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Parution : 16/06/2007
ISBN : 9782915378429
58 pages (21 x 14,8 cm)

9 €

Qu’est-ce qu’une nation ?

« De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue Ă  des groupes ethnographiques ou plutĂŽt linguistiques une souverainetĂ© analogue Ă  celle des peuples rĂ©ellement existants. TĂąchons d’arriver Ă  quelque prĂ©cision en ces questions difficiles, oĂč la moindre confusion sur le sens des mots, Ă  l’origine du raisonnement, peut produire Ă  la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est dĂ©licat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialitĂ© la plus absolue. [
] Mais qu’est-ce donc qu’une nation ? [
] Comment la France persiste-t-elle Ă  ĂȘtre une nation, quand le principe qui l’a créée a disparu ? [
] Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalitĂ©s diffĂšre-t-il du principe des races ? VoilĂ  des points sur lesquels un esprit rĂ©flĂ©chi tient Ă  ĂȘtre fixĂ©, pour se mettre d’accord avec lui-mĂȘme. »

Préface de Roland Breton

Alors que certains philosophes dĂ©finissent la nation selon des critĂšres objectifs comme la race ou le groupe ethnique partageant des caractĂšres communs tels que la langue, Ernest Renan la dĂ©finit dans ce texte qui fut l’objet d’une confĂ©rence prononcĂ©e Ă  la Sorbonne en 1882, simplement par la volontĂ© de vivre ensemble. Un court texte lumineux sur le bon usage de l’histoire et de la cohabitation des diffĂ©rences.

Revue de presse

Michel Guern La pensée du midi avril 2006

C’est une bonne idĂ©e qu’a eue l’éditeur marseillais de rĂ©unir en un joli petit volume la mĂ©morable confĂ©rence en Sorbonne de Renan, le 11 mars 1882, avec, sur le mĂȘme sujet, les prĂ©faces aux Discours et ConfĂ©rences (1887) et aux Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1876). Renan, peu ou mal lu, est la victime des demi-doctes, qui dĂ©versent sur son dos des sottises Ă  la vie dure. Aussi, la clartĂ© et le courage de la confĂ©rence sur la nation, qui portent tĂ©moignage d’un esprit libre, sont bons Ă  rappeler Ă  plus d’un siĂšcle de distance. Les principales thĂšses de l’auteur n’ont d’ailleurs rien perdu de leur mordant ni de leur justesse, et il n’est pas jusqu’à la derniĂšre phrase de la confĂ©rence qui ne fasse Ă©cho : «Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, Ă  certaines heures, de savoir
se rĂ©signer Ă  ĂȘtre dĂ©modĂ©.»
Le propos dĂ©marre par des considĂ©rations historiques comparant des situations Ă©loignĂ©es dans l’espace et dans le temps, dont le rĂ©sultat est de faire apparaĂźtre la nation non comme une entitĂ© fixe et quasi substantielle, mais au contraire comme le produit des circonstances et un fait politique «assez nouveau dans l’histoire».

La construction des nations commence, sur les ruines de l’Empire romain d’Occident, avec les Barbares : les aristocraties militaires, occupĂ©es dans des luttes dynastiques, se moquent bien de savoir quelle langue parlent les peuples soumis et Ă  quelle ethnie ils appartiennent; la seule diffĂ©rence pertinente est noble/vilain. Renan, qui Ă©nonce nettement que «l’unitĂ© se fait toujours brutalement», est loin de «mythifier» la nation ; il sait bien, aussi, que la persĂ©vĂ©rance dans l’ĂȘtre (et le temps) de cette rĂ©alitĂ© poli-tique lui impose de pratiquer l’amnĂ©sie et de couvrir d’un tissu de beaux men-songes le coup de force originel. «L’oubli, et je dirai mĂȘme l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la crĂ©ation d’une nation.» Cette phrase aurait pu venir sous la plume du Nietzsche de la DeuxiĂšme ConsidĂ©ration intempestive (traitant des avantages et des inconvĂ©nients des Ă©tudes historiques pour la vie). La nation se crĂ©e en se racontant son histoire, qui ne ressortit pas Ă  la vĂ©ritĂ©, mais Ă  l’existence ; ce qui, en revanche, est vrai tout court, c’est d’une part le caractĂšre entiĂšrement historique de la nation (les nations ne sont pas quelque chose d’éternel, elles ont commencĂ©, elles finiront), d’autre part l’aperception de l’essence et du rĂŽle du mythe, mĂȘme si l’auteur n’emploie pas le mot (oublier ce qui divise, souligner ce qui rassemble). Toutefois, et par un autre aspect, une nation ne peut durer que si elle est Ă©galement capable de luciditĂ©, si elle ne se compromet pas dĂ©cidĂ©ment avec la violence dominatrice et l’aveuglement sur le cours des choses. Cette historicitĂ© fonciĂšre de la nation permet Ă  Renan de rĂ©futer les explications exclusives qui prĂ©tendent s’étayer sur un principe il montre tour Ă  tour, lĂ  encore Ă  l’aide d’arguments historiques, que la nation ne repose ni sur la race (la romanitĂ© tardive, qui «fut bien prĂšs d’ĂȘtre une patrie», rĂ©unissait dans la pax romana une grande diversitĂ© de peuples), ni sur la langue, ni sur les intĂ©rĂȘts (‘un Zollverein’ n’est pas une patrie), ni sur la religion, ni sur la gĂ©ographie (le sol), ni sur les prĂ©tendues ««frontiĂšres naturelles» Ă©rigĂ©es en «nĂ©cessitĂ©s militaires». Une nation est un ĂȘtre politique et historique qui bĂątit son unitĂ© en s’en persuadant elle-mĂȘme au cours du temps, et nourrit la volontĂ© de vivre ensemble dans le prĂ©sent et l’avenir par un «riche legs de souvenirs». Une pondĂ©ration d’oubli et de mĂ©moire, voilĂ  la marche normale des nations, qui est Ă©galement perturbĂ©e par le trou noir Ă  la place du passĂ© et par le ressassement mĂ©moriel, la manie des commĂ©morations. Cette derniĂšre remarque, Ă  laquelle je cĂšde peut-ĂȘtre sous la pression de notre actualitĂ©, serait plus en rĂ©sonance avec le texte de Nietzsche mentionnĂ© plus haut, mais elle me semble ne pas contrarier, il s’en faut, la tendance de l’argumentation renanienne, qui accorde de facto des fonctions vitales et Ă  l’oubli et aux souvenirs.
On peut sans doute ne plus goĂ»ter la langue (spiritualiste) de Renan, dĂ©finissant la nation comme un «principe spirituel», mais le fond des choses survit aisĂ©ment Ă  ce tour datĂ© personne ne doute que cet «esprit», pĂ©tri d’histoire, plus psychologique que mĂ©taphysique, fait d’aptitude au changement et de rĂ©sistance Ă  celui-ci, ce tout complexe Ă  la fois vulnĂ©rable et plus solide qu’on croit (l’existence d’une nation est ..) un plĂ©biscite de tous les jours), dĂ©signe bien le contraire des fĂ©tiches dangereux qu’on vient de passer en revue un principe d’autonomie pour soi et, pour les autres, le respect de leur libre disposition. L’homme qui, en 1887, Ă©crit qu’on va aux guerres d’extermination parce qu’on abandonne le principe salutaire de l’adhĂ©sion libre et affirme «le droit des populations Ă  dĂ©cider de leur sort» qui juge que «la religion est irrĂ©vocablement devenue une affaire de goĂ»t personnel», que nous marchons vers «l’état social Ă  l’amĂ©ricaine» et que, si personne n’aime pour elle-mĂȘme la vĂ©ritĂ© ou la libertĂ©, on y revient toujours par l’impossibilitĂ© des extrĂȘmes, cet homme, on en conviendra, ne jugeait pas mal, tant sur les principes que sur la nature probable des Ă©vĂ©nements qui Ă  la fois les mettraient Ă  mal et en montreraient la valeur inapprĂ©ciable au cours du XX^e^ siĂšcle. Nos nations, qui ont dĂ©butĂ©, finiront. Comment ? Voici la rĂ©ponse de Renan :«La confĂ©dĂ©ration europĂ©enne, probablement, les remplacera.» Ajoutant, avec le sens de l’histoire qui le caractĂ©rise «Mais telle n’est pas la loi du siĂšcle oĂč nous vivons.» Il dĂ©pend de nous que cela soit celle de notre siĂšcle

Michel Guern
La pensée du midi avril 2006