Histoire du Drapeau rouge
Le drapeau des masses populaires
Contrairement, donc, Ă ce que croyait pressentir Maurice Dommanget, le drapeau rouge ne sâest pas vraiment rĂ©pandu au niveau des emblĂšmes nationaux. Ce qui nâavait, dâailleurs, jamais Ă©tĂ© sa vocation ni la rĂ©ponse Ă lâaspiration profonde des masses qui le brandissaient.
Car, avec la vocation au socialisme, il avait toujours incarnĂ© celle de lâinternationalisme, de la fraternitĂ© du genre humain par-dessus toutes les frontiĂšres. Et avait ainsi Ă©voquĂ© la vision, certes utopique, de la libĂ©ration de lâhumanitĂ© entiĂšre, non seulement par son affranchissement Ă©conomique et social, mais, aussi, par la disparition de sa division en nations opposĂ©es. Le caractĂšre fondamentalement international du drapeau rouge Ă©tait toujours allĂ© de pair avec son message social.
Or lâhistoire, Ă partir de 1917, avait, en fait, suscitĂ© une certaine ambiguĂŻtĂ© entre une incontestable rĂ©volution sociale ayant mis fin Ă un rĂ©gime capitaliste, comme Ă une guerre, et la construction dâun nouvel Ătat, dans un seul pays. Tandis que dans les autres le capitalisme nâĂ©tait pas sensiblement Ă©branlĂ© et la guerre continuait encore une bonne annĂ©e. Ă partir de ce moment, le drapeau rouge, tout en restant celui du socialisme universel, devenait, aussi, celui dâun Ătat dit la RĂ©publique SoviĂ©tique FĂ©dĂ©rative de Russie et de son armĂ©e dite « Rouge ».
AmbiguĂŻtĂ© qui, au long des dĂ©cennies, devint de plus en plus Ă©quivoque dans la mesure oĂč ce nouveau rĂ©gime « rouge » donnait naissance Ă un totalitarisme policier profitant Ă une nouvelle classe dirigeante, la bureaucratie dâĂtat, comme, par la suite, Ă un impĂ©rialisme visant Ă dominer les pays voisins.
Ce qui ne prit fin quâen 1989, quand cet Ătat sâeffondra et abandonna le drapeau rouge. Drapeau rouge qui redevint Ă nouveau un simple emblĂšme idĂ©ologique commun uniquement Ă des mouvements populaires, et plus du tout Ă certaines institutions Ă©tatiques et militaires.
Ce qui fait quâaujourdâhui il reste partout, aux yeux des masses populaires, le symbole de la lutte des travailleurs, et lâemblĂšme de tous les mouvements qui militent pour le socialisme ou le communisme, comme pour le syndicalisme et lâinternationalisme. Car câĂ©tait bien-lĂ la place universelle que lui reconnaissait Dommanget : reprĂ©senter la volontĂ© de libĂ©ration et dâunitĂ© du genre humain. (Postface de Roland Breton)
[âŠ]
Parmi les milliers dâenseignes et dâoriflammes multicolores en usage jusquâĂ la RĂ©volution, il est incontestable que six siĂšcles durant, le drapeau rouge prĂ©valut. Il suffit de rappeler que le drapeau des Gaulois Ă©tait rouge, que lâoriflamme de Saint-Denis autour duquel se sont groupĂ©es tant de gĂ©nĂ©rations Ă©tait rouge, que le drapeau de Charlemagne Ă©tait rouge Ă ornements dâor, lâoriflamme de Philippe le Bel rouge Ă franges vertes, celui de Jean le Bon rouge Ă ornements dâor, que la banniĂšre française pendant la guerre de Cent ans Ă©tait rouge Ă croix blancheâŠ
Le drapeau rouge pourrait donc revendiquer comme Ă©tendard national un titre plus ancien et pour le moins aussi fondĂ© que le drapeau tricolore. Mais il ne sâagit point ici du drapeau rouge de lâancienne France pas plus, du reste, que des drapeaux rouges devenus avec des signes distinctifs, les emblĂšmes de diffĂ©rents peuples. Le prĂ©sent livre est consacrĂ© uniquement au drapeau rouge du prolĂ©tariat et de la subversion sociale.
Ce drapeau apparaĂźt au premier rang dans presque toutes les tentatives, les Ă©preuves et les batailles du peuple-ouvrier. Faire lâhistoire ou plutĂŽt esquisser lâhistoire du drapeau rouge Ă©quivaut donc Ă retracer partiellement lâhistoire du prolĂ©tariat. Mais câest la retracer sous un angle particulier, car le fait dâarborer le drapeau rouge est un trait rĂ©vĂ©lateur dâune certaine maturitĂ© sociale, dâun certain degrĂ© de conscience sociale, dâun sĂ»r instinct rĂ©volutionnaire ou parfois, plus simplement, dâun esprit de rĂ©volte Ă©lĂ©mentaire.
En mĂȘme temps faire lâhistoire du drapeau rouge câest, en quelque sorte, concrĂ©tiser lâhistoire prolĂ©tarienne et socialiste, car câest prendre dans cette histoire un objet rĂ©el prĂ©sentant, par rapport Ă dâautres traductions de lâaction ouvriĂšre, lâavantage dâĂȘtre mesurable et tangible, ce qui Ă©vite de gros risques dâerreur. Câest, en outre, entrer dans le domaine du symbolisme prolĂ©tarien et rĂ©volutionnaire qui mĂ©rite attention et Ă©tude au mĂȘme titre que la symbolique religieuse ou nationale. (Introduction, Maurice Dommanget)
postface de Roland Breton
Selon Maurice Dommanget, lâhistoire prolĂ©tarienne sâarticule autour dâun diptyque, dont une premiĂšre partie est dĂ©veloppĂ©e dans lâHistoire du Premier Mai, ouvrage que nous avons rééditĂ© rĂ©cemment. Dans lâHistoire du drapeau rouge, il analyse la symbolique de ce drapeau qui fut au dĂ©part, lâinverse dâun emblĂšme sĂ©ditieux : « Au dĂ©but de la RĂ©volution française, il Ă©tait le drapeau de lâordre portĂ© Ă sa plus haute puissance puisque lâon ne le sortait que pour sauvegarder le pouvoir Ă©tabli ». Ses recherches lui ont permis de nous donner Ă lire les Ă©volutions de « cet Ă©tendard, non seulement de la subversion sociale mais de lâinternationalisme ouvrier », quâil a Ă©tudiĂ© jusquâĂ la guerre de 1939-1945.