Fée d'hiver - poche
La violence, Ă tout moment, est en embuscade. Mais AndrĂ© Bucher est un poĂšte et la tragĂ©die vire au conte de fĂ©es. Il sâattache aux lumiĂšres, aux nuages, Ă la grandeur du ciel, traque les silences, fait parler les non-dits. LâĂ©motion est Ă fleur de mots, la langue puissamment imagĂ©e. Le livre est court, mais il multiplie les points de vue et les formes, se dĂ©ploie lentement, infuse dans la mĂ©moire des lecteurs. Au point final, il nâa pas dit son dernier mot.
Michel Abescat â Telerama
Alice, la quarantaine passĂ©e, secrĂ©taire de la scierie, entend quitter son mari et Ă©chapper Ă la tyrannie de ses frĂšres. Vladimir, le bĂ»cheron clandestin, fuit son passĂ©. Daniel et Richard, deux vieux frĂšres un peu rockânâroll qui vivent reclus dans la ferme du Val triste, ont des comptes Ă rĂ©gler avec leur enfance. Tous vivent dans un coin de la DrĂŽme, dĂ©serte et sauvage. Tous sont des Ă©chouĂ©s. Mais Ă force de rĂȘves, ces Ă©corchĂ©s-volant parviendront Ă dĂ©nouer le fil de leur existence⊠pour un hiver de toute beautĂ© !
Revue de presse
- La Grande Librairie François Busnel France 5 05 mai 2016
- "Fée d'hiver" d'André Bucher Vanessa Curton Zone Littéraire 15 février 2013
- Fée d'hiver Cathy Garcia La Cause Littéraire Octobre 2012
- Page Livres Michel Abescat Telerama 23 mai 2012
Fée d'hiver Aude Binet Festival Du Livre Et De La Presse D'ecologie Avril 2012
- Conte de saison Pascal Jourdana Le matricule des anges Avril 2012
- André Bucher, un écrivain entre terre et ciel Benoßt Pupier parutions.com 30 mars 2012
- Fée d'hiver Noé Gaillard Murmures Magazine 27 mars 2012
- Fée d'hiver : naturellement inspiré ! Justine Minet La Tribune 16 février 2012
- Livres du mois Silence Mars 2012
- "Les gens cabossés peuvent garder une ferveur" Nicole Gellot L'ùge de faire Février 2012
- Une magie singuliÚre Fanny Stolpner Témoignage Chrétien 19 janvier 2012
- André Bucher dédicace au Bleuet Roberto Figaroli La Provence 15 janvier 2011
- André Bucher signe un 6e roman mélancolique et douloureux Alain Bosmans Dauphiné libéré 3 janvier 2012
- Fée d'hiver Pascale Arguedas Livre de lecture 19 janvier 2012
- Parution d'un livre dans la vallée Vivre au Jabron 17 janvier 2012
Alice au pays des neiges sanglantes.
TroisiÚme roman de cet auteur vivant loin du monde littéraire que je lis, toujours avec beaucoup de plaisir.
En guise de prologue, un article du DauphinĂ© LibĂ©rĂ© du 31 aoĂ»t 1948 relatant un fait divers : un agriculteur a tuĂ© son Ă©pouse, puis sâest suicidĂ©. Ils laissent deux enfants de quatre et six ans qui seront placĂ©s dans une famille dâaccueil.
Nous retrouvons ceux-ci, Daniel et Richard, entre aoĂ»t 1965 et avril 1988. Daniel tient son journal, Richard est revenu de la guerre dâAlgĂ©rie depuis trois ans, il boite, Daniel, lui, ne parle pas.
Daniel Ă©tant enfin majeur est retournĂ© vivre aux Rabasses, ferme familiale, situĂ©e au sommet du col de Perty, dans la DrĂŽme Ă lâextrĂȘme limite des Hautes Alpes.
Ils savent pourquoi leurs parents sont morts : leur mĂšre avait un amant, leur pĂšre ne lâa pas supportĂ©. Alors il faut vivre dans la solitude morale et physique. Il nây a pas beaucoup de voisinage autour des deux hommes.
Mais pour Daniel, il y a Alice, plus jeune que lui, elle lui rend visite depuis des annĂ©es, elle a vingt ans Ă prĂ©sent, ils fĂȘtent cela ensemble avec le gĂąteau confectionnĂ© par celle-ci. Et Daniel rit ! Une grande premiĂšre depuis des annĂ©es.
Mais dâautres personnages viennent au fil des ans troubler cette vie rude, solitaire mais tranquille.
Tranquille, elle ne le devient plus vraiment, Alice a des frĂšres, propriĂ©taires de la scierie, principal employeur des environs. Elle Ă©pouse Louis, un lointain cousin, lâamour nâest pas au rendez-vous. Elle a toujours un penchant pour Daniel, lâhomme qui ne parle toujours pas.
Puis arrive le colossale Vladimir, bucheron rescapĂ© de lâEx-Yougoslavie. Il cherche du travail, et bien entendu, sans papier, il sera exploitĂ© par les frĂšres dâAlice, mais Richard et Daniel lui offriront un toit dĂ©centâŠ
Pour Alice lâamour, lâheure du grand amour, sonnera, avec son cortĂšge de rancĆur, de violence et de drame.
Des personnages sont, soit trĂšs attachants, Richard, Daniel, Vladimir, pour les hommes, Alice et Dona, la stripteaseuse, pour les femmes.
Dâautres par contre sont des ĂȘtres frustres et bornĂ©s, Parmi les frĂšres dâAlice, lâun dâeux est plutĂŽt enclin Ă pardonner Ă sa sĆur, mais son aĂźnĂ© et Louis, le mari dĂ©laissĂ©, sont pour la maniĂšre forte.
Des descriptions de paysages pleines de poésie, qui mettent la montagne en valeur. Une belle écriture et une lecture agréable.
Extraits :
- On aurait cru un canard ou un jars et la lune en se dandinant le suivait, rouge comme jâai dit, rouge comme le sang et moi je criais pour ne plus entendre, les mains sur les oreilles, je criais.
- Jâai un peu plus de quarante ans. Je ne sais pas quoi en faire.
- Vladimir se sauvait tel un chien craignant Ă nouveau dâĂȘtre battu. Il avait marchĂ©, marchĂ© longtemps, avant dâatteindre le MontĂ©nĂ©gro.
- Lâintrospection nâĂ©tait pas son fort. Pourtant est-ce quâelle en demandait trop ? Que devait-on attendre de ce petit mari, quâil se comporte en amant ? Ou en pĂšreâŠ
- Daniel en ange diminuĂ© et lui gĂ©ant simiesque Ă la patte folle, symbiose dâun oiseau mythologique avec un Ă©lytre dĂ©ployĂ© pour protĂ©ger lâautre aile, sans lâabĂźmer.
- Car câest un trĂšs grand danger de voir lâestime de soi dĂ©pendre de la maniĂšre dont les autres vous considĂšrentâŠ
- Elle ruisselle, emplit sa vie. Nuages aux seins nus qui montrent ses genoux. Nuages au fĂ©minin. Belle Ă nâen plus finir.
Lire la chronique sur le blog Ereann Yvon
François Busnel invite AndrĂ© Bucher pour sur son plateau pour parler de son nouvel ouvrage Ă lâĂ©cart et de la réédition de son âmagnifique romanâ FĂ©e dâhiver.
FĂ©e dâhiver se dĂ©roule avec magie, comme un conte initiatique, dĂ©couvrant des personnages pris au creux dâune nature mouvante et matricielle.
Dans un pays du Sud de la DrĂŽme, deux frĂšres vivent Ă©pargnĂ©s dix-sept ans plus tĂŽt par leur pĂšre qui dâun coup de folie assassina leur mĂšre et se donna la mort sous leurs yeux.
Daniel est devenu mutique depuis ce drame, prĂ©fĂ©rant « lire quâĂȘtre obligĂ© dâentendre » mais surtout Ă©crire. Avec son frĂšre, Richard qui est revenu boiteux de la Guerre dâAlgĂ©rie, il partage ce goĂ»t pour la musique et plus particuliĂšrement pour le blues.
Leur destin croise celui de la belle et féérique Alice, une fille du pays, abĂźmĂ©e par son mariage avec un lointain cousin, et de Vladimir, un bucheron dâorigine Serbo-croate, en exil.
Ce colosse a fui un village anĂ©anti par la guerre et trouve refuge, au bout dâun pĂ©riple jonchĂ© dâobstacles, dans lâamour et dans lâamitiĂ© mais surtout dans ces montagnes dont la forĂȘt et le ruisseau sâaccordent Ă sa solitude, malgrĂ© la rudesse des hivers.
Ce roman cristallin comme la neige fait vivre lâamour fraternel et transpire dâune gourmandise affectueuse pour les femmes vers qui les protagonistes semblent portĂ©s comme vers la langue.
Dans une Ă©criture aĂ©rienne dont les flocons rĂ©vĂšlent la beautĂ© et la dignitĂ© des ĂȘtres, tout en faisant miroir Ă leur noirceur profonde et Ă leur vilĂ©nie, la polyphonie des voix Ă©clot comme la sĂšve qui remonte la feuille par les phrases. Ces voix se rencontrent et apprennent strate aprĂšs strate Ă vibrer au ton justeâŠou plutĂŽt, elles apprennent Ă sâentendre et Ă se con-naĂźtre.
Extrait :
_« La vie dâavant ressemblait Ă une promesse non tenue et lâavenir Ă un malentendu. Puis on parvient Ă se frayer un chemin, un ailleurs, on recréé le dĂ©cor intime, on rĂ©ussit mĂȘme Ă se bĂątir une nouvelle demeure. On prend ce qui vient, le travail que personne ne veut, le vent le froid la solitude et la fatigue, le temps qui passe, les jours et les heures.
Ensuite, Ă lâimproviste, le plein sâinsinue, sâinsĂšre dans le vide, un petit nerf se met Ă craquer. Quelquâun surgit, vous Ă©claire vous traverse. Un regard ou un geste, une flamme ravivĂ©e dans le cĆur, les pas du danseur. Elle vous en retire les Ă©chardes et vous nâavez quâune envie : pouvoir, ultime tentative, convoquer les chers disparus, les rĂ©unir et recevoir leur assentiment. (âŠ) »_
*_FĂ©e dâhiver_,
DâAndrĂ© Bucher
Ăditions Le Mot et le Reste, 2012*
Pour celles et ceux qui ne connaĂźtraient pas encore le talent dâAndrĂ© Bucher, voici une bien belle façon de le dĂ©couvrir. Dans FĂ©e dâhiver, on sent le souffle dâun Jim Harrison, dont AndrĂ© Bucher est grand lecteur, mais lâĂ©criture de cet Ă©crivain poĂšte paysan est unique. Et justement, elle sent le vĂ©cu, le territoire arpentĂ©, la solitude affrontĂ©e. FĂ©e dâhiver est un roman Ă la fois Ăąpre et magnifique, austĂšre et puissamment physique, comme les lieux dans lesquels il prend place dans ce sud de la DrĂŽme, Ă la limite des Hautes-Alpes. Des lieux sauvages, entourĂ©s de montagnes, dĂ©sertĂ©s par les hommes partis rejoindre les villes, oĂč la vie, croit-on, offre plus de facilitĂ©s.
Le roman dĂ©marre sur un prologue, un article paru dans le journal le DauphinĂ© LibĂ©rĂ©, datĂ© du 31 aoĂ»t 1948. Un fait divers « Drame de jalousie dans le sud de la DrĂŽme », qui fait Ă©cho au titre du livre, FĂ©e dâhiver. Cette fĂ©e dâhiver qui vient comme pour rompre une malĂ©diction, une sorte de rĂ©paration dâaccrocs dans les mailles du destin.
La premiĂšre partie du roman est un journal intime Ă deux voix, sâĂ©talant entre 1965 et 1988. Une façon de prĂ©senter les lieux, le contexte, les personnages. Daniel et Richard sont deux frĂšres, lâun gĂ©ant et lâautre court sur pattes, lâun parle peu, lâautre ne parle plus du tout. Ce sont les deux enfants laissĂ©s orphelins par le drame familial Ă©voquĂ© dans lâarticle du journal. PlacĂ©s en famille dâaccueil par la DDASS, ils ont grandi et retournent maintenant vivre dans la ferme familiale aux Rabasses, pas trĂšs loin du village de Laborel. Une ferme dĂ©labrĂ©e, que Richard, lâaĂźnĂ©, va peu Ă peu transformer en casse. Daniel lui, muet depuis le drame, sâoccupe dâun troupeau de brebis. Deux marginaux en quelque sorte, repliĂ©s sur eux-mĂȘmes, que les gens alentour prennent pour des attardĂ©s.
Et puis, il y a les Monnier, qui ont une scierie. Le pĂšre Ă©tait lâamant de la mĂšre de Richard et Daniel, responsable en quelque sorte de leur malheur, mais il est mort lui aussi, emportĂ© par un cancer peu de temps aprĂšs. Restent les deux fils, dont lâaĂźnĂ© dirige maintenant la scierie, et le cousin Louis, le nabot que les frĂšres Monnier aimaient tant tyranniser, Ă©tant enfant. Depuis toujours enclins Ă la morve et Ă la mĂ©chancetĂ©, la vie nâavait pas aidĂ© Ă les changer ces deux-lĂ . Heureusement il y a Alice, la jeune sĆur. Alice est diffĂ©rente et elle nâa pas peur de passer du temps avec Daniel, pendant quâil fait pĂąturer ses brebis. Elle passe le voir, cherche Ă communiquer avec lui. Daniel lâaime beaucoup bien quâelle soit bien plus jeune que lui, seulement les annĂ©es passent vite. Alice travaille comme secrĂ©taire Ă la scierie de ses frĂšres, elle part Ă midi ravitailler les bĂ»cherons. Un jour, elle a dĂ©jĂ plus de trente ans, elle finit par dire oui au cousin Louis. Daniel dĂ©cide quâil ne parlera vraiment plus jamais et arrĂȘte son journal. Nous sommes en 1988.
Le roman enchaĂźne alors sur lâhistoire de Vladimir entre 1995 et 1998. Vladimir est serbo-croate et bĂ»cheron. En 1995, avant le cessez-le-feu entre les Serbes et les Bosniaques, sa sĆur et ses parents pĂ©rissent dans la destruction de leur village. Vladimir, câest son mĂ©tier qui lâa sauvĂ©, il Ă©tait dans la montagne en train de bĂ»cheronner quand câest arrivĂ©. Quand il est revenu, il nây avait plus rien, juste larmes, cendres et dĂ©combres. Il a donc fui, son pays, ses souvenirs, sa douleur. De pays en pays, une vie rude et solitaire, dâexilĂ©, de sans-papiers, avec pour seul bagage, seul lien avec son passĂ©, une anthologie bilingue de poĂ©sie des Balkans. Il exerce son mĂ©tier partout oĂč il peut, et de pays en pays, finit ainsi par arriver en France. Dans le parc du LubĂ©ron, il travaille comme surveillant dâincendies avec Alain, un Ă©tudiant qui prĂ©pare une thĂšse sur lâĂ©clatement de la pĂ©ninsule des Balkans, et parle donc un peu la langue de Vladimir. Ainsi, tout en guettant les feux, dĂ©broussaillant, Ă©claircissant les bois, il aide ce dernier Ă perfectionner son français. Le LubĂ©ron hors saison touristique est totalement dĂ©peuplĂ© au grand Ă©tonnement de Vladimir.
« â Et encore, tu nâas rien vu. Ici ça va, on est dans le LubĂ©ron. Passe seulement de lâautre cĂŽtĂ© du plateau dâAlbion, en redescendant jusquâĂ lâextrĂȘme pointe Sud de la DrĂŽme, Ă la limite des Hautes-Alpes, tu verras⊠câest bien pire. LĂ -bas mĂȘme les corbeaux sont inscrits sur les listes Ă©lectorales. Par contre en tant que bĂ»cheron, tu devrais pouvoir trouver. Plus personne ne veut faire ce boulot ».
Câest comme ça, quâen mars 1998, quelques mois aprĂšs la fin de leur contrat, Vladimir se retrouve face Ă Alice devant la scierie des Monnier.
« â Bonjour Madame. Je mâappelle Vladimir, je suis bĂ»cheron et je cherche du travail ».
Entre temps, Alice, avait donc vĂ©cu sa vie de femme mariĂ©e. MariĂ©e moins par amour que par peur de rester seule, et aussi sous la pression de ses frĂšres, histoire que la scierie reste en famille. Le petit Louis Ă©tait devenu un homme, toujours aussi faible, mais plus sournois, et puis il sâĂ©tait mis Ă boire, Ă boire et Ă frapper. Alice Ă©tait loin, bien loin de ses rĂȘves. AprĂšs huit annĂ©es de mariage, la coupe Ă©tait pleine, et elle avait quittĂ© le domicile conjugal, pour aller vivre dans un gĂźte dâune amie dâenfance, pas trĂšs loin des frĂšres Lacour, Richard et Daniel. Ăa faisait longtemps quâelle ne les voyait plus, elle sâen voulait. Les choses allaient changer.
Vladimir donc, est embauchĂ© par la scierie. Non dĂ©clarĂ©, il loge dans une caravane vĂ©tuste sans aucune commoditĂ©, mais il a lâhabitude, et se contente de ce quâil a, jusquâau jour oĂč les frĂšres Lacour viennent lui tĂ©moigner quelques signes dâamitiĂ© et finissent par lui proposer dâamĂ©nager sur leurs terres, dans une cabane Ă remettre en Ă©tat, au fond du Val Triste, Ă quelques kilomĂštres de leur ferme.
« Une taniĂšre toute en rondins de pins mal Ă©quarris, adossĂ©e Ă la forĂȘt et donnant sur une clairiĂšre avec une vaste prairie oĂč serpentait un ruisseau qui prenait sa source en haut du vallon. Lâeau y Ă©tait fraĂźche mĂȘme en Ă©tĂ© et elle avait un lĂ©ger goĂ»t de rouille ».
Vladimir ne se doute pas quâil va prĂ©parer lĂ un nid dâamour pour une fĂ©e dâhiver.
AndrĂ© Bucher a lâart de dĂ©crire la nature, les sentiments quâelle provoque et ses propres sentiments Ă elle, en tant quâentitĂ© vivante Ă part entiĂšre, dâune façon totalement originale, des images non attendues qui donnent beaucoup de fraĂźcheur Ă son Ă©criture, outre que lâhistoire elle-mĂȘme est captivante, toute pleine de rebondissements, de profondeur, dâhumanitĂ©, et de rage aussi. Vraiment, ce roman est un torrent de montagne Ă glisser Ă votre chevet, il serait dommage de sâen priver.
Nous sommes dans la DrĂŽme du Sud, aux Rabasses, en haut du col de Perty. Le pays est sauvage, immense, dĂ©sert. Et puissamment habitĂ©. Le texte en diffuse le moindre souffle, lâhumeur la plus infime. Et le confronte, Ă chaque instant, avec les personnages qui sây inscrivent.
On pense Ă Jim Harrison, Ă William Tapply, Ă ces auteurs que les AmĂ©ricains classent sous lâĂ©tiquette « nature writing ». Le scĂ©nario pourrait ĂȘtre celui dâun roman noir. Deux frĂšres brĂ»lĂ©s par lâimage de leur pĂšre exĂ©cutant leur mĂšre avant de se donner la mort, un bĂ»cheron dâorigine serbo-croate, unique rescapĂ© dâune famille dĂ©cimĂ©e par la guerre. Et Alice, au milieu de tous ces hommes.
La violence, Ă tout moment, est en embuscade. Mais AndrĂ© Bucher est un poĂšte et la tragĂ©die vire au conte de fĂ©es. Il sâattache aux lumiĂšres, aux nuages, Ă la grandeur du ciel, traque les silences, fait parler les non-dits. LâĂ©motion est Ă fleur de mots, la langue puissamment imagĂ©e. Le livre est court, mais il multiplie les points de vue et les formes, se dĂ©ploie lentement, infuse dans la mĂ©moire des lecteurs. Au point final, il nâa pas dit son dernier mot.
La nature recĂšle dâinspiration poĂ©tique pour lâhomme et la femme ; sans ces derniers, la nature nâa pas dâhistoire Ă raconter. Par lâintermĂ©diaire de ses personnages, Ă©voluant dans un paysage de la DrĂŽme, AndrĂ© Bucher nous rĂ©vĂšle cette poĂ©sie. Quatre inconscients cheminent lentement au sein de cet espace vivant, dĂ©voilant sa beautĂ© comme sa cruautĂ©.
Dâun cĂŽtĂ© il y a Richard et Daniel, deux frĂšres sortis dâun fait divers quâils subirent enfants. Face Ă lâinsolence de la vie qui continue sans sâarrĂȘter sur ceux quâelle a blessĂ©s, ils refusent de sây inscrire : lâun reclus en mĂ©canicien du bout du monde, lâautre murĂ© dans son silence. Tel le vol du hĂ©ron « soustrait au lent dĂ©roulĂ© mĂ©canique de lâhorloge du temps », ils se suspendent dans leur souffrance. Ce quâils ne peuvent exprimer les empĂȘche dâatterrir, de grandir.
De lâautre il y a Alice et Vladimir, ceux qui malgrĂ© leurs blessures ne renoncent pas. Elle, leur fĂ©e dâhiver Ă tous, affirme que lâon est en rien obligĂ© de porter le fardeau de ses parents : « elle en refusait lâhĂ©ritage, ce nâĂ©tait pas une fatalitĂ© ». Lui, exilĂ© dâun pays en guerre, veut « se confronter Ă une nature vivante », il « ne conçoit pas que puisse sâĂ©vaporer le souffle, lâespoir dâune vie nouvelle ». Pourtant, malgrĂ© la chaleur dĂ©licate quâil instille en elle, malgrĂ© lâenvie de « se retrouver au lit avec lâamour », la crainte dâun virage incertain les retient de prendre le train qui siffle sous le lit.
Dans ce « grand livre naturel » oĂč « chacun dissimule ses manques dans son caisson de fureur Ă©tanche », lâunivers poĂ©tique de la nature, complice, animĂ© lorsque le silence et la solitude se parlent, leurs permet de sâenvoler dans des imaginaires qui soulagent la souffrance, qui prĂ©disent lâavenir.
On sent dans la gorge « hennir les Ă©toiles explosĂ©es » que la glace mĂȘlĂ©e Ă la neige finit par obliger Ă se taire ; les flocons amortissent les beaux bruits blancs. On frotte les galets du fond de lâeau, « parents Ă©loignĂ©s des Ă©toiles », pour faire venir lâĂ©clat des brillants qui cascadent sur « le grand toboggan du ciel ». On se projette dans « lâeau, le courant, qui dĂ©tache les amarres, qui transporte dans une vie nouvelle ». On laisse le vĂ©gĂ©tal lancer des dĂ©fis Ă un dĂ©luge de mĂ©canique. Et lorsque « lâaigle royal danse la bienvenue », que « le soleil presse timidement son citron » ou que « le nuage donne la rĂ©plique au ruisseau », le lecteur, aidĂ© par le style, doit ralentir pour laisser naĂźtre lâimage ou, si elle ne vient pas, se laisser bercer par la poĂ©sie.
Portés par ces visions subliminales, les quatre naufragés progressent intérieurement, douloureusement, au rythme de leurs temporalités respectives. Petit à petit, « alors que fondamentalement rien ne change, tout paraßt différent ». Chacun attend son tour, sans amertume, pour réussir à « se parler autrement que du bout des lÚvres, se toucher davantage que du bout des doigts ».
Un livre qui sort de lâhiver avec espĂ©rance.
Festival Du Livre Et De La Presse Dâecologie
Au Val Triste, âil existe un site Ă©trange dans le col quand le vent sâĂ©nerve oĂč, dâune plate-forme taillĂ©e dans la roche, on peut Ă©couter la montagne chanter.â
Sâil est un Ă©crivain français quâon peut rattacher au courant âNature Writingâ, oĂč lâon croise les AmĂ©ricains Jim Harrison et Dan OâBrien, câest bien AndrĂ© Bucher. Son nouvel Ă©diteur le confirme en intĂ©grant FĂ©e dâhiver, sixiĂšme roman de lâauteur, au sein dâune collection qui accueille aussi le Walden dâHenry D. Thoreau. Sâil y trouve sa place avec logique, par la prĂ©sence des paysages bruts de la DrĂŽme reculĂ©e et leur description poĂ©tique, son intĂ©rĂȘt littĂ©raire rĂ©side surtout dans la justesse dâune confrontation de cette nature omniprĂ©sente aux actions et aux sentiments des personnages.
Lâon dĂ©marre par un journal relatant un fait divers tragique survenu en 1948, quand un pĂšre en proie Ă la folie abat sa femme devant ses deux fils. On retrouve ces frĂšres dix-sept ans plus tard, lâun devenu mutique, lâautre blessĂ© par la guerre dâAlgĂ©rie, mĂȘlant leurs destins Ă ceux dâautres personnages, eux aussi en dĂ©sĂ©quilibre entre passĂ© et prĂ©sent, espoir et Ă©chec. Ainsi Vladimir, un bĂ»cheron dâorigine serbo-croate, unique rescapĂ© dâune famille dĂ©cimĂ©e par la guerre des Balkans, vit un exil secret et douloureux. On le voit dâabord errer, seul, dans les paysages noircis et dĂ©truits de son pays, oĂč il ne reste que âlâodeur diluĂ©e de la peurâ. Des annĂ©es plus tard, en France, changement de perspective : il attend le printemps et sâoccupe de reboisement en songeant Ă Alice, joyeuse et rayonnante, avec qui il devrait âpouvoir oublier et tĂącher de recommencerâ.
MalgrĂ© sa briĂ©vetĂ©, FĂ©e dâhiver surprend plus dâune fois par ses changements de direction narrative et la variation de ses points de vue. Complexe dans sa structure mais simple dans son trajet, le roman, empreint dâune atmosphĂšre de conte merveilleux, avance avec sĂ©rĂ©nitĂ© de la douleur Ă la lumiĂšre.
AndrĂ© Bucher est Ă©crivain, agriculteur biologique et bĂ»cheron. Depuis plus de trente ans, il vit aux confins de la DrĂŽme et des Alpes de Haute-Provence, dans la vallĂ©e du Jabron. Dans ce lieu sublime et sauvage, entre terre et ciel, lâĂ©crivain des grands espaces, druide Ă la barbe broussailleuse, regard bleu, invente des rĂ©cits de hautes solitudes, de rĂ©sistances. Il publie FĂ©e dâhiver, son sixiĂšme roman aux Ă©ditions Le mot et le reste.
Deux frĂšres de guingois reprennent Ă la guitare une chanson de Bob Dylan. Richard lâaĂźnĂ© boĂźte Ă cause de la guerre dâAlgĂ©rie. Daniel le petit est muet. Un voile noir pĂšse sur le rĂ©cit. Un drame de la jalousie. La mort tragique des parents. Daniel joue au sourd-muet. «A chaque fois on terminait le morceau avec lâimpression que lâĂ©tau qui nous comprimait avait lĂąchĂ©, que notre poitrine lacĂ©rĂ©e sâĂ©tait Ă©largie. (âŠ) un cri silencieux faufilĂ© par le nez et distillĂ© peu Ă peu par les yeux». Ce chant de Dylan fait remonter Ă la surface le traumatisme de lâenfance. Le roman sâouvre avec le journal de Daniel. Richard dĂ©couvre le journal et rĂ©pond Ă son frĂšre. Nous sommes dans la DrĂŽme du sud, aux Rabasses, en haut du col de Perty. PrĂ©sent, passĂ© composĂ©, passĂ© simple et imparfait, comme des couches gĂ©ologiques de la mĂ©moire. «Alice, câĂ©tait ma fĂ©e dâhiver», Ă©crit Daniel en mars 1975. Le rĂ©cit est elliptique. Avec Alice, câest une amitiĂ© amoureuse, les mots pour elle, les silences pour lui. Elle a treize ans de moins. Elle sâĂ©chappera. Câest la sĆur de «ces deux cons de Robert et Pierre». Ces trois-lĂ sont les enfants du «monsieur de la scierie», en bas du col, avec qui se promenait la mĂšre de Richard et Daniel. Les Monnier et les Lacour.
«Et puis, lui qui autrefois lâaimait tant, la neige sur le sang, la terre dĂ©chirĂ©e. La neige mensongĂšre rĂ©pandue sur les routes, les champs, les arbres dĂ©troussĂ©s de leurs feuilles». Vladimir â il nâa plus de nom de famille â est un autre personnage de la perte et de lâexil. Il traverse le chaos de la guerre dans les Balkans. BĂ»cheron, il fuit en SlovĂ©nie. Puis la Serbie, le MontĂ©nĂ©gro au bord du «lac noir de Durmitor», lâItalie. Un «vieux bonhomme» le guide par le col de FrĂ©jus. Il vit au jour le jour de petits boulots : Grenoble, Gap, parc rĂ©gional du LubĂ©ron. En 1998, Vladimir arrive dans le canton de SĂ©deron. «(âŠ) en tant que bĂ»cheron, tu devrais pouvoir trouver. Plus personne ne veut faire ce boulot». Le rĂ©cit progresse de chapitres en chapitres, de personnages en personnages. AprĂšs Vladimir, Alice et sa vie dĂ©saccordĂ©e. «(âŠ) on a quâune envie : se retrouver au lit avec lâamour. Certainement pas avec des gants de boxe». Viendra un temps Ă la fin du livre oĂč les voix seront mĂȘlĂ©es, pour dire une communautĂ© possible. Mais menacĂ©e.
Pour Alice, lâarrivĂ©e de Vladimir, câest une Ă©chappĂ© belle, amoureuse et sensuelle. Pour Daniel et Richard, câest un frĂšre de solitude Ă aider. Mais pour Robert, Pierre et Louis, le cousin, qui entre-temps a Ă©pousĂ© Alice, câest un gĂ©ant qui finit par gĂȘner. Tragique processus de rĂ©pĂ©tition de la violence. Alors, comme un sursaut, entre terreur et beautĂ©, entre terre et ciel, ils rĂ©sistent.
AndrĂ© Bucher, arpenteur des Ă©motions enfouies, installe ses personnages dans un royaume intermĂ©diaire, entre fait divers et conte de fĂ©e. Il dĂ©tourne le roman noir. Dans une danse du fond et de la forme, il accompagne le combat de libertĂ© de ses personnages, leur quĂȘte dâamour, dâamitiĂ© et de beautĂ©. Une Ă©criture Ă fleur de peau. Sans pathos. Un rĂ©cit Ă©purĂ©. Des voix-rĂ©cits qui se rejoignent et se rĂ©pondent. Une ribambelle dâexpressions imagĂ©es dit la vie du ciel et des nuages, des montagnes, du soleil et de la lune, de la neige et du vent, des Ă©toiles, de la lumiĂšre et des ombres. ImagĂ©es mais pas abstraites. «OĂč vont les petits nuages les poches gonflĂ©es de noisettes au lait en dĂ©passant au sommet du col dâun tour de piste les Ă©cureuils sur leur vĂ©lo ?» Enfance du langage ; emprunts Ă lâoralitĂ© et au sens populaire, paysan ; effet de sidĂ©ration ; propagation des affects. La nature nâest pas un dĂ©cor mais un ĂȘtre animĂ©.
La Cascade aux miroirs mettait en scĂšne lâaffrontement du feu et de lâeau. FĂ©e dâhiver accompagne le baiser de lâair et de lâeau. Un bestiaire habite cette histoire : ours, hĂ©ron, cerf, lapins blancs, chien, moutons, mulots, hirondelles, grenouilles, aigle, merle blanc, corbeau, castors, corneilles, rouge-gorge, brochet, papillons⊠Entre rĂ©el et imaginaire. Les descriptions ancrent le rĂ©cit dans une rĂ©alitĂ© concrĂšte : technique de la coupe du bois, gĂ©ographie, botanique, gĂ©ologie. Les souvenirs rebondissent sur des objets transitionnels : une veste, une poupĂ©e, un ours en peluche, des galets⊠Ces galets sont mĂ©taphores du jeu littĂ©raire, dĂ©tours de la grammaire (zeugmas, inversions, mĂ©taphores filĂ©es, double sens concret/abstraitâŠ), ricochets des mots et des sons, des images et du sens, musicalitĂ© de la phrase. «Langue source, eaux sourdes de ma bouche». Inventer une langue pour une expĂ©rience sensible. TraversĂ©e des ombres. Féérie fragile.
AndrĂ© Bucher est qualifiĂ© en quatriĂšme de couverture dâĂcrivain-paysan. InstallĂ© dans la DrĂŽme depuis 1975, il est lâun des pionniers de lâagriculture bio en France et âune des voix les plus singuliĂšres de la littĂ©rature française contemporaineâ. Ce livre est son sixiĂšme roman.
Un court roman â 150 pages â mais un roman qui exige de vous une attention certaine. Et qui vous paye en retour dâun plaisir certain. Deux frĂšres orphelins, un Ă©tranger, deux autres frĂšres, leur sĆur, et un cousin sont les personnages principaux. Ils vivent dans un coin âperduâ â isolĂ©, si vous prĂ©fĂ©rez â de montagne. Les orphelins sont proches de la nature et en symbiose avec elle, comme lâĂ©tranger bĂ»cheron qui travaille pour la scierie des deux autres frĂšres, la sĆur a malheureusement Ă©pousĂ© le cousin. Il sâagit dâune histoire dâamour. Dâamour de la vie, de la nature, de la libertĂ©, du plaisir. Un amour gĂąchĂ© un temps par la bĂȘtise et la jalousie. AndrĂ© Bucher aime ses personnages â les sympathiques â comme, il me semble, Conrad Lorenz aime âsesâ animaux. Et il les observe de la mĂȘme façon quâil observe la nature avec une attention amoureuse. Comme un entomologiste, un ethnologue amoureux de son sujet. Et bien sĂ»r, parce quâil a du style, une plume, nous prenons faits et causes pour ceux dont on dĂ©cĂšle quâils sont proches de lui et plus intĂ©ressants que les autres, les soiffards un peu abrutis. Ceux Ă qui il fait dire : âOn est entre gens intelligents, non ? Alors Ă©vitons dâĂ©changer des idĂ©es.â
Un livre pour faire un beau voyage au pays des humains, pas pour prendre le train.
Il fait froid, et câest avec dĂ©sormais une certaine amertume que lâon reluque notre thermomĂštre. Glacial⊠Et si se rĂ©chauffer le cĆur et apprĂ©cier de nouveau le froid vous semble difficile, ce petit bijou gelĂ© quâest FĂ©e dâhiver dâAndrĂ© Bucher est le bon remĂšde littĂ©raire. Ecrivain-paysan, cet auteur basĂ© Ă Montfroc a le chic pour sublimer la DrĂŽme aux prises avec les saisons. Un livre Ă dĂ©guster, lentement, dâune poĂ©sie et dâune beautĂ© rare.
ĂgratignĂ©s par la vie
Aux alentours de la ferme des Rabasses, avoir le cĆur en charpie semble ĂȘtre la rĂšgle. Tous des gueules cassĂ©es, Ă©gratignĂ©s sĂ©rieusement par la vie. Daniel et Richard dâabord, deux frĂšres unis Ă la vie Ă la mort par lâassassinat de leur mĂšre et le suicide coupable de leur pĂšre, et ce malgrĂ© la Ddass et les foyers, ont vieilli ensemble de leur ferme-ferraillerie. Le premier, la quarantaine passĂ©e, ne sâest jamais dĂ©parti de son mutisme volontaire sans pour autant renoncer Ă communiquer. Le second, boiteux mais solide de caractĂšre, veille sur son petit frĂšre et sait aujourdâhui parler autrement. Deux hommes de la nature, un poil bourrus, un peu sauvages, que lâon regarde bizarrement au village. Puis il y a les frĂšres Monnier, patrons de la scierie, notables sĂ»rs dâeux, ennemis jurĂ©s des deux autres car leur mĂšre fut lâamante de leur pĂšre. Et enfin Alice Monnier, douce sĆur de ses brutes de frangins, Ă lâĂąme qui doute entre les conventions et ce quâelle attend vraiment. Câest quâon ne sâamuse pas tous les jours aux Rabasses, sauf des choses simplesâŠ
Le plaisir des choses simples, Vladimir ne cherche que ça. Dâorigine serbo-croate, il a fui son pays pour ne laisser derriĂšre lui que les cadavres de sa famille, fauchĂ©e par la guerre. En vrai homme des bois, il Ă©chouera dans la scierie des Monnier. Mais câest auprĂšs de Daniel, Richard et Alice quâil construira sa vraie famille.
Du Boris Vian hivernal
Arbres gelĂ©s, terre qui craque, vols dâoiseaux tourmentĂ©s, frĂ©missement de la nature⊠AndrĂ© Bucher parvient Ă saisir la beautĂ© de la forĂȘt de façon saisissante. En bon contemplatif (oserons-nous parler de jouisseur ?), il met son adoration du paysage et de ce qui lâhabite au profit de ses textes. FĂ©e dâhiver vous entraine par bourrasque, vous pousse Ă sortir de chez vous et regarder droit dans les yeux cet hiver qui sâaccroche. Autant dans lâhumain que dans lâanimal ou le vĂ©gĂ©tal, il est dâune justesse remarquable, dâune douceur et dâune poĂ©sie inimitable. Suivant ses personnages sans jamais les brusquer, il les observe et sa bienveillance est lumineuse. Ecrivant comme il ressent les choses, ses mots se suivent dans une logique mi-absurde pleine de beautĂ©.
âLa lune nonchalante refuse de sâen aller. Elle se parfume avec un dĂ© Ă coudre, au bord de lâarchipel de cirrus dessinĂ© par la nuĂ©e. Elle aimerait que les poissons dansent et mouchent, la bouche pleine de brioche. Elle sait que le ciel va sâobscurcir.â
Du Boris Vian hivernal et ânaturellement inspirĂ©â, magique !
Variant les styles, donnant la parole Ă chaque protagoniste, AndrĂ© Bucher, fidĂšle au sud de la DrĂŽme, nous raconte une nouvelle tranche de vie et un amour difficile entre Alice, secrĂ©taire dans une scierie familiale et Vladimir, sans papiers croates. Avec une Ă©criture trĂšs lyrique, la description au fil des saisons, dâun coin perdu des Alpes du Sud. Une fable contemporaine qui semble pourtant en dehors du temps.
FĂ©e dâhiver, le sixiĂšme roman dâAndrĂ© Bucher, vient de paraĂźtre aux Ă©ditions Le Mot et Le Reste. Docker, bĂ»cheron, berger puis paysan, cet Alsacien dâorigine vit Ă Montfroc, dans les Alpes de Haute Provence. Rencontre avec un homme entrĂ© en littĂ©rature.
Comment vont Alice et Vladimir ? Câest la premiĂšre question que je pose Ă AndrĂ© Bucher quand je rencontre ce gĂ©ant perchĂ© sur sa montagne dans la ferme du Grignon, Ă Montfroc, oĂč cet Alsacien dâorigine sâest installĂ© il y a plus de trente ans. « Mes personnages sont tous des Ă©chouĂ©s, des cabossĂ©s » dit lâauteur. Certes mais on dĂ©couvrira, au fil de lâhistoire que certains ont davantage droit au bonheur que dâautres. FĂ©e dâhiver commence par lâĂ©vocation dâun drame de la jalousie au lieuÂdit Les Rabasses dans le col de Perty, au sud de la DrĂŽme. Deux frĂšres, Daniel et Richard, se retrouvent orphelins et aprĂšs avoir grandi dans une famille dâaccueil, retournent Ă lâĂąge adulte dans la ferme familiale. A deux pas vivent Robert, Pierre et Alice, dont le pĂšre est liĂ© aux tragiques Ă©vĂšnements. « Dans ce que jâesquisse, on a deux familles poursuivies par lâhistoire. Mais ce nâest pas leur histoire. Dans ces rĂ©gions câest souvent le cas. La haine ancestrale. Entre eux, point de salut. Mais hors dâeux, oui. » Daniel est mutique depuis la mort de ses parents. Il est amoureux dâAlice, mais AndrĂ© Bucher renonce Ă cette « dualitĂ© attendue et classique ». Le salut viendra de Vladimir, un exilĂ© sans papier, un bĂ»cheron serbo-Âcroate qui a fuit son village aprĂšs le massacre de sa famille. « Un personnage de la perte aussi. Il est neuf pour eux. Ăa mâintĂ©ressait. Vladimir est le nĆud gordien. Il arrive comme un ovni. Câest un ĂȘtre humain qui va raviver un contexte. Un accĂ©lĂ©rateur. » AndrĂ© Bucher nâa pas souhaitĂ© une fin tragique : « Jâai dĂ©tournĂ© les codes du roman noir. Câest un fait divers transformĂ© en conte de fĂ©e. » Le premier coup de baguette magique sera pour Alice et Vladimir, mais comme lâauteur ne voulait pas faire dâAlice la seule muse, il fait apparaĂźtre une deuÂxiĂšme fĂ©e. Richard, vieux garçon esÂseulĂ© dans ses montagnes, rencontre Donna, danseuse dans une boĂźte de nuit. Rencontre improbable ? Ce nâest pas lâavis dâAndrĂ© Bucher qui pense quâ « il nây a rien dâinexorable, les gens cabossĂ©s peuvent garder une ferveur ».
LE PAYS, UN PERSONNAGE
Dans les romans dâAndrĂ© Bucher, le pays est toujours un personnage, aimĂ©, quittĂ©, retrouvĂ©, idĂ©alisĂ© par des bĂ»cherons, des paysans et des bergers â trois mĂ©tiers quâa exercĂ©s cet agriÂculteur bio Ă la retraite. CampĂ© sur ce socle inĂ©branlable, lâauteur sâimpose le challenge de « trouver une focale diffĂ©rente Ă chaque roman ». Il cherche un « angle, une atmosphĂšre » qui va engendrer une autre Ă©criture. « SouÂvent un auteur marche dans ses pas. On reproduit lâunivers dans le mĂȘme moule. Rien de tel pour mâagacer que les descriptions rĂ©currentes, comme « la brume bleue des montagnes ». Il faut trouver dâautres images. » Pour renouveler son Ă©criture tout en conserÂvant son style fait de phrases courtes, AndrĂ© Bucher a choisi « dâanimer » la nature qui devient une personne : « Si Ă la place de la nature, câĂ©tait un aniÂmal, je dirais que je fais de lâanthroÂpomorhisme. Le plus flagrant ce sont les nuages. Ils surveillent, sont bienÂveillants, inquiĂ©tants. » Au chapitre intitulĂ© le Val Triste, AndrĂ© Bucher Ă©crit : « OĂč vont les petits nuages les poches gonflĂ©es de noisettes au lait en dĂ©passant au sommet du col dâun tour de piste les Ă©cureuils sur leurs vĂ©los?â « Depuis La cascade aux miroirs (2009), je suis plus dans le chant », explique-t-il. « Avant jâĂ©tais plus dans la narration. Si vous Ă©crivez les phrases lâune sous lâautre, vous verrez quâil y a des rimes. Si on se met Ă lire Ă voix haute, on comprend mieux. Mais attention ce nâest pas un poĂšme, lâhistoire doit entraĂźner les gens. Je travaille ma langue, une hisÂtoire sans langue, câest comme un jour sans pain. »
NE PASĂCRIRE Ă LA BONNESAISON
« Les idĂ©es germeront des Ă©motions », câest la dĂ©marche quâAndrĂ© Bucher propose aux lecteurs. « Je suis lĂ pour rendre compte dâun territoire autant intime que gĂ©ographique. Je cherche Ă partager des sentiments et des senÂsations. » Quand AndrĂ© Bucher met en scĂšne une magnifique riviĂšre pleine de crevettes et dâĂ©crevisses, câest sa maniĂšre de montrer que lâeau nâest pas polluĂ©e, ce qui est de plus en plus rare. « Mon travail, câest quâon sâinterroge. Le monde en a assez des sentences ! La conscience Ă©cologique doit passer par la beautĂ© de la planĂšte. » Dans son prochain roman, le hĂ©ros est un cerf « de 12 ou 14 cors », il ne sait pas encore, mais ce sera une figure tutĂ©laire de la vallĂ©e, traquĂ©e par les chasseurs. Il a dĂ©jĂ des quantitĂ©s de notes accumulĂ©es lors de ses moments de disÂponibilitĂ©s, la nuit ou en hiver. « Je suis agriculteur Ă la retraite mais mon fils a repris la ferme et jâai pris lâhabitude de ne pas Ă©crire Ă la bonne saison, car je lâaide. » AndrĂ© Bucher a dĂ©jĂ quelques personnages dont un marionnettiste. Il se verrait bien faire rĂ©apparaĂźtre la la jeune-fille de 17 ans qui disparaĂźt dans DĂ©neiger le ciel (2007), ou bien JĂ©rĂ©my, personnage de son premier roman, Le pays qui vient de loin (2003). Le casting nâest pas bouclĂ©, et bien quâil ait accumulĂ© assez de notes pour nourrir des centaines de pages, AndrĂ© Bucher ne se lancera pas avant dâavoir trouvĂ© son scĂ©nario.
AndrĂ© Bucher, Ă©crivain paysan bio au parcours atypique (admis Ă Normale Supâ, il prĂ©fĂšre voyager et enchaĂźner les boulots de docker ou de berger) fait dialoguer quatre Ă©clopĂ©s de la vie, isolĂ©s dans les cols du sud de la DrĂŽme. Les destins dâune secrĂ©taire fuyant son mari, de deux frĂšres marquĂ©s par une enfance dramatique et dâun bĂ»cheron clandestin se rencontrent dans cette ode Ă la nature et au verbe troussĂ©.
Il sâagit lĂ dâune exclusivitĂ© nationale. En effet, lâattachant Ă©crivain-paysan qui rĂ©side dans les Baronnies et la VallĂ©e du Jabron est aujourdâhui encore chez JoĂ«l GattefossĂ© Ă la librairie âLe Bleuetâ Ă Banon. De 10 heures Ă 19 heures, vous aurez tout le loisir de demander une dĂ©dicace de lâauteur sur la page de garde de son dernier ouvrage : âFĂ©e dâhiverâ (Ă©ditions le Mot et le Reste).
Le sixiĂšme roman de lâauteur est de nouveau captivant. Tout commence par un fait divers comme il en existe des dizaines tout au long dâune annĂ©e. Celui-lĂ est particuliĂšrement triste. Non pas parce quâil concerne un drame de la jalousie qui se solde par deux coups de fusil, mais parce quâil envoie du mĂȘme coup des enfants Ă la Ddass, privĂ©s quâils sont dĂ©sormais de leurs gĂ©niteurs. Daniel et Richard parviendront-ils Ă dĂ©nouer le fil de leur existence eux qui, repliĂ©s sur eux-mĂȘmes semblent comme Ă©chouĂ©s sur une terre triste, privĂ©s dâaffection depuis leur plus jeune enfance et sujets, dĂšs lors, Ă des troubles psychiatriques ?
AndrĂ© Bucher le sait bien : le soleil comme la mort ne peuvent regarder fixement. Le livre pourtant, par lâintermĂ©diaire de la plume aiguisĂ©e de lâauteur y parvient. Et promet de beaux lendemains.
Alors quâĂ 65 ans, il a pris sa retraite de paysan des montagnes du sud de la DrĂŽme, militant bio de la premiĂšre heure et pionnier dâun art de vivre alternatif, AndrĂ© Bucher (fondateur de la foire bio de Montfroc) poursuit sa carriĂšre dâĂ©crivain en livrant un 6e roman, âFĂ©e dâhiverâ. Ce dernier opus, sorti de derriĂšre ses fagots de bois de la vallĂ©e du Jabron, est un de ces romans noirs, mĂ©lancoliques et douloureux que lâauteur nous a habituĂ©s Ă aimer. Un roman Ă©crit dâune plume incandescente qui raconte la vie de personnages en proie Ă lâaventure intĂ©rieure et qui affrontent leurs dĂ©mons en un huis clos fascinant. Une fois de plus, AndrĂ© Bucher nous envoĂ»te Ă nouveau dâune dramaturgie aux accents panthĂ©istes au cĆur de la nature grandiose de ces PrĂ©alpes de Haute-Provence quâil connaĂźt si bien. Avec sa langue rocailleuse et sonore, il parvient Ă faire resurgir, dans ce lieu magique et imprĂ©gnĂ© de prĂ©sences paĂŻennes un passĂ© essentiel pour des personnages en quĂȘte dâidentitĂ©.
Un western rhĂŽnalpin
Alice, la quarantaine passĂ©e, secrĂ©taire dĂ©senchantĂ©e de la scierie, entend quitter un mari mĂ©diocre et Ă©chapper Ă la tyrannie de ses frĂšres, pourris par lâargent. Vladimir, le bĂ»cheron serbo-croate clandestin, fuit son passĂ© et la guerre des Balkans. Daniel et Richard, deux vieux frĂšres un peu rockânâroll, ont des comptes Ă rĂ©gler avec leur enfance. Une fille de joie triste et un vieux berger solitaire complĂštent leur univers. Tous sont des cabossĂ©s de la vie. Mais Ă force de rĂȘves, ces Ă©corchĂ©s vifs parviendront Ă dĂ©nouer le fil de leur existence. A la fin du rĂ©cit, ils auront dĂ©couvert que leurs vĂ©ritables racines plongent dans lâamour profond quâils vouent Ă la nature sauvage, rude et belle, comme une promesse tranquille.
âFĂ©e dâhiverâ est un roman qui se lit dâune traite, comme un polar, comme on Ă©coute un morceau de blues. Un hymne aux grands espaces, un western rhĂŽnealpin dont lâĂ©criture rythmĂ©e par les chansons de Bob Dylan Ă©voque les grands Ă©crivains amĂ©rindiens contemporains Rick Bass ou Jim Harrison dont lâauteur est un grand lecteur. La parution de âFĂ©e dâhiverâ est prĂ©vue le 19 janvier aux Ă©ditions le Mot et le Reste.
Il faut croire Ă la chance.
Elle peut aider le talent,
mĂȘme si, souvent,
on le voit suivre la chance en boitantâŠ
Câest un vrai bonheur de dĂ©couvrir le prĂ©cieux catalogue dâune petite maison dâĂ©dition par ce superbe livre dâAndrĂ© Bucher ! De lĂ Ă penser quâil revient aux petits lâavantage et le courage de prendre le risque incombĂ© dâantan aux grands â en publiant des trĂ©sors littĂ©raires pas assez marchands ou dans lâair du temps â il nây a quâun pas que nous ne franchirons pas car « A quoi bon parler, aboyer des mots ou les promener en laisse si câest pour que les gens vous mordent⊠» Nous sommes des Ă©picuriens pacifistes, dâheureux archĂ©ologues du plaisir savourant leurs trouvailles. Comment dâailleurs ne pas sourire au clin dâĆil nominal de cette maison marseillaise qui Ă©dite un ouvrage oĂč Le Mot est la source dâune si belle langue et le Reste une idĂ©e chaleureuse de son partage.
AndrĂ© Bucher nous invite Ă le suivre dans un livre en forme de poupĂ©e russe, oĂč trois histoires sâemboĂźtent, en dĂ©tournant les codes dâun roman noir Ă intrigue pour nous offrir un long poĂšme en prose dâune singuliĂšre et inquiĂ©tante beautĂ©. Jouant sur divers registres (journal, poĂšme, chanson, introspection, dialogue, rĂ©cit), lâĂ©crivain se livre Ă un examen poĂ©tique de la nature â premier personnage de lâouvrage â ce qui lui permet de plonger dans les profondeurs de lâidentitĂ© humaine et de sa dimension spirituelle. Il sâimmisce, en une finesse exquise, dans toutes les failles comportementales quâil explore avec justesse. Ses antihĂ©ros qui Ă©voluent dans un coin de la DrĂŽme du Sud, dĂ©serte et sauvage, ne sont pas des caricatures du bien et du mal mais des ĂȘtres plein de doutes, de rĂȘves et dâamour, dont « la vie dâavant ressemble Ă une promesse non tenue et lâavenir Ă un malentendu ». Certains ont des comptes Ă rendre avec leur enfance, dâautres avec lâexil, leur famille ou plus subtilement avec la prise de parole quand les mots tuaient les voix (bel Ă©cho de La Saga de Youza du lituanien Youozas Baltouchis) mais tous, bien quâĂ©chouĂ©s, sont porteurs de lumiĂšre et dâespoir : « Une sorte dâĂ©quilibre se maintenait, des vies calĂ©es entre envol et chute, croissance et dĂ©composition. Il a trouvĂ© dans la nature une sorte de veine magique de la vie, une sorte de stase, une sorte de lieu oĂč la vue et lâapparence des choses (les surfaces) disparaissaient pour laisser la place Ă leur essence (ces chaudes molĂ©cules dâodeurs) qui Ă©tant ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e, illuminĂ©e, circonscrite, possĂ©dĂ©e. »
Dans le silence et la perte, ce conte surrĂ©aliste, dâune profonde tendresse et dâune chaude humanitĂ©, brille par une sobriĂ©tĂ© rare, une dĂ©licatesse de perceptions et dâimpressions intimes, une admirable richesse mĂ©taphorique. Des hĂ©ritages musicaux et des vertiges mĂ©taphysiques peuplent ses images poĂ©tiques. Les silences, les blancs, les non-dits sont dâune exceptionnelle densitĂ©. Quand ils sâagrandissent, la lumiĂšre devient plus intense, parfois plus grave. Lâespace et le temps se tĂ©lescopent alors pour luire dans une irrĂ©mĂ©diable fĂ©erie. AndrĂ© Bucher est un poĂšte, doublĂ© dâun romancier, un nature writter qui a le goĂ»t de la langue, des sonoritĂ©s, qui a le sens du rythme, de la fratrie et des affinitĂ©s littĂ©raires que ses lecteurs identifieront sans peine. On le lit quand on a « besoin de calme, de bienveillance et dâair pur, un petit capital dâoxygĂšne et dâespoir. » On le lit quand on a besoin de la beautĂ© dâun refuge, dâun endroit retirĂ© du monde, idĂ©al pour loger les rĂȘves. On le lit souvent. On le relit. Lâapparente simplicitĂ© de sa plume Ă©tant un si beau leurre.
Pascale Arguedas. Gif-sur-Yvette le 4 janvier 2012
Ecrivain-paysan, AndrĂ© Bucher vit Ă Montfroc depuis 1975. Son Ă©criture entremĂȘle lâhistoire de personnages vivant dans une vallĂ©e du Sud de la DrĂŽme avec lâĂ©vocation rude et sensible dâune montagne et dâun ciel qui nous sont familiers. A dĂ©guster sans modĂ©ration pendant ces soirĂ©es dâhiver au coin du feuâŠ
En effet, câest une histoire dâamour, de perte et dâexil, entre ciel et terre, comme Ă©chappĂ©e dâun roman noir â mais naturaliste â et dĂ©guisĂ©e en conte de fĂ©e que nous conte AndrĂ© Bucher. Cela commence par un fait divers, bien sĂ»r, â il semble quâil y ait des lieux comme la Haute-Provence prĂ©destinĂ©s Ă abriter des drames â puis le temps et lâespace se dĂ©roulent, se dĂ©ploient, immenses et insaisissables acteurs du rĂ©cit. Devenus donc personnages Ă part entiĂšre, le fil de la vie, les paysages, les lieux ont une action primordiale sur les ĂȘtres que nous allons suivre et Ă qui nous allons nous attacher. Ainsi Alice, qui tente dâĂ©chapper Ă la scierie et Ă la tyrannie de ses frĂšres, Vladimir, le bĂ»cheron clandestin, serbo-croate, et qui fuit la guerre et son passĂ©, Richard et Daniel â lâun boĂźte (lâon sait comme boiter peut augurer dâune maniĂšre de danser sa vie), lâautre se tait (et lâon sait comme le mystĂšre dâune langue muette peut augurer dâune langue en attente de se dĂ©ployer)- bref les deux frĂšres un peu rockânâroll qui vivent reclus dans la ferme du Val Triste.
Tous ceux-là ont des comptes à régler avec leur enfance, les vieux chagrins et les drames anciens qui peuvent en cacher de nouveaux. Ils vivent là , dans ce coin perdu prÚs du col de Perty, désert et sauvage.
Le rĂ©cit, en cet endroit donnĂ©, la montagne â et ses labeurs, et ses neiges, et ses prĂšs â est celui dâun voyage dans le temps et lâespace : itinĂ©raires, mouvements du coeur, dĂ©placements, climats, prĂ©sence Ă©trange de la lune, Ă©phĂ©mĂ©rides, danse et langage amoureux des nuages, suspens, dĂ©chirements, basculements.
Un voyage orienté, comme aimanté.
Mais Ă force de rĂȘves â de par lâĂ©toffe mĂȘme des rĂȘves dont on est fait â lâon peut peut-ĂȘtre dĂ©nouer un drame ou le fil dâune existence et sâĂ©vader vers un hivers somptueux. Ainsi Alice, Vladimir et les deux vieux frĂšres, nos Ă©chouĂ©s magnifiques, vont-ils nous ouvrir une brĂšche et AndrĂ© Bucher nous guider dans lâespace dâun monde qui sâaccorde merveilleusement avec lâespace de sa langue. Son Ă©criture y mĂȘle cĂ©lĂ©bration de la nature sauvage autour dâune Ă©tendue humaine profonde, en une scansion poĂ©tique tissĂ©e dâimages Ă la magique beautĂ©. Son rĂ©cit nâest pas le long compte-rendu dâune vie, mais la partition musicale de lâhistoire dâAlice et ses hommes formidables, quâil nous donne Ă lire et Ă Ă©couter, attentifs au rythme dâune harmonie polyphonique entre les voix de chacun et les Ă©lĂ©ments telluriques.
Il se met lui-mĂȘme en tant quâĂ©crivain au service dâune quĂȘte, celle de ces gens qui sont en suspens de leur destin, en attente presque majestueuse de lâautre et dâinstants privilĂ©giĂ©s Ă partager, mais aussi en quĂȘte dâun langage oĂč lâharmonie avec la nature et lâintemporel sâapproche terriblement de nous, de notre propre battement de cĆur. Tel est le lieux exact de lâalchimie quâAndrĂ© Bucher vient dâopĂ©rer dans un Ă©change mouvant et Ă©mouvant du rĂ©cit et de la poĂ©sie, des hommes et dâun pays : son Ă©criture.