J'arrivais pas Ă dormir
Peut-on retrouver lâessence dâun lieu, le point de dĂ©part dâune histoire, le passĂ© dâune inconnue sur un panneau, un Ă©criteau, un tag ? Câest le projet quâAhmed Kalouaz met habilement en place au fil de ces textes oĂč lâĂ©criture est plus que jamais au service de lâĂ©vasion.
Un tag le long dâun train pour Marseille, un panneau dans un col sinueux des Baronnies, des tombes sous le ciel gris de SĂšte, une annonce sur la porte dâune Ă©picerie anachronique en ArdĂšche, une promeneuse qui distribue ses lectures au milieu des vignes⊠Autant de vignettes, de rencontres et de lieux quâAhmed Kalouaz partage au fil de ses dĂ©placements, de ses errements. On ressent lâimportance des mots, la force qui transcende des paysages, familiers ou non, des scĂšnes, vĂ©cues ou restant Ă vivre, un quotidien Ă portĂ©e de main, en une succession de tableaux, oĂč le commun devient singulier, oĂč la langue devient guide et emporte le lecteur. Pour reprendre les mots de lâauteur : « Comme dans la chanson, âje me suis pris pour un poĂšte en Ă©crivant ces mots qui passaientâŠâ » et câest bien la relation intime Ă la langue qui prend sens ici.
Revue de presse
- "J'arrivais pas Ă dormir" de Ahmed Kalouaz Emmanuelle Caminade L'Or des livres 26 avril 2018
Quarante-deux textes courts nous mĂšnent dans le Sud de la France dâun village Ă un autre, dâun souvenir Ă un autre, dâun personnage Ă un autre, avec des paroles de chansons et des poĂšmes intercalĂ©s⊠« La musique est un cri qui vient de lâintĂ©rieur. »
Ahmed Kalouaz livre trĂšs pudiquement quelques fragments de sa vie : lâexil de son pĂšre et ce quâil ressent quand il passe Ă la gare Saint-Charles de Marseille, cette porte vers lâAlgĂ©rie, les moments oĂč sa mĂšre lavait le linge avant dâavoir une machine, ses courses Ă pied, ses voyages en train, ses ateliers en prison, ses dĂ©placements pour ses lectures avec la recherche dâun gĂźte le soir, ses rencontres dans les librairies, sa relation au mondeâŠ
« Comme pour constituer un herbier des visages, jâessaye toujours de retenir la voix qui promĂšne les mots, le visage Ă©clairĂ© par la fatigue ou la curiositĂ©, pour en faire une respiration, un bouquet Ă poser sur une table. »
La dĂ©nonciation des bagnes pour enfants en 1922 rappelle les terribles conditions quâils ont vĂ©cues : « Armand a dĂ©cidĂ© ce matin de fuir La Colonie, oppressĂ© par cette ambiance oĂč chaque minute est un moment de survie. Les coups de triques pleuvent, les gaffes ne sâen privent pas, parfois câest avec les pieds et les poings que certains colons sont assommĂ©s. Il sait que les annĂ©es prĂ©cĂ©dant son arrivĂ©e des enfants ont Ă©tĂ© assassinĂ©s. »
Lâhorreur des camps de concentration dit Ă quel point les guerres dĂ©voilent lâinhumanitĂ©. Le rĂŽle jouĂ© par les Africains lors de la « grande guerre » est souvent occultĂ© ce qui est une inadmissible injustice : « Voie sacrĂ©e. Vingt mille morts dâun cĂŽtĂ©, autant ou plus de lâautre, des milliers de soldats renvoyĂ©s Ă lâinconnu. Je crois que mon grand-pĂšre a croisĂ© dans ces parages, avec lâarmĂ©e dâAfrique, vĂȘtu dâun uniforme visible et dâune chĂ©chia rouge. Je lui demande pardon de ne lâavoir pas interrogĂ©, pas voulu savoir ce que la souffrance avait imprimĂ© sous ses yeux. »
Le cimetiĂšre de SĂšte est lâoccasion de parler de Georges Brassens.
Une page arrachĂ©e dâun roman trouvĂ©e sur une pierre dans une forĂȘt libĂšre lâimagination.
Une dame ramasse les feuilles de platane sur une place dâArles oĂč a sĂ©journĂ© Van Gogh. Les arbres sont atteints par le chancre colorĂ© :
« â Mais ce sont les platanes de Van Gogh, Monsieur !
â Van Gogh ou pas, on doit couper.
â Je peux rĂ©cupĂ©rer quelques feuilles ?
â Et pour faire quoi ?
â Les garder. Vous savez que ces arbres figurent sur des tableaux du peintre ? »
La nĂ©cessitĂ© de la transmission de la mĂ©moire sâinfiltre au fil des pages.
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Ce recueil est une trÚs belle ode à la vie qui peut se déguster en une fois ou en plusieurs fois pour revenir y goûter la saveur des mots.
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« Je nâarrive pas Ă dormir car dâautres mots viennent mâassaillir. Je les retrouve couchĂ©s sur le seuil de ma porte, attendant patiemment leur tour. »
Ahmed Kalouaz, cet authentique poĂšte ambulant, semble ne jamais pouvoir trouver le repos, sa muse le maintenant sans cesse en Ă©veil. Allant et venant sur les voies et les routes, « attentif Ă tout ce qui dĂ©file », « observant ceux qui marchent, la couleur du temps, les murs quâon maquille. En chasse de la moindre curiositĂ©, du mot qui fait mouche », il nous entraĂźne Ă sa suite, nous faisant Ă©pouser ses vagabondages poĂ©tiques comme dans son recueil Paroles buissonniĂšres â publiĂ© en 2012.
« Les mots cadenassés se lamentent et périssent, il leur faut un champ de lin, une safraniÚre en octobre, un rang de lavandes de juillet ou de vignes en vendange. Ils savent trinquer avec le vent qui passe. »
Jâarrivais pas a dormir regroupe quarante-deux petits textes en prose reliĂ©s par une sorte de fil conducteur, celui de ces mots aperçus et saisis au cours de ces divagations : « bribes de mots sur les façades », phrases volĂ©es sur un mur, mais aussi sur lâardoise dâun menu ou lâĂ©tal dâun marchĂ©, sur les panneaux de signalisation et les affiches, une enseigne ou une pancarte, une tombe, un monument ou mĂȘme un tatouage âŠ
« Glaneur assidu », le poĂšte « enfourne cette langue des signaux », « comme des notes de chanson Ă mettre plus tard en harmonie ». Il « collectionne ces poĂšmes errants, ces phrases Ă©garĂ©es par des petits poucets qui marquent leur chemin, crient leurs envies ou leur colĂšre ». Des « giboulĂ©es de mots » qui renvoient en Ă©cho des paroles de chansons ou des vers de poĂštes, des mots entendus ici ou ailleurs, ses phrases en appelant « dâautres qui surgissent des limbes, dâun sourire croisĂ© dans la rue, du visage attristĂ© dâun ami perdu ». Et le poĂšte va ainsi tirer « patiemment de leur torpeur » ces traces Ă©crites figĂ©es en ranimant leur mĂ©moire dâun petit vent rafraĂźchissant remontant le temps, accrochant ses phrases « Ă des cerf-volants au cĆur du ciel » qui emportent « ces bouts de vie qui font trĂ©sor ».
« Mon pĂšre Ă©tait aveugle de ne pas savoir lire, de ne pas connaĂźtre la valeur des lettres, lâarchitecture des mots. Il a marchĂ© avec sa canne, parmi ceux qui nâavaient que leurs mains pour pĂ©cule. »
Jâarrivais pas Ă dormir rĂ©sonne comme un hommage dâAhmed Kalouaz Ă cette langue Ă©clairant le monde comme des Ă©toiles dans la nuit. Une langue que son pĂšre refusa dâapprendre â et constituant nĂ©anmoins son seul hĂ©ritage â qui lui fut donnĂ©e comme « viatique ».
Câest Ă la fois un art poĂ©tique plongeant ses racines dans les « collines de lâenfance » et mettant en lumiĂšre cet « Ă©quilibre fragile du temps qui va et des choses qui le tissent », et un touchant Ă©loge de la poĂ©sie. De cet Ă©lan vers lâautre et vers le monde qui semble se confondre avec le mouvement de la vie, le souffle des poĂštes faisant Ă©cho Ă celui du vent. Des poĂštes qui « ouvrent le chemin et racontent Ă ceux qui ont le souffle court, ce qui court, ce qui vit un peu plus prĂšs du ciel. »
Article Ă retrouver sur le blog LâOr des livres