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Parution : 24/10/2025
ISBN : 9782384317271
784 pages (110x176)

13.9 €

Journal - poche - Nouvelle édition

Mon journal devrait tĂ©moigner de mon amour. J’y consignerais seulement les choses que j’aime, mon affection pour n’importe quel aspect du monde, ce que j’aime Ă  penser. Mes aspirations ne sont guĂšre plus nettes ou prĂ©cises que celles d’un bourgeon, lequel tend certes vers la fleur et le fruit, vers l’étĂ© et l’automne, tout en ayant seulement conscience de la chaleur du soleil et de l’influence du printemps. Je me sens mĂ»r pour quelque chose, et pourtant ne fais rien, car je suis incapable de dĂ©couvrir ce qu’est cette chose. Je me sens simplement fertile. Pour moi le moment est venu d’ensemencer. Trop longtemps je suis restĂ© en jachĂšre.

La sélection du Journal de Henry D. Thoreau, traduite par Brice Matthieussent, en poche.

Henry D. Thoreau a rĂ©guliĂšrement consignĂ© ses pensĂ©es et ses notes de terrain dans un journal de 7000 pages entre 1837 et 1861. Fragmentaire par essence, cette oeuvre brosse le portrait de l’auteur et dessine son systĂšme de pensĂ©e. Dans un souci de pertinence, Michel Granger a opĂ©rĂ© une sĂ©lection qui s’efforce de privilĂ©gier les bonnes pages du penseur arrivĂ© Ă  la maturitĂ©, celui pour qui le Journal est devenu une oeuvre primordiale Ă  partir de 1851. Au fil des jours, l’écriture rĂ©vĂšle une figure plus complexe, libre et originale que dans Walden. Cet autre Thoreau du Journal, authentique dans le dialogue avec lui-mĂȘme, drĂŽle dans le regard qu’il porte sur ses concitoyens, intransigeant dans ses choix Ă©thiques, offre Ă  notre Ă©poque des remarques pleines d’actualitĂ©.

Revue de presse

- Le «Journal» d’Henry David Thoreau : les notes de terrain d’un Ă©cologiste avant l’heure Livia Garrigue MĂ©diapart 8 aoĂ»t 2019

- Le «Journal» d’Henry David Thoreau : les notes de terrain d’un Ă©cologiste avant l’heure

Thoreau, théoricien de la désobéissance civile et anti-esclavagiste radical mort en 1862, apparaßt dans son journal, récemment réédité, en poÚte, en naturaliste, mais aussi en prophÚte discrÚtement politique. DerriÚre la relation sensuelle et poétique de Thoreau avec la nature, se joue son intuition du lien inextricable entre asservissement du monde naturel et oppression des minorités.

« Je vis en plein air pour le minĂ©ral, le vĂ©gĂ©tal et l’animal qui est en moi. » Nul credo ne rĂ©capitule mieux le Journal d’Henry David Thoreau, et son geste fondateur pour la pensĂ©e Ă©cologiste.

Consacrant la symbiose de l’homme et de la nature, cette formule du 4 novembre 1852 est souvent citĂ©e par Michel Granger, spĂ©cialiste de Thoreau (1817-1862) ayant chaperonnĂ© la nouvelle Ă©dition du Journal aux Ă©ditions Le mot et le reste. Attentif Ă  prĂ©server le foisonnement de la pensĂ©e morcelĂ©e et primesautiĂšre de ce journal de bord courant de 1837 Ă  1861, Michel Granger a Ă©lu avec soin les textes de cette sĂ©lection. D’allure dĂ©cousue, mais restituĂ©s avec cohĂ©rence, s’y entrelacent les rĂ©flexions du philosophe et ses rĂ©cits mĂ©ticuleux d’incursions dans la nature environnante de Concord, au Massachusetts, oĂč Thoreau a passĂ© l’essentiel de sa vie.

Incontournable aux États-Unis, Henry David Thoreau a rĂ©cemment gagnĂ© en notoriĂ©tĂ© en France, Ă  la faveur d’une sĂ©rie de traductions (notamment l’excellente de Brice Matthieussent) et de rééditions au cours des derniĂšres annĂ©es, le plaçant dans la catĂ©gorie des classiques qui Ă©pousent l’air du temps. D’abord mĂ©connu de son vivant, Thoreau fut redĂ©couvert par vagues successives jusqu’à se muer en une figure patrimoniale lisse, quasi institutionnelle. Une sorte de passage obligĂ© de la culture amĂ©ricaine.

Le subversif thĂ©oricien de la dĂ©sobĂ©issance civile (RĂ©sistance au gouvernement civil, 1856), qui passa une nuit en prison pour avoir refusĂ© de financer son État esclavagiste par l’impĂŽt, s’est vu Ă©difier en sage pacifiste sans aspĂ©ritĂ©s – quitte Ă  escamoter de l’Histoire son dernier texte, le Plaidoyer pour John Brown, oĂč il exhortait sans ambiguĂŻtĂ© Ă  prendre les armes contre les esclavagistes. Le pionnier du souci Ă©cologique, rĂ©fractaire Ă  sa civilisation mercantile, est bien souvent rĂ©duit Ă  un ermite inoffensif, Thoreau ayant passĂ© deux ans (de 1845 Ă  1847) dans une cabane construite de ses mains – mais dans une forĂȘt situĂ©e Ă  deux kilomĂštres de son village, au bord du lac Walden.

Face Ă  ces stĂ©rĂ©otypes et aux tentatives de rĂ©cupĂ©ration, il n’est de meilleure entrĂ©e, pour dĂ©couvrir la pensĂ©e de Thoreau dans sa subtilitĂ© et sa spontanĂ©itĂ©, que son journal intime. Dans ce « journal mĂ©tĂ©orologique de l’esprit », le philosophe au grand air et homme aux mille vies se montre Ă  visage dĂ©couvert, plus libre et affranchi des regards que dans les Ɠuvres publiĂ©es de son vivant (Walden, Marcher, Les ForĂȘts du Maine
), mais aussi plus tĂątonnant, sujet aux doutes, plus volontiers familier. ÉpopĂ©e exploratoire, le journal se lit comme les notes de terrain d’un philosophe tout Ă  la fois poĂšte et naturaliste.

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« L’homme insensible considĂšre le caractĂšre sauvage de certains animaux, leur Ă©trangetĂ©, tel un pĂ©chĂ© ; comme si toute leur vertu consistait dans leur aptitude Ă  se laisser domestiquer », Ă©crit Thoreau un 6 fĂ©vrier en Ă©voquant la majestueuse buse. « Cet oiseau ne sera pas votre volaille », ajoute-t-il. Une formule Ă  teneur conclusive s’ensuit : « Ce que nous appelons sauvagerie est une civilisation diffĂ©rente de la nĂŽtre. ». À l’instar du beau chapitre « Former inhabitants » de Walden qui nomme, rĂ©inscrit dans l’histoire et dans la gĂ©ographie des esclaves et leurs descendants autrefois invisibilisĂ©s Ă  partir de leurs demeures fantĂŽmes, le journal cartographie des espaces non dignes d’intĂ©rĂȘt Ă©conomique. Il parcourt des lieux que Thoreau appelle « nĂ©gligĂ©s », bousculant les Ă©chelles de valeurs de la cartographie officielle et d’une utilisation institutionnelle de l’espace.

Le journal, dont le hĂ©ros cajole les mauvaises herbes et les obscurs marĂ©cages, subvertit la hiĂ©rarchie des lieux et redessine poĂ©tiquement les frontiĂšres du monde sensible. Il annihile des classifications Ă©tablies de la sphĂšre sociale. Aussi pouvait-il Ă©crire, concernant les Indiens – mĂȘme si son regard ethnologique n’échappait pas aux schĂšmes essentialisants de son Ă©poque : « La pensĂ©e d’une tribu dite sauvage est gĂ©nĂ©ralement beaucoup plus juste que celle d’un homme seul et civilisĂ©. »
Sous des airs d’ingĂ©nuitĂ©, le journal de Thoreau foisonne d’enseignements subrepticement politiques, dans les coulisses de La DĂ©sobĂ©issance civile ou de puissants textes tels que la confĂ©rence De l’esclavage au Massachusetts. Cet anti-esclavagiste radical, qui fut aussi l’ami des arbres et des balbuzards, savait que la dĂ©fense des minoritĂ©s est indĂ©mĂȘlable de la sauvegarde de notre monde naturel contre l’asservissement humain, lui qui sut l’habiter poĂ©tiquement et incarner sa pensĂ©e dans un style d’existence. Au creux de ses confessions, au grĂ© de ses observations sur le biotope et le long des sentiers du Massachusetts, le journal prodigue au lecteur d’aujourd’hui une leçon sur l’entrecroisement des luttes.

L’article complet est disponible sur MĂ©diapart

Livia Garrigue
Médiapart 8 août 2019