Les Années vides
EXTRAIT
« Je pensais que le lycĂ©e me hisserait plus vite vers lâĂąge adulte. JâĂ©tais encore petit : sur le photo de classe, je suis parmi les assis du premier rang, tout prĂšs dâun coin oĂč resterait un grand « A » cerclĂ© peint Ă la bombe. Pour moi le lycĂ©e avait Ă©tĂ© peuplĂ© par des gens supĂ©rieurs, qui avaient occupĂ© le foyer, bombĂ© les murs et mis le feu Ă la porte du surveillant gĂ©nĂ©ral, Monsieur Lesourd. Je compris vite que ni moi ni personne nâen ferions autant. »
Les annĂ©es vides sont celles de ce jeune homme qui intĂšgre la sixiĂšme en 1969 quand dâautres changent, si ce nâest le monde, leur monde.
DĂ©couverte de lâadolescence, des relations, souvent complexes, qui sâĂ©tablissent par logique, par hasard ou par dĂ©pit. DĂ©couverte du corps aussi, par le biais dâune professeur de français maoĂŻste qui semble conforter le garçon dans une vision crue et rĂ©aliste de sa vie. Il sâĂ©carte toujours plus de cette jeunesse fantasmĂ©e, il est comme Ă©crasĂ© par le poids des anciens. Certaines expĂ©riences pourraient lâintĂ©grer Ă ce monde : expĂ©rience de la fumette, du sexe en groupe, du militantisme avec la mobilisation de lâhiver 1974 ou encore des concerts, mais rien ne le touche comme il lâespĂšre. Il se sent vide, en-dessous de ce quâon attend dâun jeune homme de son Ă©poque, impermĂ©able aux plaisirs de la vie lycĂ©enne et de ses distractions quâil rabaisse au rang de supplices. La rĂ©ponse se trouve peut-ĂȘtre dans la dĂ©couverte des Beach Boys et de lâalbum Pet Sounds : « Des voix dâhommes se mĂȘlaient trop aiguĂ«s, se perchant et sâĂ©tirant jusquâĂ la fĂȘlure. Ils tentaient en vain de redevenir des enfants, mais une lourde pierre lestait dĂ©jĂ leur cheville : ils disaient adieu, les yeux pleins de larmes, Ă cet Ăąge de leur vie. [âŠ] Ils se noyaient et câest cela quâen moi je pleurais sans honte. »
Revue de presse
- L'histoire dans les romans de la rentrée 2/4 Emmanuel Laurentin France Culture // La Fabrique de l'Histoire 10 septembre 2013
Chaque jour dĂ©sormais ressortent en vinyls des disques que jâavais eu lâadolescence dâacheter Ă leur sortie ou presque, et comme si cela ne suffisait pas, voilĂ quâarrivent des rééditions de livres aimĂ©s il y a des annĂ©es Ă peine, du moins il me semble, mais dont je lis en quatriĂšme de couverture quâils sont, ah?, « introuvables depuis longtemps ».
Les AnnĂ©es vides de Michka Assayas ressortent. CâĂ©tait, en 1990, un court roman autobiographique (70 pages tout au plus) paru chez LâArpenteur. LâĂ©vocation serrĂ©e, blanche, dâune Ă©ducation sexuelle. Celle dâun adolescent taciturne, presque mutique, initiĂ© par une prof de français de C.E.S. dont les bouts de seins ressemblent à «des petites saucisses de cocktails» (ce dĂ©tail mâest revenu en mĂ©moire, et je suis ravi de le retrouver Ă sa bonne place, p.31). Tout ça dans la cour dâun lycĂ©e de banlieue parisienne des seventies Ă attendre Ă chaque printemps que Mai 68 revienne et que se reforment les Beatles. Jâavais Ă©tĂ© surpris, Ă lâĂ©poque, par sa forme passive, son cotĂ© monocorde, son atonie (son agonie?) â elle Ă©tait lâinverse du style fou furieux, rueur dans les brancards, que les anciens critiques rock se croyaient obligĂ©s dâarborer au moment de passer au roman. CâĂ©tait lĂ le livre dâun homme de trente-deux ans qui admirait Modiano, JĂŒnger, et Arno Schmidt. Chaque paragraphe, court, concis, aurait pu servir de lĂ©gende Ă un dessin de Flocâh ou de SempĂ©. Il y pesait tout entier le dĂ©senchantement dâune Ă©poque de transition (la fin des annĂ©es 80/les premiers mois des annĂ©es 90, Ă©poque de down gĂ©nĂ©ralisĂ©, avant que lâarrivĂ©e de la techno ne balaie le ciel).
Je viens de le relire tout de suite aprĂšs lâavoir rachetĂ©, ce midi au cafĂ©, dâune traite, sans le relĂącher (jâavais peur que sa fragilitĂ© ne lâeffrite). Sa violence sourde mâimpressionne soudain. Jâai peut-ĂȘtre enfin lâĂąge de recevoir en plein visage et dans toute leur dimension de dĂ©goĂ»t de soi des choses aussi abruptes que « JâĂ©tais nĂ© vide, jâarrivais vide, et je voyais des grands possĂ©dĂ©s par une folie dont jâĂ©tais envieux, mais incapable. » On croirait un Ă©tang placide traversĂ© en dessous par des courants souterrains inconnus.
«Quand elle parlait de ce qui Ă©tait «superficiel», jâavais toujours lâimpression que câĂ©tait de moi quâil sâagissait. Je la revois avec ses lunettes fumĂ©es, sa coupe de cheveux austĂšre, son corps de crevette, je revois ce C.E.S. Jacques-RiviĂšre, avec «ses surveillants sympa», sa «conseillĂšre dâĂ©ducation» au maquillage de ClĂ©opĂątre et aux cheveux tordus dans un chignon haineux, cette directrice Ă la tĂȘte de pharmacienne hĂ©bĂ©tĂ©e, que jâai encore envie de frapper Ă coups de ceinture, et ces «bandes» de mĂŽmes imbĂ©ciles, dĂ©jĂ contents dâeux, fiers de leur petite virilitĂ© minable.» (P. 25)
Michka Assayas, Les Années vides, 1990, réédition Le mot et le reste, Paris, 2013
Table ronde autour de trois ouvrages de la rentrée portant sur les années 1970. Les Années vides de Michka Assayas en fait partie.
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