand âretour de modeâ de ce quâon appelait alors easy listening tout au long des annĂ©es 90, avec tous ces groupes et labels dans le vent qui actualisaient le genre en citant respectueusement leurs rĂ©fĂ©rences (de Tricatel Ă Stereolab aux livres et compiles RE/Search, de Pizzicato Five Ă la redĂ©couverte de Martin Denny, Esquivel ou Les Baxter, de Mike Flowers Pop, Katerine ou Tipsy aux compilations Ultra Lounge), lâapparente lĂ©gĂšretĂ© de la muzak et de lâexotica des annĂ©es 50 et 60 est retournĂ©e peu Ă peu dans les mĂ©andres de lâunderground des connaisseurs dans les annĂ©es 2000, comme une marotte de spĂ©cialistes pointus, un comble pour une musique au dĂ©part vouĂ©e Ă ambiancer les ascenseurs, les supermarchĂ©s ou les aprĂšs-midi de desperate housewifes amĂ©ricaines.
Le livre dâErwann Pacaud qui vient de sortir chez Le Mot et Le Reste, sobrement titrĂ© Easy Listening, exotica et autres musiques lĂ©gĂšres va dans le sens dâun possible deuxiĂšme âretour de modeâ qui flotte dans lâair du temps, au moment oĂč la nouvelle vague garage et psychĂ© mondiale actuelle commence Ă lever le pied sur les drogues dures pour redĂ©couvrir le kirsch et le martini dry en (rĂ©)Ă©coutant les disques fĂ©tiches des Cramps ou de Spacemen 3, les deux principaux artisans de la premiĂšre redĂ©couverte de lâavant-garde qui se cachait dans les disques dâapparence kitch vendus Ă lâĂ©poque au kilo sur les vide-greniers de campagne. Ajoutons à ça lâabsurde mais nĂ©cessaire folie de la réédition de masse, la concurrence sauvage des diggers aux quatre coins du globe, WikipĂ©dia et Discogs : tout semble en place pour un nouveau ras-de-marĂ©e exotique et chaloupĂ©. Les chemises hawaĂŻennes sont mĂȘme dĂ©jĂ en vente chez Celio et les congas, les bongos et les timbales se voient de plus en plus sur les scĂšnes de concerts.
Mais quand les moins curieux se contenteront de dĂ©corer leur salon (ou leur bar Ă vin) avec les pochettes de disques Command Records en Ă©coutant une playlist Deezer de reprises de Caravan, dâautres applaudiront des deux mains lâexercice pĂ©rilleux dâErwann Pacaud qui, en sĂ©lectionnant (prĂ©texte Ă raconter des histoires) 100 disques du genre dans son livre, nous offre pour la premiĂšre fois en français un panorama de cet univers musical aux innombrables galaxies jalonnĂ©es de personnalitĂ©s hautes en couleurs, de musiciens gĂ©niaux Ă la valeur reconnue Ă posteriori et dâessentielles trouvailles formelles, sonores et techniques souvent cachĂ©es par la gentille candeur imposĂ©e par lâobjet mĂȘme de ce âgenreâ : ĂȘtre une musique de fond, une musique dâambiance. Car ces disques âpour les parentsâ des annĂ©es 50 Ă©taient bien loin dâĂȘtre si mauvais que pouvaient le penser les jeunes qui dĂ©couvraient âleurâ rockân roll. De Sun Ra Ă Throbbing Gristle, des Cramps Ă Jello Biaffra, de Dj Shadow Ă Pete Kember et Ă©videmment de A Tribe Called Quest, De La Soul et Jungle Borthers aux Beastie Boys, lâeasy listening aura marquĂ© un gros paquet des musiciens les plus radicaux, innovateurs et avant-gardistes de leur temps : inutile de dire quâon attendait ce livre depuis longtemps. Et Erwann Pacaud, comme tout bon passeur, est intarissable sur le sujet, en vrai spĂ©cialiste quâil est. Son livre devient dâailleurs la rĂ©fĂ©rence en la matiĂšre qui manquait invraisemblablement au corpus des essais sur la musique (pas de mauvais esprit sâil vous plait, oui câest le seul livre en français sur le sujet, mais câest surtout une vraie encyclopĂ©die, et bien Ă©crite en plus).
Et si en plus il vous fallait la preuve que M. Pacaud maßtrisait son sujet, on lui a posé des questions difficiles, exprÚs. Interview.
Faut-il ĂȘtre passionnĂ© pour Ă©crire un livre pareil ?
Erwann Pacaud : Câest clair que pour Ă©couter lâintĂ©grale de Mantovani ou de Ray Conniff quasiment tous les jours, il faut un tant soit peu ĂȘtre passionnĂ©. Non seulement passionnĂ© de cette musique apparemment facile dâĂ©coute mais Ă©galement des compositeurs eux-mĂȘmes et essayer de comprendre par quel biais ils en sont arrivĂ©s lĂ . Câest ça qui me fascine dans cette musique, câest quâen surface, câest du miel pour les oreilles mais quand on se penche sur la vie de ces compositeurs et quâon on Ă©coute comment ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s ces albums, ce sont de vĂ©ritables pionniers qui nâhĂ©sitent pas Ă aller au-delĂ de leurs parcours classique (que ce soit dans la musique classique ou le jazz) pour se consacrer et accompagner la crĂ©ation du format Long Play (LP) puis lâĂ©volution de la stĂ©rĂ©o et dâexpĂ©rimenter. Je pense Ă Esquivel, doux-dingue de la stĂ©rĂ©o et du son en sonorama quâil a rĂ©ussi Ă dĂ©velopper, ou encore Enoch Light et son label Command Records mais aussi Andre Popp, Jean-Jacques Perrey, Raymond Scott etc.
Quand je regarde avec le recul les compositeurs que jâai choisis, ce sont pour la plupart des aventuriers, sĂ»rs de leur coup et qui ne demandent rien Ă personne. Ils tracent leur route seuls et tant pis sâil ne resteront pas dans lâhistoire officielle de la musique du XX^e^ siĂšcle. Jâai un trĂšs grand faible pour les outsiders de cette histoire officielle et je prĂ©fĂšre 100 fois plus la dĂ©marche dâEden Ahbez, de Korla Pandit ou de Chaino que celle des Beatles ou des Rolling Stones, dont la vie et les albums ont Ă©tĂ© maintes et maintes fois dĂ©cortiquĂ©s.
Je suis Ă©galement Ă©bahi et encore fascinĂ© par le succĂšs de la muzak aux Ătats-Unis qui a quand mĂȘme rĂ©ussi Ă refourguer son concept de musique dâascenseur Ă de millions de sociĂ©tĂ©s et des millions dâamĂ©ricains. Imbattables sur le plan marketing ces amĂ©ricains. Faire vendre un album de musique spĂ©cialement composĂ©e pour passer un excellent barbecue en famille, câest trĂšs fort. Câest marrant car lâobjectif des plateformes de streaming comme Spotify ou Deezer et de leurs innombrables compilations nâest pas trĂšs Ă©loignĂ© de ceux de la sociĂ©tĂ© Muzak Ă lâĂ©poque, celle dâaccompagner tous les moments de la journĂ©e.
MĂȘme chose pour lâexotica, un phĂ©nomĂšne unique et typiquement amĂ©ricain qui a durĂ© quelques annĂ©es dans les annĂ©es cinquante qui nâa Ă©tĂ© ârĂ©vĂ©lĂ©â et mise en avant en France par lâexposition de Sven Kirsten au MusĂ©e du Quai Branly, Tiki Pop. Et cela fait partie de lâhistoire de la sous-culture amĂ©ricaine car lâinfluence des mĂ©lodies polynĂ©siennes ne sâest pas seulement fait sentir dans la musique mais Ă©galement dans lâarchitecture, le cinĂ©ma, les bars et les cocktail parties⊠Donc historiquement, pour quelquâun qui sâintĂ©resse aux sous-cultures, il nây a pas eu que la rĂ©volution du rockânâroll et de la musique psychĂ©dĂ©lique mais Ă©galement une autre rĂ©volution, beaucoup plus douce, pas du tout rebelle et qui, techniquement, nâa vraiment rien Ă envier aux compositeurs de musiques Ă©lectroniques actuels ou de la musique pop.
Rendez-vous sur le site de The Drone pour lire toute lâinterview dâErwann Pacaud
De la Musique dâameublement dâErik Satie (1918) Ă Ritornano Quelli DiâŠ. Calibro 35 de Calibro 35 (2010), Erwann Pacaud explore lâEasy listening, lâexotica et autres musiques lĂ©gĂšres. En avant la muzak !
La moumoute blonde, le costard blanc et le sourire ultra brite de Mike Flowers Pops reprenant le Wonderwall des mauvais garçons dâOasis. Les compilations The Sound Spectrum ou Get Easy !, sâĂ©coutant un verre de Vodka Martini Ă la main. Les soirĂ©es lounge de chez Madame Jojoâs Ă Londres oĂč lâon danse accoutrĂ© comme Austin Powers⊠Au milieu des annĂ©es 1990, impossible dâĂ©chapper Ă la vague du revival easy listening sĂ©vissant un peu partout, mĂȘme en France (lâalbum de ValĂ©rie Lemercier, Philippe KaterineâŠ).
Une mode. Un mode de vie pour certains prĂ©fĂ©rant se prĂ©lasser que travailler. Un style aux contours flous, sensĂ© ĂȘtre light, sans saveur, inoffensif, mais qui irrigue encore aujourdâhui la production musicale.
Erwann Pacaud rappelle que, dans les annĂ©es 1950, il fallait choisir son camp, entre lâeasy listening de Les Baxter et le rockânâroll dâElvis : « Les parents optent pour la gĂ©nĂ©ration cocktail qui vĂ©nĂšre le raffinement de ces mĂ©lodies lĂ©gĂšres opposĂ©es Ă leur progĂ©niture subjuguĂ©e par cette musique rebelle et envoĂ»tĂ©e par le pelvis du King. » Et bing, fracture gĂ©nĂ©rationnelle.
Erwann Pacaud rappelle que, dans les annĂ©es 1950, il fallait choisir son camp, entre lâeasy listening de Les Baxter et le rockânâroll dâElvis : « Les parents optent pour la gĂ©nĂ©ration cocktail qui vĂ©nĂšre le raffinement de ces mĂ©lodies lĂ©gĂšres opposĂ©es Ă leur progĂ©niture subjuguĂ©e par cette musique rebelle et envoĂ»tĂ©e par le pelvis du King. » Et bing, fracture gĂ©nĂ©rationnelle.
Les annĂ©es 1930 : la sociĂ©tĂ© Muzak façonne de la musique dâascenseur au km, sensĂ©e ĂȘtre « utilitaire », « dĂ©corative », dont le but « purement marketing » est « de faire consommer plus dans les galeries marchandes » et « dâaccroĂźtre la productivitĂ© » dans les entreprises. Avec lâarrivĂ©e du 33 tours, les demeures modernes des familles modĂšles amĂ©ricaines peuvent, dans les fifties, sâĂ©quiper et diffuser de la Music for Reading, Relaxing ou mĂȘme pour le Barbecue entre amis.
Les plus coquins sâessayeront mĂȘme au strip-tease sur des rythmes jazzy, tandis que dâautres sâapprĂȘteront Ă voyager dans les Andes dâYma Sumac ou Ă HawaĂŻ, chemise Ă fleurs sur le dos, grĂące aux sonoritĂ©s lointaines de lâexotica mĂȘlant mambo et calypso, congas et bongos. Lâeasy listening sort dĂ©finitivement des intĂ©rieurs middle classe lorsquâelle nous met en orbite, comme y parvient la space pop de Ron Goodwin et son orchestre.
Avec Mancini, Schiffrin ou Barry, lâexotica, les « musiques lĂ©gĂšres » sâimmisceront dans les BO de films dâespionnage ou de sexploitation⊠le genre gagnant ses lettres de noblesses. Les producteurs de hip-hop, musiciens pop et artistes Ă©lectroniques des dĂ©cennies Ă venir nâauront aucun complexes Ă piller la musique easy, aussi esthĂštes soient-ils, mĂȘme lorsquâils se nomment Stereolab ou Aphex Twin (le projet Mike & Rich).
Retrouvez lâarticle et la sĂ©lection musicale de lâauteur sur le site de Poly