La Traversée des territoires
Kenneth White explore des contrées en profondeur et révÚle des foyers de pensée écartés, oubliés.
« Territoire » est sans doute un mot clĂ© dans le paysage mental dâaujourdâhui. Kenneth White a traversĂ© beaucoup de territoires, physiques et culturels, en Europe, en Afrique, en AmĂ©rique et en Asie, toujours en quĂȘte dâun espace de lâesprit, auquel il donne substance, formes et couleurs. Il se concentre ici sur la France, sa terre dâĂ©lection, depuis le Pas-de-Calais et la cĂŽte normande jusquâĂ son installation sur le littoral breton, en passant par les hauteurs du Morvan et des PyrĂ©nĂ©es, les fins fonds du PĂ©rigord, les lumineuses terres provençales, faisant de longues marches dans les CĂ©vennes, la Narbonnaise, lâAquitaine, avec une incursion vers les territoires dâoutre-mer.
Revue de presse
« MĂȘme avec la chambre la plus minable, je mâarrangeais : un livre et un carnet sur la table, une carte Ă©pinglĂ©e au mur, et le tour Ă©tait jouĂ©, le contexte se transformait. »
On ne peut malheureusement pas tous les jours se rendre dans le Périgord, le Morvan ou les Cévennes.
Pour multiplier nos vies, les agrandir, il nous faut la rĂ©alitĂ© augmentĂ©e des livres, des Ćuvres dâart, ainsi la bibliothĂšque complĂšte du pĂ©rĂ©grin Ă©cossais installĂ© en Bretagne Kenneth White.
Aucune vellĂ©itĂ© de transhumanisme chez lâauteur du PoĂšte cosmographe (Presses Universitaires de Bordeaux, 1987), mais la planĂšte rugueuse Ă Ă©treindre, Ă embrasser des pieds et des yeux, Ă soulever par lâesprit des mots â des essais, des entretiens, des rĂ©cits, des poĂšmes. Des cheminements.
AprĂšs plusieurs titres savoureux (DĂ©rives, Les Cygnes sauvages, Les Vents de Vancouver, La Mer des lumiĂšres, Au large de lâhistoire, La Figure du dehors), les Ă©ditions marseillaises Le Mot et le Reste publient La TraversĂ©e des territoires, qui est une longue marche zigzagante dans lâHexagone, Ă moins quâil ne sâagisse dâune danse extatique japonaise en neuf stations, neuf paliers, neuf degrĂ©s.
Mettre en relation le petit point et le vaste monde, faire chuter lâespace infini dans le caillou de traverse.
Prendre le train, quelques bons livres (Walden, Les Pas perdus, Thalassa, Au bord de la vaste mer), regarder, noter, rencontrer, étudier, puisque tout lieu est une cryptologie.
Ă Rouen â câest un autoportrait : « Je ne peux penser Ă Maclou sans penser aussi Ă tous ces Colomba, Gildas et Samson, philologues et faiseurs de manuscrits lumineux, qui dĂ©ferlaient sur les cĂŽtes bretonnes et normandes aux VIe-VIIe siĂšcles. Mais avant lâarrivĂ©e de ces insulaires, qui allaient apporter une contribution singuliĂšre Ă lâespace mental europĂ©en, ici dans la Gaulle septentrionale, il y avait Victoire de Rouen, disciple de Saint Martin, qui Ă©vangĂ©lisa « la terre des Morins situĂ©e au bout du monde battue par les flots barbares de lâOcĂ©an ». Ă partir de lâaĂźtre Saint-Maclou, sâĂ©tend tout un paysage parcouru par des vagants, des pĂ©rĂ©grins dont je ne me sens pas si Ă©loignĂ©, ni dans le temps, ni dans lâesprit, ni mĂȘme dans la situation. »
On comprend que Kenneth White ait choisi comme sous-titre de son livre « Une Reconnaissance », sensation relevant dâune intime conviction : le monde est un, les fausses antinomies nous ont cachĂ© la vĂ©ritable dimension du temps et de lâespace, dont les frontiĂšres sont bien plus ouvertes, permĂ©ables, poreuses, quâapparemment closes.
Un dernier verre de calva dans un bar normand, des histoires de matelot, et câest le grand renversement de lâĂąme dans le lieu, du lieu dans lâĂąme, la chaleur de lâunisson, amarres larguĂ©es.
Il y a chez Kenneth White un nominalisme intĂ©gral. Tout est corps, concrĂ©tions dâatomes, histoires. Tout raconte.
Au poĂšte de faire parler les pierres et les visages, dâouvrir les grimoires trouvĂ©s chez les bouquinistes de la route : « Qui tirera toutes les leçons de la dĂ©rive des continents en gĂ©nĂ©ral, et de la dĂ©rive nord-atlantique en particulier ? Je me portais, obscurĂ©ment, candidat. »
Il y a chez Kenneth White un art du mot juste, une interrogation sur lâĂ©tymologie et le cri (des oiseaux, des poĂštes, des paysans, des guetteurs) relevant dâun « gai savoir » trĂšs communicatif : « Se rend-on compte de tout ce que peut contenir ce beau mot de « littoral », de tout ce qui est latent en lui ? »
RĂ©gĂ©nĂ©rer la culture actuelle par lâapport du grand dehors, voilĂ lâambition, qui est cette science du « champ gĂ©nĂ©ral » (Canto general, nâest-ce pas ?) que ne cesse de bĂątir le grand errant.
Partir des sĂ©diments, repartir des auteurs majeurs (Emerson, Nietzsche, Thoreau, ElisĂ©e Reclus, HĂ©rodote), cĂ©lĂ©brer lâanarchisme qui est un ordre originel, une logique premiĂšre.
« Petit traité de la connaissance des choses » (Jean Giono), La Traversée des territoires invite à quitter le monde des assis, consulter des cartes de géographie, et partir sans plus tarder à la rencontre du poÚme du monde.
Il y a partout des messages, des messagers, des passages entre les roches.
Quand la force de lâesprit sâallie Ă la force du corps, tout redevient possible, parce que tout est lĂ , en nous, sous nous, au-delĂ de nous.
Envoyer valser lâego.
« Dans la culture populaire, ce qui sauvait de la vulgaritĂ© Ă©tait le contact direct avec les choses : un bateau de pĂȘche nâest jamais vulgaire, un yacht peut lâĂȘtre. Dans la culture aristocratique, ce qui sauvait de la vulgaritĂ© Ă©tait le code. Aujourdâhui, manquent Ă la fois le code et le contact avec les choses, et notre sociĂ©tĂ© se vulgarise dâannĂ©e en annĂ©e. VulgaritĂ© donc, certes.
Il nây a pas de fin, que des commencements.
Salut au pélican.