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Parution : 24/09/2008
ISBN : 9782915378665
80 pages (11 x 17 cm)

8 €

Cowboy Junkies

The Trinity Session / ‘til I’m Dead

« le lieu
PlutĂŽt le tabac de la Sorbonne, dans l’arriĂšre-salle, arc de cercle oĂč rĂ©viser ses cours. Ou mieux sur le devant, dans le cube de verre qui donne sur la place et son renfoncement, une table prĂšs de la porte. C’est mĂȘme la premiĂšre image qui me soit venue : une fin d’aprĂšs-midi d’automne, la pluie la nuit dĂ©jĂ  tombĂ©es. La lumiĂšre ? Celle du verre teintĂ© (ces baies vitrĂ©es sur rails qu’on peut escamoter), celle d’un cendrier propre au travers duquel on regarde. Un marron qui s’ignore, un beige brun de comptoir. C’est plutĂŽt lĂ , sur la table posĂ©e, qu’il m’a offert cette cassette, Cowboy Junkies : The Trinity Session, second album d’un groupe canadien qu’il venait de dĂ©couvrir et qui pensait-il me plairait.
On partageait les Clash, Nick Cave, qu’il avait mĂȘme croisĂ© et dont il m’avait montrĂ© l’autographe.

l’objet
Aujourd’hui, le boĂźtier, la cassette ne quittent plus la chambre. Je les perds, les retrouve, je les mets de cĂŽtĂ© les perds. SĂ©parĂ©s l’un de l’autre, quand je pose la main sur l’un l’autre a dĂ©jĂ  filĂ© sous des couches de livres, vĂȘtements, journaux, tandis que le CD rachetĂ© en ligne d’un clic je sais toujours sa place. Ce n’est pas tant l’objet qui compte ?
Puis, au bout de quatre ou cinq pages, quand quelque chose du livre commence Ă  apparaĂźtre, le boĂźtier la cassette surgissent par magie, rangĂ©s sur le bureau. SĂ©parĂ©s l’un de l’autre mais sages, tout prĂšs, bien calĂ©s cĂŽte Ă  cĂŽte. Je les prends, les imbrique, je les tiens dans ma main : il est temps.
Évidemment le nom du groupe, Cowboy Junkies, laissait tout prĂ©sager ou presque, et l’album n’a rien Ă  voir.

celui qui
Sur la photo, Ă  la Villette, il porte une chemise blanche mais c’est exceptionnel : plus qu’un autre c’est l’homme en noir. Il paraĂźt qu’aujourd’hui tel est toujours le cas, des pieds Ă  la tĂȘte tout en noir (chaussures, cheveux, montures de lunettes). Mais je ne l’ai pas revu.
Vous ouvrez le boĂźtier, vous retrouvez un ami avec lequel vous avez bu sans doute une centaine de cafĂ©s, avez parlĂ© concerts, disques, pochettes. Quinze, vingt ans plus tard ce qui reste c’est sa voix, une façon de marcher en racontant dĂ©jĂ . À l’époque, sa culture musicale se tisse, prend forme devant les autres sans qu’il s’en rende compte, rĂ©fĂ©rences en rafales Ă  tenter de retenir rue Pierre-Sarrazin devant la vitrine de New Rose, avant de reprendre le boulevard.

(Pierre Sarrazin_: bourgeois parisien, propriétaire au XIII^e^ siÚcle dit la plaque)

Celui qui offre offre vraiment. Ne toise pas, ne prend pas le pouvoir lorsqu’il parle. Vous ĂȘtes dĂ©passĂ© ? Ça ne fait rien. Il rĂ©pĂšte, donne le nom d’un bassiste, le titre d’un album. S’éloigne, long manteau noir, cartable pour les cours. Reste le sac du disquaire qu’on n’ose pas jeter. Pourtant les clients le savent : ce n’est mĂȘme pas qu’il froisse, qu’il crisse, le sac de New Rose. Ni kraft ni plastique on ne connaĂźt pas sa matiĂšre. Sa texture sonore ? Trois notes en dents de scie, les mĂȘmes, toujours les mĂȘmes, qui vous flinguent un cinĂ©.

Et sinon ?

Je glisse la cassette dans son papier cadeau, je la range dans ma poche. Du cĂŽtĂ© flou, grattĂ©, comme photocopiĂ© de la photo du groupe je garde en mĂ©moire la couleur, entre papier et cendre, ce beige brun de comptoir qui signe la pochette_ : c’est un dĂ©but, comme d’avoir dĂ©jĂ  entendu la musique. Cadeaux Ă©parpillĂ©s sur le matelas par terre, la cassette cherche sa place. »

Revue de presse

- Cowboy Junkies Vincent Théval Magic Septembre 2008

- Cowboy Junkies

FenĂȘtres, Open Space, le premier livre d’Anne Savelli paru l’an passĂ©, Ă©tait un singulier carnet de voyage, journal de bord Ă  l’affĂ»t des paysages urbains dĂ©voilĂ©s par la ligne 2 du mĂ©tro parisien, en partie aĂ©rienne.
C’est à un autre voyage qu’invite Cowboy Junkies, The Trinity Session.
Pas dans le temps, pas vraiment. L’auteur campe rapidement le dĂ©cor (fin des annĂ©es 8o, fin de la fac, bande d’amis, cafĂ© de la Sorbonne, disquaires, concerts, que faire de sa vie.) mais le roman ne sera pas celui-lĂ , plutĂŽt le rĂ©cit d’une attente, d’un temps Ă  moitiĂ© mort bientĂŽt envahi par un album : The Trinity Session, le classique du renouveau folk (comme on dit, nous, les critiques) publiĂ© en 1988 par les Cowboy Junkies. VĂ©hicule d’un pĂ©riple au ralenti, le disque sera pour la narratrice une obsession salvatrice, une bĂ©quille.
Dans son petit studio au sixiĂšme Ă©tage (sans ascenseur), la jeune femme est partagĂ©e entre deux vies: l’une glisse au fil des annĂ©es universitaires; l’autre est plus mystĂ©rieuse, figĂ©e dans une attente dont on sait peu, marquĂ©e par une sĂ©paration que l’on devine, rythmĂ©e par des lettres et des timbres. Mais, on comprend quels murs la sĂ©parent de celui «Celui Ă  qui (j’écris)» par la force d’une plume qui se joue de la ponctuation, bouscule avec des images pour trĂšs prĂ©cisĂ©ment dĂ©crire ce qu’elle ne veut pas toujours nommer («Les femmes en blocs fleuris», fulgurance pour dire les femmes de prisonniers).
Le texte est ciselĂ©, dĂ©coupĂ©, vĂ©ritablement mis en page, comme un film est mis en scĂšne. Anne Savelli dĂ©crit avec une inventivitĂ© singuliĂšre la dĂ©couverte de The Trinity Session, la lente addiction Ă  la voix de Margo Timmins, Ă  cette musique tendue et ankylosĂ©e («le rock sans bruit»). VĂ©ritable historienne impressionniste, elle reconstitue le parcours du groupe, l’enregistrement d’un disque qu’elle veut arpenter et investir comme un territoire quasiment vierge. Il y a lĂ  quelques phrases magnifiques sur ce rapport que nous avons tous entretenu avec des chansons dont nous ne comprenions pas ou mal les paroles. Ces histoires que nous nous sommes tous racontĂ©es: «Ce qu’il faut c’est que le monde flotte, s’évanouisse et qu’il se distille autrement. Pour rĂ©ussir le sens est de trop, pas de phrases, pas de phrases, il faut deviner et c’est tout, autre chose que ce qui se dit, ce qui n’a aucune importance, deviner de cĂŽtĂ© pour que les paroles Ă©chappent/un boomerang/ et viennent mieux s’ancrer, rĂ©sonnent. Tout le disque est un envoĂ»tement, on le sait.»
En marge, le récit nous touche particuliÚrement par la façon dont il rend hommage aux passeurs, à ceux par qui le tourbillon arrive.
Car il y a deux figures hors champ dans Cowboy Junkies, The Trinity Session :
«Celui Ă  qui (j’écris)» mais aussi «celui qui (offre la cassette)».
Ces chansons qui changent la vie sont un cadeau d’anniversaire, venu de
quelqu’un qui a, depuis, fait profession de cette curieuse posture: ĂȘtre celui qui
offre. Quelqu’un qui a partticipĂ© Ă  la fondation d’ une revue pop moderne oĂč
l ‘on partage des chansons et des Ă©motions qui essaimeront leurs histories, accompagneront des bouts de vie.

Vincent Théval
Magic Septembre 2008