La Vallée seule
EXTRAIT
Un bouvreuil pivoine sâĂ©gosillait sur la branche dâun pin noir envahi par le mycĂ©lium. Le cerf fit son apparition, la rĂ©sine du conifĂšre embaumait lâair sur son passage et son sentiment sâen imprĂ©gnait. Il se frotta contre le tronc, ce qui interrompit tout net le petit passereau. [âŠ] MĂȘme si la prudence restait de mise, alors que les loups se comportaient juste en prĂ©dateurs occasionnels, des opportunistes sur un territoire : les cervidĂ©s, eux, Ă©taient la pulsation animale de cette vallĂ©e.
Tout commence aux premiĂšres heures de lâhiver, quand la vallĂ©e revĂȘt son manteau de neige, cristallisant les formes, les sons et la vie elle-mĂȘme. Ici, rien ne se dĂ©cide sans lâaccord tacite de la Nature qui impose, non sans magie, ses rĂšgles et ses caprices. Dans ce dĂ©cor, souvenir dâun monde dĂ©sormais abandonnĂ© Ă la modernitĂ©, des histoires et des vies se font et se dĂ©font au rythme des saisons. Tous les personnages sont intimement liĂ©s au milieu qui les entoure, comme au vieux cerf, animal mythique symbolisant la relation que chacun entretient avec la vallĂ©e. En mĂȘlant une description prĂ©cise et immersive de la nature et une poĂ©sie fantasmagorique, AndrĂ© Bucher entraĂźne le lecteur dans un lieu oĂč rĂ©alitĂ© et rĂȘverie semblent constamment cohabiter.
Revue de presse
- André Bucher, écrivain dans la vallée, seul (2/2) Alexandre Héraud France Inter // Il existe un endroit 26 novembre 2014
- André Bucher, écrivain-bûcheron (entre autres) à Montfroc, DrÎme (1/2) Alexandre Héraud France Inter // Il existe un endroit 05 novembre 2014
- André Bucher a apporté un souffle d'air pur M.NP La Provence 03 avril 2014
- La Vallée seule Alain Veinstein France Culture // Du jour au lendemain 26 novembre 2013
- Un temps de neige Dominique Ă sauts et Ă gambades 10 septembre 2013
- L'écrivain-paysan dédicace La Tribune 29 août 2013
- "La Vallée seule", septiÚme roman d'André Bucher Le Dauphiné 20 août 2013
- "La Vallée seule": écoutez ce que dit le vieux cerf Justine Minet La Tribune 29 août 2013
«Comme une onde qui sâĂ©lĂšve, il sâengouffra par le couloir de la dĂ©verse, lĂ oĂč elle nâĂ©tait pas encore prise puis il ressentit lâeau rouler, un faisceau de nerfs irriguant la terre tels des fils conducteurs liĂ©s entre ses jambes». Un animal hante cette vallĂ©e seule. Un vieux cerf. Il ouvre et clĂŽture chaque chapitre. Pas dâanthropomorphisme, la description se fait comportementale. «Un cerf, avec le temps, apprend Ă reconnaĂźtre la diffĂ©rence dans cette scansion muette du danger». Les personnages, prĂ©sentĂ©s par ordre dâapparition avant le dĂ©but de lâhistoire, se confrontent au vieux cerf qui se cache. BĂȘte traquĂ©e, doux complice des songes, il surgit et disparaĂźt. Au fil des saisons, enfants, femmes, hommes et bĂȘtes cohabitent dans ce «pays de travers», dans une nature rude et vive dont il faut aller chercher la beautĂ© avec courage. LâĂ©criture enroule et dĂ©plie un monde de sensations, joue des confusions organiques. «A lâimage du reflux et dĂ©clin de la sĂšve, le peu de sang, dâoxygĂšne qui restait, se mit Ă circuler sous les manteaux et les toits tel un long poĂšme Ă lâindex».
Le roman est dĂ©diĂ© «à toutes les vallĂ©es perdues et aux rares, prĂ©cieux individus qui les peuplent». Ici pas de noms de lieux comme dans les romans prĂ©cĂ©dents. La VallĂ©e seule est une parabole. Pour certains personnages «il suffirait dâun rien ( quelque chose comme une crise Ă©conomique ) pour que lâexode vers cette vallĂ©e devienne envisageable». Pas un folklore du retour Ă la terre, mais le sentiment que ce pourrait ĂȘtre un lieu ouvert pour prendre soin les uns des autres. Un peu plus quâailleurs ? MĂȘme si la terreur nâest pas loin. «Il suffisait dâarrĂȘter son regard sur les cimes brandissant leurs bras nus, tailladĂ©s par les cols». Une phrase et son image suffisent, dans la description dâun paysage, pour laisser affleurer la tension dâun affect.
Martine avait fuguĂ© dans DĂ©neiger le ciel (Sabine Wespieser, 2007). Elle est de retour. «La vallĂ©e seule lâavait recueillie (âŠ)». Elle a rencontrĂ© Mario, comĂ©dien, sculpteur sur bois. Il a installĂ© dans le parc un totem, un double imaginaire du vieux cerf, comme pour le protĂ©ger de la traque des chasseurs et troubler le petit monde de la forĂȘt ! Martine et Mario construisent un petit théùtre ambulant, avec des marionnettes Ă animer. Raoul le cafetier rĂ©clame une rĂ©volution, tout en bataillant pour ne pas trop se disputer avec lui-mĂȘme. Le vieux cerf aussi aura affaire Ă son ombre. Raoul picole Ă lâoccasion avec Georges le mĂ©decin. Pierre et Judith, Ă©leveurs, habitent Ă cĂŽtĂ© du chalet de GisĂšle, institutrice retraitĂ©e. Alain, le guide de chasse, est pris au piĂšge. Habitant de la vallĂ©e, il gagne sa vie en indiquant les places et en procurant du gibier Ă une clientĂšle extĂ©rieure. «QuâespĂ©rait-il ? vieillir Ă son tour, suffisamment aigri pour feindre dâignorer le temps du rachat ?». La lĂ©gende du vieux cerf invincible est une aubaine pour lui. Il tente de dĂ©nouer son conflit intĂ©rieur entre terre et ciel. «Les cÂurs verrouillĂ©s ne connaissent pas les espaces sensibles oĂč lâon peut surprendre et dĂ©jouer les ruses dâun cerf». La description des paysages est peinture des sentiments. «Il suivit une ligne de faille, profonde et Ă©troite cassure ( ). De longues traĂźnĂ©es se dĂ©tachaient, esquifs Ă la dĂ©rive de bruine, dâĂ©ther et dâeau».
Dans ce rĂ©cit minimaliste Ă fleur de peau, chacun réévalue ses actes face Ă la prĂ©sence du vieux cerf. La vallĂ©e seule, espace rĂ©el  expĂ©rience de soi. GisĂšle, malade, rĂȘve de lâanimal. Pour Martha et Ludovic, les enfants, la nature est confrontation Ă la violence ou Ă lâenchantement. Petits compagnons de route dâun Ă©crivain qui aime Ă retrouver lâenfance de la langue, la formulation imagĂ©e du sens populaire. Martha Ă propos dâun petit chiot : «( ) on dirait un bonzaĂŻ dâours». Pour Mario le sculpteur marionnettiste et Damien le peintre, le rapport au monde est une distanciation crĂ©atrice face aux cicatrices intĂ©rieures, une hypersensibilitĂ© mise en forme avant dâĂȘtre offerte aux autres. Pour Alain, le guide de chasse, lâexpĂ©rience physique de la marche est interrogation solitaire. La destruction, la compromission, jusquâoĂč ? Pour beaucoup le souffle du vieux cerf est Ă©lan vital, pour trouver des gestes dâamitiĂ© ou dâamour.
La maladie, la mort, un air de fĂȘte, un mariage en plein air, une protestation, le songe dâun spectacle sur lâeau, la baliverne dâune osmose du chasseur et de lâanimal⊠Politesse de la douleur  une ellipse sĂšche Ă©vacue le pathos Â, douceur ombragĂ©e, lâĂ©criture sâacclimate dâune inquiĂ©tude, dâun Ă©clat de rire qui traverse le silence, la solitude et la peur. PoĂ©tique de lâespace. Topographie de lâintime. Une ribambelle dâexpressions colorĂ©es, petites fusĂ©es surrĂ©alistes, accompagne lÂĂ©vocation de la mĂ©tĂ©o, de lâhumeur du temps, du passage des saisons. «Au rĂ©veil, le ciel Ă jeun attend le soleil pour sa prise de sang. Le jour arrive en retard, avec son aplomb ordinaire il tutoie la lumiĂšre et se mĂȘle de tout». Ailleurs, ce sera le rĂ©cit lui-mĂȘme qui vivra une Ă©chappĂ©e belle surrĂ©aliste, tragi-comique. MĂȘme les morts nâĂ©chappent pas aux caprices des intempĂ©ries. La littĂ©rature est un jeu, et lâĂ©crivain, venu de la poĂ©sie, dessoude signifiant et signifiĂ© pour de joyeux rĂ©-assemblages. Les paysages, la lumiĂšre, les Ă©lĂ©ments naturels ont leur caractĂšre. «Le suroĂźt venu du sud trĂ©pignait, sanglĂ© dans lâĂ©tau des fayards». Lâair, lâeau, la terre, le feu, rĂ©miniscences archaĂŻques et paĂŻennes.
Ce travail littĂ©raire formel, musical, inventif nâest pas hors sol. Sans vie rĂ©elle pas de songes. La rĂ©alitĂ© du cerf est dĂ©taillĂ©e : les bois dont il se dĂ©leste, le brame, la femelle quâil croise, la nourriture Ă chercher, les pistes brouillĂ©es pour Ă©chapper Ă la traque. Le vocabulaire est concret. Chasse : «reposĂ©e», «gagnage», «il entendit raire»⊠GĂ©ologie : «gabion de roche», «lapiĂ© de craie blanche parsemĂ© de carex et de santoline», «cairn», «aquifĂšres souterrains»⊠ForĂȘt : «émonder les saules», «cĂ©pĂ©es»⊠Botanique, flore : «passicaut», «saxifrages», «lis martagon», «laĂźches»⊠Ornithologie : «gypaĂšte casseur dâos», «outardes», «freux», «monticole-bleu»⊠Un bestiaire traverse notre histoire : hĂ©ron, martin-pĂȘcheur, sangliers, biches, aigle, chevreuils, liĂšvres, lapins blancs, crapaud, vieille chouette, tortue, noctuelles⊠Le rĂ©cit est un organisme vivant, les frontiĂšres se brouillent entre observations scientifiques et mondes imaginaires. Une pulsation. Câest Simon le bĂ»cheron, lanceur de javelot, tel un «guerrier dĂ©muni», dans une danse nocturne. Câest le prĂ©sent de narration pour une proximitĂ© des personnages. Câest un saule qui pleure «à la façon dâune effraie Ă face blanche». Ce sont des jeux syntaxiques pour accrocher le lecteur par un rythme nouveau. «Je reviendrais, elle promit». Câest le choix plus littĂ©raire de lâadjectif ââtelââ dans la construction des comparaisons plutĂŽt que lâadverbe ââcommeââ. «Tel un guetteur mĂ©lancolique, le cygne noir lui confirme que la voie est libre». Un jeu littĂ©raire sur les registres de langue comme des couches gĂ©ologiques qui affleurent, se mĂ©langent, divergent. Câest la fĂȘte improvisĂ©e des enfants chez GisĂšle le samedi soir. GisĂšle, tentĂ©e de sĂ©duire Raoul, «ce vieux veuf dĂ©senchanté».
Vie rĂ©elle des grands espaces, parabole autour de la figure dâun vieux cerf confrontĂ© Ă son ombre dans un royaume intermĂ©diaire, entre terre et ciel. Bruissements des vies fragiles et silencieuses. HypersensibilitĂ© de lâanimal.
Lire la chronique sur Parutions.com
DeuxiĂšme volet : lâĂ©crivain des grands espaces
Le 5 novembre dernier, vous avez entendu lâancien beatnik, le berger, le bĂ»cheron et surtout lâagriculteur pionnier du bio. Depuis 2007 et sa retraite officielle, sâil continue dâĂ©pauler son fils sur lâexploitation, AndrĂ© Bucher se consacre presque exclusivement Ă lâĂ©criture.
Du haut de ses 1200 mĂštres dâaltitude, dans sa ferme retapĂ©e, il dĂ©crit ses contemporains et nous offre lâune des voix les plus singuliĂšres de la littĂ©rature actuelle. AndrĂ© Bucher, qui publia lâan passĂ© La VallĂ©e seule , son sixiĂšme roman, est le chef de file dans lâhexagone de ce genre littĂ©raire nĂ© aux Etats Unis, le nature writing , mĂȘlant observation de la nature et considĂ©rations autobiographiques. Nous vous proposons donc ce soir de dĂ©couvrir lâĂ©crivain, le romancier et le poĂšte â bien Ă©loignĂ© des circuits du petit monde de lâĂ©dition germanopratin. Le soir au coin du feu, au petit matin sur la table du petit-dĂ©jeuner, chez ses amis de la vallĂ©e, nous partageons ses rĂ©flexions sur le mĂ©tier dâĂ©crivain et sa dĂ©finition de lâĂ©criture. A nos cĂŽtĂ©s, plane lâombre du vieux cerf hantant son dernier roman.
Ăcouter la seconde partie dâIl existe un endroit
Premier volet : le pionnier du bio
Depuis 40 ans, AndrĂ© Bucher, lâancien beatnik qui fut docker, berger et surtout agriculteur pionnier du bio et bĂ»cheron, vit dans la vallĂ©e du Jabron, dans la ferme retapĂ©e du dernier hameau du petit village de Montfroc, Ă 1200 mĂštres dâaltitude, face aux paysages splendides et dĂ©serts des Alpes de Haute-Provence. Câest dans cet endroit, isolĂ©, quâil dĂ©crit ses contemporains et nous offre lâune des voix les plus singuliĂšres de la littĂ©rature actuelle. Il est celui quâon baptise « lâĂ©crivain des grands espaces ». Mais attention, Bucher ne dĂ©teste rien de plus que les mises en Ă©tiquettesâŠ
Dans ce premier volet de notre rencontre, il nous ouvre les portes de sa ferme et Ă©voque au volant de son increvable pick-up â alliĂ© imparable pour gravir les plus escarpĂ©s des 200 hectares de son exploitation â ce que fut cette aventure commencĂ©e en communautĂ© en 1974. Il parle de sa propre version de la âsobriĂ©tĂ© heureuseâ, selon la formule de son ami Pierre Rabhi, et de la dĂ©cision de son fils Lionel de reprendre la ferme et de continuer son Ćuvre.
Ă suivre, le 26 novembre prochain, la seconde partie de ce portrait autour du travail dâĂ©crivain dâAndrĂ© Bucher.
Réécouter le voyage dâAlexandre HĂ©raud sur les terres dâAndrĂ© Bucher
Câest un personnage hors du commun que Jacky Michel, prĂ©sident des Amis de Lucien Jacques, avait choisi dâinviter Ă la Terrasse des marronniers, au premier cafĂ© littĂ©raire et artistique de la saison: AndrĂ© Bucher.
AndrĂ© Bucher et Alain Veinstein sâentretiennent autour de la poĂ©sie, de la nautre, de La VallĂ©e seule. Ă réécouter ICI
Une belle chronique tout en images sur ce blog.
Samedi 24 aoĂ»t, lâĂ©crivain-paysan AndrĂ© Bucher est venu, Ă la librairie de lâOlivier, prĂ©senter son dernier roman La VallĂ©e seule. Pionnier de lâagriculture bio en France, son Ă©criture mĂȘle cĂ©lĂ©bration sauvage et Ă©tude psychologique. Dans ce nouveau roman, pour la premiĂšre fois les lieux ne sont pas systĂ©matiquement reconnaissables, câest un hommage Ă toutes les vallĂ©es perdues et aux habitants qui les peuplent, une parabole universelle vers laquelle ce livre tend.
Lâattention premiĂšre apparaĂźt sous la forme dâun animal mythique, le cerf. Les gens gravitent autour de lâanimal, on le chasse et on le protĂšge. Comme dans une vallĂ©e idĂ©ale ou lâon prend soin les uns des autres, avec une magie dĂ©licate qui donne envie dây vivre. Le cerf est le lien organique entre toutes les personnes de la vallĂ©e. Câest un hymne Ă la libertĂ© et un appel Ă rĂ©sister pour tout un chacun.
Ăcrivain paysan des montagnes du sud de la DrĂŽme, militant bio de la premiĂšre heure (il est le fondateur de la cĂ©lĂšbre foire bio de Montfroc) et pionnier dâun art de vivre alternatif, AndrĂ© Bucher est aussi devenu lâune des voix les plus singuliĂšres de la littĂ©rature française contemporaine.
Ă 67 ans, aprĂšs avoir pris sa retraite dâagriculteur, il poursuit une carriĂšre dâĂ©crivain en publiant aujourdâhui aux Ă©ditions Le mot et le reste, un septiĂšme roman, La VallĂ©e seule.
Une fois de plus, AndrĂ© Bucher entraĂźne le lecteur au cĆur de la nature grandiose de ces PrĂ©alpes de Haute-Provence, de cette vallĂ©e du Jabron quâil connaĂźt si bien et qui compte, selon lui, aujourdâhui âplus dâindividus que dâhabitantsâ. Dans ce dĂ©cor sauvage, souvenir dâun monde dĂ©sormais abandonnĂ© Ă la modernitĂ©, des histoires et des vies se font et se dĂ©font aux rythmes des saisons.
RĂ©alitĂ© et rĂȘverie cohabitent constamment
Tous les personnages sont intimement liĂ©s au milieu qui les entoure, comme le vieux cerf, animal mythique symbolisant la relation que chacun entretient avec la vallĂ©e. Avec sa langue rocailleuse et sonore, lâauteur mĂȘle une description prĂ©cise de la nature et une poĂ©sie fantasmagorique, entraĂźnant le lecteur dans un lieu oĂč rĂ©alitĂ© et rĂȘverie semblent constamment cohabiter.
La VallĂ©e seule, le dernier roman dâAndrĂ© Bucher est finalement Ă la fois un hymne aux grands espaces et une parabole de toutes les solitudes.
Jeudi 22 aoĂ»t sortait le dernier opus dâAndrĂ© Bucher, La VallĂ©e seule. Celui quâon dĂ©crit comme lâĂ©crivain-paysan, basĂ© Ă Montfroc, se distingue par une Ă©criture impressionniste, un brin rĂȘveuse mais surtout trĂšs poĂ©tique. Rencontre avec lâauteur qui, par le biais de lâanimal, nous en dit un peu plus sur lâhumainâŠ
Pour commencer André Bucher, pourquoi ce personnage à part entiÚre du vieux cerf ?
Ă dĂ©faut dâours, je voulais un animal insaisissable, quâil est difficile de voir. En tant que paysan, je vis beaucoup dehors, dans la nature. Des biches, on peut en apercevoir, des fois, vers les 5h du matin, au-dessus de ma ferme. Mais pour les cerfs, je monte en haut de la montagne pour les Ă©couter lors du brame et essayer de les voir⊠Je voulais aussi un animal traquĂ©. Je ne fais pas un discours anti-chasse : lâidĂ©e, câest que les personnages sâagrĂšgent et se dĂ©terminent autour de lui.
Et vous, comment vous vous positionnez par rapport Ă la chasse ?
Je suis un peu comme le personnage dâAlain. Je vis au milieu des animaux, et je sais ce que câest que la rĂ©alitĂ©. Si mes univers ont quelque chose de magique, ils sont ancrĂ©s dans le rĂ©alisme. Je suis paysan, et des fois, on abat un sanglier. dans un frigo, ce nâest pas inutile. Mes personnages sont plein de bon sens, mais ce ne sont surtout pas des viandards ou des braconniers. Comme je le dis dans le livre : âon ne repousse pas un abus en supprimant une libertĂ©â.
Ce cerf, il est vieux comme le monde. Une allégorie de la nature ?
Une reprĂ©sentation de la nature, oui, sans doute. Et puis la reprĂ©sentation que lâĂȘtre humain en a : comment il se lâapproprie, comment il la dĂ©forme. Par ailleurs, il y a aussi cette thĂ©matique de la vieillesse qui traverse mon roman avec deux personnes en fin de vie qui vont agir diffĂ©remment : lâune va mettre fin Ă ses jours, lâautre qui lutte. Pour moi, ĂȘtre humain ou animal nâempĂȘche pas de voir comment la vie se dĂ©roule autour de nous. Ce cerf, je ne voulais pas lui prĂȘter des Ă©lĂ©ments humains, ne pas faire dâanthropomorphisme. Jâai optĂ© pour approche plus comportementale, avec un procĂ©dĂ© dâĂ©criture lui faisant ouvrir et fermer chaque chapitre.
Dans une nature idĂ©aleâŠ
Pour une fois, je ne voulais pas nommer les lieux, ne pas situer pour crĂ©er une sorte de parabole universelle : câest un hommage Ă toutes les vallĂ©es perdues et aux gens qui les peuplent. Ceux qui connaissent la DrĂŽme reconnaĂźtront par contreâŠ
Ce que jâapprĂ©cie dans vos Ă©crits, câest la nuance dans le positionnement des personnages⊠Câest important ?
Les gens ne sont pas tranchĂ©s, ils sont saisis dans leur complexitĂ©. Je dĂ©cris une vallĂ©e oĂč on aimerait vivre, une vallĂ©e oĂč il y a de la dĂ©licatesse, oĂč on prendrait soin des autresâŠ
OĂč on accepte les idĂ©es de lâautre, mĂȘme si elles ne sont pas les nĂŽtresâŠ
Ce nâest pas parce quâon se confronte quâon a tout perdu. On ne peut pas toujours ĂȘtre pour ou contre. Câest souvent par peur que lâon nâaccepte pas les critiques, peur de baisser dans lâestime de lâautre. Mais câest infantile et idiot. Je trace des routes, jâessaye de montrer que câest possible : je nâĂ©cris pas pour divertir, mais pour amĂ©liorer la vie. Mon but, câest de dĂ©boulonner ce qui est convenu, caricatural. Comme le personnage
que je construis en pointillĂ©, avec ses zones dâombres, ses fractures. Je travaille en profondeur, au risque de ne pas ĂȘtre trop populaire. Mais moi, je mâen fousâŠ
Au final, il reste une impression de tristesse, de mĂ©lancolie Ă la lecture du livreâŠ
La mĂ©lancolie, câest toute la vie. On ne sait plus si on a chaud, si on a froid, si on est triste, si on est gai. Dans la vie, on peut changer dâĂ©motion en 3 minutes, et parfois moins. Il y a des moments de bascule, et je travaille lâĂ©motion au corps. Pour moi, ce livre, câest aussi lâexpression dâune certaine radicalitĂ© : dans lâapproche de la fin de vie ; mais aussi une radicalitĂ© sociale. On se dit que ça pourrait exister, des gens qui ont une
rĂ©alitĂ© psychologiques et affectivesâŠ
Câest-Ă -dire ?
Je ne fais pas une opposition ville/campagne, mais une opposition de modes de vie diffĂ©rents. Ces gens, on sent bien que lâhĂŽpital, câest pas leur tasse de thĂ©. Leur mode de vie ne repose pas sur la voiture, sur le portable, sur lâargent⊠Dans la montagne, quand le portable ne passe pas, on a dâautres moyens de communication : on tend lâoreille, et câest quand on entend la tronçonneuse du voisin en train de faire son bois quâon sait que tout va bien ! Ce que je veux dire, câest âregardez ce qui est bon pour vous, saisissez-vous de la modernitĂ© si elle vous sert vraimentâ. Je ne juge jamais dans mes livres, je nâĂ©cris pas de sentences : il y en a dĂ©jĂ bien assez. Je prĂ©fĂšre faire plutĂŽt un boulot en amont, montrer la beautĂ© dâun univers tellement peuplĂ© que, si on lâoppose Ă notre vie, en sorte la diffĂ©rence. Câest lĂ quâest la radicalitĂ©âŠ
Critique
Un animal et des hommesâŠ
Il est lĂ . Il observe. Il vit sa vie, seul, vieux, mais justement pas nĂ© de la derniĂšre pluie. Les habitants de la vallĂ©e, il les connaĂźt maintenant : animaux, vĂ©gĂ©taux⊠et puis ces hommes qui le cherchent. Le vieux cerf ! Câest quâil en attire des convoitises, des fantasmes, des rĂȘves⊠Et pourtant, il ne fait souvent que passer. Furtif. Mais dans la vallĂ©e, sa prĂ©sence est remarquĂ©e.
Pire, elle divise. Il y a Alain, reconverti en guide de chasse, souvent dĂ©passĂ© par ses clients. Les braconniers, ceux qui ne font pas dans le sentiment. Martine et Mario, le jeune couple dâartistes qui a fait du vieux cerf
son animal totem. GisĂšle, qui se bat contre la maladie, protĂ©gĂ©e par le souffle de lâanimal sur sa fenĂȘtre. Raoul le cafetier, qui a toujours un mot Ă dire. Et puis Damien, le peintre poĂšte et sa rĂȘveuse de fille Martha ; Simon le bĂ»cheron ; Marie lâinstitutrice et bien dâautres encore qui forment ce microcosme quâest cette âVallĂ©e seuleââŠ
AndrĂ© Bucher nous avait habituĂ©s avec FĂ©e dâhiver Ă cet univers poĂ©tique et bucolique qui est le sien. Amoureux de la nature et de lâhumain (dans ce quâil a de meilleur surtout), son Ă©criture est un hommage Ă la beautĂ© qui est en toute chose, approchĂ©e dans une succession de tableaux souvent imagĂ©s. âJe fais de lâimpressionnisme, confie lâauteur. Je travaille en petites touches, câest de la broderieâ. Ce style bien Ă lui, il sĂ©duit ou il perd. Accrochez-vous ! Dâailleurs, AndrĂ© Bucher le sait bien : il lâentretient. âIl faut lire attentivement, rentrer dedans : si on ne fait pas gaffe, on peut passer Ă cĂŽtĂ© de choses⊠Mais pour blaguer, je dis que ça se mĂ©rite. On demande au lecteur de mouiller la chemise. Nous aussi on a transpirĂ© ! Ce livre de 180 pages, câest 2 ans et demi de boulot, 500 pages de notes et 4 réécrituresâ.
Le rĂ©sultat nâest certes pas âfacileâ, mais tellement Ă©vident.
Une vraie bulle de respiration dans cette rentrĂ©e littĂ©raireâŠ