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Parution : 22/08/2013
ISBN : 9782360540952
176 pages (148 x 210)

La Vallée seule

EXTRAIT

Un bouvreuil pivoine s’égosillait sur la branche d’un pin noir envahi par le mycĂ©lium. Le cerf fit son apparition, la rĂ©sine du conifĂšre embaumait l’air sur son passage et son sentiment s’en imprĂ©gnait. Il se frotta contre le tronc, ce qui interrompit tout net le petit passereau. [
] MĂȘme si la prudence restait de mise, alors que les loups se comportaient juste en prĂ©dateurs occasionnels, des opportunistes sur un territoire : les cervidĂ©s, eux, Ă©taient la pulsation animale de cette vallĂ©e.

Tout commence aux premiĂšres heures de l’hiver, quand la vallĂ©e revĂȘt son manteau de neige, cristallisant les formes, les sons et la vie elle-mĂȘme. Ici, rien ne se dĂ©cide sans l’accord tacite de la Nature qui impose, non sans magie, ses rĂšgles et ses caprices. Dans ce dĂ©cor, souvenir d’un monde dĂ©sormais abandonnĂ© Ă  la modernitĂ©, des histoires et des vies se font et se dĂ©font au rythme des saisons. Tous les personnages sont intimement liĂ©s au milieu qui les entoure, comme au vieux cerf, animal mythique symbolisant la relation que chacun entretient avec la vallĂ©e. En mĂȘlant une description prĂ©cise et immersive de la nature et une poĂ©sie fantasmagorique, AndrĂ© Bucher entraĂźne le lecteur dans un lieu oĂč rĂ©alitĂ© et rĂȘverie semblent constamment cohabiter.

Revue de presse

- Un vieux cerf BenoĂźt Pupier Parutions.com 29 novembre 2013
- André Bucher, écrivain dans la vallée, seul (2/2) Alexandre Héraud France Inter // Il existe un endroit 26 novembre 2014
- André Bucher, écrivain-bûcheron (entre autres) à Montfroc, DrÎme (1/2) Alexandre Héraud France Inter // Il existe un endroit 05 novembre 2014
- André Bucher a apporté un souffle d'air pur M.NP La Provence 03 avril 2014
- La Vallée seule Alain Veinstein France Culture // Du jour au lendemain 26 novembre 2013
- Un temps de neige Dominique À sauts et à gambades 10 septembre 2013
- L'écrivain-paysan dédicace La Tribune 29 août 2013
- "La Vallée seule", septiÚme roman d'André Bucher Le Dauphiné 20 août 2013
- "La Vallée seule": écoutez ce que dit le vieux cerf Justine Minet La Tribune 29 août 2013

- Un vieux cerf

«Comme une onde qui s’élĂšve, il s’engouffra par le couloir de la dĂ©verse, lĂ  oĂč elle n’était pas encore prise puis il ressentit l’eau rouler, un faisceau de nerfs irriguant la terre tels des fils conducteurs liĂ©s entre ses jambes». Un animal hante cette vallĂ©e seule. Un vieux cerf. Il ouvre et clĂŽture chaque chapitre. Pas d’anthropomorphisme, la description se fait comportementale. «Un cerf, avec le temps, apprend Ă  reconnaĂźtre la diffĂ©rence dans cette scansion muette du danger». Les personnages, prĂ©sentĂ©s par ordre d’apparition avant le dĂ©but de l’histoire, se confrontent au vieux cerf qui se cache. BĂȘte traquĂ©e, doux complice des songes, il surgit et disparaĂźt. Au fil des saisons, enfants, femmes, hommes et bĂȘtes cohabitent dans ce «pays de travers», dans une nature rude et vive dont il faut aller chercher la beautĂ© avec courage. L’écriture enroule et dĂ©plie un monde de sensations, joue des confusions organiques. «A l’image du reflux et dĂ©clin de la sĂšve, le peu de sang, d’oxygĂšne qui restait, se mit Ă  circuler sous les manteaux et les toits tel un long poĂšme Ă  l’index».

Le roman est dĂ©diĂ© «à toutes les vallĂ©es perdues et aux rares, prĂ©cieux individus qui les peuplent». Ici pas de noms de lieux comme dans les romans prĂ©cĂ©dents. La VallĂ©e seule est une parabole. Pour certains personnages «il suffirait d’un rien ( quelque chose comme une crise Ă©conomique ) pour que l’exode vers cette vallĂ©e devienne envisageable». Pas un folklore du retour Ă  la terre, mais le sentiment que ce pourrait ĂȘtre un lieu ouvert pour prendre soin les uns des autres. Un peu plus qu’ailleurs ? MĂȘme si la terreur n’est pas loin. «Il suffisait d’arrĂȘter son regard sur les cimes brandissant leurs bras nus, tailladĂ©s par les cols». Une phrase et son image suffisent, dans la description d’un paysage, pour laisser affleurer la tension d’un affect.

Martine avait fuguĂ© dans DĂ©neiger le ciel (Sabine Wespieser, 2007). Elle est de retour. «La vallĂ©e seule l’avait recueillie (
)». Elle a rencontrĂ© Mario, comĂ©dien, sculpteur sur bois. Il a installĂ© dans le parc un totem, un double imaginaire du vieux cerf, comme pour le protĂ©ger de la traque des chasseurs et troubler le petit monde de la forĂȘt ! Martine et Mario construisent un petit théùtre ambulant, avec des marionnettes Ă  animer. Raoul le cafetier rĂ©clame une rĂ©volution, tout en bataillant pour ne pas trop se disputer avec lui-mĂȘme. Le vieux cerf aussi aura affaire Ă  son ombre. Raoul picole Ă  l’occasion avec Georges le mĂ©decin. Pierre et Judith, Ă©leveurs, habitent Ă  cĂŽtĂ© du chalet de GisĂšle, institutrice retraitĂ©e. Alain, le guide de chasse, est pris au piĂšge. Habitant de la vallĂ©e, il gagne sa vie en indiquant les places et en procurant du gibier Ă  une clientĂšle extĂ©rieure. «Qu’espĂ©rait-il ? vieillir Ă  son tour, suffisamment aigri pour feindre d’ignorer le temps du rachat ?». La lĂ©gende du vieux cerf invincible est une aubaine pour lui. Il tente de dĂ©nouer son conflit intĂ©rieur entre terre et ciel. «Les cœurs verrouillĂ©s ne connaissent pas les espaces sensibles oĂč l’on peut surprendre et dĂ©jouer les ruses d’un cerf». La description des paysages est peinture des sentiments. «Il suivit une ligne de faille, profonde et Ă©troite cassure ( ). De longues traĂźnĂ©es se dĂ©tachaient, esquifs Ă  la dĂ©rive de bruine, d’éther et d’eau».

Dans ce rĂ©cit minimaliste Ă  fleur de peau, chacun réévalue ses actes face Ă  la prĂ©sence du vieux cerf. La vallĂ©e seule, espace rĂ©el – expĂ©rience de soi. GisĂšle, malade, rĂȘve de l’animal. Pour Martha et Ludovic, les enfants, la nature est confrontation Ă  la violence ou Ă  l’enchantement. Petits compagnons de route d’un Ă©crivain qui aime Ă  retrouver l’enfance de la langue, la formulation imagĂ©e du sens populaire. Martha Ă  propos d’un petit chiot : «( ) on dirait un bonzaĂŻ d’ours». Pour Mario le sculpteur marionnettiste et Damien le peintre, le rapport au monde est une distanciation crĂ©atrice face aux cicatrices intĂ©rieures, une hypersensibilitĂ© mise en forme avant d’ĂȘtre offerte aux autres. Pour Alain, le guide de chasse, l’expĂ©rience physique de la marche est interrogation solitaire. La destruction, la compromission, jusqu’oĂč ? Pour beaucoup le souffle du vieux cerf est Ă©lan vital, pour trouver des gestes d’amitiĂ© ou d’amour.

La maladie, la mort, un air de fĂȘte, un mariage en plein air, une protestation, le songe d’un spectacle sur l’eau, la baliverne d’une osmose du chasseur et de l’animal
 Politesse de la douleur – une ellipse sĂšche Ă©vacue le pathos –, douceur ombragĂ©e, l’écriture s’acclimate d’une inquiĂ©tude, d’un Ă©clat de rire qui traverse le silence, la solitude et la peur. PoĂ©tique de l’espace. Topographie de l’intime. Une ribambelle d’expressions colorĂ©es, petites fusĂ©es surrĂ©alistes, accompagne lÂ’Ă©vocation de la mĂ©tĂ©o, de l’humeur du temps, du passage des saisons. «Au rĂ©veil, le ciel Ă  jeun attend le soleil pour sa prise de sang. Le jour arrive en retard, avec son aplomb ordinaire il tutoie la lumiĂšre et se mĂȘle de tout». Ailleurs, ce sera le rĂ©cit lui-mĂȘme qui vivra une Ă©chappĂ©e belle surrĂ©aliste, tragi-comique. MĂȘme les morts n’échappent pas aux caprices des intempĂ©ries. La littĂ©rature est un jeu, et l’écrivain, venu de la poĂ©sie, dessoude signifiant et signifiĂ© pour de joyeux rĂ©-assemblages. Les paysages, la lumiĂšre, les Ă©lĂ©ments naturels ont leur caractĂšre. «Le suroĂźt venu du sud trĂ©pignait, sanglĂ© dans l’étau des fayards». L’air, l’eau, la terre, le feu, rĂ©miniscences archaĂŻques et paĂŻennes.

Ce travail littĂ©raire formel, musical, inventif n’est pas hors sol. Sans vie rĂ©elle pas de songes. La rĂ©alitĂ© du cerf est dĂ©taillĂ©e : les bois dont il se dĂ©leste, le brame, la femelle qu’il croise, la nourriture Ă  chercher, les pistes brouillĂ©es pour Ă©chapper Ă  la traque. Le vocabulaire est concret. Chasse : «reposĂ©e», «gagnage», «il entendit raire»  GĂ©ologie : «gabion de roche», «lapiĂ© de craie blanche parsemĂ© de carex et de santoline», «cairn», «aquifĂšres souterrains»  ForĂȘt : «émonder les saules», «cĂ©pĂ©es»  Botanique, flore : «passicaut», «saxifrages», «lis martagon», «laĂźches»  Ornithologie : «gypaĂšte casseur d’os», «outardes», «freux», «monticole-bleu»  Un bestiaire traverse notre histoire : hĂ©ron, martin-pĂȘcheur, sangliers, biches, aigle, chevreuils, liĂšvres, lapins blancs, crapaud, vieille chouette, tortue, noctuelles
 Le rĂ©cit est un organisme vivant, les frontiĂšres se brouillent entre observations scientifiques et mondes imaginaires. Une pulsation. C’est Simon le bĂ»cheron, lanceur de javelot, tel un «guerrier dĂ©muni», dans une danse nocturne. C’est le prĂ©sent de narration pour une proximitĂ© des personnages. C’est un saule qui pleure «à la façon d’une effraie Ă  face blanche». Ce sont des jeux syntaxiques pour accrocher le lecteur par un rythme nouveau. «Je reviendrais, elle promit». C’est le choix plus littĂ©raire de l’adjectif ‘‘tel’‘ dans la construction des comparaisons plutĂŽt que l’adverbe ‘‘comme’‘. «Tel un guetteur mĂ©lancolique, le cygne noir lui confirme que la voie est libre». Un jeu littĂ©raire sur les registres de langue comme des couches gĂ©ologiques qui affleurent, se mĂ©langent, divergent. C’est la fĂȘte improvisĂ©e des enfants chez GisĂšle le samedi soir. GisĂšle, tentĂ©e de sĂ©duire Raoul, «ce vieux veuf dĂ©senchanté».

Vie rĂ©elle des grands espaces, parabole autour de la figure d’un vieux cerf confrontĂ© Ă  son ombre dans un royaume intermĂ©diaire, entre terre et ciel. Bruissements des vies fragiles et silencieuses. HypersensibilitĂ© de l’animal.

Lire la chronique sur Parutions.com

BenoĂźt Pupier
Parutions.com 29 novembre 2013

- André Bucher, écrivain dans la vallée, seul (2/2)

DeuxiĂšme volet : l’écrivain des grands espaces

Le 5 novembre dernier, vous avez entendu l’ancien beatnik, le berger, le bĂ»cheron et surtout l’agriculteur pionnier du bio. Depuis 2007 et sa retraite officielle, s’il continue d’épauler son fils sur l’exploitation, AndrĂ© Bucher se consacre presque exclusivement Ă  l’écriture.

Du haut de ses 1200 mĂštres d’altitude, dans sa ferme retapĂ©e, il dĂ©crit ses contemporains et nous offre l’une des voix les plus singuliĂšres de la littĂ©rature actuelle. AndrĂ© Bucher, qui publia l’an passĂ© La VallĂ©e seule , son sixiĂšme roman, est le chef de file dans l’hexagone de ce genre littĂ©raire nĂ© aux Etats Unis, le nature writing , mĂȘlant observation de la nature et considĂ©rations autobiographiques. Nous vous proposons donc ce soir de dĂ©couvrir l’écrivain, le romancier et le poĂšte – bien Ă©loignĂ© des circuits du petit monde de l’édition germanopratin. Le soir au coin du feu, au petit matin sur la table du petit-dĂ©jeuner, chez ses amis de la vallĂ©e, nous partageons ses rĂ©flexions sur le mĂ©tier d’écrivain et sa dĂ©finition de l’écriture. A nos cĂŽtĂ©s, plane l’ombre du vieux cerf hantant son dernier roman.

Écouter la seconde partie d’Il existe un endroit

Alexandre Héraud
France Inter // Il existe un endroit 26 novembre 2014

- André Bucher, écrivain-bûcheron (entre autres) à Montfroc, DrÎme (1/2)

Premier volet : le pionnier du bio

Depuis 40 ans, AndrĂ© Bucher, l’ancien beatnik qui fut docker, berger et surtout agriculteur pionnier du bio et bĂ»cheron, vit dans la vallĂ©e du Jabron, dans la ferme retapĂ©e du dernier hameau du petit village de Montfroc, Ă  1200 mĂštres d’altitude, face aux paysages splendides et dĂ©serts des Alpes de Haute-Provence. C’est dans cet endroit, isolĂ©, qu’il dĂ©crit ses contemporains et nous offre l’une des voix les plus singuliĂšres de la littĂ©rature actuelle. Il est celui qu’on baptise « l’écrivain des grands espaces ». Mais attention, Bucher ne dĂ©teste rien de plus que les mises en Ă©tiquettes


Dans ce premier volet de notre rencontre, il nous ouvre les portes de sa ferme et Ă©voque au volant de son increvable pick-up – alliĂ© imparable pour gravir les plus escarpĂ©s des 200 hectares de son exploitation – ce que fut cette aventure commencĂ©e en communautĂ© en 1974. Il parle de sa propre version de la “sobriĂ©tĂ© heureuse”, selon la formule de son ami Pierre Rabhi, et de la dĂ©cision de son fils Lionel de reprendre la ferme et de continuer son Ɠuvre.

À suivre, le 26 novembre prochain, la seconde partie de ce portrait autour du travail d’écrivain d’AndrĂ© Bucher.

Réécouter le voyage d’Alexandre HĂ©raud sur les terres d’AndrĂ© Bucher

Alexandre Héraud
France Inter // Il existe un endroit 05 novembre 2014

- André Bucher a apporté un souffle d'air pur

C’est un personnage hors du commun que Jacky Michel, prĂ©sident des Amis de Lucien Jacques, avait choisi d’inviter Ă  la Terrasse des marronniers, au premier cafĂ© littĂ©raire et artistique de la saison: AndrĂ© Bucher.

Suite de l’article

M.NP
La Provence 03 avril 2014

- La Vallée seule

AndrĂ© Bucher et Alain Veinstein s’entretiennent autour de la poĂ©sie, de la nautre, de La VallĂ©e seule. À réécouter ICI

Alain Veinstein
France Culture // Du jour au lendemain 26 novembre 2013

- Un temps de neige

Une belle chronique tout en images sur ce blog.

Dominique
À sauts et à gambades 10 septembre 2013

- L'écrivain-paysan dédicace

Samedi 24 aoĂ»t, l’écrivain-paysan AndrĂ© Bucher est venu, Ă  la librairie de l’Olivier, prĂ©senter son dernier roman La VallĂ©e seule. Pionnier de l’agriculture bio en France, son Ă©criture mĂȘle cĂ©lĂ©bration sauvage et Ă©tude psychologique. Dans ce nouveau roman, pour la premiĂšre fois les lieux ne sont pas systĂ©matiquement reconnaissables, c’est un hommage Ă  toutes les vallĂ©es perdues et aux habitants qui les peuplent, une parabole universelle vers laquelle ce livre tend.
L’attention premiĂšre apparaĂźt sous la forme d’un animal mythique, le cerf. Les gens gravitent autour de l’animal, on le chasse et on le protĂšge. Comme dans une vallĂ©e idĂ©ale ou l’on prend soin les uns des autres, avec une magie dĂ©licate qui donne envie d’y vivre. Le cerf est le lien organique entre toutes les personnes de la vallĂ©e. C’est un hymne Ă  la libertĂ© et un appel Ă  rĂ©sister pour tout un chacun.

La Tribune 29 août 2013

- "La Vallée seule", septiÚme roman d'André Bucher

Écrivain paysan des montagnes du sud de la DrĂŽme, militant bio de la premiĂšre heure (il est le fondateur de la cĂ©lĂšbre foire bio de Montfroc) et pionnier d’un art de vivre alternatif, AndrĂ© Bucher est aussi devenu l’une des voix les plus singuliĂšres de la littĂ©rature française contemporaine.
À 67 ans, aprĂšs avoir pris sa retraite d’agriculteur, il poursuit une carriĂšre d’écrivain en publiant aujourd’hui aux Ă©ditions Le mot et le reste, un septiĂšme roman, La VallĂ©e seule.
Une fois de plus, AndrĂ© Bucher entraĂźne le lecteur au cƓur de la nature grandiose de ces PrĂ©alpes de Haute-Provence, de cette vallĂ©e du Jabron qu’il connaĂźt si bien et qui compte, selon lui, aujourd’hui “plus d’individus que d’habitants”. Dans ce dĂ©cor sauvage, souvenir d’un monde dĂ©sormais abandonnĂ© Ă  la modernitĂ©, des histoires et des vies se font et se dĂ©font aux rythmes des saisons.

RĂ©alitĂ© et rĂȘverie cohabitent constamment
Tous les personnages sont intimement liĂ©s au milieu qui les entoure, comme le vieux cerf, animal mythique symbolisant la relation que chacun entretient avec la vallĂ©e. Avec sa langue rocailleuse et sonore, l’auteur mĂȘle une description prĂ©cise de la nature et une poĂ©sie fantasmagorique, entraĂźnant le lecteur dans un lieu oĂč rĂ©alitĂ© et rĂȘverie semblent constamment cohabiter.
La VallĂ©e seule, le dernier roman d’AndrĂ© Bucher est finalement Ă  la fois un hymne aux grands espaces et une parabole de toutes les solitudes.

Le Dauphiné 20 août 2013

- "La Vallée seule": écoutez ce que dit le vieux cerf

Jeudi 22 aoĂ»t sortait le dernier opus d’AndrĂ© Bucher, La VallĂ©e seule. Celui qu’on dĂ©crit comme l’écrivain-paysan, basĂ© Ă  Montfroc, se distingue par une Ă©criture impressionniste, un brin rĂȘveuse mais surtout trĂšs poĂ©tique. Rencontre avec l’auteur qui, par le biais de l’animal, nous en dit un peu plus sur l’humain


Pour commencer André Bucher, pourquoi ce personnage à part entiÚre du vieux cerf ?
À dĂ©faut d’ours, je voulais un animal insaisissable, qu’il est difficile de voir. En tant que paysan, je vis beaucoup dehors, dans la nature. Des biches, on peut en apercevoir, des fois, vers les 5h du matin, au-dessus de ma ferme. Mais pour les cerfs, je monte en haut de la montagne pour les Ă©couter lors du brame et essayer de les voir
 Je voulais aussi un animal traquĂ©. Je ne fais pas un discours anti-chasse : l’idĂ©e, c’est que les personnages s’agrĂšgent et se dĂ©terminent autour de lui.

Et vous, comment vous vous positionnez par rapport Ă  la chasse ?
Je suis un peu comme le personnage d’Alain. Je vis au milieu des animaux, et je sais ce que c’est que la rĂ©alitĂ©. Si mes univers ont quelque chose de magique, ils sont ancrĂ©s dans le rĂ©alisme. Je suis paysan, et des fois, on abat un sanglier. dans un frigo, ce n’est pas inutile. Mes personnages sont plein de bon sens, mais ce ne sont surtout pas des viandards ou des braconniers. Comme je le dis dans le livre : “on ne repousse pas un abus en supprimant une libertĂ©â€.

Ce cerf, il est vieux comme le monde. Une allégorie de la nature ?
Une reprĂ©sentation de la nature, oui, sans doute. Et puis la reprĂ©sentation que l’ĂȘtre humain en a : comment il se l’approprie, comment il la dĂ©forme. Par ailleurs, il y a aussi cette thĂ©matique de la vieillesse qui traverse mon roman avec deux personnes en fin de vie qui vont agir diffĂ©remment : l’une va mettre fin Ă  ses jours, l’autre qui lutte. Pour moi, ĂȘtre humain ou animal n’empĂȘche pas de voir comment la vie se dĂ©roule autour de nous. Ce cerf, je ne voulais pas lui prĂȘter des Ă©lĂ©ments humains, ne pas faire d’anthropomorphisme. J’ai optĂ© pour approche plus comportementale, avec un procĂ©dĂ© d’écriture lui faisant ouvrir et fermer chaque chapitre.

Dans une nature idéale

Pour une fois, je ne voulais pas nommer les lieux, ne pas situer pour crĂ©er une sorte de parabole universelle : c’est un hommage Ă  toutes les vallĂ©es perdues et aux gens qui les peuplent. Ceux qui connaissent la DrĂŽme reconnaĂźtront par contre


Ce que j’apprĂ©cie dans vos Ă©crits, c’est la nuance dans le positionnement des personnages
 C’est important ?
Les gens ne sont pas tranchĂ©s, ils sont saisis dans leur complexitĂ©. Je dĂ©cris une vallĂ©e oĂč on aimerait vivre, une vallĂ©e oĂč il y a de la dĂ©licatesse, oĂč on prendrait soin des autres


OĂč on accepte les idĂ©es de l’autre, mĂȘme si elles ne sont pas les nĂŽtres

Ce n’est pas parce qu’on se confronte qu’on a tout perdu. On ne peut pas toujours ĂȘtre pour ou contre. C’est souvent par peur que l’on n’accepte pas les critiques, peur de baisser dans l’estime de l’autre. Mais c’est infantile et idiot. Je trace des routes, j’essaye de montrer que c’est possible : je n’écris pas pour divertir, mais pour amĂ©liorer la vie. Mon but, c’est de dĂ©boulonner ce qui est convenu, caricatural. Comme le personnage
que je construis en pointillĂ©, avec ses zones d’ombres, ses fractures. Je travaille en profondeur, au risque de ne pas ĂȘtre trop populaire. Mais moi, je m’en fous


Au final, il reste une impression de tristesse, de mélancolie à la lecture du livre

La mĂ©lancolie, c’est toute la vie. On ne sait plus si on a chaud, si on a froid, si on est triste, si on est gai. Dans la vie, on peut changer d’émotion en 3 minutes, et parfois moins. Il y a des moments de bascule, et je travaille l’émotion au corps. Pour moi, ce livre, c’est aussi l’expression d’une certaine radicalitĂ© : dans l’approche de la fin de vie ; mais aussi une radicalitĂ© sociale. On se dit que ça pourrait exister, des gens qui ont une
réalité psychologiques et affectives


C’est-à-dire ?
Je ne fais pas une opposition ville/campagne, mais une opposition de modes de vie diffĂ©rents. Ces gens, on sent bien que l’hĂŽpital, c’est pas leur tasse de thĂ©. Leur mode de vie ne repose pas sur la voiture, sur le portable, sur l’argent
 Dans la montagne, quand le portable ne passe pas, on a d’autres moyens de communication : on tend l’oreille, et c’est quand on entend la tronçonneuse du voisin en train de faire son bois qu’on sait que tout va bien ! Ce que je veux dire, c’est “regardez ce qui est bon pour vous, saisissez-vous de la modernitĂ© si elle vous sert vraiment”. Je ne juge jamais dans mes livres, je n’écris pas de sentences : il y en a dĂ©jĂ  bien assez. Je prĂ©fĂšre faire plutĂŽt un boulot en amont, montrer la beautĂ© d’un univers tellement peuplĂ© que, si on l’oppose Ă  notre vie, en sorte la diffĂ©rence. C’est lĂ  qu’est la radicalité 

Critique

Un animal et des hommes

Il est lĂ . Il observe. Il vit sa vie, seul, vieux, mais justement pas nĂ© de la derniĂšre pluie. Les habitants de la vallĂ©e, il les connaĂźt maintenant : animaux, vĂ©gĂ©taux
 et puis ces hommes qui le cherchent. Le vieux cerf ! C’est qu’il en attire des convoitises, des fantasmes, des rĂȘves
 Et pourtant, il ne fait souvent que passer. Furtif. Mais dans la vallĂ©e, sa prĂ©sence est remarquĂ©e.
Pire, elle divise. Il y a Alain, reconverti en guide de chasse, souvent dĂ©passĂ© par ses clients. Les braconniers, ceux qui ne font pas dans le sentiment. Martine et Mario, le jeune couple d’artistes qui a fait du vieux cerf
son animal totem. GisĂšle, qui se bat contre la maladie, protĂ©gĂ©e par le souffle de l’animal sur sa fenĂȘtre. Raoul le cafetier, qui a toujours un mot Ă  dire. Et puis Damien, le peintre poĂšte et sa rĂȘveuse de fille Martha ; Simon le bĂ»cheron ; Marie l’institutrice et bien d’autres encore qui forment ce microcosme qu’est cette “VallĂ©e seule”

AndrĂ© Bucher nous avait habituĂ©s avec FĂ©e d’hiver Ă  cet univers poĂ©tique et bucolique qui est le sien. Amoureux de la nature et de l’humain (dans ce qu’il a de meilleur surtout), son Ă©criture est un hommage Ă  la beautĂ© qui est en toute chose, approchĂ©e dans une succession de tableaux souvent imagĂ©s. “Je fais de l’impressionnisme, confie l’auteur. Je travaille en petites touches, c’est de la broderie”. Ce style bien Ă  lui, il sĂ©duit ou il perd. Accrochez-vous ! D’ailleurs, AndrĂ© Bucher le sait bien : il l’entretient. “Il faut lire attentivement, rentrer dedans : si on ne fait pas gaffe, on peut passer Ă  cĂŽtĂ© de choses
 Mais pour blaguer, je dis que ça se mĂ©rite. On demande au lecteur de mouiller la chemise. Nous aussi on a transpirĂ© ! Ce livre de 180 pages, c’est 2 ans et demi de boulot, 500 pages de notes et 4 réécritures”.
Le rĂ©sultat n’est certes pas “facile”, mais tellement Ă©vident.
Une vraie bulle de respiration dans cette rentrée littéraire


Justine Minet
La Tribune 29 août 2013