LâArticulation du visible
« Partir de lĂ , de cette Ă©vidence : la fin de terre et lâocĂ©an de toutes parts. De cela auquel on nâĂ©chappe, et mĂȘme le voudrait-on, quâil faudrait fermer portes et volets, et rester Ă demeure, entre quatre murs. Mais sitĂŽt sorti, lâon en serait environnĂ© et pĂ©nĂ©trĂ©, comme de lâĂ©vidence.
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Devant nous, sâĂ©tend, sur trois cents mĂštres au moins, un paysage maritime typique du FinistĂšre : pentes herbeuses, rarement boisĂ©es ou alors dâarbustes ras, descendant ou tombant vers le rivage ; la plage de sable ou de galets ; lâocĂ©an ; le ciel indomptable. Et, prĂ©cĂ©dant ce bord de mer, le vallonnement champĂȘtre, les cultures, lâĂ©parpillement des maisons (petits parallĂ©lĂ©pipĂšdes blancs aux toitures ardoise), la ligne rocheuse des falaises, franges et cassures.
Ce paysage, tel que vous le dĂ©couvrez ; tel quâil se prĂ©sente ; semble uni, dâun seul tenant. Or, Ă y bien regarder, que voyez-vous ?
â Un certain nombre de points, de traits communs, dâĂ©lĂ©ments et de figures, de âsyntagmesâ naturels ou non, se rĂ©pĂštent : lignes de rupture, de coupe, de crĂȘte ou de front ; liens ou formations ; dĂ©clivitĂ©s ou mamelons ; qui sont comme des respirations ; qui fondent et forment, en quelque sorte, une ponctuation du visible
[dans les intervalles, les signes les sillons les saignées ; haies, talus, enclos ; zones délimitées par le découpage des terrains et des prés ; prairies de fauche, champs de blé ; chemins, bornes, sentes, pelouses ; tissu des routes, des accÚs et des issues. Ou bien, dans ces vides et interstices entre les pierres du mur.
Ce qui, en dâautres termes, fait tenir les morceaux. Les monceaux. LâĂ©miettement et le morcellement des surfaces ; les Ă©lĂ©ments de continuitĂ© et de discontinuitĂ© ; les n?uds, les frontiĂšres, les fondriĂšres, les traits dâunion, les rangs dâoignons ; etc.
Cet ensemble implicite qui agrĂšge, articule entre elles les diffĂ©rentes parties, les pans disjoints, la dispersion des plans et des plantes (comme dans le potager voisin). Tout ce qui lie, tout ce qui fait que les choses vous apparaissent â dâun bloc â, fondĂ© et harmonieux, prĂ©existant Ă toute observation ; comme Ă©ternel et unitaire ; latent dans lâĂ©vidence du paysage].
UnitĂ© de lieu et de vue (clause commune) ? identitĂ© ou fondement dâun site Ă lâintĂ©rieur dâun mĂȘme regard ?
[Toute cette beauté qui bruit
Lorsque la mer remonte.]
Insistons. Je pointe la chose, quitte Ă la dĂ©signer du doigt. Je ne parle ici que de ponctuation. Celle du visible, et donc, du paysage ; de tout paysage. Pourquoi et comment en parler autrement ? Voyez ces points dâattache ou dâancrage, ces « lignes de force », ces rets colorĂ©s, ces collines, rĂ©seaux, dĂ©pressions et vallons (oĂč coulent les ruisseaux). Voyez les lignes de crĂȘte, les Ă -pics ; les cimes des futaies qui barrent les enclos, protĂ©geant les cultures ; les boqueteaux ; les chemins de labour qui entourent les champs ; les sentiers et les routes. Voyez les poteaux tĂ©lĂ©phoniques ou Ă©lectriques ; les intervalles qui les sĂ©parent, les espacements, les cĂŽtoiements, les accotements, les couleurs ; les deux-trois rĂ©verbĂšres qui Ă©clairent le hameau ; les amarres qui retiennent les barques Ă Pors-Poulhan ; digues, jetĂ©es, escaliers de la plage ; chaussĂ©es, talus, fossĂ©s ; toute sĂ©rie qui ne soit ni impromptue ni incidente. Tout Ă©lĂ©ment qui coordonne ou juxtapose ! Qui organise la trame ou la texture de ce que lâon voit ! Lâimplantation des arbres et des maisons ; le choix des cultures, lâexploitation des surfaces ; les dĂ©limitations naturelles ou humaines ; lâagencement du territoire ; le chant de la langue ; le maillage et le rapiéçage des routes et des cheminsâŠ
Tout ce qui fait « ponctuation ». LâĂ©quivalence et la rĂ©pĂ©tition. Tout ce qui dĂ©finit cette ponctuation, spatiale, pertinente, admirable.
LâArticulation du visible constitue une expĂ©rience sensorielle, tant il renvoie Ă lâĂ©lĂ©mentaire : les couleurs, lâocĂ©an, la lumiĂšre, le vent, le corps. Le lieu dont le livre parle sâappelle le Gored (« la pĂȘcherie » en Breton) et se situe sur la cĂŽte de PlozĂ©vet, village du FinistĂšre, Ă quelques kilomĂštres de la Pointe du Raz. Mais ce livre aurait trĂšs bien pu sâĂ©crire ailleurs, sur dâautres rivages oĂč, pareillement, les variations de temps et dâocĂ©an, proposent des changements presquâĂ vue du paysage.
Revue de presse
Ce livre est une description poĂ©tique, une lecture du paysage. Le lieu : Le Gored, dans le FinistĂšre, prĂšs de la pointe du Raz et du sentier des douaniers. O. Domerg prend le pouls de cet extraordinaire petit coin de terre. La cĂŽte rocheuse, les longĂšres qui bordent le rivage, les murets de pierres sĂšches, lâestran sableux, le vertigineux remue-mĂ©nage de lâocĂ©an, le vacarme de la marĂ©e montante, les galets qui « boulent dans la gorge rugissante des vagues/Qui paraissent en mesure de les avaler », la lune « ronde bouĂ©e dans le ciel nocturne », les furiosi du vent⊠Magies du grand large : « La plage est le lieu de lâapaisement/on sây dĂ©livre/De toute cette pesanteur/AccumulĂ©e dans les membres et le corps ».
Ce livre est une rĂ©flexion sur le paysage et ses multiples facettes, le voir (les points de vue), les cinq sens, le « comment nommer », le rĂ©el, le mouvement. Un traitĂ© du regard, le paysage comme champs dâinvestigation, comme centre de lâĂ©criture. O. Domerg, arpente, enregistre le visible, dĂ©pĂšce lâespace : « Le monde toujours dĂ©borde, submerge le texte. Impossible de le fixer sur la page qui lâexcĂšde ; comme le prĂ©sent excĂšde sa saisie ». Nous avons Ă©tĂ© fascinĂ© par cette description poĂ©tique de lâunivers marin qui capte toutes les sensations ocĂ©anes, leur infinie variĂ©tĂ©. Ce livre est une Bible poĂ©tique de lâocĂ©an, une invitation Ă la promenade, au grand air et au grand large ! Posologie : ne pas lire dâune seule traite. Prendre quelques pages comme on prend un loukoum et rĂ©pĂ©ter ce geste au fil des jours !
Lycée et supérieur.