Essi & Copeaux - Nouvelle édition
Derniers écrits et aphorismes
Avec ses aphorismes, Deligny tord le langage pour donner un nom Ă ce qui, le plus souvent, nâen a pas.
Préface de Jacques Allaire
Ă propos des lignes dâerre de Fernand Deligny
Instituteur, Ă©ducateur, formateur, penseur, romancier, cinĂ©aste, Fernand Deligny aura Ă©tĂ© tout cela. Essi & Copeaux sont ses deux derniers Ă©crits. Dans son grand Ăąge, prĂšs de la fenĂȘtre ouvrant sur les CĂ©vennes, lâauteur sâest remis Ă Ă©crire, des textes brefs et des aphorismes. Ce double recueil nous en apprend beaucoup sur sa personne intime. Essi, Ă©crit en 1994, est un ensemble dâaphorismes qui dressent le portrait moral dâun libre penseur et dâun joyeux mĂ©crĂ©ant. Copeaux, le deuxiĂšme livre, Ă©crit lorsque Deligny est alitĂ© dans une clinique de Ganges, rassemble des notations spontanĂ©es, considĂ©rĂ©es par lâauteur comme les derniers fragments ou « copeaux » : observations diverses et alĂ©atoires, remontĂ©es de lâenfance, protestations ou considĂ©rations stoĂŻques sur son « devenir » de plus en plus prĂ©visible.
Revue de presse
- Fernand Deligny, humain trop humain Bertrand Ogilvie L'Humanité 6 janvier 2006
VoilĂ un livre qui justifie le nom de son Ă©diteur. Dans son grand Ăąge (il est mort en 1996 Ă 83 ans) Fernand Deligny se met Ă Ă©crire, prĂšs dâune fenĂȘtre ouvrant sur les CĂ©vennes, des textes brefs, des aphorismes et finalement des « copeaux », fragments de « ce qui reste Ă dire, alors que lâoeuvre est terminĂ©e ».
LâĂ©ducateur spĂ©cialisĂ© avait empruntĂ© diverses voies pour faire connaĂźtre son travail. Un roman, Adrien Lomme, paru chez Gallimard obtenait en 1958 le prix des Libraires. Des livres sur lâĂ©ducation, sur lâautisme, devinrent des ouvrages de rĂ©fĂ©rence dans le domaine de lâenfance handicapĂ©e. François Truffaut vint chercher de lâaide auprĂšs de lui pour terminer le scĂ©nario des 400 Coups et Ă©coutait encore ses conseils pour LâEnfant sauvage.
Un film commencĂ© par Deligny dans les annĂ©es soixante, avec pour acteurs les enfants autistes dont il sâoccupait dans les CĂ©vennes, montĂ© par Jean-Pierre Daniel, cinĂ©aste aujourdâhui en charge dâune salle de la banlieue marseillaise, achevĂ© avec lâaide de Chris Marker, Ă©tait prĂ©sentĂ© en 1971 Ă la Semaine cannoise de la critique. CâĂ©tait Le Moindre Geste, qui obtint plus quâun succĂšs dâestime. Un peu plus tard, le cinĂ©aste Renaud Victor sâinstalle auprĂšs de lui et tourne Ce gamin-là ⊠De tels renseignements, parmi dâautres, figurent en fin de volume dans la solide chronologie Ă©tablie par Jacques Allaire (Ă©galement auteur de lâavant-propos), avec le concours de Sandra Alvarez Toledo et dâHuguette Dumoulin.
Son recueil, double (le titre dĂ©signe ses deux parties), nous en apprend beaucoup sur la personne intime du poĂšte. Essi, Ă©crit en 1994 (sous-titrĂ© : Et-si lâhomme que nous sommes), est un ensemble dâaphorismes « Ă la maniĂšre des premiers rĂ©cits » de lâauteur. Ils dressent le portrait moral dâun libre penseur (contempteur de toutes les religions) et dâun anar un peu rĂ©voltĂ© mais qui a pris beaucoup de « distance » sur les Ă©vĂ©nements de sa vie. Se croisent dans ce livre des souvenir dâenfance â notamment lâĂ©loge dâune mĂšre qui a su faire de son fils un parfait « mĂ©crĂ©ant », selon le terme quâil choisit pour se dĂ©signer dans les moments oĂč il « peste » contre les clercs ou les clergĂ©s, quels quâils soient â et des rĂ©flexions de toutes sortes sur le monde tel quâil est, tel quâil va. Regardant la tĂ©lĂ©, Deligny constate quâon sây embrasse beaucoup sur la bouche ; il est suprĂȘmement ironique sur ce « on », impersonnel pronom reprĂ©sentant la forme molle et irresponsable de lâopinion publique. RĂąlant contre beaucoup de choses, mais avec une sorte de bonne humeur communicative, Deligny nâoublie pas pour autant dâobserver le cadre de son existence cĂ©venole, de beaux paysages contemplĂ©s Ă travers ses fenĂȘtres, ou la prĂ©sence sur son bureau de fossiles anciens qui relativisent Ă ses yeux les inconvĂ©nients de sa vieillesse. Un autre centre dâintĂ©rĂȘt du recueil est la façon dont il parle de lâimage, quâil juge supĂ©rieure au langage Ă©crit ou parlĂ©, sans pour autant thĂ©oriser sur cette opposition. Il y a dans son insistance pour lâĂ©voquer une part dâĂ©nigme qui relance le lecteur dans ses propres interrogations.
Copeaux, le deuxiĂšme livre, Ă©crit lorsque Deligny Ă©tait alitĂ© dans une clinique de Ganges, est dâune Ă©criture plus brĂšve et plus haletante, plus poĂ©tique parfois (dans sa vitesse, dans son urgence) le malade jette quelques notations en travers de la page chose vue sur le moment, remontĂ©es de lâenfance et dâautres souvenirs de sa longue vie, protestations du malade, apaisements, acceptation sereine et stoĂŻque de son « devenir » de plus en plusprĂ©visible. Essi est sans doute mieux « dirigĂ© », quant au geste littĂ©raire, mais ces « copeaux » tombĂ©s de lâĂ©tabli du vieil artisan en bout de course, Ă©meuvent comme la prĂ©cieuse petite monnaie dont on payait jadis au nautonier Charon la traversĂ©e vers lâau-delĂ .
Entre 1994 et 1995, Fernand Deligny Ă©crit ses deux derniers livres, Essi et Copeaux. Il a plus de quatre-vingts ans et va mourir lâannĂ©e suivante. AlitĂ©, extrĂȘmement affaibli, il ne cesse, au crayon, de remplir une fois encore des pages qui tentent de garder la trace dâune des entreprises sans doute les plus originales de ce siĂšcle. Essi, plus encore que les livres antĂ©rieurs, tord le langage pour donner un nom Ă ce qui le plus souvent nâen a pas : ici, la question anthropologique renvoyĂ©e Ă son insuffisance, ou Ă sa « suffisance », radicale : « Essi : et si lâimage de lâhomme-que-nous-sommes â HS â nâĂ©tait quâun leurre ? » Suite
dâaphorismes, ou plutĂŽt de questions mises en forme et en page comme des « bribes », des Ă©chos de toute une vie de prĂ©sence dans les parages des limites de lâhumain, Ă scruter lâinaudible des maniĂšres dâĂȘtre de ceux qui ne parlent jamais et qui, par lĂ , si on les prend au sĂ©rieux, remettent en cause toutes les dĂ©finitions de lâhumain et toutes les certitudes des disciplines qui sâen sont faits les experts. Lâ« image », le « ON », le « je », lâ« HS » font lâobjet dâun examen critique qui emprunte systĂ©matiquement les voies apophatiques dâune thĂ©ologie nĂ©gative sans transcendance et reconduit sans cesse le langage Ă ses limites. « Les mots du langage peuvent cerner/Image/non lâexprimer. » Et encore, il faudrait dire â et donc penser :/lâHS ⊠lâhomme que nous sommes/est ĂȘtre symbiotique/et respecter Image au mĂȘme titre que/le langage ». Car, « image est tout autre chose/que reprĂ©sentation ». Ces interrogations de lecteur de Wittgenstein se mĂȘlent Ă de nombreuses remĂ©morations autobiographiques
de noms, de lieux (Louise, la rue de la BrĂšche-aux-Loups, Bergues, Saint-Omer, Lille, Citadelle, Le DeĂ»le, Lomme), de thĂšmes (lâĂ©cole, la guerre, les animaux, le dictionnaire, le communisme) qui forment comme une litanie, ou une mise en image hypnotique qui conduit le lecteur dans cet Ă©tat dâesprit, oĂč, abandonnant ses habitudes de penser, ses habitudes langagiĂšres, comme un enfant qui rĂ©pĂ©tant une suite de mots les vide de leurs sens, il parvient Ă se confronter Ă cet « humain dâĂȘtre » qui nâest prĂ©cisĂ©ment pas cet ĂȘtre humain dont « on » parle. Dans lâaffaire, depuis le dĂ©part, un seul guide, Janmari, celui qui nâa jamais parlĂ©, JMI. « Le fait est que JMI laisse voir ce que/serait lâhumain dĂ©barrassĂ© de soi ». Grande tradition des moralistes français, de Pascal Ă La Rochefoucauld et Ă Vauvenargues. Une constante, la pensĂ©e du commun, une autre, la haine de la psychanalyse. Elles ne sont pas sans rapport : dans Copeaux, au seuil de la mort, au fil dâune magnifique Ă©criture, mĂ©lancolique et dĂ©sespĂ©rĂ©e, tracĂ©e dâune main(« Que serait lâhumain sans main ? ») qui recueille les Ă©clats du bois quâelle creuse, lâĂ©coute du monde disqualifie, une fois pour toutes, lâĂ©coute de soi. Pas de preuves, mais un pari, philosophe.