Journal de bord dâun nĂ©grier
Si la vision de lâhumanitĂ© est terrifiante, le texte nâen remet pas moins en cause de nombreux clichĂ©s. Outre son intĂ©rĂȘt historique, le Journal se montre littĂ©rairement passionnant: dans une langue quasi clinique, le traitement sur le mĂȘme plan du commerce humain et de la mĂ©tĂ©o fait froid dans le dos.
Baptiste Liger â Lire
Ce journal de bord a Ă©tĂ© Ă©crit en 1762 par Jean Pierre Plasse, tombĂ© dans lâoubli depuis bien longtemps. Il a fallu la tĂ©nacitĂ© dâun de ses descendants, Bernard Plasse, pour que le manuscrit, dĂ©posĂ© au MusĂ©e de la Marine de Marseille devienne un ouvrage enfin accessible au public.
Câest un rĂ©cit par lequel nous pouvons entrer directement dans des modes dâapprĂ©hensions du rĂ©el, presque dans lâintimitĂ© dâun nĂ©grier⊠Car sâil est bon de savoir une chose, il est toujours intĂ©ressant de se la reprĂ©senter avec les yeux des contemporains. Sans cela il nâest pas, il ne peut pas ĂȘtre de vraie histoire.
Le prĂ©facier, Olivier PĂ©trĂ©-Grenouilleau, est lâauteur de la somme : Les Traites nĂ©griĂšres, essai dâhistoire globale, Paris, Gallimard, « BibliothĂšque des Histoires », 2004.
Revue de presse
- Journal de bord dâun nĂ©grier GĂ©rard Molina Monde diplomatique AoĂ»t 2005
- Journal de bord dâun nĂ©grier Baptiste Liger Lire Juin 2005
Bernard Plasse est, de son propre aveu, « implacablement le descendant dâun nĂ©grier ». Il nous propose, réécrit en français dâaujourdâhui, le carnet de bord tenu par son ancĂȘtre Jean-Pierre Plasse.
Ce document dâĂ©poque ne manque pas dâintĂ©rĂȘt, il nous permet de vivre au quotidien la pratique dâun homme se livrant au commerce des ĂȘtres humains, au XVIII^e^ siĂšcle. Ce commerce est alors une profession reconnue et normĂ©e qui sâinscrit dans une organisation plus large, complexe et bien rĂŽdĂ©e dont lâauteur va nous dĂ©voiler le fonctionnement.
Si pour lâessentiel le journal de ce nĂ©grier est Ă©difiant, il prĂ©sente quelques obscuritĂ©s en rapport avec son contexte et il serait donc souhaitable que dans une autre Ă©dition, le texte soit annotĂ© par un historien pour clarifications.
Nous sommes en 1762. Jean-Pierre Plasse est subrĂ©cargue de lâEspĂ©rance, autrement dit, il est le reprĂ©sentant, Ă bord, de lâarmateur français. Il pratique une sorte de cabotage sur la cĂŽte entre le Cap Vert et la Sierra Leone, qui sâavĂšre ĂȘtre une succession de villages africains et de forts tenus par des EuropĂ©ens.
Jean-Pierre Plasse transcrit soigneusement tous les dĂ©tails prĂ©cieux dans lâĂ©ventualitĂ© dâun autre voyage : la constitution des fonds, les conditions dâaccĂšs Ă la cĂŽte dont il trace des croquis, relevant au passage quelque erreur topographique figurant sur les cartes marines.
Il dĂ©crit, par ailleurs, les us et coutumes dont il est tĂ©moin avec ironie, voire avec mĂ©pris, mais Ă©galement avec un souci du dĂ©tail qui trahit chez lui un intĂ©rĂȘt rĂ©el pour ce quâil dĂ©couvre.
Ă travers son regard, mĂȘme si le â marchand â ne sâappesantit pas sur le sujet, les Africains apparaissent comme des fainĂ©ants et des fripons. Au cours de ses tribulations, il ne rencontrera quâun Noir qui ne diffĂ©rera âque de la peau avec un Blanc par ses sentiments dâhonneur et de probitĂ©.â Les mots âhonneurâ et âprobitĂ©â font sourire, aujourdâhui, dans la bouche dâun nĂ©grier.
La prĂ©occupation premiĂšre de Jean-Pierre Plasse, tout au long du voyage, est la quĂȘte de provisions, de bois Ă brĂ»ler et surtout dâeau douce. Il lui faut sans cesse quĂ©mander et nĂ©gocier pour se voir fourni en futailles remplies Ă lâembouchure des riviĂšres par des Africains aussi rusĂ©s que lui.
La traite. Il sâagit dâun commerce bien organisĂ© mais dont les rĂšgles varient selon les lieux et les interlocuteurs. Le nĂ©grier doit sans cesse louvoyer, voire se plier aux exigences des fournisseurs europĂ©ens mais le plus souvent africains vice-roi des villages, courtiers noirs, intermĂ©diaire du roi du DahomeyâŠ
Dans ce journal de bord, point de razzia ni mĂȘme dâentrĂ©e en force sur le territoire propice Ă la traite. Il faut longer le littoral et tĂąter le terrain Ă distance de chaque village. Parfois des feux annoncent que des captifs sont disponibles. Ou alors des pirogues amĂšnent au bateau un courtier africain (parfois formĂ© en Europe) qui propose une offre Ă nĂ©gocier âdeux captifsâ, âun nĂ©grillonâ,
âquelques esclavesâ⊠Le nĂ©grier doit se rendre Ă lâĂ©vidence: âCes endroits ne sont guĂšre propices Ă trouver beaucoup dâesclaves. Ils nâont point de guerre.â Parfois les humains proposĂ©s Ă la vente sont refusĂ©s parce que trop chers, trop vieux ou en mauvaise santĂ©. Le nĂ©grier se plaint, par ailleurs, des multiples taxes ou droits imposĂ©s en surcroĂźt qui viennent grever son budget dâacheteur.
On le sent bien, il nâest pas en pays conquis, et son exaspĂ©ration vient de son obligation Ă se plier aux rĂšgles commerciales dĂ©finies par ses partenaires africains. âAprĂšs dĂ©jeuner, il est question de parler des droits du roi quâil faut avoir payĂ©s au prĂ©alable pour pouvoir commencer la traite.â
Les Africains pratiquant la traite ont des attentes trĂšs prĂ©cises en ce qui concerne leur rĂ©tribution, elles varient selon les lieux. Certains veulent des miroirs, grelots, rasades, mais aussi des objets utilitaires, des briquets, des limes, des gobelets, des bassins en cuivre ou en Ă©tain, des couteaux, des pots Ă eau en grĂ©s, des mouchoirs de Cholet prĂ©fĂ©rĂ©s Ă ceux de PondichĂ©ry ; dâautres exigent des barres de fer, du tissu dâindienne, du tabac, de lâalcool, mais Ă©galement des fusils et de la poudre. Les Africains mĂȘlĂ©s au commerce de la traite sont armĂ©s. Dada, le roi de BomĂ©, habite un palais muni de casernes et âsa gardĂ© est de huit mille hommes, tous bien armĂ©s.â
Jean-Pierre Plasse rassemble les captifs dans un magasin. Alors interviennent de nouveaux acteurs de ce commerce. Le nĂ©grier les nomme car il doit les payer en pagnes, suif ou eau-de-vie: le portier, la blanchisseuse, la porteuse dâeau, le tronquier qui met les captifs au fer, le garçon qui prĂ©vient de lâouverture de la traite, celui qui avait annoncĂ© 1âarrivĂ©e du bateau nĂ©grier, les remplisseurs de futailles dâeau douceâŠ
Pour finir, le nĂ©grier raconte comment il a acheminĂ© les humains achetĂ©s vers le bateau : âJe fus chez le gouverneur Ă la tĂȘte des esclaves en ordre de marche. Ils chantaient au son du tambour, portant le drapeau du navire. Ce fut la premiĂšre surprise des habitants, qui nâavaient jamais vu de bĂątiment nĂ©grier avec des esclaves sans fers, et de les voir si contents (sic). â
Le bateau nĂ©grier lĂšve lâancre et cherche les vents favorables pour filer en direction de lâAmĂ©rique, il passe au large de lâĂźle Anamabou, une Ăźle dont jadis, les nĂšgres esclaves se rendirent maĂźtres en tuant tous les Portugais.
Et le journal sâachĂšve lors de lâarrivĂ©e au Cap français. âJe finis mon voyage ici, nous dit le nĂ©grier, en y restant pour le recouvrement de la vente des nĂšgres.â
Il faut lire ce texte qui fait voir la traite Ă travers le regard dâun contemporain, nĂ©grier de surcroĂźt. Comme le fait remarquer Bernard Plasse, le manuscrit de son aĂŻeul reste emblĂ©matique de ce que peut ĂȘtre âla banalitĂ© du malâ.
PubliĂ© par un descendant direct de lâauteur, ce journal donne Ă voir lâĂ©tat dâesprit dâun acteur de la traite atlantique. Plasse, dĂ©lĂ©guĂ© de lâarmateur sur un navire nĂ©grier, raconte une annĂ©e de voyage en 1762-1763, entre Amsterdam et le Surinam, via lâAfrique. Câest un document rare, ethnographique par endroits, utilement prĂ©facĂ© par un historien de la traite, qui rĂ©vise quelques idĂ©es reçues. Il nây a pas dâ« achat groupĂ©s » en un seul lieu comme lâĂźle de GorĂ©e. Acheter 417 esclaves exige quantitĂ© de mouillages et de transactions entre le Cap-Vert et la Sierra Leone. Les intermĂ©diaires africains, vices-rois, chefs locaux et courtiers, tous des Noirs, sont dĂ©cisifs, mĂȘme si les EuropĂ©ens ont installĂ© des forts traitant avec les tribus de lâintĂ©rieur. Les guerres, plus que les razzias, fournissent le matĂ©riel humain. Marchandisation et dĂ©shumanisation sâĂ©talent crĂ»ment : « Le prix des enfants est arbitraire, câest selon leur Ăąge. Les garçons valent toujours davantage que les filles. » Et, malgrĂ© les prĂ©cautions affichĂ©es lors du transport, un taux Ă©levĂ© de mortalitĂ© (18,4%) parmi les esclaves, rĂ©duits Ă lâĂ©tat de marchandiseâŠ
« Si la vision de lâhumanitĂ© est terrifiante, le texte nâen remet pas moins en cause de nombreux clichĂ©s. Outre son intĂ©rĂȘt historique, le Journal se montre littĂ©rairement passionnant: dans une langue quasi clinique, le traitement sur le mĂȘme plan du commerce humain et de la mĂ©tĂ©o fait froid dans le dos. »