Les Pommes sauvages - Nouvelle édition
On ne saurait trop vous conseiller ce diptyque, petit bijou de rĂ©apprentissage de lâĆil, des Ă©motions simples et occultĂ©es. A lâheure du temps libre estival, Les Pommes Sauvages & La Vie Sans Principe se prĂ©sentent comme lâindispensable compagnon du lecteur fĂ©ru de promenades.
Adrien Battini â La Cause littĂ©raire
« Ce qui paraĂźt acide Ă la maison est rendu doux par une marche vivifiante. Il faudrait Ă©tiqueter ainsi certaines de ces pommes : âĂ consommer dans le ventâ. »
Dans ce texte littĂ©raire bordĂ© dâobservations naturalistes qui caractĂ©risent son Ă©criture, Henry D. Thoreau, aprĂšs avoir dressĂ© une histoire des pommiers en Occident et de leur migration insĂ©parable de celle des hommes, sâĂ©panche sur les qualitĂ©s Ă la fois gustatives, olfactives et esthĂ©tiques des pommes sauvages. Non, la pomme nâest pas un fruit dĂ©fendu. Câest un des trĂ©sors de la nature quâil faut voir, goĂ»ter et apprĂ©cier Ă sa juste valeur.
Revue de presse
- Les Pommes sauvages Adrien Battini La Cause littéraire 25 juin 2013
âDes goĂ»ts et des couleurs
Il est des livres que lâon peut juger anodins, Ă premiĂšre vue ; peut-ĂȘtre le sujet nous paraĂźt insignifiant, mineur, le titre banal ou le livre considĂ©rĂ© comme secondaire dans lâĆuvre dâun auteur. Câest ce que lâon peut penser en ayant dans les mains lâouvrage « Les pommes sauvages » de Henry D. Thoreau (1817-1862) que publient les Ă©ditions Le mot et le reste. Et pourtant, ce livre est loin de laisser indiffĂ©rent le lecteur pour peu quâil soit curieux et imaginatif âŠ
Il est donc question de pommes, « le plus noble des fruits » Ă©crit Thoreau. Il souligne, dâemblĂ©e, que la pomme est liĂ©e Ă lâhomme, que son histoire est enracinĂ©e au plus lointain de lâhumanitĂ©, dans son quotidien, dans la mythologie, les textes sacrĂ©s ou encore la littĂ©rature. Toutefois, sans renier les « pommiers civilisĂ©s », lâauteur ne voue pas un culte Ă Pomone, la nymphe des jardins bien entretenus.
En effet, on ne sâĂ©tonnera pas que lâhomme de « Walden » nous dise, dans ce court essai, tout lâattrait quâil porte pour le fruit sauvage. Loin des rangĂ©es dâarbres greffĂ©s, sa prĂ©fĂ©rence le conduit vers le pommier poussĂ© au hasard dans un coin de nature, dans le dĂ©sordre, Ă lâaspect tortueux et rabougri. On comprendra toute la dimension symbolique de ce goĂ»t ; choix de la nature au lieu de la culture, refus de lâartifice, du conventionnel et des normes sociales. Il y a du Jean-Jacques Rousseau ou du Montaigne chez lâessayiste amĂ©ricain. Et, comme les philosophes français dont il reprend certains thĂšmes, Thoreau pratique lâintrospection, recherche une sagesse fondĂ©e sur lâexpĂ©rience et poursuit ce qui fait le sel de la vie ; Ă©crire est un moyen, pour lui, de se comprendre, de clarifier son ĂȘtre au contact du monde extĂ©rieur, mĂȘme le plus banal ou familier qui soit.â
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Pour les Ă©ditions Le mot et le reste, 2013 est placĂ©e sous le signe de Henry D. Thoreau. AprĂšs la réédition de son chef dâĆuvre Walden (nouvelle traduction de Brice Mathieussent), la maison marseillaise poursuit son entreprise de publication des confĂ©rences et autres essais courts du romancier amĂ©ricain. Ă lâinstar de Marcher ou des Teintes dâAutomne, Les Pommes sauvages & La Vie sans principe constitue une parfaite entrĂ©e en matiĂšre dans lâunivers de Thoreau et une plaisante initiation Ă sa pensĂ©e.
Nul doute que le lecteur sera quelque peu surpris par les premiĂšres pages des Pommes sauvages. En guise dâessai littĂ©raire, Thoreau ouvre son propos sur une vĂ©ritable monographie descriptive sur le sujet des pommes. Tout tient de lâouvrage encyclopĂ©dique : considĂ©rations gĂ©ographiques, Ă©tymologiques, taxinomiques et mythologiques (dont on dĂ©duira un implicite hommage au paganisme, puisque toute rĂ©fĂ©rence biblique est absente du texte). Cette masse dâinformations, que dâaucuns jugeraient superflue, sert au contraire les intentions de Thoreau tel un subtil baptĂȘme pour le profane qui ignore lâimportance des vergers sauvages du Massachussetts.
PassĂ© le seuil de lâobjectivisme froid, Thoreau laisse libre cours Ă sa plume qui enchante la nature environnante. Le lecteur est soudainement transportĂ© sur les sentiers et chemins aux cĂŽtĂ©s de lâĂ©crivain, dont le regard rĂ©vĂšle enfin toute la beautĂ© insoupçonnĂ©e. En quelque sorte, Les Pommes sauvages est une invitation Ă un voyage de la proximitĂ© et Ă jouir de la magnificence de la banalitĂ© que lâhomme pressĂ© ne trouverait plus que dans un exotisme fantasmĂ©.
Lâadjonction de La Vie sans principe, Ă la tonalitĂ© plus politique, prend dĂšs lors tout son sens. RĂ©flexion sur le sens de la vie et sur lâobsession de ses contemporains de « gagner sa vie », ce petit traitĂ© sâapprĂ©cie comme une critique acerbe du libĂ©ralisme politique et de lâindustrialisme Ă©conomique. Aux antipodes des idĂ©ologies socialistes ou marxistes europĂ©ennes, la contestation de Thoreau nâen reste pas moins littĂ©ralement radicale. Posture Ă©minemment naturaliste quâadopte lâĂ©crivain, Ă la fois apologie des racines natales et ode au rĂȘve cĂ©leste, mais qui a pour consĂ©quence la dĂ©nonciation de lâabsurditĂ© dâun mode de vie qui nâa dâintĂ©rĂȘt que pour ce qui est sonnant et trĂ©buchant. PrĂ©curseur dâun Ă©cologisme militant, Thoreau jette lâopprobre sur ces hommes nouveaux qui ont oubliĂ© la puretĂ© et la richesse de la nature, voire qui la saccagent au nom dâune rationalitĂ© industrielle, nouvelle religion de lâAmĂ©rique triomphante. Les vergers et les pommes sauvages qui se rarĂ©fient sont les illustrations de la menace que pointe Thoreau pour qui la rĂ©sistance civile commence au dĂ©tour de la rue ou du champ. Comme le flĂąneur qui croque le fruit juteux, il nous revient Ă nous de prendre soin de ces milliers de petits bonheurs Ă portĂ©e de main, en somme de cultiver le jardin de la Res Privata pour pallier les inĂ©vitables dĂ©faillances de la Res Publica.
On ne saurait trop vous conseiller ce diptyque, petit bijou de rĂ©apprentissage de lâĆil, des Ă©motions simples et occultĂ©es. A lâheure du temps libre estival, Les Pommes Sauvages & La Vie Sans Principe se prĂ©sentent comme lâindispensable compagnon du lecteur fĂ©ru de promenades.