Le Pays des petites pluies
On est donc Ă©merveillĂ© par lâĂ©merveillement de cette Ă©crivaine aventureuse et fĂ©ministe, amie de Jack London, face aux miroitements subtils de la Sierra Nevada. Modestie, patience⊠LâĂ©cologie avant lâheure.
Arnaud Gonzague â Terra Eco
Traduction de François Specq
Ce texte de Mary Austin est lâun des grands classiques de la tradition amĂ©ricaine de nature writing et les critiques de son temps ont comparĂ© sa sensibilitĂ© Ă lâenvironnement Ă celles de Thoreau et Muir. Sa cĂ©lĂ©bration de la beautĂ© du dĂ©sert la place au commencement de toute une lignĂ©e dâĂ©crivains amĂ©ricains qui, de John Van Dyke Ă Edward Abbey, ont fait porter sur ces rĂ©gions un regard Ă contre-courant du dĂ©sir dâexploitation indissociable de lâhistoire de lâOuest amĂ©ricain. Se tenant Ă lâĂ©cart tant de lâesthĂ©tisme que du sentimentalisme, Austin nâen parvient pas moins, dans une prose sobre mais intense, Ă Ă©voquer les singuliers pouvoirs dâenvoĂ»tement du dĂ©sert de lâOuest, tout en laissant entendre de maniĂšre poignante la rĂ©sonance intime du mĂ©lange de beautĂ© et de douleur propre Ă ce lieu.
Revue de presse
- Le Pays des petites pluies Arnaud Gonzague Terra Eco Avril 2011
- Dossier nature, écologie Véronique Heurtematte Livres Hebdo 11 mars 2011
- Le désert aussi nous parle Jane Hervé Festival du livre et de la presse d'écologie Mars 2011
- Zone critique J.-M. Félix, C. Gonzalez et Raphaële B Radio Suisse Romande / émission Zone critique 25 février 2011
- Aux amateurs de nature, de désert et de poésie à sauts et à gambades Février 2011
Petit livre trÚs dense : un trésor.
Le Pays des petites pluies nâest pas un roman. Il sâagit de courts textes dĂ©crivant autant que possible le dĂ©sert du Sud de la Californie. Encore que le terme « dĂ©sert » soit loin dâĂȘtre exact. Austin refuse en effet lâemploi de ce terme qui englobe toute une rĂ©gion dans une seule appellation du point de vue de lâĂȘtre humain et en particulier du colon blanc, qui est souvent aveugle aux rĂ©alitĂ©s du lieu.
Au milieu du dĂ©sert, oĂč le bĂ©tail est absent, il nây a pas de charognards, mais si vous vous enfoncez suffisamment loin dans cette direction vous avez toutes les chances de sentir sur vous lâombre de leurs ailes relevĂ©es. Rien de la taille dâun humain se dĂ©placer inaperçu dans cette contrĂ©e et ils savent trĂšs bien comment cette terre traite les Ă©trangers. On peut trouver lĂ des indices de la maniĂšre dont un territoire impose de nouvelles habitudes Ă ceux qui lâhabitent.
Or elle sâattache Ă dĂ©tailler toute la diversitĂ© des existences de la faune et de la flore au fil des saisons, les altitudes, les climats⊠Elle en montre toute la richesse et lâoriginalitĂ© et prĂ©sente surtout les interactions entre les modes de vie de chacun, entre une herbe et un rongeur, un oiseau et une certaine heure du jour. Ce territoire est observĂ© Ă hauteur de musaraignes ou de petits oiseaux : les sources, la moindre goutte dâeau, les sentes dans lâherbe, les bruits des plantes qui poussent, le son de la riviĂšre. La vie est passionnante vue dâen bas !
[âŠ]
Retrouvez toute la chronique chez Mark et Marcel
Aujourdâhui, les randonnĂ©es dans le dĂ©sert sont devenues un classique bobo. En 1903, quand Mary Austin a publiĂ© âLe Pays des petites pluiesâ, câĂ©tait un endroit inconnu et, pour tout dire, honni. On est donc Ă©merveillĂ© par lâĂ©merveillement de cette Ă©crivaine aventureuse et fĂ©ministe, amie de Jack London, face aux miroitements subtils de la Sierra Nevada. Modestie, patience⊠LâĂ©cologie avant lâheure. âLoin, Ă lâest des sierras, au sud de la Panamint et de lâArmagosa, dâincalculables milles Ă lâest et au sud, se trouve le Pays des frontiĂšres perdues.â Ainsi sâouvre le pĂ©riple. On est dĂ©jĂ happĂ©.
(âŠ)
Les amis américains
Tendance lourde cette annĂ©e : lâabondance de traductions de textes de rĂ©fĂ©rence en matiĂšre de philosophie de la pensĂ©e Ă©cologiste, et dâauteurs de ânature writingâ, la littĂ©rature inspirĂ©e par la nature, trĂšs en vogue aux Ătats-Unis. Wildproject veut ainsi donner accĂšs aux ouvrages amĂ©ricains qui ont construit le courant de lâĂ©thique environnementale. (âŠ) Dans un registre similaire, lâĂ©diteur marseillais Le Mot et Le Reste a lancĂ© en janvier Le Pays des petites pluies, un des grands classiques de la tradition amĂ©ricaine de ânature writingâ, Ă©crit par Mary Austin. Est Ă©galement prĂ©vu en aoĂ»t Histoire naturelle de Selborne, ouvrage paru pour la premiĂšre fois en 1789 et Ă©crit par Gilbert White, considĂ©rĂ© comme lâun des pĂšres fondateurs de la pensĂ©e Ă©cologiste. LâannĂ©e derniĂšre, la nouvelle version française de Walden de Henry D. Thoreau par Brice Matthieussent, le traducteur notamment de Jim Harrison, avait obtenu un gros succĂšs, les 4000 exemplaires Ă©tant aujourdâhui Ă©puisĂ©s. (âŠ)
Le titre du livre de Mary Austin, Le pays des petites pluies, a une grĂące intrigante : celle de ces ondĂ©es qui font hĂ©siter une seconde sur son contenu : recueil de poĂ©sie amĂ©rindienne ? de gĂ©ographie Ă vocation hydrographique (faibles prĂ©cipitations) ? etc. De fait, Ă partir de 14 rĂ©cits, se reconstruit un monde autre â au tout dĂ©but du XXe siĂšcle â oĂč rĂšgne encore une certaine harmonie et/ou complicitĂ© entre lâhomme et la nature.
Lâouvrage est bouleversant (1) car il propose un vĂ©ritable renversement de perspective : il est une vĂ©ritable parole de la nature, comme si celle-ci avait des yeux pour sâobserver et des mots qui affleuraient pour rĂ©vĂ©ler sa propre vie.
Le dĂ©sert du grand ouest (californien et mexicain) et ses habitants â paiutes, shoshones, etc. â parlent. Que disent-ils ? Les paysages dâabord. La montagne a « un visage » et » pleure », le lac est « lâĆil de la montagne », les collines possĂšdent « un langage », les prĂ©s sont « heureux », une force cachĂ©e (geysers ou laves) ronge et brĂ»le le sol, les Ă©toiles rendent « insignifiante lâagitation du monde ». Les animaux ensuite : pour les « petites bĂȘtes », les sentiers sont des routes de campagne, le coyote sait « dĂ©cider et Ă©viter le terrain Ă dĂ©couvert comme un homme », les cerfs suivent le « plus court chemin pour traverser la vallĂ©e », corbeau et coyote sâĂ©pient car ces rivaux se partagent les mĂȘmes proies. Les vĂ©gĂ©taux enfin : le pin dont les branches ploient sous le poids de la neige, le bouleau qui « contrarie les plans des autres » en Ă©touffant la riviĂšre qui le nourrit, le sapin qui consacre son Ă©nergie à « parfaire ses Ă©lĂ©gants cĂŽnes lustrĂ©s ».
Les habitants sâinscrivent dans et Ă©manent du paysage. La vanniĂšre cĂ©libataire et aveugle vit « dans un paysage qui lui ressemble » en fabriquant des paniers qui vont « au-delĂ de lâhabiletĂ© » (car porteurs dâart). Lâhomme mĂ©decine est tuĂ© pour nâavoir pas su vaincre une Ă©pidĂ©mie de pneumonie. Les shoshone qui vivent comme les arbustes mesquite sĂ©parĂ©s entre eux par de grands espaces. Le chercheur dâor (pourtant non indien) sans fusil et trappeur, heureux nâimporte oĂč « en plein air ».
Au-delĂ de cette description de la nature, lâauteure se dĂ©signe par sa religiositĂ© (rĂ©fĂ©rence Ă St JĂ©rome, MoĂŻse, DĂ©borah, etc.) ou sa culture ( LâIliade, Shakespeare, la botanique), lâĂ©mergence du « Je » dans un dĂ©sir dâachat « dâun prĂ© » aux Ă©glantiers et herbes folles, ou la perception aiguĂ« dâinstants fulgurants : une corne de mouflon entravĂ©e dans la fourche dâun pin qui y prĂ©serve les os crĂąnien. Sa dĂ©marche littĂ©raire transmet la saveur de ce monde dans lequel elle est en osmose, sans jamais oublier son intelligence intrinsĂšque : le Far-West se mue en Near-West.
Au terme de ce livre initiatique, lâunivers nâest plus celui de nos habitudes anthropocentriques (orgueil et narcissisme en font un usage dĂ©mesurĂ© jusquâĂ la destruction). Ces « petites pluies » engendrent un ouragan dans nos tĂȘtes : la nature, aussi importante quâun homme, est une interlocutrice incontournable. Voila une invitation secrĂšte Ă se dĂ©pouiller des « prĂ©jugĂ©s » et des scories civilisatrices, « comme le lĂ©zard de sa peau ». AprĂšs tout, In the wind est in the mind, nâont quâune lettre de diffĂ©rence !
Festival du livre et de la presse dâĂ©cologie
Jane Hervé
Mary Austin, Le pays des petites pluies, Attitudes, Le mot et le reste, 2011, 16 euros
Avec Eléonore Sulser (Le Temps), Jacques Sterchi (La Liberté) et Sylvie Tanette (Espace 2)
Animation : Jean-Marie Félix
Les livres au programme:
- Michel Layaz, Deux sĆurs, Editions ZoĂ©
- Kossi Efoui, LâOmbre des choses Ă venir, Editions du Seuil
- Dominique Fernandez, Pise 1951, Grasset
- Hubert Mingarelli, La lettre de Buenos Aires, Editions Buchet-Chastel
Les coups de cĆur des critiques :
* Eléonore Sulser : Mary Austin, Le Pays des petites pluies (trad. de François Specq qui paraßt chez Les Mots et le Reste) * Sylvie Tanette : François Cavanna, Lune de miel (Gallimard) * Jacques Sterchi : Kenneth White, La Carte de Guido (Albin Michel)
Pour Ă©couter lâĂ©mission, rendez-vous sur le site Internet :
Radio Suisse Romande
Un mot de lâauteur Mary Austin dâabord car son nom nâest pas connu en France, auteur prolixe, théùtre, nouvelles, câest ce rĂ©cit publiĂ© en 1903 qui lâa fait connaĂźtre et en a fait le chantre de la nature Ă lâĂ©gal de John Muir ou Thoreau, elle fut amie avec Willa Cather et Jack London.
Câest le dĂ©sert qui est ici au cĆur du livre, Mary Austin aime le dĂ©sert car dit-elle « Pour tout ce que le dĂ©sert prend Ă lâhomme il donne une contrepartie, des respirations profondes, un sommeil profond et la communion des Ă©toiles. Il nous vient Ă lâesprit avec une force renouvelĂ©e, dans les silences de la nuit ».
14 courts chapitres initialement Ă©crits pour les journaux qui vont vous faire parcourir le dĂ©sert des chercheurs dâor, celui oĂč des fables nourrissent lâimaginaire, vous pourrez repĂ©rer les sentiers qui mĂšnent aux sources, admirer « cinquante sept busards, un sur chacun des cinquante sept poteaux de clĂŽture du ranch El Tejon, par un matin de septembre favorable au mirage, vous enfoncer sur les terres des indiens shoshone « Le pays du mouflon, du wapiti et du loup. »
Tout est prĂ©texte Ă Ă©merveillement pour Mary Austin, tenez par exemple, le prĂ© de son voisin, convoitĂ©, Ă©changĂ©, achetĂ©, revendu, traversĂ© dâun ruisseau, il finit un peu abandonnĂ©, la nature reprend ses droits « il est intĂ©ressant de voir cette reconquĂȘte dâun ancien territoire par les plantes sauvages que lâhomme a bannies ». Le prĂ© change de couleur au grĂ© des saisons « Depuis le cĆur de lâĂ©tĂ© jusquâaux gelĂ©es la note dominante du prĂ© est lâor clair, tournant Ă la teinte rouille de la bigelovie sur le dĂ©clin, une succession de couleurs plus admirablement rĂ©glĂ©es quâun changement de dĂ©cor au théùtre ».
Canyons, sierras, mesas, sentiers sont son domaine mais les histoires des hommes aussi tels ses gardiens dâĂ©cluse en un pays oĂč lâeau est un trĂ©sor. Attentive Ă la beautĂ©, lâauteur observe et note avec prĂ©cision en naturaliste passionnĂ©e. Ses rĂ©cits dĂ©gagent une grande poĂ©sie, un certain lyrisme et un immense amour pour ce pays « de riviĂšres perdues, oĂč il nây a pas grand-chose Ă aimer ; et pourtant un pays vers lequel on ne peut que revenir une fois quâon lâa jamais visitĂ©. »
Ecoutez son appel : « Venez donc vous qui ĂȘtes obsĂ©dĂ©s par votre importance dans lâordre des choses, et qui ne possĂ©dez rien qui nâayez obtenu sans peiner, venez par les sombres vallĂ©es et les collines charnues, jusquâau pays des jours paisibles, et faites vĂŽtres la gĂ©nĂ©rositĂ©, la simplicitĂ© et la sereine libertĂ©. »
François Specq traducteur et prĂ©facier dit du livre « magnifique cĂ©lĂ©bration de la beautĂ© sauvage », si vous aimez Edward Abbey ou John Muir, si Walden est un livre important pour vous, si vous avez aimĂ© ElisĂ©e Reclus et son Histoire dâun ruisseau, alors Le pays des petites pluies ne vous dĂ©cevra pas.