Les Ardents
Dans une langue magnifique qui exalte les mystĂšres de la nature, Nadine Ribault peint une sociĂ©tĂ© cruelle rongĂ©e par lâinquiĂ©tude et la peur de lâautre. Un conte mĂ©diĂ©val incandescent.
Claire Julliard â LâOBS
Ă la fin du XI^e^ siĂšcle, dans les Flandres maritimes, Isentraud tient dâune main de fer le chĂąteau de Gisphild et ses sujets. PoussĂ© par cette derniĂšre, son fils Arbogast ne voue plus, en raison de ses origines Ă©trangĂšres, que haine Ă sa jeune Ă©pouse Goda et la condamne Ă lâisolement. Insidieusement, le mal des Ardents, que rien ne semble pouvoir ralentir, envahit la rĂ©gion. Dâune lĂ©gende mĂ©diĂ©vale, Nadine Ribault fait un rĂȘve enfiĂ©vrĂ© oĂč la description de chaque sensation, chaque lieu, chaque sentiment invite Ă retrouver son Ă©criture ciselĂ©e. Le lecteur plonge dans lâardeur de lâhistoire amoureuse qui, mĂȘlĂ©e Ă celle des guerres, sur fond de siĂšcle lointain, a tout Ă voir avec notre Ă©poque.
Revue de presse
- Les Ardents Julie Coutu Julie à mi mots 23 décembre 2019
- Entretien avec Nadine Ribault Nicolas Hecht Babelio septembre 2019
- Les Ardents rédaction L'Hebdo des NOTES bibliographiques 10 décembre 2019
- Les Ardents Aline Sirba Ătudes dĂ©cembre 2019
- Les Ardents Alexandra Oury Eulalie novembre 2019
- De givre et de feu Richard Blin Le Matricule des anges novembre-décembre 2019
- Arrache-cĆur 682 Nikola Radio Campus // Paludes 911 4 octobre 2019
- Les Ardents Sylvie Lansade Encres vagabondes 21 octobre 2019
- Les Ardents Claire Julliard L'OBS 19 octobre 2019
- Des ùmes en feu Sébastien Omont En attendant Nadeau 24 septembre 2019
- Les Ardents Marc Verlynde La Viduité 18 septembre 2019
- Entretien avec Nadine Ribault Simone Tremblay La livrophage 13 septembre 2019
- Les Ardents Simone Tremblay La livrophage 12 septembre 2019
- Les Ardents Caroline Un dernier livre avant la fin du monde 5 septembre 2019
- Les Ardents Mumu Mumu dans le Bocage 5 septembre 2019
Ătrange, beau, dans cet entre monde puissamment lĂ©gendaire, ce rĂ©cit fantastique est atypique. Nous sommes en plongĂ©e dans un XiĂšme siĂšcle oĂč les ĂȘtres sont courbĂ©s tel le roseau sous le vent dans une ambiance de conte toute de dualitĂ©. Les croyances, les diktats sont un copier-coller dâun XXIĂšme siĂšcle empreint dâun racisme latent pour lâĂ©tranger (Ăšre). Lâincipit : « Lâhiver avait dĂ©tĂ©riorĂ© le chĂąteau de Gisphild. » dĂ©voile le devenir dâune trame aĂ©rienne, solaire et donnante. LâĂ©criture est un honneur car souveraine. On ressent dâemblĂ©e par le brillant du style la teneur Ă©sotĂ©rique dâun conte Ă plusieurs lectures. Lâambiance est sombre, voire tĂ©nĂ©breuse, le lecteur apprĂ©cie ce temps de replis dans une histoire dont lâatmosphĂšre est dĂ©voilĂ©e Ă lâextrĂȘme. On est dans le centre du sujet, en Ă©coute des mots de lâauteure, dans la langueur des pages qui se tournent en dĂ©lectation. Ici tout est magie, mystĂšres, drames. Captivante et surprenante mĂȘlant les frissons, les craintes, les espoirs, les surprises, les rebondissements. Le summum est lĂ . Les Flandres deviennent la chevelure de Goda rĂ©pudiĂ©e par son mari Arbogast, Ă©trangĂšre, indĂ©sirable aux Flandres, Ă lâespace des Ardents, isolĂ©e, en proie aux loups mĂ©taphoriques dont les mĂąchoires sont de haine et de fiel. On dĂ©teste Isendraud femme altiĂšre, dĂ©voreuse de beautĂ©, cruelle et mesquine, belle-mĂšre de la belle Goda. Goda la lumineuse, la pure lâemblĂ©matique, celle par qui lâentrelac de la sĂ©rĂ©nitĂ© sâĂ©panche et sâagrandit dans cette osmose de puretĂ© et de paix. Goda et sa voix perlĂ©e de bontĂ© et de magnanimitĂ©. « Que ma maison vous soit un asile. » On aime les prĂ©venants, les veilleurs, ceux qui savent, tel sire Bruny. Lâampleur magnifiĂ©e dâune histoire qui semble nĂ©e depuis des millĂ©naires. Dans cet espace dâune littĂ©rature aboutie, Goda la mĂ©taphorique remporte la palme. Les Ardents vont se venger. Ces maĂźtres vont dĂ©truire cette rĂ©gion des Flandres, le malĂ©fique parabolique va advenir. Cette lĂ©gende est une habile mise en garde. « Apprendre Ă toujours se mĂ©fier » comme le disait Prosper MĂ©rimĂ©e. On ne peut refermer « Les Ardents » sans quitter des yeux Goda. Nadine Ribault est une conteuse, une Ă©veillĂ©e, une donnante. « Les Ardents » est Ă lire au coin du feu, Ă lâorĂ©e dâune forĂȘt, dans le sombre dâune nuit tempĂ©tueuse. Câest un grand livre, une Ă©popĂ©e imaginaire mais pas que. Subtil, intuitif, « Les Ardents » est ce que le jour doit Ă la nuit.
Bienvenue sur les terres dâIsentraud, dame de Gisphild. Bienvenue dans ces Flandres maritimes, quelque part entre la mer et la brume, entre le sable et les marais. Dans ce chĂąteau qui domine la lande, et demeure debout, sans quâon sache comment. Sinon grĂące Ă ces hommes transformĂ©s en esclaves, affairĂ©s chaque printemps Ă le consolider, encore, et encore, et encore. Soumis aux vents marins, Ă lâhumiditĂ© des longs automnes, aux gels dâhiver sans fin, Ă la moisissure qui en suçait les parois de bois, les pieux et les pentes, Ă lâenfer redoutable dâattaques rĂ©guliĂšres, le chĂąteau menaçait de crouler, rĂ©duit Ă rien de plus, sur sa motte, quâĂ la chair et aux os dâune femme solitaire qui, dans son donjon, retranchĂ©e, faisait rĂ©gner Ă ce point sa loi quâelle dĂ©cidait de la vie de chacun et menait au-delĂ de lâĂ©pouvante ce quâil est dâusage dâappeler le pouvoir.
Au royaume dâIsentraud, souveraine corsetĂ©e par le pouvoir, lâidĂ©e du pouvoir, lâenvie du pouvoir, et la colĂšre, et la solitude, tout est grisaille, pourriture, humiditĂ© et froideur. Nadine Ribault ne fait pas dans la demi-mesure. Au squelette dâautrui, Isentraud , dame de Gisphild, ĂȘtre sans pitiĂ©, aiguisait ses canines, Ă©crit-elle. Son texte puise son souffle Ă de multiples sources. Il y acquiert, presque, une dimension magique, tant elle y mĂȘle de dâinfluences, dâimages, dâatmosphĂšres et de mots. Les ardents tient de la rumeur, de la lĂ©gende, murmurĂ©e, du rĂ©cit de troubadour. Les femmes y ont la part majeure mais pas belle, loin, trĂšs loin dâun mĂ©diĂ©val de courtoisie. Outre Isentraud, Dame cruelle, hantĂ©e par la crainte de sa chute, on y rencontre Goda, condamnĂ©e en mĂȘme temps quâinvincible, lâĂ©pouse ramenĂ©e des collines du Boulonnais, comme dâun rĂȘve nocturne, une princesse surnaturelle, noble dâĂąme, belle de corps, richement dotĂ©e, pure jusquâau vertige que peut donner ce trait Ă trop le contempler, chassĂ©e par Isentraud et exilĂ©e dans une ferme isolĂ©e, en bordure des bois. Et on y suit, on y poursuit, Abrielle, fille des forĂȘts et des marais, libre de choisir comme elle vit, qui elle aime, sorciĂšre devineresse enchanteresse et guĂ©risseuse. Moins de panache, versant masculin. Arbogast le silencieux, lâhomme de guerre, brutal, arrogant, imprĂ©visible, se tait face Ă la volontĂ© de sa mĂšre, y soumettant y compris lâĂ©pouse quâil sâest pourtant rĂȘvĂ©e. Sir Bruny, son ami dâenfance et nĂ©anmoins vassal, perd la tĂȘte dans les bois Ă la poursuite de la fĂ©e Abrielle, sans parvenir Ă affronter Isentraud, Ă sauver Goda. Inis le chevrier lubrique anime les bois et sâeffondre de trop dâorgueil, de suffisance et dâimpuissance. Baudime, le sage, le fou, lâermite, le voyageur, se perd dans les ombres, rongĂ© par la maladie.
Dans ce monde que rĂ©invente Nadine Ribault, les personnages sont Ă la hauteur des paysages, qui les façonnent autant quâils les subissent. On habite un univers liquide et trouble, tout en clairs obscurs, en chiens et loups. Avec le Mal des Ardents qui dĂ©cime les populations, la folie rĂŽde. Une forme de mal, qui ronge et dĂ©truit, les corps et les Ăąmes.
Face Ă cette forme dâimmensitĂ©, du lieu, des hommes, il semble nây avoir pas de solution, ni dâespoir. Câest peut-ĂȘtre ce qui ronge les figures de ce roman, incapables dâapporter de vraies rĂ©ponses, Ă leurs questions, Ă celles des autres. Leurs doutes, leurs dĂ©sespoirs, leurs attentes, font leur humanitĂ©. De mĂȘme que leurs incessants questionnements, trop souvent vains.
Et dans un registre totalement diffĂ©rent, mais parce quâil mâest immĂ©diatement revenu en mĂ©moire, Ă la lecture : Soleil, de Yokomitsu Riichi chez Anarchasis Editions â Une contrĂ©e sombre, sauvage, des chĂąteaux noyĂ©s au milieu des forĂȘts, des montagnes sillonnĂ©es par les soldats en guerre, la princesse Himiko⊠à dĂ©couvrir Ă©galement.
Lisez cette chronique le blog de Julie Coutu
C`est sans doute l`un des livres dont vous entendrez trop peu parler en cette rentrée littéraire 2019, et pourtant : Les Ardents envoûte comme un feu puissant. L`action se situe au XIe siÚcle, dans un Moyen Age des plus sordides et sombres. Isentraud dirige d`une main de fer le royaume de Gisphild, avec la plus grande cruauté. Quand son fils épouse Goda, une étrangÚre à l`allure « romaine », la marùtre voit rouge. Pendant ce temps, le mal des Ardents (ergotisme) se répand dans la région et dévore de l`intérieur la population, alors que la guerre s`approche inexorablement. Sous des airs de conte pour adultes terrifiant, Les Ardents peut aussi se lire comme un métaphore politique dans laquelle les royaumes maudits évoquent ces gouvernements qui provoquent leur propre chute, en dépit du bon sens.
Dans Les Ardents vous dĂ©veloppez un style singulier, peu courant chez les Ă©crivains contemporains (et donc dâautant plus saisissant), trĂšs influencĂ© par les contes et lĂ©gendes du Moyen Age mais tout Ă fait accessible Ă un lecteur dâaujourdâhui. Vous Ă©tiez-vous dĂ©jĂ essayĂ©e Ă cet exercice avant ce livre ? Quelle Ă©tait lâidĂ©e fondatrice de celui-ci ?
Jâai commencĂ© Ă Ă©crire Les Ardents il y a 15 ans, aprĂšs avoir entendu parler de la lĂ©gende de Godeleine qui prend sa source Ă Wierre-Effroi, un village prĂšs de Boulogne-sur-Mer, et sâachĂšve Ă Gistel, en Belgique, au XIe siĂšcle. L`histoire dâune jeune fille de noble famille quâun seigneur de mĆurs plus sauvages, dâorigine viking, venu des Flandres Maritimes, parvient Ă Ă©pouser et emmener dans son piĂštre domaine oĂč sa mĂšre, prenant en haine la jeune fille dont lâallure dĂ©nonce les origines romaines, dĂ©cide de la conduire au martyre. Ă partir de ce maigre squelette et dâun texte latin du moine Drogon plus quâelliptique, jâai mis un pas dans lâhistoire et mon porte-plume en a rĂȘvĂ© les contours. Dâautres personnages ont alors surgi du noir, se sont aimĂ©s, haĂŻ, sans que jây puisse grand-chose.
Ces Ardents, ce sont les malades de lâergotisme, aussi appelĂ© « feu de Saint-Antoine », qui fit des ravages en Europe. En lisant ces descriptions de membres qui se gangrĂšnent, de peau en lambeaux et de feu intĂ©rieur dĂ©vastateur, on pense parfois aux tableaux de JĂ©rĂŽme Bosch ou Pieter Brueghel. Au-delĂ des Ćuvres littĂ©raires, avez-vous Ă©tĂ© influencĂ©e par dâautres arts durant lâĂ©criture ?
Les Ćuvres de JĂ©rĂŽme Bosch et de Pierre Brueghel, bien sĂ»r, me fascinent depuis longtemps et jâai semĂ© mon parcours de moments oĂč jâai pu laisser leur atmosphĂšre baigner mon regard. Le retable dâIssenheim Ă Colmar aussi, oĂč figure un petit ardent boursouflĂ© et pustuleux. Les tableaux fous de John Martin ou Monsu Desiderio. Pour la musique, Wagner, Tristan et Iseult. Pour les Ă©crivains, les Ă©crits du Moyen Ăge, les textes du XIe et XIIe siĂšcle, comme ceux de ChrĂ©tien de Troyes, la lĂ©gende du roi Arthur, les textes de Christine de Pizan, les farces, les fabliaux Ă©rotiques du Moyen Ăge, Le songe de Poliphile au XVIe siĂšcle, les romans gothiques de la fin du XVIIIe siĂšcle, Mary Shelley, Julien Gracq, mais aussi les textes, pour moi fondateurs, comme ceux des premiers romantiques allemands et des surrĂ©alistes et des libres penseurs que furent George Orwell, William Morris, Lewis Mumford, ElisĂ©e Reclus qui demandait avec luciditĂ© dĂ©jĂ : « OĂč fuir ? La nature sâenlaidit. » Quand on passe 15 annĂ©es de sa vie Ă venir et revenir Ă lâĂ©criture dâun mĂȘme ouvrage, on a besoin de bien « manger » (oĂč le « bien » est question de qualitĂ© plus que de quantitĂ©).
Vous prĂ©sentez un Moyen Age des plus terrifiants, oĂč la menace pĂšse sans cesse sur le chĂąteau de Gisphild et sa rĂ©gion, des lieux maudits dont chacun prĂ©dit sans cesse la chute. ConsidĂ©rez-vous cette Ă©poque comme particuliĂšrement sombre dans lâhistoire de lâhumanitĂ©, ou bien Ă©tait-ce avant tout une toile pour habiller nos cauchemars ?
Les deux. Nous portons, dans notre prĂ©sent, le passĂ© de ceux qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s. IndĂ©niablement, le fond sombre de lâhumanitĂ© rĂ©side en chacun de nous, mais chacun ne sâattaque pas au problĂšme de la mĂȘme maniĂšre. Je voulais ne pas oublier aussi que, hommes comme femmes, certains sont des monstres de violence et de cruautĂ© dont il faut stopper lâĂ©lan destructeur. Et ce nâest pas, comme le font certains Ă©crits contemporains, en se targuant de pĂ©nĂ©trer lâesprit des monstres que lâon sâen tirera le plus efficacement.
Plus que les chevaliers et autres forgerons qui parlent beaucoup mais agissent peu, les figures fĂ©minines apparaissent comme centrales et particuliĂšrement redoutables : entre la cruelle Isentraud Ă la tĂȘte du royaume, Goda « la Romaine » et son suicide Ă petit feu, et Abrielle aux airs de sorciĂšre. Ces femmes sont ambivalentes et complexes : quelle relation entretenez-vous avec vos personnages ?
Une relation puissante, car, au fur et Ă mesure que lâĂ©criture avance, le personnage surgit dâun ailleurs emprunt dâivresse dont jâignore absolument tout. Femmes, hommes⊠ce sont des ĂȘtres humains avant tout qui, confrontĂ©s Ă la violence autant intĂ©riorisĂ©e quâextĂ©riorisĂ©e, effectivement peuvent sâavĂ©rer complexes et ambigus. Cependant, si je porte de lâadmiration au personnage dâAbrielle, ce nâest pas parce quâelle est une femme, mais parce quâelle ne se dĂ©tourne jamais de ce quâelle est et de ce quâelle cherche. Du dĂ©but Ă la fin, elle reste la mĂȘme et son amour pour le chevalier sert la mĂȘme cause que toujours : dĂ©truire le despote, se rire de son ridicule et lui opposer un bouleversement total de lâordre des choses.
Depuis le titre Les Ardents jusquâĂ la toute derniĂšre phrase, le feu sâimpose comme lâĂ©lĂ©ment dominant du livre. Il rĂ©chauffe mais tue aussi Ă petit feu les malades, de lâintĂ©rieur, consume les amoureux et anime les amants⊠Quelle Ă©tait votre intention en le mettant ainsi, partout et tout le temps, en action ?
Pas de vie sans ardeur, Ă mes yeux. Vivre et chercher lâardeur de la vie, câest une unique et mĂȘme chose. Lâamour ardent se nourrit du grand refus de ce monde tel quâil est. Ce nâest pas une fuite. Câest un face-Ă -face avec soi-mĂȘme, en mĂȘme temps quâun instrument de rĂ©sistance. Basculer dans ce quâil y a de plus grand, au risque de sây abĂźmer, comme le font Abrielle et Bruny dans Les Ardents, câest lâaction suprĂȘme Ă laquelle vise toujours un amour digne de ce nom.
Au fond, la guerre paraĂźt ici un danger dont on parle beaucoup mais quâon pratique peu, qui se rĂ©vĂšle beaucoup moins meurtriĂšre que les forces de la nature. On pense notamment Ă ce terrible hiver que vous dĂ©crivez⊠Etait-ce une maniĂšre de donner une possible revanche Ă nos Ă©cosystĂšmes aujourdâhui menacĂ©s par lâactivitĂ© humaine ? Ou plus simplement lâenvie de laisser deviner sa puissance ?
Avant de rĂ©pondre Ă votre question, juste une prĂ©cision : le monde des Ardents est un monde en guerre, comme le nĂŽtre aujourdâhui. La guerre est lĂ , Ă lâhorizon, pendant tout le roman et quand il se clĂŽt, elle envahit le domaine de Gisphild. Elle sera, Ă nâen pas douter, meurtriĂšre. Et donc, oui, câĂ©tait une maniĂšre de parler de la destruction de la nature et du paysage, figĂ©s dans les glaces de lâeffroi. Parce que la poĂ©sie, la nature et le paysage me sont chers, jâentretiens avec la description, dans mes lectures, dans lâĂ©criture de mes carnets, mes romans, mes poĂšmes, un lien puissant. Lâindustrialisme a toujours Ă©tĂ© et reste, Ă mes yeux, un assassin de paysages. Or, quand le paysage est dĂ©truit, le moi sâanĂ©antit. La nature nâest mĂȘme plus menacĂ©e, ce stade est largement dĂ©passĂ©, elle est dâores et dĂ©jĂ , pour grande partie, amputĂ©e de ses trĂ©sors. Plus lâhomme, lors dâun dĂ©sastre, est touchĂ©, plus ce dernier est considĂ©rĂ© comme un dĂ©sastre, ce qui implique le dĂ©dain grandissant pour les dĂ©sastres effroyables qui ne touchent que la nature (pollution des mers, des ocĂ©ans, des terres, des sous-sols, dĂ©forestation, etc). Face Ă lâhomme dĂ©sormais, la nature semble toute petite et trĂšs fragile, ce qui est un comble quand on y songe bien et va Ă lâencontre de ce que considĂ©raient les peuplades primitives. Ne faisant pas grand cas de ce problĂšme majeur, certains ont dâores et dĂ©jĂ prĂ©fĂ©rĂ© tourner les talons vers le cosmos et ses planĂštes envoĂ»tantes, fourbissant Ă frais mirobolants les armes pour le grand transbahutement Ă venir, nouvel objectif pour les irrĂ©fragables et toujours mĂȘmes amoureux de la gloriole qui ne jurent plus que par la conquĂȘte de lâespace extra-terrestre oĂč il sâagira de vivre tout sauf « humainement ».
Inis le Chevrier : « Le propre des Ardents, murmura-t-il, câest quâils ont absorbĂ© Satan. Nouvelle vĂ©ritĂ©, nouvelle engeance, flamme ardente, soufre chaud. Leur breuvage, sans faille, les conduit Ă la rĂ©volte puis aux funĂ©railles. » Baudime lâArdent : « Ce ne sont pas nos idĂ©aux qui doivent voler en Ă©clats, ce sont les tĂȘtes des bourreaux. » AprĂšs avoir lu ça, on peut difficilement contourner la mĂ©taphore (ou la parabole) politique du livre. Aujourdâhui, qui seraient les Ardents selon vous ?
Les Ardents dâaujourdâhui, ce sont ceux qui mĂšnent leur lutte Ă lâaction. Lâindustrialisme a jonchĂ© la planĂšte de dĂ©sastres plus tragiques les uns que les autres. Ceux qui prennent les dĂ©cisions qui mĂšnent au dĂ©sastre doivent ĂȘtre stoppĂ©s net par quel que moyen que ce soit. Leur dramatique approche du monde ne peut se poursuivre. Les Ardents dâaujourdâhui ce peut ĂȘtre des poĂštes, des voyants, des Ă©claireurs de chandelle dans la nuit de lâhiver, comme Annie Le Brun. Ce peut ĂȘtre des essayistes actifs comme RenĂ© Riesel, qui participait Ă la rĂ©volte de 1968 et aux destructions de champs dâOGM plus tard, et Jaime Semprun qui, crĂ©ant les Ăditions de lâEncyclopĂ©die des Nuisances a consacrĂ© sa vie Ă mettre au jour ces nuisances. Ce peut-ĂȘtre Ă©galement tous les anonymes qui forment les black blocs qui, comme les ikki au Japon, au XIVe siĂšcle, dĂ©fendaient le principe de la mort du systĂšme par mille entailles. On adhĂ©rait au groupe de maniĂšre libre. LâĂ©galitĂ© y Ă©tait entiĂšre entre des membres nâappartenant Ă personne. Leur fronde Ă©tait paysanne. Aujourdâhui, la fronde doit ĂȘtre anti-industrielle. Ce nâest ni une rĂ©volte de jeunes paumĂ©s, ni un activisme « citoyen ». On nây fait pas de lâimpuissance un programme, mais de la puissance de lâardeur un point dâappui oĂč planter le pieu qui fera dĂ©railler la machine. Ils ont une vue poĂ©tique du monde tel quâil devrait ĂȘtre et, libres ou prisonniers, nâen dĂ©mordront jamais.
Quelques questions Ă propos de vos lectures
Quel est le livre qui vous a donné envie d`écrire ?
Les Hauts de Hurle-Vent, dâEmily BrontĂ«.
Quel est le livre que vous auriez rĂȘvĂ© dâĂ©crire ?
Melmoth ou l`Homme errant de Charles Robert Maturin.
Quelle est votre premiÚre grande découverte littéraire ?
Arthur Rimbaud.
Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?
Les chants de Maldoror, me semble-t-il.
Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?
Sâil mâarrivait, par malchance, dâĂ©prouver la honte de ne pas avoir lu un livre, je le lirais aussitĂŽt, mais jâignore ce sentiment.
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?
Anthologie de lâamour sublime de Benjamin PĂ©ret et sur ce poĂšte, Benjamin PĂ©ret, lâastre noir du surrĂ©alisme de BarthĂ©lĂ©my Schwartz paru chez Libertalia. Mais chaque lecteur fait son chemin individuel en fonction de ce quâil est, diffĂ©rent des autres, raison pour laquelle les injonctions mĂ©diatiques pour que toutes et tous lisent la mĂȘme chose sont intolĂ©rables. La perle mĂ©connue ne le reste pas de celui qui se met en quĂȘte de la trouver.
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?
Quâest-ce quâun « classique » de la littĂ©rature ?
Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?
Je peux choisir une citation dans le livre que je lis aujourdâhui et que je vous cite Ă la question suivante, et qui pourrait devenir une citation fĂ©tiche : « La forme de gouvernement qui convient le mieux Ă lâartiste est lâabsence totale de gouvernement. »
Et en ce moment que lisez-vous ?
Lâhomme et son Ăąme devant la sociĂ©tĂ©, Ă©crit par Oscar Wilde, publiĂ© par Jean-Jacques Pauvert en 1971. Les « Tyrannies industrielles » envisagĂ©es par Wilde comme futur possible, sont dĂ©sormais notre quotidien Ă combattre, quelle que soit la crainte dĂ©sespĂ©rĂ©e que nous ayons de ne pouvoir rien y changer.
Lâentretien et les critiques des lecteurs sont sur Babelio
âŠ
On est saisi par lâĂ©criture ample et parfois ardue, le rythme de phrases, le vocabulaire recherchĂ©. [âŠ]
Un livre original qui laisse de dĂ©ployer lâĂ©criture ; il rĂ©sonne des Ă©chos dâaujourdâhui, et laisse entrevoir la fin dâun monde.
Retrouvez la chronique intégrale en ligne
Avec ses personnages hauts en couleur, ses scĂšnes comme autant de tableaux avec leur dĂ©cor tĂ©nĂ©breux, ce beau roman Ă lâĂ©criture poĂ©tique et envoĂ»tante nous parle aussi de notre temps Ă travers la rĂ©volte des misĂ©rables contre un pouvoir despotique dans une sociĂ©tĂ© au bord du chaos.
Nadine Ribault situe son roman au Moyen Age central, au XIĂšme siĂšcle, dans la province de Flandre maritime. Le chĂąteau de Gisphild, entourĂ© dâune forĂȘt sombre et brumeuse, est gouvernĂ© par Isentraud, chĂątelaine tyrannique et mĂšre dâArbogast, son fils arrogant et belliqueux. Lorsque ce dernier ramĂšne une Ă©pouse du comtĂ© voisin, la belle et riche Goda, Isentraud Ă©prouve aussitĂŽt de la haine pour sa bru catholique et ordonne Ă son fils de la cloĂźtrer au pain sec et Ă lâeau.
Le chevalier Bruny, vassal dâArbogast, figure courtoise, est amoureux dâAbrielle, une orpheline fiĂšre et sauvage, vĂ©ritable « fĂ©e des bois » ayant appris auprĂšs dâun ermite « lâusage de la divination, des herbes et des philtres de bonne santĂ© ». La jeune fille se lie dâamitiĂ© avec Goda qui, bannie du chĂąteau, devient une martyre vĂ©nĂ©rĂ©e des nombreux pauvres auxquels elle fait la charitĂ©, cependant que le hameau de Gisphild bruit de rumeurs et de superstitions, et que le mal des ardents (maladie gangrĂ©neuse due Ă la consommation de seigle ergotĂ©) se rĂ©pand.
La famine, la maladie et la misĂšre poussent de plus en plus dâindividus Ă se retirer dans les bois, hors de toute civilisation, alors quâun hiver sans fin sâabat sur la rĂ©gion. Isentraud Ă©choue Ă Ă©loigner la malĂ©diction et Ă contenir les complots ourdis contre son pouvoir, tandis que la folie sâempare des habitants et quâau dehors la guerre menace : il y a quelque chose de pourri au royaume de Gisphild.
Ă la fin du XIe siĂšcle, la cruelle Isentraud rĂšgne sur le sinistre domaine de Gisphild dans les Flandres maritimes. Ce pays recouvert de miroirs, assombri de forĂȘts, oĂč chaque soir chantaient, disait-on, âles Ăąmes tourmentĂ©esâ. Ă ses cĂŽtĂ©s, son fils Arbogast, soumis Ă sa volontĂ©, est redoutĂ© pour ses colĂšres soudaines, ses hurlements de sauvage et ses Ă©tranges absences. Lorsquâil ramĂšne au chĂąteau son Ă©pouse Goda, âune jeune fille de noble cĆurâ originaire de Wierre-Effroy dans le Boulonnais, Isentraud la rejette aussitĂŽt. Recluse dans une ferme voisine, affamĂ©e, Goda se rĂ©fugie dans la priĂšre et la charitĂ© envers les misĂ©reux qui sâattachent Ă elle. On attendait Goda pour donner au domaine une splendeur quâil nâavait jamais eue, mettre fin Ă lâhiver, arrĂȘter le mal des Ardents. Car Ă Gisphild, lâergotisme fait des ravages. La fidĂšle amie de Goda, Abrielle, âfĂ©e des boisâ ou âfieffĂ©e sorciĂšreâ, prend soin des malades et surtout de Baudime, lâermite de la forĂȘt. Elle attend de son amant, le valeureux chevalier Bruny, quâil intervienne pour sauver Goda. Mais Sire Bruny entretient avec Arbogast une solide amitiĂ© depuis leur prime jeunesse. Peut-il ĂȘtre celui qui conduira la rĂ©bellion contre lsentraud? La langue riche et travaillĂ©e de Nadine Ribault, portĂ©e par un souffle poĂ©tique qui traverse tout le roman, transporte le lecteur Ă lâĂ©poque mĂ©diĂ©vale. Guerres, famines, orgies, superstitions rythment la vie Ă Gisphild, domaine coincĂ©
entre la mer et la forĂȘt qui joue un rĂŽle essentiel dans le livre. Saison aprĂšs saison, lâautrice en propose de saisissantes descriptions, lui donnant un caractĂšre aussi mystĂ©rieux que fascinant. Dans Les Ardents, ils sont quelques-uns encore capables dâopposer lâamour et le courage Ă lâhorreur et Ă la tyrannie. Le propos de Nadine Ribault fait Ă©cho Ă notre temps : âCe ne sont pas nos idĂ©aux qui doivent voler en Ă©clats, ce sont les tĂȘtes des bourreaux.â
Consulter lâintĂ©gralitĂ© de la revue
Dans la Flandre du XIe siĂšcle, et dans un royaume dominĂ© par la peur et la nuit, tout va Ă perdition. Mais une femme ne se rĂ©signe pas Ă lâinsupportable.
Esprit particuliĂšrement libre, grande voyageuse, Nadine Ribault, dont on connaĂźt lâardeur passionnĂ©e avec laquelle elle dĂ©fend, dans ses Carnets â de KyĂŽto, des Cornouailles, des CĂ©vennes, de la cĂŽtĂ© dâOpale â le nomadisme, lâardeur et la ferveur, nous donne aujourdâhui un roman aussi brĂ»lant quâenvoĂ»tant.
Il nous transporte au XIe siĂšcle, au cĆur dâune chĂątellenie inhospitaliĂšre coincĂ©e entre la mer et la forĂȘt. Elle este dirigĂ©e, depuis son chĂąteau de Gisphild, par Isentraud, une femme qui exerce le pouvoir par la terreur.
[âŠ]
Roman tissĂ© dâenfer et de lumiĂšre, Les Ardents conjugue le monstrueux et le féérique, brasse les gerbes dâĂ©motions sensuelles comme les bourrasques dâĂ©pouvante. Fuyant les fausses pudeurs, et usant du passĂ© comme dâun prisme pour interroger notre Ă©poque, il cherche Ă rĂ©veiller la part indomptable de la pensĂ©e, celle qui rĂȘve de faire claquer le fouet de lâimpossible. Qui refuse de se soumettre et espĂšre que lâĂ©clat de sa vĂ©ritĂ© finira par pĂ©nĂ©trer le monde.
LâĂ©quipe de Radio Campus vous parle de trois livres qui ont fait leur rentrĂ©e littĂ©raire. Une Ă©mission Ă réécouter sur le site de la radio
Mal des Ardents : nom donnĂ© Ă la forme gangreneuse de lâergotisme (intoxication par lâergot de seigle prenant soit une forme convulsive, soit une forme gangreneuse) qui sĂ©vit sous forme dâĂ©pidĂ©mie du Xe au XIIe siĂšcle. AppelĂ© aussi Feu de Saint-Antoine.
Il est au Camposanto de Pise un magnifique Triomphe de la Mort, une fresque oĂč de nobles jeunes gens Ă cheval, Ă pied, pendant une chasse, regardent tous dans la mĂȘme direction : un tombeau ouvert et un squelette. Bien plus tardive que le rĂ©cit de Nadine Ribault, qui se dĂ©roule au XIe siĂšcle dans un lieu beaucoup moins mĂ©ridional, les Flandres maritimes, cette fresque me hante Ă la lecture de ce conte cruel dont le style semble emportĂ© par le rythme des sarabandes hallucinatoires quâil met en scĂšne la pour dĂ©fier la mort.
â La fĂȘte orgiaque au chĂąteau de Gisphild pour fĂȘter le dĂ©part Ă la guerre.
« Une prodigieuse farandole de crĂ©atures Ă moitiĂ© nues, [âŠ] tohu-bohu de tĂȘtes dĂ©composĂ©es, de joues enflammĂ©es, de peaux envermeillĂ©es, de tailles ondulantes, de flambeaux animĂ©s, de linges qui, dans la danse, volaient et de pupilles claires qui clignotaient dans lâocĂ©an du soir. »
â Le charivari du carnaval au milieu dâun hiver atroce comme un dernier sursaut de vie.
« Les musiciens jouaient des rythmes enragĂ©s. Les pieds glissaient. On dĂ©roulait des farandoles. [âŠ] Du noir charbonneux de ces nuits, surgissaient des colonies de figures blafardes ou rouges, rigolardes et essoufflĂ©es, des nains sataniques, des vieillards Ă la mine pierreuse, des visages de femmes engoncĂ©s dans lâinsomnie, des goitreux, les pucelles presque sans vie, des mendiants dĂ©penaillĂ©s, des garçons mal dĂ©grossis, de graveleuses prostituĂ©es, des tĂąteurs de poules, des crĂšve-la-faim dĂ©charnĂ©s, des misĂ©reux convulsifs se traĂźnant par terre Ă lâaide de plaques de bois liĂ©es Ă leurs membres gourds, des Ardents qui nâavaient plus de jambe, ou plus de bras, parfois les deux, des gueux et des gueuses entraĂźnĂ©s, pour se chauffer un peu, en des danses endiablĂ©es [âŠ] tous et toutes comme surgis de lointaines catacombes du monde. »
â La fĂȘte grotesquement hideuse des malades atteints du mal des Ardents oĂč, torturĂ©s par dâatroces souffrances, ils semblent possĂ©dĂ©s du dĂ©mon.
« Les yeux pleins de fiĂšvre se troublaient et les voix sâen allaient et les membres cassaient brusquement comme des pieds de chaises. Une Ă©pouvantable odeur se rĂ©pandait, levant le cĆur de quiconque Ă©tait lĂ . Les corps Ă©taient rouges, couverts dâulcĂšres. Le feu leur brĂ»lait les entrailles. SitĂŽt le tronc atteint, câen Ă©tait presque assurĂ©ment fini. RongĂ©s par le mal, Ă bout de force, ils agonisaient et rendaient lâĂąme. Dâautres fois, il fallait lier les malades en transe Ă leurs lits pour quâils nâallassent pas se jeter nus dans les eaux fraĂźches des marais oĂč ils pourraient enfin, rĂ©clamaient-ils Ă cor et Ă cri, Ă©teindre cet insupportable feu. »
Sur cette contrĂ©e rĂšgne par la terreur Isentraud, qui prend plaisir Ă assister Ă des sĂ©ances de tortures et quâon imagine Ă la semblance de la Reine dans Blanche-Neige. Lâhistoire ici commence oĂč le conte finit. Le fils dâIsentraud, Ribogast, ramĂšne sa jeune Ă©pousĂ©e chez sa mĂšre. AussitĂŽt celle-ci hait lâĂ©trangĂšre et voit en elle la fin de son rĂšgne.
« Quand lâĂ©trangĂšre Ă©tait apparue au chĂąteau [âŠ] pour se retrouver face Ă Isentraud, ses sourcils, ses longs cheveux noirs et sa peau pĂąle dĂ©nonçant ses origines romaines, le sang dâIsentraud nâavait fait quâun tour. »
[âŠ]
Est-ce la rĂ©bellion qui couve dans le hameau de Gisphild, et le ralliement possible de ce mĂȘme Bruny qui dĂ©sapprouve lâattitude dâArgobast auprĂšs de sa jeune Ă©pouse quâil laisse dĂ©pĂ©rir dans une ferme Ă en dehors du chĂąteau ?
On ne sait. Mais le mal est dans le fruit (dans le grain en lâoccurrence). Il rĂšgne en maĂźtre absolu au chĂąteau sous les espĂšces dâIsentraud et se propage dans toute la contrĂ©e, tel le feu de lâenfer.
Nadine Ribault nous entraßne dans une fable ? Un conte ? En tout cas dans un texte poétique, brûlant.
Toute la chronique est disponible en ligne
Au XI^e^siĂšcle, Isentraud, la terrible chĂątelaine de Gisphild, fait rĂ©gner sa loi dans le domaine des Flandres. Lorsque son fils Arbogast lui prĂ©sente sa jeune femme, lâĂ©trangĂšre Goda, sa colĂšre se dĂ©chaĂźne. Elle sĂ©pare les Ă©poux, isole sa bru, lâemprisonne dans une ferme. La recluse devient une curiositĂ© pour les gens du cru. Seule son amie Abrielle la rĂ©conforte, lâincite Ă fuir. Ă cette Ă©poque, telle une punition, le mal des Ardents sâinsinue alentour. Dans une langue magnifique qui exalte les mystĂšres de la nature, Nadine Ribault peint une sociĂ©tĂ© cruelle rongĂ©e par lâinquiĂ©tude et la peur de lâautre. Un conte mĂ©diĂ©val incandescent.
Les ardents est un roman flamboyant. Nadine Ribault y dĂ©crit dans des phrases intenses les tourments et les dĂ©sirs de trois femmes fortes. Dans la Flandre du XIe siĂšcle, aux points de rencontre entre terre, mer et ciel, leur affrontement vaut pour toute une population atteinte dâun mal qui brĂ»le de lâintĂ©rieur les corps et les Ăąmes et les brise comme du bois sec.
Le chĂąteau de Gisphild nâest quâune tour de bois posĂ©e sur sa motte fĂ©odale. Soumis aux vents marins, au sel et au gel, il pourrit sur place, comme tout ce qui vit aux alentours, et ne continue Ă se dresser que par la volontĂ© de sa chĂątelaine. Aussi sombre et Ăąpre que le pays, dotĂ©e dâun fils, Arbogast, rude guerroyeur, mais lunatique, sujet Ă des fureurs de sauvage et Ă dâ« Ă©tranges absences », renfermĂ©e dans sa place forte quâelle arpente, Isentraud ne vit que pour son fief et son pouvoir, pour ce domaine quâelle scrute de ses remparts et quâelle maintient en dĂ©pit de tout et de tous, par la peur.
LâautoritĂ© dâIsentraud va sâĂ©prouver Ă lâaune de deux autres femmes, dont la puissance, dâapparence moindre, prend davantage de dĂ©tours pour se manifester. Goda vient du Sud, du comtĂ© de Boulogne, plus civilisĂ©. « Romaine », douce et charitable aux malheureux, digne quelles que soient les avanies que lui fait subir Isentraud, rĂ©sistant par son silence, Goda correspond aux valeurs chrĂ©tiennes et seigneuriales de la dame idĂ©ale. Car Arbogast, dâun voyage « au milieu des collines du Boulonnais, qui tant diffĂ©raient, charmeuses, enjĂŽleuses et souriantes, de son propre pays des Flandres maritimes », a ramenĂ© cette jeune Ă©pouse, avec ce « quâelle lovait en son sein de beautĂ©, dâintelligence, dâĂ©clat, de patience, dâaffabilitĂ©, de raretĂ© ». InstantanĂ©ment, la maĂźtresse de Gisphid la hait et dĂ©tourne dâelle son faible fils. Recluse, affamĂ©e, Goda montre les vertus dâune sainte et gagne ainsi les cĆurs, accomplissant ce quâIsentraud redoutait : saper son pouvoir.
[âŠ]
Ă mesure que lâhiver gĂšle Gisphis, les Ardents se multiplient dans les bois : « La famine rĂ©pandit son venin. Les gens mangĂšrent nâimporte quoi ». MalgrĂ© les soins dâAbrielle, infirmiĂšre dressĂ©e de toute sa libertĂ© contre la maladie, « tout allait de travers et tout Ă reculons », le Mal sâĂ©tend, les douleurs augmentent. Dans ce pays pluvieux, humide, spongieux, le feu invisible dĂ©vore les corps et les Ăąmes : « Ainsi, la matiĂšre Ă prĂ©sent sâen allait, la chair mĂȘme du domaine, sa consistance, sa matiĂšre chaude et concrĂšte ». La chĂątelaine autoritaire retranchĂ©e dans sa forteresse a conduit son peuple au malheur, La dame charitable et exemplaire ne lâa pas sauvĂ©. Seule la sauvageonne indocile apporte un rĂ©confort. Ă la fin, au sortir de lâadolescence, restent Abrielle et Inis, la fille des bois et lâimparfait chevrier. La vie.
Il est difficile de dire tous les bonheurs dâĂ©criture des Ardents, toutes les images qui condensent la pensĂ©e et les Ă©motions, les reprĂ©sentent dans leurs hĂ©sitations, et dans leur jaillissement : quand, aprĂšs mille prĂ©cautions, on brĂ»le ses vaisseaux. Ces personnages songeurs, perdus en eux-mĂȘmes, irrĂ©solus ou colĂ©riques, consumĂ©s de lâintĂ©rieur, nous ressemblent par leurs questionnements. Et tant mieux, parce quâils sont magnifiques.
Lisez toute la chronique de Sébastien Omont en ligne
Un lyrisme incandescent pour saisir, en des phrases sinueuses et imagĂ©es, la luxuriance dâune magie oĂč lâinextricable enjoint Ă lâinexplicable, oĂč la poĂ©sie dessine une pratique de la ferveur et de lâardeur. Dans un style habitĂ© et fiĂ©vreux, Nadine Ribault capture le lecteur dans un conte du Moyen-Ăge, dans une pĂ©riode de sombres enchantements, de maladies malignes, de passions destructrices. Les ardents ou la brĂ»lure de lâexistence.
Un temps dâacclimatation est sans doute nĂ©cessaire pour entrer dans ce roman, pour sâadapter au rythme de la prose poĂ©tique de lâautrice. Jâavoue nâavoir, jusquâĂ ce livre, jamais entendu parler de Nadine Ribault. Fort dommageable tant elle invente dans Les ardents un rapport sensuel, rĂ©flĂ©chi, comme condensĂ©, Ă une langue dâune trĂšs grande Ă©lĂ©gance, dâune immense force pour saisir les enchantements de la nature et dâune grande ferveur pour dire les brĂ»lures du dĂ©sir. Chaque phrase offre une grande densitĂ©, chute, contraction, voire contradiction en miment et en minent la pĂ©riode. Au prix parfois dâune certaine opacitĂ©. Temps de sâapproprier cette langue dont au dĂ©but on se demande oĂč elle va. Peut-ĂȘtre dâailleurs seulement par un parasitage culturel. La prĂ©cision gĂ©ographique, au sens de lâinvention dâune topographie particuliĂšre, mâa dâemblĂ©e fait penser Ă Julien Gracq dont je nâai jamais vraiment entendu lâĆuvre. Chez Gracq, je vois lâinquiĂ©tude descriptive, la panique face Ă la nature, elle me touche fort rarement. Je reste extĂ©rieur Ă ces descriptions trop Ă©laborĂ©es, Ă cette Ă©criture qui un peu trop sait la beautĂ© quâelle met en jeu. Cette rĂ©fĂ©rence prĂ©tentieuse mâa dâabord empĂȘchĂ© dâapprĂ©hender Les ardents. Peut-ĂȘtre aussi parce quâil faut se laisser porter par la prose, ne pas vouloir la surplomber, la lire pour comme moi Ă toute force vouloir en dire quelque chose. Il faut laisser la magie opĂ©rer pour pĂ©nĂ©trer ce conte mĂ©diĂ©vale â soudain me vient la tentation de le qualifier ses Ă©chos dâun romantisme frĂ©nĂ©tique comme on disait pour les prĂ©curseur du roman gothique. Durant tous les premiers chapitres on ne sait donc oĂč nous mĂšne Les ardents. Sans doute parce quâil faut penser la progression de son intrigue en terme de suite de tableaux, de poĂšme en prose tant il est difficile de ne pas penser Ă Aloysius Bertrand et son mĂ©diĂ©vale Gaspard de la nuit aux origines du genre.
S.T. â Nadine Ribault, je vous remercie infiniment dâavoir acceptĂ© cet Ă©change avec moi et dây consacrer un peu de votre temps. Votre roman est mon premier gros coup de cĆur de cette rentrĂ©e de septembre. De prime abord, jâai Ă©tĂ© tentĂ©e par lâĂ©poque, le XIĂšme siĂšcle, et le lieu, les Flandres Maritimes, et par le titre, Les Ardents, que je trouve riche et beau, propre Ă Ă©veiller lâimagination, Ă©vocateur. Si on comprend, en le lisant, quâil sâagit concrĂštement des malades de lâergotisme, on saisit trĂšs bien aussi que « lâardeur » nâatteint pas seulement les gens qui souffrent de cette terrible maladie, mais tous les personnages qui, Ă Gisphild, luttent pour leur libertĂ©. Câest un livre de passions brĂ»lantes, que ce soit la passion du pouvoir, celle de lâamour et de lâamitiĂ©, celle de la vie, et celle de la rĂ©volte, et enfin celle de la rĂ©sistance.
N.R. â Il sâagissait pour moi dâĂ©crire un roman qui se passe au Moyen Ăge parce que câest une Ă©poque qui mâa fascinĂ©e et me fascine encore. Il a existĂ©, Ă Wierre-Effroi, un village prĂšs de Boulogne-sur-Mer, une femme qui fut choisie par un seigneur des Flandres Maritimes, emmenĂ©e dans cette rĂ©gion austĂšre et sauvage, haĂŻe par la mĂšre de son Ă©poux pour ses origines manifestement romaines et martyrisĂ©e. Ă Gistel, en Belgique, le catholicisme, afin de sâimplanter plus solidement, a rĂ©cupĂ©rĂ© lâhistoire paĂŻenne, comme en de nombreux lieux Ă cette Ă©poque-lĂ , a fait de Godeleine une sainte et continue de lui rendre un culte. Jâai commencĂ© lâĂ©criture de ce roman il y a quinze ans et je lâai repris et repris encore. Le Moyen Ăąge auquel je prĂ©tends nâest peut-ĂȘtre pas historiquement juste, mais pour autant il nâest pas « exotique » car je me suis alimentĂ©e de nombreux ouvrages historiques. Câest le Moyen Ăge des formules lapidaires et poĂ©tiques, cruel et sanguinaire. Ăpoque de lĂ©gendes, de chevalerie, de magie, de merveilleux, de sorcellerie, un destin sây rĂ©vĂšle, dĂ©sespĂ©rĂ©. Un hĂ©ros y est aux prises avec les gigantesques notions dâhonneur, de courage, de libertĂ© et de dĂ©fense des opprimĂ©s. Lâamour y est un instrument de rĂ©sistance. Lâamour ardent est toujours un instrument de rĂ©sistance. Sâaccompagnant dâun refus radical du monde tel quâil est, le feu brĂ»lant auquel parviennent certaines amours les conduit Ă un acte vertigineux. La rĂ©volte, câest un dĂ©tour Ă prendre. Il faut sortir du cercle tracĂ©. PĂ©nĂ©trer la forĂȘt. Jâavais en moi, en Ă©crivant Les Ardents, ces univers dont je me nourris depuis longtemps : celui des premiers romantiques allemands, celui des prĂ©raphaĂ©lites, celui du théùtre nĂŽ japonais, celui de lâAnthologie de lâamour sublime de Benjamin Perret. Câest ainsi que je mĂšne un voyage imaginaire et que je mâĂ©vade dâun monde industriel que je ne supporte pas et dont les absolus penseurs que sont George Orwell, ĂlisĂ©e Reclus, AimĂ© CĂ©saire, William Morris, Jaime Semprun, RenĂ© Riesel, Theodor Kaczynski ont dĂ©jĂ critiquĂ© les mĂ©faits sur le paysage, la raison humaine, lâimaginaire, lâamour, la libre pensĂ©e. Arthur Rimbaud dĂ©nonçait, en 1871, le SiĂšcle dâenfer qui ornait de poteaux tĂ©lĂ©graphiques les omoplates magnifiques du poĂšte. Dans Les Ardents, la cruelle maĂźtresse de Gisphild, Isentraud, fait couper les arbres, assĂ©cher les marais, ouvrir des chemins praticables comme elle fait trancher les pieds et les mains des prisonniers. Son goĂ»t du pouvoir est une perversion, une divagation, un dĂ©lire narcissique.
S.T. â Le cĆur du roman, câest lâhiver et il mâa semblĂ© que cet hiver Ă©tait un peu comme une extinction, la fin de quelque chose, une « remise Ă plat », un temps de rĂ©gĂ©nĂ©ration, un temps dans lequel surviennent des mutations. Vous avez choisi une fin qui, telle une apocalypse (page 205 de « Un chagrin immense » à « finirent dans les tourbiĂšres »), nous dĂ©voile Abrielle Ă©tendue, une fleur Ă la main, songeant Ă son amour, Bruny, une fin douce amĂšre, mais finalement ouverte. Parlez-moi du choix de cette fin et de ce que ce livre contient de si contemporain dans cette notion de rĂ©sistance.
N.R. â Câest ce dont parle EugĂšne Delacroix dans son Journal : »Lâhomme domine la Nature et en est dominĂ©. Il est le seul qui non seulement lui rĂ©siste mais en surmonte les lois, et qui Ă©tende son empire par sa volontĂ© et son activitĂ© /âŠ/. Tout ce quâil Ă©difie est Ă©phĂ©mĂšre comme lui : le temps renverse les Ă©difices /âŠ/ et jusquâau nom des nations. OĂč est Carthage, oĂč est Ninive ? »
OĂč est Gisphild ? Plusieurs personnes mâont effectivement dit que la fin du roman leur semblait « ouverte », mais si câest une « apocalypse », elle ne peut ĂȘtre suivie que dâun entĂ©nĂšbrement dĂ©finitif. Cependant, un lecteur trouve librement son chemin dans un livre. Ă mes yeux, la destruction, Ă la fin des Ardents, est voulue, provoquĂ©e, manipulĂ©e, dans un dĂ©sir fou dâĂ©viter la « contamination », par Abrielle, la Grande Amoureuse, la Magicienne. Elle donne Ă son amour la direction : dĂ©truire le tyran, en ne se refusant aucun des moyens qui permettront dâarriver Ă cette fin, en nâĂ©vitant aucune des consĂ©quences tragiques que cela pourra entraĂźner ; car dĂ©truire le tyran, câest prendre le risque de se dĂ©truire dans la lutte. RĂ©sister, hier comme aujourdâhui, câest passer Ă lâaction, ou bien lâon reste dans la chansonnette de lâindignation, la crĂ©tinerie de la rĂ©silience, la thĂ©orie intellectualiste, le doux espoir (dont Kafka disait quâil Ă©tait partout sauf pour nous) et lâimpossible changement. Lâhiver, au cĆur des Ardents, craquant de gel et de froid enneigĂ©, figure le tournant : la limite est dĂ©passĂ©e. On bascule dans le froid polaire qui efface les contours, annule les formes, engloutit les mouvements et pĂ©trifie la vie. Il y a toujours un point de non-retour, un moment oĂč lâĂȘtre humain ne peut plus accepter ce quâon lui fait endurer, ne peut plus supporter les frontiĂšres, les dominations, lâesclavagisme,les discriminations et les interdictions qui, sâaccompagnant des usuelles, mais toujours plus extrĂȘmes conditions de rĂ©pression quâimpose le capitalisme, limitent intolĂ©rablement sa libertĂ©. Et câest la goutte dâeau qui fait dĂ©border le vase. On ne peut dĂ©noncer Donald Trump et Vladimir Poutine sans ouvrir les yeux sur la montĂ©e des fascismes qui survient en Europe. Câest cette mĂȘme graine pourrie, dont lâergotisme est un symbole, qui fermente, dans les corps et les esprits des Ardents. Le cĆur et lâĂąme alors, uniques espaces de rĂ©sistance oĂč puisse se replier lâĂȘtre avant lâattaque, fomentent la rĂ©volte et rĂ©inventent lâamour. Pas de pĂȘche plus miraculeuse que celle qui consiste Ă anĂ©antir lâaction des ĂȘtres du nĂ©ant qui allient une main de crime glacial Ă un gant tortionnaire.
Jâai Ă©tĂ© une lectrice des romans noirs, dont Annie Le Brun a prĂ©cisĂ©ment dĂ©fini les contours philosophiques. Les Ardents, ce nâest pas un roman noir, quelle que soit toute lâadmiration que je porte au Melmoth ou lâhomme errant de Charles Robert Ă Maturin. Les Ardents, câest un roman blanc. La blancheur de lâillumination fulgurante qui survient quand lâĂȘtre nâaccepte plus quâon le soumette. Câest un roman anti-nihiliste. Quelle que soit la dĂ©tresse quâil crie, câest un roman positif, non pas optimiste, mais positif. Le positif de la vie, du jeu, de la joie, de la lutte et du merveilleux. Il passe par les lĂšvres dâInis le chevrier qui dĂ©die son temps Ă la dĂ©couverte de ce quâil ne voit pas ; par les lĂšvres dâAbrielle qui dĂ©clare avoir connu le plus bel amour qui se pouvait concevoir ; par lâĂ©merveillement du chevalier, Bruny, Ă la dĂ©couverte dâune femme unique qui lui ouvre les portes sur cette salle du trĂ©sor quâest lâamour ardent ; par les lĂšvres de Goda qui nourrit la vie et abhorre la mort.
Nadine, je vous remercie du temps passĂ© Ă cet Ă©change durant lequel nous avons croisĂ© nos voix et nos perceptions sur ce texte qui restera ancrĂ© dans ma mĂ©moire, une lecture intense. Cette conversation fut pour moi trĂšs enrichissante tant sur votre livre quâhumainement. Merci encore !
Lisez cet entretien sur La Livrophage
Magnifique, parfaite amorce pour ce roman qui mâa vraiment fait voyager dans le temps et dans ces Flandres maritimes que je ne connais pas. Plein dâune poĂ©sie tout Ă la fois dĂ©licate et cruelle, voici lâhistoire dâIsentraud en son chĂąteau de Gisphild Ă la fin du XIĂšme siĂšcle, dans les Flandres maritimes. Elle mĂšne dâune poigne de fer sans pitiĂ© son domaine, ses sujets et la vie de son fils Arbogast.
Ce livre se dĂ©marque beaucoup de ce que je lis depuis un bon moment. Et ça a Ă©tĂ© un incroyable plaisir que cette Ă©criture comme de la dentelle, riche et fluide en mĂȘme temps et si fine dans son propos. Sous forme de conte ou de fable, Nadine Ribault, nous dĂ©peignant Ă sa maniĂšre que je trouve unique le monde dâhier, dĂ©montre avec force que rien ne change rĂ©ellement. Que les relations humaines sont immuables, que le genre humain est ainsi fait, plein de forces contraires.
[âŠ]
Lâauteure maĂźtrise Ă la perfection lâart de placer le lecteur, la lectrice, dans ce dĂ©cor, on le voit, on sent le froid ou la brise, on perçoit les lumiĂšres, et on perçoit aussi le danger, la menace; câest de la magie pure !
[âŠ]
Grande histoire dans laquelle lâamour, lâamitiĂ© sont mis Ă lâĂ©preuve, mais parviennent Ă rĂ©sister sur la base chancelante de temps sombres et violents. Grands portraits de femmes puissantes, lâune en cruautĂ© et goĂ»t de la toute puissance et du pouvoir, les deux autres en persĂ©vĂ©rance, patience, obstination, pleines de compassion et de tendresseâŠGoda et Abrielle, la brune et la blonde, amies envers et contre tout, ces deux femmes arrivent Ă mener un combat quâon sait, hĂ©las, en partie perdu dâavance, mais apportent aux ardents quâelles soignent un rĂ©confort bienveillant et obstinĂ©. Elles sont les figures qui illuminent cette histoire, comme Inis, mais lui est plutĂŽt commentateur quâacteur, il apparaĂźt par moments, comme une ponctuation.
Dans une ambiance dĂ©crivant en mĂȘme temps la dĂ©cadence, la pourriture et la profonde humanitĂ© de Goda et Abrielle, porteuses dâamour, et de gĂ©nĂ©rositĂ©, rĂ©sistantes, ce roman est construit parfaitement en une boucle qui se referme en beautĂ©, sur des pages sublimes.
[âŠ]
Mon article est je le sais incomplet, imparfait pour ce roman si beau. Je nâai certes pas le talent de Nadine Ribault, mais en tous cas, jâespĂšre vous amener Ă lire ce livre. Quoi quâil en soit, câest un gros coup de cĆur pour cette rentrĂ©e. LâĂ©criture est dâune beautĂ© et dâune prĂ©cision qui font de ce livre une lecture envoĂ»tante, pleine de personnalitĂ© et extrĂȘmement riche en sujets de rĂ©flexions sur notre monde. JâespĂšre que les quelques extraits que je partage vous porteront vers ce roman si fort, si beau et pertinent.
Lâarticle complet est Ă dĂ©couvrir en ligne, accompagnĂ© dâun entretien avec lâauteure
Vivant en retrait prĂ©s de la Mer du Nord, Nadine Ribault a Ă©crit des essais, des romans mais aussi des recueils de poĂšmes. Elle crĂ©e Ă©galement des collages qui sont souvent exposĂ©s en France et Japon, dans lesquels on retrouve une sensibilitĂ© Ă©voquant celle de son Ă©criture. En effet, la nature et les figures fĂ©minines sont prĂ©dominantes et lâensemble est organique, vibrant et sombre.
Son dernier livre, intitulĂ© Les Ardents, est un conte moyenĂągeux oĂč lâamour et le dĂ©chirement forment une toile de fond et oĂč les personnages Ă©voluent au coeur de paysages balayĂ©s par des vents salĂ©s.
Dans son chĂąteau rongĂ© par les hivers et le climat des Flandres maritimes, Isentraud rĂšgne sur les environs en instaurant une puissante atmosphĂšre de terreur. Aussi sĂšche et tordue que les tours quâelle hante de ses pas, elle prend plaisir Ă la torture et ne se soucie que trĂšs peu du sort des paysans rampants aux portes de son antre.
Autour des remparts de Gisphild se dresse une Ă©paisse et sombre forĂȘt oĂč Arbogast, fils dâIsentraud, et son meilleur ami Bruny aiment chasser.
[âŠ]
Au fil des saisons, les personnages de Nadine Ribault sâaiment et se dĂ©chirent, chacun dĂ©vorĂ© par ses propres convictions, son orgueil. Ainsi, Les Ardents puise son nom dans le mal qui ronge physiquement les sujets appauvris de Gisphild, mais aussi les Ă©lans de haine, dâamour, de rancoeur ou de survie qui calcinent les protagonistes eux-mĂȘme.
[âŠ]
En redonnant vie Ă cette Ă©poque lointaine de la fin du XI Ăšme siĂšcle, Nadine Ribault recrĂ©e une atmosphĂšre particuliĂšre aux paysages et personnages mouvants. La nature et lâorganique dominent, chaque sensation ou lieu est dĂ©crit avec le plus grand soin, apportant une atmosphĂšre palpable Ă ce roman.
La dĂ©tresse est partout quâelle soit due Ă la famine, lâĂ©pidĂ©mie, lâabandon ou la solitude: Les Ardents est aussi bien emprunt de la chaleur brĂ»lante que de la morsure du froid dâune Ă©poque oĂč toute vie ne tenait quâĂ un fil.
LâintĂ©gralitĂ© de la chronique est disponible en ligne
Fin du XIĂšme siĂšcle, dans la rĂ©gion des Flandres maritimes, une femme Ă la poigne de fer, rĂšgne sur le chĂąteau de Gisphild. Isentraud est son nom : elle nâhĂ©site pas Ă employer tous les moyens, torture et mise Ă mort comprises, pour que son domaine garde sa splendeur. Mais ce quâelle veut surtout câest rĂ©gner en maĂźtresse absolue de son domaineâŠ..
MĂȘme son fils Arbogast plie sous ses injonctions : il est contraint dâenfermer et dâaffamer sa jeune femme, Goda, pour rĂ©pondre aux attentes de sa mĂšre qui se veut ĂȘtre seule femme influente dans le royaume. Autour dâeux gravitent Sire Bruni, lâami dâArbogast, vaillant chevalier qui va sâĂ©prendre dâAbrielle, une jeune femme savante en plantes et connaissances de la nature. Mais Goda est bonne et va sâattirer, par ses bontĂ©s, la sympathie du peuple et cela Isentraud ne peut le supporter.
Confrontation entre le pouvoir de la bontĂ© et celui de la peur, Isentraud nâaura de cesse dâĂ©liminer sa rivale, celle-ci ayant trouvĂ© en Abrielle une amie et alliĂ©e. Chacun aura des choix Ă faire, mais la rĂ©volte gronde car plane Ă©galement dans le pays un autre mal, celui des Ardents, rongeant Ăąmes et corps, emportant les plus faibles.
A la maniĂšre dâune lĂ©gende moyenĂągeuse, Nadine Ribault nous conte une histoire dâamour, dâamitiĂ©, de pouvoir et de guerre oĂč les ĂȘtres comme les corps sâenflamment, se dĂ©truisent et se mĂȘlent Ă la nature omniprĂ©sente tout au long du rĂ©cit.
Avec une Ă©criture trĂšs poĂ©tique, riche en dĂ©tails, lâauteure Ă©voque et mĂȘle ce qui ronge un pays et les Ăąmes humaines. Les phrases sont parfois longues, Ă©numĂ©rant un Ă un les Ă©lĂ©ments qui peuplent les alentours, câest parfois dĂ©routant, parfois sidĂ©rant de poĂ©sie mais elles « collent » parfaitement au rĂ©cit mâĂ©voquant parfois les chansons de gestes colportĂ©es de village en village par les troubadours.
[âŠ]
Il mâa fallu un peu de temps pour accepter lâunivers, le rythme des mots, peu habituĂ©e Ă ce style dâĂ©criture et de rĂ©cit mais jây ai pris plaisir. Je nâai eu ensuite aucun mal Ă mâimmerger dans ce terrible pays oĂč vous ĂȘtes face Ă des menaces de toutes sortes mais oĂč la nature et les Ă©lĂ©ments jouent un rĂŽle important.
Retrouvez toute la chronique en ligne