Le Désert - poche
Une traversĂ©e subtile au creux des âapparences de la natureâ.
Laurent de Sutter â Focus Vif
Les Ă©tendues sablonneuses, les terres incultes, les sommets de porphyre peuvent paraĂźtre de piĂštres lieux de pĂšlerinage ; mais vous et moi, et celle que nous avons tous deux tant aimĂ©e, avons si souvent trouvĂ© dâune grande beautĂ© les marĂ©cages dĂ©laissĂ©s, les forĂȘts hivernales, les coteaux arides ! AprĂšs tout, lâamour de la Nature est un goĂ»t acquis. On commence par admirer le paysage oĂč coule lâHudson pour finir par aimer la dĂ©solation du Sahara. On aurait bien du mal Ă expliquer pourquoi et comment sâest opĂ©rĂ© le changement. On ne peut pas toujours dissĂ©quer un goĂ»t ou une passion. On ne peut pas Ă©pingler la Nature sur un tableau et dessiner la carte de ses beautĂ©s Ă coup dâĂ©querre et de compas. On ne peut guĂšre donner que ses impressions, rien de plus. Peut-ĂȘtre puis-je vous faire quelque peu le rĂ©cit de ce que jâai vu au cours de ces deux annĂ©es de pĂ©rĂ©grinations ; mais je ne serai jamais capable de vous exprimer la grandeur de ces montagnes ni la splendeur des couleurs qui enrobe les sables brĂ»lants Ă©talĂ©s Ă leurs pieds.
Revue de presse
- Réserve d'air et de mystÚre Jean Rouzaud Nova 10 septembre 2019
- Le Désert Laurent de Sutter Focus Vif 3 octobre 2019
John Charles Van Dyke (1856-1932) a Ă©tĂ© professeur dâhistoire de lâart dans le New Jersey. ParallĂšlement, il a longuement arpentĂ© les dĂ©serts de Mojave, du Colorado, le Painted Desert et le Sonora. Dans ce livre qui connut un rĂ©el succĂšs dans les annĂ©es 1900, il dĂ©crit lâariditĂ© du dĂ©sert, son monde infiniment grand et aussi infiniment petit, ses animaux et ses plantes. Il dĂ©crit une beautĂ© de la nature que beaucoup dâAmĂ©ricains ignoraient ou avaient effacĂ© de leurs mĂ©moires. Ă vrai dire, les AmĂ©ricains, Ă lâĂ©poque, sâen fichaient de ces Ă©tendues sĂšches, balayĂ©es par le vent et lĂ©chĂ©es par le soleil. Sans mĂȘme connaĂźtre ces grands espaces, en lisant ce livre de poche, on voyage avec lâauteur, en plein cagnard. Avec la lumiĂšre, le ciel, les nuages, les montagnes, les cactus et aussi les illusions, on vit une vraie traversĂ©e du dĂ©sert. Ce livre sur un monde aride, nâa, malgrĂ© son Ăąge, pas pris une ride.
Ce livre (rééditĂ© par Le Mot et le Reste) fut un best-seller en 1900, et nâa pas perdu de sa force basique. Il reste une merveille dâobservation et de finesse. Du dĂ©sert, il dĂ©crit tout : les vents, les minĂ©raux, les plantes, les animaux, les eaux, les poussiĂšres, mais surtout lâAIR !
John C. Van Dyke Ă©tait un avocat qui nâa jamais exercĂ© ! Il a prĂ©fĂ©rĂ© Ă©tudier, faire des confĂ©rences sur lâArt en AmĂ©rique (ils en avaient besoin) et des voyages dâobservation et de comprĂ©hension du monde.
Avocat⊠du diable
Sa patience et sa formation en Art en font un Ă©crivain- mĂ©dium. Ă force de parcourir ce dĂ©sert, il finit par voir lâinvisible. Paradoxe, il sâen fait aussi lâavocat⊠du diable ! Puisque ce lieu est bouillant est invivable.
Il sâagit du dĂ©sert appelĂ© aux U.S. « Mojave », entre Californie et Arizona, dans la cuvette derriĂšre les montagnes rocheuses, qui « culmine » Ă 200 mĂštres SOUS le niveau de la mer⊠et qui fut une mer intĂ©rieure. Il sâĂ©tend sur des centaines de kilomĂštres du nord au sud, du grand bassin jusquâau dĂ©sert de Sonora.
Comme Mary Austin Ă la mĂȘme Ă©poque (voir, chez le mĂȘme Ă©diteur, Le pays des petites pluies, autre merveille de dĂ©licatesse), John Charles Van Dyke est vraiment tombĂ© sous le charme des ces mesas, vallĂ©es, canyons, arroyos⊠Admirant ces Nopals, Mesquites, cactus et herbacĂ©es, Ă©pineux, figuiers⊠aux fleurs et fruits minuscules.
Le désert comme miroir
Lâunivers lunaire du dĂ©sert est une magie : le silence, les sables, vents, les changements de couleurs, de sol, de ciel, mirages de la rĂ©verbĂ©ration que lâauteur dĂ©crit Ă la perfection : le dĂ©sert est un miroir.
Il divise son livre, aprĂšs une introduction dĂ©taillĂ©e, respectueuse, comme une vue dâensemble, quâil considĂšre comme une « approche », en gros chapitres : le fond de la cuvette, la riviĂšre du silence, lumiĂšre air, couleur, puis ciel et nuages, enfin illusions, avant de finir sur quelques plantes magiques⊠On est au-delĂ de la poĂ©sie.
Il nous explique la formation du lieu : la poussĂ©e gĂ©ologique, la mer qui sâest retirĂ©e, puis le mĂ©canisme des vents, lâĂ©rosion fantastique sur les matĂ©riaux trĂšs divers, les coulĂ©es de pluies et de boues⊠Tout est scrutĂ©, dĂ©crit, nourri dâexemplesâŠ
LâĂ©criture plutĂŽt que la peinture
Van Dyke sait que ce quâil voit change sans cesse et nâest pas reproductible en peinture (et depuis la photo sây casse les dents), car tout y est plein de brumes, reflets, tremblements de chaleur, passages de sables puis dâombres, enfin des couchers de soleil flamboyants, aux tons surnaturels, fabriquĂ©s par des phĂ©nomĂšnes superposĂ©s de couches dâair diffĂ©rentes, dâinfluences multiples dâatmosphĂšresâŠ
Amer aussi, et en avance sur son temps, Van Dyke Ă©numĂšre les Ătats dâAmĂ©rique qui ont Ă©tĂ© « raclĂ©s » pour le pĂ©trole, le bois, les mĂ©taux, et sâinquiĂšte de projets qui veulent amener lâeau dans le dĂ©sert⊠DĂ©jĂ lâ« extractivisme » est Ă lâĆuvre, laissant des paysages dĂ©truits.
Il dĂ©taille gĂ©ologie, plantes, animaux, climat⊠avec ferveur et respect, mais il se passionne surtout pour lâAir ! Il considĂšre les dĂ©serts comme des rĂ©serves dâair ! Les couches basses y sont colorĂ©es, filtrĂ©es, comme des lentilles, des objectifs, de vĂ©ritables prismes qui ne cessent dâinfluencer formes et couleurs, au point de nous faire perdre la notion de distance, de forme, tout est biseautĂ© par lâair chargĂ© de particules !
Câest un voyage Ă la gloire du mystĂšre, de la magie de lieux qui ne se dĂ©voilent que par endroits, Ă certaines heures ou saisons, pour un enchantement inconnu Ă lâĂ©poque : le dĂ©sert nâĂ©tait rien (il prĂ©cise que mĂȘme les peintres de paysages nây allaient jamais !)
On doit Ă cet homme dâavoir lancĂ© (avec dâautres) le rĂ©enchantement du monde, non pas Ă la mode New Age, planante, mais Ă la maniĂšre dure, sur le terrain, scrutant et notant chaque chose avec la prĂ©cision dâun explorateur passionnĂ©, patient et trĂšs attentif.
Son regard dâartiste cultivĂ©, mĂ©lange de nuances et de force radicale, nous offre un texte incomparable, Ă la gloire de lieux dĂ©solĂ©s et vierges quâil a contribuĂ© Ă glorifier, Ă expliquer surtout, Ă suivre jusquâau bout des territoires et des saisons, sans aucune emphase ni complaisance.
La chronique, en images, de Jean Rouzaud est sur le site de Nova
CâĂ©tait un curieux personnage, ce John C. Van Dyke. Historien de lâart amĂ©ricain qui conspuait le culte de lâargent mais entretenait des relations Ă©troites avec le milliardaire du fer Andrew Carnegie, voyageur cosmopolite soucieux des beautĂ©s les plus fragiles du monde mais refusant tout autre moyen de transport quâun wagon Pullman, il incarnait Ă merveille les contradictions du savant et du penseur de la fin du XIXe siĂšcle. Bien quâil ait comptĂ© parmi les grands vulgarisateurs de la culture visuelle de son temps, Ă laquelle il avait consacrĂ© dâinnombrables livres destinĂ©s Ă Ă©lever le niveau de connaissance (quâil jugeait dĂ©plorable) du grand public, cela ne lâa pas empĂȘchĂ© de se livrer Ă des Ă©chappĂ©es inattendues vers des lieux moins confinĂ©s que les musĂ©es ou les salles de confĂ©rences. Parmi ces lieux, celui qui lui a valu le plus de gloire est celui qui a donnĂ© son titre Ă lâouvrage que les Ă©ditions Le Mot et le Reste republient aujourdâhui : Le DĂ©sert. Ni livre de voyage, ni traitĂ© scientifique, il sâagit dâune traversĂ©e subtile au creux des âapparences de la natureâ, câest-Ă -dire de la maniĂšre dont un dĂ©sert se donne Ă celui qui lâobserve, le contemple, lâadmire. Au fil dâune douzaine de chapitres qui constituent autant de miniatures Ă lâĂ©criture travaillĂ©e et Ă lâacuitĂ© songeuse, Van Dyke, jouant le phĂ©nomĂ©nologue sauvage avant mĂȘme que le mot ait existĂ©, Ă©voque les riviĂšres, les cieux, les animaux, les plantes, les reliefs, les horizons qui sâoffrent Ă celui (ou celle -mais câĂ©tait une autre Ă©poque) qui se piquerait dâaller y voir. Aux Ătats-Unis, ce petit livre fit lâeffet dâune rĂ©vĂ©lation: soudain, les territoires qui constituaient le coeur aveugle de la jeune nation se rĂ©vĂ©laient dans toute leur splendeur, toute leur complexitĂ©. Les lecteurs de lâĂ©poque y virent un miroir oĂč se mirer. PrĂšs dâun siĂšcle plus tard, Jean Baudrillard, dans son portrait de lâAmĂ©rique, lui donnait encore raison: qui veut comprendre les Ătats-Unis doit comprendre le dĂ©sert.