Au large de l'histoire
AprĂšs avoir errĂ© quelques annĂ©es, Ă©tudiant fĂ©rocement studieux mais aussi trĂšs anarchiste, aprĂšs avoir dĂ©ambulĂ© le long des docks du port de Glasgow, alors au dernier stade de la rĂ©volution industrielle, entourĂ© dâune drĂŽle de musique oĂč les accents de Rimbaud (â Je me crois en enfer â) et de Hölderlin (« Ce que tu veux, câest un monde ») se mĂȘlaient aux phrasĂ©s grinçants de LâOpĂ©ra de quatâsous de Bertolt Brecht, je me posais la question : que faire ? Que faire de fondamental ? Dâabord pour donner un fondement et un mouvement Ă une existence individuelle, mais aussi pour tenter de changer le cours des choses, sur les plans culturels, civilisationnel et sociopolitique.
Pendant le XIXe et le XXe on a cru, malgrĂ© tout, que lâHistoire Ă©tait synonyme de ProgrĂšs. Quâelle menait quelque part : Ă un grand Ătat, au communisme universel, Ă un SupermarchĂ© du bonheur. Personne nây croit plus. Personne nâa plus confiance dans lâHistoire. DâoĂč un grand vide existentiel et culturel. Câest de ce constat que le dernier essai de Kenneth White prend son point de dĂ©part. Sans utopisme, sans prophĂ©tisme, sans rĂ©enchantement facile. Mais en entreprenant une navigation hauturiĂšre dans un espace de vie et de pensĂ©e, qui a toujours existĂ© au large de lâHistoire. La navigation de White passe par cinq grandes escales : une analyse socio-politique de la fin de la modernitĂ©, ce que White appelle la mĂ©diocratie ; une investigation qui remonte aux origines de la culture ; lâexamen de diverses tentatives de refondation sociale Ă travers le monde ; la question, posĂ©e encore trop timidement par lâĂ©cologie, de lâhabitation de la Terre ; et pour finir, une critique de la situation contemporaine de lâart.
Revue de presse
- AustĂšre ivresse Richard Blin Le Matricule des Anges Avril 2015
- La pensée en mouvement Thibaut Allemand Let's motiv 1er avril 2015
Il faut bien le rĂ©pĂ©ter pour espĂ©rer se faire entendre dans le brouhaha qui prĂ©tend tenir lieu de culture, lâĆuvre de Kenneth White est tout Ă fait capitale pour notre temps. Elle est actuellement la seule qui propose une sortie des crises civilisationnelle, Ă©cologique et culturelle qui frappent lâhumanitĂ© et le vivant en son ensemble. Cela se sait depuis longtemps (depuis des livres tels que Une apocalypse tranquille, La Figure du dehors, LâEsprit nomade, Une stratĂ©gie paradoxale) chez tous ceux qui, Ă travers le monde, ne se contentent pas du brouhaha.
Or Kenneth White vient de publier, coup sur coup, deux essais qui ouvrent un peu plus cet espace mental dans lequel lâesprit peut trouver un second souffle. Ătant donnĂ© que ces deux livres balisent un espace culturel Ă ses limites pour en ouvrir un nouveau et plus large, on peut considĂ©rer que ces essais sont les colonnes dâHercule de la postmodernitĂ©.
Le premier essai est intitulĂ© Au large de lâHistoire, le deuxiĂšme a pour titre Le Gang du Kosmos (voir notre recension).
DĂšs sa prĂ©face, Kenneth White convoque trois manifestations de la pensĂ©e qui ont donnĂ© Ă lâhumanitĂ© â dans le passĂ© et jusquâĂ rĂ©cemment â ses repĂšres : le mythe, la religion et la philosophie. Aucun des trois nâest isolĂ© des autres, et lâhistoire de la pensĂ©e est pleine de ces mĂ©langes entre mythe et religion, ou entre philosophie et religion. Lâessai de White est une rĂ©flexion qui part dâune des derniĂšres manifestations de la pensĂ©e Ă lâĂ©chelle mondiale : la confiance dans lâHistoire. LibertĂ©, progrĂšs, bonheur â tout nous a Ă©tĂ© promis. La luciditĂ© oblige Ă reconnaĂźtre que les pensĂ©es religieuses Ă caractĂšre eschatologique, de mĂȘme que lâhistoricisme ont Ă©chouĂ© et que leurs derniĂšres convulsions continuent Ă frapper durement. Se refusant Ă adopter une attitude diogĂ©nique qui serait cependant difficile Ă blĂąmer, White explore dans son ouvrage « un ensemble de âchampsâ allant de lâorganisation sociale Ă la composition artistique en passant par lâintelligence chercheuse » afin de rĂ©pondre au dĂ©sarroi de la pensĂ©e et de lâaction contemporaines.
Son analyse de la modernitĂ©, entre mĂ©diocratie et extrĂ©mismes variĂ©s, pousse jusquâĂ lâos, jusquâĂ un terrain radical Ă partir duquel on pourrait envisager de reprendre pied. Ăcartant dâemblĂ©e les tentatives de ârĂ©enchantement du mondeâ des sociologues post-weberiens, White sâattarde un peu plus sur cet affaissement diffus de la dĂ©mocratie quâest la mĂ©diocratie. Plus que le gouvernement des mĂ©diocres proposĂ© par Alain, âmĂ©diocratieâ signifie pour White « le stade final dâune dĂ©gradation lente » de la dĂ©mocratie, laquelle bascule vite dans la dĂ©magogie puis dans le populisme. Mais la mĂ©diocratie est plus largement insidieuse :
« MĂ©diocratie, ici, signifie la rĂ©duction du concept de culture au niveau le plus bas. Câest un Ă©tat de choses oĂč le mĂ©diocre (le moins exigeant, le plus facile) est le plus rĂ©pandu, parce que le plus facilement vendable, oĂč lâindividu, loin de figurer comme un ĂȘtre en voie de dĂ©veloppement, ce quâil est dans toute culture valable, comme dans toute dĂ©mocratie rĂ©elle, est de plus en plus considĂ©rĂ© uniquement comme un consommateur de marchandises ou de âcultureâ, dans lâintĂ©rĂȘt dâune âcroissanceâ continue vue comme lâenrichissement gĂ©nĂ©ral dâune sociĂ©tĂ©, mais qui nâest en fait la plupart du temps que lâenrichissement Ă©hontĂ© de quelques-uns. »
Le risque de voir nos sociĂ©tĂ©s soumises à « des extrĂ©mismes simplistes et fanatiques de toutes sortes » Ă plus ou moins longue Ă©chĂ©ance nâest hĂ©las pas nĂ©gligeable si lâon ne fait pas une analyse radicale de cette situation.
Pour ce faire, Kenneth White recherche dans lâhistoire culturelle les fils quâil pourrait nouer ensemble afin de confectionner une amarre capable de nous Ă©viter lâĂ©chouage â avant de la larguer pour naviguer au large de lâhistoire. Dâune relecture dâAdam Smith Ă la frĂ©quentation toujours roborative de Nietzsche, White est en quĂȘte dâun projet mondial fondamental : « Que faire de fondamental ? Dâabord pour donner un fondement et un mouvement Ă une existence individuelle, mais aussi pour tenter de changer le cours des choses, sur les plans culturel, civilisationnel et sociopolitique. » Citant Starobinski, il souligne que les Ă©poques de mutations sont celles durant lesquelles un nombre croissant dâindividus supporte de plus en plus mal lâordre du jour qui leur est imposĂ©, que ce soient lâordre ecclĂ©siastique, lâordre utopique ou lâordre capitaliste industriel.
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En deux livres jalonnant ce qui est peut-ĂȘtre le vrai voyage postmoderne, Kenneth White poursuit sa quĂȘte gĂ©opoĂ©itique.
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Cet essai commence par une analyse sociopolitique de lâempire de la âmĂ©diocratieâ : standardisation massive, dĂ©substantialisation de la vie alliĂ©e Ă une âtwitterisation des espritsâ. Que faire face Ă cette infantilisation gĂ©nĂ©rale? Pour tenter de rĂ©pondre Ă ce dĂ©fi, K. White dresse la cartographie complexe des Ă©vĂ©nements qui ont conduit lâhomme Ă sâisoler du reste du vivant et Ă se replier sur lui-mĂȘme avant dâexplorer ce que âlâintelligence chercheuse â â Whitman, Thoreau, Nietzsche, Segalen, Heidegger, Hölderlin, Rilke⊠â a dĂ©jĂ pu nous proposer.
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Passionnant mais totalement dĂ©routant, cet essai revisite les XIXe et XXe siĂšcles Ă leur pĂ©riphĂ©rie. Naviguant entre les Ă©poques et les Ă©coles, Au large de LâHistoire est une gigantesque errance. GĂ©ographique, historique, philosophique⊠poĂ©tique, aussi.
DrĂŽle dâouvrage. Est-ce de lâhistoire, de la philosophie, de la poĂ©sie ? Un peu de tout cela. Kenneth White dĂ©veloppe ici son concept de gĂ©opoĂ©tique. Les dĂ©finitions sont nombreuses, on retiendra celle-ci : « la crĂ©ation dâune synthĂšse entre le monde extĂ©rieur et soi, soi et le monde extĂ©rieur recréés dans un troisiĂšme objet qui est une synthĂšse ». Le philosophe, ancien disciple de Gilles Deleuze, se penche ici sur les questions de la modernitĂ© (et sa fin supposĂ©e), de lâerrance, du nomadisme, mais aussi des lieux, de lâhabitat. Se cĂŽtoient Stefan Zweig et les penseurs sanskrits, Walt Whitman et Heidegger, Rimbaud et Hölderlin, Marx et Rilke. Plus quâun Ă©talage stĂ©rile, lâĂ©rudit Ă©claire les travaux picturaux de Malevitch Ă la lumiĂšre de Nietzsche et du biologiste DâArcy Thompson. Câest une affaire de ponts jetĂ©s entre divers savoirs et disciplines. Cependant, en sâappuyant sur le rapport Ă la nature et sur des penseurs, artistes ou philosophes appartenant Ă lâavant-garde, White nâĂ©voque jamais les rapports sociaux qui traversent, agitent et font avancer le monde. On peut le regretter. Nous Ă©tions cependant prĂ©venus : lâĂcossais se situe « au large » de lâHistoire.
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