Carnets des Cévennes
Extrait :
En plein Ă©tĂ©, le Causse soudain se mettait Ă parler dâhiver, de gorgĂ©es de lait chaud, de flambĂ©e de bois, de chĂątaignes grillĂ©es, de doigts ou de chiens frigorifiĂ©s. Il y avait si peu dâhommes, si peu de hameaux et si peu dâarbres au demeurant. Quelques brebis seulement, par ci, par lĂ , et une carcasse blanchie contre laquelle mon pied vint butter.
Nadine Ribault aime la marche et la nature. Elle Ă©crit des romans, mais aprĂšs chacun dâentre eux, aprĂšs cet acte de crĂ©ation et de rĂ©sistance, cette inspiration, elle a besoin de sâancrer Ă nouveau dans son existence, de sâappuyer sur le rĂ©el, dâexpirer. Cela, elle le rĂ©alise en Ă©crivant ce quâelle nomme des Points dâAppui, sortes de carnets dâĂ©crivain, comme le peintre a son carnet de croquis, mais Ă©levĂ©s au rang de piĂšces maĂźtresses. Ces Points dâAppui sont tous rattachĂ©s Ă un lieu, ici les CĂ©vennes.
Dans les Carnets des CĂ©vennes, Nadine Ribault nous raconte sa marche Ă travers les CĂ©vennes â les drailles, les fleurs sauvages, le Mont Aigual et le dĂ©filĂ© des nuages. Chemin faisant, sa rĂȘverie ouvre la voie Ă des questionnements esthĂ©tiques et philosophiques, intimes parfois, et Ă une mise en perspective de lâacte dâĂ©criture quâelle maĂźtrise au demeurant parfaitement bien : le mot est toujours juste, jamais en trop, la phrase est ciselĂ©e et lĂ©gĂšre.
Revue de presse
- Carnets des Cévennes Jane Hervé Festival du livre et de la presse d'écologie Mai 2012
[âŠ] Il y a un mois la commission indĂ©pendante dâinvestigation sur la catastrophe de Fukushima rendait un verdict Ă©loquent : la catastrophe Ă©tait bien « causĂ©e par lâhomme ». Le trimestriel « Sortir du nuclĂ©aire » (n°54, Ă©tĂ© 2012) revient longuement sur la menace que constitue toujours la centrale dĂ©truite en raison notamment de la prĂ©caritĂ© du stockage des combustibles usĂ©s. Le livre de Nadine et Thierry Ribault, « Les sanctuaires de lâabĂźme. Chronique du dĂ©sastre de Fukushima » ( Ăditions de lâencyclopĂ©die des nuisances, 2012) revient sur les Ă©vĂšnements qui ont suivi le dĂ©clenchement de lâaccident. Il dĂ©taille les tergiversations du gouvernement japonais et de lâentreprise responsable de la centrale sans oublier « lâempire du mensonge radieux » qui entoure le nuclĂ©aire civil et militaire. De Nadine Ribault il faut signaler deux autres trĂšs beaux livre publiĂ©s en 2012 Ă Marseille aux Ă©ditions Le mot et le reste : « Carnets des CĂ©vennes » et « Carnets des Cornouailles ». Chez elle, les mots viennent des lieux, nature et histoire entremĂȘlĂ©es. Ces textes sensibles cĂ©lĂšbrent le mouvement, « cavalier inexpĂ©rimentĂ© qui saccade le temps » et font entendre chacun Ă sa maniĂšre « ce chant puissant Ă la vie, celui qui dilate la vie ».
Câest de la marche, du corps en mouvement, quâĂ©mane une certaine pensĂ©e autonome. Telle est la dĂ©-marche de lâauteure, Nadine Ribault, qui pĂ©rĂ©grine Ă travers les belles CĂ©vennes (avec une escale culturelle Ă Londres, oubliĂ©e dans le titre). Au fil des drailles* et de sa sensibilitĂ©, elle convie tantĂŽt la poĂ©sie reçue directement du paysage, tantĂŽt la philosophie sous forme dâinvisible, dâabsolu ou dâinfini, toujours emportĂ©e et portĂ©e par lâamour du beau. Elle montre Ă quel point la culture Ă©mane aussi dâune confrontation de lâhomme/femme Ă la nature.
Trouvant en certains lieux privilĂ©giĂ©s un « point dâappui » (du pied dâabord version Rilke, puis de lâesprit), elle y dĂ©veloppe une Ă©criture distincte des « saccades temporelles » propres au roman. Ainsi certaines montagnes sont « bousculĂ©es » (Aigoual), dâautres sont « posĂ©es comme les oiseaux qui ont repliĂ© leurs ailes. LĂ , « la terre avait poussĂ© dâelle-mĂȘme » au Chaos de NĂźmes-le Vieux », cet « Ăąpre plateau rocheux oĂč tout, sous lâeffet du vent des rafales, des pluies, a poussĂ© de travers⊠». La promenade commune (on dĂ©couvre la prĂ©sence dâun compagnon de cheminement) est ponctuĂ©e de beaux instants de contemplation : « « Sur cet Ă -plat, allongĂ©s sur le dos, nous contemplions le ciel, nous prenions la mesure du silence et de comment la montagne tendait les bras vers le ciel et lâattirait vers elle ».
LâĆil de la marche est ici Ćil de lâesprit. Selon lâauteure, « les mots ne fixent pas. Ils embrasent ». Elle invente un langage qui dit ses Ă©tats dâĂąme en nĂ©ologismes (dĂ©consolation, greffure, assemelation, prĂ©cipiteux, rapter le cerveauâŠ). VĂ©ritable guide, le langage intĂšgre et prolonge aisĂ©ment sa vision dâun monde au-delĂ des apparences : « On ne se bat pas contre lâinvisible. On ne sâinterpĂ©nĂštre pas avec lâinvisible. On le porte en soi. » Nul besoin de convoquer tout Ă la fois Camus, Sophocle, Pierre LouĂżs- Simone Weil, Kazantzakis, Ravel, Epstein, Proust, Charlie Chaplin, etc. Trop Ă©maillĂ© de rĂ©fĂ©rences, le texte perd sa puissance Ă©vocatrice. Sa marche dans les Causses aurait pu nous conduire Ă la seule liste de noms Ă©trangers des rĂ©sistants cĂ©venols. Le lecteur aurait Ă©tĂ© comblĂ© par le rappel grave de cette mĂ©moire collective.
Festival Du Livre Et De La Presse Dâecologie