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Parution : 06/06/2013
ISBN : 9782360540884
120 pages (148 x 210)

Les Cygnes sauvages

Magnifique hymne Ă  la vie, Les Cygnes sauvages nous propose d’emprunter le chemin blanc des poĂštes, un chemin enracinĂ© dans l’ñme et le rĂ©el.

AurĂ©lie Julia – La Revue des Deux Mondes

Traduction de Marie-Claude White

Dans Les Cygnes sauvages, Kenneth White nous conte le rĂ©cit d’un voyage qu’il effectua pour atteindre le Nord rugueux et sauvage du Japon : HokkaidĂŽ, ses ports et ses montagnes.
Point de dĂ©part : Tokyo, la ville tentaculaire. AprĂšs quelques jours passĂ©s Ă  s’imprĂ©gner des signes de cette ville chaotique, l’auteur part pour le nord. AccompagnĂ© de BashĂŽ, poĂšte japonais du XVIIe siĂšcle initiĂ© au zen, qui fit aussi route vers le nord, il remonte peu Ă  peu l’üle principale de HonshĂ», s’enfonce dans l’arriĂšre-pays, franchit le dĂ©troit de Tsugaru, arrive Ă  HokkaidĂŽ, cette terre que les Japonais ont conquise sur les AĂŻnous, un peuple de pĂȘcheurs et de chasseurs implantĂ© au nord du Japon et Ă  l’est de la Russie, et oĂč, chaque annĂ©e, des cygnes sauvages migrent depuis la SibĂ©rie.
Dans un registre unique alliant expĂ©rience physique, poĂ©sie dynamique, pensĂ©e vive, le texte rapide et Ă  niveaux multiples de White est plus qu’un livre de voyage, c’est un livre qui ouvre un espace de vie profond et intense.

Revue de presse

- Les Cygnes sauvages Chinouk Les Passions de Chinouk 6 août 2015
- 11 questions à Kenneth White Monique Leroux-Serres L'écho de l'étroit chemin Juin 2013
- Notes de lecture Aurélie Julia La Revue des Deux Mondes Septembre 2013
- Les cygnes sauvages, Kenneth White Lionel Bedin La cause littéraire 19 aout 2013

- Les Cygnes sauvages

Ce livre est une petite pĂ©pite, une pause dans l’espace-temps. Juste 110 petites pages dĂ©vorĂ©es en quelques heures pendant lesquelles ce livre m’a transportĂ©e au pays du soleil levant.

Un haĂŻku est un petit poĂšme extrĂȘmement bref visant Ă  dire l’évanescence des choses. Il doit donner une notion de saison. Les haĂŻkus occidentaux sont composĂ©s de 3 vers de 5, 7 et 5 syllabes.

L’auteur part en pĂšlerinage sur les traces de Basho , un grand poĂšte japonais du XVIIᔉ siĂšcle , jusque dans la province de l’HokkaĂŻdo pour tenter d’apercevoir la migration des cygnes sauvages qui viennent de Russie. Avant d’y arriver, il nous emmĂšne dans une virĂ©e Ă  travers Tokyo. Il nous parle d’estampes japonaises, de littĂ©rature japonaise.
Kawataba, Kenzaburo,Michima, Hokusai, Hiroshise

Vous ai-je dĂ©jĂ  dit que je collectionnais les cartes postales d’estampes japonaises ? Et que Kawataba, Kenzaburo et Michima sont en nombre dans ma bibliothĂšque ?

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Lire la chronique dans son intégralité sur Les Passions de Chinouk

Chinouk
Les Passions de Chinouk 6 août 2015

- 11 questions Ă  Kenneth White

En mars 2011, j’ai entendu par hasard Kenneth White Ă  la radio. Il disait, et cela m’avait intriguĂ©e, que « tous les dĂ©parts en voyage se font Ă  l’automne, la pĂ©riode de l’éphĂ©mĂšre » et que « le but d’un pĂšlerinage est toujours une rĂ©conciliation avec le monde et sa beauté  »
À l’écouter, j’eus envie de lire ses livres
 et le vendredi 5 mars 2011, j’entamais dans la belle lumiĂšre du matin Les Cygnes sauvages. C’est un carnet de voyage au Japon « vers le grand Nord » de HonshĂ» et HokkaidĂŽ sur les traces de BashĂŽ et des AĂŻnous, plein d’anecdotes, de descriptions, de rĂ©fĂ©rences historiques ou littĂ©raires, de rĂ©flexions philosophiques
 On y trouve un mĂ©lange de prose et de haĂŻkus : des haĂŻkus de poĂštes japonais ou les siens. Et je m’étais dit en le lisant : « Quel beau et passionnant haĂŻbun contemporain ! ». Aussi, je souhaitais attirer l’attention des lecteurs de L’écho de l’étroit chemin sur cet ouvrage difficilement classable et que son auteur qualifie de « voyage-haĂŻku ».
DĂ©couvrant que ce livre, Ă©puisĂ©, Ă©tait rééditĂ© en juin 2013 aux Ă©ditions Le mot et le reste, j’ai pu entrer grĂące Ă  leur intermĂ©diaire en relation avec M. Kenneth White qui a acceptĂ© trĂšs aimablement de participer Ă  notre revue. Je tiens Ă  le remercier au nom de tous les lecteurs pour sa gentillesse et sa gĂ©nĂ©rositĂ©.

1. D’abord ĂȘtes-vous d’accord pour qu’on nomme « haĂŻbun » ce texte que vous-mĂȘme avez nommĂ© : « voyage-haĂŻku » ?
Dans toute une section de mon livre, L’Esprit nomade, je passe en revue toute une sĂ©rie de formes de prose narrative, en commençant par ce que j’ai appelĂ© le « voyage-voyance » romantique (Les Errances de Franz Sternbald de Tieck, par exemple). C’est Ă  partir de lĂ  que j’examine le corpus oriental : le chemin du pĂšlerin indien, les errances taoĂŻstes de la Chine et la pratique cheminante et mĂ©ditative de la littĂ©rature-de-la-route (michiyuki-bun) japonaise. Pour arriver finalement Ă  ma propre pratique. J’ai beaucoup expĂ©rimentĂ© avant de parvenir Ă  une forme que j’appelle en anglais waybook (littĂ©ralement « livre-de-la-voie »). Cette forme est effectivement trĂšs proche du haibun.

2. À quand remonte votre connaissance de l’Orient – sa pensĂ©e, sa littĂ©rature ?
Cela a commencĂ© trĂšs tĂŽt. Vers l’ñge de quatorze ans. À cette Ă©poque, dans mon village Ă©cossais, je faisais un tas de petits boulots pour gagner quelques sous – dans le but surtout de m’acheter des livres. Une annĂ©e, mon travail consistait Ă  aller de maison en maison afin de faire signer par les Ă©lecteurs le registre du canton. À la porte d’une de ces maisons Ă  laquelle j’avais frappĂ© est apparu un vieil homme aux longs cheveux blancs qui a refusĂ© de signer. Voyant ma surprise, il m’a demandĂ© si je voulais savoir pourquoi. Je lui ai rĂ©pondu que oui. Alors il m’a fait rentrer chez lui et nous avons commencĂ© Ă  parler. C’était un anarchiste, un naturaliste et un confĂ©rencier ambulant, qui avait frĂ©quentĂ© Gandhi. Il avait une bibliothĂšque orientaliste et a proposĂ© de me prĂȘter des livres. J’ai commencĂ© chez lui par l’Inde, avec les sutras et les upanishads. Puis, suivant mes propres pistes, je suis passĂ© Ă  la Chine. Et pour finir, au Japon. Il y a des diffĂ©rences bien sĂ»r entre ces cultures, mais il y a aussi des filiations : le dyana (« mĂ©ditation ») sanskrit, c’est le tchan chinois et le zen japonais : mĂȘme mot, mĂȘme concept.

3. De quand précisément date votre rencontre avec la culture japonaise ?
De mes dix-neuf ans, quand j’étais Ă©tudiant en Allemagne, Ă  Munich. Je frĂ©quentais l’universitĂ©, mais je passais le plus clair de mon temps Ă  errer dans la ville. Et c’est chez un bouquiniste que je suis tombĂ© sur un petit livre de Daisetz Suzuki : Zen und die Kultur Japans. C’est dans ce livre-lĂ  que j’ai rencontrĂ© pour la premiĂšre fois le nom de Matsuo BashĂŽ et la mention de son livre sur L’étroit chemin vers le Nord profond. J’étais fascinĂ©.

4. Pourquoi ce texte vous a-t-il attirĂ© ? Était-ce BashĂŽ ? L’expĂ©rience du voyage ? La forme littĂ©raire ?
Pour tout cela Ă  la fois, et pour tout ce que cette lecture faisait surgir dans mon esprit. Je songeais dĂ©jĂ  Ă  Ă©crire, mais je ne savais pas encore trop quoi. Tout ce que je savais, c’est que ce ne serait pas des romans. DĂ©jĂ , aprĂšs une page ou deux (par exemple le dĂ©part sur la route de Douvres au dĂ©but du Conte des Deux CitĂ©s de Dickens), les romans me tombaient des mains, l’intrigue m’ennuyait. Avec BashĂŽ, j’avais quelque chose de plus ouvert, de plus rapide, une maniĂšre vive d’ĂȘtre au monde.

5. Comment avez-vous choisi l’itinĂ©raire de votre voyage vers le Nord ? Avec BashĂŽ ? Puis plus loin que BashĂŽ ? Ou aussi loin que BashĂŽ eĂ»t aimĂ© ?
Je n’étais pas pressĂ© de partir au Japon, ni ailleurs en Asie. Je savais que j’avais du travail Ă  faire lĂ  oĂč je me trouvais : sur moi, sur la pensĂ©e, sur l’écriture. Je n’ai jamais fait partie de la ruĂ©e naĂŻve vers Katmandou. Il y a d’ailleurs dans ma vie, comme dans mon travail, une dialectique perpĂ©tuelle entre l’errance et la rĂ©sidence : si j’ai le goĂ»t du voyage, j’ai aussi, comme disait Chateaubriand, les goĂ»ts sĂ©dentaires d’un moine. Mes deux premiers livres ont Ă©tĂ© des livres de rĂ©sidence : Les Limbes incandescents (sept chambres de bonne dans Paris), qui constitue une sorte d’auto-analyse, et Lettres de Gourgounel (Gourgounel Ă©tait une vieille ferme dans la montagne ardĂ©choise) qui approfondit le rapport entre l’ĂȘtre et le lieu. C’est aprĂšs qu’ont commencĂ© les voyages. D’abord en Europe, des virĂ©es qui ont donnĂ© lieu au livre DĂ©rives, ensuite en Asie (Le Visage du vent d’est), ensuite en AmĂ©rique (La Route bleue). C’est aprĂšs la publication de La Route bleue, en 1983, que le cinĂ©aste François Reichenbach a pris contact avec moi, dans l’idĂ©e d’en faire un film. Je lui ai dit que je n’avais pas envie de refaire aussi rapidement le mĂȘme voyage, mais que je ferais volontiers un film au Japon, que j’avais laissĂ© en dehors de mon pĂ©riple asiatique (Hong Kong, Taiwan, Thailande
). D’accord, m’a-t-il rĂ©pondu, et il m’a demandĂ© d’en Ă©laborer le scĂ©nario. Ce que j’ai fait. Je commencerais Ă  Tokyo, ensuite je suivrais les traces de BashĂŽ jusqu’au lieu (Kisagata, sur la mer du Japon) oĂč il dĂ»t rebrousser chemin pour cause de maladie. Puis j’irais plus loin, jusqu’au HokkaidĂŽ, oĂč j’avais rendez-vous avec les cygnes. Donc, le thĂšme du film : la rencontre de l’Orient et de l’Occident, le rapport existentiel et intellectuel entre un poĂšte japonais du XVIIe siĂšcle et un poĂšte occidental actuel, l’expĂ©rience de la route, et une sorte d’épiphanie. Nous avons fait le film (Les Chemins du Nord profond), et ensuite, j’ai Ă©crit _Les
Cygnes sauvages_, en y incluant encore plus d’élĂ©ments.

6. Que vouliez-vous faire exactement ? Suivre des chemins de lumiÚres dans les riviÚres ? La route de migration des oiseaux ? Les lignes qui reliaient les villages aïnous ? Les routes des cartes qui par mer ou par terre relient les hommes des différents continents ? Lire les veines dans les pierres ?

Je vois que vous avez bien lu le livre. Tout cela, et d’autres choses encore, certaines prĂ©vues, d’autres imprĂ©vues. Je prĂ©pare toujours mes itinĂ©raires, tout en laissant la porte ouverte au hasard, Ă  la chance. J’avais appris notamment qu’à un certain moment sur certains lacs du HokkaĂŻdo les cygnes sauvages arrivent de la SibĂ©rie pour hiverner au Japon, et j’avais programmĂ© le voyage pour pouvoir arriver au bon moment sur les bords d’un de ces lacs. Ma chance, c’est que cela se soit passĂ© comme je l’avais espĂ©rĂ©. Et le livre se termine sur un haĂŻku :

Sur le lac vide
ce matin du monde
les cygnes sauvages.

7. Quel fut ou quel est votre rapport au haïku ? En écrivez-vous de façon réguliÚre ? En écriviez-vous beaucoup lors de votre voyage au Japon ? Les avez-vous retravaillés aprÚs ?
J’en ai Ă©crit beaucoup, pendant et aprĂšs le voyage, et le livre en est parsemĂ©. En fait, j’écris des haĂŻkus depuis trĂšs longtemps. Mes carnets en sont pleins. J’en ai publiĂ© une cinquantaine, dans un recueil intitulĂ© L’Anorak du goĂ©land, qui a Ă©tĂ© Ă©ditĂ© et rééditĂ© plusieurs fois avant que je ne le reprenne dans un livre d’entretiens sur mon rapport Ă  l’Orient : L’Ermitage des brumes – Occident, Orient, et au-delĂ .

8. Il y a toujours un « au-delĂ  » chez vous, n’est-ce pas ? Mais il n’a rien de religieux ni de mĂ©taphysique. Quelle est la nature de cet « au-delĂ  » ? Que cherchez-vous au bout du chemin ? Aller au bout de vous-mĂȘme ? Faire l’expĂ©rience du blanc originel ? Retrouver un rapport fondamental Ă  la Terre, Ă  l’Univers ?
Encore une fois, je vois que vous avez bien lu le livre. On constate dans les territoires les plus exigeants et les plus intĂ©ressants de la littĂ©rature et de la pensĂ©e d’aujourd’hui, un dĂ©sir d’aller au bout de la route et de recommencer sur d’autres bases, avec d’autres prĂ©misses. C’est, en philosophie, Heidegger Ă©voquant des « districts originels » que la philosophie n’a jamais connus. En littĂ©rature, c’est Barthes parlant du « degrĂ© zĂ©ro de l’écriture ». VoilĂ  les pistes sur lesquelles voyage le nomade intellectuel que je suis. Les « cygnes » sauvages sont aussi des « signes » de quelque chose qui se situe en dehors des codes.

9. Avez-vous aujourd’hui des choses Ă  retenir de cette expĂ©rience, Ă  ajouter ? Vous m’avez dit que la réédition de votre livre Les Cygnes sauvages en mai 2013 aux Ă©ditions Le Mot et le reste Ă©tait une version retravaillĂ©e. Quels changements avez-vous apportĂ©s au texte d’origine ?
Surtout, comme toujours, un travail d’élagage. J’ai Ă©cartĂ© notamment tout l’épilogue, qui se passe Ă  KyĂŽto. C’est un texte que j’aime bien, que je reprendrai ailleurs, mais, avec du recul, il m’est apparu Ă©vident que, dans le contexte, il Ă©tait superfĂ©tatoire. Il fallait que le livre se termine sur les bords du lac au HokkaidĂŽ.

10. Une question rĂ©currente dans Les Cygnes sauvages est celle de l’identitĂ©. Elle arrive par les gens rencontrĂ©s qui rĂ©guliĂšrement demandent : « D’oĂč ĂȘtes-vous ? » « Qui ĂȘtes-vous ? Français-Ă©cossais-amĂ©ricain
 ?»
Pendant le voyage, je m’amusais, bien sĂ»r. Mais on peut dĂ©velopper un peu. Nous avons tous une identitĂ©, de par notre naissance, de par notre Ă©ducation. Avec certaines caractĂ©ristiques aimables et intĂ©ressantes, et d’autres qui le sont moins. Je ne les nĂ©glige pas. Mais la question de l’identitĂ© ne me prĂ©occupe pas beaucoup, et je n’en fais surtout pas une idĂ©ologie identitaire. Plus fondamental dans mon esprit que la carte d’identitĂ©, c’est un champ d’énergie et l’auteur, Ă  mon sens, est un singulier-pluriel. Dans les premiers textes orientaux que j’ai lus, on trouve cette phrase : « Tu es cela. » Ce qui signifie, non seulement que nous ne sommes pas dĂ©finitivement limitĂ©s par notre conditionnement, mais que l’identitĂ© suprĂȘme est un rapport complet avec l’univers tout entier.

11. Je sais que vous habitez depuis longtemps en France, et que vous Ă©crivez en anglais, et j’ai aussi envie de vous poser cette question (d’autant que notre association se qualifie de « francophone » ) : vous considĂ©rez-vous un peu, beaucoup, pas du tout Ă©crivain français ?
Ma situation est paradoxale Ă  plus d’un Ă©gard. J’ai commencĂ© l’apprentissage du français Ă  l’école, Ă  douze ans. J’ai donc au moins douze ans de retard sur un Français de souche. Ensuite, j’ai essayĂ© de rattraper le temps perdu. Et si j’écris certains de mes livres, la prose narrative et la poĂ©sie, en anglais, j’écris mes essais, ainsi que mes confĂ©rences, en français. C’est que j’apprĂ©cie beaucoup le français pour sa prĂ©cision et sa clartĂ©. Alors que, pour les autres livres, qui tournent autour de sensations et d’intuitions, c’est ma langue natale qui me vient naturellement. Une autre maniĂšre de le dire, c’est que, pour moi le français est un outil, alors que je vis l’anglais. Cela dit, le fait de naviguer entre les deux langues a une influence sur mon emploi de l’une et de l’autre : le français donne de la fermetĂ© Ă  mon anglais, et l’anglais assouplit mon français. Sur le plan institutionnel, j’ai fait plusieurs confĂ©rences sur la question, en France et ailleurs. Et j’ai contribuĂ© Ă  un ouvrage collectif sur la francophonie publiĂ© par la Maison des Cultures du Monde Ă  Paris en 2006, avec un essai : « Francophonie et poĂ©tique du monde ». En fait, Écossais europĂ©en, je suis un des plus ardents dĂ©fenseurs de la langue française, et je dĂ©plore son dĂ©litement actuel. Pour en revenir au paradoxe (c’est de paradoxes qu’est pavĂ© le chemin du paradis intellectuel, n’est-ce pas ?), si, pour La Route bleue, j’ai reçu le prix MĂ©dicis Ă©tranger, l’AcadĂ©mie française m’a dĂ©cernĂ©, pour l’ensemble de mon travail, son Prix du Rayonnement de la langue et de la littĂ©rature française. Plus la route se prolonge, plus le champ s’élargit.

Monique Leroux-Serres
L'écho de l'étroit chemin Juin 2013

- Notes de lecture

Qu’est-ce qui pousse l’homme Ă  se mettre en route ? Quel dĂ©sir l’encourage Ă  marcher dans le vent et la lumiĂšre ? Pour quel matin du monde ? Par un bel aprĂšs-midi de septembre, Kenneth White quitte sa cĂŽte bretonne : il veut arpenter le Japon ; il veut gagner HokkaidĂŽ et voir le vol des cygnes sauvages venus de SibĂ©rie pour hiberner au milieu des lacs ; il veut suivre les traces du poĂšte BashĂŽ qui s’aventura dans le Nord et composa, Ă  l’écoute du silence, sa trĂšs belle Sente Ă©troite du Bout-du-Monde. AprĂšs quelques jours passĂ©s Ă  Tokyo, une ville Ă  la poĂ©sie secrĂšte et compliquĂ©e, l’auteur boucle son bagage et part en compagnie d’un Ă©crivain plutĂŽt amer ; des mots sombres se glissent dans le dialogue : « trop fort, trop tard, rien, cage, arĂšne sociale, piĂ©tinement, trahison ». La voiture emmĂšne les deux voyageurs hors de l’enchevĂȘtrement urbain et les conduit vers des endroits oĂč ils pourront, chacun Ă  leur maniĂšre, cultiver ce qui a Ă©tĂ© perdu. Kenji s’arrĂȘte dans la ville de ses parents, Kenneth White poursuit l’ascension vers le Nord et gagne le territoire des AĂŻnous, une minoritĂ© ethnique millĂ©naire « noire comme des gitans », Ă©crivait Anton Tchekhov dans l’Île. Un nouvel espace s’ouvre Ă  son esprit : la brume et l’humiditĂ© ambiante effacent les contours ; tout est affaire de vent, de pluie et de vide ; la nature semble flotter dans les airs. Ici commence l’autre voyage, celui de la dĂ©construction, de la perte et de l’éveil. « Afin d’apprĂ©cier le vrai bonheur, nous devons voyager vers des pays trĂšs lointains, hors de nous-mĂȘmes », affirmait l’essayiste et le mĂ©decin Thomas Browne il y a quatre siĂšcles. Pour ĂȘtre heureux, il faut se placer seul devant le visage terrestre et accueillir sa beautĂ©, ajoute Kenneth White ; alors les voix du monde se feront entendre.
Magnifique hymne Ă  la vie, Les Cygnes sauvages nous propose d’emprunter le chemin blanc des poĂštes, un chemin enracinĂ© dans l’ñme et le rĂ©el.

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Aurélie Julia
La Revue des Deux Mondes Septembre 2013

- Les cygnes sauvages, Kenneth White

« Je suis parti dans le vent »

Un beau jour, Ă  la fin des annĂ©es 80, Kenneth White dĂ©cide de faire « une virĂ©e » au Japon, en forme de « pĂšlerinage gĂ©opoĂ©tique », pour « rendre hommage aux choses prĂ©cieuses et prĂ©caires » et pour faire un « voyage-haĂŻku » dans le sillage de BashĂŽ. Il espĂšre bien en tirer un livre, qu’il voudrait « petit livre nippon extravagant, plein d’images et de pensĂ©es zigzagantes ». S’immerger dans un pays, dans une culture, dans des souvenirs littĂ©raires, et « si possible, voir les cygnes sauvages venus de SibĂ©rie s’abattre avec leurs cris d’outre-terre sur les lacs du Nord oĂč ils viennent hiverner ». On ne peut pas avoir de buts plus clairs pour un voyage. Le rĂ©sultat est ce rĂ©cit, Les Cygnes sauvages, un livre Ă  l’air inoffensif, pas trĂšs Ă©pais, et pourtant rempli Ă  craquer d’histoires, de descriptions, de sons, de poĂ©sie, de philosophie, d’histoire littĂ©raire, d’érudition – mais une Ă©rudition douce, qui ne fait pas mal Ă  la tĂȘte, et mĂȘme une Ă©rudition qui rend intelligent. Ou zen.
Le livre s’ouvre sur l’arrivĂ©e Ă  Tokyo : « au premier coup d’Ɠil c’est tout bonnement hideux ». Tokyo la ville lumiĂšre est aussi une ville de bruits. Elle est peuplĂ©e d’étrangers Ă  son image : occidentaux (amĂ©ricains, pour tout dire), et bruyants. Mais, en cherchant un peu, le voyageur, pour peu qu’il parte Ă  la recherche de la « mĂ©tĂ©orologie mentale » des habitants de ce pays, finit par trouver des jardins tranquilles, d’autres rencontres, l’autre Japon. Il suffit d’ouvrir des portes, de rue en rue, au fil des discussions, jusqu’à ce que « l’aube arrive avec un goĂ»t de sakĂ© froid ». Et lorsque le voyage se poursuit ainsi, les rencontres sont l’occasion de comprendre ce que K. White lui-mĂȘme cherche, puis, quand il a trouvĂ©, il nous raconte. Ce qui nous vaut de savoureux dialogues, dans le train pour Yokohama ou ailleurs. Jusqu’à comprendre qu’au Japon l’essentiel est dans l’esprit.

Gardons ouvertes d’autres routes

Un dialogue, sur l’autoroute, K.W. est Ă  cotĂ© de Kenji, son guide du jour.

_« Soudain Kenji lùcha : Nous avons trahi le vrai monde.
– Le vrai monde ? Qu’est-ce que c’est ?
– Je ne sais pas. Mais ce n’est pas ça – et il fit un geste de la main en direction de l’autoroute.
– Eh bien, peut-ĂȘtre que nous y reviendrons. Ce truc dingue ne pourra pas durer longtemps. Ça pĂ©tera un de ces jours, bientĂŽt.
– Trop fort et trop tard.
– Pas si on garde ouvertes d’autres routes »._

Ailleurs, un japonais parle de revenir dans « l’arriĂšre pays de toujours », de retrouver et cultiver ce qui a Ă©tĂ© perdu. Et Kenneth White d’aller dans ce sens : « on se demande si l’humanitĂ© ne pourrait pas s’arrĂȘter tout simplement pendant quelque temps, jeter un coup d’Ɠil autour d’elle et dire, OK ! Il est temps d’essayer de refaire le cercle ». Le problĂšme c’est « mais oĂč est l’humanitĂ© ? ». Comment dĂ©cider ensemble quand il y a cette nation-ci et cette nation-lĂ , ce clan-ci et ce clan-lĂ , cette personne-ci et cette personne-lĂ  ?
Prendre d’autres routes, garder ouvertes d’autres routes, ne pas se laisser enfermer dans une cage, faire un « simple retour tranquille » en arriĂšre, sans pour autant penser que c’était mieux avant, mais « retrouver et cultiver ce qui avait Ă©tĂ© perdu », faire une « renouĂ©e », « refaire le cercle », revenir Ă  « l’esprit des choses quand les esprits circulaient dans le monde »  On voit bien les propositions de K. White, qui cherche Ă  nous entraĂźner ailleurs que dans la mĂ©diocritĂ© ambiante de notre Ă©poque et qui nous dit que toute l’agitation actuelle du monde ne rĂ©soudra rien. Alors, comment faire ?
La solution (au moins la tentative de la rechercher) se trouve peut-ĂȘtre dans le voyage. Et dans la poĂ©sie. Le voyage et la poĂ©sie : BashĂŽ.

L’homme du vent et des nuages

Il est Ă©videmment beaucoup question de BashĂŽ dans ce rĂ©cit. MaĂźtre BashĂŽ. Un poĂšte qui prit la route peut-ĂȘtre pour calmer « une angoisse fondamentale qu’aucune religion ne pouvait soulager », et qui, en apportant un ton nouveau, en Ă©crivant la nouvelle sorte de livre qu’il cherchait, ce « livre de la voie et du vent », modifia le cours de la poĂ©sie japonaise. BashĂŽ, cet « homme du vent et des nuages », qui avait une conscience du caractĂšre transitoire de toute chose, avec une perception de la beautĂ© de la nature, BashĂŽ le maĂźtre du haĂŻku.

Sur une branche dĂ©nudĂ©e est perchĂ© un corbeau crĂ©puscule d’automne.

K. White répond :
Ce matin-lĂ  sur les eaux de la Sumida une mouette solitaire

La route est toujours poĂ©tique. MĂȘme quand il pleut. La pluie rendrait plus sensible. Les peintres de l’ukiyo-e comme Hiroshige aimaient la pluie. Hiroshige est ce peintre connu pour ses estampes rĂ©alisĂ©es au long du Tokaido. Lorsque K. White aborde le Hokkaido, cette Ăźle en forme de raie, cet « autre monde », il a le sentiment d’arriver dans le « pays lointain » qu’il cherchait. Il nous entraĂźne Ă  sa suite, d’une rĂ©flexion sur le pĂšlerinage dans la montagne – ces montagnes que les occidentaux escaladent pour les vaincre, et que les orientaux contemplent –, Ă  la visite d’un sanctuaire shinto, de la dĂ©couverte du jiyuristu, l’école du vers libre, Ă  la dĂ©couverte du port de Sakata, la ville du sakĂ©, port rempli « du teuf-teuf-teuf des bateaux », du massif du Hokkoda, la demeure du vent.

Des corbeaux en couleur

Avec K. White on ne voyage pas en se bouchant les oreilles. Il y beaucoup de bruit(s) dans ce rĂ©cit. Les marteaux frappent les cloches de mĂ©tal des temples ; les pieds du marcheur font crisser l’épais gravier blanc. Et la nature, pour qui ne dĂ©tourne pas l’oreille, produit toutes sortes de sons. « Il y a un mois environ, lĂ -bas sur le mont Haguro fourmillaient les yamabushi, soufflant dans leurs conques, mais ce matin, tout ce que j’entends, c’est un corbeau, kraa kraa, kraa kraa, dans le ciel d’un bleu Ă©blouissant ». Beaucoup de vent, et beaucoup de corbeaux au Japon ! On les retrouve plus loin dans le Hokkoda : « tout croassant dans le vent, et le vent, le vent du Hokkoda, portant leurs cris jusque dans les hauteurs sereines de cet automne suspendu dans le temps ». Et encore ici : « plus gros qu’à l’ordinaire, qui crient, crient, crient dans le ciel venteux ».
Avec K. White on entend tout, et ne voyage pas en noir et blanc. Il y a Ă©galement beaucoup de choses Ă  voir, pour qui sait ne pas fermer les yeux. « Or rouge sur les collines, riviĂšres fumant dans le soleil du matin, traces de neige sur les hauteurs, et partout des corbeaux
 ». Plus loin une forĂȘt avec « ses feuilles rouges, au jeu de lumiĂšre et d’ombre sur les Ă©claboussures blanches de la cascade ». Autre exemple : « une Ă©norme grue peinte en rouge qui se profile au-dessus de la ville ; on aurait jurĂ© le portail-perchoir de quelque sanctuaire shinto ».

Les « lointains rivages »

Finalement arrive le bout du chemin. Le Hokkaido, ce territoire au bord du monde, auparavant appelĂ© le pays barbare, un temps occupĂ© par des gens en marge de la sociĂ©tĂ©, bannis et autres chercheurs d’or. Jusqu’à ce que des colons japonais eurent le dĂ©sir de coloniser ce pays qui Ă©tait considĂ©rĂ© comme « vide », pourtant peuplĂ© de AĂŻnous, mais comme l’Australie Ă©tait peuplĂ©e d’AborigĂšnes. Avec des consĂ©quences identiques. Le 15 octobre au matin K. White est sur la route 5 le long de la pĂ©ninsule d’Oshima, « la queue de la raie », puis il se dirige vers le mont de la Grande Neige, sous la neige. Il s’enfonce dans un « vide neigeux » au risque de se perdre. Pour constater aussitĂŽt qu’il est difficile de se perdre volontairement : « cela peut paraĂźtre parfois, quand on y pense, un bon moyen de sortir de tout le bruit et de toute la chierie, mais une fois sur place, le corps se rebelle, veut garder les pieds sur cette sale et saoule vieille terre rouge ». Poursuivre, mettre un pied devant l’autre, est donc une rĂ©action instinctive et bĂ©nĂ©fique. Avancer et garder les yeux ouverts
 « Rougeurs brumeuses de l’automne, le Pacifique aux reflets bleus, cimes enneigĂ©es Ă  l’horizon (
) bateaux Ă  l’ancre, grues dĂ©filant dans un Ă©lĂ©gant silence, ramasseurs de coquillages affairĂ©s ». Toujours ces phrases courtes, parfois sans verbe. Des plans, que nous suivons du regard. « Encore des grues, s’élevant au-dessus d’un mer d’herbe jaune. Une plage de sable noir ». Garder les yeux ouverts et enfin voir les cygnes sauvages : « Ils ont tournĂ©, tournĂ© dans l’air vif et clair. Je les ai suivis des yeux et de l’esprit ».

Lionel Bedin

Lionel Bedin
La cause littéraire 19 aout 2013