Le paradis à reconquérir
La nature procure dĂ©jĂ Ă celui qui accepte dâĂȘtre servi par elle tous les usages que la science met lentement au point et cela Ă une plus grande Ă©chelle.
traduit de lâanglais (Ătats-Unis) par Nicole Mallet
introduction, postface et notes de Michel Granger
Ironiquement intitulĂ© Le paradis Ă reconquĂ©rir, ce texte est une recension du livre de John A Etzler The Paradise within the Reach of all Men dans laquelle Thoreau critique lâutopie technique de lâauteur en y dĂ©plorant lâextravagance et lâantihumanisme. Selon Etzler, les machines dompteront bientĂŽt les forces de la nature pour rendre possible le bonheur de tous ; or, rien nâest plus Ă©loignĂ© de lâidĂ©al de vie naturelle du jeune Thoreau. Cet article anticipateur au ton acerbe nâest pas sans rapport avec les critiques actuelles de la technoscience et de lâingĂ©nierie du climat et propose une rĂ©flexion pertinente pour notre temps.
Revue de presse
- Le paradis à reconquérir Didier Ayres La cause littéraire 3 juillet 2019
Si jâĂ©tais quelque part ministre de lâĂ©ducation, jâexigerais sur le champ que ce petit livre soit au programme de cours soit de physique, soit de sciences de la vie de la Terre, quâil donne lieu Ă des exposĂ©s dâĂ©lĂšves et que les professeurs sachent dĂ©montrer lâabsurditĂ© de certains propos qui y sont rĂ©vĂ©lĂ©s. Je ne vous prĂ©sente plus Thoreau, vous nâavez quâĂ rechercher mes chroniques Ă son propos. LĂ , entre lâintroduction, les notes et la postface de Michel Granger, nous avons droit Ă un texte court qui est une recension de livre. Le texte de Thoreau « analyse » cite et commente un livre de John Adolphus Etzler paru en 1833 et rééditĂ© en 1842. Je vais faire un anachronisme pour parler du livre dâEtzler. Ce monsieur se propose de « terraformer » notre planĂšte. De la rendre propre Ă notre consommation, dâen faire un paradis. Pour cela il prĂ©tend utiliser les Ă©nergies que la terre elle-mĂȘme nous dispense : vent, marĂ©e, etc. Il imagine des machines capables dâaraser des sols, de transplanter de la terre arable et de faire pousser des rĂ©coltes lĂ oĂč il nây avait rien, il imagine de construire des Ăźles pour Ă©chapper Ă lâhiver. Comment ?
[âŠ]
Bien sĂ»r, Thoreau, lâhomme de la nature, a beau jeu de dĂ©montrer lâinanitĂ© de cette « fabrication » de ce qui existe dĂ©jĂ . Et de se moquer des prĂ©tentions dâEtzler Ă vouloir rĂ©genter le monde et ses habitants. On me permettra de regretter quâaujourdâhui les moyens techniques autorisent presque (?) lâhomme Ă faire ce quâil veut de la planĂšte. On peut penser que Thoreau est un doux rĂȘveur mais je crois quâen ce cas on commet une erreur grossiĂšre. Thoreau ne rĂȘve pas, il mesure et apprivoise la nature pour sây intĂ©grer et non pour « en vivre » mais vivre avec.
A lire absolument et cela dâautant plus que le rapport prix-qualitĂ© intellectuelle du livre est ce qui se fait de mieux sur le marchĂ©.
Bonne lecture.
Lisez toute le chronique en ligne
Câest Ă une certaine expĂ©rience de lecture que nous convie ce petit livre de Thoreau que publient les Ă©ditions Le Mot et le Reste. IntĂ©ressante expĂ©rience dans la mesure oĂč cet ouvrage nous permet dâĂ©tendre notre connaissance du philosophe et poĂšte amĂ©ricain. IntĂ©ressante aussi car le livre est un texte qui sert un texte, dernier texte lui-mĂȘme qui lui aussi augmente en valeur un autre livre. Ainsi, nous avons lĂ une prĂ©face Ă un livre qui sâinspire de la philosophie de Charles Fourier. Cette littĂ©rature Ă Ă©tage nous fournit un Thoreau jeune et altier, Ă©crivain qui pressent peut-ĂȘtre son utopie, et son livre Walden. Donc, jâai vu ici une sorte de proposition visionnaire, le travail dâapproche Ă la fois de la lecture â de ce livre de J.A. Etzler que prĂ©face Thoreau â et de lâĂ©criture â car lâauteur amĂ©ricain semble essayer sa langue, chercher sa matiĂšre.
Cela dit, il faut quand mĂȘme que jâen vienne au sujet propre du livre, qui est un Ă©clairage sur des thĂšmes dâune contemporanĂ©itĂ© stupĂ©fiante. On voit le philosophe dĂ©battre des Ă©nergies renouvelables, de la protection de la nature, de lâavenir de lâhomme, ou encore discuter des modes de transport, allĂ©gations qui confinent Ă des paramĂštres de la postmodernitĂ© ; ainsi on a bel et bien une lecture au carrĂ©, vision moderne dâune postmodernitĂ© qui va avoir Ă affronter ces questions.
Nous nâavons pas idĂ©e de ce que nous pourrions faire pour amĂ©liorer notre rapport Ă la nature inanimĂ©e ; de quelle bontĂ© et de quel raffinement de courtoisie il nous faudrait faire preuve.
Il y a certaines activitĂ©s qui, sans ĂȘtre totalement poĂ©tiques et justes, proposent au moins une relation plus belle et plus noble avec la nature que celle que nous connaissons.
De plus, au regard de lâintelligence du poĂšte de la nature, qui en un sens rappelle le philosophe français Alain, pensĂ©e pleine et positive, on voit que la relation Ă la nature est sujette Ă une sorte dâurgence â urgence qui se prĂȘte bien Ă notre siĂšcle dâaujourdâhui, tĂ©tanisĂ© par des phĂ©nomĂšnes rĂ©sumĂ©s par le concept dâanthropocĂšne. Et que lâhomme soit, Ă lâimage de Hobbes, un loup pour son espĂšce, lâhomme que dĂ©toure cette prĂ©face reste un homme de grande conscience et de grande luciditĂ©.
Le jour viendra oĂč la volontĂ© de lâhomme rĂ©gira les lois du monde physique ; lâhomme ne sera plus contraint par diverses abstractions : temps et espace, hauteur et profondeur, poids et duretĂ©. Il sera en vĂ©ritĂ© le seigneur de la crĂ©ation.
âŠ
La chronique intégrale sur La cause littéraire