Nous disions donc, Matteo, que le bruit de la mer empĂȘche les poissons de dormir ?
« Ne rien faire, au bord du monde, oĂč de vagues cailloux usent le temps sans souci, et les objets perdus. Rien nâest pour rien, mais les rivages sont pour le vide et lâabandon; Ă ce qui roule et se tait lĂ ; jusquâĂ lâautre ligne, lâextrĂȘme, la rĂ©guliĂšre, Ă lâopposĂ© de celle-ci que tourmente le baiser sourd des pierres et de lâĂ©cume.
La terre et la mer se prennent et se quittent. Aucune fonction nâest attribuĂ©e au passant, rien nâattend quâil intervienne. Le sable, quand la chose lui incombe, retient encore un peu dâhumide hasard, puis cĂšde, offrant une place fugace Ă la trace. Tout est en mouvement, rien nâagit. Ne rien faire est la condition de lâaccord. Une fois Ă©tabli, rĂ©vocable, alors, le soir, aprĂšs la pluie, au moment juste oĂč le crĂ©puscule glace tout â les crĂȘtes, dans le dos, coupent soudain le soleil â, on peut suivre des yeux, aux mouchetis de leurs pattes, les errances des oiseaux partis ; en tous sens ils ont couru lĂ , on dirait tout fous.
*
Communication terrestre â I
Qui saurait dire combien de temps sâest Ă©coulĂ© depuis que lâon nâaperçoit plus rien dâautre que le halo jaune oĂč lâon se prĂ©cipite ? Il reste un peu du monde, Ă toute allure qui vient Ă lâencontre, en un instant passĂ©.
Avant, il y a eu de grands Ă©clats de garance et de pourpre, le crĂ©puscule, et des nuages de grisaille et de carmin, aux cumuls entrecoupĂ©s de gloires. Et la nuit est lĂ , sans ĂȘtre venue. Le rĂȘve de la fin du jour a effacĂ© ce qui sombrait : tout sâest rĂ©duit Ă cette plus simple expression â qui sait comment ? On est assis Ă lâombre, Ă poursuivre une bulle indĂ©cise de lumiĂšre, dans laquelle on nâentrera pas. Au delĂ dâelle, rien, peut-ĂȘtre infiniment ; la nuit, le vide, et la tĂ©nĂšbre. Pas question de rĂ©frĂ©ner lâemportement, câest la beautĂ© des choses.
Dans les collatĂ©raux, Ă contre-sens, roule en parallĂšle du blanc qui donne Ă entendre lâinsoluble moteur de la contradiction, comme sâengendre lâĂąme, dâune tension entre vieux poĂšmes et rĂ©pons, un chant du mortel, une priĂšre Ă qui ? la trajectoire se place au plus juste entre ces lignes-lĂ â elles-mĂȘmes ne sauraient se rencontrer quâĂ lâinfini â , au plus prĂšs, tantĂŽt, de lâune et de lâautre, jusquâĂ lâosculation, suivant lâinflexion de la courbe.
Toi, avant le terme ultime de la lumiĂšre, nâarrĂȘte pas de crĂ©er les choses. Lâespace, de la sensation de soi contre le dossier Ă lâextrĂȘme portĂ©e du regard, est le champ du possible : Ă©puise le, mon Ăąme, des pieds et des mains, lâĆil rivĂ© oĂč il nâest dimension ni mesure, ni rien Ă percevoir â confiante, en deçà , dans le surgissement continu du rĂ©el. »
Proses brĂšves
Lâauteur nous fait lire des proses brĂšves oĂč lâimage enlumine des paysages secs et spirituels, ivres de poussiĂšre et de vent. Les narrations, concises, sâancrent dans un ailleurs et dans la mĂ©moire Ă©crasĂ©e du temps.
Revue de presse
Des « proses brĂšves » annoncĂ©es en sous-titre du recueil, mais qui font place Ă quelques poĂšmes versifiĂ©s (dont un sonnet parodiant « La BeautĂ© » de Baudelaire) et fonctionnent sur plusieurs registres dâĂ©criture. Le poĂšme liminaire, adressĂ© Ă la « fausse Lesbie de Catulle », tout comme lâ« Ăvocation » suivante de « CircĂ© lâĂ©perviĂšre », rappellent discrĂštement la culture classique de ce grand traducteur du grec et du latin. Et il y aura encore, çà et lĂ , des allusions que la philosophie antique peut Ă©clairer, ou des personnages â Hector, Calypso⊠â lĂ©guĂ©s par HomĂšre.
Mais lâintĂ©rĂȘt principal est autre. ConnaĂźtre ou non la Physique dâAristote nâaffecte en rien lâimmĂ©diate sensation dâhumour dĂ©gagĂ©e par ces textes et le sentiment critique dont ils tĂ©moignent dans la perception quâils suggĂšrent du rĂ©el. Une fraĂźche amertume emplit la voix qui parle Ă notre oreille interne. Elle nous confie une riche expĂ©rience dâobservateur, de voyageur, dâamant⊠Le rĂ©cit est dâailleurs ce quâelle dĂ©veloppe avec prĂ©dilection, en alternance avec des notations de « choses vues » dont la briĂšvetĂ© est plus congruente que les narrations par rapport au sous-titre (partiellement mais volontairement inexact). Ce que nous dit cette incongruence, câest que la poĂ©sie nâest pas (ce que dâailleurs nous savons tous) un genre dĂ©fini par des critĂšres extĂ©rieurs, mais une certaine pĂ©nĂ©tration aiguĂ« du regard au coeur des affaires humaines et cosmiques. Sans jeu de mots, câest la vertu comique, la vis comica (hommage au latiniste !) qui me sĂ©duit le plus, mais qui ressort dâautant mieux quâelle pratique des pauses en des moments de contemplation qui oscillent entre le « sentiment tragique de la vie » (pour reprendre un beau titre dâUnamuno) et la dĂ©rision jetĂ©e sur toute mĂ©taphysique prĂ©sente et Ă venir. La mise en scĂšne qui fait apparaĂźtre la vieille Nunzia-Maria, quâune vendetta a rĂ©duite au veuvage depuis quarante ans, la narration qui sâĂ©bauche pour dire la « rigueur de lâhospitalitĂ© » chez un paysan solitaire, et son amplification lorsque le narrateur pĂ©nĂštre dans un labyrinthe dâhabitations troglodytes oĂč il lui faut consentir Ă baiser finalement « La Bouche de la MurĂšne » (selon le titre de lâĂ©pisode), enfin lâĂ©vocation en deux parties du siĂšge de BĂ©tulie â diptyque aux panneaux sĂ©parĂ©s par une dizaine dâautres textes â montrant comment la belle Judith (la plus rayonnante veuve de ce recueil qui en comporte plusieurs) parvint Ă sĂ©duire et Ă tuer le gĂ©nĂ©ral ennemi Holopherne, tous ces rĂ©cits paraissent dâun excellent nouvelliste, pour qui cependant la tension poĂ©tique ne baisse pas en vue du dĂ©nouement vise. Ces (fausses) proses rigoureusement agencĂ©es, stylistiquement sans dĂ©faut, dispensent une jouissance vĂ©ritablement gustative, que lâon recommande aux gourmets.