Quâest-ce quâune nation ?
« De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et lâon attribue Ă des groupes ethnographiques ou plutĂŽt linguistiques une souverainetĂ© analogue Ă celle des peuples rĂ©ellement existants. TĂąchons dâarriver Ă quelque prĂ©cision en ces questions difficiles, oĂč la moindre confusion sur le sens des mots, Ă lâorigine du raisonnement, peut produire Ă la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est dĂ©licat ; câest presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme dâordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, lâimpartialitĂ© la plus absolue. [âŠ] Mais quâest-ce donc quâune nation ? [âŠ] Comment la France persiste-t-elle Ă ĂȘtre une nation, quand le principe qui lâa créée a disparu ? [âŠ] Pourquoi lâAutriche est-elle un Ătat et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalitĂ©s diffĂšre-t-il du principe des races ? VoilĂ des points sur lesquels un esprit rĂ©flĂ©chi tient Ă ĂȘtre fixĂ©, pour se mettre dâaccord avec lui-mĂȘme. »
Préface de Roland Breton
Alors que certains philosophes dĂ©finissent la nation selon des critĂšres objectifs comme la race ou le groupe ethnique partageant des caractĂšres communs tels que la langue, Ernest Renan la dĂ©finit dans ce texte qui fut lâobjet dâune confĂ©rence prononcĂ©e Ă la Sorbonne en 1882, simplement par la volontĂ© de vivre ensemble. Un court texte lumineux sur le bon usage de lâhistoire et de la cohabitation des diffĂ©rences.
Revue de presse
Câest une bonne idĂ©e quâa eue lâĂ©diteur marseillais de rĂ©unir en un joli petit volume la mĂ©morable confĂ©rence en Sorbonne de Renan, le 11 mars 1882, avec, sur le mĂȘme sujet, les prĂ©faces aux Discours et ConfĂ©rences (1887) et aux Souvenirs dâenfance et de jeunesse (1876). Renan, peu ou mal lu, est la victime des demi-doctes, qui dĂ©versent sur son dos des sottises Ă la vie dure. Aussi, la clartĂ© et le courage de la confĂ©rence sur la nation, qui portent tĂ©moignage dâun esprit libre, sont bons Ă rappeler Ă plus dâun siĂšcle de distance. Les principales thĂšses de lâauteur nâont dâailleurs rien perdu de leur mordant ni de leur justesse, et il nâest pas jusquâĂ la derniĂšre phrase de la confĂ©rence qui ne fasse Ă©cho : «Le moyen dâavoir raison dans lâavenir est, Ă certaines heures, de savoir
se rĂ©signer Ă ĂȘtre dĂ©modĂ©.»
Le propos dĂ©marre par des considĂ©rations historiques comparant des situations Ă©loignĂ©es dans lâespace et dans le temps, dont le rĂ©sultat est de faire apparaĂźtre la nation non comme une entitĂ© fixe et quasi substantielle, mais au contraire comme le produit des circonstances et un fait politique «assez nouveau dans lâhistoire».
La construction des nations commence, sur les ruines de lâEmpire romain dâOccident, avec les Barbares : les aristocraties militaires, occupĂ©es dans des luttes dynastiques, se moquent bien de savoir quelle langue parlent les peuples soumis et Ă quelle ethnie ils appartiennent; la seule diffĂ©rence pertinente est noble/vilain. Renan, qui Ă©nonce nettement que «lâunitĂ© se fait toujours brutalement», est loin de «mythifier» la nation ; il sait bien, aussi, que la persĂ©vĂ©rance dans lâĂȘtre (et le temps) de cette rĂ©alitĂ© poli-tique lui impose de pratiquer lâamnĂ©sie et de couvrir dâun tissu de beaux men-songes le coup de force originel. «Lâoubli, et je dirai mĂȘme lâerreur historique, sont un facteur essentiel de la crĂ©ation dâune nation.» Cette phrase aurait pu venir sous la plume du Nietzsche de la DeuxiĂšme ConsidĂ©ration intempestive (traitant des avantages et des inconvĂ©nients des Ă©tudes historiques pour la vie). La nation se crĂ©e en se racontant son histoire, qui ne ressortit pas Ă la vĂ©ritĂ©, mais Ă lâexistence ; ce qui, en revanche, est vrai tout court, câest dâune part le caractĂšre entiĂšrement historique de la nation (les nations ne sont pas quelque chose dâĂ©ternel, elles ont commencĂ©, elles finiront), dâautre part lâaperception de lâessence et du rĂŽle du mythe, mĂȘme si lâauteur nâemploie pas le mot (oublier ce qui divise, souligner ce qui rassemble). Toutefois, et par un autre aspect, une nation ne peut durer que si elle est Ă©galement capable de luciditĂ©, si elle ne se compromet pas dĂ©cidĂ©ment avec la violence dominatrice et lâaveuglement sur le cours des choses. Cette historicitĂ© fonciĂšre de la nation permet Ă Renan de rĂ©futer les explications exclusives qui prĂ©tendent sâĂ©tayer sur un principe il montre tour Ă tour, lĂ encore Ă lâaide dâarguments historiques, que la nation ne repose ni sur la race (la romanitĂ© tardive, qui «fut bien prĂšs dâĂȘtre une patrie», rĂ©unissait dans la pax romana une grande diversitĂ© de peuples), ni sur la langue, ni sur les intĂ©rĂȘts (âun Zollvereinâ nâest pas une patrie), ni sur la religion, ni sur la gĂ©ographie (le sol), ni sur les prĂ©tendues ««frontiĂšres naturelles» Ă©rigĂ©es en «nĂ©cessitĂ©s militaires». Une nation est un ĂȘtre politique et historique qui bĂątit son unitĂ© en sâen persuadant elle-mĂȘme au cours du temps, et nourrit la volontĂ© de vivre ensemble dans le prĂ©sent et lâavenir par un «riche legs de souvenirs». Une pondĂ©ration dâoubli et de mĂ©moire, voilĂ la marche normale des nations, qui est Ă©galement perturbĂ©e par le trou noir Ă la place du passĂ© et par le ressassement mĂ©moriel, la manie des commĂ©morations. Cette derniĂšre remarque, Ă laquelle je cĂšde peut-ĂȘtre sous la pression de notre actualitĂ©, serait plus en rĂ©sonance avec le texte de Nietzsche mentionnĂ© plus haut, mais elle me semble ne pas contrarier, il sâen faut, la tendance de lâargumentation renanienne, qui accorde de facto des fonctions vitales et Ă lâoubli et aux souvenirs.
On peut sans doute ne plus goĂ»ter la langue (spiritualiste) de Renan, dĂ©finissant la nation comme un «principe spirituel», mais le fond des choses survit aisĂ©ment Ă ce tour datĂ© personne ne doute que cet «esprit», pĂ©tri dâhistoire, plus psychologique que mĂ©taphysique, fait dâaptitude au changement et de rĂ©sistance Ă celui-ci, ce tout complexe Ă la fois vulnĂ©rable et plus solide quâon croit (lâexistence dâune nation est ..) un plĂ©biscite de tous les jours), dĂ©signe bien le contraire des fĂ©tiches dangereux quâon vient de passer en revue un principe dâautonomie pour soi et, pour les autres, le respect de leur libre disposition. Lâhomme qui, en 1887, Ă©crit quâon va aux guerres dâextermination parce quâon abandonne le principe salutaire de lâadhĂ©sion libre et affirme «le droit des populations Ă dĂ©cider de leur sort» qui juge que «la religion est irrĂ©vocablement devenue une affaire de goĂ»t personnel», que nous marchons vers «lâĂ©tat social Ă lâamĂ©ricaine» et que, si personne nâaime pour elle-mĂȘme la vĂ©ritĂ© ou la libertĂ©, on y revient toujours par lâimpossibilitĂ© des extrĂȘmes, cet homme, on en conviendra, ne jugeait pas mal, tant sur les principes que sur la nature probable des Ă©vĂ©nements qui Ă la fois les mettraient Ă mal et en montreraient la valeur inapprĂ©ciable au cours du XX^e^ siĂšcle. Nos nations, qui ont dĂ©butĂ©, finiront. Comment ? Voici la rĂ©ponse de Renan :«La confĂ©dĂ©ration europĂ©enne, probablement, les remplacera.» Ajoutant, avec le sens de lâhistoire qui le caractĂ©rise «Mais telle nâest pas la loi du siĂšcle oĂč nous vivons.» Il dĂ©pend de nous que cela soit celle de notre siĂšcle