Cowboy Junkies
The Trinity Session / âtil Iâm Dead
« le lieu
PlutĂŽt le tabac de la Sorbonne, dans lâarriĂšre-salle, arc de cercle oĂč rĂ©viser ses cours. Ou mieux sur le devant, dans le cube de verre qui donne sur la place et son renfoncement, une table prĂšs de la porte. Câest mĂȘme la premiĂšre image qui me soit venue : une fin dâaprĂšs-midi dâautomne, la pluie la nuit dĂ©jĂ tombĂ©es. La lumiĂšre ? Celle du verre teintĂ© (ces baies vitrĂ©es sur rails quâon peut escamoter), celle dâun cendrier propre au travers duquel on regarde. Un marron qui sâignore, un beige brun de comptoir. Câest plutĂŽt lĂ , sur la table posĂ©e, quâil mâa offert cette cassette, Cowboy Junkies : The Trinity Session, second album dâun groupe canadien quâil venait de dĂ©couvrir et qui pensait-il me plairait.
On partageait les Clash, Nick Cave, quâil avait mĂȘme croisĂ© et dont il mâavait montrĂ© lâautographe.
lâobjet
Aujourdâhui, le boĂźtier, la cassette ne quittent plus la chambre. Je les perds, les retrouve, je les mets de cĂŽtĂ© les perds. SĂ©parĂ©s lâun de lâautre, quand je pose la main sur lâun lâautre a dĂ©jĂ filĂ© sous des couches de livres, vĂȘtements, journaux, tandis que le CD rachetĂ© en ligne dâun clic je sais toujours sa place. Ce nâest pas tant lâobjet qui compte ?
Puis, au bout de quatre ou cinq pages, quand quelque chose du livre commence Ă apparaĂźtre, le boĂźtier la cassette surgissent par magie, rangĂ©s sur le bureau. SĂ©parĂ©s lâun de lâautre mais sages, tout prĂšs, bien calĂ©s cĂŽte Ă cĂŽte. Je les prends, les imbrique, je les tiens dans ma main : il est temps.
Ăvidemment le nom du groupe, Cowboy Junkies, laissait tout prĂ©sager ou presque, et lâalbum nâa rien Ă voir.
celui qui
Sur la photo, Ă la Villette, il porte une chemise blanche mais câest exceptionnel : plus quâun autre câest lâhomme en noir. Il paraĂźt quâaujourdâhui tel est toujours le cas, des pieds Ă la tĂȘte tout en noir (chaussures, cheveux, montures de lunettes). Mais je ne lâai pas revu.
Vous ouvrez le boĂźtier, vous retrouvez un ami avec lequel vous avez bu sans doute une centaine de cafĂ©s, avez parlĂ© concerts, disques, pochettes. Quinze, vingt ans plus tard ce qui reste câest sa voix, une façon de marcher en racontant dĂ©jĂ . Ă lâĂ©poque, sa culture musicale se tisse, prend forme devant les autres sans quâil sâen rende compte, rĂ©fĂ©rences en rafales Ă tenter de retenir rue Pierre-Sarrazin devant la vitrine de New Rose, avant de reprendre le boulevard.
(Pierre Sarrazin_: bourgeois parisien, propriétaire au XIII^e^ siÚcle dit la plaque)
Celui qui offre offre vraiment. Ne toise pas, ne prend pas le pouvoir lorsquâil parle. Vous ĂȘtes dĂ©passĂ© ? Ăa ne fait rien. Il rĂ©pĂšte, donne le nom dâun bassiste, le titre dâun album. SâĂ©loigne, long manteau noir, cartable pour les cours. Reste le sac du disquaire quâon nâose pas jeter. Pourtant les clients le savent : ce nâest mĂȘme pas quâil froisse, quâil crisse, le sac de New Rose. Ni kraft ni plastique on ne connaĂźt pas sa matiĂšre. Sa texture sonore ? Trois notes en dents de scie, les mĂȘmes, toujours les mĂȘmes, qui vous flinguent un cinĂ©.
Et sinon ?
Je glisse la cassette dans son papier cadeau, je la range dans ma poche. Du cĂŽtĂ© flou, grattĂ©, comme photocopiĂ© de la photo du groupe je garde en mĂ©moire la couleur, entre papier et cendre, ce beige brun de comptoir qui signe la pochette_ : câest un dĂ©but, comme dâavoir dĂ©jĂ entendu la musique. Cadeaux Ă©parpillĂ©s sur le matelas par terre, la cassette cherche sa place. »
Revue de presse
FenĂȘtres, Open Space, le premier livre dâAnne Savelli paru lâan passĂ©, Ă©tait un singulier carnet de voyage, journal de bord Ă lâaffĂ»t des paysages urbains dĂ©voilĂ©s par la ligne 2 du mĂ©tro parisien, en partie aĂ©rienne.
Câest Ă un autre voyage quâinvite Cowboy Junkies, The Trinity Session.
Pas dans le temps, pas vraiment. Lâauteur campe rapidement le dĂ©cor (fin des annĂ©es 8o, fin de la fac, bande dâamis, cafĂ© de la Sorbonne, disquaires, concerts, que faire de sa vie.) mais le roman ne sera pas celui-lĂ , plutĂŽt le rĂ©cit dâune attente, dâun temps Ă moitiĂ© mort bientĂŽt envahi par un album : The Trinity Session, le classique du renouveau folk (comme on dit, nous, les critiques) publiĂ© en 1988 par les Cowboy Junkies. VĂ©hicule dâun pĂ©riple au ralenti, le disque sera pour la narratrice une obsession salvatrice, une bĂ©quille.
Dans son petit studio au sixiĂšme Ă©tage (sans ascenseur), la jeune femme est partagĂ©e entre deux vies: lâune glisse au fil des annĂ©es universitaires; lâautre est plus mystĂ©rieuse, figĂ©e dans une attente dont on sait peu, marquĂ©e par une sĂ©paration que lâon devine, rythmĂ©e par des lettres et des timbres. Mais, on comprend quels murs la sĂ©parent de celui «Celui Ă qui (jâĂ©cris)» par la force dâune plume qui se joue de la ponctuation, bouscule avec des images pour trĂšs prĂ©cisĂ©ment dĂ©crire ce quâelle ne veut pas toujours nommer («Les femmes en blocs fleuris», fulgurance pour dire les femmes de prisonniers).
Le texte est ciselĂ©, dĂ©coupĂ©, vĂ©ritablement mis en page, comme un film est mis en scĂšne. Anne Savelli dĂ©crit avec une inventivitĂ© singuliĂšre la dĂ©couverte de The Trinity Session, la lente addiction Ă la voix de Margo Timmins, Ă cette musique tendue et ankylosĂ©e («le rock sans bruit»). VĂ©ritable historienne impressionniste, elle reconstitue le parcours du groupe, lâenregistrement dâun disque quâelle veut arpenter et investir comme un territoire quasiment vierge. Il y a lĂ quelques phrases magnifiques sur ce rapport que nous avons tous entretenu avec des chansons dont nous ne comprenions pas ou mal les paroles. Ces histoires que nous nous sommes tous racontĂ©es: «Ce quâil faut câest que le monde flotte, sâĂ©vanouisse et quâil se distille autrement. Pour rĂ©ussir le sens est de trop, pas de phrases, pas de phrases, il faut deviner et câest tout, autre chose que ce qui se dit, ce qui nâa aucune importance, deviner de cĂŽtĂ© pour que les paroles Ă©chappent/un boomerang/ et viennent mieux sâancrer, rĂ©sonnent. Tout le disque est un envoĂ»tement, on le sait.»
En marge, le récit nous touche particuliÚrement par la façon dont il rend hommage aux passeurs, à ceux par qui le tourbillon arrive.
Car il y a deux figures hors champ dans Cowboy Junkies, The Trinity Session :
«Celui Ă qui (jâĂ©cris)» mais aussi «celui qui (offre la cassette)».
Ces chansons qui changent la vie sont un cadeau dâanniversaire, venu de
quelquâun qui a, depuis, fait profession de cette curieuse posture: ĂȘtre celui qui
offre. Quelquâun qui a partticipĂ© Ă la fondation dâ une revue pop moderne oĂč
l âon partage des chansons et des Ă©motions qui essaimeront leurs histories, accompagneront des bouts de vie.