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Parution : 19/04/2012
ISBN : 9782360540488
80 pages (148 x 210)

10 €

Millenium

Traduit de l’anglais par Fleur Ramette.

En 1996, quelques annĂ©es aprĂšs T.A.Z. et les Sermons radiophoniques, Hakim Bey rĂ©dige une sĂ©rie de textes dans lesquels il revient sur la fin du 20e siĂšcle, qu’il situe entre 1989 et 1995, au moment de la chute du bloc communiste et de avĂšnement d’un monde nĂ©o-libĂ©ral, globalisĂ© et standardisĂ© ou en passe de l’ĂȘtre, ainsi que sur le commencement de ce nouveau millĂ©naire, marquĂ© par le rĂšgne d’un argent porteur de chaos, qui partout ou presque s’est libĂ©rĂ© des religions, des frontiĂšres et des États.
Dans ce monde-lĂ , la neutralitĂ© n’est pas une option envisageable, nous dit-il. D’ailleurs l’émancipation de l’individu via les zones d’autonomie temporaire est-elle suffisante pour lever un souffle rĂ©volutionnaire ? La culture et l’humain peuvent-ils survivre alors que nous nous acharnons Ă  dĂ©truire le non-humain, Ă  dĂ©truire la nature sauvage ce par quoi la culture se dĂ©finit en creux ? Et les nationalismes, et les religions, quels effets exercent-ils ? Autant de questions qu’aborde Hakim Bey dans un flot qui lui est habituel, fluide, convoquant tour Ă  tour les thĂ©oriciens anarchistes, le soufisme, le millĂ©narisme et l’anthropologie.
La lecture de Millenium apporte un Ă©clairage original au spectacle dĂ©sormais quotidien de la capitulation des États face au monde de la finance.

Revue de presse

Au-delà des TAZ, le Jihad anarchiste ! Noël Godin CQFD septembre 2012
Sigismund Benway GonzaĂŻ 7 mai 2012

Au-delĂ  des TAZ, le Jihad anarchiste !

Il est assez Ă©trange que personne n’ait relevĂ© (tout du moins Ă  ma connaissance) que l’inventeur de l’éperonnant concept des zones autonomes temporaires ou TAZ, Hakim Bey, travaillait sacrĂ©ment du citron. Ses Ă©crits pamphlĂ©taires couillus, godillant souvent en mĂȘme temps que l’ésotĂ©risme, la linguistique, l’anthropologie, la gastrosophie, la polĂ©mologie, le soufisme et l’anarcho-situationnisme prennent souvent de drĂŽles de chemins, tour Ă  tour phosphorescents et opaques, Ă©clairants et biscornus. En atteste la toute rĂ©cente traduction de son MillĂ©nium de 1996 (Ă©ditions le Mot et le Reste comme l’an dernier de ses Sermons radiophoniques) par l’énigmatique Fleur Ramette.
Puisque l’ennemi aujourd’hui, nous dit-il, est moins l’État ni mĂȘme le Spectacle selon Debord que le Capital libĂ©rĂ© de la politique, des religions et des frontiĂšres, il y a lieu de se livrer contre lui Ă  un nouveau style de “propagande par le fait”: le Jihad. Ne plus s’en tenir, pour notre Ă©mancipation immĂ©diate, Ă  la crĂ©ation de TAZ, mais tendre Ă  une sorte de “zone autonome permanente”, raccordant entre eux des groupes de combat et des expĂ©riences alternatives, qu’on pourrait identifier au “millĂ©nium”. Autrement dit, Ă  la rĂ©volution libertaire en marche menĂ©e par des “millions de travailleurs, de fermiers, de peuples tribaux, de marginaux, d’artistes de toutes classes, d’hĂ©rĂ©tiques et mĂȘme de commerçants et de professionnels petits-bourgeois”. Hakim Bey prĂ©cise qu’il voit le nouveau monde comme l’avĂšnement du “fĂ©dĂ©ralisme nĂ©o-proudhonien” garantissant la libertĂ© totale Ă  “chaque point d’organisation dans le rhizome, aussi petit soit-il – mĂȘme pour un seul individu, ou un tout petit groupe de sĂ©cessionnistes.“
On accompagne de bon cƓur Hakim Bey dans ses exultations, d’autant mieux qu’il a l’art, assez cocasse Ă  vrai dire, d’éviter les chausse-trappes de justesse. Parfois d’extrĂȘme justesse : Bey ose nous sortir, par exemple, que le “millĂ©nium”, auquel les rebelles aspirent, c’est
 la venue du messie. Mais il ajoute aussitĂŽt que le messie, pour lui, est une collectivitĂ© en lutte dans laquelle chaque individualitĂ© peut se rĂ©aliser dans sa diffĂ©rence et avec ses propres modes de rĂ©sistance au systĂšme.
On attend les derniĂšres observations d’Hakim Bey avec curiositĂ©. Éditeurs et traducteurs, Ă  l’attaque ! Il nous brĂ»le de savoir comment le gaillard perçoit le soulĂšvement d’Oaxaca, les canulars des Yes Men, les colĂšres des IndignĂ©s ou les frasques de Black Blocks se rĂ©clamant de lui.

CQFD

Noël Godin
CQFD septembre 2012

À l’équinoxe du printemps 1990, Hakim Bey achevait l’écriture de TAZ, acronyme de Temporary Autonomous Zone. Ode Ă  l’utopie pirate, aux free parties et au Taz, donc. Monsieur le Juge — le sage, en arabe — revient avec Millenium, ensemble de textes Ă©crit en 1996, pour un update de son maĂźtre ouvrage.

« Le slogan RĂ©volution! [
] est devenu un cauchemar oĂč nous avons beau combattre, nous n’échappons jamais au mauvais Eon, Ă  cet État incube qui fait que, État aprĂšs État, chaque paradis est administrĂ© par encore un nouvel ange de l’enfer. » (TAZ)

TAZ Ă©tait un ouvrage d’inspiration anarchiste qui prĂȘtait le flanc Ă  la critique marxiste : Hakim Bey y dessinait un refus Ă  la fois et de l’État et de la RĂ©volution dans une langue percutante.
“Comment se fait-il que « le monde chavirĂ© » parvient toujours Ă  se redresser ? Pourquoi la rĂ©action suit-elle toujours la rĂ©volution, comme les saisons en Enfer ?” Tout Ă©tait dit dĂ©jĂ  dans l’acronyme TAZ : une zone, et non pas une libĂ©ration complĂšte du territoire. Elle serait autonome, c’est-Ă -dire rĂ©gie par aucune politique. Et elle serait temporaire, ce qui rejoint le point prĂ©cĂ©dent : nulle rĂšgle n’est nĂ©cessaire car aucune pĂ©rennitĂ© de fonctionnement n’est envisagĂ©e.
Hakim Bey conceptualisa une utopie apolitique : il s’agissait de crĂ©er un lieu dans un endroit qui n’existerait pas pour l’État — et qui, donc, ne serait pas sous son contrĂŽle — pour s’y dĂ©livrer de la politique. C’est-Ă -dire de toute idĂ©e de gouvernance. La TAZ n’a aucune ambition territoriale (la zone ne veut pas s’étendre), la TAZ n’a aucune ambition de durĂ©e (elle ne se veut pas Reich MillĂ©naire). Et enfin, la TAZ n’a aucune ambition hĂ©gĂ©monique : elle ne se veut pas refuge pour l’humanitĂ© entiĂšre. Si bien qu’une TAZ peut correspondre tout aussi bien Ă  une colonie de Hillbillies vivotant quelque part dans un repli cachĂ© des États-Unis qu’à une libĂ©ration purement personnelle et imaginaire, une TAZ subjective. Voire Ă  une partouze dans un hĂŽtel du Nord un peu luxueux. Nous sommes loin de la rĂ©volution mondiale du prolĂ©tariat. Utopie petite-bourgeoise et confortable, ont dit certains, comme un petit barbecue tranquille quelque part Ă  Saint-Quentin-en-Yvelines.

Ce n’était pas grand chose, mais mĂȘme cela nous ne l’avons plus. Parlez-en Ă  DSK. Il avait ses petits Ă -cĂŽtĂ©s loin du monde des mĂ©dias : la transparence et la vĂ©ritĂ© ont fini par dĂ©florer la mince cloison de sa petite TAZ. Sans parler de l’interdiction de fumer dans les cafĂ©s, du port de la ceinture ou de l’introduction de limitations de vitesse pour les voitures (Ă  chaque gĂ©nĂ©ration son traumatisme). L’État avance. Ici vous me demanderez : “comment cela fut-il possible ?” Laissez-moi vous prĂ©senter la trinitĂ© infernale (la pensĂ©e radicale de gauche prend souvent la forme d’une thĂ©ologie, ensuite c’est une question de foi) : le Capital, l’AliĂ©nation et la SĂ©paration. Marx, LukĂ cs et Debord. Le monde unique peut faire face au « chaos », mais il rĂ©duit toute vĂ©ritable complexitĂ© Ă  l’uniformitĂ© et Ă  la sĂ©paration. La conscience elle-mĂȘme « entre en reprĂ©sentation ». Dit plus simplement, dans le monde unifiĂ© et sĂ©parĂ© du Capital tel qu’il se prĂ©sente Ă  soi par le Spectacle, tout le monde fait la pute, car c’est encore ce qui est le plus raisonnable. Au Grand Journal, Ă  The Voice, partout sur Internet, des jeunes hommes et femmes prostituent leur beautĂ© et leurs talents au « Moloch de la conscience capitaliste ».
Ils se clivent et crĂ©ent en eux-mĂȘme des consciences sĂ©parĂ©es qu’ils pensent plus Ă  mĂȘme de franchir le mur mĂ©diatique. Ce que prĂ©conise Hakim Bey, c’est « le grand Jihad » en tant que reconquĂȘte de son « moi sĂ©parĂ© » . C’est dit dans le vocabulaire de l’Islam, mais cela pourrait l’ĂȘtre tout aussi bien dans un rĂ©fĂ©rent anarcho-taoĂŻste. Il s’agit de convaincre qu’il y a une alternative au monde unique, et mĂȘme une possibilitĂ© d’existence en dehors de celui-ci.

« Nous avons quelques Ă©crivains cĂ©lĂšbres, qui sont publiĂ©s dans toutes les revues, et nous avons une masse de gens qui sont probablement beaucoup plus intelligents, beaucoup plus crĂ©atifs, mais qui ne sont pas vus dans les mĂ©dias, et qui, par consĂ©quent, ne sont pas vus comme existants – quelques fois mĂȘme Ă  leurs propres yeux, » (Millenium)

Il y a ces pages dans Millenium oĂč Hakim Bey tente la rĂ©introduction de l’expĂ©rience religieuse (qu’elle soit protestante, bouddhiste
) dans le radicalisme de gauche, ce qu’il justifie par l’échec de la religion laĂŻque « communiste ». Je ne sais pas si ça prendra. Je sais aussi qu’il prĂȘtera lĂ  encore le flanc Ă  la critique marxiste pure et dure, mais vu qu’elle n’existe plus vraiment
 D’ailleurs dans sa dĂ©fense du pluralisme, Hakim Bey m’évoque plus un libĂ©ral tendance John Rawls qu’un bolchĂ©vique le couteau entre les dents et le fer Ă  bĂ©ton sur le catĂ©naire. Sa pensĂ©e s’articule sur l’interface entre l’autonomie de la personne et l’État, entre la TAZ et le Spectacle. Il sait l’une Ă©phĂ©mĂšre, et l’autre absolument indestructible. L’hĂ©gĂ©monie n’est simplement souhaitable ni pour l’une ni pour l’autre. D’autant plus que certaines TAZ peuvent virer Ă  l’enfer totalitaire (la cave de Joseph Fritzl), tandis que certains Ă©tats sont des TAZ certainement un peu trop persistantes, mais qui nĂ©anmoins avaient pour ambition de se dĂ©livrer de l’État – anglais, dans le cas de la rĂ©volution amĂ©ricaine par exemple. Ou se situe l’équilibre ? Depuis la chute du communisme, nous dit Hakim Bey, il n’y a plus de solution de repli possible, plus de troisiĂšme voie. DĂ©sormais, la guerre est frontale et dĂ©jĂ  l’Empire a envoyĂ© ses sondes Ă  travers la galaxie pour dĂ©busquer les rebelles. Et seule une confĂ©dĂ©ration des TAZ pourrait ĂȘtre Ă  mĂȘme de lutter : chamans arctiques, zapatistes mexicains, cultes psychĂ©dĂ©liques californiens etc. Vous voyez le tableau.

En attendant, le Prince de ce monde avance ses pions, y compris sur le Net. Hadopi traque leechers et seeders, Facebook contrĂŽle les identitĂ©s et les derniers espaces de libres discussions (c’est Ă  dire sans objet et sans modĂ©ration) ont fermĂ© les uns aprĂšs les autres suite Ă  une loi renforçant la responsabilitĂ© de l’hĂ©bergeur (RIP le Forum de Technikart). Une solution ? Bouger. Ne soyez pas pessimiste, monsieur Bey. Les TAZ sont partout. A cĂŽtĂ©, l’État semble ĂȘtre une entreprise bien pathĂ©tique.

GonzaĂŻ

Sigismund Benway
GonzaĂŻ 7 mai 2012