Carnets de KyĂŽto
EXTRAIT
Nous marchĂąmes ainsi indĂ©finiment dans la nuit, sous les grands arbres, rĂŽdant sur des sentiers incertains, perdant notre chemin, contournant des bosquets fantomatiques, nous enfonçant dans la forĂȘt glaciale, nous Ă©loignant de la lumiĂšre et de la foule. Nous entendions les rires au loin. Le lendemain, la tempĂ©rature remonta et la neige recouvrit KyĂŽto. Nous Ă©tions lĂ depuis une semaine. Jâavais dans lâidĂ©e de profiter de ce sĂ©jour afin de poursuivre mon travail sur lâĂąme. CâĂ©tait sans compter lâimprĂ©vu qui surgit peu de temps aprĂšs.
Visite Ă un potier, marches au milieu des montagnes, rencontre avec un maĂźtre de flĂ»te ou une crĂ©atrice de masques de nĂŽ, parcours dans les allĂ©es dâun temple dans la nuit du nouvel an, reprĂ©sentations de nĂŽ et de kabuki, sĂ©ances dâobservation attentive des animaux, pĂ©rĂ©grinations parmi les textes des fĂ©ministes anarchistes japonaises du dĂ©but du XXe siĂšcle sont autant de chemins empruntĂ©s par Nadine Ribault afin de forer en elle-mĂȘme toujours plus avidement. AprĂšs un sĂ©jour au Japon, en 2009, lâauteur Ă©crit les Carnets de KyĂŽto dans un mouvement dâinterrogation sur le temps : quâest-ce que âvieillirâ dans les sociĂ©tĂ©s dites civilisĂ©es dâaujourdâhui? LâexpĂ©rience personnelle et unique que certains ĂȘtres rares rencontrĂ©s alors, mĂšnent pour Ă©chapper Ă la tradition comme Ă la modernitĂ©, et vivre, et vieillir, par eux-mĂȘmes, conscients des mirages, guide sa recherche.
Revue de presse
- Nadine Ribault De KyĂŽto Ă la CĂŽte d'Opale Geoffroy Deffrennes Eulalie Mai 2013
Sortir de la résignation, trouver le lieu à partir duquel le temps se fait effervescence, tel est le credo des Carnets de Nadine Ribault.
Pour sortir de lâĂ©tat de stupeur qui suit lâĂ©criture dâun roman â â le roman, câest lâĂ©lan, la course endiablĂ©e, le vertige â â Nadine Ribault a besoin de reprendre pied dans le temps, de se rĂ©gĂ©nĂ©rer en trouvant appui dans le rĂ©el. De cette nĂ©cessitĂ©, et du besoin concomitant dâĂ©crire un texte lent, est nĂ©e lâidĂ©e des Carnets, dâune sĂ©rie quâelle appelle â Points dâAppui â, et qui, aprĂšs Carnets de Cornouailles et Carnets des CĂ©vennes, nous vaut aujourdâhui Carnets de KyĂŽto.
Ces Carnets ne sont pas des carnets de voyage mais rassemblent chacun une quinzaine de textes sâinscrivant dans un mouvement dâinterrogation : comment satisfaire un goĂ»t quâon a en soi pour lâAbsolu ? Pour les Carnets des CĂ©vennes, ou, ici, quâest-ce que vieillir dans les sociĂ©tĂ©s civilisĂ©es dâaujourdâhui, et plus particuliĂšrement dans le Japon industrialiste et nĂ©otechnologiste dâaujourdâhui? Comment vivre naturellement lĂ oĂč tout pousse Ă consommer â artificiellement â et â machinalement â ? Pour une femme qui est toute sensation, se dit â prĂ©-habitĂ©e de paysages â Ă la rencontre desquels elle va en parcourant le monde, et qui prĂŽne la rĂ©sistance face Ă tout ce qui est inventĂ© pour (main)tenir lâhomme soumis, ces Carnets sont donc lâoccasion de tĂ©moigner poĂ©tiquement dâune maniĂšre dâĂȘtre, de sentir, et dâagir. La sienne, et celle de ceux qui ont choisi de se dĂ©rober Ă â un certain type de vie faite de garde-Ă -vous et dâobĂ©issance aveugle. â
Au fil dâun sĂ©jour chez un ami potier, dans les les Alpes japonaises, de visites Ă un fabricant de poupĂ©es et Ă une crĂ©atrice de masques nĂŽ, de dĂ©ambulations dans les jardins de KyĂŽto, de marches dans les collines en direction des temples, mais aussi en parcourant les textes des fĂ©ministes anarchistes japonaises du dĂ©but du XXe siĂšcle ou en assistant Ă des reprĂ©sentations de nĂŽ et de kabuki, câest lâabsolue nĂ©cessitĂ© de lutter contre la tyrannie du â rester jeune â, la mythification de la machine et la dĂ©faillance de lâĂąme que souligne Nadine Ribault. Le risque est de perdre Ă jamais le lien de lâhomme avec les rythmes du monde naturel et le pouvoir de vie et dâĂ©nergie quâils recĂšlent. Un danger qui, au Japon, se manifeste avec une acuitĂ© accrue du fait que ce pays, autant traditionaliste, artisanal et bouddhiste quâessentiellement moderniste, est celui oĂč lâon travaille le plus intensĂ©ment, Ă travers les recherches sur le gĂšne mĂ©dicament, les nanotechnologies, la robotisation, Ă donner le jour Ă un ĂȘtre humain quasi infaillible.
Ă lâencontre de ceux pour qui la â machine â tient lieu dĂ©sormais de â nature â et de vĂ©ritĂ© â â Lâhomme veut, dorĂ©navant, voir la machine autour de lui, prĂšs de lui, mais aussi sur lui et en lui â elle-mĂȘme, ou bien les traces quâelle laisse de sa divine intervention â â et face Ă ce qui ressemble Ă un dĂ©but de dĂ©shumanisation, Nadine Ribault invite Ă garder un esprit libre Ă dĂ©fendre un sens passionnĂ© de lâardeur, â qui dĂ©cuple les forces, et fait la jeunesse de lâĂȘtre quel que soit lâĂąge rĂ©el de la personne â. Elle exhorte Ă rĂ©investir le plan dâimmanence, avec ses pieds, ses pas, en marchant, en observant, en faisant de la terre, des forĂȘts, des paysages une source dâĂ©nergie. Elle appelle Ă Ă©couter nos intuitions, dĂ©nonçant au passage le leurre des â dĂ©bats citoyens â et autre â dĂ©mocratie participative â â â Nous vous Ă©coutons, parlez ! â â qui nâont dâautre objectif que celui de permettre aux tensions sociales de se relĂącher. Elle recommande enfin dâadopter â la seule position convenable â, celle du cheval qui se cabre et qui regarde les choses du dessus. Mieux mĂȘme, elle prĂ©conise, quand sonnent les clochers de tourmente qui, jadis, dans les CĂ©vennes, annonçaient lâorage ou la tempĂȘte, de ne pas courir aux abris mais dâentrer dans la tourmente, de rejoindre le refus.
Sa maniÚre à elle de défendre, envers et contre tout, la vie, la littérature et son individualité.
Des rivages du Pas-de-Calais aux cĂŽtes du Japon, des lumiĂšres dâOpale au soleil levant, lâĂ©crivain tisse ses rĂ©cits sans se soucier des modes. Les seules impatiences sont dans la passion qui anime ses personnages fĂ©minins.
[âŠ] Carnets des CĂ©vennes et Carnets des Cornouailles en 2012, Carnets de KyĂŽto en mars 2013⊠Sans surprise, ses derniers textes font la part belle aux voyages.
[âŠ] «Je nâaime pas lâexpression littĂ©rature de voyage, telle quâon lâentend», prĂ©vient-elle toutefois. «Pour lâĂ©diteur il sâagit de nature writing, mais je nâai pas lâimpression dâĂ©crire des lettres de voyages oĂč lâon se dĂ©placerait dâun point A Ă un point B. Ce sont des points dâappui, via des carnets. Jây exprime ma façon de reprendre contact avec le rĂ©el, le paysage, pour reconstituer mon Ă©nergie Ă la fin de lâĂ©criture dâun roman.»
[âŠ] Son regard sur le Japon semble sans concession. «Mes sĂ©jours cumulĂ©s reprĂ©sentent dix ans de vie lĂ -bas. Jây observe une sociĂ©tĂ© ultra industrialisĂ©e qui a presque tout dĂ©truit. MĂȘme Ă KyĂŽto jâai souvent lâimpression que temples et jardins ne sont plus que musĂ©es pour le touriste.» Alors Nadine marche dans les forĂȘts, grimpe dans les Alpes japonaises, part Ă la rencontre dâun maĂźtre de flĂ»te ou dâune crĂ©atrice de masques de nĂŽ, retrouve un ami potier, observe les animauxâŠ
«Je me demande aussi ce que signifie vieillir aujourdâhui. MĂȘme au Japon on me disait âvieillir câest disparaĂźtreâ. Autrefois le respect des vieillards sây caractĂ©risait par la reconnaissance dâun supplĂ©ment dâĂąme, mais dĂ©sormais on ne leur concĂšde mĂȘme plus cela, sauf dans le théùtre de nĂŽ oĂč se matĂ©rialisent prĂ©cisĂ©ment les Ăąmes.»
[âŠ] PrĂ©monitoires, les Carnets de KyĂŽto ont Ă©tĂ© Ă©crits avant le tsunami de Fukushima.
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