La Route bleue
Lire La Route bleue, ou plutĂŽt la suivre, câest comprendre ce quâest le nomadisme intellectuel, câest entrer âdans le grand rapportâ, celui qui lie la Terre et lâesprit, câest vivre, au contact de la terre, de lâeau, du vol des oiseaux, de la lumiĂšre, des feuilles dâautomne ou des seins, bleus ou pas, dâune Pocahontas, une vĂ©ritable expĂ©rience Ă©rotique du monde.
Richard Blin â Le Matricule des anges
Traduction de Marie-Claude White
Il est des images et des rĂȘves dâenfant qui nous imprĂšgnent si bien quâils dĂ©terminent nos pas dâadulte. Enfant, lâauteur jouait Ă travers les landes Ă©cossaises et rĂȘvait aux baleines, au grand Nord, aux grands espaces de lâAmĂ©rique. Des annĂ©es plus tard, il part sur la route Ă la recherche du Labrador, territoire canadien fantasmĂ© depuis longtemps. Voici le rĂ©cit de cette aventure.
Nous le suivons dans son pĂ©riple depuis MontrĂ©al. En chemin, il rencontre des AmĂ©rindiens, des mineurs, des chasseurs, des descendants dâĂcossais, de jeunes Pocahontas, de vieux chamans. Il visite les mines et les rĂ©serves, Ă©cume les bars. Scrute les paysages et Ă©coute le monde.
Plein dâhumour et de poĂ©sie, ce rĂ©cit de voyage est aussi un texte dâinitiation. Le routard qui nous parle est un intellectuel nomade et inversement : aux petits tracas quotidiens du voyageur, aux dialogues truculents avec Eskimo Joe et autres personnages hauts en couleurs, alternent rĂȘverie philosophique et rĂ©fĂ©rences Ă une constellation dâĂ©crivains et de penseurs libres, en premiĂšre ligne desquels Henry David Thoreau.
Revue de presse
- Nova Book Box Richard Gaitet Radio Nova 12 mars 2013
- La Route bleue Lionel Bedin La Cause Littéraire 24 janvier 2013
J'ai relu La Route bleue de Kenneth White Le blog des écrivains voyageurs 16 janvier 2013
Trente ans aprĂšs, La Route bleue donne toujours autant lâenvie de partage le grand dĂ©crochement prĂŽnĂ© par Kenneth White.
Dans le texte qui explicite le pourquoi de sa dĂ©cision de fonder, en 1989, lâInstitut international de gĂ©opoĂ©tique, Kenneth White reconnaĂźt que câest dix ans auparavant, âen voyageant, pĂ©rĂ©grinant, dĂ©ambulantâ le long de la cĂŽte nord du Saint-Laurent, en route vers la Labrador, que lâidĂ©e de la gĂ©opoĂ©tique lui est venue Ă lâesprit. Ce voyage, il lâa racontĂ© dans La Route bleue, un livre qui obtint le prix MĂ©dicis Ă©tranger en 1983, et que rééditent aujourdâhui les Ă©ditions Le Mot et le reste.
Si ce voyage vers le grand nord, depuis MontrĂ©al jusquâau Labrador, donne corps et rĂ©alitĂ© Ă un rĂȘve dâenfant, il dĂ©coule surtout du dĂ©sir de sortir, dâĂ©chapper au cĂŽtĂ© Ă©touffant de la culture-clĂŽture qui prĂ©vaut dans notre occident moderne et sâinterpose entre le monde et nous. Sortir aussi de lâhistoire pour entrer dans la gĂ©ographie, aller vers dâautres expĂ©riences de la terre et de la vie. Ouvrir les yeux, voir et sentir, pour sortir du temps, retrouver une relation perdue Ă un espace premier et Ă des paysages archaĂŻques. Partir, sauter par-dessus quelques-unes de nos frontiĂšres mentales pour se retrouver ailleurs, dans ce qui fut le domaine des Indiens et des Esquimaux. Bien sĂ»r la modernitĂ© est passĂ©e par lĂ â compagnies miniĂšres avalant les collines, grands barrages assĂ©chant les riviĂšres, scieries transformant les forĂȘts en pĂąte Ă papier â et les Indiens vivent dans les rĂ©serves, mais il est encore de vieux chasseurs avec qui remonter la piste de la mĂ©moire et des chamans qui connaissent encore le chemin dâune autre rĂ©alitĂ©.
La Route bleue est le journal de ce voyage, avec ses hasards â âJe ne sais pas oĂč je veux aller, mais je suis toujours prĂȘt Ă me laisser dĂ©vier de ma routeâ â, ses rencontres, ses incidents, le tout entre givre et ciel bleu, lacs et riviĂšres, vent, pluie, neige, âĂ©clair blanc des bouleauxâ et forĂȘt dâĂ©rables. Lâespace, le chemin, le mouvement, la vie ouverte et mouvante, le ballet des sensations et le sentiment dâĂ©voluer dans un univers oĂč les choses ne sont pas uniquement des choses mais comme de lâĂȘtre Ă©parpillĂ© dans un beau dĂ©sordre. OxygĂ©nation de lâĂȘtre et sentiment dâĂȘtre merveilleusement vivant. Ces moments nus, lâabsolu bonheur dâĂȘtre lĂ , simplement lĂ , dans lâĂ©coulement du jour et lâintensĂ©ment rĂ©el dâun monde primitif, Kenneth White nous les fait partager comme il nous fait partager la relation quâil entretient avec ses compagnons fantĂŽmes de voyage : Thoreau, qui aurait tant voulu ĂȘtre indien, Melville, et ses âhĂ©ros ontologiquesâ, D.H. Lawrence, le âfrĂšreâ, Nietzsche, Rimbaud, Artaud, âsoleils erratiques Ă la recherche de leur cosmosâ, BashĂŽ, maĂźtre du haĂŻku. âĂcrire un haĂŻku câest sauter hors de soi-mĂȘme, câest sâoublier et prendre un bon bol dâair frais.â
Lire La Route bleue, ou plutĂŽt la suivre, câest comprendre ce que quâest le nomadisme intellectuel, câest entrer âdans le grand rapportâ, celui qui lie la Terre et lâesprit, câest vivre, au contact de la terre, de lâeau, du vol des oiseaux, de la lumiĂšre, des feuilles dâautomne ou des seins, bleus ou pas, dâune Pocahontas, une vĂ©ritable expĂ©rience Ă©rotique du monde. Câest se retrouver dans des lieux oĂč il est encore possible dâĂ©couter le mondeâ, câest entrer dans cette nuditĂ©, cette vacuitĂ©, cette âivresse blancheâ qui est prĂ©sence souveraine et plĂ©niĂšre au monde, expĂ©rience pluridimensionnelle donnant autant Ă deviner quâĂ sentir quâil est des prĂ©sences qui nous relient Ă lâunivers ; DâoĂč lâidĂ©e qui vint Ă Kenneth White du concept de gĂ©opoĂ©tique, âbasĂ©e sur la trilogie Ă©ros, logos et cosmosâ, et celle dâun âgroupe dâhommes et de femmes venus de toutes les parties du monde, formant un archipel dâesprits ouverts. Non pas tant artistes quâexplorateurs de lâĂȘtre et du nĂ©ant. Erratiques et extravagants, Ă la recherche de nouvelles configurations, Ă lâĂ©cart du champ de la culture ordinaire.â
Lecture de dâextraits de La Route bleue de Kenneth White dans la Nova Book Box prĂ©sentĂ©e par Richard Gaitet. Podcast Ă suivre.
« De toute façon, je voulais sortir, aller là -haut et voir ».
Dans La Route Bleue, rĂ©cit de voyage, journal de bord, livre dâune aventure intĂ©rieure, le Labrador existe dâabord dans le souvenir de Kenneth White, par les images dâun livre dâenfance. Puis, et peut-ĂȘtre depuis toujours : lâenvie dâaller voir. « Câest un endroit, non ? Et si câest un endroit, ça veut dire quâon peut y aller, il me semble ». Soit. Partons.
« Je quitte la ville de QuĂ©bec. Route 175 Nord. Jâaime cette pure notation mathĂ©matique placĂ©e entre deux mots lourds de sens. Le calculable et lâincalculable ». Partons pour dĂ©couvrir quâici comme ailleurs, la civilisation, avec ses Livres et ses codes, est capable de changer le nom dâun lac. Peut-ĂȘtre ce lac avait-il Ă©tĂ© nommĂ© le lac des Vagues bleues par des gens qui le connaissaient bien. Et puis des missionnaires sont passĂ©s par lĂ . Le lac est devenu le lac Saint Jean. « Rien Ă voir avec la rĂ©alitĂ© perçue dans toute sa beautĂ© ». Les missionnaires ont toujours Ă©tĂ© les ennemis des nomades, rappelle K. White. Qui poursuit sa route avec ses compagnons fantĂŽmes : Coleridge, Thoreau, Melville, BashĂŽ, Jacques Cartier et les explorateurs du XVIĂšme siĂšcle. Avec Ă©galement les indiens et ceux qui se donnent le nom algonkin dâInnut, les ĂȘtres humains.
Kenneth White sâimmerge facilement dans la vie locale. Il rencontre beaucoup de gens, discute, est invitĂ© Ă un mariage. Autant dâoccasions de comparer les Ă©carts entre civilisations, et les ravages de la modernitĂ© : « Chaque fois quâun espace vide se prĂ©sente quelque part, au lieu dây voir une occasion dâapprofondir notre sens de la vie, nous nous empressons de le remplir de bruit, de jouet, de culture ». Et de dĂ©crire aussi « le soleil blanc du Labrador qui brille maintenant Ă travers les nuages gris ».
Et la route bleue. Mais quâest-ce quâune route bleue ? Pour Kenneth White, câest le bleu du grand ciel, le bleu du fleuve (le Saint Laurent), le bleu de la glace. Les silences bleus du Labrador. Mais « la route bleue, câest peut-ĂȘtre tout simplement le chemin du possible ». Aller aussi loin que possible, « jusquâau bout de soi-mĂȘme, jusquâĂ un territoire oĂč le temps se convertit en espace, oĂč les choses apparaissent dans toute leur nuditĂ© et oĂč le vent souffle, anonyme ». De toute façon un seul adage : « quand tu arrives au bout de la route, continue Ă marcher ». Pour « sâouvrir Ă lâunivers », pour « Ă©couter le monde ». Un vrai livre de voyage, une vraie littĂ©rature du dehors.
Les premiĂšres lignes :
« Un Ćuf tournĂ©, toast, cafĂ© ! LĂ dehors, MontrĂ©al. Les rues et le fleuve. Jâen entends la rumeur. Et lĂ -bas, tout au fond, vaste beautĂ© qui dort, le Labrador. SitĂŽt mon petit dĂ©jeuner terminĂ©, je commence Ă mâenquĂ©rir du Labrador. Au Voyageur Terminus, je dĂ©croche lâun de ces tĂ©lĂ©phones qui donnent des renseignements et, comme si jâavais onze ans, je demande : Sâil vous plaĂźt, comment est-ce quâon va au Labrador ? ».
« De toute façon, je voulais sortir, aller là -haut et voir. »
Dans La Route Bleue, rĂ©cit de voyage, journal de bord, livre dâune aventure intĂ©rieure, le Labrador existe dâabord dans le souvenir de Kenneth White, par les images dâun livre dâenfance. Puis, et peut-ĂȘtre depuis toujours : lâenvie dâaller voir. « Câest un endroit, non ? Et si câest un endroit, ça veut dire quâon peut y aller, il me semble. » Soit. Partons.
« Je quitte la ville de QuĂ©bec. Route 175 Nord. Jâaime cette pure notation mathĂ©matique placĂ©e entre deux mots lourds de sens. Le calculable et lâincalculable. » Partons pour dĂ©couvrir quâici comme ailleurs, la civilisation, avec ses Livres et ses codes, est capable de changer le nom dâun lac. Peut-ĂȘtre ce lac avait-il Ă©tĂ© nommĂ© le lac des Vagues bleues par des gens qui le connaissaient bien. Et puis des missionnaires sont passĂ©s par lĂ . Le lac est devenu le lac Saint Jean. « Rien Ă voir avec la rĂ©alitĂ© perçue dans toute sa beautĂ©. » Les missionnaires ont toujours Ă©tĂ© les ennemis des nomades, rappelle K. White. Qui poursuit sa route avec ses compagnons fantĂŽmes : Coleridge, Thoreau, Melville, BashĂŽ, Jacques Cartier et les explorateurs du XVIĂšme siĂšcle. Avec Ă©galement les indiens et ceux qui se donnent le nom algonkin dâInnut, les ĂȘtres humains.
Kenneth White sâimmerge facilement dans la vie locale. Il rencontre beaucoup de gens, discute, est invitĂ© Ă un mariage. Autant dâoccasions de comparer les Ă©carts entre civilisations, et les ravages de la modernitĂ© : « Chaque fois quâun espace vide se prĂ©sente quelque part, au lieu dây voir une occasion dâapprofondir notre sens de la vie, nous nous empressons de le remplir de bruit, de jouet, de âcultureâ.» Et de dĂ©crire aussi « le soleil blanc du Labrador qui brille maintenant Ă travers les nuages gris. »
Et la route bleue. Mais quâest-ce quâune route bleue ? Pour Kenneth White, câest le bleu du grand ciel, le bleu du fleuve (le Saint Laurent), le bleu de la glace. Les silences bleus du Labrador. Mais « la route bleue, câest peut-ĂȘtre tout simplement le chemin du possible. » Aller aussi loin que possible, « jusquâau bout de soi-mĂȘme, jusquâĂ un territoire oĂč le temps se convertit en espace, oĂč les choses apparaissent dans toute leur nuditĂ© et oĂč le vent souffle, anonyme. » De toute façon un seul adage : « quand tu arrives au bout de la route, continue Ă marcher. » Pour « sâouvrir Ă lâunivers », pour « Ă©couter le monde. » Un vrai livre de voyage, une vraie littĂ©rature du dehors.
Les premiĂšres lignes : « Un Ćuf tournĂ©, toast, cafĂ© ! LĂ dehors, MontrĂ©al. Les rues et le fleuve. Jâen entends la rumeur. Et lĂ -bas, tout au fond, vaste beautĂ© qui dort, le Labrador. SitĂŽt mon petit dĂ©jeuner terminĂ©, je commence Ă mâenquĂ©rir du Labrador. Au Voyageur Terminus, je dĂ©croche lâun de ces tĂ©lĂ©phones qui donnent des renseignements et, comme si jâavais onze ans, je demande : Sâil vous plaĂźt, comment est-ce quâon va au Labrador ? »
Prix Médicis étranger 1983.
Ăditions Grasset & Fasquelle 1983.
Réédité par les éditions Le Mot et le reste en janvier 2013.