MĂ©moires dâun prolĂ©taire
Qui connaĂźt Norbert Truquin ?
Une poignĂ©e de lecteurs Ă la recherche de tĂ©moignages dâautodidactes, un peu comme on va dĂ©nicher dans les brocantes une toile de peintre naĂŻf.
Moi-mĂȘme, nâest-ce point le hasard qui mâa fait dĂ©couvrir ces mĂ©moires dâun prolĂ©taire ? jâavais entrepris un travail de thĂšse, dans les annĂ©es 1970, sur ce prĂ©tendu porte parole des ouvriers, Ămile Zola. En lisant et relisant Germinal, jâavais bien senti que le tableau quâil proposait des mineurs du nord nâĂ©tait pas la reproduction de la rĂ©alitĂ©. Et pourtant lâauteur de lâAssommoir ne cessait de rĂ©pĂ©ter : « mon Ćuvre nâest pas une Ćuvre de parti et de propagande, elle est une Ćuvre de vĂ©ritĂ©. » Et, plus encore catĂ©gorique, mais inquiĂ©tant quand Ă lâĂ©noncĂ© : « le romancier passe le tablier blanc de lâanatomiste et dissĂšque, fibre par fibre, la bĂȘte humaine Ă©tendue toute nue sur la dalle de lâamphithéùtre. »
Ce qui me faisait douter de ces assertions pĂ©remptoires, câĂ©tait son hostilitĂ© ricanante Ă lâĂ©gard de la Commune de Paris ; et sa justification, criminelle, de la rĂ©pression sanglante dâAdolphe Thiers : « câĂ©tait la partie saine de la France, la raisonnable, la pondĂ©rĂ©e, la paysanne, celle qui Ă©tait restĂ©e plus prĂšs de la terre, qui supprimait la partie folle, exaspĂ©rĂ©e, gĂątĂ©e par lâEmpire, dĂ©traquĂ©e de rĂȘveries et de jouissances. » (Câest-Ă -dire EugĂšne Varlin, Louise Michel et tous leurs camarades de la Commune, dĂ©portĂ©s ou fusillĂ©s par milliers le 28 mai 1871.)
Autre signe inquiĂ©tant : ce fut la publication de lâAssommoir qui le rendit brusquement cĂ©lĂšbre. LâannĂ©e de cette parution : 1 877. Câest-Ă -dire quelques annĂ©es aprĂšs la Commune. Or, comment Zola reprĂ©sente-il les ouvriers parisiens dans « cette Ćuvre de vĂ©ritĂ© » ? FainĂ©ants, alcooliques et, le plus scandaleux pour la pudibonderie de lâĂ©poque, dâune sexualitĂ© anormale, dĂ©bridĂ©e. De quoi renforcer en somme les idĂ©es reçues de son lectorat bourgeois.
Mais, pour Ă©tayer mon hypothĂšse du caractĂšre anti-peuple de Germinal, il me fallait des tĂ©moins ou plutĂŽt des acteurs mĂȘmes de cette condition ouvriĂšre.
Au cours de mes recherches dans tous les recoins de la BibliothĂšque Nationale, je finis par trouver un livre bien modeste dâapparence, auteur et titre inconnus, mais dâune richesse de renseignements sur lâinfinie misĂšre de ces prolĂ©taires du XIX^e^ siĂšcle et dâune force de dĂ©nonciation digne des grands doctrinaires socialistes. Ces mĂ©moires de Norbert Truquin contredisaient Ă lâĂ©vidence, et point par point, toutes les affirmations pseudo- scientifiques de lâauteur des Rougon-Macquart. (PrĂ©face de Paule Lejeune)
La fiĂšvre du combat
Tout Paris Ă©tait en mouvement ; on nâosait presque plus dissiper les attroupements. La suppression des ateliers nationaux faisait lâobjet de toutes les discussions. Les ouvriers traitaient dâinfamie cette mesure qui, en affamant une population aussi nombreuse, constituait une vĂ©ritable provocation Ă la guerre civile. Les rĂ©actionnaires prĂ©tendaient que la ville nâavait plus dâargent ; ce Ă quoi les ouvriers rĂ©pondaient que le gouvernement trouvait bien de lâargent pour payer les gros traitements ; et quâil ne lui serait pas difficile de fournir la paie des ouvriers qui se montait Ă huit francs par semaine, alors que ces derniers avaient exĂ©cutĂ© tous les travaux publics et nourri les rentiers. Des ouvriers disaient mĂȘme aux rĂ©actionnaires : « Avouez plutĂŽt 1. Le lecteur qui voudrait avoir des renseignements plus dĂ©taillĂ©s sur lâinsurrection de Juin les trouvera dans lâouvrage de Victor Marouck, intitulĂ©: Juin 1848 (prix: 2 F, en vente Ă la Librairie des Deux-Mondes). Câest ce qui a Ă©tĂ© jusquâici publiĂ© de plus exact et de plus complet sur ces Ă©vĂ©nements. (Note de lâĂ©dition originale de 1880.) franchement quâaprĂšs vous ĂȘtre enrichis par la sueur du peuple câest son sang maintenant que vous voulez, et la preuve câest que les pouvoirs publics, au lieu de venir en aide aux prolĂ©taires, ont insultĂ© leurs dĂ©lĂ©guĂ©s. » La rĂ©action Ă©tait furieuse ; la classe ouvriĂšre, au contraire, conservait son sang-froid, mais on sentait quâelle ne tenait pas Ă cĂ©der aux provocations.
La rĂ©action Ă©tait forte et voulait profiter de la situation. DĂšs le lendemain du 24 fĂ©vrier, elle avait fait dĂ©crĂ©ter la crĂ©ation dâune garde mobile composĂ©e de vingt-six bataillons. On avait dĂ©jĂ soumis ces jeunes gens Ă la discipline ; on leur allouait une solde de trente sous par jour, et en ce moment ils Ă©taient consignes dans leurs casernes. CâĂ©taient tous des enfants de Paris, fils dâouvriers, que lâon dressait au massacre de leurs parents.
Ceux dâentre eux qui comprenaient cette situation, se dĂ©sespĂ©raient de sâĂȘtre engagĂ©s ; mais il nây avait plus moyen de reculer. Le gouvernement savait fort bien quâil aurait eu Ă les combattre sâils nâavaient pas Ă©tĂ© soumis Ă la discipline militaire ; car il ne dut son triomphe quâau concours de ces enfants qui se battirent comme des enragĂ©s. Aussi, dĂšs le lendemain de la victoire, sâempressa-t-on de les licencier comme des malpropres.
Le 23, je me promenais sur la place de la Bastille ; il y avait foule dans les rues et sur les boulevards ; une compagnie de gardes nationaux gardait une petite rue qui dĂ©bouche sur la mairie du VIII^e arrondissement ; lâofficier qui les commandait Ă©tait vĂȘtu en civil et nâavait quâun hausse-col. A ce moment, une discussion sâengagea entre cet officier et un ouvrier marbrier qui paraissait ĂągĂ© dâenviron vingt-cinq ans. Ce dernier semblait avoir reçu une certaine instruction ; son air Ă©tait distinguĂ©, et il savait bien manier la parole. « Comment, disait-il Ă lâofficier, il y a quelques jours Ă peine que tu Ă©tais le dĂ©mocrate le plus exaltĂ© et te voilĂ maintenant passĂ© dans les rangs de la rĂ©action ? » « Je suis pour la RĂ©publique et les ouvriers veulent sa perte », rĂ©pondit lâofficier. « Tu es un hypocrite » reprit lâouvrier. Lâofficier ne, lui. rĂ©pliqua que par un coup de sabre sur la figure. A la vue du sang qui coulait, les spectateurs criĂšrent aux armes et la compagnie croisa la baĂŻonnette ; mais, en voyant lâattitude des ouvriers, les gardes nationaux jugĂšrent prudent de dĂ©camper. [âŠ]
Les bagnes lyonnais
Je laissai de nouveau le mĂ©tier de puisatier pour reprendre celui de tisseur ; jâeus de la difficultĂ© Ă mâembaucher, parce que mes vĂȘtements, ma physionomie me donnaient lâapparence dâun terrassier. Enfin je finis par trouver de lâouvrage, mais pour un article que jâignorais complĂštement et oĂč je rĂ©ussis nĂ©anmoins dĂšs le premier moment. Cet atelier tenait la nouveautĂ©, ce qui mâobligeait constamment Ă passer dâun article Ă un autre, si bien quâau bout dâun an je devins un ouvrier passable. Lâatelier Ă©tait situĂ© rue Sainte-Catherine, Ă la Croix-Rousse, Ă un troisiĂšme Ă©tage. CâĂ©tait un atelier de six mĂštres occupĂ© par des jeunes filles qui tissaient le satin. Ces jeunes ouvriĂšres travaillaient, en Ă©tĂ©, depuis trois heures et demie du matin jusquâĂ la nuit ; et en hiver, depuis cinq heures du matin jusquâĂ onze heures du soir.
Je demandai Ă mon patron, avec lequel je mâĂ©tais liĂ©, pourquoi ces filles avaient le teint si jaune et la figure si fatiguĂ©e. Il mâavoua que presque toutes celles qui sortaient de cette maison prenaient le chemin du cimetiĂšre. Sur mon insistance il me fournit volontiers des explications. « Il y a peut-ĂȘtre, me dit-il, sept mille ateliers de ce genre Ă Lyon ; presque tous les patrons sont bigots ; ils vont recruter leurs apprenties dans le DauphinĂ©, le Bugey et la Savoie ; ils sont porteurs de certificats dĂ©livrĂ©s par le curĂ© de la paroisse. Munis de ces piĂšces, ils se prĂ©sentent chez les curĂ©s de campagnes. Le curĂ© leur indique les maisons oĂč ils pourront faire un choix ; ils sây introduisent Ă sa recommandation et y sont naturellement bien accueillis ; ils se prĂ©sentent avec des montres et tout un attirail de breloques, nâoubliant pas de bourrer leurs poches de gros sous. Tout en causant, ils ont soin de laisser comme par mĂ©garde tomber par terre un peu de la mitraille dont ils ont fait provision. Les enfants sâempressent de la ramasser pour la rendre au Monsieur qui, dans sa gĂ©nĂ©rositĂ©, lâabandonne aux ramasseurs. Ils racontent que leurs ouvriĂšres ont placĂ© des centaines de francs Ă la Caisse dâĂ©pargne, et que si quelques-unes dâentre elles ne se donnaient au luxe, elles en placeraient bien davantage. Le bruit sâen rĂ©pand dans la commune et bientĂŽt un essaim de jeunes filles sâenrĂŽlent pour Lyon. Elles sây placent en apprentissage pour quatre ans, tandis que pour fabriquer du satin ou du taffetas, quatre mois suffiraient.
La révolution sociale
LâAmĂ©rique du Nord suit les mĂȘmes errements que lâEurope. En Angleterre, les manieurs dâargent ont accaparĂ© successivement toutes les petites propriĂ©tĂ©s ; les cultivateurs qui vivaient paisiblement du produit de leurs champs et de leurs vaches, ont Ă©tĂ© refoulĂ©s dans les villes et rĂ©duits Ă la plus grande misĂšre. Plus le machinisme se perfectionnera, plus il sera facile Ă quelques habiles de tenir les masses sous leur joug. Que les ouvriers de la ville et de la campagne ouvrent les yeux ainsi que les petits bourgeois et les petits propriĂ©taires ! Leurs descendants seront fatalement acculĂ©s au prolĂ©tariat. Toutes les nations sâorganisent industriellement ; tous les Ătats cherchent Ă se suffire Ă eux-mĂȘmes. [âŠ]
Il appartient aux hommes de cĆur de prĂ©venir la catastrophe, qui est inĂ©vitable. Si les hommes le voulaient, ils seraient tous heureux. Mes voyages mâont appris quâil nây a peut-ĂȘtre pas un dixiĂšme de la surface de la terre qui soit cultivĂ©, et encore la culture est-elle loin dâĂȘtre arrivĂ©e Ă la perfection. Câest donc un crime social que quelquâun puisse souffrir de la faim. [âŠ]
Il est urgent que tous ceux qui travaillent et souffrent des vices de lâorganisation sociale ne comptent que sur eux-mĂȘmes pour se tirer dâaffaire et se crĂ©er un prĂ©sent et un avenir meilleurs par la solidaritĂ©. Il importe donc que chacun dâentre eux apporte sa pierre Ă lâĂ©difice commun, en publiant ses notes, ses cahiers, ses mĂ©moires, en un mot tous les documents qui peuvent contribuer Ă dĂ©truire les iniquitĂ©s. du vieux monde et Ă hĂąter lâavĂšnement de la rĂ©volution sociale.
Préface de Paule Lejeune
Norbert Truquin est nĂ© le 7 juin 1833 Ă RoziĂšres, dans le dĂ©partement de la Somme. Autodidacte, il dĂ©cide de raconter lâaventure de sa vie faite de gagne-pain divers et variĂ©s qui le mĂšnent Ă travers le monde. MĂ©moire dâun prolĂ©taire sâachĂšve sur une date : avril 1887 et un lieu : Independencia au Paraguay ; on perd ensuite la trace de lâauteur.
En effet, Norbert Truquin a vĂ©cu la rĂ©volution de 1848 Ă Paris, a connu la prison, avant de tenter les mirages de la colonisation de lâAlgĂ©rie. Il donne de la condition du paysan autochtone traitĂ© « Ă coup de sabre et dâeau bĂ©nite », un tableau trĂšs Ă©loignĂ© du « rĂŽle positif de la France dans ses colonies ». De mĂȘme sa description vĂ©cue de la condition des canuts en 1850 est un tĂ©moignage unique sur la vie du petit peuple de Lyon. Enfin, son exil au Paraguay pour tenter les expĂ©riences naissantes de communautĂ©s socialistes, ne sera pas exempt de misĂšre ou dâesclavage.
Auteur dâun seul ouvrage, emblĂ©matique de ce que lâon appellera plus tard la littĂ©rature prolĂ©tarienne, il exprime avec force le drame dâune vie qui, envers et contre tout, porte lâespoir dâun monde meilleur. Ă la maniĂšre dâun roman dâaventure, cet ouvrage est un tĂ©moignage impitoyable sur la difficultĂ© dâune vie passĂ©e Ă ĂȘtre exploitĂ©, dans cette premiĂšre mondialisation que fut lâavĂšnement de la rĂ©volution industrielle du XIX^e^ siĂšcle.