🔍
Parution : 14/03/2006
ISBN : 9782915378238
536 pages (21 x 14,8 cm)

26 €

ÉpuisĂ©

Version numérique

Histoire du Premier Mai

Le 1^er^ Mai, en dĂ©pit de ses points faibles, de sa tendance Ă  des manifestations stĂ©riles, conventionnelles, infĂ©condes, d’une part, Ă  des manifestations bruyantes, spectaculaires, sectaires d’autre part, comme Ă  ces dĂ©formations qui, en le sclĂ©rosant, l’éloignent de son principe originel, reste une des plus nobles aventures qui aient traversĂ© notre Ă©poque.
On peut ne pas croire Ă  l’éternitĂ© des choses, et il faut convenir que les bouleversements formidables en perspective balaieront bien des institutions et des expĂ©riences. Il est nĂ©anmoins difficile d’admettre que dans une sociĂ©tĂ© oĂč le travail, toujours indispensable, sera devenu souverain, la journĂ©e qui lui est consacrĂ©e disparaĂźtra. Elle prendra des formes nouvelles, voilĂ  tout, et la sĂšve qu’elle porte s’accordera avec les exigences d’un corps social en continuelle transformation.
Le passĂ© enseigne l’avenir. Le 1^er^ Mai, qui, pendant plus de soixante ans, a su rĂ©sister Ă  toutes les bourrasques et a su Ă©largir considĂ©rablement le champ de son activitĂ©, saura se dĂ©passer en se renouvelant.
[
] C’est qu’il y a dans chacune des Ă©clipses de cette Ă©popĂ©e vĂ©cue par l’ñme ouvriĂšre un secret qui, pour ĂȘtre profondĂ©ment enfoui, n’en est toujours pas moins toujours vivant et se rĂ©vĂšle avec Ă©clat aprĂšs les annĂ©es de cauchemar. On croit mort le 1^er^ Mai et il n’est que repliĂ© sur lui-mĂȘme. Et, de mĂȘme, au plus fort de ses meurtrissures et de ses dĂ©formations, le peuple lui garde sa vertu. Aucune tendance centrifuge ne peut remettre en question ce qui est acquis. Il laisse des assises si fortement ancrĂ©es dans la conscience populaire, il porte en lui un si haut souvenir et un espoir si tenace qu’il conserve, malgrĂ© tout, sa raison d’ĂȘtre. On doit donc reconnaĂźtre et affirmer fortement qu’il y a quelque chose d’irrĂ©ductible et de permanent dans le 1^er^ Mai et, en ce sens, on peut dire que c’est un grand jour promis Ă  l’avenir. (Maurice Dommanget)

L’amalgame libĂ©ral/libertĂ© est un des principaux lieux communs qui fait des libertĂ©s fondamentales un Ă©lĂ©ment consubstantiel de l’économie de marchĂ©. Un simple regard en arriĂšre suffirait pour voir qu’elles n’ont pas Ă©tĂ© gĂ©nĂ©reusement octroyĂ©es par les classes dominantes mais conquises de haute lutte durant deux siĂšcles, si « les travestissements de l’histoire » ne les avaient pas fait passer aux oubliettes. « Parmi ceux qui dĂ©filent paisiblement le 1^er^ Mai, combien savent qu’ils commĂ©morent la grĂšve sanglante de 1886 aux usines McCormick Ă  Chicago ? » Nul doute qu’ils ne soient guĂšre nombreux. Mais pour que les premiers intĂ©ressĂ©s — ces travailleurs, syndiquĂ©s ou non, qui dĂ©filent le 1^er^ Mai — puissent l’apprendre, encore aurait-il fallu que cette histoire-lĂ  soit accessible aux lecteurs. Une grande histoire du 1^er^ Mai avait bien Ă©tĂ© Ă©crite par Maurice Dommanget, mais ce livre n’était depuis longtemps plus disponible.

[
] S’il est encore trop tĂŽt pour juger du devenir, de l’élargissement et de l’enracinement de cette initiative, elle illustre parfaitement la nĂ©cessitĂ© d’un renouvellement de la problĂ©matique du 1^er^ Mai tenant compte des modifications de fond du salariat et du systĂšme capitaliste — certains s’interrogent sur la naissance d’un prĂ©cariat en passe de le remplacer. Si d’autres journĂ©es de contestation tentent de s’imposer, comme, par exemple, la journĂ©e sans achat, au mois de novembre de chaque annĂ©e, elles sont encore loin de pouvoir rivaliser avec le 1^er^ Mai qui garde le bĂ©nĂ©fice d’une existence sĂ©culaire et d’une symbolique forte. Pour revenir Ă  ses orgines subversives, il lui faudra avant tout adopter une revendication unifiante, telle celle des huit heures au XIX^e^ siĂšcle, autour de laquelle une classe salariale morcelĂ©e et prĂ©carisĂ©e pourrait se retrouver majoritairement afin d’imposer de nouveaux droits, indispensable premier pas non seulement pour arrĂȘter les reculs sociaux enregistrĂ©s depuis une vingtaine d’annĂ©es, mais aussi pour refonder en actes l’espoir d’une autre sociĂ©tĂ© enfin humaine et solidaire. (Charles Jacquier)

Préface de Charles Jacquier

L’Histoire du Premier Mai de Maurice Dommanget est le seul ouvrage majeur rĂ©alisĂ©, en langue française, par un tĂ©moin contemporain sur cette vaste manifestation. Il y dĂ©veloppe une rĂ©flexion sur les luttes socio-politiques qui ont amenĂ© cette date Ă  ĂȘtre la journĂ©e internationale des travailleurs Ă  partir de 1889, puis la fĂȘte du travail, jour chĂŽmĂ©. Un important travail de recherche lui a permis de nous donner Ă  lire les heures sombres et glorieuses de ces manifestations, commĂ©morations du 1^er^ Mai sanglant de 1886 Ă  Chicago. Au travers de cette réédition, c’est tout un pan de l’histoire sociale du XX^e^ siĂšcle qui se dĂ©roule sous nos yeux, jusqu’aux annĂ©es soixante-dix.

Revue de presse

Histoire du Premier Mai Marcel Leglou À contretemps Septembre 2006
- La bibliographie de cette « personne » qu’est le 1<sup>er</sup> mai AngĂ©lique Schaller La Marseillaise 26 avril 2006
- Histoire du Premier Mai Jean-Jacques Gandini Le Monde diplomatique Août 2006
- Le poing ou le muguet François Roux Le Monde libertaire, n°1436 27 avril 2006
- Histoire du Premier Mai Anarlivres.free.fr

Histoire du Premier Mai

Classique entre les classiques, cette Histoire du Premier Mai, Ă©puisĂ©e depuis fort longtemps, mĂ©ritait une réédition. Celle que nous donne l’éditeur marseillais le mot et le reste vaut d’ĂȘtre saluĂ©e pour sa qualitĂ© et le sĂ©rieux de sa rĂ©alisation. Vaste, cette histoire embrasse sa trajectoire des origines aux annĂ©es 1950 Ă  l’échelle internationale.

Marcel Leglou
À contretemps Septembre 2006

- La bibliographie de cette « personne » qu’est le 1<sup>er</sup> mai

Parmi ceux qui dĂ©filent paisiblement le 1^er mai, combien savent qu’ils commĂ©morent la grĂšve sanglante de 1886 aux usines Mc Cormick Ă  Chicago ? », interroge Charles Jacquier dans sa prĂ©face de Histoire du Premier Mai de Maurice Dommanget, que les Ă©ditions marseillaises « Le mot et le reste » viennent de publier.

AccĂ©der Ă  cette histoire redevient donc possible. Instituteur nĂ© en 1888, syndicaliste dans sa conception rĂ©volutionnaire, auteur ignorĂ© d’une cinquantaine d’ouvrages, Maurice Dommanget a Ă©crit cette histoire en 1953. RééditĂ©e en 1972 puis en 1980, elle restait malgrĂ© tout inaccessible. D’oĂč la dĂ©cision de la maison marseillaise de la remettre en scĂšne.
Aux cĂŽtĂ©s d’un travail sur les livres d’artistes, les Ă©critures contemporaines ou les dĂ©bats critiques sur les arts, Le mot et le reste compte aussi la collection Attitudes, qui lui permet « d’intervenir aussi dans le champ social en exhumant des livres permettant de comprendre comment la population ouvriĂšre de la fin du XIX^e^ siĂšcle a su se coaguler, trouver des idĂ©es et les dĂ©velopper », explique l’éditeur Yves Jolivet.

<b>Des utopies au congrĂšs</b>

En quelque 500 pages, Maurice Dommanget retrace donc l’histoire de ce qui deviendra l’un des symboles forts du mouvement ouvrier international (avec le drapeau rouge (1). Cette histoire se dĂ©cline en deux temps, la pĂ©riode « hĂ©roĂŻque », de sa naissance aux annĂ©es 20, avec les revendications autour de la journĂ©e de travail de 8 heures, puis son institutionnalisation.
L’ouvrage ne dĂ©bute cependant pas en 1886 Ă  Chicago. Les premiĂšres lignes remontent à
 898 et Alfred d’Angleterre ! Égrenant succinctement les dates et les lieux d’une histoire prĂ©cĂ©dĂ©e et annoncĂ©e « d’utopies et de phĂ©nomĂšnes plus modestes ».
Maurice Dommanget nous emmĂšne ensuite dans l’AmĂ©rique des annĂ©es 1830, « grosse » des utopies et batailles portĂ©es par les migrants, forte d’un syndicalisme en construction. Il nous conduit chez les charpentiers de Philadelphie en 1827, nous fait rencontrer le « monomaniaque des 8 heures », Ira Stewart Ă  Chicago, nous raconte les luttes pour les 10 heures, les bagarres qui passent par la case de la loi, les Ă©checs. Il nous mĂšne sur le banc du congrĂšs de Chicago qui en 1884 dĂ©cide de faire du 1er mai une journĂ©e revendicative autour des 8 heures, retrace les deux longues annĂ©es qui seront nĂ©cessaires Ă  la mise en place, dit les premiĂšres victoires qui s’accompagneront de baptĂȘme dans le sang Ă  Milwaukee et devant les usines Mc Cormick.
AprĂšs la genĂšse, Maurice Dommanget revient en France oĂč dans une sociĂ©tĂ© laminĂ©e par l’expĂ©rience de la Commune et le chĂŽmage, le dĂ©veloppement des idĂ©es sur les « 3 × 8 » passera par la Suisse mais oĂč 1889 sonnera comme l’internationalisation de ce 1^er^ mai qui sera cĂ©lĂ©brĂ© partout et de maniĂšre synchronisĂ©e l’annĂ©e suivante.
Il entre dans le dĂ©tail de l’annĂ©e noire 1891, dans un paisible bled du Nord de la France, Fourmies, oĂč le paternalisme fonctionne sans empĂȘcher la crise, la manifestation vire Ă  la boucherie. Il sait dire les filles qui dansent dans la joie de la revendication, les tirs, les cervelles Ă©clatĂ©es. Il Ă©crit les noms de Maria Blondeau, Louise Hublet ou Émile Cornaille qui a 20 ou 11 ans, sont morts d’avoir revendiquĂ©.
C’est tout le prĂ©cieux de cette histoire, Ă©crite annĂ©e aprĂšs annĂ©e, lieu aprĂšs lieu et surtout, noms aprĂšs noms. Car si, depuis, le 1^er^ mai s’est institutionnalisĂ©, s’il a su continuer mĂȘme aprĂšs avoir obtenu gain de cause sur la revendication des 8 heures, son histoire est celle d’une conquĂȘte oĂč rien n’a Ă©tĂ© donnĂ©.

<b>NĂ©cessitĂ© d’une « revendication unifiante »</b>

Maurice Dommanget Ă©crit « comme s’il s’agissait d’une vie, de la bibliographie de cette « personne » qu’est le 1^er^ mai ». Yves Jolivet y voit, lui, « quasiment un polar oĂč chaque annĂ©e, on se demande s’il va tenir ». Il tiendra, et s’institutionnalisera. Avec des changements, des abandons, des tentatives de rĂ©cupĂ©rations. L’ouvrage s’arrĂȘte dans les annĂ©es 50 mais la prĂ©face judicieusement confiĂ©e Ă  Charles Jacquier en dit beaucoup sur la pĂ©riode actuelle.
Ces batailles ont Ă©tĂ© menĂ©es par des hommes et des femmes qui travaillaient, sans droit, sans rĂšgle et dans la prĂ©caritĂ© la plus terrible. Beaucoup de points communs avec aujourd’hui donc, Ă  l’exception du fait que le travail est remplacĂ© par le « prĂ©cariat » pour reprendre la formule de Jacquier. Mettant en garde contre la tentation nostalgique, Charles Jacquier tire comme enseignement de cette page d’histoire qu’il « faudra avant tout adopter une revendication unifiante, telle celle des 8 heures au XIX^e^ siĂšcle, autour de laquelle une classe salariale morcelĂ©e et prĂ©carisĂ©e pourrait se retrouver majoritairement afin d’imposer de nouveaux droits, indispensable premier pas non seulement pour arrĂȘter les reculs sociaux mais aussi pour refonder en actes l’espoir d’une autre sociĂ©tĂ© enfin humaine et solidaire ». Des informations prĂ©cises, une bibliographie complĂšte, Histoire du Premier Mai propose aussi un recueil des dĂ©clinaisons dans les poĂ©sies et chansons populaires.

1 : qui fera l’objet d’une nouvelle publication en septembre prochain.

Angélique Schaller
La Marseillaise 26 avril 2006

- Histoire du Premier Mai

Parmi ceux qui continuent Ă  dĂ©filer chaque 1^er Mai, combien savent qu’ils commĂ©morent la grĂšve sanglante du 3 mai 1886 aux usines McCormick, Ă  Chicago, pour l’instauration de la journĂ©e de huit heures, et le meeting de protestation qui s’ensuivit le lendemain Ă  Haymarket au cours duquel une bombe tua huit policiers. Huit anarchistes furent arrĂȘtĂ©s, quatre furent pendus, malgrĂ© les pĂ©titions et protestations innombrables venues du monde entier, le 11 novembre 1887, avant d’ĂȘtre innocentĂ©s et rĂ©habilitĂ©s publiquement en 1893. Les martyrs de Chicago vont faire du 1er Mai un symbole de la lutte des classes et de l’identitĂ© du monde ouvrier Ă  partir du congrĂšs socialiste international de Paris de 1889 : il s’agissait de fonder en actes le projet d’une sociĂ©tĂ© Ă©mancipĂ©e, libĂ©rĂ©e du travail contraint. Alternant les hauts et les bas au fil des annĂ©es, ce symbole sera tout de mĂȘme Ă  l’origine des lois sur le repos hebdomadaire en 1906 et des huit heures en 1919, avant de se banaliser aprĂšs ĂȘtre devenu en 1947 un jour chĂŽmĂ© et rĂ©munĂ©rĂ©.

Jean-Jacques Gandini
Le Monde diplomatique Août 2006

- Le poing ou le muguet

Depuis son adhĂ©sion Ă  la S.F.I.O. de Jean JaurĂšs, en 1909, jusqu’à L’École Ă©mancipĂ©e et la Libre PensĂ©e, en passant par le Parti communiste, puis la CGTU, Maurice Dommanget aura militĂ© pendant soixante ans au sein du mouvement social et arpentĂ© bien des cortĂšges du 1er Mai. En 1952, il entreprend de raconter l’histoire de cette journĂ©e-symbole, comme s’il s’agissait de la vie d’une personne, et c’est toute l’histoire des luttes ouvriĂšres qui dĂ©file en cinq cents pages limpides et passionnantes. Quatre ans avant sa mort, en 1972, il publie une nouvelle Ă©dition augmentĂ©e de ce livre qui est reprise aujourd’hui.

Le Premier Mai Ă©tant intimement liĂ© Ă  la revendication de la journĂ©e de huit heures, Maurice Dommanget commence par rappeler d’oĂč remonte l’idĂ©e de rĂ©partition des heures du jour en trois tiers. On la trouve dĂšs le haut Moyen-Ăąge, entre travail, sommeil et exercices de piĂ©tĂ©, puis Ă  partir du XVIII^e^ siĂšcle, l’éducation ayant remplacĂ© les priĂšres, dans les projets de sociĂ©tĂ©s idĂ©ales. À l’aurore de la sociĂ©tĂ© industrielle, les rĂ©formateurs clairvoyants qui militent pour l’amĂ©lioration de la condition ouvriĂšre dans l’intĂ©rĂȘt de la production et du capital, prĂŽnent Ă  leur tour la limitation du temps de travail. En toute logique, c’est dans le pays oĂč est nĂ©e la rĂ©volution industrielle, l’Angleterre, que sont organisĂ©es les premiĂšres grĂšves pour les huit heures, Ă  partir de 1825, avant d’apparaĂźtre peu de temps aprĂšs sur le continent. L’idĂ©e d’une date synchrone pour arrĂȘter le travail suit le mĂȘme chemin quelques annĂ©es plus tard.
Le lien entre la journĂ©e de grĂšve pour la revendication des huit heures et la date du 1^er^ mai va se nouer aux États-Unis, terre d’émigration anglaise oĂč l’appĂ©tit de profits des employeurs ne connaĂźt pas de limites. Le 1^er^ mai 1886, les organisations ouvriĂšres appellent Ă  travers tout le pays Ă  une journĂ©e de lutte pour les huit heures. Bien que le « droit Ă  la rĂ©sistance » figure dans la DĂ©claration des droits de l’homme de la dĂ©mocratie nord-amĂ©ricaine, c’est Ă  coups de fusil que la police et les milices privĂ©es rĂ©priment toute revendication des pauvres : on relĂšve neufs morts au soir de ce 1^er^ Mai. L’agitation se poursuit les jours suivants, et particuliĂšrement Ă  Chicago, temple du capitalisme triomphant, mais Ă©galement quartier gĂ©nĂ©ral du mouvement anarchiste d’AmĂ©rique. Dans la capitale de l’Illinois, les prolĂ©taires travaillent encore jusqu’à quatorze heures par jour, et le Chicago Times peut Ă©crire sans vergogne : « La prison et les travaux forcĂ©s sont la seule solution possible de la question sociale. Il faut espĂ©rer que l’usage en deviendra gĂ©nĂ©ral » Le 3 mai, devant l’usine Mc Cormick, les mercenaires de l’agence Pinkerton et les policiers ouvrent le feu sur les grĂ©vistes, faisant six morts et des dizaines de blessĂ©s. Le lendemain, les groupes anarchistes organisent un meeting de protestation. Lors de la dispersion, les flics chargent la foule. Une bombe jetĂ©e dans leurs rangs en tue huit. S’ensuit un vĂ©ritable massacre dont le bilan n’a jamais pu ĂȘtre Ă©tabli. ApprĂ©hendĂ©s, jugĂ©s dans des conditions iniques, quatre des organisateurs du meeting, Albert Parsons, Auguste Spies, Adolphe Fischer et Georges Engel sont pendus le 11 novembre 1887. Leur camarade Louis Lingg s’était suicidĂ© l’avant-veille.
Le supplice des anarchistes de Chicago fit du 1^er^ Mai un symbole de la lutte des classes, d’abord pour les travailleurs amĂ©ricains, puis pour l’ensemble du mouvement ouvrier Ă  partir du CongrĂšs socialiste international de 1889.

La premiĂšre journĂ©e de revendication organisĂ©e internationalement par la classe ouvriĂšre date donc du 1^er^ mai 1890. GrĂšves et manifestations revĂȘtent une ampleur impressionnante dans les dĂ©mocraties industrialisĂ©es, tandis que l’évĂ©nement passe pratiquement inaperçu dans les pays pauvres, les colonies et les dictatures.
Les anarchistes français boudent tout d’abord l’idĂ©e de manifester Ă  date fixe pour rĂ©clamer des droits. Pour eux la grĂšve ne doit pas ĂȘtre revendicative, mais donner le signal de la rĂ©volution « la guerre des poings fermĂ©s, fermĂ©s sur le manche d’un couteau oĂč la crosse d’un pistolet ». Ils se rallient malgrĂ© tout Ă  la manifestation mais s’organisent pour donner Ă  ce 1er mai 1890 un caractĂšre insurrectionnel. Bien informĂ©e par ses indicateurs, la police les devance et coffre prĂ©ventivement les militants Ă  travers tout le pays, sauf Ă  Vienne oĂč Louise Michel, le compagnon Thennevin, Pierre Martin et Joseph Tortelier appellent les ouvriers et les ouvriĂšres Ă  la rĂ©volte. Brandissant des drapeaux rouges et noirs, la foule des pauvres investit la rue et prend d’assaut les fabriques des « affameurs ». La grĂšve dure cinq longs jours au terme desquels la petite ville, soumise Ă  un vĂ©ritable Ă©tat de siĂšge, doit plier devant le lĂ©galisme rĂ©publicain.
Chaque 1^er^ Mai prend dĂ©sormais le pouls de la lutte des classes aux quatre coins du monde. En France, celui de 1891 se solde par le massacre de Fourmies. L’annĂ©e suivante, il tombe juste aprĂšs le procĂšs de Ravachol, et peu de manifestants osent dĂ©filer. Quelques annĂ©es plus tard, en 1905 puis en 1906, la jeune CGT, alors rĂ©volutionnaire, montre sa force et sa capacitĂ© Ă  mobiliser les travailleurs. C’est l’époque oĂč les fonctionnaires, bien que l’Etat patron ferme les yeux sur leurs arrĂȘts de travail, protestent qu’ils ne veulent pas ĂȘtre payĂ©s en ce jour de lutte : « Si les travailleurs de l’État acceptaient d’ĂȘtre payĂ©s le Premier Mai, ce jour-lĂ  ne serait plus considĂ©rĂ© par eux comme une manifestation, mais comme un jour de rĂ©jouissance. Or ce n’est pas le cas . »
Le 1^er^ mai 1914, la guerre est dans tous les esprits : « Cinquante millions d’hommes s’unissaient avant tout dans cette suprĂȘme pensĂ©e dans toutes les capitales, dans toutes les villes, jusqu’à Sofia oĂč le prolĂ©tariat manifesta dans les rues [
] » Deux jours plus tard, les Ă©lections envoient plus de cent dĂ©putĂ©s socialistes au Palais-Bourbon. En Allemagne, le SPD est dĂ©jĂ  le premier parti politique du Reich. Mais la montĂ©e en puissance de l’Internationale socialiste cache une mortelle faiblesse. Mise au pied du mur lors de la mobilisation d’aoĂ»t 1914, elle se dĂ©lite et se soumet plutĂŽt que d’appeler Ă  la grĂšve gĂ©nĂ©rale illimitĂ©e, seule action capable d’arrĂȘter la guerre. Le mouvement ouvrier ne s’en relĂšvera jamais.

Pour rĂ©compenser les travailleurs de s’ĂȘtre bien fait tuer, le gouvernement de la RĂ©publique française vote la loi des huit heures le 25 avril 1919, quelques jours avant le premier 1^er^ Mai de paix depuis cinq ans. Pourtant, cette annĂ©e-lĂ , les manifestations dĂ©passent en amplitude tout ce qu’on avait vu avant la guerre, comme si la classe ouvriĂšre se rĂ©veillait d’un long cauchemar, et plus d’un militant, devant cette dĂ©monstration de force, dĂ»t regretter amĂšrement la reddition sans combat du 1er aoĂ»t 1914.
1920 mobilise encore plus de monde, mais deux ans plus tard, les effectifs ont fondu : le congrĂšs de Tours vient d’entĂ©riner la scission du mouvement ouvrier, et ceux qui ont assistĂ© alors au 1^er^ mai 1922 tĂ©moignent d’une journĂ©e « de dĂ©couragement et d’abdication ».
En 1933, c’est vers l’Allemagne que les regards se tournent. Le chancelier nouvellement Ă©lu, aprĂšs avoir fait assassiner ou emprisonner des milliers de militants de gauche, rĂ©cupĂšre le Premier Mai des travailleurs en lutte pour le transformer en une gigantesque parade militariste : des centaines de milliers d’ouvriers rĂ©quisitionnĂ©s dĂ©filent devant le fĂŒhrer, encadrĂ©s par les SA. Trop heureux que leurs organisations n’aient pas encore Ă©tĂ© interdites, les leaders des syndicats libres ont appelĂ© leurs adhĂ©rents Ă  participer aux manifestations nazies. Hitler les remercie dĂšs le lendemain en les faisant jeter en prison. À quelques milliers de kilomĂštres de lĂ , les ouvriers russes dĂ©filent pareillement devant le maĂźtre du Kremlin.
Comme les premiers Mai d’avant la Grande guerre, celui de 1937 rassemble en France des foules considĂ©rables, plus mĂȘme qu’en 1920, mais cette force apparente est bien trompeuse pour qui ne se laisse pas griser par les flonflons. Car, pour la premiĂšre fois, la fĂȘte s’invite Ă  la journĂ©e de lutte. DĂ©guisements, musiques, bals : la classe ouvriĂšre fĂȘte ses rĂ©centes victoires et le gouvernement du Front populaire lui dĂ©roule le tapis rouge. La foule dĂ©ambule, bon enfant, Ă  travers Paris, et passe sans s’émouvoir devant le bureau du tourisme allemand oĂč flotte le drapeau nazi. Certains militants protestent contre « une parodie de festivitĂ©s bourgeoises » ; les journaux de droite, eux, se rĂ©jouissent de la fin d’une « mystique », celle de la rĂ©volution sociale.

Le 1^er^ Mai devint officiellement chĂŽmĂ© et rĂ©munĂ©rĂ© pour les Français en 1947. Le patronat avait depuis longtemps accordĂ© les huit heures, il pouvait mĂȘme, bon prince, payer en prime aux salariĂ©s leur journĂ©e de « fĂȘte du travail » Que reprĂ©sentaient ces aumĂŽnes alors que la productivitĂ© avait Ă©tĂ© multipliĂ©e par 20 depuis le dĂ©but du XIX^e^ siĂšcle ?
Maurice Dommanget ne vĂ©cut pas assez longtemps pour voir la gauche française arriver au pouvoir et se vautrer dans le capitalisme, ni le systĂšme soviĂ©tique imploser, battu Ă  plate couture sur le terrain de la production, ni la mondialisation libĂ©rale submerger jusqu’à la Chine marxiste-lĂ©niniste — tout cela rendant de plus en plus dĂ©risoires les dĂ©filĂ©s Ă©tiques de Bastille Ă  RĂ©publique parcourus par des « damnĂ©s de la terre » avant tout prĂ©occupĂ©s par la vente du muguet syndical.
À chaque Ă©poque ses luttes. Le 1^er^ Mai des revendications pour un partage moins injuste des fruits de la croissance est mort, car nous allons entrer, de grĂ© ou de force, dans l’ùre de la dĂ©croissance. Pour prĂ©server leur pouvoir et leurs rentes, les profiteurs du capitalisme vont devoir reprendre un Ă  un les droits concĂ©dĂ©s au fil des dĂ©cennies. L’opĂ©ration a dĂ©jĂ  commencĂ©.
Les exploitĂ©s se retrouvent toujours devant la mĂȘme alternative : revendiquer des amĂ©nagements du systĂšme ou le changer de fond en comble ? La premiĂšre voie nous a conduits lĂ  oĂč nous sommes, au terme d’une longue dĂ©cadence dont les 1^er^ Mai des derniĂšres dĂ©cennies furent les fidĂšles reflets. Les initiateurs de l’EuroMayDay, 1^er^ Mai alternatif nĂ© en Italie en 2002 et en passe de s’enraciner Ă  travers toute l’Europe sur des bases anti-capitalistes et internationalistes, proposent clairement la voie de la transformation sociale, faisant ainsi Ă©cho Ă  la derniĂšre phrase du livre de Maurice Dommanget, qui sonne comme un appel : « Le 1^er^ Mai [
] saura se dĂ©passer en se renouvelant »

François Roux
Le Monde libertaire, n°1436 27 avril 2006

- Histoire du Premier Mai

La réédition de l’ouvrage de Maurice Dommanget (1888-1976) doit ĂȘtre saluĂ©e comme il se doit. Parcourir l’histoire de ce jour si particulier, c’est partir Ă  la dĂ©couverte de l’histoire sociale de la fin de XIX^e^ siĂšcle aux annĂ©es 70. C’est remonter aux origines, les luttes lointaines pour la limitation du temps de travail et ce funeste 1^er^ mai 1886 Ă  Chicago.
Un important travail de recherche a permis Ă  l’auteur de faire vivre comme un ĂȘtre humain ce jour si chargĂ© de symboles.

Anarlivres.free.fr