ISBN : 9782915378238
536 pages (21 x 14,8 cm)
Histoire du Premier Mai
Le 1^er^ Mai, en dĂ©pit de ses points faibles, de sa tendance Ă des manifestations stĂ©riles, conventionnelles, infĂ©condes, dâune part, Ă des manifestations bruyantes, spectaculaires, sectaires dâautre part, comme Ă ces dĂ©formations qui, en le sclĂ©rosant, lâĂ©loignent de son principe originel, reste une des plus nobles aventures qui aient traversĂ© notre Ă©poque.
On peut ne pas croire Ă lâĂ©ternitĂ© des choses, et il faut convenir que les bouleversements formidables en perspective balaieront bien des institutions et des expĂ©riences. Il est nĂ©anmoins difficile dâadmettre que dans une sociĂ©tĂ© oĂč le travail, toujours indispensable, sera devenu souverain, la journĂ©e qui lui est consacrĂ©e disparaĂźtra. Elle prendra des formes nouvelles, voilĂ tout, et la sĂšve quâelle porte sâaccordera avec les exigences dâun corps social en continuelle transformation.
Le passĂ© enseigne lâavenir. Le 1^er^ Mai, qui, pendant plus de soixante ans, a su rĂ©sister Ă toutes les bourrasques et a su Ă©largir considĂ©rablement le champ de son activitĂ©, saura se dĂ©passer en se renouvelant.
[âŠ] Câest quâil y a dans chacune des Ă©clipses de cette Ă©popĂ©e vĂ©cue par lâĂąme ouvriĂšre un secret qui, pour ĂȘtre profondĂ©ment enfoui, nâen est toujours pas moins toujours vivant et se rĂ©vĂšle avec Ă©clat aprĂšs les annĂ©es de cauchemar. On croit mort le 1^er^ Mai et il nâest que repliĂ© sur lui-mĂȘme. Et, de mĂȘme, au plus fort de ses meurtrissures et de ses dĂ©formations, le peuple lui garde sa vertu. Aucune tendance centrifuge ne peut remettre en question ce qui est acquis. Il laisse des assises si fortement ancrĂ©es dans la conscience populaire, il porte en lui un si haut souvenir et un espoir si tenace quâil conserve, malgrĂ© tout, sa raison dâĂȘtre. On doit donc reconnaĂźtre et affirmer fortement quâil y a quelque chose dâirrĂ©ductible et de permanent dans le 1^er^ Mai et, en ce sens, on peut dire que câest un grand jour promis Ă lâavenir. (Maurice Dommanget)
Lâamalgame libĂ©ral/libertĂ© est un des principaux lieux communs qui fait des libertĂ©s fondamentales un Ă©lĂ©ment consubstantiel de lâĂ©conomie de marchĂ©. Un simple regard en arriĂšre suffirait pour voir quâelles nâont pas Ă©tĂ© gĂ©nĂ©reusement octroyĂ©es par les classes dominantes mais conquises de haute lutte durant deux siĂšcles, si « les travestissements de lâhistoire » ne les avaient pas fait passer aux oubliettes. « Parmi ceux qui dĂ©filent paisiblement le 1^er^ Mai, combien savent quâils commĂ©morent la grĂšve sanglante de 1886 aux usines McCormick Ă Chicago ? » Nul doute quâils ne soient guĂšre nombreux. Mais pour que les premiers intĂ©ressĂ©s â ces travailleurs, syndiquĂ©s ou non, qui dĂ©filent le 1^er^ Mai â puissent lâapprendre, encore aurait-il fallu que cette histoire-lĂ soit accessible aux lecteurs. Une grande histoire du 1^er^ Mai avait bien Ă©tĂ© Ă©crite par Maurice Dommanget, mais ce livre nâĂ©tait depuis longtemps plus disponible.
[âŠ] Sâil est encore trop tĂŽt pour juger du devenir, de lâĂ©largissement et de lâenracinement de cette initiative, elle illustre parfaitement la nĂ©cessitĂ© dâun renouvellement de la problĂ©matique du 1^er^ Mai tenant compte des modifications de fond du salariat et du systĂšme capitaliste â certains sâinterrogent sur la naissance dâun prĂ©cariat en passe de le remplacer. Si dâautres journĂ©es de contestation tentent de sâimposer, comme, par exemple, la journĂ©e sans achat, au mois de novembre de chaque annĂ©e, elles sont encore loin de pouvoir rivaliser avec le 1^er^ Mai qui garde le bĂ©nĂ©fice dâune existence sĂ©culaire et dâune symbolique forte. Pour revenir Ă ses orgines subversives, il lui faudra avant tout adopter une revendication unifiante, telle celle des huit heures au XIX^e^ siĂšcle, autour de laquelle une classe salariale morcelĂ©e et prĂ©carisĂ©e pourrait se retrouver majoritairement afin dâimposer de nouveaux droits, indispensable premier pas non seulement pour arrĂȘter les reculs sociaux enregistrĂ©s depuis une vingtaine dâannĂ©es, mais aussi pour refonder en actes lâespoir dâune autre sociĂ©tĂ© enfin humaine et solidaire. (Charles Jacquier)
Préface de Charles Jacquier
LâHistoire du Premier Mai de Maurice Dommanget est le seul ouvrage majeur rĂ©alisĂ©, en langue française, par un tĂ©moin contemporain sur cette vaste manifestation. Il y dĂ©veloppe une rĂ©flexion sur les luttes socio-politiques qui ont amenĂ© cette date Ă ĂȘtre la journĂ©e internationale des travailleurs Ă partir de 1889, puis la fĂȘte du travail, jour chĂŽmĂ©. Un important travail de recherche lui a permis de nous donner Ă lire les heures sombres et glorieuses de ces manifestations, commĂ©morations du 1^er^ Mai sanglant de 1886 Ă Chicago. Au travers de cette réédition, câest tout un pan de lâhistoire sociale du XX^e^ siĂšcle qui se dĂ©roule sous nos yeux, jusquâaux annĂ©es soixante-dix.
Revue de presse
- La bibliographie de cette « personne » quâest le 1<sup>er</sup> mai AngĂ©lique Schaller La Marseillaise 26 avril 2006
- Histoire du Premier Mai Jean-Jacques Gandini Le Monde diplomatique Août 2006
- Le poing ou le muguet François Roux Le Monde libertaire, n°1436 27 avril 2006
- Histoire du Premier Mai Anarlivres.free.fr
Classique entre les classiques, cette Histoire du Premier Mai, Ă©puisĂ©e depuis fort longtemps, mĂ©ritait une réédition. Celle que nous donne lâĂ©diteur marseillais le mot et le reste vaut dâĂȘtre saluĂ©e pour sa qualitĂ© et le sĂ©rieux de sa rĂ©alisation. Vaste, cette histoire embrasse sa trajectoire des origines aux annĂ©es 1950 Ă lâĂ©chelle internationale.
Parmi ceux qui dĂ©filent paisiblement le 1^er mai, combien savent quâils commĂ©morent la grĂšve sanglante de 1886 aux usines Mc Cormick Ă Chicago ? », interroge Charles Jacquier dans sa prĂ©face de Histoire du Premier Mai de Maurice Dommanget, que les Ă©ditions marseillaises « Le mot et le reste » viennent de publier.
AccĂ©der Ă cette histoire redevient donc possible. Instituteur nĂ© en 1888, syndicaliste dans sa conception rĂ©volutionnaire, auteur ignorĂ© dâune cinquantaine dâouvrages, Maurice Dommanget a Ă©crit cette histoire en 1953. RééditĂ©e en 1972 puis en 1980, elle restait malgrĂ© tout inaccessible. DâoĂč la dĂ©cision de la maison marseillaise de la remettre en scĂšne.
Aux cĂŽtĂ©s dâun travail sur les livres dâartistes, les Ă©critures contemporaines ou les dĂ©bats critiques sur les arts, Le mot et le reste compte aussi la collection Attitudes, qui lui permet « dâintervenir aussi dans le champ social en exhumant des livres permettant de comprendre comment la population ouvriĂšre de la fin du XIX^e^ siĂšcle a su se coaguler, trouver des idĂ©es et les dĂ©velopper », explique lâĂ©diteur Yves Jolivet.
<b>Des utopies au congrĂšs</b>
En quelque 500 pages, Maurice Dommanget retrace donc lâhistoire de ce qui deviendra lâun des symboles forts du mouvement ouvrier international (avec le drapeau rouge (1). Cette histoire se dĂ©cline en deux temps, la pĂ©riode « hĂ©roĂŻque », de sa naissance aux annĂ©es 20, avec les revendications autour de la journĂ©e de travail de 8 heures, puis son institutionnalisation.
Lâouvrage ne dĂ©bute cependant pas en 1886 Ă Chicago. Les premiĂšres lignes remontent à ⊠898 et Alfred dâAngleterre ! Ăgrenant succinctement les dates et les lieux dâune histoire prĂ©cĂ©dĂ©e et annoncĂ©e « dâutopies et de phĂ©nomĂšnes plus modestes ».
Maurice Dommanget nous emmĂšne ensuite dans lâAmĂ©rique des annĂ©es 1830, « grosse » des utopies et batailles portĂ©es par les migrants, forte dâun syndicalisme en construction. Il nous conduit chez les charpentiers de Philadelphie en 1827, nous fait rencontrer le « monomaniaque des 8 heures », Ira Stewart Ă Chicago, nous raconte les luttes pour les 10 heures, les bagarres qui passent par la case de la loi, les Ă©checs. Il nous mĂšne sur le banc du congrĂšs de Chicago qui en 1884 dĂ©cide de faire du 1er mai une journĂ©e revendicative autour des 8 heures, retrace les deux longues annĂ©es qui seront nĂ©cessaires Ă la mise en place, dit les premiĂšres victoires qui sâaccompagneront de baptĂȘme dans le sang Ă Milwaukee et devant les usines Mc Cormick.
AprĂšs la genĂšse, Maurice Dommanget revient en France oĂč dans une sociĂ©tĂ© laminĂ©e par lâexpĂ©rience de la Commune et le chĂŽmage, le dĂ©veloppement des idĂ©es sur les « 3 Ă 8 » passera par la Suisse mais oĂč 1889 sonnera comme lâinternationalisation de ce 1^er^ mai qui sera cĂ©lĂ©brĂ© partout et de maniĂšre synchronisĂ©e lâannĂ©e suivante.
Il entre dans le dĂ©tail de lâannĂ©e noire 1891, dans un paisible bled du Nord de la France, Fourmies, oĂč le paternalisme fonctionne sans empĂȘcher la crise, la manifestation vire Ă la boucherie. Il sait dire les filles qui dansent dans la joie de la revendication, les tirs, les cervelles Ă©clatĂ©es. Il Ă©crit les noms de Maria Blondeau, Louise Hublet ou Ămile Cornaille qui a 20 ou 11 ans, sont morts dâavoir revendiquĂ©.
Câest tout le prĂ©cieux de cette histoire, Ă©crite annĂ©e aprĂšs annĂ©e, lieu aprĂšs lieu et surtout, noms aprĂšs noms. Car si, depuis, le 1^er^ mai sâest institutionnalisĂ©, sâil a su continuer mĂȘme aprĂšs avoir obtenu gain de cause sur la revendication des 8 heures, son histoire est celle dâune conquĂȘte oĂč rien nâa Ă©tĂ© donnĂ©.
<b>NĂ©cessitĂ© dâune « revendication unifiante »</b>
Maurice Dommanget Ă©crit « comme sâil sâagissait dâune vie, de la bibliographie de cette « personne » quâest le 1^er^ mai ». Yves Jolivet y voit, lui, « quasiment un polar oĂč chaque annĂ©e, on se demande sâil va tenir ». Il tiendra, et sâinstitutionnalisera. Avec des changements, des abandons, des tentatives de rĂ©cupĂ©rations. Lâouvrage sâarrĂȘte dans les annĂ©es 50 mais la prĂ©face judicieusement confiĂ©e Ă Charles Jacquier en dit beaucoup sur la pĂ©riode actuelle.
Ces batailles ont Ă©tĂ© menĂ©es par des hommes et des femmes qui travaillaient, sans droit, sans rĂšgle et dans la prĂ©caritĂ© la plus terrible. Beaucoup de points communs avec aujourdâhui donc, Ă lâexception du fait que le travail est remplacĂ© par le « prĂ©cariat » pour reprendre la formule de Jacquier. Mettant en garde contre la tentation nostalgique, Charles Jacquier tire comme enseignement de cette page dâhistoire quâil « faudra avant tout adopter une revendication unifiante, telle celle des 8 heures au XIX^e^ siĂšcle, autour de laquelle une classe salariale morcelĂ©e et prĂ©carisĂ©e pourrait se retrouver majoritairement afin dâimposer de nouveaux droits, indispensable premier pas non seulement pour arrĂȘter les reculs sociaux mais aussi pour refonder en actes lâespoir dâune autre sociĂ©tĂ© enfin humaine et solidaire ». Des informations prĂ©cises, une bibliographie complĂšte, Histoire du Premier Mai propose aussi un recueil des dĂ©clinaisons dans les poĂ©sies et chansons populaires.
1 : qui fera lâobjet dâune nouvelle publication en septembre prochain.
Parmi ceux qui continuent Ă dĂ©filer chaque 1^er Mai, combien savent quâils commĂ©morent la grĂšve sanglante du 3 mai 1886 aux usines McCormick, Ă Chicago, pour lâinstauration de la journĂ©e de huit heures, et le meeting de protestation qui sâensuivit le lendemain Ă Haymarket au cours duquel une bombe tua huit policiers. Huit anarchistes furent arrĂȘtĂ©s, quatre furent pendus, malgrĂ© les pĂ©titions et protestations innombrables venues du monde entier, le 11 novembre 1887, avant dâĂȘtre innocentĂ©s et rĂ©habilitĂ©s publiquement en 1893. Les martyrs de Chicago vont faire du 1er Mai un symbole de la lutte des classes et de lâidentitĂ© du monde ouvrier Ă partir du congrĂšs socialiste international de Paris de 1889 : il sâagissait de fonder en actes le projet dâune sociĂ©tĂ© Ă©mancipĂ©e, libĂ©rĂ©e du travail contraint. Alternant les hauts et les bas au fil des annĂ©es, ce symbole sera tout de mĂȘme Ă lâorigine des lois sur le repos hebdomadaire en 1906 et des huit heures en 1919, avant de se banaliser aprĂšs ĂȘtre devenu en 1947 un jour chĂŽmĂ© et rĂ©munĂ©rĂ©.
Depuis son adhĂ©sion Ă la S.F.I.O. de Jean JaurĂšs, en 1909, jusquâĂ LâĂcole Ă©mancipĂ©e et la Libre PensĂ©e, en passant par le Parti communiste, puis la CGTU, Maurice Dommanget aura militĂ© pendant soixante ans au sein du mouvement social et arpentĂ© bien des cortĂšges du 1er Mai. En 1952, il entreprend de raconter lâhistoire de cette journĂ©e-symbole, comme sâil sâagissait de la vie dâune personne, et câest toute lâhistoire des luttes ouvriĂšres qui dĂ©file en cinq cents pages limpides et passionnantes. Quatre ans avant sa mort, en 1972, il publie une nouvelle Ă©dition augmentĂ©e de ce livre qui est reprise aujourdâhui.
Le Premier Mai Ă©tant intimement liĂ© Ă la revendication de la journĂ©e de huit heures, Maurice Dommanget commence par rappeler dâoĂč remonte lâidĂ©e de rĂ©partition des heures du jour en trois tiers. On la trouve dĂšs le haut Moyen-Ăąge, entre travail, sommeil et exercices de piĂ©tĂ©, puis Ă partir du XVIII^e^ siĂšcle, lâĂ©ducation ayant remplacĂ© les priĂšres, dans les projets de sociĂ©tĂ©s idĂ©ales. Ă lâaurore de la sociĂ©tĂ© industrielle, les rĂ©formateurs clairvoyants qui militent pour lâamĂ©lioration de la condition ouvriĂšre dans lâintĂ©rĂȘt de la production et du capital, prĂŽnent Ă leur tour la limitation du temps de travail. En toute logique, câest dans le pays oĂč est nĂ©e la rĂ©volution industrielle, lâAngleterre, que sont organisĂ©es les premiĂšres grĂšves pour les huit heures, Ă partir de 1825, avant dâapparaĂźtre peu de temps aprĂšs sur le continent. LâidĂ©e dâune date synchrone pour arrĂȘter le travail suit le mĂȘme chemin quelques annĂ©es plus tard.
Le lien entre la journĂ©e de grĂšve pour la revendication des huit heures et la date du 1^er^ mai va se nouer aux Ătats-Unis, terre dâĂ©migration anglaise oĂč lâappĂ©tit de profits des employeurs ne connaĂźt pas de limites. Le 1^er^ mai 1886, les organisations ouvriĂšres appellent Ă travers tout le pays Ă une journĂ©e de lutte pour les huit heures. Bien que le « droit Ă la rĂ©sistance » figure dans la DĂ©claration des droits de lâhomme de la dĂ©mocratie nord-amĂ©ricaine, câest Ă coups de fusil que la police et les milices privĂ©es rĂ©priment toute revendication des pauvres : on relĂšve neufs morts au soir de ce 1^er^ Mai. Lâagitation se poursuit les jours suivants, et particuliĂšrement Ă Chicago, temple du capitalisme triomphant, mais Ă©galement quartier gĂ©nĂ©ral du mouvement anarchiste dâAmĂ©rique. Dans la capitale de lâIllinois, les prolĂ©taires travaillent encore jusquâĂ quatorze heures par jour, et le Chicago Times peut Ă©crire sans vergogne : « La prison et les travaux forcĂ©s sont la seule solution possible de la question sociale. Il faut espĂ©rer que lâusage en deviendra gĂ©nĂ©ral » Le 3 mai, devant lâusine Mc Cormick, les mercenaires de lâagence Pinkerton et les policiers ouvrent le feu sur les grĂ©vistes, faisant six morts et des dizaines de blessĂ©s. Le lendemain, les groupes anarchistes organisent un meeting de protestation. Lors de la dispersion, les flics chargent la foule. Une bombe jetĂ©e dans leurs rangs en tue huit. Sâensuit un vĂ©ritable massacre dont le bilan nâa jamais pu ĂȘtre Ă©tabli. ApprĂ©hendĂ©s, jugĂ©s dans des conditions iniques, quatre des organisateurs du meeting, Albert Parsons, Auguste Spies, Adolphe Fischer et Georges Engel sont pendus le 11 novembre 1887. Leur camarade Louis Lingg sâĂ©tait suicidĂ© lâavant-veille.
Le supplice des anarchistes de Chicago fit du 1^er^ Mai un symbole de la lutte des classes, dâabord pour les travailleurs amĂ©ricains, puis pour lâensemble du mouvement ouvrier Ă partir du CongrĂšs socialiste international de 1889.
La premiĂšre journĂ©e de revendication organisĂ©e internationalement par la classe ouvriĂšre date donc du 1^er^ mai 1890. GrĂšves et manifestations revĂȘtent une ampleur impressionnante dans les dĂ©mocraties industrialisĂ©es, tandis que lâĂ©vĂ©nement passe pratiquement inaperçu dans les pays pauvres, les colonies et les dictatures.
Les anarchistes français boudent tout dâabord lâidĂ©e de manifester Ă date fixe pour rĂ©clamer des droits. Pour eux la grĂšve ne doit pas ĂȘtre revendicative, mais donner le signal de la rĂ©volution « la guerre des poings fermĂ©s, fermĂ©s sur le manche dâun couteau oĂč la crosse dâun pistolet ». Ils se rallient malgrĂ© tout Ă la manifestation mais sâorganisent pour donner Ă ce 1er mai 1890 un caractĂšre insurrectionnel. Bien informĂ©e par ses indicateurs, la police les devance et coffre prĂ©ventivement les militants Ă travers tout le pays, sauf Ă Vienne oĂč Louise Michel, le compagnon Thennevin, Pierre Martin et Joseph Tortelier appellent les ouvriers et les ouvriĂšres Ă la rĂ©volte. Brandissant des drapeaux rouges et noirs, la foule des pauvres investit la rue et prend dâassaut les fabriques des « affameurs ». La grĂšve dure cinq longs jours au terme desquels la petite ville, soumise Ă un vĂ©ritable Ă©tat de siĂšge, doit plier devant le lĂ©galisme rĂ©publicain.
Chaque 1^er^ Mai prend dĂ©sormais le pouls de la lutte des classes aux quatre coins du monde. En France, celui de 1891 se solde par le massacre de Fourmies. LâannĂ©e suivante, il tombe juste aprĂšs le procĂšs de Ravachol, et peu de manifestants osent dĂ©filer. Quelques annĂ©es plus tard, en 1905 puis en 1906, la jeune CGT, alors rĂ©volutionnaire, montre sa force et sa capacitĂ© Ă mobiliser les travailleurs. Câest lâĂ©poque oĂč les fonctionnaires, bien que lâEtat patron ferme les yeux sur leurs arrĂȘts de travail, protestent quâils ne veulent pas ĂȘtre payĂ©s en ce jour de lutte : « Si les travailleurs de lâĂtat acceptaient dâĂȘtre payĂ©s le Premier Mai, ce jour-lĂ ne serait plus considĂ©rĂ© par eux comme une manifestation, mais comme un jour de rĂ©jouissance. Or ce nâest pas le cas . »
Le 1^er^ mai 1914, la guerre est dans tous les esprits : « Cinquante millions dâhommes sâunissaient avant tout dans cette suprĂȘme pensĂ©e dans toutes les capitales, dans toutes les villes, jusquâĂ Sofia oĂč le prolĂ©tariat manifesta dans les rues [âŠ] » Deux jours plus tard, les Ă©lections envoient plus de cent dĂ©putĂ©s socialistes au Palais-Bourbon. En Allemagne, le SPD est dĂ©jĂ le premier parti politique du Reich. Mais la montĂ©e en puissance de lâInternationale socialiste cache une mortelle faiblesse. Mise au pied du mur lors de la mobilisation dâaoĂ»t 1914, elle se dĂ©lite et se soumet plutĂŽt que dâappeler Ă la grĂšve gĂ©nĂ©rale illimitĂ©e, seule action capable dâarrĂȘter la guerre. Le mouvement ouvrier ne sâen relĂšvera jamais.
Pour rĂ©compenser les travailleurs de sâĂȘtre bien fait tuer, le gouvernement de la RĂ©publique française vote la loi des huit heures le 25 avril 1919, quelques jours avant le premier 1^er^ Mai de paix depuis cinq ans. Pourtant, cette annĂ©e-lĂ , les manifestations dĂ©passent en amplitude tout ce quâon avait vu avant la guerre, comme si la classe ouvriĂšre se rĂ©veillait dâun long cauchemar, et plus dâun militant, devant cette dĂ©monstration de force, dĂ»t regretter amĂšrement la reddition sans combat du 1er aoĂ»t 1914.
1920 mobilise encore plus de monde, mais deux ans plus tard, les effectifs ont fondu : le congrĂšs de Tours vient dâentĂ©riner la scission du mouvement ouvrier, et ceux qui ont assistĂ© alors au 1^er^ mai 1922 tĂ©moignent dâune journĂ©e « de dĂ©couragement et dâabdication ».
En 1933, câest vers lâAllemagne que les regards se tournent. Le chancelier nouvellement Ă©lu, aprĂšs avoir fait assassiner ou emprisonner des milliers de militants de gauche, rĂ©cupĂšre le Premier Mai des travailleurs en lutte pour le transformer en une gigantesque parade militariste : des centaines de milliers dâouvriers rĂ©quisitionnĂ©s dĂ©filent devant le fĂŒhrer, encadrĂ©s par les SA. Trop heureux que leurs organisations nâaient pas encore Ă©tĂ© interdites, les leaders des syndicats libres ont appelĂ© leurs adhĂ©rents Ă participer aux manifestations nazies. Hitler les remercie dĂšs le lendemain en les faisant jeter en prison. Ă quelques milliers de kilomĂštres de lĂ , les ouvriers russes dĂ©filent pareillement devant le maĂźtre du Kremlin.
Comme les premiers Mai dâavant la Grande guerre, celui de 1937 rassemble en France des foules considĂ©rables, plus mĂȘme quâen 1920, mais cette force apparente est bien trompeuse pour qui ne se laisse pas griser par les flonflons. Car, pour la premiĂšre fois, la fĂȘte sâinvite Ă la journĂ©e de lutte. DĂ©guisements, musiques, bals : la classe ouvriĂšre fĂȘte ses rĂ©centes victoires et le gouvernement du Front populaire lui dĂ©roule le tapis rouge. La foule dĂ©ambule, bon enfant, Ă travers Paris, et passe sans sâĂ©mouvoir devant le bureau du tourisme allemand oĂč flotte le drapeau nazi. Certains militants protestent contre « une parodie de festivitĂ©s bourgeoises » ; les journaux de droite, eux, se rĂ©jouissent de la fin dâune « mystique », celle de la rĂ©volution sociale.
Le 1^er^ Mai devint officiellement chĂŽmĂ© et rĂ©munĂ©rĂ© pour les Français en 1947. Le patronat avait depuis longtemps accordĂ© les huit heures, il pouvait mĂȘme, bon prince, payer en prime aux salariĂ©s leur journĂ©e de « fĂȘte du travail » Que reprĂ©sentaient ces aumĂŽnes alors que la productivitĂ© avait Ă©tĂ© multipliĂ©e par 20 depuis le dĂ©but du XIX^e^ siĂšcle ?
Maurice Dommanget ne vĂ©cut pas assez longtemps pour voir la gauche française arriver au pouvoir et se vautrer dans le capitalisme, ni le systĂšme soviĂ©tique imploser, battu Ă plate couture sur le terrain de la production, ni la mondialisation libĂ©rale submerger jusquâĂ la Chine marxiste-lĂ©niniste â tout cela rendant de plus en plus dĂ©risoires les dĂ©filĂ©s Ă©tiques de Bastille Ă RĂ©publique parcourus par des « damnĂ©s de la terre » avant tout prĂ©occupĂ©s par la vente du muguet syndical.
Ă chaque Ă©poque ses luttes. Le 1^er^ Mai des revendications pour un partage moins injuste des fruits de la croissance est mort, car nous allons entrer, de grĂ© ou de force, dans lâĂšre de la dĂ©croissance. Pour prĂ©server leur pouvoir et leurs rentes, les profiteurs du capitalisme vont devoir reprendre un Ă un les droits concĂ©dĂ©s au fil des dĂ©cennies. LâopĂ©ration a dĂ©jĂ commencĂ©.
Les exploitĂ©s se retrouvent toujours devant la mĂȘme alternative : revendiquer des amĂ©nagements du systĂšme ou le changer de fond en comble ? La premiĂšre voie nous a conduits lĂ oĂč nous sommes, au terme dâune longue dĂ©cadence dont les 1^er^ Mai des derniĂšres dĂ©cennies furent les fidĂšles reflets. Les initiateurs de lâEuroMayDay, 1^er^ Mai alternatif nĂ© en Italie en 2002 et en passe de sâenraciner Ă travers toute lâEurope sur des bases anti-capitalistes et internationalistes, proposent clairement la voie de la transformation sociale, faisant ainsi Ă©cho Ă la derniĂšre phrase du livre de Maurice Dommanget, qui sonne comme un appel : « Le 1^er^ Mai [âŠ] saura se dĂ©passer en se renouvelant »
La réédition de lâouvrage de Maurice Dommanget (1888-1976) doit ĂȘtre saluĂ©e comme il se doit. Parcourir lâhistoire de ce jour si particulier, câest partir Ă la dĂ©couverte de lâhistoire sociale de la fin de XIX^e^ siĂšcle aux annĂ©es 70. Câest remonter aux origines, les luttes lointaines pour la limitation du temps de travail et ce funeste 1^er^ mai 1886 Ă Chicago.
Un important travail de recherche a permis Ă lâauteur de faire vivre comme un ĂȘtre humain ce jour si chargĂ© de symboles.