Journal - poche - Nouvelle édition
Mon journal devrait tĂ©moigner de mon amour. Jây consignerais seulement les choses que jâaime, mon affection pour nâimporte quel aspect du monde, ce que jâaime Ă penser. Mes aspirations ne sont guĂšre plus nettes ou prĂ©cises que celles dâun bourgeon, lequel tend certes vers la fleur et le fruit, vers lâĂ©tĂ© et lâautomne, tout en ayant seulement conscience de la chaleur du soleil et de lâinfluence du printemps. Je me sens mĂ»r pour quelque chose, et pourtant ne fais rien, car je suis incapable de dĂ©couvrir ce quâest cette chose. Je me sens simplement fertile. Pour moi le moment est venu dâensemencer. Trop longtemps je suis restĂ© en jachĂšre.
La sélection du Journal de Henry D. Thoreau, traduite par Brice Matthieussent, en poche.
Henry D. Thoreau a rĂ©guliĂšrement consignĂ© ses pensĂ©es et ses notes de terrain dans un journal de 7000 pages entre 1837 et 1861. Fragmentaire par essence, cette oeuvre brosse le portrait de lâauteur et dessine son systĂšme de pensĂ©e. Dans un souci de pertinence, Michel Granger a opĂ©rĂ© une sĂ©lection qui sâefforce de privilĂ©gier les bonnes pages du penseur arrivĂ© Ă la maturitĂ©, celui pour qui le Journal est devenu une oeuvre primordiale Ă partir de 1851. Au fil des jours, lâĂ©criture rĂ©vĂšle une figure plus complexe, libre et originale que dans Walden. Cet autre Thoreau du Journal, authentique dans le dialogue avec lui-mĂȘme, drĂŽle dans le regard quâil porte sur ses concitoyens, intransigeant dans ses choix Ă©thiques, offre Ă notre Ă©poque des remarques pleines dâactualitĂ©.
Revue de presse
Thoreau, théoricien de la désobéissance civile et anti-esclavagiste radical mort en 1862, apparaßt dans son journal, récemment réédité, en poÚte, en naturaliste, mais aussi en prophÚte discrÚtement politique. DerriÚre la relation sensuelle et poétique de Thoreau avec la nature, se joue son intuition du lien inextricable entre asservissement du monde naturel et oppression des minorités.
« Je vis en plein air pour le minĂ©ral, le vĂ©gĂ©tal et lâanimal qui est en moi. » Nul credo ne rĂ©capitule mieux le Journal dâHenry David Thoreau, et son geste fondateur pour la pensĂ©e Ă©cologiste.
Consacrant la symbiose de lâhomme et de la nature, cette formule du 4 novembre 1852 est souvent citĂ©e par Michel Granger, spĂ©cialiste de Thoreau (1817-1862) ayant chaperonnĂ© la nouvelle Ă©dition du Journal aux Ă©ditions Le mot et le reste. Attentif Ă prĂ©server le foisonnement de la pensĂ©e morcelĂ©e et primesautiĂšre de ce journal de bord courant de 1837 Ă 1861, Michel Granger a Ă©lu avec soin les textes de cette sĂ©lection. Dâallure dĂ©cousue, mais restituĂ©s avec cohĂ©rence, sây entrelacent les rĂ©flexions du philosophe et ses rĂ©cits mĂ©ticuleux dâincursions dans la nature environnante de Concord, au Massachusetts, oĂč Thoreau a passĂ© lâessentiel de sa vie.
Incontournable aux Ătats-Unis, Henry David Thoreau a rĂ©cemment gagnĂ© en notoriĂ©tĂ© en France, Ă la faveur dâune sĂ©rie de traductions (notamment lâexcellente de Brice Matthieussent) et de rééditions au cours des derniĂšres annĂ©es, le plaçant dans la catĂ©gorie des classiques qui Ă©pousent lâair du temps. Dâabord mĂ©connu de son vivant, Thoreau fut redĂ©couvert par vagues successives jusquâĂ se muer en une figure patrimoniale lisse, quasi institutionnelle. Une sorte de passage obligĂ© de la culture amĂ©ricaine.
Le subversif thĂ©oricien de la dĂ©sobĂ©issance civile (RĂ©sistance au gouvernement civil, 1856), qui passa une nuit en prison pour avoir refusĂ© de financer son Ătat esclavagiste par lâimpĂŽt, sâest vu Ă©difier en sage pacifiste sans aspĂ©ritĂ©s â quitte Ă escamoter de lâHistoire son dernier texte, le Plaidoyer pour John Brown, oĂč il exhortait sans ambiguĂŻtĂ© Ă prendre les armes contre les esclavagistes. Le pionnier du souci Ă©cologique, rĂ©fractaire Ă sa civilisation mercantile, est bien souvent rĂ©duit Ă un ermite inoffensif, Thoreau ayant passĂ© deux ans (de 1845 Ă 1847) dans une cabane construite de ses mains â mais dans une forĂȘt situĂ©e Ă deux kilomĂštres de son village, au bord du lac Walden.
Face Ă ces stĂ©rĂ©otypes et aux tentatives de rĂ©cupĂ©ration, il nâest de meilleure entrĂ©e, pour dĂ©couvrir la pensĂ©e de Thoreau dans sa subtilitĂ© et sa spontanĂ©itĂ©, que son journal intime. Dans ce « journal mĂ©tĂ©orologique de lâesprit », le philosophe au grand air et homme aux mille vies se montre Ă visage dĂ©couvert, plus libre et affranchi des regards que dans les Ćuvres publiĂ©es de son vivant (Walden, Marcher, Les ForĂȘts du MaineâŠ), mais aussi plus tĂątonnant, sujet aux doutes, plus volontiers familier. ĂpopĂ©e exploratoire, le journal se lit comme les notes de terrain dâun philosophe tout Ă la fois poĂšte et naturaliste.
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« Lâhomme insensible considĂšre le caractĂšre sauvage de certains animaux, leur Ă©trangetĂ©, tel un pĂ©chĂ© ; comme si toute leur vertu consistait dans leur aptitude Ă se laisser domestiquer », Ă©crit Thoreau un 6 fĂ©vrier en Ă©voquant la majestueuse buse. « Cet oiseau ne sera pas votre volaille », ajoute-t-il. Une formule Ă teneur conclusive sâensuit : « Ce que nous appelons sauvagerie est une civilisation diffĂ©rente de la nĂŽtre. ». Ă lâinstar du beau chapitre « Former inhabitants » de Walden qui nomme, rĂ©inscrit dans lâhistoire et dans la gĂ©ographie des esclaves et leurs descendants autrefois invisibilisĂ©s Ă partir de leurs demeures fantĂŽmes, le journal cartographie des espaces non dignes dâintĂ©rĂȘt Ă©conomique. Il parcourt des lieux que Thoreau appelle « nĂ©gligĂ©s », bousculant les Ă©chelles de valeurs de la cartographie officielle et dâune utilisation institutionnelle de lâespace.
Le journal, dont le hĂ©ros cajole les mauvaises herbes et les obscurs marĂ©cages, subvertit la hiĂ©rarchie des lieux et redessine poĂ©tiquement les frontiĂšres du monde sensible. Il annihile des classifications Ă©tablies de la sphĂšre sociale. Aussi pouvait-il Ă©crire, concernant les Indiens â mĂȘme si son regard ethnologique nâĂ©chappait pas aux schĂšmes essentialisants de son Ă©poque : « La pensĂ©e dâune tribu dite sauvage est gĂ©nĂ©ralement beaucoup plus juste que celle dâun homme seul et civilisĂ©. »
Sous des airs dâingĂ©nuitĂ©, le journal de Thoreau foisonne dâenseignements subrepticement politiques, dans les coulisses de La DĂ©sobĂ©issance civile ou de puissants textes tels que la confĂ©rence De lâesclavage au Massachusetts. Cet anti-esclavagiste radical, qui fut aussi lâami des arbres et des balbuzards, savait que la dĂ©fense des minoritĂ©s est indĂ©mĂȘlable de la sauvegarde de notre monde naturel contre lâasservissement humain, lui qui sut lâhabiter poĂ©tiquement et incarner sa pensĂ©e dans un style dâexistence. Au creux de ses confessions, au grĂ© de ses observations sur le biotope et le long des sentiers du Massachusetts, le journal prodigue au lecteur dâaujourdâhui une leçon sur lâentrecroisement des luttes.
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