Thoreau
Compagnon de route
CommencĂ©e dans les annĂ©es soixante, lâĆuvre multiple de Kenneth White non seulement renouvelle la lecture dâĂ©crivains quâil estime vraiment significatifs, dont Thoreau, mais ouvre Ă travers eux un espace intellectuel et culturel inĂ©dit.
On sait lâinfluence grandissante quâexercent en France les textes de Thoreau, dont les Ă©ditions Le mot et le reste se sont fait une spĂ©cialitĂ©. Or, lâauteur qui a peut-ĂȘtre contribuĂ© le plus Ă cette influence souterraine depuis son installation en France Ă la fin des annĂ©es soixante, est Kenneth White, lui-mĂȘme auteur dâune Ćuvre considĂ©rable. Dans ce livre, il a rassemblĂ©, retravaillĂ©, en leur donnant un ordonnancement inĂ©dit, une dizaine de ses essais sur Thoreau les plus explorateurs. Le rĂ©sultat est un volume compact, constituant non seulement lâĂ©tude la plus pĂ©nĂ©trante qui soit sur lâauteur amĂ©ricain, mais qui, Ă travers Thoreau, ouvre un espace de vie et de pensĂ©e dont le monde contemporain a, de plus en plus manifestement, besoin.
Revue de presse
- Thoreau, transcendantaliste-descendantaliste, par Kenneth White, poÚte Fabien Ribery L'Intervalle 11 août 2019
- Thoreau, compagnon de route Noé Gaillard Daily Passions 30 juillet 2019
Il est de ces hommes qui furent en avance sur leur Ă©poque. Tel Henry Thoreau qui, amĂ©ricain du XIXĂšme siĂšcle Ă©crivit sur la dĂ©sobĂ©issance civile et se fit le chantre de la nature, un Ă©cologiste avant lâheure. Ses contemporains le prenaient de haut, le considĂ©rant comme un arriĂ©rĂ©. Trop original. Il sâen prenait Ă lâesclavage quâil exĂ©crait. Mais ce nâĂ©tait pas un militant pour autant. Sa pensĂ©e comme philosophe et scientifique, trouvĂšrent des Ă©mules en la personne dâun Gandhi, Martin Luther King et John F. Kennedy. Si vous avez envie dâexplorer ce que fut ce grand intellectuel il y a un merveilleux livre qui sort en librairie Thoreau compagnon de route de Kenneth White. Il a beaucoup Ă©crit sur lui, et dans ces chapitres il nous raconte lâhomme et lâĆuvre. Et pour la petite histoire, et plus prĂšs de nous, saviez-vous que notre auteur-compositeur-interprĂšte quĂ©bĂ©cois Richard SĂ©guin sâest inspirĂ© de Thoreau pour son album ayant pour titre « Retour Ă Walden ». Un beau personnage Ă dĂ©couvrir, hĂ©raut des droits et libertĂ©s de lâhomme.
« Ne serait-ce pas dĂ©licieux, Ă©crit Thoreau, de rester plongĂ© jusquâau cou dans un marais solitaire pendant tout un jour dâĂ©tĂ©, embaumĂ© par les fleurs du myrica et de lâairelle ? Disons douze heures de conversation familiĂšre avec la grenouille tachetĂ©e⊠»
Lire Kenneth White ne lave pas de tous les pĂ©chĂ©s â on en a trop -, mais Ă©largit le champ de la pensĂ©e, envoyant dinguer la fatigue par la puissance des idĂ©es, des noms, des lieux et des strates gĂ©opoĂ©tiques associĂ©es.
Thoreau, peut-ĂȘtre mieux compris en France quâaux Etats-Unis, est ainsi pour lâauteur du Plateau de lâalbatros un de ces phares nous guidant dans la nuit dâun Occident ayant oubliĂ© ses confins, et sa substance asiatique.
PrĂ©sentant dans Thoreau compagnon de route (Le Mot et le Reste, qui tend Ă devenir lâĂ©diteur princeps du Pic de la Mirandole franco-Ă©cossais) un auteur rapprochĂ© dâEtienne de la BoĂ©tie pour leur dĂ©fense fondamentale de la libertĂ© et de la possibilitĂ© de penser par soi-mĂȘme, loin des tuteurs et des tentations de la soumission volontaire, Kenneth White sâenchante : « Henry David Thoreau nâest pas « amĂ©ricain », il est prĂ©-amĂ©ricain. A un moment oĂč lâAmĂ©rique commençait Ă se ruer en avant, Thoreau remonte en arriĂšre, jusquâen Asie (il parle de sâ « indianiser »). Si Thoreau nâest pas « amĂ©ricain », il est encore plus Ă©vident quâil nâa strictement rien en commun avec les Etats-Unis, cette entitĂ© psycho-socio-politique qui oscille entre lâutopie et le cauchemar, le milieu Ă©tant occupĂ© par une hystĂ©rie religieuse, une idĂ©ologie nationaliste, un moralisme sentimental, un commercialisme acharnĂ© et une brutalitĂ© primaire. Nomadisant, loin de tout cela, dans la nature et plus abstraitement dans lâOuvert, Thoreau essaie de fonder, non pas un Nouveau Monde mais un monde autre. »
Thoreau est un esprit des marges, cherchant dans le dĂ©tail les points dâuniversel, reliant de façon incessante Ă la façon de Glissant le petit contexte et le vaste monde, ne sĂ©parant pas la botanique de la mystique, la jouissance des sens de la fĂ©conditĂ© de la pensĂ©e, la solitude de la communion avec lâordre naturel.
Recueil de six textes parus une premiĂšre fois dans dâautres ouvrages, Thoreau compagnon de route dĂ©crit un Ă©crivain, hĂ©ritier de Whitman et du transcendantalisme Ă©mersonien, puisant sa force de travail et sa spiritualitĂ© dans le contact avec le sol, les vĂ©gĂ©taux, les oiseaux, les poissons, la marche Ă lâĂ©toile.
Son ambition majeure : embrasser le grand dehors, disparaĂźtre dans la lumiĂšre blanche, telle une poudre dâego emportĂ©e par le vent du large.
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Je vous ai, je crois, dĂ©jĂ parlĂ© de Henry David Thoreau, je ne suis pas sĂ»r dâavoir lu du Kenneth White et je pense que, sâil y a filiation entre les deux auteurs, elle se situe dans la reconnaissance de lâimportance du premier par le second. Nous sommes en prĂ©sence dâun livre hommage qui regroupe les textes de White sur Thoreau â cela peut expliquer certaines rĂ©pĂ©titions. Mais câest surtout, je crois, une prodigieuse incitation Ă lire Thoreau. Vous nâaurez aucun mal Ă sentir combien White « aime » parce quâil ne parle que de ce qui est aimable. Et il nâen fait pas une idole. Juste un prĂ©curseur intelligent qui, Ă la suite des autres « penseurs » de son temps, sâĂ©vertue Ă sortir de son monde et Ă jeter les bases dâun monde autre. Quand on lit les deux auteurs, il me semble que lâĂ©cho â le plus Ă©vident â quâils ont dans notre monde actuel se serait Indignez-vous ! de StĂ©phane Hessel. Thoreau, tel que White le prĂ©sente, ne fustige pas, il explique et dĂ©montre lâintĂ©rĂȘt de vivre autrement. Et il en devient bougrement subversif. Est-il pensable, admissible, aujourdâhui de dire que lâhomme devrait se contenter de travailler un jour par semaine et de ne rien faire â ou ce quâil a envie de faire â les six jours restants ? Il me semble que lâon traite moins les chĂŽmeurs de parasites et de feignants mais cette sociĂ©tĂ© se verrait illico considĂ©rĂ©e comme utopie dangereuse, pour ne pas dire anarchiste.
White parle aussi du Thoreau Ă©crivain et poĂšte. Un homme qui dit chercher la phrase incomprĂ©hensible au commun des mortels et qui expliquerait le monde. Ne riez pas en pensant Ă un tweet « cĂ©lĂšbre »⊠un tweet nâest pas une phrase, câest un cri. Un homme qui a du mal Ă percevoir une diffĂ©rence entre sa poĂ©sie et sa prose sur le monde⊠non Ă cause des mots mais parce quâil perçoit les deux de la mĂȘme façon.
Je sais, il nous est aujourdâhui un peu difficile de jouer les Thoreau â les banques qui prĂȘtent veulent que cela rapporte -, de retourner Ă la nature, mais je pense que si vous entrez dans ce livre vous pourrez avoir envie de changer dâair⊠de prendre le temps de marcher.
Bonne lecture.
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