Jamais par une telle nuit
Fantaisie littĂ©raire ? Performance poĂ©tique ? Nouvelles sensuelles ? Peut-ĂȘtre mĂȘme essai sur le dĂ©sir et la gĂ©ographie ? Peu importe. Câest un texte de toute beautĂ©, câest la phrase qui domine et qui emporte tout sur son passage.
Mohammed AĂŻssaoui â Le Figaro LittĂ©raire
Ă chaque carte du tendre son paysage, ses toponymes miraculeux incarnĂ©s en roches et en flux, en massifs et riviĂšres oĂč se dĂ©ploient une vĂ©gĂ©tation robuste et le cĆur indigĂšne. LâĂ©veil du dĂ©sir sây Ă©crit comme une Ă©ruption, un lent rĂ©chauffement aux accĂ©lĂ©rations brusques, aux dĂ©tours inattendus : puy de Sancy, Uruguay, lacs bordĂ©s de gentianes oĂč lâon vient se baigner. Surgit un nom, Marcello, et câest le monde qui se donne tout entier, sujet aux variations les plus brutales.
Une femme se met en marche et la phrase Ă©pouse les contours ainsi dessinĂ©s, brĂ»lant dâune ardeur qui transforme les corps en espaces telluriques. Elle dĂ©crit avec acuitĂ© ce qui fait Ă©cart entre deux personnes et sâaiguise Ă lâexigence impĂ©rieuse de la jouissance.
Revue de presse
- L'épanouissement Florence Bouchy Le Monde des Livres
- Inter-vious et Murat n°15 - Magali Brénon Pierrot Surjeanlouismurat.com 9 juin 2014
- Voix de femmes Colette Fellous France Culture // Carnet nomade 26 avril 2014
- Jamais par une telle nuit BSC News
- Jamais par une telle nuit Fréderic Aribit La Cause littéraire
- Géographie du désir Mohammed Aïssaoui Le Figaro Littéraire
Jâai emboĂźtĂ© le pas Ă la femme qui se met en marche.
Elle dit, jâignore oĂč je vais. Et dans la nuit, elle quitte son jardin et en repousse les limites. La femme endormie marche nue, elle sâenfonce dans les bois, se griffe et sâĂ©corche aux broussailles. Jâappartiens au monde sauvage, dit-elle, et elle part Ă sa recherche : elle descend au plus profond dâelle-mĂȘme. Je pense Ă LâEnfant mĂ©duse de Sylvie Germain, parce quâon mange de la terre, on respire lâhumus, la mousse et la tourbe, et je me dis quâil faut avoir mis ses pieds dâenfant dans cette nature-lĂ pour en extraire les mots si justes. La femme qui marche dit quâelle nâa pas peur du loup, et jâaime cette idĂ©e -lĂ . Elle nâa pas peur de dire, et moi je crains soudain de ne pas ĂȘtre Ă la hauteur de la confiance quâelle mâaccorde en me laissant la suivre.
Jâai emboĂźtĂ© le pas Ă la femme qui marche, et jâai reçu de plein fouet ses murmures, les mots qui vĂȘlent sortir, elle dit quâils frappent contre les parois Ă lâintĂ©rieur, et cette image sans doute dit-elle un peu de moi. Ses mots font-ils Ă©cho Ă ceux que je bride ou que je crie tout bas, peut-ĂȘtre y a-t-il un peu de tout ça, je me sens terriblement vivante Ă les lire, je me sens terriblement femme Ă les entendre â ce que ça signifie? Ses mots le disent.
JâemboĂźte le pas Ă la femme qui dĂ©chire le silence. Elle dit, je vais chercher la voix qui pourrait crier. Et sur le chemin naĂźt le dĂ©sir, qui Ă©veille le corps endormi. La rencontre amoureuse explore le plus intime, le mystĂ©rieux et lâinsoupçonnable. âEst-ce que je gagne Ă ĂȘtre connue?â La femme dit le cĆur Ă vif et le corps Ă nu. Elle fait tourner sa jupe de gitane, elle cĂ©lĂšbre le corps qui frĂ©mit, les peaux qui se frĂŽlent et lâĂ©vidence de ces frĂŽlements-lĂ . âTombent les Ă©toffesâ, comme câest joli, elle fredonne, elle chante lâurgence de son dĂ©sir, elle dit le plein, puis soudain le vide. âMarcello, tu dors?â Surgit lâabsence. Surtout ne mâaime pas, dit-il. La femme crie lâattente cruelle et lâinsupportable doute, et elle apprend Ă se taire. Alors, au bord du gouffre, que reste-t-il? Le dĂ©sir vous jette dans la vie aussi violemment quâil vous anĂ©antit : que reste-t-il aprĂšs lui? Il reste un corps qui est en marche, une force dans ce corps-lĂ , il est une voix qui continue de fouiller et ouvre les fenĂȘtres en grand sur les pensĂ©es sauvages. Jamais par une telle nuit. Jâai de la terre sous les ongles et les cheveux en bataille au sortir de ce livre, le vent me pousse et jâentends lâĂ©cho dâune voix qui vient du plus profond. Jâai Ă©coutĂ© la femme se mettre en marche et jâai marchĂ© sans mâarrĂȘter, jâai fait silence, parce que des mots forts comme ça, câest tellement beau de les recevoir, câest du tellement vivant, ça ne se discute pas.
âDans une langue poĂ©tique, mĂ©taphorique et musicale, Magali BrĂ©non Ă©voque le trajet dâun corps fĂ©minin, aux dĂ©sirs endormis ou mĂ©connus.â
Lire lâarticle dans son intĂ©gralitĂ©
Magali BrĂ©non se prĂȘte au jeu de lâinterview et parle de son dernier livre et des liens avec le travail de Jean-Louis Murat quâon y retrouve.
Retrouvez lâinterview de Magali BrĂ©non ICI
Le carnet sâouvre sur ce livre-poĂšme Ă©crit Ă partir des paysages et des chansons de Jean-Louis Murat, câest le livre de Magali BrĂ©non, Jamais par une telle nuit qui nous emmĂšnera Ă la rencontre des images de la Dolce Vita ou encore Ă MontevidĂ©o. Le voyage dans les corps et dans les mots, dira Magali BrĂ©non, est pour moi la peinture du dĂ©sir fĂ©minin.
De la page 60 à 62, le magazine BSC News consacre un article à Magali Brénon: ICI
De chair, de sueur, de sexe, de sang, de larmes, lâamour est toujours un monde personnel. Lâinfinitif, au contraire, un mode impersonnel.
Toute la beautĂ© du livre de Magali BrĂ©non vient sans doute de cette contradiction-lĂ . Un tragique dâordre quasi-grammatical mine ainsi cet audacieux roman qui invente un nouveau lyrisme de lâĂ©chec amoureux. Disons donc roman, pour faire simple : « elle », qui dit « je », rencontre un homme, Marcello, puis le perd. Autant rĂ©sumer la Recherche en 15 secondes, comme lâavaient proposĂ© jadis les Monthy Python. Du reste, il y a sans doute autant de Proust que de Duras dans ce livre-lĂ , qui dĂ©roule une Ă©tonnante partition musicale faite de silences et dâĂ©chos, de bruissements hurlants et de cris retenus, de halĂštements courts et rythmĂ©s et soudain de souffle sans virgule, sans ponctuation, de souffle coupĂ© et perdu. Luxuriance et luxure : dâune sensualitĂ© toujours frissonnante, la dĂ©ambulation Ă©perdue de la narratrice Ă la recherche de lâautre et donc dâelle-mĂȘme, dessine sous ses pas parfois perdus un paysage dâune rare efflorescence littĂ©raire oĂč, dâOrcival Ă Rome, de Rome Ă Montevideo, le corps se parcourt comme une gĂ©ographie du dĂ©sir. Tout y est fragile, tĂ©nu, sensible. La matiĂšre durcie du monde ne se donne quâĂ la subtilitĂ© des mots pour le dire, quâau corps du texte qui le suggĂšre, veut le donner Ă voir, Ă entendre, Ă saisir et ressentir.
« Jâappartiens au monde sauvage ; je partirai Ă sa rencontre ». Mais câest dans cet Ă©lan, dans ce dĂ©part, que lâabsence se creuse une fois que la rencontre a eu lieu. LĂ que le manque Ă©puise quand dans la vie « en suspens quelque chose a bougĂ© ». On dirait alors une longue lettre blessĂ©e, inutile et splendide, adressĂ©e par-delĂ lâindicible douleur. Quelque chose comme une de ces dĂ©clarations dâamour lancĂ©es lorsque tout est perdu, en dĂ©pit du bon sens quand il faudrait se taire, et dans le risque assumĂ© de ses propres lourdeurs, redites, insistances, quand lâautre, corps, odeur, prĂ©sence, ne sont plus lĂ et que cela tourne Ă la parlotte.
Alors oui, traverser le soliloque. Inspirer, expirer dans la rame des pages Ă©crites, lues. Vivre finalement, puisquâon ne sâest jamais rencontrĂ©s ailleurs que par une telle nuit.
Lâarticle ICI
Ă quoi sert le supplĂ©ment littĂ©raire dâun quotidien sâil ne parle pas de ce genre de livre : Jamais par une telle nuit, signĂ© Magali BrĂ©non, est inclassable. Fantaisie littĂ©raire ? Performance poĂ©tique ? Nouvelles sensuelles ? Peut-ĂȘtre mĂȘme essai sur le dĂ©sir et la gĂ©ographie ? Peu importe. Câest un texte de toute beautĂ©, câest la phrase qui domine et qui emporte tout sur son passage. DĂšs la premiĂšre ligne : âDans ma chambre exigĂŒe je pourrais me dĂ©faire de mes Ă©toffes et dĂ©buter : ma vie se passe dans des lits oĂč je vous attends, et ma maison sur le promontoire en est pleine.â
On pourrait continuer comme cela : âje pourrais me dĂ©faire de mes effets et avouer (âŠ).â Les vingt-quatre chapitres sont coiffĂ©s dâun verbe Ă lâinfinitif : Ă©touffer, sâinflĂ©chir, basculer, cartographier, tomber⊠Autant dâentrĂ©es oĂč il est souvent question de naissance du dĂ©sir et de nature. Nature omniprĂ©sente comme si elle Ă©tait Ă la fois le lieu et le dĂ©clencheur des Ă©motions, lâallĂ©gorie dâune danse amoureuse.
LâĂ©corce des charmes
Magali BrĂ©non Ă©crit et dĂ©crit tout cela avec une musique lancinante, obsĂ©dante, douce. Ses mots sont physiques â presque des caresses. Elle a su crĂ©er une langue qui mĂȘle lâamour et le volcan, le jardin, âlâĂ©corce des charmesâ, la fontaine (rĂŽle trĂšs important), le fleuve, lâorage⊠On remarquera que ces Ă©lĂ©ments sont rarement inactifs : ils agissent sur la tempĂ©rature du dĂ©sir de la narratrice. Que cherche-t-elle? Des amants? Un corps-Ă -corps, puisquâil en est souvent question et quâun certain Marcello parlant de la Dolce Vita apparait ? PlutĂŽt des murmures, des sonoritĂ©s, âune trace silencieuse mais indĂ©lĂ©bileâ. Sans doute sa quĂȘte est-elle vaine, mais il reste ces pages dâune sensualitĂ© qui fait encore frĂ©mir longtemps aprĂšs avoir fermĂ© Ă Jamais par une telle nuitâŠ