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Parution : 25/10/2024
ISBN : 9782384313518
352 pages (148 x 210)

24 €

Essi & Copeaux - Nouvelle édition

Derniers écrits et aphorismes

Avec ses aphorismes, Deligny tord le langage pour donner un nom à ce qui, le plus souvent, n’en a pas.

Préface de Jacques Allaire
À propos des lignes d’erre de Fernand Deligny

Instituteur, Ă©ducateur, formateur, penseur, romancier, cinĂ©aste, Fernand Deligny aura Ă©tĂ© tout cela. Essi & Copeaux sont ses deux derniers Ă©crits. Dans son grand Ăąge, prĂšs de la fenĂȘtre ouvrant sur les CĂ©vennes, l’auteur s’est remis Ă  Ă©crire, des textes brefs et des aphorismes. Ce double recueil nous en apprend beaucoup sur sa personne intime. Essi, Ă©crit en 1994, est un ensemble d’aphorismes qui dressent le portrait moral d’un libre penseur et d’un joyeux mĂ©crĂ©ant. Copeaux, le deuxiĂšme livre, Ă©crit lorsque Deligny est alitĂ© dans une clinique de Ganges, rassemble des notations spontanĂ©es, considĂ©rĂ©es par l’auteur comme les derniers fragments ou « copeaux » : observations diverses et alĂ©atoires, remontĂ©es de l’enfance, protestations ou considĂ©rations stoĂŻques sur son « devenir » de plus en plus prĂ©visible.

Revue de presse

- Essi & Copeaux André Ughetto Autre regard n°31
- Fernand Deligny, humain trop humain Bertrand Ogilvie L'Humanité 6 janvier 2006

- Essi & Copeaux

VoilĂ  un livre qui justifie le nom de son Ă©diteur. Dans son grand Ăąge (il est mort en 1996 Ă  83 ans) Fernand Deligny se met Ă  Ă©crire, prĂšs d’une fenĂȘtre ouvrant sur les CĂ©vennes, des textes brefs, des aphorismes et finalement des « copeaux », fragments de « ce qui reste Ă  dire, alors que l’oeuvre est terminĂ©e ».
L’éducateur spĂ©cialisĂ© avait empruntĂ© diverses voies pour faire connaĂźtre son travail. Un roman, Adrien Lomme, paru chez Gallimard obtenait en 1958 le prix des Libraires. Des livres sur l’éducation, sur l’autisme, devinrent des ouvrages de rĂ©fĂ©rence dans le domaine de l’enfance handicapĂ©e. François Truffaut vint chercher de l’aide auprĂšs de lui pour terminer le scĂ©nario des 400 Coups et Ă©coutait encore ses conseils pour L’Enfant sauvage.
Un film commencĂ© par Deligny dans les annĂ©es soixante, avec pour acteurs les enfants autistes dont il s’occupait dans les CĂ©vennes, montĂ© par Jean-Pierre Daniel, cinĂ©aste aujourd’hui en charge d’une salle de la banlieue marseillaise, achevĂ© avec l’aide de Chris Marker, Ă©tait prĂ©sentĂ© en 1971 Ă  la Semaine cannoise de la critique. C’était Le Moindre Geste, qui obtint plus qu’un succĂšs d’estime. Un peu plus tard, le cinĂ©aste Renaud Victor s’installe auprĂšs de lui et tourne Ce gamin-là
 De tels renseignements, parmi d’autres, figurent en fin de volume dans la solide chronologie Ă©tablie par Jacques Allaire (Ă©galement auteur de l’avant-propos), avec le concours de Sandra Alvarez Toledo et d’Huguette Dumoulin.
Son recueil, double (le titre dĂ©signe ses deux parties), nous en apprend beaucoup sur la personne intime du poĂšte. Essi, Ă©crit en 1994 (sous-titrĂ© : Et-si l’homme que nous sommes), est un ensemble d’aphorismes « Ă  la maniĂšre des premiers rĂ©cits » de l’auteur. Ils dressent le portrait moral d’un libre penseur (contempteur de toutes les religions) et d’un anar un peu rĂ©voltĂ© mais qui a pris beaucoup de « distance » sur les Ă©vĂ©nements de sa vie. Se croisent dans ce livre des souvenir d’enfance — notamment l’éloge d’une mĂšre qui a su faire de son fils un parfait « mĂ©crĂ©ant », selon le terme qu’il choisit pour se dĂ©signer dans les moments oĂč il « peste » contre les clercs ou les clergĂ©s, quels qu’ils soient — et des rĂ©flexions de toutes sortes sur le monde tel qu’il est, tel qu’il va. Regardant la tĂ©lĂ©, Deligny constate qu’on s’y embrasse beaucoup sur la bouche ; il est suprĂȘmement ironique sur ce « on », impersonnel pronom reprĂ©sentant la forme molle et irresponsable de l’opinion publique. RĂąlant contre beaucoup de choses, mais avec une sorte de bonne humeur communicative, Deligny n’oublie pas pour autant d’observer le cadre de son existence cĂ©venole, de beaux paysages contemplĂ©s Ă  travers ses fenĂȘtres, ou la prĂ©sence sur son bureau de fossiles anciens qui relativisent Ă  ses yeux les inconvĂ©nients de sa vieillesse. Un autre centre d’intĂ©rĂȘt du recueil est la façon dont il parle de l’image, qu’il juge supĂ©rieure au langage Ă©crit ou parlĂ©, sans pour autant thĂ©oriser sur cette opposition. Il y a dans son insistance pour l’évoquer une part d’énigme qui relance le lecteur dans ses propres interrogations.
Copeaux, le deuxiĂšme livre, Ă©crit lorsque Deligny Ă©tait alitĂ© dans une clinique de Ganges, est d’une Ă©criture plus brĂšve et plus haletante, plus poĂ©tique parfois (dans sa vitesse, dans son urgence) le malade jette quelques notations en travers de la page chose vue sur le moment, remontĂ©es de l’enfance et d’autres souvenirs de sa longue vie, protestations du malade, apaisements, acceptation sereine et stoĂŻque de son « devenir » de plus en plusprĂ©visible. Essi est sans doute mieux « dirigĂ© », quant au geste littĂ©raire, mais ces « copeaux » tombĂ©s de l’établi du vieil artisan en bout de course, Ă©meuvent comme la prĂ©cieuse petite monnaie dont on payait jadis au nautonier Charon la traversĂ©e vers l’au-delĂ .

André Ughetto
Autre regard n°31

- Fernand Deligny, humain trop humain

Entre 1994 et 1995, Fernand Deligny Ă©crit ses deux derniers livres, Essi et Copeaux. Il a plus de quatre-vingts ans et va mourir l’annĂ©e suivante. AlitĂ©, extrĂȘmement affaibli, il ne cesse, au crayon, de remplir une fois encore des pages qui tentent de garder la trace d’une des entreprises sans doute les plus originales de ce siĂšcle. Essi, plus encore que les livres antĂ©rieurs, tord le langage pour donner un nom Ă  ce qui le plus souvent n’en a pas : ici, la question anthropologique renvoyĂ©e Ă  son insuffisance, ou Ă  sa « suffisance », radicale : « Essi : et si l’image de l’homme-que-nous-sommes — HS — n’était qu’un leurre ? » Suite
d’aphorismes, ou plutĂŽt de questions mises en forme et en page comme des « bribes », des Ă©chos de toute une vie de prĂ©sence dans les parages des limites de l’humain, Ă  scruter l’inaudible des maniĂšres d’ĂȘtre de ceux qui ne parlent jamais et qui, par lĂ , si on les prend au sĂ©rieux, remettent en cause toutes les dĂ©finitions de l’humain et toutes les certitudes des disciplines qui s’en sont faits les experts. L’« image », le « ON », le « je », l’« HS » font l’objet d’un examen critique qui emprunte systĂ©matiquement les voies apophatiques d’une thĂ©ologie nĂ©gative sans transcendance et reconduit sans cesse le langage Ă  ses limites. « Les mots du langage peuvent cerner/Image/non l’exprimer. » Et encore, il faudrait dire — et donc penser :/l’HS 
 l’homme que nous sommes/est ĂȘtre symbiotique/et respecter Image au mĂȘme titre que/le langage ». Car, « image est tout autre chose/que reprĂ©sentation ». Ces interrogations de lecteur de Wittgenstein se mĂȘlent Ă  de nombreuses remĂ©morations autobiographiques
de noms, de lieux (Louise, la rue de la BrĂšche-aux-Loups, Bergues, Saint-Omer, Lille, Citadelle, Le DeĂ»le, Lomme), de thĂšmes (l’école, la guerre, les animaux, le dictionnaire, le communisme) qui forment comme une litanie, ou une mise en image hypnotique qui conduit le lecteur dans cet Ă©tat d’esprit, oĂč, abandonnant ses habitudes de penser, ses habitudes langagiĂšres, comme un enfant qui rĂ©pĂ©tant une suite de mots les vide de leurs sens, il parvient Ă  se confronter Ă  cet « humain d’ĂȘtre » qui n’est prĂ©cisĂ©ment pas cet ĂȘtre humain dont « on » parle. Dans l’affaire, depuis le dĂ©part, un seul guide, Janmari, celui qui n’a jamais parlĂ©, JMI. « Le fait est que JMI laisse voir ce que/serait l’humain dĂ©barrassĂ© de soi ». Grande tradition des moralistes français, de Pascal Ă  La Rochefoucauld et Ă  Vauvenargues. Une constante, la pensĂ©e du commun, une autre, la haine de la psychanalyse. Elles ne sont pas sans rapport : dans Copeaux, au seuil de la mort, au fil d’une magnifique Ă©criture, mĂ©lancolique et dĂ©sespĂ©rĂ©e, tracĂ©e d’une main(« Que serait l’humain sans main ? ») qui recueille les Ă©clats du bois qu’elle creuse, l’écoute du monde disqualifie, une fois pour toutes, l’écoute de soi. Pas de preuves, mais un pari, philosophe.

Bertrand Ogilvie
L'Humanité 6 janvier 2006