Résistance au gouvernement civil
et autres textes
EXTRAIT
En fait, je dĂ©clare tranquillement la guerre Ă lâEtat Ă ma maniĂšre, bien que je continue Ă avoir recours autant que possible Ă tous les avantages quâil offre, comme il est dâusage en de pareils cas. (RĂ©sistance au gouvernement civil)
Je nâai pas envie de tuer ni dâĂȘtre tuĂ©, mais je peux envisager certaines circonstances oĂč je serais contraint inĂ©vitablement de le faire. Nous maintenons quotidiennement la prĂ©tendue paix de notre communautĂ© par des actes de violence mesquine. Regardez le policier avec sa matraque et ses menottes! Regardez les prisons! (Plaidoyer en faveur du capitaine John Brown)
Introduction et notes de Michel Granger.
Traduit de lâanglais par Nicole Mallet.
Afin de protester ouvertement contre lâesclavage, Thoreau met en pratique une forme de « dĂ©sobĂ©issance civile » en refusant de payer des impĂŽts, ce qui lui vaut en 1846 de passer une nuit en prison et bien plus tard, dâobtenir lâadmiration de Gandhi et de Martin Luther King. Il en fait lâexposĂ© dans un essai, RĂ©sistance au gouvernement civil (1849), plus connu sous le titre posthume de « La dĂ©sobĂ©issance civile », titre dont on nâa jamais pu prouver quâil Ă©tait de lui.
La prĂ©sente Ă©dition de cet essai â accompagnĂ©e de larges extraits de « Lâesclavage au Massachusetts » (1854), « La vie sans principe » (1854-1862), « Plaidoyer en faveur de John Brown » (1859) â vise Ă montrer que sa pensĂ©e nâest pas restĂ©e figĂ©e aprĂšs 1849 ; ces textes permettent de saisir lâĂ©volution considĂ©rable de la pensĂ©e politique de Thoreau entre 1849 et 1859. Face Ă lâaggravation des tensions avec le Sud esclavagiste, il abandonne progressivement la dĂ©sobĂ©issance civile, conçue comme geste individuel dâobjection de conscience. Il se rend compte que le simple non-respect de la loi par un citoyen ne suffira pas pour faire plier le gouvernement fĂ©dĂ©ral et quâil faudra davantage quâun geste « civil » isolĂ©. Thoreau en vient alors Ă accepter lâidĂ©e dâune nĂ©cessaire violence et laisse poindre la tentation de « craquer une allumette » pour faire sauter le systĂšme ; lors de sa dĂ©fense publique de lâabolitionniste John Brown, il considĂšre mĂȘme que ses fusils ont Ă©tĂ© bien employĂ©s Ă Harpers Ferry.
Bien plus que la « dĂ©sobĂ©issance » ponctuelle Ă une loi injuste, câest une « rĂ©sistance » farouche, aux objectifs variĂ©s, qui mobilise Thoreau en permanence et dĂ©finit sa philosophie de vie : elle reprĂ©sente une posture de lutte pied Ă pied contre un gouvernement qui porte atteinte Ă la libertĂ© de lâindividu et contre les forces envahissantes de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, notamment la tyrannie du tout-Ă©conomique et lâemprise sur lâopinion publique dâune presse de piĂštre qualitĂ©. Oublier les derniers essais politiques et rĂ©duire Thoreau au âthĂ©oricien de la dĂ©sobĂ©issance civileâ (M. Onfray) enlĂšve Ă sa pensĂ©e, celle de la rĂ©sistance, son ampleur et sa complexitĂ©, Ă©mousse enfin sa force subversive : Thoreau est un rebelle qui conteste lâautoritĂ© de la Constitution et revendique le droit dâingĂ©rence par la force dans les affaires des esclavagistes. Ne voir en lui quâun « dĂ©sobĂ©issant » revient Ă prĂ©server lâimage de lâidĂ©aliste non-violent, comme si lâon voulait tenter dâapprivoiser ce penseur jugĂ© trop dĂ©rangeant.
Présentation de Michel Granger
Revue de presse
- dossier + interview GHZ Le Courrier 25 août 2011
- A propos d'Henry D. Thoreau Bernard Dumont Catholica juillet 2011
- Thoreau naturel résistant collectif (dossier) Philosophie Magazine Juillet/Août 2011
- Résistants d'hier et d'aujourd'hui Marion Rousset Regards 23 mai 2011
- Résistance au gouvernement civil et autres textes Didier Bazy La Cause littéraire 2 avril 2011
- De la vie dans les bois à la désobéissance civile Philippe Zibung et David Collin Radio Suisse Romande / émission Babylone 21 mars 2011
- Lectures buissonniÚre Martine Laval Télérama / blog de Martine Laval 17 mars 2011
Jeudi 20 octobre Michel Granger, amĂ©ricaniste professeur Ă lâuniversitĂ© de Lyon, auteur des appareils critiques de toutes nos Ă©ditions des textes de Thoreau Ă©tait lâinvitĂ© dâAdĂšle Van Reeth. Cette Ă©mission Ă©tait la derniĂšre dâun cycle consacrĂ© Ă la solitude, et Ă©voquait bien sĂ»r la notion de solitude chez H. D. Thoreau.
Pour réécouter lâĂ©mission :
Les Nouveaux chemins de la connaissance
CONTESTATION âą De plus en plus de mouvements enfreignent la loi afin dâen dĂ©noncer une application injuste. Retour sur les fondamentaux thĂ©oriques et pratiques de la dĂ©sobĂ©issance civile.
Walden, Massachusetts, avril 1846. Des policiers se rendent au domicile dâun jeune homme afin de procĂ©der Ă son arrestation. Le prĂ©venu doit six ans dâarriĂ©rĂ©s dâimpĂŽts Ă lâEtat. Il affirme ne pas vouloir verser un dollar Ă un gouvernement dĂ©fendant lâesclavagisme et la guerre contre le Mexique. Sa mise au frais sera de courte durĂ©e. Un parent verse rapidement le montant dĂ». Henry David Thoreau est aussitĂŽt libĂ©rĂ©. Un peu malgrĂ© lui, sans doute.
Cette histoire constitue le mythe fondateur dâune pratique politique qui fait florĂšs aujourdâhui encore et qui rĂ©unit des mouvements aux causes trĂšs diffĂ©rentes. Enseignants français qui refusent dâappliquer les directives de lâEducation nationale, artistes performers russes qui dessinent un phallus gĂ©ant juste en face dâun bĂątiment du FSB (ex-KGB), citoyens suisses qui cachent Ă leur domicile des requĂ©rants dâasile dĂ©boutĂ©s, new-yorkais qui se donnent rĂ©guliĂšrement rendez-vous dans le mĂ©tro en simple slip : tous revendiquent une forme de dĂ©sobĂ©issance civile. Les rĂ©volutions arabes de ce printemps ont Ă©galement Ă©tĂ© menĂ©es au nom de valeurs et selon des mĂ©thodes pacifistes propre Ă la dĂ©sobĂ©issance civile.
Pourtant, les plans dâaction et lâengagement politique des uns et des autres ne sâaccordent pas forcĂ©ment, et la joyeuse cacophonie idĂ©ologique qui sert de terreau Ă la dĂ©sobĂ©issance civile rend ses contours un peu flous. La publication de quelques rĂ©cents essais permet dây voir un peu plus clair.
Le droit de résistance
Câest sous la plume de lâĂ©crivain amĂ©ricain du XIXe siĂšcle Henry David Thoreau que la « Civil Desobedience » apparaĂźt â non pas dans ses essais mais dans sa correspondance. On trouve Ă©videmment de nombreux prĂ©cĂ©dents historiques Ă Thoreau. Le refus de se plier aux lois de la CitĂ© aux motifs que ces derniĂšres seraient injustes ou iniques est un leitmotiv dans certaines tragĂ©dies antiques. A la Renaissance, Etienne de La BoĂ©tie thĂ©orise les conditions dâopposition au pouvoir du tyran dans son Discours de la servitude volontaire.
Les philosophes anglais Thomas Hobbes puis John Locke se sont Ă©galement intĂ©ressĂ©s Ă la nature du pouvoir et aux conditions de son acceptation par le plus grand nombre. Locke dĂ©finit mĂȘme un droit Ă la rĂ©sistance : « Un droit de dĂ©sobĂ©issance aux ordres arbitraires et illĂ©gaux des gouvernements », note lâessayiste Jean-Marie Muller, auteur de LâImpĂ©ratif de dĂ©sobĂ©issance (ed. le passager clandestion, 2011). Il voit Ă©galement dans le pacifisme chrĂ©tien de TolstoĂŻ un autre ferment de dĂ©sobĂ©issance civile : «LâEtat, affirme TolstoĂŻ, câest la violence; le christianisme, câest lâamour. (âŠ) Câest pourquoi le chrĂ©tien ne doit prendre part ni aux violences, ni au service militaire.»
Civisme du dissentiment
Au cours du XXe siĂšcle, ce sont surtout les philosophes JĂŒrgen Habermas et John Rawls qui conceptualisent la dĂ©sobĂ©issance. Rawls dĂ©veloppe sa rĂ©flexion dans le cadre de sa thĂ©orie de la justice. Il en dĂ©finit quelques traits saillants qui servent de rĂ©fĂ©rence encore de nos jours : la dĂ©sobĂ©issance civile se conçoit comme un acte public, non violent, qui a pour but dâamener un changement dans la loi ou la politique du gouvernement. Les « dĂ©sobĂ©isseurs » se dĂ©marquent ainsi des objecteurs qui restent dans une dĂ©marche individuelle. « LâhypothĂšse de Rawls est que, dans une dĂ©mocratie constitutionnelle dans laquelle le pouvoir est considĂ©rĂ© comme lĂ©gitime, les citoyens partagent le mĂȘme sens de la justice », Ă©crit Jean Marie-Muller.
Habermas, emprunt de matĂ©rialisme et pourtant souvent opposĂ© Ă Rawls, arrive aux mĂȘmes conclusions : tous deux considĂšrent que la dĂ©sobĂ©issance civile sâappuie sur un civisme du dissentiment et permet de renforcer la dĂ©mocratie.
Fonctionnaires récalcitrants
Mais câest Ă©galement Ă travers sa pratique et lâĂ©laboration de ses stratĂ©gies quâil faut aborder la dĂ©sobĂ©issance civile. Il est aisĂ© de retracer les moments importants et dâidentifier les grandes figures qui jalonnent lâhistoire de la dĂ©sobĂ©issance : Gandhi, Martin Luther King, les grands mouvements sociaux. La dĂ©sobĂ©issance civile accompagne de fait toutes les grandes actions pacifistes. Mais il est plus malaisĂ© dâen saisir les contours depuis la chute du Mur et la fin de la bipolarisation du monde pendant la guerre froide. Câest le constat de Sylvie Laugier et Albert Ogien dans Pourquoi dĂ©sobĂ©ir en dĂ©mocratie ? (Ed. La DĂ©couverte, 2011).
Ces deux sociologues pointent lâĂ©mergence de nouvelles formes de dĂ©sobĂ©issance civile dans les structures de lâappareil Ă©tatique. De nombreux fonctionnaires en butte aux politiques de leur administration opĂšrent des actes de dĂ©sobĂ©issance, Ă lâinstar dâAlain Refalo, un enseignant français qui a choisi de ne pas appliquer les rĂ©formes du gouvernement Sarkozy conduisant Ă une Ă©cole « Ă©litiste ». Mais la rĂ©sistance peut parfois se montrer plus diffuse et moins visible. Jean-Marie Muller prĂ©sente «lâusurpation civile» comme une mĂ©thode indirecte de dĂ©sobĂ©issance: «PlutĂŽt que de refuser dâobĂ©ir aux directives du pouvoir, on feint de sây soumettre en faisant secrĂštement en sorte de ne pas les exĂ©cuter et de les faire Ă©chouer.»
Spectaculaire et efficace
En France, le dĂ©bat autour de la dĂ©sobĂ©issance est particuliĂšrement houleux. La rĂ©ception de lâessai dâElisabeth Weissman La DĂ©sobĂ©issance Ă©thique (Stock, 2010) a Ă©tĂ© lâoccasion dâĂ©changes parfois vifs. Câest que la pratique de la dĂ©sobĂ©issance semble dĂ©concerter tant lâappareil du pouvoir, peu habituĂ© Ă voir ses directives sciemment dĂ©tournĂ©es, que les organisations syndicales souvent mal Ă lâaise Ă lâidĂ©e dâenfreindre des lois censĂ©es Ă©galement protĂ©ger les travailleurs.
En attendant, les arracheurs de maĂŻs transgĂ©nique, les dĂ©boulonneurs de MacDo, les dĂ©tourneurs de pub, les adeptes de la sieste sur rail avant passage dâun convoi nuclĂ©aire, les cacheurs de sans-papiers et les fonctionnaires appliquant lâusurpation civile sont en passe de fonder durablement de nouvelles pratiques contestataires joyeuses et spectaculaires, peut-ĂȘtre aussi efficaces que les classiques grĂšves et manifestations syndicales sur la place publique. De par leur caractĂšre illĂ©gal, ces actions tendent Ă transformer les tribunaux en un nouvel espace propice Ă un dĂ©bat politique colorĂ© et animĂ©.
«Thoreau est une provocation à penser»
LâamĂ©ricaniste Michel Granger a rĂ©uni et commentĂ© des essais de Henry David Thoreau dans RĂ©sistance au gouvernement civil et autres textes (Ed. Le mot et le reste, 2011). Il revient pour nous sur cette figure emblĂ©matique et fondatrice de la dĂ©sobĂ©issance civile. INTERVIEW
Quel sorte de «désobéisseur» est Henry David Thoreau?
A mon sens, il est un objecteur avant dâĂȘtre un dĂ©sobĂ©isseur. Dâailleurs, je prĂ©fĂšre parler de «rĂ©sistance» plutĂŽt que de «dĂ©sobĂ©issance» quand je parle de Thoreau. La dĂ©sobĂ©issance a un caractĂšre un peu trop ponctuel par rapport Ă la rĂ©sistance qui accompagne Thoreau tout au long de sa vie. Son acte de dĂ©sobĂ©issance (sa volontĂ© de ne pas payer ses impĂŽts, ndlr) sâinscrit dans une logique de rĂ©sistance plus globale au consumĂ©risme et Ă lâidĂ©ologie dominante.
Comment expliquer lâengouement suscitĂ© par la pensĂ©e de Thoreau?
Il a beaucoup jouĂ© sur lâimaginaire amĂ©ricain et cela plaĂźt. Il sâest construit une image de pionnier en sâinstallant dans sa cabane en bois Ă Walden. On a un peu tendance Ă oublier quâil sâĂ©tait Ă©tabli dans une zone dĂ©jĂ colonisĂ©e et quâil nâĂ©tait quâĂ une heure de train dâOxford. Les Ă©ditions des textes de Thoreau en anglais ne retiennent pas non plus certains aspects trĂšs irrĂ©vĂ©rencieux du personnage. Thoreau Ă©tait par exemple profondĂ©ment areligieux. Le centre de recherche qui sâest ouvert au Massachusetts a Ă©tĂ© inaugurĂ© par Bill Clinton. Pas sĂ»r que Thoreau eĂ»t apprĂ©ciĂ© la prĂ©sence dâun prĂ©sident amĂ©ricain comme invitĂ© dâhonneur. Il a toujours cherchĂ© Ă se situer loin de la sphĂšre du pouvoir. Pour lui, la Constitution, câest le mal!
Que pensez vous de sa récupération par certains mouvements se réclamant de la désobéissance civile?
Thoreau a dĂ©veloppĂ© une pensĂ©e qui plaĂźt aux pacifistes. Mais il a clairement rejetĂ© la non-violence Ă la fin de sa vie, notamment en prenant la dĂ©fense de lâabolitionniste John Brown qui avait utilisĂ© des armes pour libĂ©rer des esclaves. Cela dit, Thoreau est une vĂ©ritable provocation Ă penser. Je suis enchantĂ© que cet Ă©crivain qui nous vient dâun lointain passĂ© et dâune culture diffĂ©rente Ă la nĂŽtre puisse fĂ©conder et stimuler Ă ce point notre rĂ©flexion. LâactualitĂ© de sa pensĂ©e se vĂ©rifie dans son utilisation par les mouvements Ă©cologistes et alternatifs par exemple.
PROPOSRECUEILLISPAR GHZ
EN SAVOIR PLUS
Bibliographie choisie dâouvrages rĂ©cents sur la dĂ©sobĂ©issance civile.
Dans Pourquoi dĂ©sobĂ©ir en dĂ©mocratie? (La DĂ©couverte, 2011), les sociologues Albert Ogien et Sandra Laugier sâintĂ©ressent aux formes contemporaines de la dĂ©sobĂ©issance civile. Ils affirment que les nouvelles techniques de management poussent certains employĂ©s dans des mĂ©canismes de rĂ©sistance et de contournement qui confinent Ă la dĂ©sobĂ©issance civile.
RĂ©sistance au gouvernement civil et autres textes (Le Mot et le Reste, 2011) regroupe quelques essais de Thoreau rĂ©unis et introduits par Michel Granger. Ce dernier y prĂ©sente lâĂ©crivain amĂ©ricain comme un rĂ©sistant provocateur plutĂŽt quâun dĂ©sobĂ©isseur.
A bas la Guerre! A bas le gouvernement! (Ed. de lâEpervier, 2011) recense certains documents â correspondance, tracts, Ă©ditoriaux â de la ligue spartakiste autour du procĂšs Liebknecht. Ce socialiste allemand pacifiste refuse de prendre les armes lors de la PremiĂšre Guerre mondiale et organise avec Rosa Luxembourg des manifestations pour la paix.
LâImpĂ©ratif de dĂ©sobĂ©issance (Ed. Le Passager clandestin, 2011) de Jean-Marie Muller est Ă la fois un essai, un pensum et un manuel de dĂ©sobĂ©issance civile. Le philosophe qui est aussi un activiste, fondateur du Mouvement pour une alternative non-violente, y dispense une rĂ©flexion originale et des conseils prĂ©cieux.
La DĂ©sobĂ©issance Ă©thique (Stock, 2010) dâElisabeth Weissman pointe lâĂ©mergence de la dĂ©sobĂ©issance dans les services dĂ©pendant de la fonction publique en France. Lâouvrage est aussi un manifeste critiquĂ© tant par les syndicats que les milieux patronaux.
Enfin, le site www.desobeir.net qui abrite le Manifeste des dĂ©sobĂ©issants propose un fil dâactualitĂ© liĂ© Ă la dĂ©sobĂ©issance, des conseils pratiques et un agenda. Il est Ă©galement possible de sâinscrire Ă des sĂ©minaires de formation Ă la dĂ©sobĂ©issance civile. GHZ
A propos de lâouvrage dâHenry D. Thoreau, RĂ©sistance au gouvernement civil et autres textes, Ă©ditions Le mot et le reste, Marseille, fĂ©vrier 2011, 84 p., 9 âŹ.
Thoreau est une grande rĂ©fĂ©rence en matiĂšre de grĂšve de lâimpĂŽt, lui qui la pratiqua en signe de protestation contre lâesclavage au dĂ©but des annĂ©es 1850. Lâintroducteur des deux textes prĂ©sentĂ©s, Michel Granger â professeur de littĂ©rature amĂ©ricaine (Lyon II) â prĂ©cise que Thoreau nâavait rien dâun rĂ©volutionnaire. Tout juste jouait-il le rĂŽle dâun redresseur de torts en vue de corriger le gouvernement, considĂ©rant user ainsi de son droit civique (Ă moins quâil nâait couvert son refus du fisc sous des apparences gĂ©néreuses). Il fit Ă©cole en matiĂšre de protestation illĂ©gale destinĂ©e Ă forcer la main du lĂ©gislateur, mais sans jamais rejeter le systĂšme Ă©tabli, tout au contraire : curieux mĂ©lange de violation de la lĂ©galitĂ© et de loyautĂ© constitutionnelle, caractĂ©ristique des Etats-Unis. On pense aux activistes des « droits civiques », ou Ă ceux que montre Michael Moore dans Bowling for Colombine, « intervenant » pour faire interdire les ventes dâarmes dans les supermarchĂ©s, tout heureux de conclure par une poignĂ©e de mains en Ă©change de promesses. Il sâagit de faire pression pour obtenir le respect des principes de lâordre tel quâon lâinterprĂšte, Ă©ventuellement associĂ© Ă dâautres sâils partagent la mĂȘme opinion. Il est difficile dây voir dâemblĂ©e lâannonce du nĂ©o-zapatisme, et pourtant la distance nâest pas infinie entre deux formes de rĂ©bellion visant Ă obtenir des amĂ©nagements sans pour autant dĂ©sirer le pouvoir.
Le numĂ©ro dâĂ©tĂ© de Philosophie magazine consacre un dossier spĂ©cial Ă lâĂ©crivain et philosophe amĂ©ricain Henry David Thoreau, avec des articles de Michel Granger (qui a rĂ©digĂ© lâappareil critique de nos Ă©ditions de Thoreau), Jim Harrison, JosĂ© Bové⊠et la reproduction dâextraits de notre Ă©dition de RĂ©sistance au gouvernement civil.
Introduction du dossier
Il est lâun des grands prĂ©curseurs de lâĂ©cologie, un critique fĂ©roce de la civilisation capitaliste et le pionnier de la dĂ©sobĂ©issance civile : imagine-t-on penseur plus actuel ? Pourtant Thoreau, philosophe amĂ©ricain du 19e s., demeure relativement mĂ©connu. Pour y remĂ©dier, il faut se plonger dans son existence et son oeuvre, indĂ©mĂȘlables comme le montre Michel Onfray : Thoreau considĂšre la philosophie comme un art de vivre, et la vie comme une expĂ©rience philosophique. Marcheur infatigable, il explore les forĂȘts et construit une cabane prĂšs dâun lac : ce retour Ă©merveillĂ© Ă la nature est le support dâune quĂȘte de soi permanente. Son credo : se concentrer sur lâessentiel contre les aliĂ©nations de la sociĂ©tĂ© marchande, comme le soulignent Michel Granger et lâĂ©crivain Jim Harrison, dans un entretien exclusif. Mais Thoreau est aussi cet insoumis qui refuse de payer lâimpĂŽt et prĂŽne la rĂ©sistance contre les abus de lâEtat. Cette Ă©thique et cette politique de lâindignation constituent le second versant de sa modernitĂ©, ici prĂ©sentĂ© par Sandra Laugier et louĂ© par JosĂ© BovĂ©. Ainsi, que ce soient les randonnĂ©es estivales ou les manifestations automnales, Thoreau sâaffirme comme un prĂ©cieux compagnon de route et de pensĂ©eâŠ
Qui aurait imaginĂ© que lâopuscule de StĂ©phane Hessel deviendrait un best-seller ? Lâincroyable succĂšs dâIndignez-vous !, qui a dĂ©passĂ© en quelques mois les deux millions dâexemplaires vendus en France, a surpris jusquâĂ son Ă©diteur montpelliĂ©rain, IndigĂšne. Ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© de la personnalitĂ© de son auteur, diplomate nonagĂ©naire, rescapĂ© des camps, ce livre est lâarbre qui cache la forĂȘt.
Sur les tables des librairies, une multitude dâessais et de revues invitent Ă une rĂ©sistance en actes â au-delĂ dâune indignation perçue dans la tradition de Zola et de Sartre comme le motif premier â, de la dĂ©sobĂ©issance civile Ă lâart de rĂ©sister, de lâinsurrection pacifique au combat des juges contre le pouvoir. Plusieurs de ces publications interrogent le prĂ©sent au regard du passĂ©, tissant des liens troublants entre les rĂ©sistants dâhier et ceux dâaujourdâhui, pour mieux sonner lâĂ©tat dâalerte.
(âŠ)
Face Ă des lois injustes, il est un concept en vogue dont on prĂȘte la paternitĂ© Ă Henry David Thoreau : la dĂ©sobĂ©issance civile. Un recueil rassemblant « RĂ©sistance au gouvernement civil », ainsi que dâautres textes moins connus, vient de paraĂźtre. On y (re)dĂ©couvre le poĂšte retirĂ© dans les forĂȘts du Massachusetts, qui avait refusĂ© de payer ses arriĂ©rĂ©s dâimpĂŽts pour protester contre la guerre au Mexique. Loin des mouvements de masse qui ont agitĂ© lâInde ou de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, Thoreau avait choisi lâaction individuelle : « En fait, je dĂ©clare tranquillement la guerre Ă lâEtat Ă ma maniĂšre, bien que je continue Ă avoir recours autant que possible Ă tous les avantages quâil offre. »
(âŠ)
Consulter lâintĂ©gralitĂ© de lâarticle : REGARDS
RĂ©sistance et non dĂ©sobĂ©issance. Quelle diffĂ©rence ? Câest dâabord la traduction littĂ©ralement exacte de lâessai qui a rendu Thoreau cĂ©lĂšbre. Le glissement de la rĂ©sistance vers la dĂ©sobĂ©issance est trĂšs fin. Aussi subtil que la notion de frontiĂšre qui Ă©maille les Ă©crits immenses de lâAmĂ©ricain, le dĂ©licat respect lâemporte sur les rĂ©cupĂ©rations obtuses, sources des foudres de la censure et de malentendus variĂ©s. Si dĂ©sobĂ©ir revient Ă manquer de civilitĂ©, alors Thoreau nâest pas un dĂ©sobĂ©issant, encore moins un incitateur Ă la violence gratuite.
La rĂ©sistance obĂ©it Ă une Cause SupĂ©rieure. La rĂ©sistance met en Ćuvre une participation Ă une Cause (lâabolition de la peine de mort, lâabolition de lâesclavage, le refus de collaborer avec des gouvernants dĂ©voyĂ©sâŠ) par la mise en Ćuvre de moyens trĂšs concrets : oui, la violence des mots doit « susciter une insurrection des consciences contre lâinjustice » selon la formule prĂ©cise de M. Granger.
Ces textes courts, pertinemment choisis, de Thoreau ressemblent Ă des sources et Ă des ruisseaux. Rien Ă voir avec le grand fleuve lĂ©ninien. Le Russe emporte, lâAmĂ©ricain campe. Tels les chats. Contrairement au lieu commun, ils ne dĂ©sobĂ©issent pas, ils guettent, campent et rĂ©sistent sans peur aux serpents du ContrĂŽle. Silencieux, ils examinent les anneaux, sâen jouent, griffent et les abandonnent Ă la fatalitĂ©.
Ils ne constituent pas un brĂ©viaire. Encore moins des lois rĂ©vĂ©lĂ©es. Ce sont des pistes et des sentiers. Grandeur de la marche. Solitaire Thoreau ? Nul plus que lui ne fut attentif aux faits de son temps. Nul plus que lui ne fut convaincu que la dĂ©mocratie doit ĂȘtre une dĂ©mopĂ©die (chĂšre Ă Proudhon). Instruire et Ă©duquer, sâinstruire et se former, relĂšvent du politiquement concret. Instituteur, confĂ©rencier, tailleur de crayons, gĂ©omĂštre, botaniste, Thoreau a rĂ©sistĂ© Ă toutes les dĂ©terminations asservissantes. La seule obĂ©issance Ă la loi quâil sâĂ©tait prescrite fut son travail dâĂ©criture quotidienne. TrĂšs concrĂšte. Toujours politique. Sans cesse dans le monde. Loin des mondanitĂ©s. PrĂšs de nous.
Thoreau arpente les abords des riviĂšres. Il sait bien quâelles gonflent jusquâĂ la mer. LĂ est le rivage, lĂ est la poĂ©sie. Le plus audacieux navigateur aspire toujours au retour. Oui, il faut sâengager pour mieux trouver le port.
« Celui qui ne résiste pas du tout ne se rendra jamais ».
De la vie dans les bois à la désobéissance civile
Autour de Henry David Thoreau, Ă©crivain amĂ©ricain (1817-1862), considĂ©rĂ© comme lâun des pĂšres de lâĂ©cologie.
Avec Thierry Gillyboeuf, traducteur de âDe la DĂ©sobeissance civileâ (Ed.Mille et une nuits) et de nombreux autres textes de Henry David Thoreau, Christian Doumet, professeur de littĂ©rature française et dâesthĂ©tique musicale Ă lâUniversitĂ© Paris-VIII, auteur de âTrois huttesâ (Thoreau, Patinir, BashĂŽ), et Michel Granger, professeur de littĂ©rature amĂ©ricaine Ă lâUniversitĂ© de Lyon II, spĂ©cialiste de ânature writingâ (Thoreau, Henry Adams, John Muir, Rick Bass), auteur de nombreux livres et articles autour de Thoreau.
Une Ă©mission dâune heure avec David Collin et Philippe Zibung.
Pour Ă©couter lâĂ©mission, rendez-vous sur son site :
Babylone
Henry D. Thoreau sâinvite le jour de lâouverture du salon du livre porte de Versailles (Ă Paris).
AprÚs le Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, voici le : NON, lettres rouges sur fond violet.
Toute la gomme est dans le surtitre : RESISTANCE AU GOUVERNEMENTCIVIL ET AUTRESTEXTES.
Texte Ă©crit en 1849 et publiĂ© aujourdâhui par les Ă©ditions Le mot et le reste.
Jâai dit â retour sur dâautres blogs â de vilaines choses sur Thoreau (en particulier son cĂŽtĂ© ermite, Ă©colo, « brouteur dâherbes », etc). Mais jâai une grande tendresse pour ce type qui osait ĂȘtre critique, rebelle, le tout avec une belle arrogance + une belle innocence. Presque un appel Ă lâinsurrectionâŠ
Thoreau a Ă©crit cela il y a bien longtemps. Câest Ă©patant Ă le lire maintenant. A mĂ©diterâŠ
Extraits :
« Comment un homme de nos jours doit-il se comporter Ă lâĂ©gard du gouvernement amĂ©ricain ? Je rĂ©ponds quâil ne peut pas sây associer sans se dĂ©shonorer. Je ne peux pas un seul instant reconnaĂźtre comme mon gouvernement une organisation politique qui est aussi le gouvernement de lâesclave. »
« Parmi les mesures Ă adopter, je suggĂšre dâattaquer la presse avec autant de sĂ©rieux et de vigueur quâon lâa fait et, avec succĂšs, Ă lâendroit de lâEglise. LâEglise sâest bien amĂ©liorĂ©e durant ces derniĂšres annĂ©es, mais la presse, sans exception, est au bord de la corruption. Je crois que dans ce pays, cette institution exerce une influence plus grande et plus pernicieuse que nâen eut jamais lâEglise dans les pires moments de son histoire. »
Quand il nous raconte cela H. D. Thoreau, la Fox et autres mĂ©dias Ă la solde des bandits & cie nâexistaient pas encore. Que dirait notre bon vieux philosophe lĂ , maintenant ?
Encore un petit extrait (page 71) :
« Le seul gouvernement que je reconnaisse â peu importe le petit nombre de ses dirigeants, la taille rĂ©duite de son armĂ©e â est le pouvoir qui fait rĂ©gner la justice dans le pays, jamais celui qui Ă©tablit lâinjustice. Que penser dâun gouvernement qui a pour ennemis tous les hommes braves et justes du pays qui sâinterposent entre lui et ceux quâil opprime ? Un gouvernement qui se targue dâĂȘtre chrĂ©tien et qui chaque jour crucifie un million de Christ ? »
Je lâembrasse sur les deux joues ce bon vieux rĂȘveur dâun monde meilleur !
A tous (sauf les bandits & cie) : mon salut !