Millenium
Traduit de lâanglais par Fleur Ramette.
En 1996, quelques annĂ©es aprĂšs T.A.Z. et les Sermons radiophoniques, Hakim Bey rĂ©dige une sĂ©rie de textes dans lesquels il revient sur la fin du 20e siĂšcle, quâil situe entre 1989 et 1995, au moment de la chute du bloc communiste et de avĂšnement dâun monde nĂ©o-libĂ©ral, globalisĂ© et standardisĂ© ou en passe de lâĂȘtre, ainsi que sur le commencement de ce nouveau millĂ©naire, marquĂ© par le rĂšgne dâun argent porteur de chaos, qui partout ou presque sâest libĂ©rĂ© des religions, des frontiĂšres et des Ătats.
Dans ce monde-lĂ , la neutralitĂ© nâest pas une option envisageable, nous dit-il. Dâailleurs lâĂ©mancipation de lâindividu via les zones dâautonomie temporaire est-elle suffisante pour lever un souffle rĂ©volutionnaire ? La culture et lâhumain peuvent-ils survivre alors que nous nous acharnons Ă dĂ©truire le non-humain, Ă dĂ©truire la nature sauvage ce par quoi la culture se dĂ©finit en creux ? Et les nationalismes, et les religions, quels effets exercent-ils ? Autant de questions quâaborde Hakim Bey dans un flot qui lui est habituel, fluide, convoquant tour Ă tour les thĂ©oriciens anarchistes, le soufisme, le millĂ©narisme et lâanthropologie.
La lecture de Millenium apporte un Ă©clairage original au spectacle dĂ©sormais quotidien de la capitulation des Ătats face au monde de la finance.
Revue de presse
Sigismund Benway GonzaĂŻ 7 mai 2012
Il est assez Ă©trange que personne nâait relevĂ© (tout du moins Ă ma connaissance) que lâinventeur de lâĂ©peronnant concept des zones autonomes temporaires ou TAZ, Hakim Bey, travaillait sacrĂ©ment du citron. Ses Ă©crits pamphlĂ©taires couillus, godillant souvent en mĂȘme temps que lâĂ©sotĂ©risme, la linguistique, lâanthropologie, la gastrosophie, la polĂ©mologie, le soufisme et lâanarcho-situationnisme prennent souvent de drĂŽles de chemins, tour Ă tour phosphorescents et opaques, Ă©clairants et biscornus. En atteste la toute rĂ©cente traduction de son MillĂ©nium de 1996 (Ă©ditions le Mot et le Reste comme lâan dernier de ses Sermons radiophoniques) par lâĂ©nigmatique Fleur Ramette.
Puisque lâennemi aujourdâhui, nous dit-il, est moins lâĂtat ni mĂȘme le Spectacle selon Debord que le Capital libĂ©rĂ© de la politique, des religions et des frontiĂšres, il y a lieu de se livrer contre lui Ă un nouveau style de âpropagande par le faitâ: le Jihad. Ne plus sâen tenir, pour notre Ă©mancipation immĂ©diate, Ă la crĂ©ation de TAZ, mais tendre Ă une sorte de âzone autonome permanenteâ, raccordant entre eux des groupes de combat et des expĂ©riences alternatives, quâon pourrait identifier au âmillĂ©niumâ. Autrement dit, Ă la rĂ©volution libertaire en marche menĂ©e par des âmillions de travailleurs, de fermiers, de peuples tribaux, de marginaux, dâartistes de toutes classes, dâhĂ©rĂ©tiques et mĂȘme de commerçants et de professionnels petits-bourgeoisâ. Hakim Bey prĂ©cise quâil voit le nouveau monde comme lâavĂšnement du âfĂ©dĂ©ralisme nĂ©o-proudhonienâ garantissant la libertĂ© totale Ă âchaque point dâorganisation dans le rhizome, aussi petit soit-il â mĂȘme pour un seul individu, ou un tout petit groupe de sĂ©cessionnistes.â
On accompagne de bon cĆur Hakim Bey dans ses exultations, dâautant mieux quâil a lâart, assez cocasse Ă vrai dire, dâĂ©viter les chausse-trappes de justesse. Parfois dâextrĂȘme justesse : Bey ose nous sortir, par exemple, que le âmillĂ©niumâ, auquel les rebelles aspirent, câest⊠la venue du messie. Mais il ajoute aussitĂŽt que le messie, pour lui, est une collectivitĂ© en lutte dans laquelle chaque individualitĂ© peut se rĂ©aliser dans sa diffĂ©rence et avec ses propres modes de rĂ©sistance au systĂšme.
On attend les derniĂšres observations dâHakim Bey avec curiositĂ©. Ăditeurs et traducteurs, Ă lâattaque ! Il nous brĂ»le de savoir comment le gaillard perçoit le soulĂšvement dâOaxaca, les canulars des Yes Men, les colĂšres des IndignĂ©s ou les frasques de Black Blocks se rĂ©clamant de lui.
Ă lâĂ©quinoxe du printemps 1990, Hakim Bey achevait lâĂ©criture de TAZ, acronyme de Temporary Autonomous Zone. Ode Ă lâutopie pirate, aux free parties et au Taz, donc. Monsieur le Juge â le sage, en arabe â revient avec Millenium, ensemble de textes Ă©crit en 1996, pour un update de son maĂźtre ouvrage.
« Le slogan RĂ©volution! [âŠ] est devenu un cauchemar oĂč nous avons beau combattre, nous nâĂ©chappons jamais au mauvais Eon, Ă cet Ătat incube qui fait que, Ătat aprĂšs Ătat, chaque paradis est administrĂ© par encore un nouvel ange de lâenfer. » (TAZ)
TAZ Ă©tait un ouvrage dâinspiration anarchiste qui prĂȘtait le flanc Ă la critique marxiste : Hakim Bey y dessinait un refus Ă la fois et de lâĂtat et de la RĂ©volution dans une langue percutante.
âComment se fait-il que « le monde chavirĂ© » parvient toujours Ă se redresser ? Pourquoi la rĂ©action suit-elle toujours la rĂ©volution, comme les saisons en Enfer ?â Tout Ă©tait dit dĂ©jĂ dans lâacronyme TAZ : une zone, et non pas une libĂ©ration complĂšte du territoire. Elle serait autonome, câest-Ă -dire rĂ©gie par aucune politique. Et elle serait temporaire, ce qui rejoint le point prĂ©cĂ©dent : nulle rĂšgle nâest nĂ©cessaire car aucune pĂ©rennitĂ© de fonctionnement nâest envisagĂ©e.
Hakim Bey conceptualisa une utopie apolitique : il sâagissait de crĂ©er un lieu dans un endroit qui nâexisterait pas pour lâĂtat â et qui, donc, ne serait pas sous son contrĂŽle â pour sây dĂ©livrer de la politique. Câest-Ă -dire de toute idĂ©e de gouvernance. La TAZ nâa aucune ambition territoriale (la zone ne veut pas sâĂ©tendre), la TAZ nâa aucune ambition de durĂ©e (elle ne se veut pas Reich MillĂ©naire). Et enfin, la TAZ nâa aucune ambition hĂ©gĂ©monique : elle ne se veut pas refuge pour lâhumanitĂ© entiĂšre. Si bien quâune TAZ peut correspondre tout aussi bien Ă une colonie de Hillbillies vivotant quelque part dans un repli cachĂ© des Ătats-Unis quâĂ une libĂ©ration purement personnelle et imaginaire, une TAZ subjective. Voire Ă une partouze dans un hĂŽtel du Nord un peu luxueux. Nous sommes loin de la rĂ©volution mondiale du prolĂ©tariat. Utopie petite-bourgeoise et confortable, ont dit certains, comme un petit barbecue tranquille quelque part Ă Saint-Quentin-en-Yvelines.
Ce nâĂ©tait pas grand chose, mais mĂȘme cela nous ne lâavons plus. Parlez-en Ă DSK. Il avait ses petits Ă -cĂŽtĂ©s loin du monde des mĂ©dias : la transparence et la vĂ©ritĂ© ont fini par dĂ©florer la mince cloison de sa petite TAZ. Sans parler de lâinterdiction de fumer dans les cafĂ©s, du port de la ceinture ou de lâintroduction de limitations de vitesse pour les voitures (Ă chaque gĂ©nĂ©ration son traumatisme). LâĂtat avance. Ici vous me demanderez : âcomment cela fut-il possible ?â Laissez-moi vous prĂ©senter la trinitĂ© infernale (la pensĂ©e radicale de gauche prend souvent la forme dâune thĂ©ologie, ensuite câest une question de foi) : le Capital, lâAliĂ©nation et la SĂ©paration. Marx, LukĂ cs et Debord. Le monde unique peut faire face au « chaos », mais il rĂ©duit toute vĂ©ritable complexitĂ© Ă lâuniformitĂ© et Ă la sĂ©paration. La conscience elle-mĂȘme « entre en reprĂ©sentation ». Dit plus simplement, dans le monde unifiĂ© et sĂ©parĂ© du Capital tel quâil se prĂ©sente Ă soi par le Spectacle, tout le monde fait la pute, car câest encore ce qui est le plus raisonnable. Au Grand Journal, Ă The Voice, partout sur Internet, des jeunes hommes et femmes prostituent leur beautĂ© et leurs talents au « Moloch de la conscience capitaliste ».
Ils se clivent et crĂ©ent en eux-mĂȘme des consciences sĂ©parĂ©es quâils pensent plus Ă mĂȘme de franchir le mur mĂ©diatique. Ce que prĂ©conise Hakim Bey, câest « le grand Jihad » en tant que reconquĂȘte de son « moi sĂ©parĂ© » . Câest dit dans le vocabulaire de lâIslam, mais cela pourrait lâĂȘtre tout aussi bien dans un rĂ©fĂ©rent anarcho-taoĂŻste. Il sâagit de convaincre quâil y a une alternative au monde unique, et mĂȘme une possibilitĂ© dâexistence en dehors de celui-ci.
« Nous avons quelques Ă©crivains cĂ©lĂšbres, qui sont publiĂ©s dans toutes les revues, et nous avons une masse de gens qui sont probablement beaucoup plus intelligents, beaucoup plus crĂ©atifs, mais qui ne sont pas vus dans les mĂ©dias, et qui, par consĂ©quent, ne sont pas vus comme existants â quelques fois mĂȘme Ă leurs propres yeux, » (Millenium)
Il y a ces pages dans Millenium oĂč Hakim Bey tente la rĂ©introduction de lâexpĂ©rience religieuse (quâelle soit protestante, bouddhisteâŠ) dans le radicalisme de gauche, ce quâil justifie par lâĂ©chec de la religion laĂŻque « communiste ». Je ne sais pas si ça prendra. Je sais aussi quâil prĂȘtera lĂ encore le flanc Ă la critique marxiste pure et dure, mais vu quâelle nâexiste plus vraiment⊠Dâailleurs dans sa dĂ©fense du pluralisme, Hakim Bey mâĂ©voque plus un libĂ©ral tendance John Rawls quâun bolchĂ©vique le couteau entre les dents et le fer Ă bĂ©ton sur le catĂ©naire. Sa pensĂ©e sâarticule sur lâinterface entre lâautonomie de la personne et lâĂtat, entre la TAZ et le Spectacle. Il sait lâune Ă©phĂ©mĂšre, et lâautre absolument indestructible. LâhĂ©gĂ©monie nâest simplement souhaitable ni pour lâune ni pour lâautre. Dâautant plus que certaines TAZ peuvent virer Ă lâenfer totalitaire (la cave de Joseph Fritzl), tandis que certains Ă©tats sont des TAZ certainement un peu trop persistantes, mais qui nĂ©anmoins avaient pour ambition de se dĂ©livrer de lâĂtat â anglais, dans le cas de la rĂ©volution amĂ©ricaine par exemple. Ou se situe lâĂ©quilibre ? Depuis la chute du communisme, nous dit Hakim Bey, il nây a plus de solution de repli possible, plus de troisiĂšme voie. DĂ©sormais, la guerre est frontale et dĂ©jĂ lâEmpire a envoyĂ© ses sondes Ă travers la galaxie pour dĂ©busquer les rebelles. Et seule une confĂ©dĂ©ration des TAZ pourrait ĂȘtre Ă mĂȘme de lutter : chamans arctiques, zapatistes mexicains, cultes psychĂ©dĂ©liques californiens etc. Vous voyez le tableau.
En attendant, le Prince de ce monde avance ses pions, y compris sur le Net. Hadopi traque leechers et seeders, Facebook contrĂŽle les identitĂ©s et les derniers espaces de libres discussions (câest Ă dire sans objet et sans modĂ©ration) ont fermĂ© les uns aprĂšs les autres suite Ă une loi renforçant la responsabilitĂ© de lâhĂ©bergeur (RIP le Forum de Technikart). Une solution ? Bouger. Ne soyez pas pessimiste, monsieur Bey. Les TAZ sont partout. A cĂŽtĂ©, lâĂtat semble ĂȘtre une entreprise bien pathĂ©tique.